Publié le 27 Février 2014

Le portail culturel allemand Kultiversum rapporte la création d'un nouveau prix, le "Mortier Award" destiné à récompenser les figures novatrices du Théâtre musical.

 Mortier Award – ein neuer Preis für Musiktheater

 

Le magazine " Opernwelt " et le " Ring Award " (Compétition internationale pour la mise en scène et scénographie à Graz/Styria) ont conjointement décidé de créer un nouveau Prix - le Mortier-Award – destiné à récompenser les professionnels de l’Opéra pour leur goût du risque dans leur recherche d’innovation artistique.

Le nom de ce prix est dédié à Gerard Mortier, le directeur d’Opéras et de Festivals européen.
Ce dernier sera également le premier gagnant de ce prix au cours de la septième finale « Ring Award » prévue à Graz le 31 mai 2014.

Avec le "Mortier Award", les idées et les propositions des pionniers et maîtres d’œuvres du Théâtre musical pourront être reconnues comme un univers précieux et une forme d’art essentielle traitant des questions fondamentales de l’existence humaine.

La foi en la modernité de l'Opéra, qui inspire toujours, à 70 ans, les pensées et actions du directeur, fertilise en permanence le paysage de l’Art Lyrique.

http://www.kultiversum.de/zFiles.aspx?w=486&h=273&art=399256&id=399258&uu=Mortier+Award+%e2%80%93+ein+neuer+Preis+f%c3%bcr+Musiktheater&ff=.jpg

  Gerard Mortier, lors de la présentation de Brokeback Mountain au Teatro Real de Madrid (janvier 2014)

 

Les mises en scènes intelligentes, les combinaisons inhabituelles, les interprétations novatrices du répertoire, la création d’équipes de production originales et le développement de nouvelles plateformes de représentation sont le résultat d’une ligne de vie qui pointe vers l’avenir.

Ce nouveau prix rendra ainsi hommage à des personnalités qui se seront distinguées pour leur engagement exemplaire envers le Théâtre musical, dont les quatre cents ans d’histoire restent une source d’expériences existentielles qui nous interrogent encore aujourd’hui.
Un Théâtre musical tourné vers l’avenir. Un Théâtre musical qui se veut « politique » et forum de la société et des communautés.

Il ne s’agit pas de promouvoir une certaine esthétique, une certaine pratique artistique ou bien un groupe de professionnels, mais d’encourager une attitude qui rend possible l’impossible. Parmi les points de vue intellectuels, ‘ou ?’, ‘quand ?’, l’Opéra est une forme d’art qui doit poser la question du ‘pourquoi ?’.
En ce sens, ce prix est aussi un plaidoyer pour le renouvellement permanent des modes de fonctionnement et des institutions. L’Opéra doit pousser à ouvrir les yeux et les oreilles sur la contemporanéité, état d’esprit qui s’est largement perdu au XXème siècle. Un rappel que l’innovation artistique signifie risque et effort.

Le "Mortier-Award"  sera remis tous les deux ans, et ne devrait pas comprendre de dotation financière. Les personnes récemment récompensées auront ainsi la possibilité de proposer les prochains gagnants et candidats en étroite collaboration avec les initiateurs de ce prix.

Le Théâtre musical, qui exige beaucoup de temps, est, par définition, dynamique et accès sur les processus. Par conséquent, le profil intellectuel du prix doit être redéfini conjointement à chaque nouvelle cérémonie.

Gerard Mortier est le directeur d’Opéras et de Festivals le plus influent d’Europe. Après ses débuts en Belgique et des années d’apprentissage en Allemagne, ce diplômé en droit a dirigé, dans les années 80, l’Opéra de la Monnaie de Bruxelles. Dans les années 90, il s’est chargé de moderniser le Festival d’été de Salzbourg, est devenu le directeur de la Ruhr Triennale (2002-2004), puis, a pris la direction de l’Opéra National de Paris.
Gerard Mortier est le dernier directeur du Teatro Real de Madrid (2010-2013).

 

Le 31 mai prochain, sera célébrée la cérémonie de remise du prix à Gerard Mortier , et le discours préparé en son honneur sera prononcé par le cinéaste autrichien Michael Haneke, le gagnant de l' "Oscar du meilleur film étranger".

Le Magazine " Opernwelt " est une revue qui, depuis les années 1960, rend compte de la vie lyrique internationale. Le " Ring Award " a lieu à Graz depuis 1997.

Plus d'informations sur www.ringaward.com

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Publié le 25 Février 2014

Présentation de la saison Lyrique 2014 / 2015 du Teatro Real de Madrid

Le Lundi 17 février 2014, le Teatro Real de Madrid a révélé le détail de la saison 2014/2015, sur son site http://www.teatro-real.com/es/temporada-2014-2015/opera.
Elle comporte 3 nouvelles productions, dont deux créations mondiales, et deux nouvelles coproductions avec l’Opéra National de Paris et l’Opéra de Los Angeles.


TR03.jpg   Le Teatro Real

Les Noces de Figaro (Wolfgang Amadé Mozart) 
du 15 au 27 septembre (10 représentations)
Luca Pisaroni / Andrey Bondarenko, Sofia Soloviy / Anett Fritsch, Andreas Wolf / Davide Luciano, Sylvia Schwartz / Eleonora Buratto, Elena Tsallagova / Lena Belkina, Helene Schneiderman
Mise en scène Emilio Sagi / Direction Ivor Bolton
Coproduction avec la Asociación Bilbaína de Amigos de la Ópera, le Teatro Pérez Galdós de Las Palmas de Gran Canaria et le Teatro Nacional de Ópera y Ballet de Lituania

La Fille du Régiment (Gaetano Donizetti) 
du 20 octobre au 10 novembre (13 représentations)
Natalie Dessay / Desirée Rancatore / Aleksandra Kurzak, Javier Camarena / Antonio Siragusa, Pietro Spagnoli / Luis Cansino, Ewa Podles / Ann Murray, Carmen Maura
Mise en scène Laurent Pelly / Direction Bruno Campanella / Jean-Luc Tingaud
Coproduction du Metropolitan Opera House de New York, le Royal Opera House Covent Garden de Londres et le Wiener Staatsoper

Death in Venice (Benjamin Britten) 
du 04 au 23 décembre (7 représentations)
John Daszak, Peter Sidhom, Anthony Roth Costanzo, Duncan Rock, María José Suárez, Vicente Ombuena, Antonio Lozano
Mise en scène Willy Decker / Direction Alejo Pérez
Coproduction  avec le Gran Teatre del Liceu de Barcelona

Hänsel und Gretel (Engelbert Humperdinck) 
du 24 janvier au 07 février (9 représentations)
Bo Skovhus, Diana Montague, Alice Coote, Sylvia Schwartz, José Manuel Zapata, Elena Copons, Ruth Rosique
Mise en scène Joan Font / Direction Paul Daniel / Diego García Rodríguez
Nouvelle production

El Público (Mauricio Sotelo) 
du 24 février au 13 mars (8 représentations)
Andreas Wolf, Arcángel, José Antonio López, Antonio Lozano, Gun-Brit Barkmin, Erin Caves, Kerstin Avemo
Mise en scène Robert Castro / Direction Pablo Heras-Casado
Klangforum Wien
Création mondiale

TR02.jpg

   Le Teatro Real (Salon vert)

La Traviata (Giuseppe Verdi) 
du 20 avril au 9 mai (16 représentations)
Patrizia Ciofi / Irina Lungu / Ermonela Jaho, Francesco Demuro / Antonio Gandía / Teodor Ilincái, Juan Jesús Rodríguez / Ángel Ódena / Leo Nucci, Marifé Nogales, Marta Ubieta
Mise en scène David McVicar / Direction Renato Palumbo
Coproduction avec le Gran Teatre del Liceu de Barcelona, le Scottish Opera de Glasgow et le Welsh National Opera de Cardiff

Fidelio (Ludwig van Beethoven) 
du 27 mai au 17 juin (8 représentations)
Michael König, Adrianne Pieczonka, Franz-Josef Selig, Anett Fritsch, Ed Lyon, Alan Held, Goran Jurić
Mise en scène Alex Ollé (La Fura dels Baus) (avec la collaboration de Valentina Carrasco) / Direction Hartmut Haenchen
Coproduction avec l’Opéra National de Paris

Goyescas / Gianni Schicchi (Enrique Granados / Giacomo Puccini) 
du 30 juin au 12 juillet (5 représentations)
María Bayo, Andeka Gorrotxategi, José Carbó, Plácido Domingo, Maite Alberola, Elena Zilio, Albert Casals, Vicente Ombuena
Mise en scène José Luis Gómez / Woody Allen / Direction Plácido Domingo / Giuliano Carella
Coproduction avec l’Opéra de Los Angeles

La ciudad de las mentiras (Elena Mendoza) 
du 04 juillet au 10 juillet (5 représentations)
Katia Guedes, Anne Landa, Anna Spina, Graham Valentine, David Luque, Michael Pflumm, Tobias Dutschke, Guillermo Anzorena
Mise en scène Matthias Rebstock / Direction Titus Engel
Création mondiale

Romeo et Juliette (Charles Gounod)   Version de concert
du 16 au 26 décembre (3 représentations)
Sonya Yoncheva, Roberto Alagna, Roberto Tagliavini, Joan Martín-Royo, Michèle Losier, Laurent Alvaro, Mikeldi Atxalandabaso, Diana Montague
Direction Michel Plasson

 
TR01.jpg   Façade Est du Teatro Real (Saison 2013/2014)


Première impression sur cette saison 2014/2015

Même si certains projets de Gerard Mortier ont été supprimés, Les Troyens et Don Carlo, la prochaine saison du Teatro Real conserve les plus importants d’entre eux à travers deux créations mondiales, El Público, basée sur la pièce de théâtre El Público (1928) de Federico García Lorca, sur une musique de Mauricio Sotelo, et La ciudad de las mentiras, basée sur des récits de Juan Carlos Onetti (Un sueño realizado, El álbum, La novia robada y El infierno tan temido), sur la musique d’Elena Mendoza.

Néanmoins, certains de ses fidèles chefs d’orchestre et metteurs en scène, Sylvain Cambreling, Teodor Currentzis, Peter Sellars, Bob Wilson, Krzysztof Warlikowski, Dmitri Tcherniakov, n’apparaissent plus.

TR04.jpgCette saison prend surtout une couleur hispanique aussi bien dans le choix des œuvres, des metteurs en scène (Emilio Sagi, Joan Font, José Luis Gómez, Robert Castro, Alex Ollé) que des artistes.

La nouvelle production de Fidelio mise en scène par Alex Ollé (La Fura dels Baus) est ainsi une très belle surprise puisqu'elle sera une coproduction avec l’Opéra National de Paris. Reposant sur la présence de stars comme Woody Allen et Placido Domingo, la nouvelle production de Goyescas / Gianni Schicchi sera, elle,  programmée au même moment que La ciudad de las mentiras.

 

                                                                                            Mort à Venise (Ballet de Hambourg)

Enfin, la reprise de Death in Venice sera une rare occasion de découvrir la vision esthétique de Willy Decker, et ce spectacle se prolongera à travers le magnifique ballet de John Neumeier « Mort à Venise » (mars 2015), créé il y a dix ans, avec le Ballet de Hambourg.

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Publié le 21 Février 2014

De-Mille-06-copie-1.jpgBallet de l’Opéra (Cullberg / de Mille)
Séance de travail du 18 février 2014 et représentation du 22 février 2014
Palais Garnier

Fall River Legend (Agnes de Mille)

L'Accusée Alice Renavand
Sa Belle-Mère Stéphanie Romberg
Le Pasteur Vincent Chaillet
La Mère Laurence Laffon
Le Père Christophe Duquenne
L'accusée enfant Léonore Baulac

Décors Olivier Smith
Costumes Miles White
Musique Morton Gould


Mademoiselle Julie (Birgit Cullberg)
Entrée au répertoire

Mademoiselle Julie Aurélie Dupont
Jean Nicolas Le Riche
Christine Amélie Lamoureux
Le fiancé de Julie Alessio Carbone
Le Père de Julie Michaël Denard
Clara Charlotte Ranson
Trois Vieilles femmes Andrey Klemm,

Richard Wilk, Jean-Christophe Guerri         Aurélie Dupont (Julie) et Nicolas Le Riche (Jean)
                                                                     
Décors et costumes Sven X:ET Erixson
Musique Ture Rangström (Musique orchestrée par Hans Grossmann)

Direction musicale Koen Kessels

Birgit Ragnhild Cullberg, épouse de l’un des comédiens d’Ingmar Bergman, Anders Ek, et mère du chorégraphe Mats Ek, était une figure majeure de la vie culturelle suédoise qui s’était engagée totalement dans la lutte contre le nazisme.

De-Mille-01.jpg    Alice Renavand (L'Accusée)

 

Le 1er mars 1950, elle créa Mademoiselle Julie au Riksteatern de Västerås, une des plus grandes villes de Suède. Le ballet est inspiré d’une nouvelle d’August Strindberg, Mademoiselle Julie (1888), dont l’expressionisme ne pouvait que retrouver les influences artistiques allemandes de la chorégraphe.

L’œuvre sera ensuite interprétée pour la première fois à New York par l’American Ballet Theater, en 1958.

De-Mille-02.jpgUne autre chorégraphe, New Yorkaise cette fois, collaborait déjà avec cette compagnie depuis 1939 : Agnes George de Mille.

Elle aussi avait des liens forts avec le milieu du théâtre, et elle était la nièce du producteur et réalisateur Cecil B. DeMille, dont sa seconde version des ‘Dix Commandements’ (1956) est encore aujourd’hui un des films les plus populaires jamais réalisé.

En 1948, Agnes de Mille créa pour l’American Ballet Theater, sur la musique de Morton Gould, Fall River Legend, une chorégraphie qui s’inspirait de la vie de Lizzie Borden, une femme vivant à Fall River (Massachussetts), accusée du meurtre épouvantable de son père et de sa belle-mère, et qui fut acquittée, les preuves n’ayant pas été formellement établies.

                                                                                            Alice Renavand (L'Accusée)

Ce sont ces deux ouvrages représentatifs de deux ballets modernes d’après-guerre que l’Opéra National de Paris réunit pour la première fois sur les planches du Palais Garnier.

Toutefois, Fall River Legend fut monté à deux reprises dans les années 90.

Pour cette chorégraphie, le décor unique d’Olivier Smith – un peintre - représente la demeure des Borden sur fond de ciel tourmenté comme en état de guerre. Et cette violence visuelle se retrouve dans la musique de Morton Gould, tranchante comme dans les films d’Alfred Hitchcock, sauf quand il s’agit de décrire les souvenirs harmonieux de la vie de jeunesse de Lizzie.

De-Mille-03.jpg    Alice Renavand (L'Accusée)

 

Dans cette version qui s’éloigne des faits réels, Lizzie est amoureuse d’un pasteur. Seulement, sa belle-mère l’a calomniée auprès de cet homme, rendant cet amour impossible.

Elle est finalement condamnée pour le double-meurtre (la sanction finale est représentée d’une façon absolument saisissante).

Les sonorités cuivrées, teintées poétiquement de subtils motifs par les instruments à vents, créent une tension supplémentaire au moindre geste des danseurs, et la musique entière se fond à une chorégraphie qui dépeint à la fois la légèreté et la fragilité des êtres, la simplicité de chacune de leurs expressions, comme leurs tourments intérieurs les plus profonds.

De-Mille-04.jpg    Alice Renavand (L'Accusée)

 

Il y a à la fois un naturel et une évidente fluidité qui parlent directement à chacun de nous.

On pense beaucoup au Romeo et Juliette de Prokofiev chorégraphié par Rudolf Noureev, dont on ne peut que constater la similitude expressive influencée par l’âme de Broadway.

Alice Renavand, nouvelle Etoile, rend lisible toute la sobre tristesse de l’héroïne, tout en affichant un détachement séducteur.

Seul petit reproche, l’introduction récitée en français par un comédien s’écarte de la tonalité américaine du spectacle.

De-Mille-05.jpg

    Ouverture de Mademoiselle Julie

 

La seconde partie de soirée s’ouvre alors sur la découverte de Mademoiselle Julie, dans sa production d’origine à l’instar de Fall River Legend.

A nouveau, le créateur des décors est un peintre, Sven X:ET Erixson. On peut voir dans la grande salle principale un ensemble de portraits de famille colorés et drôlement caricaturés, et, au loin, à travers une porte ouverte, s’étend l’horizon qui mène à une mer surmontée d’un bateau au dessin amusamment naïf.

De-Mille-07.jpg    Aurélie Dupont (Julie)

 

Aurélie Dupont survient alors, dans un de ses derniers rôles à l’Opéra de Paris. Elle est tout, la femme hautaine au regard un peu froid mais séducteur, en apparence sûre d’elle-même, et c’est son drame, extrêmement intériorisé qui, petit à petit, se lit dans la désespérance du geste, après une scène de charme qui apparaît comme un jeu extraordinairement sincère.

Nicolas Le Riche ne lui laisse en fait aucune chance. Il a un magnétisme masculin sauvage qui laisse ressortir une supériorité animale au-delà de son simple statut de serviteur, une superbe gracilité – voir son arrivée tournoyante dans la dernière scène – et tout le duo de séduction avec Julie est un immense moment de sensualité un peu pervers.
Il y a de l’élégance dans cette chorégraphie, mais aussi de magnifiques poses expressives et éphémères.

De-Mille-08.jpg   Nicolas Le Riche (Jean) et Amélie Lamoureux (Christine)

 

La musique de Ture Rangström n’a pas le caractère violent de Fall River Legend, mais elle a la même immédiateté, le même pouvoir de suggestion intime, et une force descriptive plus mystérieuse et lyrique.

On pense alors à la musique de Georges Bizet quand elle subjugue la passion amoureuse de Don José pour Carmen : mêmes emportements, même grâce, et mêmes illusions.

Mais Mademoiselle Julie est aussi un ballet qui rend une âme aux groupes de petites gens, qu'ils soient les villageois du hameau natal de Jean, pleins d’entrain et de joie spontanée, ou bien les revenants de la famille de Julie dansant sous des lumières qui enchantent leurs costumes.

De-Mille-09.jpg   Aurélie Dupont (Julie)

 

Avec ces deux ballets où la danse, le théâtre, la musique, les décors et costumes s’allient pour faire vivre deux drames qui interrogent notre propre psyché, l’Opéra National de Paris signe un des grands moments de sa saison chorégraphique.

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Publié le 16 Février 2014

Kabaret04.jpgKabaret warszawski (Krzysztof Warlikowski)
Représentations du 12 et 14 février 2014
Théâtre National de Chaillot
Durée 4h30 (avec un entracte)

Mise en scène Krzysztof Warlikowski

Dramaturgie Piotr Gruszczynski
Décor et costumes Malgorzata Szczesniak

Production du Nowy Teatr, Varsovie

Avec Andrzej Chyra, Magdalena Cielecka, Maja Ostaszewska, Ewa Dalkowska, Maciej Stuhr, Malgorzata Hajewska-Krzysztofik, Magdalena Poplawska, Claude Bardouil, Stanislawa Celinska, Bartosz Gelner, Wojciech Kalarus, Redbad Klijnstra, Zygmunt Malanowicz, Piotr Polak, Jacek Poniedzialek.

                                                                                         Claude Bardouil

Musiciens Pawel Bomert, Piotr Maslanka, Pawel Stankiewicz, Fabian Wlodarek

 

Avec cette nouvelle pièce spécifiquement imaginée pour le public polonais afin de proposer un espace de liberté qui puisse parler de la résurgence des discours nationalistes, de l’accroissement des discours intolérants aux choix de vie minoritaires – sous prétexte qu’en Démocratie seule compte la voix de la majorité – et de l’oppression de plus en plus agressive des milieux catholiques intégristes d’extrême droite, Krzysztof Warlikowski s’est appuyé sur deux oeuvres principales : La pièce I am a Camera (1951) de John Van Druten, qui est le sujet de sa première partie de spectacle et qui se déroule dans le Berlin des années 30 pendant la montée du nazisme, et le film Shortbus (2005) de John Cameron Mitchell, en deuxième partie de spectacle, qui parle de la sexualité comme remède au mal de vivre dans une ville telle que New-York après les attentats du 11 septembre.

Kabaret01.jpg   Zygmunt Malanowicz

 

Contrairement à ses pièces précédentes qui s’inspiraient de sources littéraires approchant l’humain dans sa complexité la plus obscure, Shakespeare, Levin, Coetzee, Kushner, Kafka, Krall, Kane ou bien Koltès, Kabaret warszawski ne contient pas la même richesse de texte.

En revanche, la musique est bien plus prépondérante, ce qui est l’apanage du lieu.

Ainsi, quatre musiciens prennent place sur un côté de la scène pour interpréter live des morceaux contemporains, en alternance avec de la musique enregistrée.
Kabaret05.jpg     Wojciech Kalarus, Bartosz Gelner, Redbad Klijnstr sur la musique de Oh, du shöner Westerwald

 

 Le voyage musical est absolument vaste et évocateur des lieux et des époques mais avec un sens très réfléchi, puisque que l’on entend aussi bien une marche militaire allemande « Oh, du shöner Westerwald », suivie d’un dance israélienne « Halaila » (La nuit est tombée)« Time to say goodbye », « Je t’aime … moi non plus » en première partie, que du Radiohead, dont le magnifique « How to Disappear Completely », en seconde partie.

Derrière l’apparente légèreté de ces airs, se cache en fait une gravité de situation.

Quant aux amateurs de musique lyrique, eux, ils reconnaitront autant l’ouverture de l’Or du Rhin que le « o du, mein holder Abendstern » de Richard Wagner.

Kabaret06.jpg   Magdalena Cielecka  (Sally Bowles)

 

Dans I am a Camera, Krzysztof Warlikowski montre Sally Bowles (Magdalena Cielecka) avec une excentricité décoiffante  – c’est le mot – mais aussi à travers des rêves illusoires de célébrité et la solitude qu’elle en récoltera au final ( le personnage de Jacqueline Bonbon n’est que le prolongement de Sally). Derrière les paillettes, pointe le désastre d’une vie où elle n’a dû compter que sur elle-même, et son portrait rejoint celui que le metteur en scène avait fait d’Iphigénie dans  « Iphigénie en Tauride » au Palais Garnier, c'est-à-dire cette fascination pour ces artistes qui auront connu les heures de gloire, et qui finiront dans l’alcool et l’isolement.
On entend, dans le lointain, rompant avec le silence, les réminiscences des airs qu’elle chantait quand elle était plus jeune.

Kabaret02.jpg   Maciej Stuhr et Piotr Polak (James et Jamie)

 

La montée du nazisme est figurée par la projection du défilé des jeux olympiques de 1936 devant Hitler. A voir toutes ces nationalités, on reste ébahi à se demander, encore aujourd’hui, comment des représentants du monde entier, occidentaux mais aussi africains ou asiatiques, ont pu marcher dans cette propagande, et comment la capacité d’obéissance de l’homme peut l’amener à coopérer aussi loin même avec un tel régime.

Les dernières scènes montrent comment l’individu se déconstruit en se pliant à l’idéologie d’un Hitler de cabaret, alors que les premières violences antisémites, dans un univers de plus en plus glauque, commencent à frapper.

Kabaret03.jpg   Piotr Polak et Magdalena Poplawska

 

La seconde partie, Short Bus, place l’expression de l’identité sexuelle au cœur du sujet en reprenant des scènes du film, comme l’évolution de Sofia, thérapeute et sexologue qui n’a jamais connu d’orgasme, ou bien la recherche du partenaire idéal qui pourrait aider Jamie et James à résoudre les difficultés sexuelles de leur couple.

A cela, s’ajoute toute une partie, trop longue, sans doute, sur la vie de Justin Vivian Bond, artiste transsexuel, alors que seule une de ses chansons était évoquée à la fin du film au moment de la panne de courant.

Kabaret07.jpg    Magdalena Poplawska,  Maciej Stuhr, Piotr Polak, Maja Ostaszewska et Jacek Poniedzialek

 

Si le film avait pour but de démythifier le sexe – la plupart des actes ne sont pas simulés, et l’actrice Sook-Yin Lee avait même failli être licenciée par son employeur pour cela - Krzysztof Warlikowski le ridiculise plus ou moins consciemment tout en essayant d’en extraire une certaine poésie (voir la dernière scène aquatique).

C’est drôle, les acteurs sont fascinants d’aisance corporelle, et leur langage parlé est d’une plasticité sensuelle troublante, même si le propos est cru. En tout cas, ce rapport à l’être corporel est magnifiquement mis en valeur en mélangeant érotisme, vulgarité, improvisation et liberté de geste qui rendent ce sentiment de libération si prégnant.

Kabaret08.jpg   Krzysztof Warlikowski, Maciej Stuhr et Wojciech Kalarus

 

Et c’est ce travail de style qui s’admire tant et fait envie. Pour la première fois le comédien Bartosz Gelner apparaît dans une pièce de Warlikowski, comédien d’une aisance physique fine et stupéfiante, dont les traits du visage évoquent étrangement ceux du metteur en scène.

Dans les dernières minutes Warlikowski pose la question du sexe par rapport à la liberté. Cette question n’est absolument pas anodine, car il invite à évaluer toutes les facettes de la vie par rapport aux libertés qu’elles nous font gagner.

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Publié le 15 Février 2014

ATristan06-copie-1.jpgTristan et Iseult (Richard Wagner)
Représentations du 04 et 08 février 2014
Teatro Real de Madrid

Isolde Violeta Urmana
Tristan Robert Dean Smith
Le roi Marke Franz-Josef Selig
Brangäne Ekaterina Gubanova
Kurwenal Jukka Rasilainen
Melot Nabil Suliman
Un marin, un berger Alfredo Nigro
Un timonier César San Martin

Mise en scène Peter Sellars
Artiste Vidéo Bill Viola

Direction musicale Marc Piollet
Production de l’Opéra National de Paris (2005)
                                                                                           Violeta Urmana (Isolde)

Il est rare d’entendre l’orchestre du Teatro Real de Madrid interpréter en alternance deux œuvres lyriques pendant tout un mois. En couplant Tristan und Isolde à la création mondiale de Brokeback Mountain, Gerard Mortier a en effet souhaité lier ces deux ouvrages qui parlent d’un amour qui dérange une société construite sur des règles bien définies.

ATristan01-copie-1.jpg    Fin acte I (vidéo Bill Viola)

 

Et pour la reprise du drame lyrique de Wagner, avec les images vidéo de Bill Viola, il a réussi à afficher les deux rôles titres qui seront sur la scène parisienne deux mois plus tard, en avril et mai de cette année, dans la même production, sous la baguette de Philippe Jordan.

Il était initialement prévu que Teodor Currentzis dirige les représentations madrilènes, mais des raisons de santé l’ont amené à être remplacé par Marc Piollet, un directeur musical que Mortier apprécie pour sa bonne entente avec les metteurs en scène.

ATristan08-copie-1.jpg    Ekaterina Gubanova (Brangäne)

 

Si l’on n’entend pas l’audace d’un Currentzis, le chef français conduit cependant les musiciens vers une lecture fluide et lumineuse de Tristan und Isolde, et leur communique une énergie juvénile qui s’étend dans tout le théâtre. On entend ainsi d’amples et profonds mouvements fascinants par leur pureté.

Et bien que les imprécisions soient perceptibles lors de la représentation du mardi, elles seront plus rares lors de la dernière du samedi, devant un public séduit. Néanmoins, on sent que la couleur orchestrale de l’ensemble pourrait être plus chatoyante dans les passages frémissants, plus finement majestueuse d’évanescences, et moins brouillée dans la violence fracassante du début du second acte.

ATristan07-copie-1.jpg    Violeta Urmana (Isolde)

 

Mais un des choix de disposition absolument saisissant se révèle au début du troisième acte lorsque le son du cor anglais accompagnant la plainte de Tristan se libère du haut de l’amphithéâtre, contre la scène, sans être visible. Il faut, à ce moment-là, être situé dans l’un des balcons opposés pour être le plus ému par le mystère de cet appel.

Sur scène, Violeta Urmana et Robert Dean Smith incarnent le couple titre. Ceux qui doutent que la soprano lithuanienne soit une des grandes Isolde d’aujourd’hui ont tout le premier acte pour oublier l’acidité vocale qu’on lui connait dans le répertoire italien.


ATristan02-copie-1.jpg    Robert Dean Smith (Tristan) et Violeta Urmana (Isolde)

 

Dans cet acte, ses graves rendent magnifiquement expressive la sonorité allemande des mots, et la personnalité véhémente qu’elle caractérise semble si proche de sa nature, que la princesse d’Irlande prend une dimension puissamment déterminée. Ce n’est donc pas par sa tendresse qu’elle peut nous toucher.

Au début de l’année 2013, Violeta Urmana avait cependant chanté à la salle Pleyel une Mort d’Isolde bouleversante d’irréalité. Cet effet ne s’est pas reproduit à Madrid, mais il est possible que l’acoustique et la configuration du théâtre rendent sa voix beaucoup trop présente pour pouvoir recréer cette impression.


ATristan04-copie-1.jpg    Robert Dean Smith (Tristan)

 
Son partenaire attitré, dans nombre de représentations internationales, a indéniablement un timbre et une technique qui évoquent une douceur mélancolique.
Mais Robert Dean Smith a trop tendance à chanter avec les mêmes expressions inutilement affligées, de soudains rayonnements souriants, qui ne sont absolument pas à la hauteur de ce que devrait ressentir Tristan, c'est-à-dire une souffrance dans laquelle s’engouffre tout son être.

ATristan03-copie-1.jpg    Acte II (vidéo Bill Viola)

 

Nous avons cependant deux grands personnages qui se confrontent à ce duo de légende, deux personnages interprétés par les deux mêmes artistes qui avaient participé à la création parisienne de ce spectacle au printemps 2005 : Ekaterina Gubanova, et Franz-Josef Selig. Ils sont entièrement splendides.

Le timbre homogène et fumé de la mezzo-soprano russe s’est solidifié depuis, et ce sont ses appels lancés du haut de l'amphithéâtre central vers la scène, face à la vision d'une pleine lune éclairant les amants, qui ennoblissent tant sa belle présence. 

ATristan09.jpg    Franz-Josef Selig  (Le Roi Marke)

 

Et Franz-Josef Selig, en étant simplement là, donne corps à un Roi Marke qui n’en finit pas de pleurer ses déchirures sur ses désillusions envers Tristan, et d’en bouleverser la salle entière.

Dans les rôles plus secondaires, Nabil Suliman joue un Melot froidement expressif, Alfredo Nigro semble beaucoup trop mûr pour incarner la jeunesse du marin et du berger, et Jukka Rasilainen, s’il a l’usure d’un Kurwenal âgé, est un peu trop figé dans son monde, à l’image de Robert Dean Smith.

ATristan05-copie-1.jpg    Violeta Urmana (Isolde) et Robert Dean Smith (Tristan)

 

S’il y a un intérêt à voir ce spectacle à Madrid, il provient des dimensions plus humaines de la scène par rapport à l’Opéra Bastille. On est ainsi beaucoup plus capté par le jeu scénique précis voulu par Peter Sellars – les connaisseurs relèveront les variations par rapport à la création, comme le double geste d’affection et de protection d’Isolde et de Marke à l'égard de Tristan, avant qu'il ne soit mortellement blessé – et les vidéos de Bill Viola retrouvent un pouvoir hypnotisant plus subtil.

Seul petit reproche musical, l'unité vocale du chœur, souvent réparti de part et d'autre dans les coulisses des loges de balcons, se dissout sans que l'impact théâtral en soit renforcé.

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Publié le 12 Février 2014

BBM01Brokeback Mountain (Charles Wuorinen)
Livret d'Annie Proulx, basé sur son oeuvre homonyme
Représentations du 05 et 07 février 2014
Teatro Real de Madrid

Ennis del Mar Daniel Okulitch
Jack Twist Tom Randle
Alma Heather Buck
Lureen Hannah Esther Minutillo
Aguirre / Hog-boy Ethan Herschenfeld
Madre de Alma Celia Alcedo
Padre de Jack Ryan MacPherson
Madre de Jack Jane Henschel
Camarera Hilary Summers
Vendedora Letitia Singleton
Vaquero Gaizka Gurruchaga
Bill Jones Vasco Fracanzani

Direction musicale Titus Engel                               Daniel Okulitch (Ennis) et Tom Randle (Jack)
Mise en scène Ivo van Hove
Création Mondiale

Initialement prévue pour le New York City Opera, la création mondiale de Brokeback Mountain est apparue d'emblée comme un succès auprès de la presse internationale et du public madrilène, alors que l'on pouvait s'attendre à un accueil au moins partiellement houleux.

Il n'en a rien été, et cela on le doit à l'ensemble des composantes de cet opéra, la qualité du texte du livret, la justesse de l'écriture musicale et de son interprétation - même si elle n'est pas novatrice, la sensibilité de la mise en scène, et l'entière implication de cœur de tous les artistes, les deux rôles principaux masculins en particulier.

BBM03.jpg   Daniel Okulitch (Ennis) et Tom Randle (Jack)

 

Mortier avait prévenu, loin d'en faire un étendard gay qui tuerait l'universalité du propos, l'accent est mis sur la force d'un amour vital qu'aucune valeur illusoire de la société ne peut contrer.

Les femmes respectives d'Ennis et Jack, Alma et Lureen, avec lesquelles ils auront chacun des enfants, ne comprennent pas l'attachement entre les deux hommes, mais, également, ne considèrent pas leur propre mariage comme un pur sacrement de leur amour. L'une y voit un moyen pour atteindre un statut social, l'autre en attend une immense satisfaction sexuelle. Il y a donc des conditions et des attentes d'un côté, et, de l’autre, un amour inconditionnel qui n'existe que pour lui-même.

BBM04.jpg   Hannah Esther Minutillo (Lureen)

 

Dans sa mise en scène, Ivo van Hove représente cela en montant sur un même plateau les intérieurs des deux appartements où les deux hommes vivent en famille, ainsi que la chambre de motel où ils peuvent se retrouver. La scène, totalement encombrée de meubles aux formes et couleurs aseptisées, devient ainsi le contraire de ce grand espace désolé présent en première partie, et planté sous une large projection des paysages montagneux du Wyoming.

Par ailleurs, comme seul souvenir de ce grand moment de liberté, apparaît dans le salon de Jack un petit téléviseur noir et blanc qui diffuse en continu un film d'aventure se déroulant dans une nature sauvage, seule compensation pour un homme dorénavant coupé de son environnement naturel d'origine.

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   Daniel Okulitch (Ennis) et Tom Randle (Jack)

 

Mais ce n'est pas la scénographie, simple et très lisible, qui est le point fort de ce travail, sinon la délicate et sensible construction des rapports humains qui lient les personnages de ce drame.
La relation entre Ennis et Jack est en effet finement teintée de tendresse réciproque, mais à un point que l'on en vient à voir cela d'un œil totalement extérieur et à admirer la capacité d'intériorisation de Daniel Okulitch et Tom Randle à incarner les deux cowboys avec une telle aisance. Même leur violence quand ils se bagarrent pour une unique fois est jouée avec un réalisme rare sur une scène lyrique.

BBM06.jpgEt si tout parait simple pour Jack, ce n'est pas le cas d'Ennis qui doit dépasser nombre d'obstacles, son conditionnement familial, la crainte du regard des autres, et sa terreur profonde engendrée par un meurtre homophobe dont il entendit le récit lorsqu'il était adolescent.

La permanence de cet amour est, il est vrai, surlignée un peu fortement lors des interludes, en affichant à gros trait la valeur du temps qui passe - quatre ans après, dix ans après ... – mais il s’agit bien de montrer cette force infaillible qui dépasse les deux hommes eux-mêmes.

 

  

                                                                        Heather Buck (Alma)

Après la mort de Jack, la confrontation d’Ennis aux parents de son ami donne lieu à une scène de dénouement attendue sans qu’elle ne perde de sa force émotionnelle. Il faut dire que Ryan MacPherson et Jane Henschel montrent le visage de parents pétris de douleurs de façon très différente : le père crache littéralement son refus de se voir encore plus séparé du souvenir de son fils, alors que la mère arrive à conserver son empathie pour Ennis - malgré l’immense sentiment de perte - qu’elle reconnait comme le seul ami de son fils.
Ne restent plus que les regrets de cet homme maintenant seul.

Si la manière de traiter un tel sujet est aussi bien passée auprès des spectateurs, elle le doit pour beaucoup à l’ensemble des interprètes. Daniel Okulitch et Tom Randle sont superbement complémentaires, et ils allient à la fois une perfection physique démonstrative – au risque de flirter avec les standards esthétiques de la culture médiatique gay – et une très belle caractérisation vocale.
BBM05.jpg   Daniel Okulitch (Ennis)

 

Le jeune baryton canadien dégage une force charnelle magnifique, alors que son partenaire est tout autant incisif et déterminé dans son art déclamatif.

Dans les deux rôles principaux féminins, Hannah Esther Minutillo est toujours aussi reconnaissable de par son timbre un peu étrange et sauvage, mais Heather Buck, qui a un rôle plus conséquent, étale un tempérament bouillonnant qu’elle soutient avec un bien séduisant accent.

Et les petits rôles réservent également de petites surprises, comme la voix contralto ambiguë d’Hilary Summer et la délicatesse précieuse de Laetitia Singleton.

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Quant à la musique de Charles Wuorinen, elle a été composée autant pour soutenir un climat intime que pour décrire le mystère sombre des grands espaces, ou bien pour porter toutes les contradictions humaines du langage des artistes.

L’orchestre, riche de plus de soixante-dix instruments, met en valeur un très large panel de sonorités depuis la douceur liquide du piano et des xylophones aux accents de cordes les plus arides. Les vents viennent piquer le chant des protagonistes, en décrire l’agitation intérieure, mais ils peuvent aussi s’estomper devant le lyrisme des archets lorsqu’ils évoquent les rêves de liberté des êtres.

Le chant et la musique sont donc intimement liés à la vie des corps et aux menaces d’un monde oppressant.

BBM07.jpg   Jane Henschel (la mère de Jack)

 

Et c’est cette fusion parfaite entre un drame tendu en permanence – avec de rares moments de relâchements -, une musique alliée à l’action mais qui ne cherche pas à dominer la force expressive des chanteurs, et, surtout, un livret (écrit par Annie Proulx à partir de sa propre nouvelle) psychologiquement complexe et qui ménage le public du théâtre lyrique – celui-ci y vient généralement pour le pur plaisir esthétique – qui fait de cette œuvre une totalité qui captive le spectateur dans son rapport à la vie.

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Publié le 9 Février 2014

Berlin-03.jpgSeul dans Berlin (Hans Fallada)
“Jeder stirbt für sich allein”
Représentation du 02 février 2014
Théâtre Nanterre-Amandiers
 
Otto Quangel Thomas Niehaus
Anna Quangel Oda Thormeyer
Kommissar Escherich André Szymanski
Eva Kluge Catherine Seifert
Enno Kluge Daniel Lommatzsch
Trudel Baumann / Anwalt Erwin Troll Maja Schöne
Kammergerichtsrat Fromm / Obergruppenfuehrer Prall Barbara Nüsse
Emil Barkhausen / Kommissar Laub / Schupo Alexander Simon
Schauspieler Max Harteisen / Karl Hergesell / Kuno-Dieter Barkhausen  Mirco Kreibich
Frau Rosenthal / Hete Haeberle / Kriminalrat Zott Gabriela Maria Schmeide
Der Säugling / Oberpostsekretaer Millek Benjamin-Lew Klon   

  
Adaptation Luk Perceval et Christina Bellingen       Daniel Lommatzsch (Enno Kluge)
Mise en scène Luk Perceval
Production Thalia Theater Hamburg

Mettre en scène un roman qui décrit avec une précision humaine rare les conditions de vie de la population berlinoise sous le régime nazi oblige à choisir un regard qui ne pourra jamais totalement rendre l'entière complexité des relations qui lièrent la vingtaine de personnages évoqués dans ce livre.

Ceci est d'autant plus vrai qu'une nouvelle traduction du texte vient d'être réalisée par Laurence Courtois (2014 - Editions Denoël) pour, d'une part, mieux restituer le langage familier des mots, et, d'autre part, y intégrer les passages coupés dans la version de référence d' Alain Virelle et André Vandervoorde (1984-Folio).

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Pour son adaptation, Luk Perceval choisit de faire confiance à un espace vide planté devant une immense toile qui ressemble à une photographie aérienne d'un quartier de Berlin, et sur lequel n'apparait, en tout et pour tout, qu'un seul objet : une table.

Et sur la droite, une petite fosse symbolise le bord du lac au fond duquel le cadavre d'Enno Kluge disparaitra sous la main du commissaire Escherich. Cette scène, une des plus suffocantes de la pièce, se déroule dans une pénombre totale à peine percée d'un fin rayon lumineux qui éclaire les visages des deux hommes. Un bruit de fond entretien la tension, et les dialogues s'échangent dans un calme serein jusqu'au meurtre libérateur.

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Dès le début du spectacle, le langage des acteurs porte en lui quelque chose d'entier et de direct. C'est même par une expression douloureuse, la rage de Madame Rosenthal, que l'on est introduit dans cet univers. Rien ne trahit l'illusion, et tous semblent mus par une histoire personnelle chargée.
Les habitants de la rue Jablonski déambulent indifféremment à travers la scène, et pourtant, parmi ceux-ci, certains seront des délateurs ou des bourreaux du régime, et d'autres, des victimes.

C'est cette première impression qui pose le problème : qui, parmi un entourage qui n'a l'air de rien, agit dans votre dos, rapporte vos faits et gestes, et vous surveille? La mentalité collaborationniste commence par ces petits actes que l'on peut vivre tous les jours, par exemple dans notre travail. On pense beaucoup au film de Florian Henckel von Donnersmarck, 'La vie des autres', même s'il se réfère au régime de la Stasi, 40 ans plus tard.
C'est une des conséquences du dépouillement du plateau : on peut plus facilement transposer la situation.

Berlin-02.jpg   Mirco Kreibich (Kuno-Dieter)

 

Mais la réalité oppressive des années 1940 est très clairement affichée et passe, d'abord, par le pouvoir évocateur des costumes de la gestapo et des jeunesses hitlériennes. Mirco Kreibich joue le personnage de Kuno-Dieter d'une façon extraordinairement folle et démoniaque. Et dans la dernière scène, le fait de le revoir sain et sauf, totalement heureux et sans remords, montre comment Fallada a pu saisir cette incroyable capacité de la vie à sortir indemne d'une situation où elle s'était totalement compromise.

Ce dernier sursaut vient par ailleurs alléger- le roman est ainsi construit - une dernière demi-heure lourde au cours de laquelle on assiste à la torture du couple Quangel par la simple oppression des mots, du noir des lieux, de l'atonie du verbe, et du pouvoir de la suggestion - lorsque l'on entend les cris d'Anna.

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Publié le 4 Février 2014

Samedi 01 février 2014 sur Arte à 19h00
Le 20e anniversaire de la Folle journée de Nantes

Dimanche 02 février 2014 sur Arte à 18h15
Le 20e anniversaire de la Folle journée de Nantes

Vendredi 07 février 2014 sur France 2 à 00h10
Cendrillon (Prokofiev)
Ballet et Orchestre du Mariinsky, dir Gergiev

Vendredi 14 février 2014 sur France 2 à 00h30
Symphonies n° 1 et 2 (Chostakovitch)
Orchestre du Mariinsky, dir Gergiev

Dimanche 09 février 2014 sur Arte à 18h30
Beethoven, Wagner, Weber
Jonas Kaufmann (ténor), Orchestre de la Radio de Munich, dir Güttler

Lundi 10 février 2014 sur Arte à 00h10
Mozart, Beethoven, Chopin, Ravel, Bartok, Tristano
Ott, Francesco Tristano (piano), Avival (mandoline)

Dimanche 16 février 2014 sur Arte à 18h40
Concert en ré m, de Britten. Jansen (violon)
Orchestre de Paris, dir Järvi

Dimanche 23 février 2014 sur Arte à 18h40
Jan Vogler, de Haydn à Hendrix
Vogler (violoncelle)
Symphonique de la Radio de Stuttgart, dir Bäuner

 

 

Web : Opéras en accès libre

Lien direct sur les titres et sur les vidéos)  


Guillaume Tell (Getry) à l'Opéra de Wallonie jusqu'au 08 février 2014

Oedipe Rex (Amel Opera Festival) jusqu'au 24 mars 2014
Le Tour d'écrou (Amel Opera Festival) jusqu'au 31 mars 2014
Le Songe d'une nuit d'été (Grand Théâtre de Genève) jusqu'au 02 avril 2014

Le Couronnement de Poppée (Opéra de Lille) jusqu'au 12 avril 2014

Un Ballo in Maschera (Teatro Regio di Parma) jusqu'au 01 octobre 2014

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Rédigé par David

Publié dans #TV Lyrique

Publié le 2 Février 2014

Ostermeier00.jpgUn ennemi du peuple (Henrik Ibsen)

Représentation du 31 janvier 2014

Théâtre de la ville

 

Le docteur Stockmann Stefan Stern

Le conseiller municipal Ingo Hülsmann

Madame Stockmann Eva Meckbach

Hovstad Christoph Gawenda

Aslaksen David Ruland

Billing Moritz Gottwal

Morten Kill Thomas Bading

 

Mise en scène Thomas Ostermeier

Production Schaubühne Berlin                                          Stefan Stern (docteur Stockmann)

 

Il faut quelque peu ne pas vouloir voir la nature humaine en face pour affirmer sortir heureux d’un spectacle tel qu’il nous est possible de le voir au Théâtre de la ville, « Un ennemi du peuple ».

On est en premier lieu ébloui par la vérité des personnages qu’incarnent les acteurs de la Schaubühne. Ils ont une manière de vivre extrêmement naturelle, une liberté d’expression corporelle presque érotique, comme s’ils n’étaient pas observés dans leur petite vie, à la croisée de la fin de l‘adolescence et de l‘entrée dans le monde adulte, par les spectateurs tapis sur les gradins de la salle.

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    Eva Meckbach (Madame Stockmann), Moritz Gottwald (Billing) et Christoph Gawenda (Hovstad)

  

Tout se passe ainsi dans le salon d’un appartement qui sert, également, de lieu de répétition au monde musical intérieur de Billing (Moritz Gottwald). Et ce qui ne peut être présenté sur scène, qu’il s’agisse d’éléments de mobilier ou bien des questionnements et des rêves de ces jeunes actuels, est confusément dessiné à la craie sur les différents plans muraux.

Tout est donc mis en place pour que notre empathie se place du côté du docteur Stockmann (Stefan Stern), et de sa prise de conscience du danger pour la population que constitue la contamination des eaux de son village. 

Il se crée alors un climat intime et confortable qui capte, petit à petit, l’attention de l’auditeur.

 

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    Moritz Gottwald (Billing) et  Eva Meckbach (Madame Stockmann)

Seulement, face aux enjeux économiques que défend le maire, le docteur se trouve être un homme seul face au peuple.

Et le coup de force de ce spectacle se produit lorsque la lumière se rallume dans la salle afin que le débat public prenne à partie l’ensemble du théâtre. Cette prise de risque, qui rend la situation totalement imprévisible, permet non seulement d’entendre comment certains spectateurs se positionnent par rapport à la défense de Stockmann, mais aussi comment nous sommes, nous, tous vulnérables à l’effet d’entrainement, et comment la fausse sincérité scandalisée peut brouiller le jugement d’autrui. Ainsi voit-on la majorité du public se rallier au docteur car, tout simplement, sa description de la société narcissique contemporaine - les propos de la pièce sont adaptés à notre époque - sonne entièrement juste.

Ostermeier03-copie-3.jpg    Eva Meckbach (Madame Stockmann), Thomas Bading (Morten Kill) et Ingo Hülsmann (Le conseiller municipal)

 

On entend des réactions idéalistes d’appels à la solidarité qui passe par une forme de résistance collective au système capitaliste, ou bien des interrogations sur la vie intime du maire qui renvoient à la tyrannie de la transparence sous laquelle nous vivons aujourd’hui.

L’un des acteurs ne manque pas de souligner l’hypocrisie du public qui semble trop bien intentionné – sans qu'aucune réaction hostile ne vienne le contredire - alors que, vraisemblablement, nous sommes nous-mêmes pris dans le cynisme d’une situation économique sur laquelle nous fermons les yeux assez facilement.

Les étudiants sont présents en nombre, pendant ces représentations, et ils sont donc les plus sincèrement portés du côté du docteur. Mais comment évolueront-ils, plus tard, face aux réalités de la vie ? 

Ostermeier04.jpg    Stefan Stern (docteur Stockmann) 

 

L’ennemi du peuple fut écrit en 1880, au moment où les grands idéaux ouvriers commençaient à se développer sous la contrainte du développement industriel, et avant l’avènement d’Hitler au pouvoir, quand tout un pays laissa la voie libre à un homme charismatique qui avait réussi à manipuler l’opinion avec une immense facilité.

Mais aujourd’hui les idéologies sont passées, le matérialisme est devenu une valeur banale, et les illusions de Stockmann font rire. Et après une scène de lapidation à coups de balles chargées de liquide de peinture, le pauvre docteur se retrouve avec sa femme, seul, sûr de sa force, avant que la lumière ne s’éteigne dans un profond silence.

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