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Cavalleria Rusticana (Pietro Mascagni) & Pagliacci (Ruggero Leoncavallo)
Répétition générale du 10 avril 2012
Opéra Bastille
Cavalleria Rusticana
Santuzza Violeta Urmana
Turiddu Marcello Giordani
Lucia Stefania Toczyska
Alfio Franck Ferrari
Lola Nicole Piccolomini
Pagliacci
Nedda Brigitta Kele
Canio Vladimir Galouzine
Tonio Sergey Murzaev
Beppe Florian Laconi
Silvio Tassis Christoyannis
Direction musicale Daniel Oren
Mise en scène Giancarlo Del Monaco (Madrid
2007) Violeta Urmana
(Santuzza)
Au début des années 1880, la rivalité commerciale entre les deux grands éditeurs de Milan, Ricordi
(Verdi, Puccini) et Lucca (Wagner), est perturbée par un nouveau compétiteur : Edoardo Sonzogno.
Sous son impulsion, un concours national pour la composition d’un opéra en un acte est lancé à travers l‘Italie, mais il n‘en
ressort pas d’oeuvre qui puisse être considérée comme une suite à Verdi .
En 1888, Mascagni remporte cependant le second concours - toujours organisé par Sonzogni -
avec Cavalleria Rusticana. L'opéra sera créé à Rome deux ans plus tard. Parmi les concurrents, on remarque Umberto Giordano qui, en 1896, composera
Andrea Chénier.
Ce succès est suivi de Pagliacci, composé par Leoncavallo en 1892 pour Milan.
L’éditeur réunit alors ces deux opéras « Cav et Pag » dès l’année suivante, et ils seront joués le plus souvent
ensemble dans les grands théâtres nationaux et internationaux.
Sergey Murzaev (Tonio)
A Paris, l’Opéra Comique a accueilli ce diptyque vériste régulièrement, mais c’est la première fois que ces deux histoires de
crimes passionnels sont représentées à l’Opéra National, seul Pagliacci ayant eu les honneurs de la scène trente ans depuis.
La production provient de Madrid, et elle a même fait l’objet d’un enregistrement en DVD avec Violeta Urmana et
Vladimir Galouzine.
Idée de mise en scène originale, Giancarlo Del Monaco débute avec l'ouverture de Pagliacci, et fait
entrer Tonio par une des portes latérales du parterre en laissant la lumière dans la salle. Sergey Murzaev y est royal, et, comme dans Andrea Chénier, il a la funèbre
tâche d'annoncer le drame qui va se dérouler sur scène, accompagné par la résonnance splendide du motif mortuaire joué par le cor en solo.
Ce prologue exprime, à travers quelques phrases, l’essence même du vérisme : un « squarcio di vita », une
« tranche de vie ».
Violeta Urmana
(Santuzza)
On croit alors à une inversion d‘ordre des ouvrages, mais le rideau se lève ensuite sur un immense décor glacial constitué de
grands blocs de marbres, et sur les premières mesures de Cavalleria Rusticana.
Toutefois, la fascination pour ce paysage pur et aride s’estompe vite, car mis à part les entrées et sorties des chœurs vêtus de
noir et les interventions mal jouées des interprètes, il n’y a rien de bien intéressant à suivre visuellement.
Violeta Urmana a ce caractère mystérieusement sombre pour être une Santuzza idiomatique, mais peut être
pourrait-elle moins se complaire en lamentations.
Son interprétation est caractérisée par une tessiture aiguë homogène plus percutante que dans La Force du Destin, un
sens dramatique certain que l’on aimerait, par moment, plus révolté.
Elle n’est franchement pas aidée par un Marcello Giordani bien pataud, sonore sans nul doute mais aux lignes de
chant fluctuantes et plus plaintives qu’autoritaires, et surtout mauvais acteur comme à son habitude.
Franck Ferrari apporte un peu plus de crédibilité, des couleurs graves complexes et des aigus très vite
affaiblis, et Stefania Toczyska et Nicole Piccolomini se présentent comme de dignes interprètes au regard hautain de Lucia et Lola.
Vladimir Galouzine
(Canio)
Autant capable des plus grands raffinements que de débauches d’énergie tonitruantes, Daniel Oren ne tempère pas
beaucoup les percussions, mais il fait entendre d’impressionnants mouvements ténébreux, les contrebasses et violoncelles étant disposés à gauche de la fosse et le plus loin possible des cuivres,
avec un lyrisme généreux dont il reste à peaufiner le brillant subtil.
Le chœur, disposé le plus souvent en avant scène, est bien trop puissant, si bien que la violence l’emporte sur les grands
sentiments mystiques.
La seconde partie, Pagliacci, va alors se dérouler avec une toute autre unité, et une toute autre
théâtralité.
Brigitta Kele (Nedda)
La scénographie évoque à la fois la mélancolie et les aspirations de Nedda, prisonnière d’une vie de troupe de
saltimbanques.
Un triste Pierrot peint sur un fond vert morose décore le théâtre ambulant, et, en arrière plan, de grandes toiles projettent
une image de l’actrice Anita Ekberg se baignant dans la Fontaine de Trevi, scène mythique de La Dolce Vita de Fellini.
Puis, Brigitta Kele apparaît, et tout son être ruisselle des rêves de désirs lascifs, une fluidité corporelle
et sensuelle qu’elle exprime vocalement avec un aplomb et de superbes couleurs franches et sombres.
On remarque l'excellente actrice, et, petit à petit, on se rend compte que l'ensemble de la distribution, y compris le chœur,
est engagé corps et âme dans ce drame sans aucun temps mort.
Vladimir Galouzine (Canio)
Vladimir Galouzine est ahurissant, autant dans son rôle que dans sa relation avec tous ses partenaires. Il est
un chanteur génial, supérieur à bien des ténors surmédiatisés et superficiels dans leur approche scénique, et voué à une incarnation d'un profond réalisme.
Son Canio passe de l'euphorie à la violence dépressive, puis foule le sol pour jeter, face au public, son humanité désespérée
avec une intensité et une ampleur ravageuse.
Sergey Murzaev et
Tassis Christoyannis possèdent le même type d'épaisseur et de couleur vocale, ce qui, quelque part, renforce l'impression brutale de l'entourage masculin de Nedda.
Il y a une exception : Beppe. Perché sur son échelle, Florian Laconi incarne un Arlequin magnifiquement
rayonnant, une belle clarté qui vient alléger, pour un instant, l'atmosphère sordide de la représentation.
Le chef d'œuvre est total, car Daniel Oren entraîne l'orchestre dans une éclatante action théâtrale, et c'est
cette cohésion d'ensemble qui fait de ce second volet un grand moment d'opéra.
Florian Laconi (Beppe)
Ceci dit, c'est vrai que l'impression dominante est un Cavalleria plan-plan sans relief avec des chanteurs livrés à eux-mêmes et un Pagliacci plus théâtral avec des artistes plus investis... A la première, Urmana était vocalement un peu en-dessous de ce qu'elle peut faire ; elle a sans doute voulu compenser son stress par des effets véristes qui lui conviennent mal et dont elle n'a jamais usés avant... Souhaitons qu'elle s'en débarrasse bien vite.