La Clémence de Titus (Streit-Gens-Van Hove) La Monnaie

Publié le 15 Octobre 2013

La Clémence de Titus (Wolfgang Amédée Mozart)
Représentation du 13 octobre 2013Clemence03.jpg
Théâtre de La Monnaie de Bruxelles

Tito Kurt Streit
Vitellia Véronique Gens
Sesto Anna Bonitatibus
Annio Anna Grevelius
Servilia Simona Saturova
Publio Alex Esposito

Direction Musicale Ludovic Morlot
Mise en scène Ivo Van Hove

 

 

                                                                                                     Véronique Gens (Vitellia)

La Clémence de Titus est un opéra sur la désillusion et donc, la maturité. C’est d’ailleurs le dernier opéra de Mozart, et il est extraordinaire d’écouter une telle réflexion humaine sur la musique d’un homme qui n’avait que 35 ans.

Il s’agit d’un conflit entre existence sociale et vie privée, l’histoire de la vie d’un homme qui n’a pas voulu voir son entourage tel qu’il est et qui, pour ne pas se disloquer lui même, doit trouver un point de vue qui lui permette de poursuivre son chemin en se détachant de ses liens affectifs envers ceux qui ont cherché à en profiter, Vitellia et Sesto, pour mieux le trahir.

Clemence04.jpg   Véronique Gens (Vitellia) et Anna Bonitatibus (Sesto)

 

On voit ainsi se dérouler toute la logique qui pousse l’Empereur à renoncer au bonheur privé pour se consacrer aux tâches nécessaires au bon déroulement de la vie de la Cité, et donc œuvrer pour un bonheur collectif.

Dans sa mise en scène, Ivo Van Hove choisit un lieu unique, à la fois chambre privée et bureau de travail d’un homme qui pourrait être une personnalité au train de vie aisé vivant dans les beaux quartiers d’une grande ville. Le mobilier est soigné, et l’on pourrait se croire dans une mise en scène d’André Engel.

Mais l’art de Van Hove est de transformer les chanteurs en personnages totalement incarnés en les faisant vivre comme ils le feraient dans la vie de tous les jours. On a ainsi plus l’impression d’assister à un excellent théâtre en musique qu’à une simple interprétation musicale.
Aucun geste n’est laissé au hasard, les poses font sens et découvrent l’affectivité des rapports humains au-delà des rôles sociaux que chacun des protagonistes tient dans un premier temps.

Clemence05.jpg   Simona Saturova (Servilia) et Anna Grevelius (Annio)

 

Cette expressivité théâtrale trouve son point d’accomplissement lorsque Titus interroge Sesto afin de connaître son trouble après l’attentat manqué contre l’Empereur. On voit tout, la confiance de Titus en la fidélité de son ami, son désarroi seul sur son lit face à un cameraman qui projette son visage défait sur le grand écran qui domine la scène, puis les pensées qu’il rabâche seul devant son repas pour digérer la trahison en ignorant la présence même de celui qui l’a déçu. Il est un solitaire mal entouré.

Malgré tout, il garde de l’affection pour Sesto, car il en a perçu la faiblesse de caractère.

Cette seconde partie de l’opéra est, d'un point de vue dramaturgique et musical, plus réussie que la première.

Clemence01.jpg   Kurt Streit (Titus) et Anna Bonitatibus (Sesto)

 

Dès l’ouverture les sonorités manquent d’harmonie, et Ludovic Morlot se complait dans une direction austère, aride sans raffinement, qui privilégie uniquement l’atmosphère intime de la scène. C’est extrêmement frustrant à entendre d’autant plus que le chef, lui, semble porté par sa musique.

On retrouve heureusement une texture plus dense et un allant après l’entracte, ce qui replace la musique au premier plan du drame.

Toutes les voix, elles, ont une musicalité mozartienne très homogène, mais faiblement ornée, à l’exception, peut être, de Simona Saturova, elle qui fut Violetta en décembre dernier.

Clemence02.jpg   Kurt Streit (Titus)

 

Véronique Gens est étonnamment décevante, pour ce jour de représentation, les passages intenses et véhéments étant escamotés, ce qui ne peut être du qu’à une faiblesse passagère. Elle n'en est pas moins une fascinante actrice qui fait penser à Madame de Merteuil (Les Liaisons dangereuses).

Anna Bonitatibus (Sexto) et Anna Grevelius (Annio) composent deux personnages touchants qui se correspondent très bien dans cette interprétation, et Alex Esposito est employé dans le rôle d’un Publio qui sur-joue un peu trop.

Kurt Streit, un des chanteurs phares de La Monnaie, porte sur lui un rôle dont, peut-être, d’aucun n’aurait imaginé cette aisance dans l’incarnation. Le Timbre est nasal, très souvent, mais nullement la tension ne se fait sentir dans son chant, et il a une régularité et, surtout, une superbe interprétation théâtrale très crédible, qui en font un magnifique personnage avec lequel on vibre en phase avec son vécu humain.

Clemence06.jpg    Anna Grevelius (Annio), Véronique Gens (Vitellia), Anna Bonitatibus (Sesto) et Simona Saturova (Servilia)

 

Autour de la scène, des sièges situés derrière les parois semi-réfléchissantes font apparaître le chœur, qui observe en public voyeur le drame et en juge de lui-même.

Son intervention avec l’orchestre, lors de la conclusion finale, est un beau moment d’espoir enjoué qui porte en lui une joie élégiaque.

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Knut Talpa 11/11/2013 12:59

Bonjour, et merci pour votre blog.
J'ai vu cette Clémence le 17 octobre, et mes impressions sur les chanteurs rejoignent les vôtres. Déception patente avec Gens, que j'ai trouvée extraordinairement fade et pas du tout à l'aise avec
son corps en scène. On dirait vraiment qu'elle craint de faire de Vitellia une furie univoque. Ok, mais à force de chanter nuancé, le caractère se perd complètement : manque de véhémence, de danger
(rien d'une Merteuil pour moi, juste une grande bourgeoise roide), bref le personnage devient littéralement insignifiant. Gens compose quand même bien avec son manque de grave (gênant pour un tel
rôle) et le rondo du II est bien conduit, mais trop lisse : j'attends toujours d'être convaincu par Gens dans Mozart… Dans le trio du I, elle fait un peu comme tout le monde : elle crie et perd la
précision.

Bonitatibus, je l'aime beaucoup, belle vocalement, émouvante, intelligente, mais j'ai trouvé son chant excessivement nuancé là aussi, peut-être un parti pris de mise en scène si la volonté est de
faire de Sesto un total introverti.

Beaucoup aimé Grevelius en Annio. Publio surjoué en effet (la régie ne fait pas dans la dentelle non plus…). Streit force l'admiration par la façon dont il négocie le rôle malgré ses limites
actuelles, mais surtout il propose un vrai personnage. Aidé aussi par le fait notable que les récitatifs étaient tous donnés intégralement (une fois n'est pas coutume).

Aridité du chef, oui. C'était curieux : à la fois précis et sans tension théâtrale à mon sens. La mayonnaise ne prend jamais. Chœurs moyens, mais il faut dire qu'ils sont marginalisés de la scène.