Publié le 26 Septembre 2014

Mere-Courage01.jpgMère Courage (Bertolt Brecht)

Mutter Courage und ihre Kinder (1939)
Représentation du 24 septembre 2014
Théâtre de la Ville

Berliner Ensemble

Mère Courage Carmen-Maja Antoni
Kattrin Karla Sengteller
Eilif Rapahel Dwinger
Schweizerkas Michael RothMann
Le recruteur Martin Schneider
L’adjudant Veit Schubert
Le Cuisinier Manfred Karge
Yvette Ursula Höpfner-Tabori
Le Général Axel Werner
L’Aumonier Martin Seifert
Le Soldat Marko Schmidt

Mise en scène Claus Peymann (2005)                             Carmen-Maja Antoni (Mère Courage)
Musique Paul Dessau

Bien que la pièce écrite par Bertolt Brecht à l’entrée de l’Europe dans la Seconde Guerre Mondiale ne corresponde plus à notre réalité contemporaine de la guerre, qui oppose dorénavant un ou plusieurs Etats à des groupes armés idéologiquement conditionnés, son texte contient des questions qui se posent encore aujourd’hui.

Tout conflit dans lequel notre pays est engagé est-il nécessaire ? Y gagnons nous véritablement la paix sur notre propre territoire, ou bien participons nous à un déferlement de violence qui engendre la violence ailleurs afin d’entretenir un cycle sans fin d’opportunités commerciales ? Voyons-nous réellement ce que nous y perdons ?

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Même dans sa version allemande, Mutter Courage und ihre Kinder devrait avoir un impact particulièrement fort en France, puisque notre pays dispose du budget militaire le plus important de la zone euro.

Claus Peymann, le directeur actuel du Berliner Ensemble, est né deux ans avant la création de cette pièce. Sa mise en scène se réfère à un monde de la guerre du passé, sur un grand plateau circulaire – l’éternel recommencement - autour duquel quelques éléments de décors - le chariot de mère courage, un village – sont disposés.

Mere-Courage03.jpg    Karla Sengteller (Kattrin) et Carmen-Maja Antoni (Mère Courage)

 

De chaque côté de cette immense roue inclinée, des musiciens jouent des mélodies de cabaret nostalgiques d’un temps perdu, celles de Paul Dessau, le musicien collaborateur de Brecht. Et quelques effets spéciaux, les bombardements de la guerre, la tempête d’hiver, la pluie, simulent symboliquement l’ambiance de cette histoire.

A vrai dire, le mérite du spectacle repose sur ses acteurs, Carmen-Maja Antoni en tête.  L’actrice, née à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, fait partie du Berliner Ensemble depuis 1976. C’est une expérience extraordinaire de la voir jouer avec une telle vitalité communicative, et faire vivre avec une telle osmose la souplesse affective et subtile de son corps, et la franchise directe de la langue allemande. Certes, il faut régulièrement suivre la traduction du texte, mais il y a un plaisir et une musique dans cette langue, que la langue française, et son école conventionnelle, ne savent pas restituer avec une telle accroche.

Mere-Courage04.jpg   Karla Sengteller (Kattrin)

 

C’est donc ce tempérament volontaire qui séduit, parce qu’il ne veut pas laisser transparaitre la souffrance humaine qui couve au fur et à mesure que Mère Courage perd ses enfants, ni le besoin de chaleur insatisfait que la nécessité de survivre réprime.
C’est la force du théâtre, même si le contexte d’une pièce ne cadre pas suffisamment avec l’environnement où elle est jouée, de toucher aux tripes irréductibles de la vie, et de lui donner une énergie saisissante.

Mere-Courage05.jpg    Carmen-Maja Antoni (Mère Courage) et Karla Sengteller (Kattrin)

 

Le sujet, lui, nous touche moins, car nous vivons dans un monde où il est de plus en plus difficile de faire le lien entre nos actes et leurs conséquences. Cependant, la disparition progressive des trois enfants de Mère Courage peut être vue comme l’abandon de ce qui fonde sa personnalité, quand elle verse dans le compromis avec la folie humaine, jusqu’à perdre son sens de la révolte personnifié par Kattrin.

 

Lire également Mère Courage (CM.Antoni -Berliner Ensemble) Théâtre de la Ville

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Publié le 22 Septembre 2014

Anna Nicole01Anna Nicole (Mark-Anthony Turnage)
Livret de Richard Thomas (2011)
Représentation du 20 septembre 2014
Royal Opera House Covent Garden de Londres

Anna Nicole Eva-Maria Westbroek
Mayor of Mexia Wynne Evans
Virgie Susan Bickley
Daddy Hogan Jeremy White
Aunt Kay Rebecca de Pont Davies
Shelley Loré Lixenberg
Billy Grant Doyle
Stern Rod Gilfry
Blossom Allison Cook
J.Howard Marshall II Alan Oke
Young Daniel Archie Hunter
Teenage Daniel Jason Broderick
Larry King Peter Hoare

Direction musicale Antonio Pappano
Mise en scène Richard Jones (2011)                                Eva-Maria Westbroek (Anna Nicole)

La découverte de la vie d’Anna Nicole à travers l’œuvre musicale de Mark-Anthony Turnage suscite un profond malaise, car s’y entrechoquent des scènes d’une apparente légèreté, désopilantes pour certains spectateurs, et le drame d’une vie entièrement et tragiquement absurde.

Née à Houston en 1967 – elle débute dans la vie comme serveuse puis comme strip-teaseuse -, elle fait la couverture de Playboy à l’âge de 25 ans, et se remarie deux ans plus tard avec un milliardaire plus âgé qu’elle de 67 ans.

Mais lorsque celui-ci meurt un an seulement après leur union, il ne lui laisse rien.

Anna-Nicole02.jpg   Eva-Maria Westbroek (Anna Nicole)

 

Devenue totalement et désespérément dépendante des shows télévisés, elle crée le « Anna Nicole Show » en 2002, et rien de son déclin ne va échapper aux objectifs des caméras.
Son fils décède à l’âge de 20 ans, et elle le rejoint dans la mort peu de temps après, suite à une overdose de médicaments.

Toute cette vie s’est ainsi construite sur l’instrumentalisation fascinante de son corps et l’amplification artificielle de la forme de sa poitrine à coups d’opérations chirurgicales, au risque d’engendrer des douleurs dorsales insoutenables, qui vont la conduire à la dépression.

Le programme vendu en salle contient par ailleurs un grand article sur la chirurgie des implants mammaires, leurs dangers, et l’attrait physique qu’ils peuvent éveiller.

Anna-Nicole05.jpg   Eva-Maria Westbroek (Anna Nicole)

 

La mise en scène de Richard Jones n’épargne rien du kitsch qui entoure cette femme extravagante, et elle reste dans l’esprit Théâtre musical de l’ouvrage.

Nombre de symboles sont déformés, comme le lit immense de J.Howard Marshall II - le second mari d’Anna Nicole-, l’univers de jouets Walt Disney gigantesques, dont la démesure tranche avec la faille affective immense que vit le petit Daniel au creux de ce couple sordide, et comme ces danseurs tous vêtus de noir, avec des têtes en forme de caméra qui enregistrent tout pour le plaisir des spectateurs de l’époque.

Tirant trop vers la comédie, le directeur reste superficiel, alors qu’il aurait pu noircir ce drame en pointant du doigt fortement le voyeurisme malsain du public qu’Anna Nicole n’a fait qu’exploiter. Comment cette femme peut-elle avoir fait passer le regard des autres avant son propre regard sur elle-même ?

Anna-Nicole03.jpg    Alan Oke (J.Howard Marshall II), Archie Hunter (Daniel) et Eva-Maria Westbroek (Anna Nicole)

 

Et l’on peut penser qu’un metteur en scène comme Willy Decker aurait été plus incisif, comme il le fit dans sa mise en scène de Lulu à l’Opéra bastille.

Au lieu de cela, le spectacle est constellé de rires aux éclats d’une partie de la salle, alors que les vidéos de la vie d’Anna Nicole disponibles sur Youtube sont affligeantes, et bien pires que ce que l’opéra ne suggère.

Richard Thomas, le librettiste, n’évite aucune allusion sexuelle, ce que Richard Jones traduit encore plus visiblement sur scène, et l’œuvre débute comme elle se finit par un sensuel « I want to blow you all …». Tout n’est que chair sans sentiment.

Antonio Pappano s’en donne pourtant à cœur joie avec cette musique inspirée du Jazz, cuivrée et rythmée par des percussions entrainantes, où l’écriture vocale se construit plus en décalage avec elle que dans une fusion totale avec les harmoniques orchestraux.
Les chœurs, eux, ont la folie d’une gaité avide de déchéance humaine.

Anna-Nicole04.jpg   Eva-Maria Westbroek (Anna Nicole)

 

Naturellement, Eva-Maria Westbroek s’éclate littéralement dans ce rôle outrancier, et y prend un plaisir certain, si bien qu’elle est d’une crédibilité effarante. Ce chant, peu lyrique, fait que sa voix n’est pas aussi mise en valeur que dans les grands rôles wagnériens, mais on décèle parmi tous ces chanteurs la voix claire et mordante d’Alan Oke, qui compose un J.Howard Marshall II déjanté et presque trop en forme.

Soirée divertissante pour beaucoup, déprimante pour les plus conscients et sensibles, Anna Nicole vaut d’être vu pour se convaincre que cela a existé.

Et l’on ne peut s’empêcher de penser à ce public hilare que des chaines de télévision telles que TF1 dévisagent et filment lors de certaines soirées débiles et consternantes, souvent difficiles à comprendre.

 

Lire également Anna Nicole (M.A Turnage - E-M Westbroek) Covent Garden

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Publié le 17 Septembre 2014

ADaphne01.jpgDaphné (Richard Strauss)
Représentation du 14 septembre 2014
Théâtre Royal de la Monnaie

Peneios Iain Paterson
Gaea Birgit Remmert
Daphne Sally Matthews
Leukippos Peter Lodahl
Apollo Eric Cutler
Erste Magd Tineke Van Ingelgem
Zweite Magd Maria Fiselier

Mise en scène Guy Joosten
Décors Alfons Flores
Video Franc Aleu

Direction Musicale Lothar Koenigs

Orchestre et chœur de la Monnaie
                                                                                  Sally Matthews (Daphné)

 

Plus rarement représentée que Salomé, Ariane à Naxos, Der Rosenkavalier ou Elektra, Daphné fut pourtant composée plus d’un quart de siècle après les premiers chefs-d’œuvre de Richard Strauss. Sa musique est d’une luxuriance envahissante, peu dramatique, et d’une luminosité vivifiante.


Et cette lumière s’apprécie d’autant mieux, quand on la vit en ayant une vue large sur l’impressionnante phalange de musiciens baignée par les lueurs chaudes de leurs pupitres.

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  Birgit Remmert (Gaea) et Iain Paterson (Peneios)

 

Lothar Koenigs réussit à saisir la finesse du tissu musical, en tenant sous contrôle l’ondoyance diffuse et sensuelle d’un orchestre dont il polit méticuleusement les moindres clivages de couleurs.

Nous sommes ainsi pris dans un flot sonore généreux - parcellé de quelques incertitudes instrumentales isolées – qui ne cède pas aux débordements que l’ampleur orchestrale suggère pourtant.

L’interprétation scénique qu’en réalise Guy Joosten oppose, dans notre monde d’aujourd’hui, l’univers dématérialisé des salles de marchés où coulent des fleuves charriant d'innombrables valeurs numériques, et la Nature originelle de l’homme symbolisée par un gigantesque arbre déployé sur un tronc massif qui en perfore le cœur glacé. Un conflit intérieur de la vie moderne qui paraît bien réel.

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Un immense escalier conçu selon une architecture qui rappelle celle de l’Opéra Garnier devient alors le théâtre des rapports intimes entre les principaux protagonistes.

Et les chanteurs sont tous contraints à incarner fortement leurs rôles.

Magnifique et émouvante Daphné aux inflexions d’oiseau sauvage, Sally Matthews se distancie avec bonheur d’une incarnation simplement précieuse et délicate, pour faire ressortir l’originalité de son timbre animal. Son souffle long s’épanouit naturellement avec une homogénéité sensible qui préserve toute la fragilité de son personnage.

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  Eric Cutler (Apollon)

Eric Cutler, en splendide Apollon, est également très convaincant par les détails expressifs qu’il accorde pour traduire les émotions légères, la détermination, la montée de la colère jusqu’aux emportements passionnels qui le poussent au meurtre. Sa voix est franche, mature et virile, et nous tenons là une vision de l’Amour non idéalisée, puisqu’il tue.

A ses côtés, le Leukippos de Peter Lodahl semble plus pâle, mais l’homme est touchant et très impliqué dans ce rôle dévalorisé.

Iain Paterson et Birgit Remmert forment enfin un couple très bien assorti, drôlement décadent, elle ivre et sans barrière apparente, et douée d’un jeu parfois physiquement périlleux – la chute dans l’escalier -, lui tout autant bouffi d’orgueil mais au timbre plus séducteur.

ADaphne05.jpg   Eric Cutler (Apollon)

 

Restant relativement fidèles au texte du livret sans chercher à en élargir la vision symbolique – une réflexion sur l’Art et la Société -, Guy Joosten et Franc Aleu – le vidéaste de La Fura Dels Baus – ont ainsi composé des palettes d’images dynamiques qui incluent le flux coloré des valeurs financières, les ondes qui glissent sur le grand escalier, et l’incendie final, rougeoyant et grandiose, du grand arbre.

Et lorsqu’on l’associe à la scène allégorique et dionysiaque des bergers, très vite lassante après le premier effet de surprise à la vue des satyres à têtes de béliers – le chœur est par ailleurs moins saisissant dans cette scène que dans l’introduction élégiaque -, on ne peut s’empêcher d’y voir une allusion inconsciente au Buisson Ardent, l’expression d’un Dieu impuissant face à la décadence de ses fidèles.

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Cette image est en fait fortement revitalisante, combinée au postlude orchestral, et le Théâtre de La Monnaie débute donc sa saison sur une rareté musicale incontournable et visuellement impressive.

 

Lire également Daphné (S.Matthews-E.Cutler-L.Koenigs-G.Joosten) La Monnaie

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Publié le 12 Septembre 2014

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Depuis la fin de l’année 2013, Gerard Mortier sentait que ses heures étaient comptées, si bien qu’il se mit à préparer son départ, en multipliant les articles et les interviews destinés à transmettre ses convictions sur son métier de directeur d’opéra et sa vision de la société.

Quelques jours avant sa mort, il fit parvenir une lettre aux élèves du Collège Sainte-Barbe de Gand, dans laquelle il exprimait le sens de son éducation, et sa fascination comme sa méfiance vis-à-vis des possibilités offertes par le monde d’aujourd’hui.

Cette lettre fut lue le 07 septembre dernier à l’Eglise Saint Nicolas de Gand, devant les élèves du collège qui l’avaient connu, à l’occasion de la journée dédiée par la ville pour commémorer son parcours extraordinaire.

J’ai obtenu l’autorisation de traduire cette lettre – sous la supervision d’une personnalité flamande - et de la diffuser ci-dessous, à condition que la version française soit associée à la version originale rédigée en flamand.

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   Eglise Saint Nicolas de Gand : Lecture de la lettre de Gerard Mortier par un des professeurs du collège.

 

Choisissez votre futur - Gerard Mortier

Dans « La Flûte enchantée » de Mozart, nous pouvons apprendre à distinguer le « Savoir » et la « Sagesse ».
Une vertu, qui ne peut être uniquement réalisée que par l’expérience et par un engagement dévoué, afin d’en faire profiter la société.

Peu d'écoles, comme le Collège Sainte-Barbe de Gand, peuvent vous apporter autant de savoir et aborder, de plus, les éventuelles manières de le mettre en pratique.

Et nous avons besoin, de toute évidence, de visions à long terme qui s’opposent aux décisions politiques quotidiennes prises dans l’urgence.
Nous vivons une révolution difficile mais fascinante.
Ce que nous trouvons évident est remis en cause. Les valeurs d’hier ne sont plus nécessairement celles d’aujourd’hui.

Je crois beaucoup en votre génération parce qu’elle dispose de beaucoup, sinon trop, de possibilités pour répondre aux problèmes existants, et pour trouver des solutions nouvelles et durables.
Par conséquent, vous devez commencer par choisir vos ressources qui vous renforceront, et vous débarrasseront de plein de choix qui vous ont été offerts.

Facebook semble être indispensable, mais c’est en réalité une peste puisque, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, les informations individuelles sont transformées en produit marchand, que les principaux éléments qui fondent le contact humain, tels que le regard et le visage, se vendent sur le marché, et que l’on se présente comme une putain.

La diversité de la Tour de Babel était un progrès, car elle a rompu avec la monopolisation et a permis une pluralité.
Les messages Twitter bouleversent la communication pluraliste, brouillent définitivement la vérité, faisant un évènement de ce qui n’en n’est pas un.
Nous sommes submergés par un flot d’informations que nous ne pouvons pas gérer avec créativité par manque de sélection et d’appréciation.

Et, ce que vous avez été heureux d’apprendre au collège ces dernières années, vous aidera à vous diriger vers la vraie recherche, la création réelle et le but visionnaire.
Au seuil de votre vie étudiante, qui vous mènera vers votre futur monde professionnel, il faut se souvenir d’Alexandre Le Grand prenant comme décision de couper pour la première fois le nœud Gordien de notre prétendue société de communication.


Mais vos études au collège Sainte-Barbe ne sont pas uniquement une préparation à l’enseignement supérieur. Selon vos centres d’intérêt, vos talents et votre niveau d’engagement, vous pourrez être compositeur, créateur de mode, écrivain ou ébéniste.

Ne choisissez pas une profession pour l’argent qu’il vous rapportera, vous devrez d’abord rechercher le bonheur dans les petites choses de la vie, comme les épicuriens nous l’enseignent.
Vous n’avez pas besoin d’être riche pour profiter d’un beau coucher de soleil sur la mer du Nord, c’est uniquement notre société de consommation qui prétend que nous avons absolument besoin de boire un verre de champagne pour en profiter.

Et pour aller dans le sens des stoïciens, je voudrais également recommander de conserver une distance contemplative envers l’Amour et la Souffrance. Prenez du temps pour vos choix, discutez-en avec vos amis et votre famille et, une fois votre décision prise, allez-y avec enthousiasme, force et courage.

 

Gerard Mortier

 

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In Mozart’s "Toverfluit" kan men het onderscheid tussen « weten » en « wijsheid » leren.
Een deugd, die men enkel bereikt door ervaring en geëngageerde inzet waarmee men zijn weten kan omzetten in voor de maatschappij dienstvolle creaties.

Weinig scholen brengen u zoals het St.-Barbara college zoveel weten bij met bij met bijzondere gave ook reeds op haar mogelijke praktische omzetting te wijzen.

Wat we vandaag nodig hebben zijn visies op lange termijn in tegenstelling met de dagdagelijkse urgentiebeslissingen op politiek vlak.
We leven in een moeilijke maar fascinerende omwenteling.
Veel van wat we vanzelfsprekend vonden wordt in vraag gesteld. De waarden van gisteren zijn niet noodzakelijk meer die van vandaag.

Ik geloof enorm in uw generatie omdat zij vele, wellicht teveel mogelijkheden ter hare beschikking heft om voor vele bestaande vraagstukken langdurige en nieuwe oplossingen te vinden.
Daarom moeten jullie beginnen bij het kiezen van jullie middelen, en veel schrappen wat u daarbij wordt aangeboden.

Facebook schijnt een must en is een pest omdat het voor de eerste keer in de humanitaire geschiedenis het individu ertoe aanzet zichzelf als een product op de markt aan te bieden, waarbij de belangrijkste elementen van het contact, zoals de blik van aangezicht tot aangezicht verloren gaat, en waardoor men zichzelf als hoer declareert.

De diversiteit van de toren van Babel was een vooruitgang omdat het brak met de monopolisatie en kans gaf aan pluraliteit.
Het gekwakkel van Twitter verstoort die pluralistische communicatie, verdraait permanent de waarheid en creëert een event daar waar er geen is.
We worden overspoeld door een stortvloed van informatie die we door gebrek aan selectie en appreciatie niet meer creatief kunnen verwerken.

Dit laatste hebben jullie gelukkig kunnen leren in het college en zal jullie zeker helpen terug te keren naar het werkelijke onderzoek, de echte creatie en het visionaire beeld.
Op de drempel van jullie latere studies en daarop volgend beroepsleven moeten jullie dus zoals Alexander de Grote de Gordiaanse van onze zogenaamde communicatiemaatschappij vooreerst doorhakken.
Uw studies in het St-Barbara college zijn niet enkel een voorbereiding geweest op het hoger onderwijs. Al naargelang uw talenten interesses en engagement moet u niet aarzelen eventueel componist, mode ontwerper, schrijver of ebenist te worden.

Kies uw beroep niet in functie van rijk- maar gelukkig worden, welwetend dat u het geluk vooreerst moet zoeken in de kleine dagelijkse dingen van het leven zoals de epicuriërs dat ons vertellen.
U moet niet rijk zijn om fantastisch te genieten van een mooie zonsondergang aan de Noordzee, en het is enkel onze consumptiemaatschappij die u wijsmaakt dat u daar absoluut een glas champagne moet bij drinken.

In de zin van de stoïcijnen zou ik u daarbij bovendien aanbevelen een beschouwende afstand te houden tot lief en leed.
Neem tijd voor uw keuzes, bespreek ze met vrienden en familie en eens de beslissing genomen, ga ervoor met enthousiasme, moed en kracht.

 

Gerard Mortier

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Lire également Gerard Mortier : Choisissez votre futur -Gand 7 septembre

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Publié le 8 Septembre 2014

Hommage à Gerard Mortier
Gand, 7 septembre 2014
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    L'Eglise Saint Nicolas, vue depuis la halle de l'Hôtel de ville de Gand

 

Après l’hommage rendu à Gerard Mortier par le Théâtre de La Monnaie de Bruxelles le 27 mai dernier, ce fut au tour de la ville de Gand – qui est aussi la ville de naissance de Charles Quint - de consacrer une journée entière à l’un de ses fils devenu l’un des plus grands directeurs d’opéra de notre temps.
 

Aucune communication concernant cet évènement n’avait dépassé les journaux d’information de la ville, afin de conserver son caractère privilégié et intime à ses habitants.

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     Répétition de C(H)oeur

 

Par chance, une fois sorti des brumes matinales, le soleil irradia entièrement les monuments témoins d’une ambiance festive, au cours d’une journée qui, au fur et à mesure, souleva une profondeur de sentiment mettant à l’épreuve la sensibilité de chacun.
 

Cet hommage débuta vers midi, sous la petite halle construite devant l’Hôtel de ville, par les répétitions des extraits de C(h)oeur, le ballet d'Alain Platel créé en 2012, et qui a parcouru toute l’Europe jusqu’à l’Opéra de Perm, en Russie.

AGM03.jpg     Répétition de C(H)oeur

 

47 hommes et femmes de toutes générations, gantois bénévoles, s’amusèrent à régler la synchronisation de leurs pas avec une joie de bouger communicative, et ils ne trouvèrent de solution qu'en choisissant de séparer le groupe en deux, de manière à danser en face à face.

Pour les guider, cinq artistes de la troupe des ballets C de la B se livrèrent avec eux à ces exercices entrainants, gamins et adultes au cœur d’enfants sautillants en tous sens, le sourire hilare.

Ces répétitions se déroulèrent au son des carillons de la Mairie devant les badauds heureusement surpris.

AGM04.jpg    A l'Eglise Saint-Nicolas

 

Arrivés vers à 13h30, une trentaine d'anciens élèves du collège Sainte-Barbe de Gand - institution d'enseignement secondaire catholique fondée par les Jésuites- où Gerard Mortier fut formé se réunirent à l'église Saint-Nicolas, édifice gothique situé à quelques mètres de la halle.
Nombreux discours en son souvenir, entrecoupés de passages musicaux joués à la harpe (Debussy, Bach..) ou à l'orgue magnifique, une lettre écrite - quelques jours avant sa mort - à l’intention des nouveaux élèves du collège fut lue. Sa traduction sera déposée sur ce blog ultérieurement.

AGM05.jpg    L'Eglise Saint-Nicolas

 

Puis, à 14h30, les deux pièces de C(h)oeur, le 'Va pensiero' de Giuseppe Verdi et 'Yaka-scène' de Steven Prengels furent jouées devant des centaines de personnes. C'était, sans doute, moins spontané que pendant la répétition.

AGM06.jpg    Musique de deuil maçonnique, Sylvain Cambreling, deFilharmonie (Cathédrale Saint-Bavon)

 

A 15h00, tout le monde entra dans la cathédrale Saint-Bavon où, devant un millier de personnes, Sylvain Cambreling dirigea l’impressionnante Musique de deuil maçonnique et la Gran Partita de Mozart. Les Funeral Sentences de Purcell clôturèrent ce programme interprété par le Collegium Vocale Gente en deFilharmonie, au milieu des rayons transverses de lumière naturelle qui mettaient en valeur les reliefs du Chœur et des chapelles.
Les gens n’étaient pas seulement assis sur les bancs, ils avaient aussi investi la totalité du monument en s’appuyant, debout, sur les colonnes et les parois latérales.

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    Gerard Mortier

 

 Puis vint le moment de se diriger vers l’Opéra, et quelques centaines de personnes en prirent le chemin à travers les rues de la ville dominées par le son des cloches de la cathédrale, qui nous accompagnèrent pendant tout ce temps.

AGM08.jpg    Gerard Mortier

 

 Il était 16h15 passé quand Gerard de Smet, ancien ami de collège, rappela en photographies toute la vie de Mortier, depuis l’icône de sa mère jusqu’à ses derniers jours au Teatro Real de Madrid. Nombre de ces témoignages se retrouvent dans son livre « L’Opéra réinventé », mais il y eut également des inédits, comme cette photographie prise en contrebas alors qu’il tenait un immense parapluie rouge.

AGM09.jpg    Johan Simons et, en arrière plan, Gerard De Smet

 

 La célèbre vidéo de l'ascension de Tristan (Bill Viola 2005) fut ensuite projetée, mais sans l’éclat qu’il était possible d’admirer au Grand Palais cette saison. Cela ne gâcha en rien l’effet émotionnel de cette montée majestueuse.

AGM10.jpg    Maquette d'un projet de grande salle

 

Et Johan Simons - metteur en scène et nouvel intendant de la Ruhrtriennale qui débuta sa carrière au Théâtre National de Gand – évoqua avec un sérieux impressionnant, mais aussi avec cœur, les moments conflictuels qui l’opposèrent à Mortier lors de la mise en scène de Simon Boccanegra à L’Opéra Bastille.

AGM11.jpg   Maquette d'un projet de grande salle

 

Grand moment hallucinant, le projet que Mortier rêvait de bâtir, une grande salle de musique configurable, fut présenté sous forme de maquettes par Daan Bauwens, le directeur du centre musical de Bijloke à Gand.
Mais le manque de moyens n’a finalement pas permis de faire aboutir cet ambitieux édifice.

AGM12.jpg   Rückert-Lieder (Adriaan Jacobs - Piano et Charles De Keyser - Basse)

 

Enfin, après un extrait des Rückert-Lieder (Mahler) chanté par Charles De Keyser (basse) et accompagné au piano par Adriaan Jacobs, le maire de la ville, Daniël Termont, vint conclure cette journée en remettant à Rita Mortier, la sœur du directeur, deux énormes livres de deuil. Instant de recueillement très émouvant.

AGM13.jpg   Rita Mortier

 

Elle s’adressa alors au public pour lui témoigner sa gratitude et lui dire que, dorénavant, Gerard Mortier restera en ceux qui ont bien voulu être présents ce soir, et c'est le plus important.

 

Lire également Hommage Gerard Mortier - Gent, 7 september 2014

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Publié le 8 Septembre 2014

Forsythe06.jpgLimb’s Theorem (William Forsythe)

Ballet de l’Opéra de Lyon

Représentation du 06 septembre 2014

Théâtre du Châtelet

 

Musique enregistrée de Thom Willems

 

Chorégraphie William Forsythe (1990)

Festival d’Automne à Paris

 

 

 

                                                                                     "Enemy in the figure"

 

 

L’ouverture du Festival d’Automne à Paris avec Limb’s Theorem est un choc esthétique aussi bien sur le plan musical que chorégraphique.

 

Si la première pièce excessivement sombre oblige à un effort pour suivre les danseurs qui s’opposent sous une immense plaque mobile tournoyant autour d’un de ses angles, c’est la seconde pièce, ‘Enemy in the figure’, qui concentre sur elle une tension impressionnante.

 

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Car il y a un accord parfait entre les éphémères claquements violents et inattendus de la musique de Thom Willems, les mouvements fuyants aussi bien des danseurs-coureurs que de leurs ombres, et des ondulations imprimées sèchement à des cordes tendues au sol.

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Mais les éclairages rasants, eux-aussi, ont le pouvoir de renforcer l’expressionisme de ces scènes  qui exaltent la musculature sportive de ces hommes et femmes qui,  en groupe ou en duo, sont pris dans une danse spectaculaire par sa froideur et sa rigueur, une humeur distanciée et glaçante.

 

Et tout cela dans un univers de bas-fonds démesurés d’une cité moderne, la nuit.

 

On ne sait plus si William Forsythe cherche à glorifier la confiance d’une jeunesse dans son rapport d’égal à égal avec l’autre sans que ne s’exprime le moindre sentiment, ou bien à faire des ensembles saisissants par la beauté froide de leurs déploiements de bras et de cambrures quasi-mécaniques.

 

 

D’un seul coup, un danseur provient de l’arrière scène en courant comme s’il rejoignait une cible, pour que son corps se transforme en une ombre qui traverse l’avant-scène à la façon d’un intrus qui signale sa présence inquiétante, comme dans les grands films noirs à suspens.

 

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Ce mouvement permanent de fuites et de luttes au corps-à corps, et  l’impression d’une prise au piège fatale, face ou dos à la paroi courbe et centrale en bois, dégagent une puissance vitale phénoménale qui résonne avec nos propres forces internes, et nos bouillonnements volcaniques qui voudraient annoncer une nouvelle naissance.

 

Lire également Limb’s Theorem (William Forsythe)

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Publié le 6 Septembre 2014

TwoCigarettes-02.jpgTwo cigarettes in the dark (Pina Bausch)
Tanztheater Wuppertal
Représentation du 01 septembre 2014
Palais Garnier

Musiques enregistrées de Claudio Monteverdi / Ludwig Van Beethoven / Maurice Ravel / Hugo Wolf / Henry Purcell / Ben Webster …

Avec Ruth Amarante, Mechthild Grossmann, Daphnis Kokkinos, Eddie Martinez, Dominique Mercy, Julie Shanahan, Franko Schmidt, Michael Strecker, Aida Wehsarg, Tsai-Chin Yu.

Chorégraphie Pina Bausch (1985)

 

                                                                                                            Dominique Mercy

 

L’ouverture de cette saison de transition - vers les horizons artistiques prometteurs de Stéphane Lissner - a l’originalité de nous rapprocher de l’univers contemporain et sans fard du Théâtre de la Ville.

La forme en fer à cheval de la salle du Palais Garnier ne permet certes pas à tous les spectateurs de profiter intégralement de la vision de la scène, mais, au moins, c’est à un véritable théâtre dansé, viscéral, ludique et imaginatif que chacun est confronté.

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La pièce commence avec l’arrivée hollywoodienne de Mechthild Grossmann, - robe ondoyante aux plis crèmes et glamours, - narratrice de l’enchantement, et les premiers rapports de forces entre homme et femme peuvent ainsi se jouer, au centre d’une grande pièce blanche et lumineuse animée d’un long aquarium latéral. Les gestes sont esthétiques, un peu trop sans doute.

Et il y a comme une opposition entre le confort douillet de la musique et cette brutalité parfois humiliante qui se dessine, ainsi que ces quêtes déchirées pour quelque chaussette perdue. Ruth Amarante fascinante par la vérité de ses ombres.

TwoCigarettes-03.jpg    Mechthild Grossmann

 

Du début à la fin, - son visage recueilli fait inévitablement penser à celui de Claudio Abbado,- la présence faussement absente de Dominique Mercy rend à l'humeur son réjouissement originel.
Son monde intérieur le fait danser, une simple paire de talons aiguilles révèle en lui la féminité de son corps, puis, après le passage d’une simple porte, ce sont des palmes qui ridiculisent son apparence. L’absurdité triste et rigoureuse comme une leçon de vie.

TwoCigarettes-04.jpg

 

Et il y a ces quatre couples qui avancent sur le sol et qui semblent portés vers nulle part, par une même barque dans un lieu cliché et idyllique, pour buter sur un escalier de manière mécanique, une vision dérisoire du paraître en société, et de ses limites.

Et malgré tout, Pina Bauch achève ce spectacle sur une sorte de défilé enjoué, un fou rire, et une forme de libération qui aura trouvé son salut dans la recherche incessamment renouvelée des expressions du corps.

 

Lire également Two cigarettes in the dark (Pina Bausch)

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Publié le 6 Septembre 2014

Mercredi 03 septembre 2014 sur France 3 à 23h30
Bloody Daughter.Documentaire de Stéphanie Argerich.
Concert Schumann, Beethoven...
Aregrich, Goener et Wang (piano), Gitlis & R.Capuçon (violon), G.Capuçon (violoncelle).

Dimanche 07 septembre 2014 sur Arte à 18h30
Concerto n°1 de Beethoven. Argerich (piano).
Orchestre de chambre d'Europe, dir. Krivine.

Mercredi 10 septembre 2014 sur France 3 à 23h30
Hippolyte et Arcie (Rameau)
Degout, Lis, D'Oustrac, Pasturaud, Felix, Quintans, Negri...
Siècle des Lumières. direction William Christie.

Dimanche 14 septembre 2014 sur Arte à 18h30
Brahms. Festival de Lucerne, dir Nelsons.

Dimanche 14 septembre 2014 sur Arte à 00h05
La flûte Enchantée : le message secret.
Documentaire de brüggemann et Fuhrmann.

Mercredi 17 septembre 2014 sur France 3 à 23h35

Die Frau Ohne Schatten (Richard Strauss)

Botha, Pieczonka, Polaski, Holecek, Muller, Power, Nakamura, Von Der Damerau, Koch, Pankratova.
Opéra de Munich, dir. Petrenko.

Jeudi 18 septembre 2014 sur France 2 à 00h30
Les clés de l'Orchestre de Zygel.
Symphonie "Italienne" de Mendelssohn.

Dimanche 21 septembre 2014 sur Arte à 18h30
Rachmaninov. Philharmonique de Berlin.
Direction Simon Rattle.

Mercredi 24 septembre 2014 sur France 3 à 00h30
De quoi j'ai l'air. Fuchs (soprano).
Le Balcon, dir. Pascal.
Muckensturm et Lavandier, m.s.

Jeudi 25 septembre 2014 sur France 2 à 00h30
Dancing is living. Documentaire de Louis Wallecan.
Portrait du chorégraphe Benjamin Millepied.

Dimanche 28 septembre 2014 sur Arte à 18h30
Ecce Monteverdi. Gala.

Dimanche 28 septembre 2014 sur Arte à 23h35
Carmen (Bizet)
The dance factory, chorégraphie, Masilo.


Web : Opéras en accès libre

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Hommage à Gerard Mortier (Théâtre de la Monnaie de Bruxelles)

 

 
 
 
 

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Rédigé par David

Publié dans #TV Lyrique

Publié le 21 Août 2014

DeMaterie03-copie-1De Materie (Louis Andriessen)
Représentation du 15 août 2014
Kraftzentrale, Landschaftspark
Duisburg-Nord – Ruhrtriennale

Gorlaeus Robin Tritschler
Hadewijch Evgeniya Sotnikova
Madame Curie Catherine Milliken

Boogie-Woogie Tänzer Gauthier Dedieu
                                     Niklas Taffner

Mise en scène Heiner Goebbels

Direction Musicale Peter Rundel
Ensemble Modern Orchestra
ChorWerk Ruhr                                                         De Materie 1986-1987 Acte de La Haye

Dans les anciens complexes militaro-industriels gigantesques de Bochum, Essen et Duisburg - le cœur de la puissance stratégique allemande -, le grand mouvement culturel de la Ruhrtriennale permet aux acteurs majeurs et créatifs de l’art théâtral et musical européen de se retrouver chaque année depuis treize ans.

Ainsi, pendant plus de six semaines, quatre à huit spectacles sont joués et repris chaque jour sur les sites de ces trois grandes cités métallurgiques entourées par le Rhin et trois de ses affluents, l’Emscher, la Ruhr et la Lippe.

DeMaterie01.jpg   Contre jour sur le site industriel de Landschaftspark Duisburg-Nord

 

Et c’est à l’intérieur d’une ancienne centrale électrique, haute de 17m, large de 35m et d’une profondeur de 170m, que le festival crée l’évènement, dans la continuité du Sacre du Printemps chorégraphié par Romeo Castellucci.

En effet, depuis sa première mondiale à Amsterdam, en 1989, l’impressionnante œuvre musicale de Louis Andriessen, De Materie, n’avait plus été remontée sur scène, sinon en version de concert au Meltdown Festival (1994), au New York City Opera (2004) et à Los Angeles (avril 2014).

DeMaterie02.jpg    De Materie 1986-1987 Acte de La Haye (ChorWerk Ruhr)

 

Cette composition est structurée en quatre parties de 25 minutes chacune, qui font revivre des personnages de l’histoire néerlandaise, célèbres pour leurs réflexions scientifiques, artistiques ou spirituelles sur leur rapport aux formes et à la constitution de la matière.

Mais avant de découvrir cette œuvre, chacun est frappé, en entrant dans l’immense usine, par l’ensemble orchestral majoritairement composé de cuivres, des saxophones, de deux pianos placés au centre, de guitares et de basses électriques, de synthétiseurs, de percussions flanquées sur la gauche, et d’une petite section de cordes située à droite.
Ainsi, la modernité et la puissance du métal sont naturellement disposées dans un espace qui corresponde à leur essence.

DeMaterie04.jpg    De Materie 1986-1987 Acte de La Haye

 

Et quand la musique commence, sur les premiers accords claquants et tranchants, sa résonnance dans la vastitude de ce qui n’est plus qu’un hangar saisit immédiatement le spectateur, tout en conscience de l’incroyable expérience acoustique qu’il va vivre.
Huit jeunes choristes, en magnifiques habits renaissance hauts en couleurs, récitent deux passages de l’Acte de La Haye par lequel les Provinces-Unies avaient obtenu leur indépendance de l’Empire espagnol.

 La répétitivité de leur langage mécanique rappelle tant celle du chœur d’Einstein on the Beach, la grande composition de Philip Glass, qu’il n’est pas étonnant d’apprendre plus tard, que Robert Wilson fut aussi le metteur en scène de la création de De Materie.

DeMaterie05.jpg    Hadewych 1987-1988 Septième vision de Hadewych

 

Mais le spectacle d’Heiner Goebbels, le directeur artistique de la Ruhrtriennale pour sa dernière année, est d’une invention prodigieuse.

Dans cette première partie, des tentes, telles des abris de camps de réfugiés, d’un bleu phosphorescent, campent sur la scène, tandis qu’un dirigeable les survole majestueusement, mystérieusement téléguidé. Et un second dirigeable surgit de dernière les auditeurs, en les survolant vers la scène comme dans les films de sciences fictions, qui débutent avec un imposant vaisseau spatial fonçant vers une planète habitée.

Un troisième dirigeable apparait enfin, plus large, et chacun admire pendant toute la durée de la pièce, leur ballet sur cet ensemble qui ressemble à l’intérieur d’une coque d’un navire géant, captés que nous sommes par le rythme haché de la musique.

DeMaterie06.jpg     Hadewych 1987-1988 Septième vision de Hadewych. A droite Evgueniya Sotnikova

 

Un ténor, Robin Tritschler, scandant avec panache la théorie sur les particules de David van Goorle, surgit en surplomb des spectateurs, avant que le chœur ne reprenne un air tout aussi rapide aux colorations mixtes.

La seconde pièce se déroule dans une toute autre atmosphère, une lenteur subtile qui s’installe sous les lumières d’automne et les filaments de brume d’un parc jonché de bancs. Apparaît Hadewijch d’Anvers, poétesse flamande du XIIIème siècle, dont le mysticisme est rendu autant par le mystère des teintes orchestrales, que par la voix aérienne d’Evgeniya Sotnikova, telle l’ange de Saint François d’Assise.

DeMaterie07.jpg    De Stijl 1984-1985 Principes mathématiques de Schoenmaeker (danseurs)

 

La musique est à nouveau composée par la répétition de motifs élémentaires changeant de tonalité graduellement.
La fusion avec le tableau visuel est d’un effet fantastique, car la scène est surmontée d’un soleil noir fixe et rayonnant, qui semble un moment rejoint par une immense boule d’or prolongée par son ombre. L’émotion est très proche de ce que l’on peut ressentir à l’éminence d’une éclipse solaire et de ses changements lumineux irréels, surtout lorsque la voix de la soprano atteint son paroxysme aigu, tout aussi surnaturel.

DeMaterie09.jpg   De Stijl 1984-1985 Principes mathématiques de Schoenmaeker (L'orchestre et Peter Rudel)

 

La troisième partie est la plus complexe musicalement, en introduisant des airs jazzy et de boogie-woogies entrainants, des accords de piano et de saxophone en mouvement de fond, qui évoquent la jeunesse musicale américaine. Deux danseurs,  Gauthier Dedieu et Niklas Taffner, apparaissent tout au loin, à une centaine de mètres des spectateurs, tandis que trois disques de couleurs changeantes se balancent aléatoirement au-dessus de leurs têtes, mus chacun par trois axes autour desquels leurs envols ralentissent ou s’accélèrent soudainement.


Ce cours de mécanique fascinant est accompagné par le chœur, qui récite un texte du mathématicien Schoenmaeker sur la pureté des lignes, jusqu’à ce qu’un effet scénique génial surprenne tout le monde : une partie de l’orchestre se détache alors pour rejoindre lentement, tout en jouant, le centre de la salle, s’éloignant ainsi du public.

DeMaterie10.jpg   Sonnets de Willem Kloos

 

Tout est en mouvement, mais la musique, elle, continue inexorablement à dispenser sa magie.

Et soudain, au dernier passage, le rythme des percussions, comme de légers et brillants coups de forge, résonnent dans un bleu nuit, où apparait un troupeau de moutons laissés seuls. Un dirigeable les surveille, semblant les guider, et le troupeau avance, par étape, vers l’avant-scène. Les bêlements amusent le public, notamment les jeunes enfants installés au premier rang.

A chaque coup de percussions, le piano répond subtilement, et tout le mystère nait de ces répétitions hypnotiques.

DeMaterie11.jpg    Catherine Milliken (Discours de Marie Curie)

 

Le chœur revient ensuite, pour chanter progressivement et lentement un sonnet de Willem Kloos sur la force éternelle du désir et l’amour, et la musique devient épique, lourde et wagnérienne, une impressionnante marche impériale vers la mort.

Et le calme revient, pour accueillir Catherine Milliken qui, sous les traits de Marie Curie, reprend, avec une très grande profondeur, un extrait de son discours à la mémoire de son mari décédé, Pierre, dont elle prononce le prénom avec un amour et une affection magnifiques - my little Pierre.
 
DeMaterie12.jpg   A droite, Louis Andriessen (Compositeur)

 

Ce spectacle est tellement merveilleux – il le doit à l’osmose parfaite entre les artistes, l’imperturbable chef d’orchestre Peter Rundel, le compositeur, le metteur en scène et toute l’équipe technique – que l’on souhaiterait le faire connaître à tous ses proches.

 

Voir également De Materie (Louis Andriessen)

 

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Publié le 18 Août 2014

Sacre03.jpgLe Sacre du Printemps (Igor Stravinsky)
Représentation du 15 août 2014
Gebläsehalle, Landschaftspark
Duisburg-Nord – Ruhrtriennale

Chorégraphie pour 40 machines
Conception Romeo Castellucci
Son Scott Gibbons

Orchestre MusicaAeterna
Direction Musicale Teodor Currentzis



Coproduction Manchester International Festival,
Opera de Perm, Halles de la Villette-Paris

 

Il y avait quelque chose de cérémoniel dans la démarche de se rendre à Duisburg pour assister à ce Sacre du Printemps présenté en ouverture de la Ruhrtriennale 2014, manifestation théâtrale et musicale créée en 2002 par Gerard Mortier après ses onze ans passés à la direction du Festival de Salzbourg.

Et l’idée de retrouver Teodor Currentzis avec son ensemble orchestral donnait une dimension supplémentaire à cet évènement, qui pouvait être perçu comme emblématique d’un  clin d'oeil salutaire au directeur flamand disparu au printemps de cette année.

Ce Sacre du Printemps a donc commencé avec une énorme déception, lorsque les enceintes situées sur les parois latérales de la Gebläsehalle soufflèrent une musique enregistrée, saillante et très détaillée, sans saturation, certes, mais qui nous priva de l’énergie vivante et directe de l’ensemble Musica Aeterna et de son chef.

Sacre01.jpg

 

Avec un tel arrière-goût de tromperie sur la marchandise – rien n’indiquait dans le programme l’utilisation d’un enregistrement -, il a fallu conserver son attention face à un spectacle déroutant.

Ce ne sont pas des danseurs que Romeo Castellucci convoqua pour sa chorégraphie, mais tout un système de machines pivotant et glissant sur les rails en surplomb de la scène, scène elle même séparée de la salle par un immense plexiglas hermétique.

De ces machines cylindriques, jaillirent des jets tournoyants de poussières, en torsades, en chevelures, au rythme de la violence saccadée qu'inspire la musique de Stravinsky.
Dans cette immense cage, ces formes rubanées, fascinantes par la précision de leur synchronisation avec les motifs du Sacre, furent progressivement substituées par le ballet de la machinerie, qui nous donna l’impression d’assister à un immense complexe spatial se posant dans un paysage lunaire totalement dévasté.
Des lumières rouges clignotaient, des formes lumineuses rebondies ressortaient du tapis de poussière, nous étions comme pris dans un univers post-apocalytique où apparurent, à la toute fin, des hommes en tenues de protection venus pour ramasser tous ces restes grisâtres.

Sacre04.jpg

 

Puis vint l’explication, à l’aide d’un texte projeté en avant-scène, que tout ce spectacle était une métaphore d’un sacrifice des temps modernes, une création conçue à partir de trente tonnes de farines animales – les cristaux d’hydroxyapatite constitutive des os - qui servent encore aujourd’hui d’engrais industriels.

Comment ne pas porter un regard encore plus triste sur notre monde, puisqu’il est ainsi renvoyé à ses nouveaux rites païens et son manque de grandeur ?

On peut aussi voir en ces cendres, suspendues dans l’atmosphère de la halle, un dernier hommage à Mortier, devenu référence et ancêtre dorénavant, ce qui ôte définitivement toute joie à ce Sacre du Printemps.

 

Voir également Le Sacre du Printemps (Castellucci-Currentzis) Ruhrtriennale

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