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Publié le 14 Avril 2018

The Exterminating Angel (Thomas Adès)
Représentation du 12 avril 2018
Royal Danish Opera - Copenhague

Leticia Maynar Kerstin Avemo (Soprano)
Lucia de Nobile Gisela Stille (Soprano)
Silvia de Ávila Sine Bundgaard (Soprano)
Beatriz Sofie Elkjær Jensen (Soprano)
Leonora Palma Randi Stene (Mezzo-soprano)
Blanca Delgado Hanne Fischer (Mezzo-soprano)
Francisco de Ávila Morten Grove Frandsen (Contreténor)
Edmundo de Nobile Gert Henning-Jensen (Ténor)
Raúl Yebenes Paul Curievici (Ténor)
Eduardo Alexander Sprague (Ténor)
Colonel Álvaro Gómez Jens Søndergaard (Baryton)
Alberto Roc David Kempster (Baryton)
Señor Russell Simon Wilding (Basse)
Julio Simon Duus (Baryton-basse)
Doctor Carlos Conde Sten Byriel (Basse) / Brian Bannatyne-Scott

Direction musicale Robert Houssart
Mise en scène Tom Cairns (2016)
Scénographie Hildegard Bechtler                                  
Kerstin Avemo (Leticia)

Coproduction Salzburg Festival, Royal Opera House Covent Garden, the Metropolitan Opera in New York

Représenter à l'opéra une œuvre cinématographique surréaliste telle que The Exterminating Angel c'est inévitablement se confronter à l'atmosphère froide et asphyxiante d'un film qu'il semble bien difficile à restituer sur scène.

Aussi, l'adaptation que Thomas Adès fait du chef-d'œuvre de Luis Buñuel est d’abord légitime pour son point de départ, une soirée d'opéra avec Lucia di Lammermoor qu'un groupe d'amis issus de la haute société achève en se retrouvant dans la même demeure, ce qui permet de créer un effet miroir immédiat avec la salle.

Il faut néanmoins assumer d'emblée le cliché élitiste inhérent à l'art lyrique qu’il comporte.

Kerstin Avemo (Leticia) et Hanne Fischer (Blanca)

Kerstin Avemo (Leticia) et Hanne Fischer (Blanca)

Et c'est ensuite à la musique et à l'écriture vocale d'apporter une originalité sensorielle qui puisse se substituer à l'art du cadrage, des répliques et du jeu d'acteur du cinéaste, pour en faire un nouvel ouvrage tout en suivant le déroulement du scénario d'origine.

Sur le premier point, le compositeur britannique réalise un impressionnant travail d'orchestration capable autant de sauvagerie que d'intimes et mystérieuses évocations obsédantes, continument lié par l'émergence de mouvements sombres et menaçants.

On pense régulièrement à la théâtralité des œuvres de la maturité de Richard Strauss, et, bien qu'elle n'en atteigne pas la savante luxuriance, la musique de Thomas Adès est riche en inventivité, changements permaments de couleurs, rythmes et textures sonores qui saisissent suffisamment l'auditeur pour l'attacher sans distraction possible à l'action scénique.

C'est sa grande force, et Robert Houssart lui rend justice tout en concentrant passionnément son soutien vers les solistes livrés du début à la fin au regard des spectateurs.

Gisela Stille (Lucia de Nobile)

Gisela Stille (Lucia de Nobile)

Car l'expressivité vocale de chaque rôle est le second élément important de la partition.

En effet, The Exterminating Angel s'appuie sur la caractérisation d'une quinzaine de rôles masculins et féminins ayant tous des moments lyriques bien à eux, allant de la joie et la légèreté aux tressaillements d'angoisses les plus rauques.

Et les timbres de chaque voix - confiés, et c'est l'originalité des représentations de Copenhague, à des chanteurs scandinaves – donnent l’impression d’entendre une polychromie de tessitures qui dépeignent crument chaque tempérament.

Alexander Sprague (Eduardo) et Sofie Elkjær Jensen (Beatriz)

Alexander Sprague (Eduardo) et Sofie Elkjær Jensen (Beatriz)

Kerstin Avemo, par exemple, pousse les aigus à des fréquences si cristallines que l’on finit par n'entendre que l’agressivité piquée de Leticia Maynar.

A l’inverse, le chant larmoyant de Morten Grove Frandsen rend profondément pathétique le personnage de Francisco de Ávila, et le chant mortifère de Randi Stene peut donner l’impression que Leonora est une réincarnation de la Comtesse de la Dame de Pique.

Toutefois, le magnétisme de Gisella Stille est inévitablement le point focal le plus fascinant de l'opéra, car elle pare l’hôtesse de la maison, Lucia, d’une somptueuse couleur vocale souple jusqu’au aigus les plus percutants, si bien que se reflète en elle l’ampleur de l’Impératrice de Die Frau Ohne Schatten.

Gisela Stille (Lucia de Nobile) et Gert Henning-Jensen (Edmundo de Nobile)

Gisela Stille (Lucia de Nobile) et Gert Henning-Jensen (Edmundo de Nobile)

Dans sa mise en scène, Tom Cairns reprend tous les éléments du film, les moutons – c'est-à-dire la classe opprimée -, l’ours – la brutalité de la classe dominante, mais également le symbole de ce qui terrorise cette classe qui ne se sent à l’abri que dans son salon surchargé de confort et de références artistiques et religieuses -, une main mystérieuse, et surtout une arche qui enserre la scène en écho à cette porte mentale qui empêche les invités de sortir du lieu où ils sont enfermés.

Le jeu d’acteur est naturellement convaincant, mais le directeur se permet d’aller plus loin que le film en montrant la scène d’amour de Beatriz et Eduardo à travers une petite pièce translucide, scène qui prend au Royal Danish Theater une tournure particulièrement sensuelle car les deux chanteurs jouent ce tableau fantastique totalement nus, ce qui n’étaient pas le cas avec les distributions internationales de Salzbourg, New-York et Londres.

Hanne Fischer (Blanca), Sine Bundgaard (Silvia) et Randi Stene (Leonora)

Hanne Fischer (Blanca), Sine Bundgaard (Silvia) et Randi Stene (Leonora)

L’Ange Exterminateur parle du désir de Luis Buñuel de voir une société de classe disparaître, une haute bourgeoisie qui n’existe que dans l’entre soi, traversée par le conditionnement des valeurs religieuses et des conventions qui l’ont abîmée. L’enfermement la met à l’épreuve et permet de révéler sa véritable nature.

S’il la laisse finalement s’en sortir à travers l’image d’un troupeau de mouton se rendant à la cathédrale, Tom Cairns préfère faire surgir sur scène une nouvelle classe bourgeoise, intermédiaire entre celle des serviteurs et de l’aristocratie, dont on ne sait s’il s’agit d’une conclusion qui constate la victoire de l’uniformité, ou bien s’il acte de l’émergence d’un nouveau groupe qui héritera des mêmes travers.

Quoi qu’il en soit, The Exterminating Angel dresse un pont marquant entre l’histoire du cinéma et l’évolution de l’opéra, et l’Opéra de Copenhague démontre qu’il est possible de lui rendre justice avec une solide troupe locale, engagée et attirée par les libertés que sa représentation permet.

Jens Søndergaard (Colonel Álvaro Gómez)

Jens Søndergaard (Colonel Álvaro Gómez)

Enfin, quelques mots sur le Royal Danish Opera pour louer l’élégance de la salle, sertie de magnifiques balcons en forme de fer à cheval aux couleurs boisées, la largeur de l’orchestre qui s’épanouit totalement sur l’auditorium sans être aucunement recouvert par la scène, la vue idyllique sur le canal qui sépare le théâtre du palais d’Amalienborg, les reflets magiques des trois luminaires de verre qui surplombent le foyer, et le public chaleureux et décontracté qui fréquente une maison ouverte sur le monde.

The Royal Danish Opera
The Royal Danish Opera
The Royal Danish Opera

The Royal Danish Opera

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