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Publié le 10 Mai 2014

Orphee-06.jpgOrphée et Eurydice                              (Christoph W. Gluck)
Représentations du 08 et 09 mai 2014
Palais Garnier

Orphée Chant Maria Riccarda Wesseling
                       Agata Schmidt       
              Danse Stéphane Bullion
                         Florian Magnenet
Eurydice Chant Yun Jung Choi
               Danse Marie-Agnès Gillot
                         Alice Renavand
Amour    Chant Jaël Azzareti
               Danse Muriel Zusperreguy
                          Charlotte Ranson

Chorégraphie Pina Bausch (1975)
Ballet de l’Opéra National de Paris

Balthasar-Neumann Ensemble & Chor
Direction musicale Manlio Benzi

                                                                                         Marie-Agnès Gillot (Eurydice)

 

Œuvre de jeunesse créée en 1975 lorsque Pina Bausch rejoignit Wupperthal, près de Düsseldorf, Orphée et Eurydice est reprise pour la troisième fois depuis son entrée au répertoire de l’Opéra National de Paris à la fin du printemps 2005.
Cette reprise est le commencement d’une série de rendez-vous avec la Chorégraphe allemande qui se poursuivra, au Théâtre de la ville, avec ‘Palermo Palermo’ (1989), puis, de nouveau, au Palais Garnier, avec ‘Two Cigarettes in the dark’ (1985), en début de saison prochaine.

Orphee-03.jpg    Florian Magnenet (Orphée)

 

Sur la scène de ce Palais Garnier, bâtiment dominé par la figure d’Apollon brandissant brillamment sa lyre, justement, la légende d’Orphée y trouve un lieu de représentation presque idéal.

En effet, Pina Bausch a abouti à une expression corporelle qui sublime le drame du deuil à travers de longs épanchements de grâce qui prolongent la pureté des lignes de la musique et des voix chorales écrites par Gluck.
Elle révèle le mystère qu’il y a dans cette fascination pour ces mouvements incroyablement plaintifs visant à l’inaccessible, et, à la fois, y imprègne un fin sentiment de joie de vivre à travers la personnification de l’Amour.

Orphee-02.jpg    Marie-Agnès Gillot (Eurydice) et Stéphane Bullion (Orphée)

 

Quel plaisir à regarder Muriel Zusperreguy virevolter et venir au pied de Stéphane Bullion pour tenter de lui insuffler ne serait-ce qu’une petite flamme de vie afin de poursuivre son chemin vers le royaume d’Hadès! Et Jaël Azzareti, joli timbre de voix colorature fruité, émerveille d’espérance ce petit rôle essentiel qui reste l’unique lien avec le monde réel.

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Mais alors que les délicats drapés noirs des pleureuses s’effacent devant le buste d’Eurydice en voile de mariée, le personnage d’Orphée poursuit sa danse douloureuse et les torsions qui exaltent la perfection antique de son corps. Stéphane Bullion, pour lequel la dernière reprise de ce ballet était une prise de rôle, est toujours aussi captivant.
De sa musculature impressionnante se dégage une énergie fauve et forte et un sentiment d’introspection qui peut être pris pour un détachement excessif.
Avec les lumières ombrées et ce mélange de poses christiques et érotiques on a ainsi l’impression d’être face à une peinture vivante du Caravage, et c’est un éblouissement de bout en bout.

Orphee-07.jpg    Florian Magnenet (Orphée) et Agata Schmidt

 

Florian Magnenet, en recherche d’assurance, fait penser beaucoup plus à un Saint-Sébastien un peu éthéré, adouci par les traits fins du visage, mais dont les expressions trahissent une interprétation mélodramatique un peu en dessous de l’enjeu tragique du récit.

Et les deux Eurydice, selon les soirs, sont deux magnifiques interprètes, l’une, Marie-Agnès Gillot, bouleversante de poésie et le regard éperdu, à la fois merveilleusement fluide et entièrement habitée comme si sa sensibilité émanait de pleurs ne pouvant s’exprimer, et Alice Renavand, plus fière et maitrisée aux cambrures incroyables et parfaites, qui a également dans son regard une noirceur torturée expressive et dramatique qui en est sa force, et même sa marque.

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    Alice Renavand (Eurydice)

 

Sa voix n’est pas ample, ses graves sont souvent discrets, et pourtant, Maria Riccarda Wesseling incarne un Orphée avec un sens de la tragédie grecque extrêmement émouvant et un sentiment de fragilité subtilement transmis par les tremblements du timbre. Agata Schmidt, elle, a certes un galbe vocal plus sombre et souple, mais elle n’obtient pas le même effet affectif.

Quant à Yun Jung Choi, elle est à nouveau une Eurydice d’une très grande dignité et d’une très grande sagesse orientale.

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En voulant renforcer la puissance tragique de l’ouvrage, Pina Bausch n’a pas conservé son ouverture trop académique afin que la musique commence sur les lamentations pathétiques du chœur.
Le Balthasar-Neumann Chor, dissimulé sous la scène, est si élégiaque qu’il dépasse ce pathétisme pour évoquer une plénitude heureuse et religieuse émouvante et lumineuse. Et lorsqu’il s’allie à l’ensemble des danseurs qui laissent exprimer leur peine à la fin du tableau plongé dans la noirceur pacifiée des enfers, il en sublime tout, la souplesse du geste, la beauté des visages et la sculpture de chaque corps. Car ce ballet est aussi une ode aux idéaux de grâce féminine et de puissance masculine.

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Face à cet univers au-delà du réel, Manlio Benzi étire les sonorités du Balthasar-Neumann Ensemble afin d’en gorger d’intensité la fosse et la salle, et peint une ambiance musicale où les motifs des vents se fondent plus qu’ils ne se détachent de la nappe orchestrale. Sa direction austère mais très nuancée fait entendre, à quelque occasion, de fines stries qui zèbrent l’air en un éclair, sublime les ondoyances poétiques de la partition et s’unit magnifiquement à l’ensemble des expressions artistiques dont il ne galvanise pas pour autant la violence. C’est cette fulgurance qui manque dans la scène des Cerbères.
Et cet orchestre, en lui-même, possède des couleurs de timbres originales qui peuvent accrocher l’oreille de chacun, selon sa sensibilité, comme le son de la harpe qui porte en lui les scintillements d’une cithare.

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Publié le 5 Février 2012

Orphee02-copie-2.jpgOrphée et Eurydice (Christoph W. Gluck)
Répétition générale du 03 février 2012
Palais Garnier

Orphée  Maria Riccarda Wesseling Chant
              Stéphane Bullion Danse
Eurydice Yun Jung Choi Chant
              Marie-Agnès Gillot Danse
Amour    Zoe Nicolaidou Chant
              Muriel Zusperreguy Danse

Chorégraphie Pina Bausch
Ballet de l’Opéra National de Paris

Balthasar-Neumann Ensemble & Chor
Direction musicale Manlio Benzi

 

 

 

Stéphane Bullion (Orphée) et Marie-Agnès Gillot (Eurydice)

 

Il y a de curieuses coïncidences, parfois, qui rappellent le caractère mystérieux de la vie.

 

Alors que les représentations de  Perséphone s’achèvent au Teatro Real de Madrid, l’Opéra National de Paris s’apprête à reprendre Orphée et Eurydice dans la chorégraphie de Pina Bausch.


Nous sommes donc à nouveau invités à descendre aux enfers, mais cette fois en compagnie d’Orphée. Il s’y rend seul avec sa musique, y défie un cerbère déchaîné, puis, trouve Hadès et Perséphone, devenue son épouse, qu’il charme suffisamment pour obtenir la chance de ramener sa bien aimée à la lumière du jour.

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Mais alors que dans l’original mythologique c’est le doute d’Orphée qui le pousse à se retourner vers son Eurydice, pour finalement la perdre définitivement, dans la version de Gluck c’est le tourment d’Eurydice déclenché par le silence du poète qui a raison de leur amour. Car cet amour, soudé par la confiance des deux amants, ne peut exister sur terre sans la parole.

Le mythe d’Orphée dispose aussi d’une place bien à part dans l’histoire de l’Opéra, car il est à l’origine du premier véritable opéra, Euridice, composé par Peri en 1600, quelques années avant L’Orfeo de Monteverdi. Aucun autre personnage qu’un poète lyrique qui croit en son talent pour aller ressusciter son amour perdu ne peut aussi bien symboliser le pouvoir de l’art lyrique sur la vie.

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   Marie-Agnès Gillot (Eurydice)

 

En 1975, alors qu’elle venait de rejoindre la compagnie de Wuppertal, près de Düsseldorf, Pina Bausch créa Orphée et Eurydice à partir de la version française traduite en allemand mais sans l’ouverture et le final heureux. L’Œuvre devait être purement tragique pour en révéler la force de sa morale.

Elle recréa sa chorégraphie pour Paris, en 1993, mais c’est à l’initiative de Brigitte Lefèvre et Gerard Mortier qu’Orphée et Eurydice est durablement inscrit au répertoire depuis le 30 mai 2005.
La reprise de ce spectacle en 2008 fut l’occasion d’une retransmission télévisuelle en direct sur Arte, pour la première fois Pina Bausch acceptait que l‘on filme une de ses créations, et il en est resté un magnifique enregistrement vidéo avec Yann Bridard et Marie-Agnès Gillot.

Orphee06-copie-1.jpg   Stéphane Bullion (Orphée) et Marie-Agnès Gillot (Eurydice)

 

Le revoir en vrai est donc une façon de retrouver ces émotions profondément pathétiques qu’engendre un ensemble où se mêlent expressivité des corps, fluidité des gestes, beauté plaintive des chœurs, poésie et violence des lignes orchestrales et tendresse du chant.

L’opéra ouvre sur l’extrême tristesse du chœur pleurant la mort d’Eurydice - le Balthasar-Neumann Chor situé sous la scène derrière les musiciens révèle un art du chant très clair et humain -, et, alors qu’Orphée reste prostré dans son coin, les corps des danseurs et danseuses suivent des lignes qui se courbent en harmonie avec la musique, une magnifique grâce sublimée par la légèreté des voiles noirs et qui forme à elle seule une des plus impressives images.


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Muriel Zusperreguy, l’incarnation de l’Amour, virevolte avec une telle fraicheur et aisance qu’elle en rayonne d’espérance pour la vie.

Et pour sa prise de rôle, Stéphane Bullion déploie un personnage très impressionnant, un modelé détaillé de tous les muscles du corps qui évoque plus la perfection classique que l’insoutenable douleur intérieure telle que Yann Bridard l’avait exprimée avec une souplesse toute féminine. Ici rien ne se lit sur le visage du danseur étoile, comme si rien ne devait transparaître de sa détermination à braver l’enfer.
Cela peut être pris pour une difficulté à s’extérioriser, ou pour un moyen qui lui permette de masquer la sensibilité d‘Orphée. Toute sa masculinité se lit dans la carrure de ses larges épaules et les angles de son visage fauve.


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   Maria Riccarda Wesseling (Orphée à gauche) et Stéphane Bullion (Orphée au centre).

 

Du coup, cela en rend plus crédible le renoncement final d’Eurydice qui ne sait interpréter la froideur apparente.

Par la suite, le poète quitte la terre pour rencontrer le cerbère, trois danseurs en tablier de forgeron dansent par bonds vifs et agressifs. Il s’agit du moment le plus tendu de la partition, car la musique de Gluck s’emporte, et, dans cette tourmente, le charme des sveltes danseuses en voiles blancs se heurte sans espoir à des gardiens qui les jettent à terre avec une apparente violence qui brise net cette grâce.

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A l’arrivée au jardin des bienheureux toute la scène se trouve plongée dans le noir, et toutes les coulisses sont totalement ouvertes, ce qui laisse une impression d’espace ombré infini.
La sereine magie de la musique et les motifs poétiques du joueur de flûte se superposent à une chorégraphie en rose d’une fluidité et d’une féminité caressante.

L’apparition de Marie-Agnès Gillot n’est alors plus que légèreté et théâtralité du geste et du regard, une présence qui se fait courant d’air. Les doutes se lisent même lorsqu’elle décide de suivre Orphée.
Orphee05.jpgLa confrontation entre les deux êtres prend corps dans la dernière partie, dans un espace lumineux mais fermé, le contraire de la scène précédente, les murs de la vie réelle.
Marie-Agnès Gillot y est bouleversante et d’une humaine désespérance.

Tout au long de l’œuvre, Maria Riccarda Wesseling (Orphée), Yun Jung Choi (Eurydice) et Zoe Nicolaidou (L’Amour) interprètent, en doublure, les parties chantées en harmonie parfaite avec leur personnage.

Maria Riccarda Wesseling, qui fut une Iphigénie théâtralement mémorable dans la mise en scène de Krzysztof Warlikowski, et l’interprète d’Orphée lors de la dernière reprise, est une magnifique tragédienne.

Sa voix semble avoir gagné en triste noirceur, et la beauté douloureuse de son regard introspectif évoque la conscience de la gravité de la vie.

Stéphane Bullion (Orphée), Marie-Agnès Gillot (Eurydice), Maria Riccarda Wesseling (Orphée) et Yung Jung Choi (Eurydice)

A l’inverse, Zoe Nicolaidou est la lumière de l’Amour, une lumière mozartienne rassurante.

La musique de Gluck a un pouvoir émotionnel fort, un miracle pour son époque.
Pour lui donner toute sa force, il faut lui donner un relief et un élan sans réserve que, pour l’instant, le Balthasar-Neumann Ensemble n’a pas encore retrouvé.
Mais il ne s’agit que d’une ultime répétition, et si Manlio Benzi assure les premières représentations, il faudra également entendre les dernières exécutions par Thomas Hengelbrock, un habitué de ce chef-d'oeuvre.

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Stéphane Bullion (Orphée), Maria Riccarda Wesseling (Orphée) et Yung Jung Choi (Eurydice)

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Publié le 17 Avril 2011

Romeo02.jpgRoméo et Juliette (Prokofiev)
Pré-générale du 08 avril 2011 et représentation du 16 avril 2011 à l’Opéra Bastille

Première historique le 2 juin 1977 au London Coliseum
Production remaniée pour le ballet de l’Opéra National de Paris le 19 octobre 1984

Juliette Agnès Letestu / Isabelle Ciaravola
Roméo Florian Magnenet / Karl Paquette
Tybalt Stéphane Bullion / Vincent Chaillet
Mercutio Emmanuel Thibault / Mallory Gaudion
Benvolio Yann Saïz / Fabien Révillion
Pâris Yannick Bittencourt / Florimont Lorieux
Rosaline Eve Grinsztajn / Laura Hecquet
Dame Capulet Delphine Moussin / Laurence Laffon
La Nourrice Danièle Doussard / Céline Palacio

Chorégraphie et mise en scène Rudolf Noureev

Décors Ezio Frigerio
Costumes Mauro Pagano
Lumières Vinicio Cheli

Direction musicale Vello Pähn                                            Stéphane Bullion (Tybalt)

Depuis son entrée au répertoire de l’Opéra de Paris, Roméo Juliette est vraisemblablement le ballet le plus théâtral que nous ait légué Rudolf Noureev.


Romeo04.jpgLa musique de Prokofiev prodigue une variété de motifs colorés et évocateurs, depuis les états d’âme les plus noirs, les hésitations de Juliette entre la potion et le poignard, sur fond d‘accords mortels et sinueux, jusqu’à l’exaltation de la joie de vivre la plus euphorisante, l’audace entraînante, tambour battant, de Mercutio.

A l’instar des caractères shakespeariens, précis et complexes, la scénographie de Noureev s‘approche du réalisme de la vie, la lutte poing fermés et menaçants entre Capulets et Montaigus, les allusions sexuelles ludiques, les permanentes marques d’affection ou de tension entre partenaires, avec de multiples scènes de vie périphériques que l‘on ne peut toujours suivre dans le même temps.

 

Agnès Letestu (Juliette) et Florian Magnenet (Roméo)

Il en résulte une chorégraphie qui privilégie la rapidité et la multiplicité des pas.

Romeo05Deux personnages sont significativement développés : Tybalt et Mercutio.

Tybalt, le cousin de Juliette, abîmé de pulsions destructrices, réapparaît même dans le songe de celle ci pour lui suggérer le suicide, et, comme si sa psychologie n‘était pas suffisamment sombre, Noureev lui attribue en plus une attirance pour Roméo.

Stéphane Bullion manifeste une dimension particulièrement féline.

Il y a chez ce danseur une capacité à suggérer des mouvements du corps qui accélèrent et ralentissent tout en souplesse, du dos jusqu’au phalanges des pieds, et génèrent des images dynamiques profondément marquantes.

 

 

Emmanuel Thibault (Mercutio)

Mercutio, l’ami proche de Romeo, est celui qui cherche à apporter de la détente à la confrontation entre les deux clans. Il entraîne, fait passer le rapport à la vie avant les barrières sociales, s’amuse aussi bien avec la nourrice qu’avec Tybalt, mais finit finalement par payer sa nature inclassable.

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  Dephine Moussin (Dame Capulet) et Stéphane Bullion (Tybalt)

Emmanuel Thibault fait vivre un personnage virevoltant, d’une joie de vivre stupéfiante et provocante par son inconscience, alors que Mallory Gaudion lui accorde un caractère plus moelleux.

Dans la conception de Noureev, le duo formé par Roméo et Juliette est à l’avantage de cette dernière.
Doux rêveur, prenant des poses sourire béat, Roméo est soumis à la fille des Capulets.


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 Karl Paquette (Roméo)

Il la soutient, est en quelque sorte à son service, et c’est dans ses bras qu’elle trouve l’apaisement de son trop plein d’énergie, lorsqu’elle virevolte sur elle-même.

Agnès Letestu livre une Juliette encore plus dominatrice face au trop précieux Florian Magnenet, mais son charisme naturel et décidé est concurrencé par la légèreté entière d’Isabelle Ciaravola dans le même rôle.

 

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Agnès Letestu (Juliette)

Il faut voir les bras de cette dernière flottant avec la même harmonie que ses voiles charmants, ses impulsions douces où l’on ressent la fragilité et la sensibilité humaine, et un plaisir ravissant.

Malgré une mauvaise réception déstabilisante, la tendresse et l’ardeur de Karl Paquette, mélange bondissant et leste, sortent Romeo de sa fadeur, car rien de la noirceur romantique du personnage n‘est montrée ici.


Romeo08.jpg  Isabelle Ciaravola (Juliette)

Jouant d’un belle allure, droite et fière, fascinante par sa blondeur et la perfection d’une image d’ange au trait féminin, Fabien Révillion est comme le petit frère dévoué de Romeo, élancé et encore un peu lourd.

L’orchestre de l’Opéra National de Paris n’avait pas assuré les représentations du Lac des Cygnes en décembre dernier, ce qui avait été dommageable à la qualité musicale.


Romeo06.jpgCe n’est heureusement pas le cas pour Roméo et Juliette, et même si Vello Pähn n’atteint pas la flamboyance et la théâtralité d’un chef comme Kevin Rhodes, il réalise cependant une belle fusion entre cordes et cuivres, atténue les moments les plus pompeux sans sacrifier au relief, draine de subtils motifs, mais reste sur un tempo lent, qui, s’il peut être du à une nécessaire adaptation au rythme des danseurs, paraît pourtant exagéré dans les moments les plus vifs.

Ceci dit, le troisième acte, celui où se pose la question de la mort, et où Noureev utilise le plus des procédés faisant intervenir rêves ou prémonitions en même temps que le réel sur scène, avec la vrai Juliette et son double, puis les fantômes de Tybalt et Mercutio, trouve dans ces lenteurs une sensible exaltation romantique. Difficile de ne pas en être ému.

Fabien Révillion (Benvolio)

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Publié le 30 Décembre 2010

Le Lac des Cygnes (Tchaïkovski) 

Représentation du 27 décembre 2010 à l'Opéra Bastille

Première historique le 15 octobre 1964 à l’Opéra de Vienne 

Production remaniée pour le ballet de l’Opéra National de Paris le 20 décembre 1984 

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Odette/Odile Emilie Cozette 

Le Prince Siegfried Jose Martinez 

Rothbart Stéphane Bullion 

La Reine Vanessa Legassy 

Le pas de trois Eve Grinsztajn
                        Sarah Kora Dayanova
                        Christophe Duquenne

Chorégraphie de Rudolf Noureev 

d’après Marius Petipa et Lev Ivanov

Décors Ezio Frigerio

Costumes Franca Squarciapino

Lumières Vinicio Cheli

Orchestre Colonne

Direction musicale Simon Hewett

                                  Stéphane Bullion (Rothbart)

La version du Lac des Cygnes que l’Opéra National de Paris affiche régulièrement depuis un quart de siècle, lorsque Rudolf Noureev prit la direction de la danse, est une référence à plus d’un titre.

Elle symbolise en premier lieu le renversement de la conception littérale et traditionnelle de Vladimir Bourmeister, qui, notamment, comprenait un final bienheureux.

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      La Danse des coupes (Polonaise)

Mais elle constitue surtout une magnifique ouverture sur un monde bien étranger aux contes de fées, pour nous amener dans l’univers intérieur du prince Siegfried, un homme qui décline toutes les opportunités de mariage, une âme vouée à une femme totalement idéalisée, Odette, le Cygne blanc, et dont la pureté subit l’influence perturbante d’un être pernicieux, Rothbart.

Cette recherche d’idéal transfigure celle qu’a pu représenter Margot Fonteyn pour Rudolf Noureev, célèbre ballerine britannique qui fut sa partenaire de danse pendant dix sept ans, ou bien, également, l’amour que voua Louis II de Bavière à sa cousine, Elisabeth d’Autriche. Luchino Visconti est particulièrement éclairant dans son film fleuve Ludwig.

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                               Sarah Kora Dayanova (Pas de trois)

Insidieusement, une malédiction, sous les traits de Rothbart, interfère pour rendre impossible cet hymen, une force commune à Tchaïkovski, Noureev et Louis II, une homosexualité latente.

Noureev en fait un superbe aigle d’envergure, aussi sombre que les eaux profondes du lac vers lesquelles il va réussir à entrainer le rêve contemplatif, un être qui séduit, dirige, domine et avec lequel le prince se livre, vaincu, à d’ultimes pas.

LacdesCygnes03.jpg     Emilie Cozette (Odette) et Jose Martinez (Le Prince Siegfried)

Cette ambiguïté est par ailleurs mise en scène dès le premier acte, où les mouvements des garçons traduisent dissipation et féminité, alors que leurs gestes expriment affection et solidarité.

Et puis il y a l’élan soudain de Siegfried pour suivre les seize danseurs de la Polonaise, avant que Rothbart ne l’arrête.

LacdesCygnes06.jpgLes résonnances de ce monde de cygnes, glacé, où luttent le prince et son mauvais génie, suggèrent, si l’on est y est sensible, le destin de Ludwig, le lac Schwansee au bord duquel il fut élevé, puis le château de Neuschwanstein, qu’il érigea par la suite, sur le fronton duquel le Siegfried de Wagner terrasse le dragon Fafner, édifice qui est l’exemple même de la sublimation de souffrances individuelles en création artistique et architecturale grandiose, et enfin, le lac Stanberg dans lequel ce roi dévoué à l’art disparut.

L’oscillation entre le monde extérieur, dynamique, éblouissant de couleurs et de costumes étincelants, voué au divertissement,  et le monde intérieur, recueilli et obscur, empli de lignes classiques, nous font vivre deux échelles de temps marquées, très distinctement, non seulement par le rythme de la musique, mais aussi par l’empreinte de la lumière et du mouvement.

 

                                                                        Danse espagnole (Acte III)

Le romantisme de Siegfried trouve en Jose Martinez, depuis quinze ans, l’interprète le plus ingénu, idéalement souple et liquide, image même de la sincérité profondément vulnérable.

Tout au contraire, avec sa gueule plus épaisse et animale, Stéphane Bullion donne une dimension directive et sensiblement nerveuse à Rothbart, une présence très affirmée et majestueuse. Cette force très masculine a cependant le petit inconvénient d’atténuer le caractère troublant de ce personnage illusionniste, car un autre danseur étoile, Karl Paquette, fin de visage, paré d’une blondeur subtilement féminine, et donc qui n’incite pas à la méfiance, marque également un rôle où s’entrelacent des sentiments de fascinations à cœur serré.

LacdesCygnes05.jpg    Emilie Cozette (Odile) et Jose Martinez (Le Prince Siegfried)

Entre les deux facettes noire et blanche du cygne, Emilie Cozette est d’une touchante spontanéité au second acte, toujours élégamment flottante, sûre d’elle dans les très attendus fouettés avec lesquels, sous les traits d’Odile, elle séduit le prince.
Le double jeu qu’elle joue à ce moment là, entre lui et Rothbart, reste toutefois relativement neutre.

Extrêmement attentif aux détails des solistes, Simon Hewett extrait de l’Orchestre Colonne des solos de violon qui tirent de l’âme les sentiments les plus forts, ceux qui font ressurgir les visages aimés, maintient des cadences entrainantes dans les danses les plus colorées, mais reste beaucoup plus prudent avec les pas des cygnes blancs.

Les percussions désagréablement bruyantes obligent régulièrement à prendre de la distance avec la musique, ce qui est fort dommage.

 

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                              Stéphane Bullion (Rothbart)

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