Articles avec #gallienne tag

Publié le 23 Novembre 2018

La Cenerentola (Gioacchino Rossini)
Répétition générale du 21 novembre 2018
Palais Garnier

Don Ramiro Lawrence Brownlee
Dandini Florian Sempey
Don Magnifico Alessandro Corbelli
Clorinda Chiara Skerath
Tisbe Isabelle Druet
Angelina Marianne Crebassa
Alidoro Adam Plachetka

Direction musicale Evelino Pido
Mise en scène Guillaume Gallienne (2017)

                                                                                       Marianne Crebassa (Angelina)

Si Le Barbier de Séville est devenu en moins de 20 ans l’opéra de Rossini incontournable de l’opéra Bastille, La Cenerentola a connu de la même manière un tel succès au cours des 7 dernières années qu’elle en est le pendant incontournable du Palais Garnier, loin devant L’Italienne à Alger. La Cenerentola fait ainsi partie des 15 œuvres les plus jouées à l’Opéra de Paris, et est le titre privilégié de l’Opéra aux loges de velours juste après le Cosi fan Tutte de Mozart.

Et dorénavant, alors que les productions de Jérôme Savary et Jean-Pierre Ponnelle ont fait leur temps, c’est la mise en scène de Guillaume Gallienne qui est reprise cette année, une alternative moins féerique et déjantée du conte de Charles Perrault.

Marianne Crebassa (Angelina)

Marianne Crebassa (Angelina)

Un décor frontal aux tonalités rouge carmin défraîchies d’une vieille ruelle de Naples suffit à créer un sentiment non pas austère mais plutôt mélancolique, et lorsqu’il se retire, une cour recouverte d’une langue de lave balafrée d’une crevasse dégage un espace qui restera relativement peu utilisé. Certaines scènes, devant le large mur, sont agréablement animées, d’autres sans originalité particulière, et l’acteur de la Comédie Française se joue gentiment du mythe du mariage.

Mais s’il y a bien une raison pour découvrir ce spectacle et se donner une chance d’aimer la musique de Rossini, il faut la trouver dans la réunion exceptionnelle d’artistes qui, tous, font miroiter une palette de couleurs et de raffinement sonore d’une rare beauté et vitalité.

Lawrence Brownlee (Don Ramiro) et Marianne Crebassa (Angelina)

Lawrence Brownlee (Don Ramiro) et Marianne Crebassa (Angelina)

C’est à Evelino Pidò que revient la chance de distiller ardeur et dynamisme aux musiciens et solistes, et son travail de soierie et de volume sur le son est mené d’une main souple et alerte par un sens de la stimulation et de contrôle des nuances formidablement bouillonnant. Magnifique legato sillonné de toutes sortes de traits subtils et chaloupés qui exaltent la richesse de l’écriture rossinienne, les chanteurs sont emportés par un flux grisant et l’attention sincère du chef italien, si essentielle à leur excellente cohésion scénique.

Florian Sempey (Dandini)

Florian Sempey (Dandini)

Et ce sont deux anciens élèves de l’Atelier Lyrique issus de la même période de 2010 à 2012, Marianne Crebassa et Florian Sempey, qui font vivre deux rôles flamboyants, Angelina et Dandini, pour lesquels ils sont idéalement distribués. Marianne Crebassa est une artiste jeune joliment fine qui n’a de cesse d’évoquer le regard malicieux d’Audrey Tautou, et qui révèle surtout une présence vocale totalement immédiate avec ce beau galbe noir et profond qui pleure quand elle chante, et qui s’accorde à merveille aux teintes de la scénographie. Florian Sempey adore s’amuser avec ses partenaires, et le personnage de Dandini lui offre tout ce qui le met le mieux en valeur, sens de la comédie et de la taquinerie, virilité feutrée d’un timbre fusant et bien projeté, une assurance si évidente qu’il est l’exemple même de la jeunesse sans complexe qui resplendit d’une générosité incommensurable afin de capter irrésistiblement l’amour de l’auditeur.

Alessandro Corbelli (Don Magnifico)

Alessandro Corbelli (Don Magnifico)

Lawrence Brownlee, le Prince Don Ramiro, fait une entrée humble et se livre avec Marianne Crebassa à un charmant duo qui tout de suite saisit pas son naturel innocent. Ce héros sérieux et intelligent va ainsi s’imposer tout au long de l’œuvre par une luxueuse couleur de timbre fumée qui conserve une intégrité parfaite dans les aigus, et cette impression de robustesse se renforce autant par la solidité physique du chanteur que par sa détermination bienveillante, fortement impressive pour le spectateur ; Une voix qui va de pair avec celle de Marianne Crebassa, et une tessiture faite du même alliage que celle de Florian Sempey.

Adam Plachetka (Alidoro) et Marianne Crebassa (Angelina)

Adam Plachetka (Alidoro) et Marianne Crebassa (Angelina)

La découverte de la soirée est pourtant la belle voix Donjuanesque d’Adam Plachetka, Alidoro ample et sensuel qui ajoute un élément romantique à cet ensemble de portraits charismatiques. Appui du Prince dans sa quête de la femme idéale, sa sensibilité sombre pourrait même faire croire dans la seconde partie qu’il est lui-même épris d’Angelina dont il possède une couleur d’ébène identique.

Marianne Crebassa, Lawrence Brownlee et Florian Sempey

Marianne Crebassa, Lawrence Brownlee et Florian Sempey

Et à ces quatre perles se joint le trio manipulateur de Don Magnifico et de ses deux filles Clorinda et Tisbe ; Alessandro Corbelli joue très bien avec bonne humeur et naturel, et Chiara Skerath et Isabelle Druet forment un duo dont on perçoit distinctement les différences de couleurs, mixées agréablement, qui nous gratifient de scénettes amusantes et légères pour le plaisir de la bonne humeur.

Le chœur, le parent pauvre de la direction d’acteur, complète sans aucun défaut cet ensemble qui est un véritable miracle musical ne pouvant que mettre en joie tout spectateur même le plus néophyte.

Evelino Pidò et Marianne Crebassa

Evelino Pidò et Marianne Crebassa

Voir les commentaires

Publié le 20 Novembre 2016

Les Damnés (Luchino Visconti, Nicola Badalucco, Enrico Medioli)
Représentation du 19 novembre 2016
Comédie Française - salle Richelieu

La mère de Lisa Amaranta Kun
Wolf von Aschenbach Éric Génovèse
Baron Konstantin von Essenbeck Denis Podalydès
Le Commissaire et le Recteur Alexandre Pavloff
Friedrich Bruckmann Guillaume Gallienne
Baronne Sophie von Essenbeck Elsa Lepoivre
Herbert Thallman Loïc Corbery
Elisabeth Thallman Adeline d'Hermy
Günther von Essenbeck Clément Hervieu-Léger
Olga Jennifer Decker
Baron Joachim von Essenbeck Didier Sandre
Martin von Essenbeck Christophe Montenez
Janek Sébastien Baulain

Mise en scène Ivo van Hove       Christophe Montenez (Martin) - Photo : Anne-Christine Poujoulat
Festival d’Avignon 2016

Les Damnés (1969) est l’œuvre de Luchino Visconti qui réunit deux de ses acteurs fétiches, Dirk Bogarde, engagé depuis le début des années 60 dans des films risqués, Victim, The Servant, et Helmut Berger, le partenaire dans la vie du réalisateur italien. Suivront Mort à Venise (1971) et Ludwig ou Le Crépuscule des Dieux (1972) qui sublimeront le lien entre la montée du nazisme et la résurgence du romantisme allemand, portée par un désir de perfection artistique absolu.

L’adaptation théâtrale d’Ivo van Hove suit exactement le scénario et le script du film, mais, ne pouvant reconstituer l’esthétique baroque et raffinée de Visconti, il se concentre sur le huis clos qui enserre la riche famille industrielle de la Ruhr, les Essenbeck, devant l’ascension de l’ambitieux Friedrich Bruckmann, soutenu par Wolf von Aschenbach. 

Christophe Montenez (Martin) - Photo Juliette Parisot

Christophe Montenez (Martin) - Photo Juliette Parisot

A gauche de la scène, les loges intimes où se préparent les acteurs, à droite, les cercueils où la plupart finiront, au centre, un écran qui permet de voir ce qui se déroule dans les moindres recoins. Cet écran cerne également la vérité des visages, comme dans le film original, et amplifie le sordide de ces exécutions en dévoilant la panique de chacun à l’approche de la mort.

Chaque assassinat est également surligné par un éclairage brusque de la salle au son strident d’une cheminée à vapeur placée à l’avant-scène, allusion évidente aux déportations, mais qui peut être brutale pour les spectateurs situés au plus près du plateau.

Par ce procédé, Ivo van Hove prend le risque de réduire l’enjeu politique de la pièce à une intrigue policière digne des Dix petits nègres d’Agatha Christie.

Loïc Corbery (Herbert Thallman) - Adeline d'Hermy (Elisabeth Thallman) - Denis Podalydès (Konstantin) - Photo Juliette Parisot

Loïc Corbery (Herbert Thallman) - Adeline d'Hermy (Elisabeth Thallman) - Denis Podalydès (Konstantin) - Photo Juliette Parisot

Mais lorsque l’on connait bien le film, on ne peut s’empêcher de le croiser, en filigrane et en continu, avec le réel de la pièce, si bien qu’il devient impossible d’apprécier cette dernière sans cette connexion permanente.

Les acteurs, eux, ont tous un peu de cette monotone solennité initiale qui bride leur spontanéité, un trait caractéristique de la Comédie Française, qui peut cependant traduire, dans ce contexte, le corsetage de l’éducation aristocratique des Essenbecks.

Ainsi, c’est Eric Génovèse, en Wolf von Aschenbach manipulateur, narquois et cynique, qui tire le meilleur parti de ce style déclamatoire contrôlé qui renforce l’impression de froide maîtrise inhérente à son rôle de défenseur des intérêts du parti Nazi.

Denis Podalydès (Konstantin) et Sébastien Baulain (Janek) - Photo Audrey Scotto

Denis Podalydès (Konstantin) et Sébastien Baulain (Janek) - Photo Audrey Scotto

A l’opposé, Denis Podalydès est tout sauf bridé, et peu oublieront son impudeur sidérante à vivre l’exaltation dépravée du Baron Konstantin von Essenbeck, avant que les SS ne viennent exterminer les SA et leur volonté d’indépendance. 

Cette scène, qui, dans le film, se déroule à Bad Wiessee, au bord du lac de montagne Tegernsee, se joue sur un sol orangé inondé de bière au son du chant militaire « Wir werden weiter marchieren ». Ivo van Hove n’élude rien de l’homo-érotisme de ce tableau très fort qui repose sur les pitreries de Denis Podalydès et de son partenaire, Sébastien Baulain, dont la fabuleuse sculpture du corps prend une dernière pose d’ange une fois sa vie éteinte.

Et Christophe Montenez, étrangement ressemblant à Helmut Berger, accentue les travers pervers de Martin, sans toutefois reproduire les ambiguïtés de ses faiblesses et de ses doutes, particulièrement visibles dans la première partie du film de Visconti.

Guillaume Gallienne (Friedrich Bruckmann) - Photo Juliette Parisot

Guillaume Gallienne (Friedrich Bruckmann) - Photo Juliette Parisot

Le jeune acteur est fascinant, et après s’être recouvert des cendres des victimes, précautionneusement recueillies dans une urne familiale, ce n’est pas du salut nazi qu’il conclut la pièce, mais d'une tonitruante fusillade tournée vers le public. 

L’insistance à prendre celui-ci à partie est peut-être le point faible de ce spectacle, car le directeur donne le sentiment d’insister et de forcer le trait, au lieu de laisser le spectateur s’imprégner de la violence de la pièce naturellement.

Mais l’on trouve aussi une très belle idée qui nous rapproche de Visconti quand il fait courir Sophie von Essenbeck (Elsa Lepoivre) à travers le théâtre de la Comédie Française, suivie en direct jusque dans la rue Richelieu sur l'écran de scène.

Christophe Montenez (Martin) - Photo Anne Christine Poujoulat

Christophe Montenez (Martin) - Photo Anne Christine Poujoulat

Finalement, la conversion progressive des esprits au nazisme se traduit à la fois par la disparition des êtres et par l'unicité de la couleur vestimentaire de chacun, le noir.

Plus de 40 000 spectateurs vont assister à ces Damnés rien qu'à Paris. La gravité, qui pouvait parfois se lire sur de très jeunes visages, montre en tout cas la force de la pièce et de son texte qui fait prendre conscience à quel point la culture peut craindre, elle aussi, d’un pouvoir bâti sur la puissance de l’argent et de l’obsession sécuritaire.

Voir les commentaires