Articles avec #londres tag

Publié le 15 Janvier 2019

La Dame de pique (Piotr Ilitch Tchaïkovski)
Représentation du 13 janvier 2019
Royal Opera House Covent Garden - Londres

Herman Aleksandrs Antonenko
Le Comte Tomski John Lundgren
Le Prince Eletski Vladimir Stoyanov
Tchekalinski Alexander Kravets
Sourine Tigran Martirossian
Tchaplitski Konu Kim
Naroumov Michael Mofidian
La Comtesse Felicity Palmer
Lisa Eva-Maria Westbroek
Pauline Anna Goryachova
Primera Jacquelyn Stucker
La Gouvernante Louise Winter

Direction musicale Antonio Pappano
Mise en scène Stefan Herheim (2016)                     
Aleksandrs Antonenko (Hermann)
Orchestre du Royal Opera House
Coproduction Dutch National Opera - Amsterdam

Une semaine jour pour jour après la première de la reprise de La Dame de pique à l'opéra de Stuttgart, Londres ouvre l'année 2019 avec la reprise de la version scénique créée à Amsterdam deux ans plus tôt.

Dans cette interprétation, Stefan Herheim centre l'oeuvre sur le rapport entre Tchaïkovski et le ténor Nikolay Figner pour lequel il créa, ainsi que pour sa femme, Medea, les rôles principaux de La Dame de Pique et de Iolanta.
Il lui dédia également six romances, et le chanteur resta proche de lui jusqu'à sa mort.

Aleksandrs Antonenko (Hermann) et Felicity Palmer (La Comtesse)

Aleksandrs Antonenko (Hermann) et Felicity Palmer (La Comtesse)

Une brève introduction rappelle que Tchaïkovski devait vivre avec une homosexualité difficilement acceptée à son époque, bien que tolérée dans son milieu, et le propos du metteur en scène est de faire revivre le compositeur dans les situations sociales et spirituelles qui entourèrent la création de La Dame de pique.

Vladimir Stoyanov, relayé sur scène par un acteur, se glisse aisément dans cette incarnation omniprésente, et chante le rôle d‘ Eletski qui peut être vu comme un versant adapté, mais faux, de l'artiste en société.

Et Stefan Herheim démultiplie Tchaïkovski à travers le chœur masculin, le fait interagir avec Hermann, comme s'il était une créature issue de son génie qu'il aime, mais ne rend pas forcément sensible sa psychologie.

Duo de Daphnis et Chloé

Duo de Daphnis et Chloé

La référence à la cage jouant l'air de l'Oiseleur Papageno en ouverture est, certes, un joli clin d'œil au duo de Daphné et Chloé inspiré de La Flûte enchantée de Mozart, cependant, ce point de vue omet de faire d’Hermann une projection de la condition du musicien. Par conséquent, il faut lire les états d’âme de l’auteur dans la direction théâtrale, où l’on peut reconnaître des symboles parfois évidents, les apparitions de trois Tchaïkovski en Saint-Sébastien fantomatiques criblés de plumes d’écrivain à l’encre noire, le transport du corps de la Comtesse dans le piano, qui scelle donc l’avenir artistique du compositeur, mais l’empathie n’en émerge guerre pour autant. 

Felicity Palmer (La Comtesse) et Eva-Maria Westbroek (Lisa)

Felicity Palmer (La Comtesse) et Eva-Maria Westbroek (Lisa)

L’œuvre semble ainsi retourner à l’inspiration sarcastique de la nouvelle de Pouchkine, et Stefan Herheim n’omet pas de donner aux grands ensembles une tonalité de music-hall, à travers les mouvements dansés et synchronisés du chœur, qui ne peuvent que plaire au spectateur anglo-saxon, bien qu’ils ne donnent une trop grande impression de facilité.

Par ailleurs, dans ce bel écrin de maison XIXe recouvert de bois et de parquet luxueux, agrémenté de portes et fauteuils recouverts de tissus d’émeraude qui laissent, dans les moments de ferveur, la place à de grands miroirs, il offre un cadre visuel flatteur pour le public conservateur, tout en écartant sa scénographie des interprétations conventionnelles. On y retrouve même certains éléments de son inoubliable Parsifal à Bayreuth, le grand portrait symbolique sur la cheminée, les ailes d’ange, mais pas la même vision historique.

Vladimir Stoyanov (Le Prince Eletski et Tchaïkovski)

Vladimir Stoyanov (Le Prince Eletski et Tchaïkovski)

De ce travail foisonnant résulte une réduction des liens entre protagonistes afin de mieux les relier à la personne de Tchaïkovski. Le sens dramaturgique se perd nettement, mais les chanteurs jouent tous le jeu, car on sent bien qu’il y a quelque chose d’étrange dans ce spectacle qui les pousse à une certaine abnégation d’eux-mêmes.

Est-ce pour cette raison que ces grands artistes, notamment les deux rôles principaux, paraissent moins soigner la qualité d’interprétation vocale qu’Erin Caves et Lise Davidsen, entendus sept jours plus tôt à l’opéra de la capitale du Bade-Wurtemberg ?

Aleksandrs Antonenko (Hermann)

Aleksandrs Antonenko (Hermann)

Aleksandrs Antonenko, chanteur massif aux intonations agressives qui peuvent brosser d’Otello un portrait encore plus sombre que celui de Iago, livre ici sans réserve un engagement volontariste, mais qui est défendu par une vaillance où les couleurs de timbre tirant sur le clair, et des sons vigoureusement dardés, émaillent une tessiture aux reliefs fortement accidentés. Difficile d’être ému dans ces conditions, et force est de reconnaître que l'on ne trouve pas pour l'instant sur les scènes lyriques le successeur de Vladimir Galouzine dans le rôle d’Hermann, fantastique chanteur dorénavant replié au Théâtre Mariinsky.

Ainsi, Erin Caves , à Stuttgart, arrive beaucoup mieux à en dépeindre le désarroi avec conviction.

Au côté du chanteur letton, Eva Maria Westbroek, malgré toute l’affection que l’on lui porte depuis l’incarnation du rôle de sa vie en la personne de Katerina Ismailova, réalise une prise de rôle qui ne lui permet pas de s’épanouir. Dans les beaux passages sombres et dramatiques on retrouve un romantisme nocturne d’une urgence blessée qui la rend immédiatement touchante, mais les nombreuses expressions de douleurs, toutes tendues vers les aigus déchirants, déstabilisent les vibrations de sa voix et lui font écourter disgracieusement ses plaintes. Le public londonien ne lui en tient pas rigueur pour autant.

Eva-Maria Westbroek (Lisa)

Eva-Maria Westbroek (Lisa)

Vladimir Stoyanov, belle tenue de ligne à l’élégance grisaillante, n’a ainsi aucun problème à séduire l’audience, participant lui-même à la confusion des esprits, car parmi tous ces sosies de Tchaïkovski, il devient difficile de percevoir les changements d’interprètes entre chanteurs et acteurs.

Et, contrairement à la mise en scène de Stuttgart, le rôle de Pauline reste tout à fait mineur, Anna Goryachova ayant tout juste le temps de laisser entendre un chant au grain hétéroclite.

Enfin, John Lundgren incarne un Tomski un peu rustre et Felicity Palmer pousse loin la caricature d’une Comtesse aux graves effrayants, ne lui accordant aucun effet de style un tant soit peu fin.

Chœur trop bien réglé, mais sans mystère, et orchestre gorgé d’un magnifique tissu pourpre mais poussé par Antonio Pappano à faire ronfler les cuivres avec une telle efficacité qu’il arrive que l’on ne distingue plus les cordes, les détails des mélodies des vents restent discrets, et l’ensemble ne trouve pas une unité qui permette durablement d’instaurer un climat propice à une immersion totale dans l’univers de Tchaïkovski

Voir les commentaires

Publié le 11 Mars 2018

Z mrtvého domu - From the House of the Dead (Leoš Janáček)
Représentation du 10 mars 2018
Royal Opera House - Covent Garden, Londres

Alexandr Gorjancikov Willard W.White
Aljeja Pascal Charbonneau
Luka Kuzmič Štefan Margita
Skuratov Ladislav Elgr
Šiškov/Priest Johan Reuter
Prison Governor Alexander Vassiliev
Big Prisoner/Nikita Nicky Spence
Small Prisoner/Cook Grant Doyle
Elderly Prisoner Graham Clark
Voice Konu Kim
Drunk Prisoner Jeffrey Lloyd-Roberts
Šapkin Peter Hoare
Prisoner/Kedril John Graham-Hall
Prisoner/Don Juan/Brahmin Aleš Jenis
Young Prisoner Florian Hoffmann
Prostitute Allison Cook
Čerevin Alexander Kravets                                        
Guard Andrew O'Connor

Direction musicale Mark Wigglesworth                       Florian Hoffmann (Young Prisoner) &
Mise en scène Krzysztof Warlikowski (2018)              Pascal Charbonneau (Aljeja)
Coproduction La Monnaie de Bruxelles et Opéra de Lyon

Bien que joué sur les scènes du monde entier, De la Maison des morts fait partie des cinq ouvrages qui entrent cette saison au répertoire du Royal Opera House de Londres, point de départ d’un cycle dédié au compositeur tchèque.
Il s'agit également de la première réalisation de Krzysztof Warlikowski dans un théâtre du Royaume-Uni, terre de naissance de William Shakespeare, son auteur de référence.

Willard W.White (Gorjancikov) et Pascal Charbonneau (Aljeja)

Willard W.White (Gorjancikov) et Pascal Charbonneau (Aljeja)

Après la reprise de la production de Patrice Chéreau à l'Opéra Bastille l'automne dernier, et avant la création de la version de Frank Castorf à Munich au cours du printemps prochain, le point de vue que propose le directeur polonais au public londonien sur l'ultime opéra de Leoš Janáček allie force de vie et misérabilisme, et érige la fantaisie comme un moyen d'expression des fantasmes et des désirs morbides des prisonniers, tout en entraînant le spectateur dans une réflexion philosophique et sociétale à un moment où les systèmes pénitenciers arrivent à bout dans nombre de pays du monde entier.

De la Maison des morts (White-Margita-Charbonneau-Reuter-Wigglesworth-Warlikowski) Londres

Dans un décor carcéral qui évolue d'une salle de sport vers un espace clos incluant une pièce, latérale puis centrale montée sur pivot, qui fait office de bureau administratif occupé par un juge corrompu, puis de salon où se rejoueront les scènes du passé des condamnés, Krzysztof Warlikowski fait revivre intensément la vulgarité de la vie dans une prison d'aujourd'hui.

Un basketteur noir symbolise par son adresse et son énergie de vie le désir de liberté de l'aigle - espoir qui sera vite détruit -, Luka est un personnage dominateur mais autant en errance que les autres résidents, et le jeune Aljeja joue un rôle de liant entre les hommes pour prendre une place centrale dans le jeu théâtral où il apparaît comme un travesti fou et désinhibé.

La prostituée brillante et sexy incarnée par Allison Cook reste sur scène jusqu'à la fin et suscite même l'imaginaire de Siskov qui y voit la femme qu'il a tuée.

Johan Reuter (Šiškov)

Johan Reuter (Šiškov)

Mais il n'est fondamentalement question que de corps et de désirs brûlants inassouvis à travers les pantomimes impliquant des poupées sexuelles et des figurants monstrueusement masqués, et aussi d'une quette d'identité à travers les jeux de rôles.

Enfin, Krzysztof Warlikowski fait précéder chaque acte d'extraits de films, d'abord une interview du philosophe Michel Foucault sur le pouvoir judiciaire, puis un récit d'un prisonnier réel qui explique comment son retour à son animalité va de pair avec un sentiment de mort obnubilant.

Et à la toute fin de l'opéra, l'on voit le juge gouverneur payer la prostituée ce qui souligne sa complicité avec un système manipulateur et déshumanisant.

Pascal Charbonneau (Aljeja)

Pascal Charbonneau (Aljeja)

Pour faire revivre cet univers où le joyeux se superpose à la violence, le directeur musical Mark Wigglesworth s'est donc associé à un metteur en scène qui n'a pas peur d'aller au plus profond de la psyché humaine. On peut même y voir un semblable engagement et une suite logique puisque qu’il dirigeait le mois dernier l'orchestre du Teatro Real de Madrid dans Dead Man Walking, un opéra américain sur la peine de mort, ce que le programme oublie de mentionner par ailleurs.

Et l'on retrouve dans les sonorités orchestrales cette influence anglo-saxonne qui colore les cuivres d'une patine chaude et fluidifie la forme dramatique qui, si elle ne dénature pas la tension théâtrale, gomme néanmoins les aspérités et la rudesse des traits d'écriture de Janacek.

L'audience du Royal Opera House doit probablement se sentir familière avec ce style narratif si proche des oeuvres américaines d'aujourd'hui.

Jordan Ajadi (Danseur) et Ales Jenis (Le Brahmane)

Jordan Ajadi (Danseur) et Ales Jenis (Le Brahmane)

Sur scène, Stefan Margita est d'un éclat et d'une brillance sans pareils, et son personnage de Luka est joué avec une totalité qui englobe même les petits signes de vie qui se déroulent en arrière-plan quand le champ des projecteurs n'est plus sur lui.

Son alter ego, Siskov, est plus brut et anguleux, mais Johan Reuter a des expressions du regard qui mêlent danger et lueurs d'émerveillement au point d'humaniser avec réalisme le portrait de ce tueur dément.

Graham Clark (Vieux prisonnier) et Stefan Margita (Luka)

Graham Clark (Vieux prisonnier) et Stefan Margita (Luka)

Willard White, profondément touchant d'humilité, et Pascal Charbonneau, ténor expressif sans fard, forment à eux deux un autre couple pivot de ce drame carcéral auquel ils impriment une présence et une sensibilité qui en sont le cœur chaleureux.

Tous les autres chanteurs font par ailleurs corps commun avec l'esprit de ce travail débordant de folie, et l'on reconnait, au détour d'une exclamation, le timbre franc de Graham Clarke, un des fidèles de Chéreau.

Johan Reuter, Willard W.White, Mark Wigglesworth, Stefan Margita et Florian Hoffmann

Johan Reuter, Willard W.White, Mark Wigglesworth, Stefan Margita et Florian Hoffmann

Le chœur, lui, laisse entendre des murmures dépressifs, et ne suggère aucun espoir possible.

Krzysztof Warlikowski n’est pas venu saluer à la seconde représentation, mais l’on peut supposer qu’il est déjà de retour à Paris pour préparer la première représentation du Château de Barbe-Bleue et la Voix humaine qui aura lieu le week-end prochain au Palais Garnier.

Voir les commentaires

Publié le 11 Novembre 2016

A man of good hope (Isango Ensemble)
Adaptation de la nouvelle de Jonny Steinberg
Représentation du 10 novembre 2016
Young Vic Theater - Londres

Asad as a boy Phielo Makitle
Asad as a man Ayanda Tikolo
Asad as a youth Zoleka Mpotsha
Asad as a young man Luvo Tamba
Asad's mother Zanele Mbatha
Tube Khanya Sakube
Rooda Zamile Gantana
Zena Luvo Rasemeni

Direction musicale Mandisi Dyantyis
Isango Ensemble

                                                                                   Isango Ensemble - photo Keith Pattison

La compagnie sud-africaine Isango Ensemble est bien connue du public parisien devant lequel elle a interprété à l'automne 2009 une version revisitée de La Flûte Enchantée au Théâtre du Châtelet.

Nourrie des tensions multiculturelles de son pays, elle s'approprie les oeuvres célèbres occidentales pour les réadapter au contexte de son continent. 

Elle a donc trouvé dans le roman de Jonny Steinberg, un auteur sud-africain récompensé pour son oeuvre, et qui enseigne la culture africaine à l'Université d'Oxford, un sujet qui lui permette de rendre compte de la vie en Afrique tout en utilisant des couleurs musicales originelles.

Phielo Makitle (Asad) - photo Tristram Kenton

Phielo Makitle (Asad) - photo Tristram Kenton

A man of good hope est l'histoire véridique d'un réfugié somalien en Afrique du sud, Asad Abdullahi, qui a fui la guerre civile somalienne, en 1991, après avoir assisté, alors qu'il n'avait que 8 ans, au meurtre de sa mère par les milices gouvernementales.
Il n'atteindra Johannesburg qu'en 2004.

Sans éluder la tristesse et l'horreur que vivent les populations, la violence des gangs, les pratiques d'excision en Ethiopie, les rapports hommes/femmes difficiles, Isango Ensemble restitue cette histoire tout en faisant rayonner de sa joie la plus profonde un goût de la vie qui ne doit pas se perdre quoi qu'il arrive.

Jonny Steinberg

Jonny Steinberg

La pièce implique plus d'une vingtaine d'acteurs, dont quatre incarnent Asad à différents âges de la vie. La douceur et l'humour pur du jeune Phielo Makitle, un élève issu d'une école de la compagnie, est un des précieux rayons de sentiments de ce spectacle. Il contraste avec l'énergie abîmée des adultes qu'il croise, mais qui veulent bien se laisser attendrir.

La première partie de la pièce traverse quatre pays, la Somalie, l'Ethiopie, la Tanzanie, la Zambie, et emprunte de leurs chants et de leurs rythmes afin de lier les tableaux d'interludes, joués au son des cinq marimbas disposées en fond de scène. Danses en choeur, harmonies plus spirituelles ou plus primitives selon les contrées, le voyage sensoriel possède une grande force de rémanence, bien qu'il ne soit accordé qu'une part réduite à la musique.

On peut en effet regretter que ne soient pas ménagées de grandes scènes chorales et musicales pendant plusieurs minutes d'affilée.

Isango Ensemble - Photo Mattys Mocke

Isango Ensemble - Photo Mattys Mocke

Tous les acteurs, pieds nus, sont vêtus d'habits simples mais colorés. Leur spontanéité et leur optimisme sont merveilleux, même si l'on se demande s'ils ne séduisent pas trop l'auditoire. Pourtant le message passe, le contact avec une réalité d'une dureté inimaginable se fait, alors que la forme, elle, n'invite à aucun abattement.

La seconde partie se déroule en Afrique du Sud. Les illusions tombent. Non ce n'est pas un pays riche où tout est possible, non ce n'est pas une autre image de l'Amérique idéalisée, sans violence, sans pauvreté. La nécessité de survivre oblige au trafic de toute sorte, l'ambiance politique est à la méfiance et à la répression, mais les acteurs arrivent quand même à mélanger gravité et vitalité, ce qui est la plus grande ambiguïté de la représentation.

The Young Vic Theater

The Young Vic Theater

Le public du Young Vic Theater, majoritairement blanc mais issu d'un multiculturalisme où l'on voyait émerger quelques jeunes filles noires ou asiatiques voilées - une image qui pose toujours problème en France -, a fait honneur à la troupe de Cape Town et témoigné que le vivre ensemble est encore une valeur de notre temps.

Voir les commentaires

Publié le 10 Novembre 2016

The Nose (Dmitri Shostakovich)
Livret d'après la pièce de Nikolai Gogol
Représentation du 09 novembre 2016
Royal Opera House - Covent Garden, Londres

Platon Kuzmitch Kovalov Martin Winkler
Ivan Iakovlevitch/Clerk/Doctor John Tomlinson
Ossipovna/Vendor Rosie Aldridge
District Inspector Alexander Kravets
Angry Man in the Cathedral Alexander Lewis
Ivan Wolfgang Ablinger-Sperrhacke
Iaryshkin Peter Bronder
Old Countess Susan Bickley
Pelageya Podtotshina Helene Schneiderman

Direction musicale Ingo Metzmacher
Mise en scène Barrie Kosky
Chorégraphie Otto Pichler                                            
Martin Winkler (Kovalov)
Traduction David Pountney
Coproduction Komische Oper, Berlin, Teatro Real de Madrid et Opera Australia

Oeuvre absente de la plupart des grandes maisons de répertoire, excepté l'Opéra National de Paris qui l'a représenté en 2005 dans sa version originale sous la direction de Gerard Mortier, suivi par le New-York Metropolitan Opera en 2010 et 2013, Le Nez est le premier opéra de Dmitri Shostakovich.

Pour cette fable surréaliste qui narre les aventures d'un homme ayant perdu son nez et qui se heurte à l'incompréhension du système, il a composé une musique très imaginative rythmée par les percussions, les sarcasmes des cuivres, mais également adoucie par les motifs poétiques des instruments à vents embrumés d'un voile de cordes somptueux.

Ce feu de joie orchestral haut en couleurs est si intense et changeant, qu'il permet une interprétation scénique tout aussi délirante et captivante pour des spectateurs aussi bien de l'art lyrique que des comédies musicales.

Martin Winkler (Kovalov)

Martin Winkler (Kovalov)

Et en confiant ainsi la mise en scène à Barrie Kosky, metteur en scène australien et intendant du Komische Oper de Berlin, dans la traduction anglaise de David Pountney, le Royal Opera House s'assure de séduire un large public, ce que ne dément pas cette dernière représentation tenue devant une salle pleine.

Un décor unique paré de dalles grises serti, à l'avant, par un contour circulaire qui isole l'intérieur de l'avant scène, une table ronde recouverte d'une nappe du même coloris, sur laquelle se déroule des saynètes comiques, et qui réapparait en diverses dimensions, suffisent à définir un espace amovible.

Scène de prière à la cathédrale de Kazan

Scène de prière à la cathédrale de Kazan

Le véritable se travail se voit en effet dans le jeu des chanteurs, les mimiques grotesques et expressives, et les ballets qu'une dizaine de danseurs affublés aussi bien de nez gigantesques - pour effectuer un génial numéro de claquettes -, déguisés ensuite en tenues de policiers dépravés, ou qui prennent des apparences transexuelles qui s'amusent de la confusion des genres, comme dans le Rake's Progress de Stravinsky, enchaînant effets de surprise sur effets de surprise.

En Kovalov, Martin Winkler est fantastique non seulement pour ses qualités vocales de baryton aux intonations mordantes et franches qui font beaucoup penser au tempérament insolent d'Alberich, mais aussi par sa facilité à lâcher les interjections vulgaires qui traduisent agacement, obsession incessante et souffrance.

Wolfgang Ablinger-Sperrhacke (Ivan)

Wolfgang Ablinger-Sperrhacke (Ivan)

Et dans le rôle plus secondaire d'Ivan, on retrouve chez Wolfgang Ablinger-Sperrhacke les réminiscences de l'excellent comédien que l'on a connu à Paris, quand il incarnait Mime dans le Ring de Bastille.

Excellent John Tomlison en Iakovlevitch, voix certes oscillante mais sonore, facétieuse Rosie Aldridge en Ossipovna, qui réapparait de façon distanciée en animatrice qui vient se demander pourquoi Shostakovitch a voulu faire de cette pièce un opéra, et sarcastique Alexander Kravets à la voix grinçante, qui est celui dont le passage à la langue anglaise n'a pas dénaturé les couleurs du texte.

Car un puriste pourrait regretter que dans cette traduction la verdeur et la dureté humaine se ressentent moins que dans la langue originale russe.

Les policiers

Les policiers

L'orchestre, lui, sous la direction d'Ingo Metzmacher, colore de belles teintes boisées cette tonalité feutrée qui adoucit l'agressivité des cuivres. Mais il ne cède en rien à l'énergie exubérante de la partition et la joliesse déliée des ornements solitaires instrumentaux. La cohésion d'ensemble avec les chanteurs, comédiens et le choeur puissant et vivifiant est une autre réussite de ce spectacle entièrement approprié par le public anglo-saxon.

Il y a un passage obsédant dans cette musique, lorsque Kovalov retourne chez lui pour y trouver Ivan jouant de la Balalaïka. L'atténuation progressive et le ralentissement rythmique créent une sensation jubilatoire d'étirement du temps sans fin, ce que l'orchestre rend encore plus saisissant par cette impression de mécanique bien réglée qu'il dégage.

Voir les commentaires

Publié le 22 Septembre 2014

Anna Nicole01Anna Nicole (Mark-Anthony Turnage)
Livret de Richard Thomas (2011)
Représentation du 20 septembre 2014
Royal Opera House Covent Garden de Londres

Anna Nicole Eva-Maria Westbroek
Mayor of Mexia Wynne Evans
Virgie Susan Bickley
Daddy Hogan Jeremy White
Aunt Kay Rebecca de Pont Davies
Shelley Loré Lixenberg
Billy Grant Doyle
Stern Rod Gilfry
Blossom Allison Cook
J.Howard Marshall II Alan Oke
Young Daniel Archie Hunter
Teenage Daniel Jason Broderick
Larry King Peter Hoare

Direction musicale Antonio Pappano
Mise en scène Richard Jones (2011)                                Eva-Maria Westbroek (Anna Nicole)

La découverte de la vie d’Anna Nicole à travers l’œuvre musicale de Mark-Anthony Turnage suscite un profond malaise, car s’y entrechoquent des scènes d’une apparente légèreté, désopilantes pour certains spectateurs, et le drame d’une vie entièrement et tragiquement absurde.

Née à Houston en 1967 – elle débute dans la vie comme serveuse puis comme strip-teaseuse -, elle fait la couverture de Playboy à l’âge de 25 ans, et se remarie deux ans plus tard avec un milliardaire plus âgé qu’elle de 67 ans.

Mais lorsque celui-ci meurt un an seulement après leur union, il ne lui laisse rien.

Anna-Nicole02.jpg   Eva-Maria Westbroek (Anna Nicole)

 

Devenue totalement et désespérément dépendante des shows télévisés, elle crée le « Anna Nicole Show » en 2002, et rien de son déclin ne va échapper aux objectifs des caméras.
Son fils décède à l’âge de 20 ans, et elle le rejoint dans la mort peu de temps après, suite à une overdose de médicaments.

Toute cette vie s’est ainsi construite sur l’instrumentalisation fascinante de son corps et l’amplification artificielle de la forme de sa poitrine à coups d’opérations chirurgicales, au risque d’engendrer des douleurs dorsales insoutenables, qui vont la conduire à la dépression.

Le programme vendu en salle contient par ailleurs un grand article sur la chirurgie des implants mammaires, leurs dangers, et l’attrait physique qu’ils peuvent éveiller.

Anna-Nicole05.jpg   Eva-Maria Westbroek (Anna Nicole)

 

La mise en scène de Richard Jones n’épargne rien du kitsch qui entoure cette femme extravagante, et elle reste dans l’esprit Théâtre musical de l’ouvrage.

Nombre de symboles sont déformés, comme le lit immense de J.Howard Marshall II - le second mari d’Anna Nicole-, l’univers de jouets Walt Disney gigantesques, dont la démesure tranche avec la faille affective immense que vit le petit Daniel au creux de ce couple sordide, et comme ces danseurs tous vêtus de noir, avec des têtes en forme de caméra qui enregistrent tout pour le plaisir des spectateurs de l’époque.

Tirant trop vers la comédie, le directeur reste superficiel, alors qu’il aurait pu noircir ce drame en pointant du doigt fortement le voyeurisme malsain du public qu’Anna Nicole n’a fait qu’exploiter. Comment cette femme peut-elle avoir fait passer le regard des autres avant son propre regard sur elle-même ?

Anna-Nicole03.jpg    Alan Oke (J.Howard Marshall II), Archie Hunter (Daniel) et Eva-Maria Westbroek (Anna Nicole)

 

Et l’on peut penser qu’un metteur en scène comme Willy Decker aurait été plus incisif, comme il le fit dans sa mise en scène de Lulu à l’Opéra bastille.

Au lieu de cela, le spectacle est constellé de rires aux éclats d’une partie de la salle, alors que les vidéos de la vie d’Anna Nicole disponibles sur Youtube sont affligeantes, et bien pires que ce que l’opéra ne suggère.

Richard Thomas, le librettiste, n’évite aucune allusion sexuelle, ce que Richard Jones traduit encore plus visiblement sur scène, et l’œuvre débute comme elle se finit par un sensuel « I want to blow you all …». Tout n’est que chair sans sentiment.

Antonio Pappano s’en donne pourtant à cœur joie avec cette musique inspirée du Jazz, cuivrée et rythmée par des percussions entrainantes, où l’écriture vocale se construit plus en décalage avec elle que dans une fusion totale avec les harmoniques orchestraux.
Les chœurs, eux, ont la folie d’une gaité avide de déchéance humaine.

Anna-Nicole04.jpg   Eva-Maria Westbroek (Anna Nicole)

 

Naturellement, Eva-Maria Westbroek s’éclate littéralement dans ce rôle outrancier, et y prend un plaisir certain, si bien qu’elle est d’une crédibilité effarante. Ce chant, peu lyrique, fait que sa voix n’est pas aussi mise en valeur que dans les grands rôles wagnériens, mais on décèle parmi tous ces chanteurs la voix claire et mordante d’Alan Oke, qui compose un J.Howard Marshall II déjanté et presque trop en forme.

Soirée divertissante pour beaucoup, déprimante pour les plus conscients et sensibles, Anna Nicole vaut d’être vu pour se convaincre que cela a existé.

Et l’on ne peut s’empêcher de penser à ce public hilare que des chaines de télévision telles que TF1 dévisagent et filment lors de certaines soirées débiles et consternantes, souvent difficiles à comprendre.

 

Lire également Anna Nicole (M.A Turnage - E-M Westbroek) Covent Garden

Voir les commentaires

Publié le 17 Mai 2013

Don-Carlo04.jpgDon Carlo (Giuseppe Verdi)
Version cinq actes de Modène (1886) en italien
Représentation du 08 mai 2013
Royal Opera House Covent Garden (Londres)

Don Carlos Jonas Kaufmann
Elisabetta Lianna Haroutounian
Posa Mariusz Kwiecien
Filippo II Ferruccio Furlanetto
Eboli Béatrice Uria-Monzon
Le Grand Inquisiteur Eric Halfvarson
Le Moine Robert Lloyd

Mise en scène Nicholas Hytner
Direction Musicale Antonio Pappano


 

Don Carlo est le drame romantique le plus tragique que Verdi ait transposé en musique. Tous les sentiments humains y sont broyés par le pouvoir et la raison d’état, et les grandes scènes festives, violentes ou spectaculaires y recouvrent les moments où se révèlent les rapports intimes contradictoires entre les cinq grands personnages, tous subissant la pression implacable du Grand Inquisiteur prêt à détruire la moindre trace de bonheur humain, afin de garantir la paix de l’Empire et ses propres privilèges.

Don-Carlo01.jpg

   Mariusz Kwiecien (Rodrigo) et Ferruccio Furlanetto (Philippe II)

 

L’ombre de cette figure suffit à éprouver cette volonté fanatique, et toujours actuelle, des religieux à interférer dans les relations humaines, même quand l‘amour en est le fondement. Verdi faisait cependant bien la distinction entre le sentiment spirituel, nécessaire à la vie, et le comportement paradoxalement inhumain des institutions cléricales.

La production que présente le Royal Opera House a été créée en 2008 par Nicholas Hytner, l’actuel directeur du Royal National Theater, théâtre dont on peut voir le bâtiment depuis le Waterloo Bridge sur la rive sud de la Tamise.

Don-Carlo02.jpgComme il s’agit de la rare version de Modène en cinq actes qui est présentée sur scène, le premier acte de Fontainebleau est rétabli.

Le metteur en scène se repose ainsi sur une scénographie qui esthétise les lieux historiques du drame, et, au premier acte, quand apparaît une forêt d’hiver stylisée sur un fond luminescent bleu et blanc, avance doucement, au milieu de ce décor, Jonas Kaufmann.

Le ténor allemand est parfait pour représenter un jeune prince romantique, même si le véritable Don Carlo était très éloigné de ce portrait idéalisé, mais quelques toux et un engagement superficiel, faussement enfantin, montrent qu’il n’est pas au mieux de sa forme.

Ferruccio Furlanetto (Philippe II) et Lianna Haroutounian (Elisabeth de Valois)

 

La tessiture grave est plus rauque qu’à l’accoutumée, et sa magnifique musicalité, tout comme son talent à phraser en se laissant aller au susurrement des mots, renvoie une image introvertie de Don Carlo. Au dernier acte, il dégage ainsi une certaine force en s’immobilisant visage et mains plaqués au pied de l’autel qui lui est dédié.

Mais, sans la flamme rayonnante que des chanteurs latins peuvent naturellement faire vivre, le personnage s’efface devant le Posa assuré et juvénile de Mariusz Kwiecien.

Don-Carlo03.jpg   Béatrice Uria-Monzon (Eboli)

 

Avec ses belles couleurs slaves, l’expression de celui-ci est facile et virile, directe, comme s’il avait l’optimisme que Carlo n’a plus. Toutefois, cela ne suffit pas à créer ce nœud relationnel accrocheur avec les partenaires pour nous sortir de cette impression diffuse d’un jeu sommaire où rien ne se passe et, surtout, d‘une interprétation, là aussi, un peu trop superficielle . Le jeu d’acteur rudimentaire n’y est sans doute pas pour rien.

Et l’on retrouve cela avec Lianna Haroutounian, qui est une Elisabeth aux talents vocaux dramatiques certains, douée d’une impressionnante capacité à ressentir la théâtralité de la musique.

Les aigus sont magnifiquement projetés, la voix un peu moins pure, et moins sombre, que celle d’Anja Harteros, mais elle dégage plus de lumière, même si l’appropriation de cette grande figure royale ne révèle pas de sentiments complexes qui puisse susciter une empathie naturelle.

Don-Carlo07.jpg   Lianna Haroutounian (Elisabeth de Valois)

 

Femme fascinante par l’énergie sauvage qu’elle dégage, Béatrice Uria-Monzon est une excellente surprise en Ebolie. Il n’y a rien de démonstratif ou bien d’exagérément forcé comme on aurait pu s’y attendre dans un tel rôle aux accents outrés. Pour dire vrai, elle réussit à maintenir une interprétation unifiée à travers ces deux grands airs, « La chanson du voile » et « O’ Don Fatale »,  et la scène du jardin avec Carlo et Rodrique.
Elle se montre d’une profondeur et d’un souci de la musicalité, même dans le premier air redoutable, qui la rend très intrigante, car son phrasé est habituellement plus lissé par son timbre nocturne.

Don-Carlo06.jpg   Ferruccio Furlanetto (Philippe II)

 

Et puis il y a Ferruccio Furlanetto, le grand Philippe II des deux dernières décennies. On peut trouver un témoignage au disque, dans l’enregistrement de Don Carlo qu’il a réalisé il y a 23 ans à New York, sous la direction de James Levine. Très jeune à l’époque, il est devenu un interprète extraordinairement bouleversant en qui les aspirations humaines suintes de toutes parts, sans que cela ne dénature sa prestance naturelle.
Accompagné par un orchestre langoureux au possible, « Ella giammai m’amo »  est déroulé avec un souffle désillusionné empreint d’une vérité telle que chacun pourrait pleurer sur cet air toutes ses peines de cœur sans que cela n’atteigne la beauté d’une incarnation qui rend la vie si magnifique à admirer.

Deux autres basses interviennent dans cet opéra si sombre et si révélateur de la tragédie d’une vie qui file sous nos doigts, Eric Halfvarson, le Grand inquisteur, et Robert Lloyd, le vieux moine du monastère de Saint Just. Dans le grand duo avec Philippe II, l’usure du premier résiste bien à la déclamation tortueuse écrite pour ce rôle suprêmement menaçant, mais la terrible incarnation de Robert Lloyd s’impose avec plus de force encore, comme sa voix est entièrement vibrante de terreur humaine. Là, nous sommes au cœur de l’art comme expression de la mort qui vient vous rappeler qu‘il y aura bien une fin.

Don-Carlo05.jpg   Jonas Kaufmann (Don Carlo)

 

Mais, malgré la difficulté des chanteurs à créer une grande fresque humaine qui les dépasse, et malgré une mise en scène qui mise surtout sur quelques belles impressions austères en clair-obscur du palais carcéral de l’Escurial, la musique de Verdi l’emporte naturellement, très bien servie par la direction nerveuse et tout en souplesse d’Antonio Pappano. Le directeur musical entretient un beau courant fait de cordes entrelacées qui se fondent dans la lave et la chaleur des cuivres pour produire un univers sonore ample, en mouvement constant, et où l’âme, tout en douceur, se laisse prendre à ces méandres envoûtants. Dix jours après le Don Carlo mené à la hâte par Noseda au Théâtre des Champs Elysées, retrouver une interprétation très sombre mais dense, même chantée comme une succession d'airs, permet de revivre les premières émotions puissantes qui apparurent à la découverte de ce chef d'oeuvre. D'autant plus que le choeur, plein de vie et même élégiaque à la fin du premier acte, a été irréprochable.

 

Don-Carlo08.jpg    Eric Halfvarson (Le Grand Inquisiteur) et Ferruccio Furlanetto (Philippe II)

Voir les commentaires

Publié le 10 Juillet 2012

LesTroyens01-copie-1.jpgLes Troyens (Hector Berlioz)
Représentation du 08 juillet 2012
Royal Opera House - Covent Garden

Cassandre Anna Caterina Antonacci
Chorèbe Fabio Capitanucci
Panthée Ashley Holland
Hélénus Jy Hyun Kim
Ascagne Barbara Senator
Hécube Pamela Helen Stephen
Priam Robert Lloyd
Polyxène Jenna Sloan
Andromaque Sophia McGregor
Astyanax Sebastian Wright
Enée Bryan Hymel
Fantôme d’Hector Jihoon Kim
Capitaine grec Lukas Jakobski
Didon Eva Maria Westbroek
Anna Hanna Hipp
Iopas Ji-Min Park
Narbal Brindley Sherratt
Mercure Daniel Grice
Hylas Ed Lyon
Soldats Adrian Clarke
            Jeremy White

Mise en scène David McVicar                                    Scène finale des Troyens (Colosse destructeur)
Direction musicale Antonio Pappano

Très attendue, la nouvelle production des Troyens montée par le Royal Opera House a visiblement ravi une grande partie du public impressionnée par le monumental décor de mille et une nuits et la maquette magnifiquement détaillée d’une Carthage imaginaire, la machinerie complexe du cheval de Troie, et la vitalité naïve des figurants.

L’intense et expressionniste direction musicale d’Antonio Pappano fait entendre une importante richesse de coloris, de vives pulsations et les accélérations de cadences d’un cœur battant, des accents fauves et tranchants, mais elle cède de son souffle épique aux passages qui devraient en être soulevés, comme la scène de chasse royale et d’orage, malheureusement plombée par une chorégraphie dont une image - les cerbères en tablier des forges - rappelle l’Orphée et Eurydice de Pina Bausch, et se révèle d’un non sens absolu qui tue l’accès à l’élan romantique de la musique.

On retrouve ces danseurs dans les musiques de ballets, mais faut-il à tout prix conserver ces passages musicaux s’ils sont associés à des danses anecdotiques sans le moindre intérêt artistique et sans valeur dramaturgique?

LesTroyens02.jpg   Eva-Maria Westbroek (Didon)

 

Malgré une scénographie lourde, David McVicar inscrit Les Troyens dans une vision de film d’aventure qui souffre la comparaison avec le travail si stylisé, unifié et épuré d’Herbert Wernicke à Salzbourg et Paris, ou bien plus conventionnelle, certes, mais de meilleur goût de Yannis Kokkos à Paris également.

L’engagement certain de tous les chanteurs ne compense pas non plus le dense brouillard dans lequel se noie le chant français, si l’on excepte l’articulation impeccable d’Anna Caterina Antonacci trop impliquée dans l’hystérie de Cassandre, et si loin de la Vénus drapée et tragique que l’on découvrit au Châtelet, neuf ans depuis, une vision anthologique.

Eva-Maria Westbroek domine le rôle de Didon, une endurance dont on ne doute point, mais à aborder tant de rôles différents -elle fut elle-même Cassandre à Amsterdam- ses incarnations se ressemblent toutes, plus démonstratives que profondes.

Alors, de cette importante distribution, on peut remarquer le fragile et touchant Hylas d’Ed Lyon, et saluer Bryan Hymel qui, s’il ne peut se départir d’un timbre ingrat, assure une vaillance et une volonté expansive qui en attire la sympathie de tous au dernier acte.

On serait tenté de penser que Paris a bien eu de la chance de connaître deux interprétations majeures des Troyens, au Châtelet et à Bastille, et d’y voir les deux plus convaincantes de ce début de millénaire.

Voir les commentaires