Articles avec #ogden tag

Publié le 6 Octobre 2017

Nijinsky (Un ballet de John Neumeier)
Représentation du 03 octobre 2017
Théâtre des Champs-Elysées

John Neumeier chorégraphie, décors, costumes
(D’après les épreuves originales de Léon Bakst et Alexandre Benois)
Musique de Chopin, Schumann, Rimski-Korsakov, Chostakovitch 

Vaslav Nijinsky Guillaume Côté
Stanislav Nijinsky Dylan Tedaldi
Romola Nijinsky Heather Ogden
Serge Diaghilev Evan McKie

Etoiles et Corps de Ballet du Ballet National du Canada 
Direction musicale David Briskin                               
 Dylan Tedaldi et Guillaume Côté
Orchestre Prométhée

Représenter Nijinsky - ballet créé à Hambourg en l’an 2000 par John Neumeier - au Théâtre des Champs-Elysées, c’est, en premier lieu, ramener le souvenir, en ce théâtre, du danseur qui chorégraphia le Sacre du Printemps d’Igor Stravinsky qui fit tant scandale en 1913.

Évocation de l'esclave d'Or de Shéhérazade

Évocation de l'esclave d'Or de Shéhérazade

Mais c’est également offrir au public un puissant vecteur émotionnel ayant le pouvoir d’aiguiser sa curiosité envers un artiste hors norme, dont la vie fait se rejoindre des problématiques, en apparence aussi disjointes qu’intrinsèquement liées, qui touchent à la fois au talent artistique, à l’identité sexuelle et à la folie.

Évocation du Faune

Évocation du Faune

Le ballet débute dans la salle de l’Hôtel Suvretta House à Saint-Moritz, le 19 janvier 1919, lieu où Vaslav Nijinsky accorde une dernière représentation, et annonce à son audience son intention de 'jouer une guerre qu’elle ne pourra empêcher'.

John Neumeier introduit la personnalité légère du danseur sur la musique de Shéhérazade, ballet oriental sur lequel s'est construite la renommée parisienne de Nijinsky, ainsi que celle du peintre Leon Bakst pour les décors et les costumes, juste après qu’il n'offre un geste d’affection à celui qui fut pendant plusieurs années son ami et amant, Serge de Diaghilev.

Guillaume Côté (Vaslav Nijinsky) et Evan McKie (Serge Diaghilev)

Guillaume Côté (Vaslav Nijinsky) et Evan McKie (Serge Diaghilev)

Ce poème symphonique, pour lequel Michel Fokine créa en 1910 une chorégraphie à l'attention des ballets russes, est joué presque intégralement, et l’on voit défiler plusieurs incarnations mythiques de Nijinsky, dont le si célèbre faune sensuel joué sur la musique de Debussy.

Guillaume Côté se love naturellement dans la gestuelle androgyne et ambiguë du danseur, mais révèle une vérité bien plus expressive dans les tableaux qui le lient à Evan McKie, l’interprète de Diaghilev. Harmonie élancée du couple, mais aussi froideur distanciée dans les épanchements, on lit autant une connivence qu’une différence intérieure entre la candeur subtilement ombragée de l’un et l’assurance presque dominatrice de l’autre. 

Guillaume Côté (Vaslav Nijinsky) et Heather Ogden (Romola Nijinsky)

Guillaume Côté (Vaslav Nijinsky) et Heather Ogden (Romola Nijinsky)

Le duo fusionnel avec Heather Ogden, pure Romola, la femme de Nijinsky qui mettra fin à la relation avec Diaghilev, vibrant courant de subtilités sensibles, vire à de magnifiques enlacements athlétiques qui se déroulent au sol, et s'érige en point fort de cette première partie qui s’achève par un rejet totalement empreint de mépris de la part de Diaghilev.

Si, jusqu’à présent, les musiciens semblaient plutôt bridés par une lecture bien sage de la musique de Rimski-Korsakov, David Briskin déploie par la suite tout le potentiel de l’orchestre Prométhée au cours du second acte qui voit éclater la folie schizophrénique qui s’empare de Nijinsky à la fin de la Première Guerre mondiale.

A partir de cet instant, l’allégro de la 11ème symphonie de Chostakovitch – œuvre composée bien plus tard, en 1957 - devient la métaphore à la fois de l'emportement guerrier de l’humanité, que des troubles épouvantablement violents du danseur.

Dylan Tedaldi (Évocation de Stanislav Nijinsky)

Dylan Tedaldi (Évocation de Stanislav Nijinsky)

Les attaques orchestrales et les fulgurances des cuivres entraînent les splendides danseurs du corps de ballet dans une chorégraphie rythmée par les synchronisations machinales, déshumanisées puis ré humanisées par chacun des artistes, ce qui met en valeur à la fois la puissance et la charge charnelle de la troupe masculine. 

Il y a une fascination quasi hypnotique à les regarder tous danser sur la violence des accords d'une musique plus moderne, sur laquelle Neumeier montre une autre facette si libre et inventive qui lui vaut le surnom de Rodin de la danse. Car il sait, sans pareil, pétrir les muscles de ses artistes pour en révéler la vigueur magistrale éclatante.

Troupe masculine du Ballet National du Canada

Troupe masculine du Ballet National du Canada

Splendide Dylan Tedaldi, d’une morphologie souple et animale, qui incarne le souvenir du jeune Stanislav, le frère de Nijinsky, ses torsions du buste alliées à l’expressivité d’un tempérament sans relâche constituent le premier point de tension de cette seconde partie.

Et pour décrire aussi bien la folie du monde que celle de Nijinsky, le personnage de Till l’Espiègle, son dernier rôle, malicieusement tournoyant, se mêle aux jambes nues des guerriers, alors que la musique devient de plus en plus saccadée et s’emballe dans une marche sauvage ininterrompue.

Guillaume Côté (Vaslav Nijinsky) et, au sol, Ethan Watts (un guerrier)

Guillaume Côté (Vaslav Nijinsky) et, au sol, Ethan Watts (un guerrier)

L’emprise sur le spectateur saturé de son et de mouvements atteint son summum peu avant la chute finale qui ne laisse aucun survivant de ce tableau qui fait écho à la 3ème symphonie de Mahler chorégraphiée par John Neumeier à l’Opéra Bastille en 2009.

Ainsi, Elisabeth Platel, Aurélie Dupont et Brigitte Lefevre, situées au centre des loges avec salon, sont venues à cette première, tissant encore un peu plus, entre deux théâtres parisiens, les liens artistiques qui font l’âme de notre ville.

Voir les commentaires