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Publié le 15 Mars 2020

Tosca (Giacomo Puccini – 1900)
Représentation du 08 mars 2020
Opéra de Rouen Normandie

Floria Tosca Latonia Moore
Mario Cavaradossi Andrea Carè
Le Baron Scarpia Kostas Smoriginas
Cesare Angelotti Jean-Fernand Setti
Spoletta Camille Tresmontant
Sciarrone Antoine Foulon
Le sacristain Laurent Kubla

Direction musicale Eivind Gullberg-Jensen
Mise en scène et scénographie David Bobée

Chœur accentus / Opéra de Rouen Normandie                             Latonia Moore (Tosca)
Orchestre de l’Opéra de Rouen Normandie / Orchestre Régional de Normandie
Coproduction Opéra de Rouen Normandie, Théâtre de Caen, Opéra de Dijon

Au vu de la difficulté à obtenir plusieurs mois à l’avance ne serait-ce une place pour assister à la nouvelle production de Tosca, jouée pour cinq soirs à l’Opéra de Rouen Normandie, on savait que l’attente et l’ébullition seraient à leur comble au cours de la dernière heure qui précédait le début de la représentation.

Certes, Tosca fait partie des cinq opéras les plus représentés dans le monde de par la puissance de sa musique, mais aussi de par la charge théâtrale inhérente à une partition qui atteint son paroxysme au moment de la grande scène de confrontation entre la cantatrice et le chef de la police de Rome. Et le fait que ce soit un enfant du pays qui dirige la mise en scène renforce naturellement le pouvoir d’attraction de ce spectacle, que l’on n’imaginait pas exempt de toute radicalité.

Latonia Moore (Tosca)

Latonia Moore (Tosca)

David Bobée est surtout connu à travers l’univers du théâtre qu’il investit depuis vingt ans, et pour les liens qu’il a su nouer avec le théâtre russe qui ont donné naissance à des spectacles forts tel  Hamlet mis en scène au Théâtre des Gémeaux en 2014 avec des acteurs survoltés par leur énergie à fleur de peau, tous issus du Studio 7 du Théâtre d’Art de Moscou dirigé par Kirill Serebrennikov.

Ce sentiment de révolte prégnant avec lequel il aime jouer se projette d’emblée dans cette nouvelle Tosca où, au milieu d'un décor de ruelles antiques recouvertes d'arches en briques si évocatrices du charme de nombre de villes italiennes, le personnage de Mario apparaît comme un artiste de rue dont la peinture ne recherche pas la beauté esthétique à tout prix, mais plutôt à donner un sens abstrait à la façon dont il représente les visages féminins.

Le fait de s'écarter d’une forme de scénographie purement décorative interroge donc le spectateur tout en le distanciant de la relation affective entre Tosca et Mario. Tosca devient ainsi l’œil par lequel le spectateur étudie les tableaux représentés sur scène. Que peuvent signifier ces ombres peintes sur tel ou tel visage ? A qui appartient ce visage dont seuls les yeux mystérieux percent sous un voile noir ?

Kostas Smoriginas (Scarpia)

Kostas Smoriginas (Scarpia)

La seconde partie se déroule dans le bunker de Scarpia aux murs gris déprimant, sans âme et dénués de toutes couleurs, où les mouvements extérieurs perceptibles à travers une fenêtre étroite et allongée laissent à l’auditeur le soin d’imaginer ce qu’il peut s’y passer. Une guerre est en cours, l’arrivée probable d’un autre dictateur qui bombarde la ville, et tout ce tableau montre les forces que le tortionnaire actuel arrive à réunir pour contraindre Tosca.

Le fait de voir deux femmes parmi ses sbires ajoute au trouble de la scène. Le traitement du portrait du chef de la police de Rome est sans concession ni ambiguïté, ni la moindre sympathie, et une telle dureté minérale et monolithique accroît le sentiment de malaise.

Marin Guyot-Fima (Le Berger)

Marin Guyot-Fima (Le Berger)

La dernière partie fait alors énormément penser à la séquence du film de Roberto Rossellini « Allemagne, année zéro », qui avait été utilisée par Krzysztof Warlikowski dans son Parsifal (2008) pour décrire le désarroi d’une jeunesse dont tout espoir est anéanti (la séquence avec le suicide du jeune Edmund au dessus des ruines de Berlin). Afin de montrer cette rupture, David Bobee fait s’écrouler le décor au lever de rideau, et des lumières crépusculaires surgit un enfant, le berger, déambulant au milieu des pierres. Les retrouvailles entre Tosca et Mario se déroulent dans ce même décor, mais là aussi la puissance illustrative de la scénographie, et des pensées qu’elle suscite, détache le spectateur du drame individuel, jusqu’à l’assassinat du peintre et la disparition fort spectaculaire de Tosca dans un adieu vidéographique symbolique saillant.

Latonia Moore (Tosca)

Latonia Moore (Tosca)

Cette façon de construire et de suggérer un monde que l’Europe a déjà connu au siècle passé porte en soi quelque chose d’étouffant et de fortement présent, sensation qui est amplifiée par le choix interprétatif d'Eivind Gullberg-Jensen.

Le chef d’orchestre norvégien privilégie en effet une énergie sombre, une épaisseur de trait violente mais suffisamment lissée pour donner une théâtralité lyrique qui évite tout laisser-aller contemplatif. Les sonorités des vents ont beaucoup de rondeur et se détachent très facilement de la nappe orchestrale, les cuivres sonnent avec éclat et effets de jaillissement, mais c’est toujours la dimension de l’interprétation ancrée dans le réel qui est mise en avant.

Andrea Carè (Mario)

Andrea Carè (Mario)

Les chanteurs principaux sont également totalement engagés dans cette vision qui autorise une forme de vérisme par l’approche artistique, dimension présente chez Puccini, mais qui est sans doute outrée pour renforcer la violence intérieure que vit chez chaque protagoniste.

Latonia Moore, qui vient de chanter le rôle de Serena au New York Metropolitan Opera dans Porgy & Bess, possède des moyens vocaux presque trop puissants pour la salle, et un tempérament franc qui évite tout effet affriolant.  Les colorations de son timbre généreux et expressif puisent dans le dramatisme verdien, et le nuancement des lignes mélodiques est agréablement soigné, avec toutefois des relâchements un peu trop perceptibles en fin de souffle. Et à l’instar de ses partenaires masculins, le jeu théâtral manque de stylisation, et se réalise beaucoup plus dans la posture que dans l’incarnation continue du vécu intérieur de Tosca.

Kostas Smoriginas (Scarpia)

Kostas Smoriginas (Scarpia)

Andrea Carè, en Mario Cavaradossi, a surtout à jouer dans le premier acte, est plus victime dans le second, et est limité à un jeu abattu dans le dernier. Et lui aussi, avec un port vocal ombré et viril, affirme la jeunesse et la solidité de l’âme d’artiste qu’il anime. L’énergie sincère et la détresse personnelle sont les deux grandes émotions qu’il restitue le mieux, et c’est naturellement dans son grand air solitaire ‘E lucevan le stelle’ que l’on sent que toute sa personnalité se centre intégralement.

L’Orchestre de l’Opéra de Rouen Normandie et l’Orchestre Régional de Normandie

L’Orchestre de l’Opéra de Rouen Normandie et l’Orchestre Régional de Normandie

Entre eux deux, Kostas Smoriginas dessine un Scarpia fort jeune, froid et confiant, au chant d’une texture ferme et très homogène, mais son rapport à Tosca n’est dominant que grâce à sa propre garde rapprochée. Là aussi, le réalisme de la direction d’acteur, qui le représente sous les traits d'un dirigeant fasciste non dénué d’élégance, est trop sommaire pour saisir totalement la tension qui lie les trois principales personnalités dans l’espace clos du second acte.

L’empreinte de ce spectacle, perfectible dans son jusqu’au-boutisme, repose donc sur sa manière de dépasser largement le conflit personnel pour en faire un moteur émotionnel pris dans une trame politique qui mélange des références du XXième siècle et des craintes sur les nouveaux régimes autoritaires émergeant à l’est de l’Europe. C’est aussi un bel exemple de fusion entre forces artistiques régionales qui ont su convoquer l’Orchestre de l’Opéra de Rouen Normandie, l’Orchestre Régional de Normandie et le Chœur accentus, pour ne former qu'un seul corps d'ensemble.

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Publié le 12 Octobre 2009

Lakmé (Delibes)
Représentation du 11 octobre 2009
Théâtre des Arts de Rouen

Direction musicale Roberto Fores Veses
Mise en espace Richard Brunel

Lakmé Petya Ivanova
Gérald Jean-François Borras
Frédéric Christophe Gay
Nilakantha Patrice Berger
Mallika Marie Gautrot
Miss Ellen Maïlys de Villoutreys

 

                                                    Petya Ivanova (Lakmé)

 

Le Théâtre des Arts de Rouen est l’exemple même de ce que devrait être un opéra populaire. Il y règne une ambiance naturelle, tout le monde vient y vivre une expérience commune sans prétention, et avec un grand respect pour la musique. Les personnes vous parlent très spontanément sans s‘appesantir, les sourires se croisent, de tout jeunes enfants y ajoutent une touche de désordre, et tout cela contribue à une chaleur unique en ce lieu.

La première de Lakmé à Rouen se déroula le 23 novembre 1887, quatre ans après la première à l’Opéra Comique, en présence de Léo Delibes. Par la suite, son héroïne résistera comme elle pourra aux personnages de légendes wagnériens.

Jean-François Borras (Gérald)

Jean-François Borras (Gérald)

La capitale de la Haute-Normandie ouvre donc la saison 2009/2010 avec Lakmé dans une mise en espace de Richard Brunel (L'Indefelta Delusa à Sceaux en début d'année).

Mise en espace certes, mais par un metteur en scène de Théâtre. Les lumières et le dépouillement - quelques pupitres, draps bleus et une chaise dans une atmosphère nocturne- font penser à du Bob Wilson, mais avec la direction d’acteur d'un Johan Simons, c’est à dire qu’il s’agit de manipuler et de bousculer les éléments.

Le théâtre vient ici de manière très efficace suppléer à des moyens matériels limités - quelques spectateurs n’apprécieront pas le traitement final de Lakmé laissée là banalement au vent comme si elle avait si peu comptée - alors qu’un grand soin est accordé au niveau musical.

Profitant de l’expérience d’un bon directeur scénique, la distribution trouve ainsi un cadre qui lui permet de jouer de manière simple et crédible, et de s’appuyer sur ses qualités majeures : une agréable homogénéité d’ensemble, et une diction quasi parfaite qui fait honneur à l’ouvrage.

Connu depuis Giovanna d’Arco l’année dernière, Jean-François Borras a gagné en aisance, et tout passe dans un chant sensible et coloré sauf dans l’extrême aigu.

Petit format physique, mais une douceur, et surtout une virtuosité qui nous renvoie à celle de Natalie Dessay, Petya Ivanova est un éblouissement de finesse musicale.
Et plus les airs requièrent de l’habilité, plus faciles paraissent-ils à chanter. Seul son phrasé tend à lisser parfois les syllabes.

Christophe Gay (Frédéric)

Christophe Gay (Frédéric)

La présence de Christophe Gay est celle qui fait la plus forte impression. Baryton clair dégageant un grand sentiment de solidité et de jeunesse, le personnage de Frédéric y trouve une représentation fidèle, homme déterminé et empreint d’idéaux patriotiques.

 

Et les autres rôles continuent à révéler des chanteurs au meilleur d’eux mêmes, impeccable Nilakantha de Patrice Berger, charmante Miss Ellen de Maïlys de Villoutreys, sans oublier Marie Gautrot dans une Mallika un peu plus effacée.

Les chœurs, heureux de bénéficier d’une action scénique intéressante et bien éloignée des clichés traditionnels, se laissent parfois un peu déborder par l’enthousiasme, mais peu importe. Roberto Fores Veses, le chef, joue le théâtre et l’onirisme à fond, sans tirer toutefois de l’orchestre un son des plus cisellés.
Les airs de danses de l’acte II passent à la trappe, soit dit en passant.

En évacuant ainsi le kitsch visuel et des jeux d'acteurs désués, tout en maintenant la musicalité au coeur de l'oeuvre, le Théâtre des Arts vient de prendre des longueurs d’avance sur l’Opéra de Paris dans la mise en valeur de l’opéra romantique français.

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Publié le 19 Octobre 2008

Giovanna d‘Arco (Giuseppe Verdi)
Représentation du 18 octobre 2008 au Théâtre des Arts de Rouen


Giovanna     Guylaine Girard
Carlo VII     Jean-François Borras
Giacomo      Victor Torres
   
Mise en scène
Stephan Grögler

Direction musicale Oswald Sallaberger
Cécilium Bérangère Quentin de Gromard

Rarement jouée pour cause de livret aussi éloigné de la vérité historique que de la pièce de Schiller (voir l’article sur la genèse de « Giovanna d‘Arco »), la musique du septième opéra de Verdi est pourtant un mélange de marches entraînantes et de mélodies aux ambiances pastorales qui auraient du faire de cette œuvre une référence populaire.

En espérant seulement que la mise en scène du Théâtre des Arts n’en fera pas une exaltation nationaliste ce dont notre époque n’a sûrement pas besoin.

Alors premier constat, l’ambiance de l’Opéra de Rouen respire de décontraction.
Très coloré dans ses choix vestimentaires, représentatif de tous les âges de la vie, il y a dans ce public un esprit serein et vif  que l’on ne ressent pas dans tous les théâtres.

La scène privilégie la largeur dans un cadre au format cinémascope 2.70:1 à la « Ben Hur ».

Et dès que la musique démarre, on comprend dans quel style l’ouvrage va être dirigé. Avec beaucoup de rondeur et de volonté de créer un corps homogène entre l’orchestre, les chœurs et les solistes, Oswald Sallaberger se donne les moyens de révéler en toute transparence tous les motifs instrumentaux.

La manière dont les instruments se détachent en solo est très appréciable et il y a même une innovation : l’insertion dans une loge de côté d’un Cécilium, instrument typique de Normandie ressemblant de loin à un violoncelle et dont l’archer active en fait un soufflet qui permet de tirer de la caisse des harmonies proches de celui de l’accordéon.
Les sonorités jouent sur une certaine nostalgie d’une époque où la vie investissait la campagne française.

En revanche le tempo est un petit peu trop placide pour être entièrement à la hauteur des élans épiques de la partition.

Victor Torres (Jacques), Guylaine Girard (Jeanne d'Arc) et Jean François Borras (Charles VII)

Victor Torres (Jacques), Guylaine Girard (Jeanne d'Arc) et Jean François Borras (Charles VII)

En Jeanne d’Arc, Guylaine Girard défend du mieux qu’elle peut un rôle dont elle n’a pas toute l’envergure dramatique et la souplesse vocale, cependant, elle a le souci de la musicalité en évitant toute tessiture tendue.

Du coup elle est la plus crédible au IIIème acte qui la repositionne en jeune fille attachée à son père.

Les expressions de Victor Torres sont d’ailleurs assez touchantes car son timbre dégage une douceur humaine qui l’éloigne de la représentation dure que l’on peut avoir au premier abord du personnage paternel.

Quand à Jean-François Borras, il campe un Charles VII sensible et sentimental, chant parfois fébrile mais agréable et sans tension également.

La mise en scène de Stephan Grögler ressemble à du Francesca Zambello (Guerre et Paix, le Trouvère) c’est à dire une sorte de reconstitution historique avec des moyens bien sûr plus limités et bien moins de savoir faire dans les déplacements des foules.

En fait le seul élément frustant de la soirée sera la taille du chœur, sous dimensionnée pour une œuvre à laquelle aura été sacrifié le sensationnel au profit d’une naïveté qui rend la représentation attachante.

Guylaine Girard qui avait remplacé Mireille Delunsch dans Louise cette saison à Bastille, reviendra avec Gerard Mortier au New York City Opera dans les rôles de l’Ange (Saint François d’Assise) et de Mélisande (Pelléas et Mélisande).

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