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Publié le 18 Février 2013

AWalkyrie01.jpgDer Ring des Nibelungen

Die Walküre (Richard Wagner)
Représentation du 17 février 2013
Opéra Bastille

Siegmund Stuart Skelton
Sieglinde Martina Serafin
Hunding Günther Groissböck
Brünnhilde Alwyn Mellor
Wotan Egils Silins
Fricka Sophie Koch

Direction musicale Philippe Jordan
Mise en scène Günter Krämer

 

 

                                                                                                     Martina Serafin (Sieglinde)

Depuis deux semaines, le Ring fait son retour sur la scène de l’opéra Bastille pour une série de représentations qui s’étireront tout le long de la saison restante, avant une reprise du cycle complet sur dix jours au début de l’été prochain.

A l’écoute et au regard de l’Or du Rhin, Philippe Jordan et l’orchestre ont manifestement déployé une beauté de son fluide, fine et rutilante, sans clinquant, avec néanmoins un excès de souplesse qui atténue la dynamique théâtrale de la musique. Par ailleurs, Günter Krämer a sérieusement repris et approfondi le jeu d’acteur, afin de créer un ensemble d’interactions humaines plus vivantes.

AWalkyrie05.jpg    Scène d'ouverture

 

La première représentation de La Walkyrie confirme que l’orientation du travail musical fait la part belle à la métaphysique de la partition, et l'on sent que Philippe Jordan est en quête d'une ineffable forme de stylisation qui étire à l'extrême des sons évoquant les lueurs immatérielles de l'Orient, s'éloignant de plus en plus des interprétations vigoureuses et tranchantes que privilégient de nombreux chefs plus spectaculaires, et les plus fanatiques des Wagnériens.

Tout le premier acte est ainsi conçu sur une très fine toile tissée d’ondulations, comme si les murmures des cordes venaient s’infiltrer à travers les interstices du cœur. Dès l’ouverture, on entend même des irisations parcourir en surface ce flux évanescent qui nous plonge progressivement dans l’univers lent et impalpable de Tristan et Isolde.

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Stuart Skelton et Martina Serafin forment un couple d’une beauté expressive dont on ne sait que dire tant ils sont si magnifiquement accordés. Siegmund sombre et tourmenté, le ténor australien évoque surtout Tristan, un homme sauvage et impulsif au cœur infiniment tendre.

Son chant surprend par sa profondeur de souffle, ses accents brisés qui font tout ce que l’on peut aimer chez un héros qui ne manifeste aucune vaillance déplacée, alors que Günter Krämer l'amène à se blottir au creux de Sieglinde, pour mieux montrer la détresse infligée par son passé.

 

                                                                                     Günther Groissböck (Hunding)

Et Martina Sérafin, belle et fascinante par sa manière de suivre en frayeur la souplesse de la musique, et de jouer des mouvements et des reflets mystérieux de sa longue chevelure brune, est encore plus féminine par son art du chant déclamé et son timbre affirmé mais touchant de fragilité et d’incertitude. Elle a une légère faiblesse sur la tessiture aigue, animale quand elle doit exprimer la force de ses sentiments les plus violents, sans que cela n’ôte quoi que ce soit au charme de son caractère bouleversant.

Entouré par ces deux êtres de légende, Günther Groissböck accentue les expressions monstrueuses de Hunding, poussé par une scénographie qui le transforme en un misérable chef de Gestapo rêvant de bouleverser l’ordre des choses.

AWalkyrie02.jpg   Stuart Skelton (Siegmund) et Martina Serafin (Sieglinde)

 

Günter Krämer offre d’ailleurs un beau tableau d’ouverture en montrant dans un premier temps ces hommes montant les marches du Walhalla pour assassiner, certes, les héros nus, mais qui laissent ensuite les corps abattus sans vie se renverser et se magnifier sous les éclairages en clair-obscur, et prendre le caractère homoérotique envoûtant des peintures du Caravage.

Le metteur en scène allemand a aussi totalement repenser la première journée du Ring en la débarrassant de ses matériaux superflus, de manière à assurer une meilleure cohérence visuelle en explicitant plus clairement, par exemple, l'origine des corps que lavent les Walkyries au dernier acte, ou, en repensant le final pour qu’il y ait une continuité naturelle avec le second volet, Siegfried.

La tonalité d’ensemble devient plus nocturne, et grâce à quelques éclairages bien disposés et une réflexion plus fouillée sur les gestes des chanteurs, qu'ils soient aussi violents que réconfortants, on devient plus sensible à ce qu’il se joue sur scène. Néanmoins, on ne peut s’empêcher de penser que d’autres régisseurs auraient fait aussi bien sans que cela ne coûte autant à la direction artistique de l'Opéra de Paris.

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  Sophie Koch (Fricka) et Egils Silins (Wotan)

 

Dans le second acte, on découvre un Philippe Jordan encore plus surprenant, car ses choix d’accentuations se portent maintenant sur la noirceur du discours, et sur l’extériorisation d’accords menaçants qui prennent au cœur quand Wotan livre son récit à Brünnhilde. On n’écoute pas seulement ce que chante magnifiquement Egils Silins, avec un timbre granuleux et homogène qui brosse un portrait solide de ce dieu inflexible, mais surtout ce que l’orchestre révèle de ses ombres, du magma névrotique dont il n’arrive pas à s’extraire. Toute sa personnalité est racontée par des musiciens qui ne doivent même pas se rendre compte du formidable gouffre qu’ils nous décrivent prodigieusement.

AWalkyrie07.jpg    Alwyn Mellor (Brünnhilde)

 

Toujours aussi noble d’allure, droite et fière, et plus approximative quand elle déclame ses intonations graves, Sophie Koch tient tête à Egils Silins en évitant tout mélodramatisme, quitte à se réfugier dans une froideur qui rend Fricka moins authentique, mais d‘une tenue sans faille.

On retrouve alors cette lenteur excessivement sensuelle et étrange au retour de Stuart Skelton et Martina Serafin, tous les deux formant ce cœur humain éternellement magnifique à revoir pour ses interactions fluides et naturelles, et à réentendre pour son chant si prenant.

Et, même à la mort de Siegmund, la musique fait entendre les plus tendres sentiments paternels de Wotan, quand il se penche sur le corps de son fils, alors que Fricka le rejoint pour vérifier la réalisation de l’acte qu’elle a si ardemment exigé.

AWalkyrie08.jpg  Egils Silins (Wotan) et Sophie Koch (Fricka)

 

Criant un peu fort lors de son arrivée, Alwyn Mellor se joue d'un timbre complexe à maitriser, celui ci pouvant très vite prendre des couleurs prématurément usées. C’est son expressivité et sa présence qui lui permettent de jouer de tant d’irrégularités et de libérer une énergie maternelle, à contre pied de l’image monumentale que l’on peut avoir de Brünnhilde.

Après un bref tableau du verger d’amour dépourvu de toutes ses feuilles, conséquence de la mort de Siegmund, la Chevauchée des Walkyries nettoyant les corps nus des héros morts au combat prend un aspect plus macabre qu’il y a deux ans. On distingue toutefois que toutes les voix ne forment pas un ensemble homogène.

AWalkyrie06.jpg   Martina Serafin (Sieglinde) et  Stuart Skelton (Siegmund)

 

Philippe Jordan tire un grand éclat de l’orchestre, sans démesure, mais se concentre surtout sur l’intimité du discours pendant le long échange entre Wotan et sa fille, avec toujours ce sens de la lenteur merveilleuse sous laquelle finit par se noyer la salle entière, envahie intégralement par les fumées et les lueurs rougeoyantes du brasier final.

Loin de la dimension épique et nerveuse que l’on pourrait aimer retrouver, il s’agit cette fois d’une des plus sombres interprétations de l’ouvrage qui laisse augurer d'un futur Tristan et Isolde irréel, lors de la saison prochaine vraisemblablement.

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Publié le 17 Février 2013

Khovantchina04.jpgLa Khovantchina (Modest Moussorgski)
Représentation du 09 février 2013
Opéra Bastille

Ivan Khovanski Gleb Nikolsky
Andrei Khovanski Vladimir Galouzine
Vassili Golitsine Vsevolod Grivnov
Chakloviti Sergey Murzaev
Dossifei Orlin Anastassov
Marfa Larissa Diadkova
Susanna Marina Lapina
Le Clerc Vadim Zaplechnyy
Emma Nataliya Tymchenko
Varsonofiev Yuri Kissin
Kouzka Vasily Efinov
Strechniev Vladimir Kapshuk
Premier Strelets Igor Gnidii
Deuxième Strelets Maxim Mikhailov
Un confident de Golitsine Se-Jin Hwang

Direction Musicale Michail Jurowski                        Gleb Nikolsky (Ivan Khovanski)
Mise en scène Andrei Serban (2001)

Jamais reprise depuis son entrée au répertoire de l’Opéra Bastille à la fin de l’année 2001, La Khovantchina est une œuvre qui porte en elle une profonde noirceur à laquelle se mêlent des chants populaires contrastés, qui peuvent exprimer une joie jamais totalement libre, sous l’ombre de présages meurtriers, puis des lamentations découragées, parfois élégiaques.

Trois personnages, Ivan Khovanski, le vieux croyant Dossifei, et Marfa, opposés et effrayés par la menace que constitue l’avènement imparable du règne du jeune Pierre - déjà Tsar et résolu à entrer dans Moscou pour écarter définitivement la régente Sophie, sa demi-sœur, et ses alliés Streltsy -, tracent les principales lignes psychologiques de ce drame aux résonnances historiques.

Khovantchina02.jpg   Fin acte I

 

Les autres protagonistes, Andrei Khovanski, Chakloviti, Le Clerc, Golitsine, Susanna et Emma n’apparaissent qu’épisodiquement, et, tant bien même que leurs traits de caractères soient toujours fortement dessinés, ceux-ci ne sont que quelques fragments de leur personnalité. Il n’est donc pas possible d’être marqué par un grand portrait, une grande figure composée de facettes différentes et évoluant dans le temps.

C’est en fait le chœur, représentant tour à tour les Moscovites, les hommes d’armes Streltsy, leurs femmes et les Vieux-croyants qui forme l’âme la plus composite et prégnante de l’ouvrage.

La mise en scène d’Andrei Serban ne montre qu’un travail minimaliste sur l’expressivité théâtrale des chanteurs, et se concentre sur une description épurée des différents tableaux, avec le seul soucis d’accorder la tonalité visuelle grise et tourmentée, parcourue d’ombres où les personnages révèlent leurs propres ténèbres, à l’atmosphère dépressive de la musique de Moussorgski.

Khovantchina05.jpg   Vladimir Galouzine (Andrei Khovanski)

 

Les plans se resserrent dans l’intimité des palais, qu’ils soient les appartements de Golitsine, inspirés de l’Europe de Louis XIV, ou le salon orientalisant de Khovanski au milieu duquel huit esclaves féminines s’étirent lascivement sous l’influence de la musique persane, dans le plus pur conformisme d’une imagerie naïve telle qu‘on peut la concevoir.

L’impression la plus réussie est en fait l’arrivée de Pierre Le Grand à la toute dernière minute de l‘ouvrage, sorti des coulisses d’où il a organisé toutes les intriques ayant mené à l’élimination de ses opposants, un à un, marchant vers les Vieux-Croyant résolus au suicide collectif.

Khovantchina01.jpgPour renforcer cet effet glaçant, la musique de Chostakovitch, qui est l’orchestration choisie plutôt que celle plus couramment jouée de Rimski-Korsakov, épargne ainsi les coupures injustes infligées au chœur, et est remplacée par un final (Stravinsky?) plus brutal dans sa rupture nette avec l'action.

Elle s’achève sur la montée grandiose de percussions fracassantes, ne laissant derrière elle que le néant d’un chaos inextricable.

De cette distribution slave, Orlin Anastassov s’impose comme un Dossifei superbe de pureté de timbre, noir et clair à la fois, une spiritualité humaine qui se ressent au détriment d‘une autorité implacable, et à laquelle Larissa Diadkova en est le pendant féminin, une voix riche et sombre, mais un peu plus fatiguée que d’habitude pour cette dernière matinée.

                                                                                          Danse persane (acte IV)

Son air obsessionnel de voyance, au premier acte, comporte quelques disparités, ce que l’on oublie à l’écoute du troisième acte, en duo avec la voix souple, directe et astrale de Marina Lapina, dans un climat nocturne magnifique, pour lequel l’orchestre sort de sa placidité perceptible en première partie, afin de prendre une ampleur homogène et plus légère, et se déployer encore plus largement dans les deux derniers actes.

Michail Jurowski, le père de Dmitri et Vladimir, deux autres chefs russes que l’Opéra Bastille a accueilli pour interpréter La Dame de Pique, dirige avec une impassibilité qui révèle une poigne sans scrupule à lever la masse sonore de façon saisissante dans toutes les fins de scènes, et aussi une finesse subtile à rejoindre les moments de silence. Il ne cherche cependant ni à exagérer la tension, ni à imprimer un style qui se joue des conventions musicales. L’impression d’une direction traditionnelle et compacte domine inévitablement.

La stature impressionnante de Gleb Nikolsky est à l’image de l’ampleur de sa voix, avec des effets un peu trafiqués et vulgaires qui, s’il décrivent bien l’origine un peu ‘provinciale’ du personnage, donnent aussi envie d’en sourire. Son jeu très caricatural n’y est pas étranger non plus.

Khovantchina06.jpg   Sergey Murzaev (Chaklovity)

 

Avec ses accents sans charme, mais sincères, Vsevolod Grivnov apparaît comme un parvenu peu scrupuleux et en dessous du rang qu’il veut pourtant tenir, ce qui est tout à fait concevable vu sous cet angle ci. 
Dans la même ligne, Nataliya Tymchenko compose une Emma controversée, car ses stridences projetées avec force et sans nuances sont angoissantes. Mais n’est-elle pas harcelée et n’y a-t-il pas ici aussi une vérité de caractère indéniable?

Il faut dire que Vladimir Galouzine ne cède en rien à la sauvagerie fauve d’Andrei Khovanski, et qu’il excelle dans les rôles de fous alliés. Il sait néanmoins se rendre magnifiquement mélancolique et fidèle à l’âme populaire du chant russe, comme lors de son arrivée à travers la forêt, au tout dernier acte.

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  Scène finale et arrivée de Pierre Le Grand

 

Enfin, Sergey Murzaev peine à dépasser l’orchestre lors de sa première apparition, mais s’offre une envolée d’applaudissements lorsqu’il revient pour enjoindre le peuple de manière poignante à défendre ses enfants.

Le chœur, un peu indolent au début, retrouve un engouement qui culmine au troisième acte, mais ne manifeste ni une violence outrée, ni une finesse de nuances, achevant de décrire finalement un tableau vocal d’un prosaïsme coloré.

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Publié le 6 Février 2013

Aparsifal01b.jpgParsifal (Wagner)
Version de concert du 02 février 2013
Teatro Real de Madrid

Amfortas Matthias Goerne
Titurel Victor von Halem
Gurnemanz Kwangchul Youn
Klingsor Johannes Martin Kränzle
Kundry Angela Denoke
Parsifal Simon O ‘Neill

Direction Musicale Thomas Hengelbrock
Balthasar-Neumann-Ensemble
Balthasar-Neumann-Chor
Petits chanteurs de la JORCAM
Solistes du choeur des garçons de l’Académie Dortmund Chorale

                                                                                                        Angela Denoke (Kundry)

Réunir pour trois soirées de grands chanteurs et un orchestre aussi typé et coloré que le Balthasar-Neumann-Ensemble, quand la pression financière se fait sentir à son plus fort, est un luxe qui est rendu possible grâce à un accord vertueux entre le Teatro Real, le Konzerthaus de Dortmund et la Philharmonie d’Essen.

Cet orchestre germanique, qui exalte une gamme fabuleuse de sonorités baroques, peut lever une formation de cent musiciens parmi lesquels pas moins de soixante cordes en forment le flot harmonique tendre.

Aparsifal02.jpg   Kwangchul Youn (Gurnemanz)

 

Rien qu’à la manière dont il est disposé sur scène, l’ensemble est magnifique pour le regard, avec ses deux flancs de douze violons chacun étagés en pente, sur des gradins, des violoncelles, contrebasses et autres cordes se répartissant en arrière plan devant une phalange de vents et de cuivres, d’où émergent les rondeurs d’un superbe cor doré juxtaposé à un système froid de percussions noires, et les ornements de deux harpes monumentales.

Et, pour accorder le confort visuel et sonore avec une atmosphère chaleureuse et intime, une structure en bois enserre tout l’orchestre latéralement et supérieurement, alors que les éclairages diffusent une lumière ambrée réfléchie par la matière boiseuse, devant une monographie de la forêt environnant le château de Montsalvat.

Aparsifal03.jpg   Angela Denoke (Kundry)

 

A l’écoute, le son à l’ancienne évoque la simplicité harmonieuse de la musique de chambre - on pourrait se croire, parfois, dans quelques passages de la Flûte enchantée - et l’ampleur de l’orchestre renvoie une lumière claire qui fait ressortir les moindres dessins de chaque instrument avec une très belle finesse. Les stries des cordes parcourent en surface le tissu orchestral, les cuivres y fusionnent en sourdine comme une langue rougeoyante, et Thomas Hengelbrock enlace le tout avec un amour visible sur les moindres syllabes qu’il semble prononcer en doublant le texte de chaque chanteur.

L’ensemble est splendide, et l’on peut même remarquer avec quelle belle manière les instrumentistes s’impliquent. Ainsi se lit sur le visage d’une jeune violoncelliste la vie intérieure qu’elle emporte dans son interprétation, comme si le chef n’existait plus, uniquement guidée par son lien intuitif à la musique.

Ce n’est qu’au dernier acte, peut-être, que la volonté d’entendre plus de la profonde noirceur emphatique qui empreint la musique prend un peu le dessus sur la contemplation sensible et auditive que prodigue une telle transparence.

Aparsifal04.jpg   Simon O'Neill (Parsifal)

 

Comme on peut aisément le constater, la précision du phrasé et les couleurs vocales des chanteurs sont avantageusement mises en valeur.
Kwangchul Youn, un maître du rôle de Gurnemanz que l’on a pu entendre à Bayreuth l’été dernier, est un prodige de sagesse, clair et intériorisé, Simon O’ Neill s’investit d’un Parsifal décomplexé, facilement vaillant, mais tout de même plus proche d’un Siegfried primaire car l’émission aigue lui soustrait de la tendresse et le fait apparaître trop fier.

Dés son arrivée, Angela Denoke est magnifique, les couleurs de sa tenue de scène changeant en fonction de la tonalité de la musique de chaque acte, chemisier gris pour le premier et le dernier,  robe rouge longuement effilée sur les chromatismes du second.
Elle conserve une attitude intérieurement torturée et mystérieuse, chante avec un timbre d’une noirceur polie superbement boisée, transpose quelques aigus pour ne pas entraîner de rupture trop saillante et, de bout en bout, la tristesse humaine de son visage est d’une beauté esthétique qui fait d’elle une œuvre d’art vivante.

Aparsifal06.jpg   Angela Denoke (Kundry)

 

Annoncé souffrant, Matthias Goerne en tire partie en appuyant la blessure maladive d’Amfortas. La souplesse de son corps, qui s’étire et se replie tendrement, se retrouve dans le moelleux du timbre, plus sombre que d’habitude, ce qui poétise son personnage avec une innocence retrouvée.

Trop neutre de présence, Johannes Martin Kränzle n’impose pas de stature suffisante à Klingsor, ce qui valorise encore plus, mais qui s’en plaindra, Angela Denoke.
Toujours aussi impressionnant et lugubre, Victor von Halem interprète un Titurel que l’on ne verra qu’au rideau final, car il restera, pour ses quelques apparitions, dissimulé dans l‘ombre supérieure de la loge royale.

Aparsifal05.jpg   Petits chanteurs de la Jorcam et le Balthasar-Neumann-Chor

 

Enfin, tous, sans doute, ont été éblouis par le Balthasar-Neumann-Chor, par les voix claires masculines qui s’allient aux voix féminines pour renvoyer une tonalité à la fois élégiaque et charnelle, par la lumière des petits chanteurs de la Jorcam, situés le plus en hauteur de la scène, sous la gravure embrumée des arbres de la forêt, et par les deux petits solistes du chœur des garçons de l’Académie Dortmund Chorale, pour lesquels on admire la tenue face à une salle entière.

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Publié le 30 Janvier 2013

Manon-Lescaut02.jpgManon Lescaut (Puccini)
Représentation du 27 janvier 2013
Théâtre Royal de la Monnaie (Bruxelles)

Manon Lescaut Amanda Echalaz
Lescaut Lionel Lhote
Il Cavaliere Renato Des Grieux Hector Sandoval
Geronte de Ravoir Giovanni Furlanetto
Edmondo Julien Dran
Il Maestro di Ballo & Un Lampionaio Alexander Kravets
Un Sergente Guillaume Antoine
Un Musico Camille Merckx
L’Oste  Guillaume Antoine
Coro del Madrigale    Amalia Avilán, Anne-Fleur Inizian, Audrey Kessedjian, Julie Mossay

Direction Musicale Carlo Rizzi
Mise en scène Mariusz Trelinski

 

                                                                                                        Amanda Echalaz (Manon Lescaut)

En décembre dernier, pour les fêtes de Noël, la nouvelle production de La Traviata mise en scène par Andrea Breth avait suscité une polémique, car la seconde partie comportait une scène sensiblement dérangeante qui rappelait celle de l’orgie d’« Eyes Wide Shut ».

Au-delà du malaise personnel qu’elle créa, cette vision ne traduisait pas l’esprit de Verdi dénonciateur d’une haute société bourgeoise qui refuse à une femme, hypocritement, la liberté d’aimer, afin de protéger ses propres intérêts financiers.
Si l’on y ajoute une distribution dont seule Simona Saturova se distingua, nous n’avions pas là un spectacle pouvant avoir un impact intime fort.

Manon-Lescaut05.jpg   Amanda Echalaz (Manon Lescaut)

 

Mais cela fait partie des risques pris par une Maison d’Opéra dynamique, et le Théâtre Royal de la Monnaie vient de se rattraper en présentant Manon Lescaut confiée, cette fois, à la direction scénique de Mariusz Trelinski, le directeur artistique du Grand Théâtre de Varsovie.

La scénographie est transposée dans un univers nocturne situé au centre d’un décor unique écrasé par un plafond bas, étouffant, de manière à créer une impression de claustrophobie.

Le soin accordé à la stylisation se lit avant que la musique ne commence, alors qu’un subtil liseré violacé éclaire et adoucit l’atmosphère depuis les pourtours de l‘espace central, au fond duquel défile la vue sur les lumières des immeubles d’une ville moderne, Paris, en pleine nuit.

Les étudiants et bourgeois du livret original deviennent des hommes et femmes affairés entre leur travail mécanisant et leur course effrénée à travers les transports suburbains de la capitale. On retrouvait déjà cette description froide de notre monde contemporain dans la mise en scène de Macbeth par Ivo van Hove à l’Opéra de Lyon, en octobre dernier, mais son concept ne s’était pas suffisamment développé au fil du drame.

 Manon-Lescaut01.jpg   Madrigal : en arrière plan, Amanda Echalaz (Manon Lescaut) et Lionel Lhote (Lescaut)

 
Ici tout fait sens. DesGrieux est un de ces citoyens soumis à un rythme déshumanisant qui ne peut que tomber amoureux d’une créature éblouissante de vie, insaisissable et troublante par son comportement non conformiste.

Au début, Hector Sandoval paraît jouer très caricaturalement ce rôle d’homme trop fier et un peu idiot de son amour, mais, par la suite, le ténor mexicain s’empreint d’une profondeur blessée fort émouvante. Il soigne chaque mot afin de faire jaillir de son chant une lumière idéaliste, et cette poésie authentique portée par un souffle naturel lui donne une présence discrète qui s’amplifie au fur et à mesure, alors qu’il n’a pourtant pas d’atouts charismatiques immédiats. Son incarnation, entière, en devient humainement magnifique.

A l’apparition de Manon, Mariusz Trelinski l’entraîne dans un univers proxénète avec lequel elle prend plaisir à jouer, dont le frère est manifestement complice. Géronte de Ravoir se présente alors en consommateur avide et sans scrupule, affublé d’un costume blanc à la Al Capone.

Baryton brillant et sympathique, Lionel Lhote n’a aucun problème à imposer un Lescaut fort, avec un aplomb vocal certain, auquel Giovanni Furlanetto associe un timbre fortement nasal, mais une diction précise, qui restitue la vérité cynique de Géronte.

Manon-Lescaut03.jpg   Amanda Echalaz (Manon Lescaut) et Hector Sandoval (Des Grieux)

 

 Summum d’une description feutrée où la femme est transformée en un produit de luxe, le madrigal, chanté par des interprètes féminines vêtues de couleurs dorées comme souvent Warlikowski les représente également dans ses opéras, est joué sous forme de numéro de cabaret langoureux, en avant-scène, ce qui lui donne un charme surprenant, une ode chantant l’insensibilité de la femme fatale à son soupirant.

Amanda Echalaz est complètement mystérieuse en Manon, en premier lieu parce nombre de changements de chevelures et d’habillements la transforment constamment, mais aussi parce qu’elle varie en continue couleurs et densité du timbre de voix, parfois s’écaillant dans les graves, ou s’allégeant finement dans ‘In quelle trine morbide’. L’impression d’impureté permanente, aussi liée à un faible tissage du legato, est alors compensée par la stabilité du souffle et le brillant des aigus, sans écorchure.

Toutefois, le parti pris de la mise en scène se focalise sur Des Grieux et son emprise phantasmatique, Manon n’étant plus qu’une image changeante. L’héroïne ne peut donc plus toucher aussi fortement, à la dernière scène notamment, puisqu’elle apparaît moins incarnée, moins souffrante.

Manon-Lescaut04.jpg   Amanda Echalaz (Manon Lescaut)

 

Mariusz Trelinski poursuit sa vision avec des images très fortes. L’asservissement de femmes défilant, torturées et exposées comme des bêtes, en partance pour la Louisiane, laissées sous le regard de spectateurs tapis dans l’ombre sans esquisser le moindre geste pour leur porter secours, ouvre le troisième acte sur la scène la plus sombre de l’opéra.

Mais la suivante, au cours de laquelle se retrouvent Des Grieux et Manon, prend une ampleur cinématographique incroyable. 
La solitude et le désespoir du Chevalier y sont exprimés en le séparant de son amour inaccessible, lui appuyé seul contre un pilier de scène les deux mains accrochées à son téléphone, elle lui répondant derrière une paroi de verre, alors que se déroulent en arrière plan les lumières de la ville, comme un long travelling qui suit le rythme de la musique sans fin.

Nous sommes alors quelque part dans un univers aussi noir et étrange que ceux de David Lynch, Alfred Hitchcock ou Ridley Scott, sous l’influence d’une musique qui souligne le mystère d’une incommunicabilité humaine fondamentale.

Avant de voir et entendre, pour la première fois, le premier grand succès de Puccini, jamais il ne serait venu à l’idée que cette musique puisse être aussi évocatrice et moderne, sans doute plus que La Bohème ou Tosca.

Manon-Lescaut06.jpg   Amanda Echalaz (Manon Lescaut) et Hector Sandoval (Des Grieux)

 

Face à l’Orchestre de l’Opéra Royal de la Monnaie, Carlo Rizzi ne ménage pas beaucoup la partition pendant les deux premiers actes, entretenant de façon inexplicable une précipitation qui pousse les vents, et les flûtes en particulier, à des dérapages stridents inutiles. Il y a un écart constant entre l’image d’une gestuelle impliquée à cœur ouvert, et une raideur, presque brutale, qui n’engage pas l’orchestre à détailler la finesse de la partition, alors que les motifs devraient être caressés avec la douceur du velours d’une patte de chat.
Après l’entracte, la chaleur regagne la fosse, le lyrisme généreux également, et les deux derniers actes combinent superbement dramatisme orchestral, scénographie sombre, et variations des ambiances lumineuses selon les vagues ombreuses de la musique.

Avec une distribution réunissant à la fois un véritable caractère vocal et une vérité scénique saisissante, Mariusz Trelinski réussit à la fois à porter Manon Lescaut dans notre monde immédiat, et à révéler la puissance et l’intimisme d’une partition, pour ma part négligée.

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Publié le 23 Janvier 2013

Tannhauser01.jpgTannhäuser (Richard Wagner)
Représentation du 13 janvier 2013
OpernHaus Zürich

Tannhäuser Peter Seiffert
Elisabeth Anja Harteros
Venus Vesselina Kasarova
Wolfram Michael Nagy
Hermann Jan-Hendrik Rootering
Walther Fabio Trümpy
Biterolf Erik Anstine
 
Direction Musicale Marc Albrecht
Mise en scène Harry Kupfer (2011)

 

                                                                                                      Peter Seiffert (Tannhäuser)

En transposant la légende de Tannhäuser dans le monde de la haute société fréquentant les greens de golf et les réceptions dans les Grands hôtels particuliers, Harry Kupfer a sans doute voulu séduire une bonne partie du public zurichois. Cependant, il élimine tant de la symbolique de l’œuvre, que d’aucun en phase avec la musique ne peut sincèrement y trouver la moindre inspiration intellectuelle et profonde.

Tannhauser02.jpgLa scène du Vénusberg mêlant rite païen et érotisme de fines dentelles, sous le regard d’ecclésiastiques dissimulés, semble montrer une volonté d’y impliquer l’institution cléricale, mais rien ne sortira de plus de ces images. En fait, seule la superbe chorégraphie hédonisme d’un des danseurs, au corps parfait, avec une des créatures de cet univers libertin laisse une impression furtivement fascinante.

Le modernisme de façade, avec cette idée lumineuse de substituer une guitare électrique à la harpe, et le peu de consistance donnée à l’interprétation psychologique des caractères, ne font ainsi que transformer un tel opéra en divertissement de luxe.



Vesselina Kasarova (Vénus)

Heureusement, l’interprétation musicale a de la force et une intensité à laquelle les chanteurs se livrent à cœur perdu, dans une salle où l’acoustique trop peu réverbérée ne permet pas aux voix d’y trouver une forme de dissipation plus aérée.

Vesselina Kasarova n’est pas, à priori, une interprète habituelle de Wagner, pourtant, Vénus prend des traits méphistophéliques et une assurance dominatrice sur Tannhäuser qui peut faire penser à la puissante Lady Macbeth de Verdi. Elle détient une richesse de couleurs, de noirceurs appuyées même, qui lui donne un caractère déterminé et exempt de toute sensualité languissante, laissant à part le mystère de sa propre féminité.

Tannhauser03.jpg   Anja Harteros (Elisabeth)

 

Anja Harteros en est le contraire, campée dans le rôle d’une femme compassionnelle et tournée vers la condition de l’autre, une ligne aristocratique qui se prolonge par la manière de glisser d’une tessiture à l’autre, de laisser filer des sons mystérieusement éthérés, et de canaliser avec aplomb la force d’aigus beaux et effilés.

Dans une conception qui en fait un musicien de rock, Peter Seiffert n’est pas scéniquement mis en valeur. Toute son interprétation repose ainsi sur son impressionnante brillance virile, quelles que soient les tensions exigées pour traduire la personnalité tourmentée de Tannhäuser avec, cependant, un excès de volonté qui masque le fond d’âme, un peu perdu, que l’on aimerait mieux ressentir

Il y a beaucoup de douceur chez Michael Nagy, son Wolfram respire ainsi l’évidence simplicité. « Ô du mein holder Abendstern », soutenu par un orchestre plongé dans une profondeur magnifiquement méditative, est rendu avec un pathétisme d’autant plus touchant qu’il est exprimé à travers un spectacle tant superficiel dans son propos.

Tannhauser04.jpg

 

Grand artiste de la soirée, celui qui en a fait le liant incontestable, Marc Albrecht inssufle tout au long de cette matinée une énergie et une théâtralité enlevées, quitte à parfois légèrement morceler la ligne musicale flamboyante, tout en accordant une importance dramatique aux cuivres qu'il ne laisse pour autant s’imposer trop bruyamment au flot des cordes.

Le chœur, descendu des interstices des hauteurs de la salle, semble être enregistré - mais il peut s’agit d’une fausse impression - au final de la scène du Vénusberg. Plus loin, le naturel des voix provenant de l’arrière de la salle se révèle cette fois évident, faisant entendre un superbe allant beau par sa fluidité.

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Publié le 15 Janvier 2013

Cav-Pag01.jpgCavalleria Rusticana - Il Pagliacci

(Mascagni-Leoncavallo)
Représentation du 12 janvier 2013
OpernHaus Zürich

Santuzza Waltraud Meier
Turiddu Zoran Todorovitch
Lucia Irène Friedli
Alfio Lucio Gallo

Nedda Elena Mosuc
Canio Zoran Todorovitch
Tonio Lucio Gallo
Beppe Boguslaw Bidzinski
Silvio Alex Lawrence

Direction musicale Alexander Vedernikov
Mise en scène Grischa Asagaroff (2009)

                                                                                                       Waltraud Meier (Santuzza)

Au cours de la saison dernière, l’Opéra National de Paris a porté sur sa scène le diptyque si couramment joué dans les Maisons de répertoire, Cavalleria Rusticana & Il Pagliacci.
Ce fut, pour nombre d’entre nous, l’occasion de découvrir la puissance théâtrale de la seconde pièce, transcendée par l’extraordinaire engagement de Vladimir Galouzine et Brigitte Kele, qui nous laissèrent une image forte et viscérale des profondeurs de la douleur humaine et de l’insoutenable désir de vivre.

A l’inverse, la mise en scène de Cavalleria Rusticana s’échoua sur un décor glacial, malgré les beautés ombreuses de la direction d’orchestre.

La production imaginée par Grischa Asagaroff pour l’Opéra de Zürich respecte l’idée que l’on peut se faire de la place d’un village de Sicile enserrée de murs et de piliers flanqués des marches menant à l’entrée d’une église, le tout couvert d’une tonalité triste et grise. Dans la seconde partie, elle se pare de couleurs voyantes et artificielles, orange et fushia, pour accueillir le défilé de jongleurs et d’acrobates qui rythme la vie rurale en Calabre, et au cœur duquel le numéro vaudevillesque des saltimbanques va rejoindre, par surprise, la réalité.

Rien de contraire à l’idée que l’on se fait de cet univers, sauf que deux artistes justifient d’aller réécouter ces deux œuvres, l’immense Waltraud Meier, et l’exubérante Elena Mosuc.

Cav-Pag02.jpg   Waltraud Meier (Santuzza)

 

On trouve sur internet des témoignages de l’incarnation violemment passionnée de Santuzza que la soprano allemande livrait brutalement sur scène il y a plus de quinze ans mais, depuis, en grande admiratrice de Patrice Chéreau, elle a poursuivi son travail d’expression qui approche dans les moindres détails la vérité des sentiments de résignation et de désolation, avec une maturité que l’on observait déjà chez Marie, la femme de Wozzeck, ou Isolde.

Sa voix est restée étonnamment claire, la tension imposée n’atteint pas perceptiblement le galbe de sa tessiture, et la fascination visuelle de ce visage et de ce regard qui mord dans la vie est toujours aussi forte.

Elena Mosuc, dans Il Pagliacci, est une étourdissante Nedda, joueuse et pleine de charme et de vie, mais quand on entend ses qualités virtuoses qu’elle étale avec un sens du défi périlleux, la crainte qu’elle n’abîme prématurément une telle brillance se fait sentir.

Pour accompagner ces deux phénomènes scéniques, les deux rôles masculins majeurs des deux opéras sont confiés aux mêmes chanteurs, ce qui est courant pour le baryton, mais l’est beaucoup moins pour le ténor dont la voix est fortement sollicitée, et malmenée, par des exigences véristes proches du déchirement.

Cav-Pag03.jpg   Elena Mosuc (Nedda)

 

Zoran Todorovitch donne toute son énergie en suivant une ligne un peu rustre mais authentique, ce qui le rend peut être trop sympathique et insuffisamment noir pour traduire une complexité vitale inintelligible et impénétrable.

Lucio Gallo réussit à donner des aspects faux et manipulateurs au personnage de Tonio en jouant sur des variations de tonalité parfois enjôleuses et humaines, sans tomber dans l’outrance vulgaire, ce qui le rend plus crédible ici que lorsqu’il se projette dans la maléficience de Iago, d’une toute autre dimension.

Parmi les rôles secondaires se distinguent les belles couleurs dorées d’Irène Friedli (Lucia) et la très juste incarnation de Silvio par Alex Lawrence, remplaçant de dernière minute du titulaire du rôle prévu ce soir.

Grand interprète du répertoire russe, Alexander Vedernikov semble prendre un immense plaisir à diriger ces œuvres emblématiques de la vigueur italienne. Après une quinzaine de minutes où l’on entend l’orchestre chercher la fluidité dans l’unité, les motifs solo des instruments à vent regorgent de sonorités chaudes et aérées, les élans symphoniques prennent de l’ampleur, et, dans le feu théâtral de l’opéra de Leoncavallo, le soutien et l’empathie dus aux chanteurs sont tenus sans la moindre faille.

Ensuite, c’est une affaire de goût et d’état d’esprit, on sent tout de même une certaine mesure de la part du régisseur pour ne pas chercher à accentuer la noirceur du drame, et le rendre trop réaliste, voir sordide.

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Publié le 5 Janvier 2013

Wagner-Janowski01.jpgOrchestre Philharmonique de Radio France - Richard Wagner
Version de concert du 04 janvier 2013
Salle Pleyel

Le Vaisseau fantôme : Ouverture
Lohengrin : Prélude de l'acte I
Lohengrin : Prélude de l'acte III
Lohengrin : Scènes 1 et 2 de l'acte III
Tannhäuser : Ouverture et Venusberg
Tristan et Isolde : Prélude et mort d'Isolde

Elsa Annette Dasch
Lohengrin Stephen Gould
Isolde Violeta Urmana

Direction Marek Janowski
Orchestre Philharmonique et Choeurs de Radio France

                                                                                                             Annette Dasch (Elsa)

Puisque 2013 est une année exceptionnelle par bien des aspects, et que l’on y commémorera en particulier le bicentenaire de la naissance de Richard Wagner, la Salle Pleyel ouvre naturellement cette année avec deux concerts dédiés au maître de Bayreuth.

Si l’on exclut la toute dernière partie de ce premier concert, le Philharmonique de Radio France, conduit par Marek Janowski, est apparu en manque de souffle et de précision.
L’ouverture du Vaisseau Fantôme s’appuie principalement sur la fluidité allante des cordes, mais toute l’évocation fantastique de ce Vaisseau maudit et la violence des éléments qui le bousculent ne sont pas rendues.

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   Orchestre Philharmonique de Radio France et Marek Janowski

 

Orchestralement, le prélude de  Lohengrin suit le même mouvement sans trop de relief et sans que ne se perçoive nettement la lumière mystique qui émane de la pointe des archers, les chœurs se contentant de chanter dans le second prélude sans la hauteur quasi sidérale que ces voix devraient atteindre.

Les deux scènes qui suivent permettent enfin de découvrir Annette Dasch, elle qui fit dans l’urgence l’ouverture de la Scala de Milan, le mois dernier, pour remplacer Anja Harteros dans le même rôle. L’incarnation est nettement plus contenue, moins éthérée, mais l’on retrouve ces petits gestes de poupée mécanique attachants, et un grand raffinement dans l’expression touchante de la fragilité féminine.
Stephen Gould, monumental, en devient un Lohengrin distancié par la largeur monocolore et stable de sa voix, évoquant un Tristan noir et sans illusion.

Wagner-Janowski03.jpgAnnette Dasch (Elsa)

 

La seconde partie débute par l'ouverture de Tannhäuser et un Venusberg malheureusement totalement plats, sans la moindre tension infernale, le moindre courant entraînant, la vigueur des mouvements de la bacchanale se concluant même sur une défaillance ironique des cuivres.

Rien ne laissait donc présager d'un prélude de Tristan et Isolde d’une ampleur somptueuse, comme un grand voyage au cours duquel l’on tombe dans les accidents de l’âme mahlérienne, et où l’on ne peut que se laisser porter les yeux fermés.

Wagner-Janowski04.jpgVioleta Urmana (Isolde)

 

Et soudain, apparue du fond de ce flot surnaturel, la voix de Violeta Urmana vient nous surprendre et nous convier à la suivre dans la plénitude lumineuse et confiante de la mort. Rien n’est dramatique, la voix et les couleurs sont inflexibles, et les subtiles vibrations font de ce grand appel une expression de la douleur humaine purifiée inexplicablement bouleversant.

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Publié le 25 Décembre 2012

VenusAdonis01.jpgVénus et Adonis (John Blow)
Représentation du 15 décembre 2012
Opéra Comique

Vénus Céline Scheen
Adonis Marc Mauillon
Cupidon Romain Delalande

Direction Musicale et Clavecin Bertrand Cuiller
Chœur La Maîtrise de Caen
Chœur et Orchestre Les Musiciens du Paradis

Mise en scène Louise Moaty
Chorégraphie Françoise Denieau

Coproduction Opéra Comique, Les Théâtres de la Ville de Luxembourg, Angers-Nantes Opéra, Opéra de Lille, Centre de Musique Baroque de Versailles.

                                                                                                            Céline Scheen (Vénus)

Voir et entendre Vénus et Adonis sur scène est une occasion rare de revenir aux origines de l’opéra anglais, tout en se laissant prendre aux sentiments d’insouciance et d’intimité qu’une telle musique subtile réveille.

Dés la restauration de Charles II sur le trône d’Angleterre en 1660, les théâtres qui avaient été fermés par les parlementaires puritains de Cromwell retrouvèrent vie et, sous l’influence des tragédies lyriques françaises de Lully, des pièces commencèrent à incorporer de larges pans de musique, l’opéra pouvait ainsi naître sur le territoire anglican plus d’un demi-siècle après l’Italie.

Intitulée « A Masque for the Entertainment of the King », la composition de « Venus and Adonis » par John Blow en 1682 fut dédiée à la vie libertine du roi et, ce dernier ayant lui-même  insisté pour que les rôles féminins ne soient plus joués dans les théâtres par des garçons, sa maîtresse, Moll Davies, et sa fille, Lady Marie Tudor, interprétèrent Vénus et Cupidon lors de la création.
VenusAdonis02.jpg   Romain Delalande (Cupidon) et le Choeur de la Maîtrise de Caen

 

L’Œuvre est parcourue de réflexions évocatrices sur la logique du sentiment amoureux, Vénus insufflant à Adonis, son amant, le désir d’aller à la chasse, espérant ainsi que l’absence en grandira son amour pour lui. Malgré les avertissements des bergers, elle n’en tirera qu’une longue déploration lorsqu’il en reviendra mortellement blessé.

La musique est un magnifique flux serein et poétique porté par un orchestre de dix-huit musiciens, Les Musiciens du Paradis, dont le choix des couleurs et le fondu des instruments, les flûtes en particulier, évoquent la lumière ambrée et sombre de la scène.

L’esthétique des éclairages à la bougie, une technique que Louise Moaty travaille depuis quelques années avec Benjamin Lazare, offre une restitution sur toute la profondeur noire du champ scénique qui rapproche plus facilement chacun de nous de son intériorité propre.
L’Œil s’habitue naturellement à la faible luminosité initiale pour cerner tous les détails bucoliques de la scène, le front d’arbres, la chaleur des halos de lumière sur les meubles anciens, la danse avec les tourterelles battant des ailes en cadence.

VenusAdonis03.jpg Céline Scheen (Vénus) et Marc Mauillon (Adonis)

 

Néanmoins, quelques détails distraient inutilement, comme les pas de danse sans musique aussi inopportuns que ceux que conserva ironiquement Mozart pour présenter à l’Empereur Joseph II le ballet des Noces de Figaro sur une chorégraphie muette.

Pour maintenir ce passage en silence, une autre idée d’action scénique, lente, se serait mieux insérée pour laisser le spectateur en osmose avec l’esprit de la pièce.

L’interprétation vocale est très agréable à écouter, même les approximations d’accent du jeune soliste Romain Delalande libèrent une fraîcheur charmante, Céline Scheen et Marc Mauillon composant un couple sensuel vocalement à quelques frémissements près dans les aigus, et le chœur, présent de bout en bout, achève au devant de la scène une imploration superbe d’homogénéité et de recueillement vers lequel le regard traverse les dernières lueurs très ému.

Le plaisir à suivre Bertrand Cuiller, à la fois chef et claveciniste, par la simplicité et l’attention chaleureuse de sa direction, est aussi une vision humaine attendrissante.

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Publié le 15 Décembre 2012

Medee-01.jpgMédée (Cherubini)
Représentations du 10 et 16 décembre 2012
Théâtre des Champs Elysées

Médée Nadja Michael
Jason John Tessier
Néris Varduhi Abrahamyan
Créon Vincent Le Texier
Dircé Elodie Kimmel
Première servante Ekaterina Isachenko
Deuxième servante Anne-Fleur Inizan

Direction Musicale Christophe Rousset
Les Talents Lyriques

Scénographie Malgorzata Szczesniak
Mise en scène et dialogues parlés de Krzysztof Warlikowski

                                                                                                        Nadja Michael (Médée)

Alors que la nouvelle production de Carmen désespère un public bien en peine de retrouver à l’Opéra National de Paris un peu d’intelligence scénique, on n’ose même plus y poser l’attente d’un évènement culturel marquant, le Théâtre des Champs Elysées ouvre ses portes à un metteur en scène exclu des salles musicales parisiennes depuis plus de trois ans, Krzysztof Warlikowski.

Il eut été excitant de découvrir une création lyrique signée de son sceau théâtral mais, à défaut, la reprise de  Médée, un spectacle violent qui a frappé par deux fois le Théâtre de la Monnaie de Bruxelles, est livré pendant une semaine à des regards viscéralement identificateurs, souvent admiratifs, parfois imperméables, voir furieux, ou complètement ahuris.

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Dans un décor unique aux parois réfléchissantes, renvoyant ainsi l’image des spectateurs tapis dans l’ombre du parterre et des balcons, Warlikowski imagine un monde glacé contemporain dominé par un machisme mafieux et formaté, avec Créon comme patriarche.

Les deux fils de Médée et Jason, Merméros et Phérès, vivent sous cette influence patriarcale, et leur ouverture d’esprit, confiante en la maturité de l’adulte, les rend perméables à un conditionnement qui leur fait croire que leur virilité se joue dans les stéréotypes tels que le goût pour l’alcool, la cigarette, et un mimétisme masculin indifférencié.
Ils apparaissent même insensibles à la violence qui est faite à leur mère.

Medee-02.jpgEn plaquant une problématique sociale actuelle sur cette pièce, il autorise, peut être sans s’en rendre compte, une interprétation qui voit dans l’infanticide une façon de détruire le produit d’un système pervers pour l’avenir et la place de la femme, ou de l'étranger, dans la société.

Il ne décrit pas uniquement la douleur de Médée face à l’infidélité de Jason, et la mémoire du corps dont elle ne peut se débarrasser, dépeinte ainsi avec une force extraordinaire par Nadja Michael

Le volcanisme magnétique et agressif de la soprano est imparablement fascinant, mais on perçoit assez nettement, et le souvenir de sa performance à Bruxelles est encore proche, que le tranchant de ses aigus s’est transformé en cris puissants bien moins aiguisés et donc un peu plus durs à absorber.

Elodie Kimmel (Dircée)

Privilégiant un fauvisme théâtral sans pudeur, cette authenticité farouche et sensuelle néglige couramment la précision des mots, ce que nombres de puristes auront facilement relevé.

Et pourtant, que de couleurs noires, que de galbes d’airain, un débordement vocal qui pousse Jason aux limites de sa suffisance. John Tessier paraît un peu frêle lorsqu’il apparaît avec Elodie Kimmel, puis sa personnalité s’affirme à travers un chant clair, plus sincère que dramatique, immédiat, et montre un homme qui ne fait que se tourner vers une femme plus ordinaire qui lui conviendra mieux.

Medee-03.jpg   Nadja Michael (Médée)

 

En Dircée, la toute jeune chanteuse se trouve en prise avec un des personnages les plus impliquant de sa vie, se rôdant ainsi à la tragédie avec une agilité vocale aérienne, mais un timbre peu caractérisé et des irrégularités incessantes.

Pour le chant le plus stylisé, il faudra entendre la tristesse monotone de Varduhi Abrahamyan, une contralto très présente à Paris depuis l‘arrivée de Nicolas Joel, mais qui n‘a pas encore abordé dans la capitale de rôle majeur.

Medee-04.jpg   John Tessier (Jason)

 

La stature physique de Vincent Le Texier, un homme de glace, est bien connue, sa profondeur lugubre également, mais l’on connaissait moins son sens nonchalant de l’improvisation qui nous aura tous bien amusés lorsque, interrompu par quelques personnes se prétendant détentrices du bon goût lyrique, et qui déclenchèrent un ensemble de réactions dans la salle se faisant écho plus ou moins vulgairement, le chanteur dû très posément proposer un « oui, c‘est une bonne idée de sortir, sortez! » repris par un « dehors les conformistes!» ou « restez chez vous devant la télé!» de la part de spectateurs énervés au milieu d’applaudissements à cœurs perdus, enthousiastes et spontanés.

 

Medee06.jpg   Nadja Michael (Médée)

 

A ce moment précis, une bouffée d’oxygène euphorisante s’est libérée dans tout le théâtre, rappelant ce que la vie dans les salles lyriques était du temps de Gerard Mortier, avant que ne tombe la torpeur sur l‘Opéra de Paris et ses sordides histoires de bénéfices financiers.

Mais ce spectacle est un tout et, comme en 2008 et 2011 à Bruxelles, Christophe Rousset et les Talens Lyriques font totalement corps avec le théâtre qui se joue sur scène.
Ce flux incessant de sonorités violines bigarrées débute sensiblement sec, puis, sans que l’on s’en rende compte, une énergie fusionne petit à petit avec le drame et s’élève avec une intensité extraordinaire, comme dans la confrontation entre Médée et Jason.
Parfois, en contraste total, une flûte délie un motif serpentin joliment poétique.

 

Medee05.jpg   Nadja Michael (Médée) et les deux enfants

 

Mais chaque soir est unique, et l'on sait trop bien que les énergies sur scène et dans la salle sont différentes d'un soir à l'autre, alors les imprécisions et sécheresses de la direction à la première se sont envolées à la dernière représentation, les Talens Lyriques jouant avec une qualité de son, une finesse de détails, une modernité de sonorité magnifiques - et quel orage magnétique au troisième acte! Très en forme également, Nadja Michael a bien mieux maitrisé ses aigus, et laissé le Théâtre des Champs Elysées - où des étudiants littéraires étaient venus en nombre après avoir abordé le thème de Médée en classe - sur un enthousiasme dithyrambique qui a valu à l'ensemble de l'équipe une des plus longues ovations entendues dans ces lieux.

On ne peut que remercier Michel Franck, le directeur de ce théâtre, de redonner un vrai sens au mot "culture".

 

Reste à savoir si ce spectacle pourra être repris avec une autre chanteuse et un autre chef, car ils en sont, avec la mise en scène,  la force irremplaçable.

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Publié le 28 Novembre 2012

HGabler-01.jpgHedda Gabler (Henrik Ibsen)
Représentation du 25 novembre 2012
Théâtre Les Gémeaux (Sceaux)

Jørgen Tesman Lars Eidinger
Hedda Tesman Katharina Schüttler
Juliane Tesman Lore Stefanek
Madame Elvsted Annedore Bauer
Monsieur Brack Jörg Hartmann
Eilert Løvborg Kay Bartholomäus Schulze

Mise en scène Thomas Ostermeier (2005)
Dramaturgie Marius von Mayenburg
Schaubühne am Lehniner Platz/Berlin

                                                                                                          Lars Eidinger (Jørgen Tesman)

Si, pour l’instant, Rennes est la seule ville française à avoir été fascinée par Mort à Venise dans la mise en scène de Thomas Ostermeier, et cela avant sa création berlinoise en janvier prochain, les parisiens ont pu se consoler avec la reprise d’Hedda Gabler au Théâtre des Gémeaux, une pièce pour laquelle Henrik Ibsen dresse le portrait d’une femme nimbée d’une détestation viscérale pour le conformisme social, et acculée à une destruction intérieure irrépressible.

L’univers reconstitué par le régisseur allemand réduit l’appartement des Tesman à l’essentiel, avec un petit salon fonctionnel au centre duquel repose un large divan, sans charme, séparé de la véranda extérieure par une large baie vitrée amovible, et qu’un petit mur isole d’une autre pièce, le tout reposant sur un plateau pivotant afin de fluidifier les changements de lieux au cours des scènes.

HGabler-03.jpgUn miroir incliné surplombe le tout, laissant entrevoir en continu les échanges qui se déroulent dans les pièces adjacentes.

Lors des transitions, une musique feutrée, nonchalante, glisse sur le travelling longeant une résidence de luxe, un univers en apparence paisible mais insidieusement ironique.

En dessinant des personnages banals, Ostermeier recrée avec précision le monde des relations convenues, et l’ensemble de ses acteurs, permanents ou invités à la Schaubühne de Berlin, joue avec un réalisme tel qu’à aucun instant il ne nous vient à l’idée d’être au théâtre, car on reconnaît, même dans le naturel de leurs gestes conditionnés, les poses et les attitudes stéréotypées des milieux bourgeois d’aujourd’hui.

 

                                                                                        Katharina Schüttler (Hedda Tesman)

Jørgen Tesman, sous les traits au charme désuet de Lars Eidinger, apparaît comme le modèle même du jeune homme totalement inscrit dans la ligne de réussite envisagée par sa famille, sa tante en particulier, s’évaluant à l’aune de critères simples, la reconnaissance sociale pour lui-même, la paternité qui offrira des temps d’occupations et des sujets de conversations à ses proches, une vision du bonheur sûre.

En total décalage avec ce modèle-là, Hedda Tesman tente de composer avec ces aspirations étouffantes et décevantes pour elle même. Parfois, son regard s’évade, à d’autres moments elle se prête au jeu tout en affichant des sourires froids, mais ses poses montrent comment elle reste en contact avec la souplesse de son corps, sa propre originalité, imperméable à la rigueur du savoir vivre social.

HGabler-02.jpgKatharina Schüttler (Hedda Tesman), Kay Bartholomäus Schulze (Eilert Løvborg), Jörg Hartmann (Monsieur Brack) et Lars Eidinger (Jørgen Tesman)

 

Svelte avec quelque chose de très enfantin, Katharina Schüttler exprime, dans ses attitudes libres, à la fois les aspirations d’une Madame Bovary prisonnière de son ennui, et l’animalité provocante de Lulu.

Une image, directement parlante, permet de comparer l’attitude relâchée, fluide et érotique qu’elle arbore lorsqu’elle s’endort sur le sofa, alors que Madame Elvsted, allongée à l’opposé, reste figée dans une posture plus rigide et maîtrisée. Le sommeil révèle la vérité des êtres.

En fait, l’enjeu de reconnaissance professionnelle qui oppose Jørgen Tesman et Eilert Løvborg est totalement secondaire. Ce dernier, ancien amant d’Hedda, est montré sous l’angle de ses pulsions autodestructrices, qui, quelque part, peuvent avoir été le lien inconscient qui lia leur couple quelques années auparavant.

HGabler-04.jpgLa monté inexorable de la violence qui ronge Hedda se manifeste par la scène de destruction de l’ordinateur de son mari, progressive dans sa brutalité.
Puis, retrouvée seule avec Monsieur Brack, elle découvre que cet homme qui, en société, semble être quelqu’un de posé et mûr, cache, en le lui révélant sous forme de chantage, son intention de faire d’elle son amante, alors qu’aucun sentiment amoureux ne transparaît bien évidemment en lui.

Peu avant, il apparaissait, derrière la baie vitrée, discutant avec Jørgen comme de bons vieux amis.

Nouveau rejet d’une duplicité sociale courante, attitude qu’elle observe en silence et exècre profondément, et, sans que rien ne laisse présager quoi que ce soit, elle met un terme à sa vie, sous le coup de feu glacial de son revolver.
   Katharina Schüttler (Hedda Tesman) et Kay Bartholomäus Schulze (Eilert Løvborg)

Le plus extraordinaire est de voir pourtant Jørgen et Madame Elvsted œuvrer à la reconstitution du mémoire perdu dans la casse de l’ordinateur portable, en collant sur les murs des post-it multicolores sur lesquels des bribes d’idées refont surface, sans s’inquiéter outre mesure d’Hedda.

Cette indifférence signe la victoire de la normalité et de l’adaptabilité sur les désirs de liberté et d’authenticité, le romantisme noir également, et, par l’image finale qu’il nous donne de ce couple, Ostermeier montre pour lui une tendresse et une bienveillance, comme pour nous dire qu’à défaut de brillance, sa fadeur a le mérite de ne pas être dangereuse.

Une lucidité mélancolique désarmante.

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