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Publié le 29 Septembre 2014

La-Mouette03.jpgLa Mouette (Anton Tchekhov)
Représentation du 26 septembre 2014
Théâtre Nanterre Amandiers

Medvedenko Eric Berger
Trigorine Magne-Havard Brekke
Irina Arkadina Nicole Garcia
Chamraiev Jan Hammenecker
Sorine Michel Hermon
Nina Ophelia Kolb
Konstantin Treplev Manuel Le Lièvre
Macha Agnès Pontier
Dorn Stéphane Roger
Paulina Brigitte Roüan

Mis en scène Frédéric Bélier-Garcia

 

 

                                                                                                      Nicole Garcia (Irina Arkadina)

 

Invitée par Stéphane Lissner à l’Opéra Bastille - à l’occasion de la journée dédiée au nouveau directeur de l’Opéra National de Paris, qui l’apprécie pour son tempérament indépendant-, Nicole Garcia se retrouve le lendemain sur la scène du Théâtre Nanterre Amandiers pour la première représentation du spectacle que son fils créa fin 2012 à Angers, La Mouette.

Dans cette pièce de Tchekhov, elle incarne Irina Arkadina, une actrice liée à un écrivain reconnu, Trigorine. Ce personnage, au fond faussement romantique, laisse Nina, une actrice en devenir, s’éprendre de lui, et perdre toute sa personnalité.
Et cela, à la grande déception de Konstantin Treplev, le fils d’Irina, qui lui avait offert maladroitement une mouette abattue comme symbole de son art.

La-Mouette01.jpg    Nicole Garcia (Irina Arkadina)

 

Frédéric Bélier-Garcia, sans doute inspiré des décors idylliques de grandes villas patriciennes, recrée un monde ennuyeux sur une scène qui se reflète dans un immense lac miroir en trompe-l’œil, recouvert de plantes et de pièces intimes et luxueuses.
Cet univers de rêve évoque surtout une ambiance de domaine colonial – peinte avec une sensibilité esthétique vermeerienne -, où des hommes et des femmes peuvent se prendre pour des créateurs de la vie et y préserver leur dignité.

A plusieurs reprises, la musique mystérieuse d’Edward Elgar – un des représentants majeurs du renouveau de l’art musical britannique du début du XXème siècle – survient sous les accords brucknériens de l’adagio de Nimrod. C’est sans aucun doute le trait de génie de cette mise en scène. Car elle traduit tout, l’envie de spiritualité, de dépassement de soi, comme la condition tragique d’une existence qui doit continuer quoi qu’il arrive.

La-Mouette02.jpg    Ophelia Kolb (Nina) et Manuel le Lièvre (Konstantin)

 

Et c’est ce que vivent ces protagonistes qui doivent poursuivre leur vie malgré les sentiments non réciproques, non pas que ce soit un problème en soi, mais parce qu’aucun ne trouve un sens profond à son existence, Konstantin Treplev en premier.
Les acteurs français sont connus pour leur fidélité à un art déclamatoire trop souvent antinaturel, et pourtant, Manuel Le Lièvre donne une leçon d’expression théâtrale que nombre d’acteurs français pourraient envier. Il est impulsif, cohérent de geste, le cœur sur la langue, une vérité humaine en laquelle n’importe qui peut se couler d’empathie.

Avec ses intonations fortes et éraillées, Nicole Garcia ne peut qu'être cette mère fière et sûre d’elle, et belle femme charismatique, que Konstantin n’a aucune chance de toucher. Mais derrière cet aplomb, l’actrice révèle une faille à donner crédibilité à sa souffrance.
Le drame n’est pas pour elle. La comédie humaine, dans le sens du faire face à l’adversité sociale, l’est beaucoup plus.

La-Mouette04.jpg   Agnès Pontier (Macha)

 

Chacun peut ainsi trouver, dans cette pièce, matière à assumer les limites de sa condition humaine, la force de se débrouiller avec ses sentiments, et un regard triste sur certaines situations qui obligent des personnes affectées par les malheurs de leur vie à tenir, quoi qu’il en coûte, leur stature, avec en arrière fond, les tiraillements des pulsions de mort.

 

Lire également La Mouette (N.Garcia-M.Le Lièvre-O.Kolb) Nanterre-Amandiers

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Publié le 20 Janvier 2014

Platonov-05.jpgPlatonov (Anton Tchekhov) Le Fléau de l’absence des pères
Représentation du 09 janvier 2014
Odéon Théâtre de l’Europe - Ateliers Berthier

Mikhail Platonov Joseph Fourez
Sophia Iegorovna Sophie Dumont
Anna Petrovna Elsa Granat
Sacha Macha Dussart
Serguei Voinitsev Valentin Boraud
Ivan Triletski Guillaume Compiano
Nikolai Triletski Tristan Gonzales
Ossip Arnaud Charin

Scénographie & Mise en scène Benjamin Porée

Production Compagnie La Musicienne du Silence
Coproduction Odéon - Théâtre de l’Europe, Théâtre de Vanves
Créé le 11 mai 2012 au Théâtre de Vanves

                                                                                                              Joseph Fourez (Mikhail Platonov)

 

Le hasard des circonstances a du bon, parfois, surtout s’il permet de découvrir le travail d’un jeune metteur en scène, Benjamin Porée, qui n’était pas forcément attendu au cours de la saison bien avancée du Théâtre de l’Europe.

Dès le début de ce spectacle qui s’étend sur quatre heures trente, on sent tout de même un certain académisme qui rappelle celui de la Comédie Française, c’est-à-dire une façon de déclamer qui ne sonne pas tout à fait naturelle.
Platonov-01.jpg   Joseph Fourez (Mikhail Platonov) et Sophie Dumont (Sophia Iegorovna)

 

Mais les expressions corporelles des personnages vivent et interagissent avec célérité, et l’ensemble de la troupe, une vingtaine d’acteurs, est lié par une énergie de vie qui se ressent très rapidement.

Ce jeu se construit alors pour aboutir à un premier grand tableau réussi, le tableau des jardins de la maison des Voinitsev qui couvre toute la deuxième partie du premier acte.

Il y règne un foisonnement étourdissant entre la scène centrale et l’arrière scène, où les invités mènent la grande vie autour de la table conviviale, jusqu’à la scène de bal entrainante. On y distingue les mauvais et les bons danseurs, et tout ce petit monde semble heureux. Mais, par la suite, les relations malheureuses entre Platonov et les héroïnes principales, Sophia, Anna et Sacha mettent sous tension toute la fin de cet acte.

Platonov-04.jpg   Joseph Fourez (Mikhail Platonov) et Sophie Dumont (Sophia Iegorovna)

 

Le second, à la lisière d’une forêt, se déroule dans l’ombre, et les poteaux télégraphiques originels sont remplacés par des balançoires vides, comme le souvenir d’une enfance heureuse perdue à laquelle se sont substitués le noir et le silence d’une absence.

C’est pourtant véritablement le troisième acte qui signe un grand moment de théâtre, car le lieu est resserré vers l’avant scène, elle-même jonchée d’un mur de bouteilles de vin - on se souvient également du tapis de bouteilles qui irisait la chambre de Petra von Kant dans la mise en scène de Martin Kusej - qui dit tout de la spirale de problèmes irrésolus qui entraîne Platonov vers le néant.

Dans cet acte, Benjamin Porée reconstitue une pièce sale et décrépie, mais représente Platonov, contrairement aux descriptions sordides du texte, dans l’entière nudité de son corps splendide. Il se crée alors un contraste saisissant entre la fraicheur de l’apparence physique de Joseph Fourez et la déliquescence mentale et lucide qu’il confronte à ses protagonistes.

Platonov-02.jpg   Joseph Fourez (Mikhail Platonov) et Sophie Dumont (Sophia Iegorovna)

 

C’est d’ailleurs dans cet acte que l’on comprend réellement ce qui le lie à sa femme Sacha, la bourgeoise protectrice, à Sophia, qui voit en lui une inspiration spirituelle que ne peut lui apporter son mari figé dans son statut social, et Anna Petrovna, sa mère intime. Elsa Granat est sans doute l’actrice qui dégage une profondeur viscérale la plus marquante parmi ces jeunes artistes pleins de vie. Sophie Dumont (Sophia), elle, fait considérablement penser au personnage d'Elvire de par la sensibilité digne qu'elle dégage.

En trainant ainsi sa nudité jusque dans sa baignoire, Benjamin Porée assimile Platonov à Hamlet, perdus qu’ils sont, tous deux, sans figure paternelle solide et fiable proche d’eux. Mais le plus inexplicable est de voir comment un être qui se détruit s’attire en même temps l’amour de ces trois femmes. Bien entendu, on voudrait rapprocher Platonov de Don Giovanni, mais le personnage que l’on voit ici a une conscience tellement négative de lui-même que l’on ne peut même plus l’assimiler au héros mythique.

Platonov 03    Valentin Boraud (Serguei Voinitsev)

 

Le dernier acte s’achève alors dans un immense salon presque vide. Ne trainent plus que deux vieux canapés, deux lustres, quelques chaises et un gramophone. L’ambiance dépressive plate contamine tous les survivants de ce désastre psychologique.

Anton Tchekhov avait 18 ans quand il écrivit cette pièce qui est sa première œuvre. Le texte, si rythmé et si révélateur des âmes, paraît cependant trop dense pour que la représentation théâtrale suffise à tout en saisir, ce qui invite, ainsi, à le relire dans les jours qui suivent.

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