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Publié le 11 Juin 2019

Don Giovanni (Wolfgang Amadé Mozart)
Répétition générale du 06 juin 2019 et représentation du 21 juin 2019.
Palais Garnier

Don Giovanni Étienne Dupuis
Il Commendatore Ain Anger
Donna Anna Jacquelyn Wagner
Don Ottavio Stanislas de Barbeyrac
Donna Elvira Nicole Car
Leporello Philippe Sly
Masetto Mikhail Timoshenko
Zerlina Elsa Dreisig

Direction musicale Philippe Jordan 
Mise en scène Ivo Van Hove (2019)
Dramaturgie Jan Vandenhouve

Coproduction Metropolitan Opera, New-York
                                                                        Mikhail Timoshenko (Masetto) et Elsa Dreisig (Zerlina)
Diffusion en direct sur Culturebox (France Télévisions) et au cinéma le vendredi 21 juin 2019.

Depuis la production d’August Everding qui, dans les années 70, accueillit Ruggero Raimondi, José Van Dam, Kiri Te Kanawa, Gabriel Bacquier, Edda Moser et Margaret Price, aucune production de Don Giovanni ne s’est installée définitivement au Palais Garnier, la précédente mise en scène de Michael Haneke n’ayant connu les ors de ce théâtre que l’année de sa création, le 27 janvier 2006, à l’occasion des 250 ans de la naissance de Mozart.

Puis, elle poursuivit sa destinée à l'Opéra Bastille pour 44 représentations supplémentaires pendant une décennie.

Jacquelyn Wagner (Donna Anna) et Etienne Dupuis (Don Giovanni)

Jacquelyn Wagner (Donna Anna) et Etienne Dupuis (Don Giovanni)

Mais ce soir, c’est à nouveau un impressionnant décor recréant d'étroites ruelles d'une vieille ville européenne, et qui convergent vers une petite place située en milieu de scène, qui s'offre à la vue du spectateur dès l'ouverture. Un dédale d'escaliers permet à chacun de s'évader de toute part, des anfractuosités laissent deviner des coins secrets cachés derrière les murs gris, et un simple filet de brume bleuté se faufile sous une arche lugubre par là même où arrivera et repartira Don Giovanni.

Nul doute qu'à la vue de son charme froid, et de l'accumulation du temps passé qu'il représente, naîtra chez l'auditeur américain - il s'agit d'une coproduction avec Le Metropolitan Opera, New-York -, un désir d'Europe de la Culture, chargée de son Histoire.

Jacquelyn Wagner (Donna Anna), Stanislas de Barbeyrac (Don Ottavio) et Le commandeur (Ain Anger)

Jacquelyn Wagner (Donna Anna), Stanislas de Barbeyrac (Don Ottavio) et Le commandeur (Ain Anger)

Une fois passée l'admiration pour une telle reconstitution réaliste, la scène prend vie à l'arrivée de Leporello ruminant dans l'ombre, et à la sortie brutale de Donna Anna qui se débat avec Don Giovanni. On aurait envie de dire que c’est ‘sans surprise', quand on connait bien cet ouvrage, mais sous le regard d’Ivo van Hove, le relief de chaque personnage est remodelé par une direction d’acteur exceptionnelle qui extériorise les effets des blessures infligées par la relation de chacun à un homme particulièrement antipathique.

Nicola Car (Donna Elvira)

Nicola Car (Donna Elvira)

Car Etienne Dupuis est totalement métamorphosé par l’allure fière et dominante que le lui fait tenir le metteur en scène, le menton en avant, la démarche assurée et décontractée, mais qui peut soudainement se tendre violemment quand une proie lui résiste, il dégage une force mâle absolument fascinante à contempler. Noirceur vocale et mordant incisif renforcent son essence démoniaque, le goût pour le mal prend franchement le dessus sur d’autres traits de caractère que l’on associe aussi à Don Giovanni, comme les manières affables et la douceur enjôleuse, et tout dans l’interprétation le ramène à l’incarnation d’un véritable tueur de la mafia.

Jacquelyn Wagner (Donna Anna)

Jacquelyn Wagner (Donna Anna)

La profondeur avec laquelle le personnage de Donna Anna est dépeint sous les traits de Jacquelyn Wagner est également d’une saisissante vérité, surtout que le metteur en scène réalise pour elle un très beau travail de poses magnifié par les jeux d’ombres et de lumières qui esthétisent ses expressions traumatiques de douleur, ainsi que sa prestance physique et les proportions de ses épaules qui montrent une femme forte dont la personnalité est brutalement ébranlée. Son chant est nuancé, très clair et iridescent, sans surligner les graves, et s’imprègne d’une tension vibrante fort touchante car elle traduit un trouble impalpable constamment présent.

Elle est ainsi soutenue par un Stanislas de Barbeyrac qui incarne un Don Ottavio puissant au timbre d’or ombré que l’on entend rarement avec une telle densité sur scène. Comme tous les personnages principaux, hormis Leporello, il est lui aussi sous pression permanente car il représente l’impuissance face à une situation qu’il ne peut inverser. 

Etienne Dupuis (Don Giovanni) et Elsa Dreisig (Zerlina)

Etienne Dupuis (Don Giovanni) et Elsa Dreisig (Zerlina)

On trouve cependant un peu plus d’espoir en Donna Elvira que Nicole Car joue avec une finesse de geste, d’urgence et de spontanéité qui soutiennent totalement le sentiment de révolte qui la traverse en permanence. Inévitablement, la pensée que l’on a sur scène un véritable couple à la ville s’impose naturellement, puisque la jeune mezzo-soprano vit avec Etienne Dupuis, ce qui ajoute au réalisme des scènes qui opposent Don Giovanni à son ancienne conquête.

Les expressions sincères de son regard tout à la fois mélancolique et brillant, et les couleurs mâtes et ambrées de sa voix qui lui donnent un charme ravissant, que n’a-t-elle de raisons de défendre avec un tel cœur une femme qui cherche à rendre leur dignité à tous.

Etienne Dupuis (Don Giovanni) et Elsa Dreisig (Zerlina)

Etienne Dupuis (Don Giovanni) et Elsa Dreisig (Zerlina)

Et même le timbre charnu et satiné d’Elsa Dreisig, pour les gourmands de sensualité vocale, qui dessine une Zerlina optimiste et gorgée de joie de vivre, n’empêche pas l’inquiétude et le doute de couvrir l’assurance première avec laquelle la jeune paysanne s’impose dans les scènes festives.

Rien chez elle non plus ne cède à la facilité de la comédie légère, et l’on a ici une Zerlina séduisante, intelligente, solide mentalement, à côté de laquelle le très jeune Masetto de Mikhail Timoshenko, chanteur de l’Académie de l’Opéra de Paris, tempère son personnage en lui apportant une touche de raffinement qui découle de sa tonalité slave.

Double opportuniste de son maître, le Leporello de Philippe Sly se glisse habilement dans ce rôle alerte plus léger que celui de Don Giovanni, joue lui aussi le jeu de la séduction subtile, et est le rôle masculin qui révèle la plus grande diversité de facettes dans cette production, ce qui rend encore plus insaisissable ce personnage composite qui change en permanence d’attitude.

Philippe Sly (Leporello)

Philippe Sly (Leporello)

Si Ivo van Hove ne cherche ni à réinterpréter l’intrigue, ni à ajouter des personnages secondaires qui feraient vivre un monde adjacent aux protagonistes principaux, il réussit pourtant à donner à chacun un caractère marqué par une ligne de vie forte, tout en asseyant la carrure massive de Don Giovanni comme un pivot central de leur vie. 

Le sentiment d’oppression et de vide est bien entendu volontairement renforcé par le décor et l’absence de divertissement scénique – même le bal masqué prend une tournure mortifère lorsque des mannequins inertes apparaissent aux balcons des maisons qui entourent la place dans de beaux costumes d’époque -, mais les trois scènes de rencontre avec le Commandeur sont traitées dans toute la puissance de l’affrontement.

Ain Anger y gagne une stature formidablement humaine, surtout lors de la scène du cimetière qui le fait jouer pleinement.

Jacquelyn Wagner (Donna Anna) et Stanislas de Barbeyrac (Don Ottavio)

Jacquelyn Wagner (Donna Anna) et Stanislas de Barbeyrac (Don Ottavio)

Ce décor complexe, qui comprend plusieurs éléments pivotants, permet non seulement de varier les configurations des ruelles, mais également de refermer un piège soudain sur Don Giovanni, et d’offrir une implacable scène finale dantesque, dramatisée par la direction théâtrale au son léché de Philippe Jordan.

Mozart à Garnier lui réussit décidément très bien, on y entend le son splendidement lustré des cordes, la vitalité des bois et des éclats des vents, un discours élancé et racé, un sens de l’énergie musicale tout en souplesse, et un dévouement et un encouragement à la théâtralité des chanteurs dont tous tirent un grand bénéfice. 

Jacquelyn Wagner et Philippe Jordan

Jacquelyn Wagner et Philippe Jordan

Don Giovanni était la prison mentale de chacun, Ivo van Hove offre au final une image belle et spirituelle qui symbolise simplement le retour à la vie.

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Publié le 7 Juin 2018

Boris Godounov (Modeste Moussorgski)
Version originale de 1869
Répétition générale du 01 juin et
représentation du 07 juin 2018
Opéra Bastille

Boris Godounov Ildar Abdrazakov / Alexander Tsymbalyuk (13 juin - 9 juillet)
Fiodor Evdokia Malevskaya
Xenia Ruzan Mantashyan
La nourrice Alexandra Durseneva
Le prince Chouiski Maxim Paster
Andrei Chtchelkalov Boris Pinkhasovich
Pimène Ain Anger
Grigori Otrepiev Dmitry Golovnin
Varlaam Evgeny Nikitin
Missaïl Peter Bronder
L'aubergiste Elena Manistina
L'innocent Vasily Efimov
Mitioukha Mikhail Timoshenko
Un officier de police Maxim Mikhailov
Un boyard, voix dans la foule Luca Sannai

Direction musicale Vladimir Jurowski / Damian Iorio       Ildar Abdrazakov (Boris Godounov)
Mise en scène Ivo van Hove
Dramaturgie Jan Vandenhouwe

Nouvelle production

On pourrait presque parler d’entrée au répertoire pour la première version originale de Boris Godounov que composa Modeste Moussorgski d’octobre 1868 à décembre 1869, si l’Opéra de Paris n’avait accueilli à la salle Favart il y a tout juste 30 ans, en avril 1988, la production du Théâtre Estonia de Tallin / URSS venue jouer cette version dans la continuité des représentations de la seconde version originale de 1872 qui était reprise à Garnier dans la mise en scène de Petrika Ionesco.

Ildar Abdrazakov (Boris Godounov)

Ildar Abdrazakov (Boris Godounov)

En effet, la reconnaissance de la première version, qui ne comprend ni acte polonais, ni tableau de la révolte dans la clairière de Kromy, ne s’est affirmée que depuis la dernière partie du XXe siècle.

Totalement centrée sur l’âme intérieure du Tsar, elle tire sa noirceur âpre des monologues étendus de Boris, des récits complets de Pimène et Chtchelkalov, de la scène de cathédrale Saint-Basile propre à cette version, et de son orchestration qui privilégie les tonalités sombres.

Scène du couronnement

Scène du couronnement

Mais le chef-d’œuvre de Moussorsgki, toutes versions confondues* – que ce soit la version de 1872 révisée par Rimski-Korsakov, la plus répandue, ou bien la version réunissant celles de 1869 & 1872 réorchestrées par Chostakovitch et jouée à Garnier en 1980 -, est aussi un des rares ouvrages à s’être constamment maintenu parmi les 30 opéras les plus représentés à l’Opéra, depuis son entrée au répertoire et l’interprétation de la troupe du Bolchoï invitée par Diaghilev en mai 1908.

Ildar Abdrazakov (Boris Godounov) et Ruzan Mantashyan (Xenia)

Ildar Abdrazakov (Boris Godounov) et Ruzan Mantashyan (Xenia)

C’est pourquoi cette nouvelle production de Boris Godounov est un évènement dans l’histoire de l’institution parisienne, car elle consacre 110 ans d’immuable fidélité et reconnaissance de la part du public.

Et elle trouve en Ivo van Hove, metteur en scène pour lequel l’œuvre de Shakespeare est centrale, une vision qui respecte l’économie de moyens qui distingue l’écriture de Moussorgski, tout en privilégiant le naturel et le sens du geste théâtral non seulement des solistes mais également des ensembles de chœurs.

Evgeny Nikitin (Varlaam), Elena Manistina (L'aubergiste) et Peter Bronder (Missaïl)

Evgeny Nikitin (Varlaam), Elena Manistina (L'aubergiste) et Peter Bronder (Missaïl)

Un escalier pour seul décor s’enfonce sous terre et remonte à mis hauteur de scène, tout en dressant une perspective en diagonale qui laisse imaginer une montée depuis un point de départ situé à l’infini dans le temps. Un large écran flanqué de deux miroirs surmonte ce symbole d’accession au pouvoir, et y défilent les visages du peuple et de sa jeunesse, des scènes de paysages désolées, et les images mentales torturées du Tsar.

Les réflexions des vidéos donnent ainsi un effet d'immensité qui, pourtant, ne distrait jamais du jeu des chanteurs.

Scène du couronnement

Scène du couronnement

L’ascension seule et solennelle de cet escalier sur la musique du couronnement, bien qu’en apparence simple, est par ailleurs profondément prégnante.

Quelques symboles aristocratiques, couronne et sceptre impériaux, sont utilisés, mais Boris, tout comme sa cour et la Douma, est représenté en habits contemporains, sobres et dignes, permettant une identification immédiate au monde politique d’aujourd’hui.

Tous incarnent une classe sociale privilégiée et supérieure qui craint d’être renversée.

Evdokia Malevskaya (Fiodor) et Ildar Abdrazakov (Boris Godounov)

Evdokia Malevskaya (Fiodor) et Ildar Abdrazakov (Boris Godounov)

Le peuple, lui, est habillé en tenue de tous les jours, et représente une catégorie plus large soumise à ses préoccupations quotidiennes et qui ne peut s’identifier aux régnants.

Il s’agit ici d’une véritable invitation à entrer dans l’âme de chaque protagoniste, afin de permettre à chacun de se projeter dans les motivations du peuple comme dans les convulsions intérieures d’un homme qui se sait différent et choisi pour diriger, mais qui est aussi hanté par le crime qu’il a commis.

Scène populaire

Scène populaire

Cette vision évoque immédiatement celle qu’avait matérialisé en 2006 Johan Simons sur la scène Bastille pour Simon Boccanegra, mais ici la réalisation est plus aboutie, mieux ancrée dans l’architecture et les couleurs du lieu, ainsi que la tonalité de la musique.

Et un tel univers, austère et sans joie, dégage une monotonie sans espoir, mais quelle force surgit du chant des chœurs, et quelle mise évidence de la solitude de chacun, quelle que soit sa fonction !

La nature sanglante des cycles du pouvoir qui s'enchaînent est cependant montrée qu'avec retenue au cours du dernier tableau, et uniquement par des gros plans vidéos qui accentuent surtout le poids de la culpabilité de Boris. L’usurpateur Grigori n'a alors plus qu'à réapparaître avec la foule pour commettre un crime identique en assassinant Fiodor.

Vasily Efimov (L'Innocent)

Vasily Efimov (L'Innocent)

Et en réunissant une quinzaine de solistes venus de l’Est, de Moscou, St Pétersbourg, d’Ukraine et d’Estonie, et même d’Arménie, ayant tous un caractère vocal qui leur est propre, le drame se vivifie d’un engouement fascinant pour des voix qui touchent au plus vrai des aspirations humaines.

Ainsi, même s’il peut paraître trop conforme à l’image d’un vagabond, à genoux, sale et à demi-nu, l’Innocent de Vasily Efimov délie un sens de la déclamation dramatique saisissant, une force de caractère à la fois lunaire et présente plus proche de la volonté douloureuse que de la plainte impuissante. Et il joue pleinement avec les respirations de son corps tel une bête mise à nue.

Maxim Paster (Le Prince Chouïski)

Maxim Paster (Le Prince Chouïski)

Parfaitement reconnaissable dans les rôles de ténors dominants et manipulateurs, Maxim Paster maintient constamment une allure doctorale au Prince Chouïski, diction précise, loin de toute caricature, et timbre empreint d’une subtile langueur caressante.

Et, figuré en looser parti de rien, l’allure d’un être désœuvré qui cherche à se construire, le Grigori de Dmitry Golovnin se révèle torturé, d’une voix jeune mais qui porte en elle une dureté qui dessine un portrait souffrant.

Cette maturité et le fantastique rayonnement vocal de cet artiste tranchent avec l’image que l'on peut avoir d’un jeune homme séducteur et naïf qui doit tout apprendre de la vie.

Dmitry Golovnin (Grigori) et Ain Anger (Pimène)

Dmitry Golovnin (Grigori) et Ain Anger (Pimène)

Grande figure noble et adoucie malgré les vicissitudes du temps qu’il évoque, le Moine Pimène d’Ain Anger est le parfait mélange idéalisé d’autorité et d’humanité tant la perfection du tissu vocal et une certaine clarté ne trahissent aucune altération.

Il respire la jeunesse, et cette magnificence impressionnante crée un contraste avec d’autres interprétations plus sombres mais parfois aussi plus uniformes.

Boris Pinkhasovitch (Chtchelkalov)

Boris Pinkhasovitch (Chtchelkalov)

Dans la même lignée, Boris Pinkhasovitch qui, comme Ain Anger, dispose d’une intervention supplémentaire par rapport à la version originale de 1872, interprète un splendide Chtchelkalov, une force aristocratique d’une ampleur fantastique enrichie d’un timbre fort émouvant. C’est véritablement un caractère qui compte dans cette version.

Ildar Abdrazakov (Boris Godounov)

Ildar Abdrazakov (Boris Godounov)

Ildar Abdrazakov, avec ce goût pour la violence dissimulée sous une apparente fausse patience, fait revivre un Boris finalement assez jeune – nous sommes loin d’assister à un affrontement entre personnalités monstrueuses et hors du temps – riche de noirceur et naturellement doté d’un charisme scénique qui créé spontanément une attache sympathique avec le spectateur.

Impulsif, plus que terrassé par le remords, sa verve vitale dépeint un caractère aussi bien ambitieux qu'immature, ce qui, quelque part, rend probablement plus accessible un rapport d’identification entre son rôle et l’auditeur.

Alexander Tsymbalyuk (Boris Godounov) et Luca Sannai (Un Boyard) - Répétition générale

Alexander Tsymbalyuk (Boris Godounov) et Luca Sannai (Un Boyard) - Répétition générale

Il ne faudra pas manquer l’interprétation d’Alexander Tsymbalyuk, prévue pour deux soirs seulement, plus sensible dans les rapports de tendresse avec ses enfants, et dont l’écart entre la jeunesse et la noblesse de chant est encore plus marqué.

Parmi les personnages secondaires, Maxim Mikhailov fait éclater l’autoritarisme de l’officier de police avec une puissance imparable, Evgeny Nikitin se plie avec joie au personnage bouffe de Warlaam, ce qui lui permet de s’éloigner pour un temps du personnage maléfique de Klingsor qui lui colle tant à la peau, et Mikhail Timoshenko, élève de l’Académie, offre généreusement sa fraîcheur au personnage populaire de Mitioukha.

Ildar Abdrazakov (Boris Godounov)

Ildar Abdrazakov (Boris Godounov)

Son rôle est très court, mais quelle coulée somptueuse et chaleureuse dans le chant de Ruzan Mantashyan, la fille de Boris, alors qu’Elena Manistina montre qu’elle n’a rien perdu de sa fierté et de son authenticité dans la scène de l’auberge.

Le timbre étrange, et pourtant signifiant, d’Evdokia Malevshaya rend finalement le fils de Boris, Fiodor, complètement insaisissable.

Elena Manistina (L'aubergiste)

Elena Manistina (L'aubergiste)

Et les chœurs, terriblement survoltés comme pour créer un choc brutal au public lorsque le peuple demande désespérément du pain aux Boyards, une puissance phénoménale et charnelle inoubliable, traduisent également finement les soupirs éthérés et spirituels du peuple évanoui dans les coulisses.

Quant au chœur des enfants qui harcèle l’Innocent, il paraît plutôt sage, alors qu'il pourrait exprimer encore plus de cruauté et montrer ce qu’il y a de démoniaque dans une jeunesse livrée à elle même.

Ildar Abdrazakov (Boris Godounov)

Ildar Abdrazakov (Boris Godounov)

Pour embrasser et canaliser cette énergie humaine dans sa totalité, Vladimir Jurowski exalte le panache d'une partition née du génie de Modeste Moussorgski en une seule année, une fugacité surprenante, une maitrise des coups d’éclats volcaniques et spectaculaires qui n’écrasent ni le son de l’orchestre ni l’impact des solistes et qui, au contraire, s’en trouvent galvanisés.

Effets glaçants, ombres vivantes au corps dense et fluide, sa lecture svelte donne de l’élan et une modernité à la partition qui ne font en aucun cas regretter la seconde version et ses révisions, car on se sent entièrement pris dans une autre œuvre qui porte un regard direct sur l’intériorité d’un homme au destin proche des grands héros tragiques et shakespeariens.

Boris Godounov (Abdrazakov-Tsymbalyuk-Anger-Golovnin-Paster-dm Jurowski-ms van Hove) Bastille

*Pour plus de détails, les deux versions de l’œuvre et ses révisions sont décrites sous le lien suivant Les deux versions originales de Boris Godounov composées par Moussorgski en 1869 et 1872 et ses révisions.

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Publié le 28 Mars 2018

Macbeth (Giuseppe Verdi)
Représentation du 25 mars 2018
Opéra National de Lyon

Macbeth Elchin Azizov
Lady Macbeth Susanna Branchini
Banco Roberto Scandiuzzi
Macduff Bror Magnus Tødenes
Médecin Patrick Bolleire
Malcolm Louis Zaitoun
La suivante Clémence Poussin

Direction musicale Daniele Rustioni
Mise en scène Ivo van Hove (2012)

Dramaturgie musicale Jan Vandenhouwe

      

                      Bror Magnus Tødenes (Macduff)

Au lendemain d’un Don Carlos âpre et tourmenté, Daniele Rustioni est de retour dans la fosse d’orchestre de l’opéra de Lyon pour diriger la reprise de Macbeth dans la mise en scène d’Ivo van Hove. Et il est absolument époustouflant de voir comment il est capable de passer des ombres et lumières d’une partition fleuve et ondoyante aux influx fougueux d’une musique composée dans la pleine jeunesse de Giuseppe Verdi.

Susanna Branchini (Lady Macbeth)

Susanna Branchini (Lady Macbeth)

Vive, parcourue dès l’ouverture de lignes fuyantes et électrisantes quand les cuivres les colorent de leur éclat des plus resplendissants, nous tenons ici une lecture idéale qui joue sur des effets de nuances surprenants, draine un influx nerveux élancé et fulgurant comme si nous étions pris dans une course en avant, et galvanise des ensembles choraux fins et puissants qui atteignent leur apothéose au cours d’un quatrième acte sensationnel.

C’est lorsque la musique est dirigée avec une telle verve qu’elle peut devenir régénératrice et exaltante pour l’auditeur, et Daniele Rustioni sait communiquer aux musiciens l’élégance d’un allant surchauffé par son sang italien.

Macbeth (Branchini-Azizov-Magnus Tødenes-Scandiuzzi-dm Rustioni-ms van Hove) Lyon

Et il faut bien cette énergie ailée pour animer le travail fortement intellectualisé d’Ivo van Hove qui fait un parallèle intelligent entre la folie du couple Macbeth et celle du monde dominant de la finance d’aujourd’hui, avec sa déconnexion de la réalité, ses guerres d’ambitions et son ambiance paranoïaque, mais qui fait passer au second plan l’expressivité théâtrale des situations qui lient les différents protagonistes.

Car tout est contenu dans une vidéographie projetée en arrière-plan d’une salle de marché rectangulaire, froide et recouverte d‘écrans d’ordinateurs.

 Bror Magnus Tødenes (Macduff) et Louis Zaitoun (Malcolm)

Bror Magnus Tødenes (Macduff) et Louis Zaitoun (Malcolm)

Des employées en tailleurs uniformes, bardées d’attitudes mécaniques, représentent les sorcières, des caméras infrarouges surveillent et filment les crimes qui se passent aussi bien dans des bureaux isolés que dans le noir du parking situé en sous-sol, des chiffres multicolores défilent et créent des illusions, une femme de ménage, symbole de l’humanité dans sa vérité la plus essentielle, observe ce manège qui n’a aucun sens, et cette vision esthétique et didactique aboutit à un dernier acte extraordinairement vivant lorsque le peuple envahit la salle.

Les visages de Macduff et Malcom, filmés en gros plan, exaltent une jeunesse colorée et décomplexée, prête à prendre son destin en main, le chœur respire l’idéalisme comme pour nous libérer de deux heures mortifères, et tout se finit sur la marche finale – écrite par Verdi pour la version parisienne de 1865, jouée ce soir sans le ballet des sorcières ni celui des sylphes – comme dans un grand rêve que nous savons peu durable.

Susanna Branchini (Lady Macbeth)

Susanna Branchini (Lady Macbeth)

Cette scénographie ne laisse finalement aux artistes que leur propre magnétisme pour incarner vocalement leurs personnages avec la plus grande force de conviction possible.

Susanna Branchini, qui fut une Lady Macbeth controversée au Théâtre des Champs-Élysées en 2015, a dorénavant acquis une meilleure homogénéité de tessiture, avec beaucoup moins d’alternances entre chant lyrique et technique déclamatoire à peine chuchotée, ses aigus moirés ont de la prestance, et l’on peut en dire autant de sa présence physique autoritaire et classieuse. Elle est un être entier, et c’est déjà beaucoup.

Et la touche finale suraiguë de la scène de somnambulisme est certes un peu étrange, mais elle réussit à unir legato belcantiste et tempérament de flamme sans pour autant forcer dans la caricature, et cette belle tenue lui vaut un accueil chaleureux mêlé de respect pour le sang-froid ainsi affiché.

Elchin Azizov (Macbeth)

Elchin Azizov (Macbeth)

Elchin Azizov, qui caractérise Macbeth par des couleurs plutôt claires teintées de noirceur verdienne, est plus conventionnel dans son engagement théâtral, ce qui peut être vu comme un trait de caractère faible du nouveau Roi d’Écosse, mais l’effroi qu’il devrait extirper de lui-même pour toucher le public est peu sensible car trop intériorisé.

Roberto Scandiuzzi incarne également un Banco fier qui sait communiquer ses craintes intimes, et le beau Bror Magnus Tødenes rend à Macduff autant de séduction que d’expressivité passionnée d’autant plus que les caméras mettent bien en valeur toutes les facettes de sa technicité vocale.

Roberto Scandiuzzi (Banco)

Roberto Scandiuzzi (Banco)

Enfin, au cours de la scène de révolte, Louis Zaitoun, en Malcom, démontre surtout une aisance scénique décontractée non dénuée d’intention séductrice, et cela lui va bien.

Attention toutefois, on ne l’entend qu’au moment où Lady Macbeth plonge dans la folie, mais cela est suffisant pour être captivé par la fraîcheur et la délicatesse charmante du chant de Clémence Poussin, un éclat de luminosité inattendu dans cet univers de noirceur.

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Publié le 20 Novembre 2016

Les Damnés (Luchino Visconti, Nicola Badalucco, Enrico Medioli)
Représentation du 19 novembre 2016
Comédie Française - salle Richelieu

La mère de Lisa Amaranta Kun
Wolf von Aschenbach Éric Génovèse
Baron Konstantin von Essenbeck Denis Podalydès
Le Commissaire et le Recteur Alexandre Pavloff
Friedrich Bruckmann Guillaume Gallienne
Baronne Sophie von Essenbeck Elsa Lepoivre
Herbert Thallman Loïc Corbery
Elisabeth Thallman Adeline d'Hermy
Günther von Essenbeck Clément Hervieu-Léger
Olga Jennifer Decker
Baron Joachim von Essenbeck Didier Sandre
Martin von Essenbeck Christophe Montenez
Janek Sébastien Baulain

Mise en scène Ivo van Hove       Christophe Montenez (Martin) - Photo : Anne-Christine Poujoulat
Festival d’Avignon 2016

Les Damnés (1969) est l’œuvre de Luchino Visconti qui réunit deux de ses acteurs fétiches, Dirk Bogarde, engagé depuis le début des années 60 dans des films risqués, Victim, The Servant, et Helmut Berger, le partenaire dans la vie du réalisateur italien. Suivront Mort à Venise (1971) et Ludwig ou Le Crépuscule des Dieux (1972) qui sublimeront le lien entre la montée du nazisme et la résurgence du romantisme allemand, portée par un désir de perfection artistique absolu.

L’adaptation théâtrale d’Ivo van Hove suit exactement le scénario et le script du film, mais, ne pouvant reconstituer l’esthétique baroque et raffinée de Visconti, il se concentre sur le huis clos qui enserre la riche famille industrielle de la Ruhr, les Essenbeck, devant l’ascension de l’ambitieux Friedrich Bruckmann, soutenu par Wolf von Aschenbach. 

Christophe Montenez (Martin) - Photo Juliette Parisot

Christophe Montenez (Martin) - Photo Juliette Parisot

A gauche de la scène, les loges intimes où se préparent les acteurs, à droite, les cercueils où la plupart finiront, au centre, un écran qui permet de voir ce qui se déroule dans les moindres recoins. Cet écran cerne également la vérité des visages, comme dans le film original, et amplifie le sordide de ces exécutions en dévoilant la panique de chacun à l’approche de la mort.

Chaque assassinat est également surligné par un éclairage brusque de la salle au son strident d’une cheminée à vapeur placée à l’avant-scène, allusion évidente aux déportations, mais qui peut être brutale pour les spectateurs situés au plus près du plateau.

Par ce procédé, Ivo van Hove prend le risque de réduire l’enjeu politique de la pièce à une intrigue policière digne des Dix petits nègres d’Agatha Christie.

Loïc Corbery (Herbert Thallman) - Adeline d'Hermy (Elisabeth Thallman) - Denis Podalydès (Konstantin) - Photo Juliette Parisot

Loïc Corbery (Herbert Thallman) - Adeline d'Hermy (Elisabeth Thallman) - Denis Podalydès (Konstantin) - Photo Juliette Parisot

Mais lorsque l’on connait bien le film, on ne peut s’empêcher de le croiser, en filigrane et en continu, avec le réel de la pièce, si bien qu’il devient impossible d’apprécier cette dernière sans cette connexion permanente.

Les acteurs, eux, ont tous un peu de cette monotone solennité initiale qui bride leur spontanéité, un trait caractéristique de la Comédie Française, qui peut cependant traduire, dans ce contexte, le corsetage de l’éducation aristocratique des Essenbecks.

Ainsi, c’est Eric Génovèse, en Wolf von Aschenbach manipulateur, narquois et cynique, qui tire le meilleur parti de ce style déclamatoire contrôlé qui renforce l’impression de froide maîtrise inhérente à son rôle de défenseur des intérêts du parti Nazi.

Denis Podalydès (Konstantin) et Sébastien Baulain (Janek) - Photo Audrey Scotto

Denis Podalydès (Konstantin) et Sébastien Baulain (Janek) - Photo Audrey Scotto

A l’opposé, Denis Podalydès est tout sauf bridé, et peu oublieront son impudeur sidérante à vivre l’exaltation dépravée du Baron Konstantin von Essenbeck, avant que les SS ne viennent exterminer les SA et leur volonté d’indépendance. 

Cette scène, qui, dans le film, se déroule à Bad Wiessee, au bord du lac de montagne Tegernsee, se joue sur un sol orangé inondé de bière au son du chant militaire « Wir werden weiter marchieren ». Ivo van Hove n’élude rien de l’homo-érotisme de ce tableau très fort qui repose sur les pitreries de Denis Podalydès et de son partenaire, Sébastien Baulain, dont la fabuleuse sculpture du corps prend une dernière pose d’ange une fois sa vie éteinte.

Et Christophe Montenez, étrangement ressemblant à Helmut Berger, accentue les travers pervers de Martin, sans toutefois reproduire les ambiguïtés de ses faiblesses et de ses doutes, particulièrement visibles dans la première partie du film de Visconti.

Guillaume Gallienne (Friedrich Bruckmann) - Photo Juliette Parisot

Guillaume Gallienne (Friedrich Bruckmann) - Photo Juliette Parisot

Le jeune acteur est fascinant, et après s’être recouvert des cendres des victimes, précautionneusement recueillies dans une urne familiale, ce n’est pas du salut nazi qu’il conclut la pièce, mais d'une tonitruante fusillade tournée vers le public. 

L’insistance à prendre celui-ci à partie est peut-être le point faible de ce spectacle, car le directeur donne le sentiment d’insister et de forcer le trait, au lieu de laisser le spectateur s’imprégner de la violence de la pièce naturellement.

Mais l’on trouve aussi une très belle idée qui nous rapproche de Visconti quand il fait courir Sophie von Essenbeck (Elsa Lepoivre) à travers le théâtre de la Comédie Française, suivie en direct jusque dans la rue Richelieu sur l'écran de scène.

Christophe Montenez (Martin) - Photo Anne Christine Poujoulat

Christophe Montenez (Martin) - Photo Anne Christine Poujoulat

Finalement, la conversion progressive des esprits au nazisme se traduit à la fois par la disparition des êtres et par l'unicité de la couleur vestimentaire de chacun, le noir.

Plus de 40 000 spectateurs vont assister à ces Damnés rien qu'à Paris. La gravité, qui pouvait parfois se lire sur de très jeunes visages, montre en tout cas la force de la pièce et de son texte qui fait prendre conscience à quel point la culture peut craindre, elle aussi, d’un pouvoir bâti sur la puissance de l’argent et de l’obsession sécuritaire.

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Publié le 16 Novembre 2016

The Fountainhead (Ayn Rand)
Représentation du 13 novembre 2016
Théâtre de l’Odéon – Ateliers Berthier

Howard Roark Ramsey Nasr
Henry Cameron Hugo Koolschijn
Peter Keating Aus Greidanus jr.
Mrs. Keating Frieda Pittoors
Guy Francon Hugo Koolschijn
Dominique Francon Halina Reijn
Ellsworth M. Toohey Bart Slegers
Gail Wynand Hans Kesting
Catherine Halsey Janni Goslinga
Steve Mallory Robert de Hoog,
Alvah Scarett Robert de Hoog,

Mise en scène Ivo van Hove
Les musiciens de Bl!ndman [percussions]               Ivo van Hove - photo Valerio Vincenzo

Ayn Rand est une écrivaine russo-américaine née en 1905 dans une famille bourgeoise juive de Saint-Peterbourg sous le nom d’Alisa Zino’yevna Rosenbaum.

Attirée par les valeurs individualistes de l’Amérique, elle migre aux Etats-Unis en 1926 où elle devient scénariste sous la direction de Cecil B. DeMille. Elle épouse alors l’acteur Franck O’Connor.

Ecrite sur une période de sept ans, The Fountainhead est une nouvelle philosophique qui sera son premier grand succès littéraire en 1943. Elle oppose, dans l’univers de l’architecture, Howard Roark - inspiré de l’architecte Frank Lloyd Wright -, le symbole de l’artiste idéaliste et individualiste qui place la matière, l’environnement et son sens créatif au service d’une œuvre, à plusieurs personnalités ayant préféré le compromis de leurs valeurs avec la société afin de s’assurer reconnaissance et réussite matérielle.

Ramsey Nasr (Howard Roark) et Halina Reijn (Dominique Francon) - Photo Jan Versweyveld

Ramsey Nasr (Howard Roark) et Halina Reijn (Dominique Francon) - Photo Jan Versweyveld

Quelques années plus tard, en 1949, ce roman sera adapté au cinéma par King Vidor avec Gary Cooper et Patricia Neal.

Des plus de 700 pages de l’ouvrage, Ivo van Hove n’en a adapté qu’un quart pour en faire un spectacle de 4 heures.

Le décor reproduit l’immense pièce d’un atelier de création, lieu unique qui sert de bureau d’études d’architecture, de chambre à coucher, de salle à manger ou de salle d’édition d’un journal. Des ordinateurs et machines industrielles sont agencés tout autour, renvoyant une image moderne et sans âme d’un lieu de production de masse.

Mais ce n’est pas le point le plus important, car ce qui captive le spectateur tout le long de la représentation est la crédibilité presque viscérale des acteurs qui, pour certains, tels Ramsey Nasr, Halina Reijn, Hans Kesting et surtout Aus Greidanus jr. jouent avec l’énergie animale que leurs corps dégagent.

Halina Reijn (Dominique Francon), Aus Greidanus jr. (Peter Keating), Hugo Koolschijn (Henry Cameron) et Frieda Pittoors (Mrs.Keating) - Photo Christophe Raynaud de lage

Halina Reijn (Dominique Francon), Aus Greidanus jr. (Peter Keating), Hugo Koolschijn (Henry Cameron) et Frieda Pittoors (Mrs.Keating) - Photo Christophe Raynaud de lage

Et même si la fameuse scène de sexe entre Dominique et Howard est poussée presque à son extrême - Ramsey Nasr et Halina Reijn mêlent exhibitionnisme et pudeur d’une façon nonchalamment osée - bien qu’elle soit esthétisée par la médiation d’un écran sur lequel est projeté le champ de la caméra qui les surplombe -, Aus Greidanus jr. dépeint un Peter bouillonnant et débordant de chair et de coups de sang, un regard d’aigle qui le rend plus vivant que ses deux partenaires principaux.

Car il y a une certaine froideur chez Ramsey Nasr et Halina Reijn, une maîtrise physique qui peut faire un peu peur, notamment chez celui qui incarne l’artiste intègre et serein dans l’isolement. L’importance de l’acte sexuel, central dans la pièce, peut être compris comme la manifestation de l’énergie créatrice de celui-ci, ou bien comme l’expression d’une violence intérieure qui va s'exprimer spectaculairement par la destruction des immeubles du Cortlandt project, acte mis en scène avec une force impressionnante qui expulse souffle et poussières sur la scène et sur les premiers rangs de la salle. Mais la nudité est aussi le signe des êtres qui veulent exister par eux-mêmes sans avoir recours aux costumes de la représentation sociale.

Aus Greidanus jr. (Peter Keating) - Photo Toneelgroep Amsterdam

Aus Greidanus jr. (Peter Keating) - Photo Toneelgroep Amsterdam

Le tout sur un fond visuel de tours d’affaires d’une grande citée baignée par le crépuscule lumineux et opératique du Götterdämmerung de Richard Wagner, l’atmosphère de fin de monde qui entoure Gail Wyland est ici rendue avec une force cinématographique qui s’impose subversivement. Hans Kesting est véritablement l’image d’une stature supérieure construite sur une sensibilité qui jaillit d’un regard bienveillant rongé par le doute.

Et alors que l’on assiste à la vacuité grandissante de Peter Keating au fur et à mesure que Aus Greidanus jr. , plutôt débraillé dans sa phase d’ascension, se construit une image de respectabilité structurante, on assiste au contraire à la prise de distance et de liberté de Catherine, sa fiancée, dont il néglige les aspirations à son bonheur privé.

Ivo van Hove, après avoir montré les mécanismes de pression sociale qui l’ont conduite à s’oublier elle-même pour son ami, fait partir de la scène Janni Goslinga avec un éclat et une assurance dénués de toute rancœur mais aussi de toute illusion, dans un grand sourire tourné vers lui. L’image paraît simple, mais elle a une grande valeur suggestive.

Halina Reijn (Dominique Francon) - Photo Christophe Raynaud de lage

Halina Reijn (Dominique Francon) - Photo Christophe Raynaud de lage

Et tout le long du spectacle, les textes choisis résonnent en nous, surtout lorsqu’ils sont déclamés par Ramsey Nasr, car ils révèlent puissamment l’âme de l’artiste qui juge une société, et confirment que ces réflexions écrites dans les années 40 restent toujours actuelles.

Mais il n’y a pas de réponse, ici, à la question de la violence. Est-elle intrinsèque à l’artiste, qui peut avoir un comportement anti-citoyen en détruisant ce qui lui paraît laid sans prendre en considération l’utilité sociale, ou bien provient-elle d’une société qui tend à étouffer l’individualité?

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Publié le 12 Février 2014

BBM01Brokeback Mountain (Charles Wuorinen)
Livret d'Annie Proulx, basé sur son oeuvre homonyme
Représentations du 05 et 07 février 2014
Teatro Real de Madrid

Ennis del Mar Daniel Okulitch
Jack Twist Tom Randle
Alma Heather Buck
Lureen Hannah Esther Minutillo
Aguirre / Hog-boy Ethan Herschenfeld
Madre de Alma Celia Alcedo
Padre de Jack Ryan MacPherson
Madre de Jack Jane Henschel
Camarera Hilary Summers
Vendedora Letitia Singleton
Vaquero Gaizka Gurruchaga
Bill Jones Vasco Fracanzani

Direction musicale Titus Engel                               Daniel Okulitch (Ennis) et Tom Randle (Jack)
Mise en scène Ivo van Hove
Création Mondiale

Initialement prévue pour le New York City Opera, la création mondiale de Brokeback Mountain est apparue d'emblée comme un succès auprès de la presse internationale et du public madrilène, alors que l'on pouvait s'attendre à un accueil au moins partiellement houleux.

Il n'en a rien été, et cela on le doit à l'ensemble des composantes de cet opéra, la qualité du texte du livret, la justesse de l'écriture musicale et de son interprétation - même si elle n'est pas novatrice, la sensibilité de la mise en scène, et l'entière implication de cœur de tous les artistes, les deux rôles principaux masculins en particulier.

BBM03.jpg   Daniel Okulitch (Ennis) et Tom Randle (Jack)

 

Mortier avait prévenu, loin d'en faire un étendard gay qui tuerait l'universalité du propos, l'accent est mis sur la force d'un amour vital qu'aucune valeur illusoire de la société ne peut contrer.

Les femmes respectives d'Ennis et Jack, Alma et Lureen, avec lesquelles ils auront chacun des enfants, ne comprennent pas l'attachement entre les deux hommes, mais, également, ne considèrent pas leur propre mariage comme un pur sacrement de leur amour. L'une y voit un moyen pour atteindre un statut social, l'autre en attend une immense satisfaction sexuelle. Il y a donc des conditions et des attentes d'un côté, et, de l’autre, un amour inconditionnel qui n'existe que pour lui-même.

BBM04.jpg   Hannah Esther Minutillo (Lureen)

 

Dans sa mise en scène, Ivo van Hove représente cela en montant sur un même plateau les intérieurs des deux appartements où les deux hommes vivent en famille, ainsi que la chambre de motel où ils peuvent se retrouver. La scène, totalement encombrée de meubles aux formes et couleurs aseptisées, devient ainsi le contraire de ce grand espace désolé présent en première partie, et planté sous une large projection des paysages montagneux du Wyoming.

Par ailleurs, comme seul souvenir de ce grand moment de liberté, apparaît dans le salon de Jack un petit téléviseur noir et blanc qui diffuse en continu un film d'aventure se déroulant dans une nature sauvage, seule compensation pour un homme dorénavant coupé de son environnement naturel d'origine.

BBM02.jpg

   Daniel Okulitch (Ennis) et Tom Randle (Jack)

 

Mais ce n'est pas la scénographie, simple et très lisible, qui est le point fort de ce travail, sinon la délicate et sensible construction des rapports humains qui lient les personnages de ce drame.
La relation entre Ennis et Jack est en effet finement teintée de tendresse réciproque, mais à un point que l'on en vient à voir cela d'un œil totalement extérieur et à admirer la capacité d'intériorisation de Daniel Okulitch et Tom Randle à incarner les deux cowboys avec une telle aisance. Même leur violence quand ils se bagarrent pour une unique fois est jouée avec un réalisme rare sur une scène lyrique.

BBM06.jpgEt si tout parait simple pour Jack, ce n'est pas le cas d'Ennis qui doit dépasser nombre d'obstacles, son conditionnement familial, la crainte du regard des autres, et sa terreur profonde engendrée par un meurtre homophobe dont il entendit le récit lorsqu'il était adolescent.

La permanence de cet amour est, il est vrai, surlignée un peu fortement lors des interludes, en affichant à gros trait la valeur du temps qui passe - quatre ans après, dix ans après ... – mais il s’agit bien de montrer cette force infaillible qui dépasse les deux hommes eux-mêmes.

 

  

                                                                        Heather Buck (Alma)

Après la mort de Jack, la confrontation d’Ennis aux parents de son ami donne lieu à une scène de dénouement attendue sans qu’elle ne perde de sa force émotionnelle. Il faut dire que Ryan MacPherson et Jane Henschel montrent le visage de parents pétris de douleurs de façon très différente : le père crache littéralement son refus de se voir encore plus séparé du souvenir de son fils, alors que la mère arrive à conserver son empathie pour Ennis - malgré l’immense sentiment de perte - qu’elle reconnait comme le seul ami de son fils.
Ne restent plus que les regrets de cet homme maintenant seul.

Si la manière de traiter un tel sujet est aussi bien passée auprès des spectateurs, elle le doit pour beaucoup à l’ensemble des interprètes. Daniel Okulitch et Tom Randle sont superbement complémentaires, et ils allient à la fois une perfection physique démonstrative – au risque de flirter avec les standards esthétiques de la culture médiatique gay – et une très belle caractérisation vocale.
BBM05.jpg   Daniel Okulitch (Ennis)

 

Le jeune baryton canadien dégage une force charnelle magnifique, alors que son partenaire est tout autant incisif et déterminé dans son art déclamatif.

Dans les deux rôles principaux féminins, Hannah Esther Minutillo est toujours aussi reconnaissable de par son timbre un peu étrange et sauvage, mais Heather Buck, qui a un rôle plus conséquent, étale un tempérament bouillonnant qu’elle soutient avec un bien séduisant accent.

Et les petits rôles réservent également de petites surprises, comme la voix contralto ambiguë d’Hilary Summer et la délicatesse précieuse de Laetitia Singleton.

BBM08.jpg

Quant à la musique de Charles Wuorinen, elle a été composée autant pour soutenir un climat intime que pour décrire le mystère sombre des grands espaces, ou bien pour porter toutes les contradictions humaines du langage des artistes.

L’orchestre, riche de plus de soixante-dix instruments, met en valeur un très large panel de sonorités depuis la douceur liquide du piano et des xylophones aux accents de cordes les plus arides. Les vents viennent piquer le chant des protagonistes, en décrire l’agitation intérieure, mais ils peuvent aussi s’estomper devant le lyrisme des archets lorsqu’ils évoquent les rêves de liberté des êtres.

Le chant et la musique sont donc intimement liés à la vie des corps et aux menaces d’un monde oppressant.

BBM07.jpg   Jane Henschel (la mère de Jack)

 

Et c’est cette fusion parfaite entre un drame tendu en permanence – avec de rares moments de relâchements -, une musique alliée à l’action mais qui ne cherche pas à dominer la force expressive des chanteurs, et, surtout, un livret (écrit par Annie Proulx à partir de sa propre nouvelle) psychologiquement complexe et qui ménage le public du théâtre lyrique – celui-ci y vient généralement pour le pur plaisir esthétique – qui fait de cette œuvre une totalité qui captive le spectateur dans son rapport à la vie.

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Publié le 15 Octobre 2013

La Clémence de Titus (Wolfgang Amédée Mozart)
Représentation du 13 octobre 2013Clemence03.jpg
Théâtre de La Monnaie de Bruxelles

Tito Kurt Streit
Vitellia Véronique Gens
Sesto Anna Bonitatibus
Annio Anna Grevelius
Servilia Simona Saturova
Publio Alex Esposito

Direction Musicale Ludovic Morlot
Mise en scène Ivo Van Hove

 

 

                                                                                                     Véronique Gens (Vitellia)

La Clémence de Titus est un opéra sur la désillusion et donc, la maturité. C’est d’ailleurs le dernier opéra de Mozart, et il est extraordinaire d’écouter une telle réflexion humaine sur la musique d’un homme qui n’avait que 35 ans.

Il s’agit d’un conflit entre existence sociale et vie privée, l’histoire de la vie d’un homme qui n’a pas voulu voir son entourage tel qu’il est et qui, pour ne pas se disloquer lui même, doit trouver un point de vue qui lui permette de poursuivre son chemin en se détachant de ses liens affectifs envers ceux qui ont cherché à en profiter, Vitellia et Sesto, pour mieux le trahir.

Clemence04.jpg   Véronique Gens (Vitellia) et Anna Bonitatibus (Sesto)

 

On voit ainsi se dérouler toute la logique qui pousse l’Empereur à renoncer au bonheur privé pour se consacrer aux tâches nécessaires au bon déroulement de la vie de la Cité, et donc œuvrer pour un bonheur collectif.

Dans sa mise en scène, Ivo Van Hove choisit un lieu unique, à la fois chambre privée et bureau de travail d’un homme qui pourrait être une personnalité au train de vie aisé vivant dans les beaux quartiers d’une grande ville. Le mobilier est soigné, et l’on pourrait se croire dans une mise en scène d’André Engel.

Mais l’art de Van Hove est de transformer les chanteurs en personnages totalement incarnés en les faisant vivre comme ils le feraient dans la vie de tous les jours. On a ainsi plus l’impression d’assister à un excellent théâtre en musique qu’à une simple interprétation musicale.
Aucun geste n’est laissé au hasard, les poses font sens et découvrent l’affectivité des rapports humains au-delà des rôles sociaux que chacun des protagonistes tient dans un premier temps.

Clemence05.jpg   Simona Saturova (Servilia) et Anna Grevelius (Annio)

 

Cette expressivité théâtrale trouve son point d’accomplissement lorsque Titus interroge Sesto afin de connaître son trouble après l’attentat manqué contre l’Empereur. On voit tout, la confiance de Titus en la fidélité de son ami, son désarroi seul sur son lit face à un cameraman qui projette son visage défait sur le grand écran qui domine la scène, puis les pensées qu’il rabâche seul devant son repas pour digérer la trahison en ignorant la présence même de celui qui l’a déçu. Il est un solitaire mal entouré.

Malgré tout, il garde de l’affection pour Sesto, car il en a perçu la faiblesse de caractère.

Cette seconde partie de l’opéra est, d'un point de vue dramaturgique et musical, plus réussie que la première.

Clemence01.jpg   Kurt Streit (Titus) et Anna Bonitatibus (Sesto)

 

Dès l’ouverture les sonorités manquent d’harmonie, et Ludovic Morlot se complait dans une direction austère, aride sans raffinement, qui privilégie uniquement l’atmosphère intime de la scène. C’est extrêmement frustrant à entendre d’autant plus que le chef, lui, semble porté par sa musique.

On retrouve heureusement une texture plus dense et un allant après l’entracte, ce qui replace la musique au premier plan du drame.

Toutes les voix, elles, ont une musicalité mozartienne très homogène, mais faiblement ornée, à l’exception, peut être, de Simona Saturova, elle qui fut Violetta en décembre dernier.

Clemence02.jpg   Kurt Streit (Titus)

 

Véronique Gens est étonnamment décevante, pour ce jour de représentation, les passages intenses et véhéments étant escamotés, ce qui ne peut être du qu’à une faiblesse passagère. Elle n'en est pas moins une fascinante actrice qui fait penser à Madame de Merteuil (Les Liaisons dangereuses).

Anna Bonitatibus (Sexto) et Anna Grevelius (Annio) composent deux personnages touchants qui se correspondent très bien dans cette interprétation, et Alex Esposito est employé dans le rôle d’un Publio qui sur-joue un peu trop.

Kurt Streit, un des chanteurs phares de La Monnaie, porte sur lui un rôle dont, peut-être, d’aucun n’aurait imaginé cette aisance dans l’incarnation. Le Timbre est nasal, très souvent, mais nullement la tension ne se fait sentir dans son chant, et il a une régularité et, surtout, une superbe interprétation théâtrale très crédible, qui en font un magnifique personnage avec lequel on vibre en phase avec son vécu humain.

Clemence06.jpg    Anna Grevelius (Annio), Véronique Gens (Vitellia), Anna Bonitatibus (Sesto) et Simona Saturova (Servilia)

 

Autour de la scène, des sièges situés derrière les parois semi-réfléchissantes font apparaître le chœur, qui observe en public voyeur le drame et en juge de lui-même.

Son intervention avec l’orchestre, lors de la conclusion finale, est un beau moment d’espoir enjoué qui porte en lui une joie élégiaque.

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Publié le 4 Septembre 2012

Der-Schatzgraber01.jpgDer Schatzgräber (Franz Schreker)
Représentation du 01 septembre 2012
De Nederlandse Opera (Amsterdam)

Der König Tijl Faveyts
Die Königin Basja Chanowski
Der Kanzler/Der Schreiber Alasdair Elliott
Herold / Der Graf André Morsch
Der Magister/Der Schultheiss Kurt Gysen
Der Narr Graham Clark
Der Vogt Kay Stiefermann
Der Junker Mattijs van de Woerd
Elis Raymond Very
Der Wirt Andrew Greenan
Els Manuela Uhl
Albi Gordon Gietz
Ein Landsknecht Peter Arink
Erster Bürger Cato Fordham
Zweiter Bürger Richard Meijer
Mezzo Sopran Solo Marieke Reuten
Alt Solo Inez Hafkamp
Alt Solo Hiroko Mogaki                                                    Manuela Uhl (Els)

Mise en scène Ivo van Hove    
Direction musicale Marc Albrecht

Au cours de la première décennie de ce siècle, la réhabilitation scénique des œuvres d’un compositeur allemand dénigré par Hitler, Paul Hindemith, révéla sa richesse d’écriture musicale et littéraire. L’Opéra National de Paris lui a même dédié deux productions à l’esthétique magnifique pour Cardillac et Mathis Le Peintre.

Selon le même mouvement de renaissance sur les cendres du nazisme, la seconde décennie pourrait bien être celle d’un autre compositeur juif autrichien, Franz Schreker.
Cette saison, l’Opéra de Strasbourg redécouvre Der Ferne Klang, et il en sera de même, bientôt, pour Der Gezeichneten (Les Stigmatisés) à Paris, alors qu’Amsterdam ouvre la saison 2012/2013 avec Der Schatzgräber.


Der-Schatzgraber03.jpg

   Kay Stiefermann (Der Vogt)

 

Le chercheur de trésor est un conte de fée centré sur le personnage d’Els, jeune femme qui a pu récupérer et conserver pour elle même les bijoux volés de la Reine.
Engagé par le Roi, un chanteur ambulant et joueur de luth, Elis, la rencontre, et l’histoire d’amour qui se noue entre eux deux se trouve contrariée par nombres d’embûches, nombres de prétendants, et par le rapport obsessionnel qu’entretient Els malgré tout avec les joyaux.

A travers sa mise en scène, Ivo van Hove décrit l’évolution intérieure d’Els en la présentant comme une adolescente rebelle, arborant une collection de crucifix provocateurs, et élevée de surcroît dans un milieu masculin grossier et dominateur.

Cette quête d’elle-même passe par le regard d’Elis, mais aussi par des phases de doute, de peur et de régression, ce que le régisseur exprime avec une justesse et une précision théâtrale rare à l’Opéra.
Et il a la chance de pouvoir travailler cette vision avec Manuela Uhl, une fabuleuse chanteuse dans un rôle qu‘elle s‘approprie entièrement.


Der-Schatzgraber02.jpg   Manuela Uhl (Els)

 

Belle femme à l’allure naturelle, un caractère écorché mais les yeux perdus, ses expressions vocales raisonnent autant de douleur intense et lumineuse que de délicatesse, un art de la diction et de la vérité intérieure dont on ne décroche à aucun instant.
Cette vitalité se transmet aussi par l’éclat des couleurs et la profondeur d'émission qui en font le cœur rayonnant de toute la représentation.

Le décor repose sur un grand plan vertical, brisé vers l’intérieur de la scène, une disposition qui favorise encore plus la projection des voix dans une salle à l’acoustique intrinsèquement aérienne et enveloppante.

Der-Schatzgraber04.jpg   Raymond Very (Elis)

 

Abondamment utilisée, la vidéographie, reprenant la symbolique de la forêt que l’on discerne au second plan de la scénographie du premier acte, renvoie à l’histoire de la jeune femme, sa rupture avec ses origines, puis à ce grand moment d’unité avec elle-même qu’elle retrouve dans la scène d’amour du troisième acte, jusqu’à la naissance de la vie.  L’imagerie mélange amour physique et imaginaire cosmique avec un trop grand écart de niveau pour ne pas en sourire.

Ce troisième acte est d’un lyrisme étourdissant car l’on se trouve plongé dans le flot qui immerge les amants tels Tristan et Isolde, sans toutefois la noirceur qui caractérise l’état d’âme de ces derniers.

Manuela Uhl (Els) et Raymond Very (Elis)

 

Ainsi, la musique de Schreker est un écoulement continu régénérant soulevé de grands mouvements épiques, lisibles quand ils soulignent le caractère oppressant des protagonistes masculins, et qui se recueille sur des instants poétiques très sensibles, d’où se délient les motifs d’instruments sur les frémissements des cordes.

Ces passages sollicitent les ressources de l’orchestre situées à gauche, plus proche du cœur, et c’est peut être pour cela que les moments intimes se jouent la plupart du temps de ce côté ci de la scène.

Marc Albrecht y engage une fougue et un sens de l’unité qui permettent ainsi de lier avec naturel toute les dimensions d’une musique immédiate d’accès, et où l’on pressent la récurrence de motifs, même s’ils n’ont pas la même accroche pénétrante et obsédante comme dans la musique de Wagner.

Manuela Uhl (Els)

 

Bien que Manuela Uhl soit véritablement l’étoile de la soirée, la distribution ne comporte aucune faille et permet d’apprécier des caractères aussi différents que le Bouffon de Graham Clark d’une clarté mordante, voir cinglante, l’impressionnant Kay Stiefermann maître d’un personnage à la fois glacial et fascinant, l’élocution faussement suave d’Alasdair Elliott, remarquable par le poids écrasant de son regard menaçant, et, à contre courant de tous ces hommes profondément empreints de leur vanité sociale, Raymond Very livre une interprétation humaine d’Elis d’une très grande maturité, totalement axé sur l’empathie avec l’autre et d'une très belle sensibilité.

Ivo van Hove a tiré de ces artistes le meilleur d’eux-mêmes, montré dans son approche scénique et vidéographique la foi qu’il a en la vie, et ce sont ces images là qui rendent aussi fondamental un tel théâtre.

Le chœur, dans un rôle à la fois spectateur et consolateur, fut d’une unité impeccable.

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