The Four Seasons Restaurant (Castellucci) Teatro Argentina

Publié le 3 Novembre 2013

The Four Seasons Restaurant (Romeo Castellucci)
FourSeasons02Représentation du 30 octobre 2013
Teatro Argentina di Roma

Mise en scène, scénographie, costumes                    Romeo Castellucci (Avignon-juillet 2012)
Musique Scott Gibbons

Avec Chiara Causa, Silvia Costa, Laura Dondoli, Irene Petris, Aglaia, Elisa Menchicchi, Elisa Turco Liveri, Evelin Facchini, Vivviana Mancini, Marzia Pellegrino

 

« The Four Seasons Restaurant » est le dernier volet d’un cycle comprenant « Le Voile Noir du pasteur » (Rennes - mars 2011) et « Sur le Concept du Visage du Fils de Dieu » (Avignon - juillet 2011).

 

Ces trois pièces interrogent la valeur et la puissance des images en les confrontant ou en les soustrayant progressivement au regard du spectateur.

Le restaurant auquel il est fait référence dans le titre de la pièce est un établissement de luxe New-Yorkais où, en 1958, le peintre Mark Rothko refusa que ses toiles y soient exposées lorsqu’il constata, au retour de son voyage en Italie, qu’il était fréquenté par une bourgeoisie prétentieuse et superficielle.

FourSeasons03.jpg« The Four Seasons Restaurant »  débute par une reconstitution de ce que pourrait être un trou noir, et le spectateur se retrouve immergé dans le noir complet de la salle d’où surgit un vrombissement magmatique et bouillonnant de plus en plus assourdissant. La sensation est d’être situé juste en dessous des tuyères d’une fusée prête au décollage.

Puis, après ce qui s‘apparente à un ‘rituel purificateur‘, la scène s’ouvre sur un gymnase éclairé par une lumière subtilement tamisée. Une à une, dix femmes entrent sur scène, se coupent la langue en gémissant, et, une fois qu'elles sont réunies en cercle, un chien blanc arrive et dévore les morceaux de chairs restés au sol.
Lorsque ce passage pénible à supporter s'achève, nous nous retrouvons totalement à cran pour l’heure qui va suivre.

 

Plusieurs de ces femmes récitent alors le texte de « La mort d’Empedocle » de Friedrich Hölderlin, une ode à la nature divine et une volonté de la rejoindre dans la mort.  Elles se couvrent du drapeau rouge des confédérés marqué d’une grande croix bleue étoilée, comme si elles revendiquaient dans la révolution et la guerre un fanatisme exalté suicidaire.

On peut y voir un jeu ambigu sur la poésie et le désir de puissance symbolisé par une couronne de laurier dorée à double signification, et, lorsque l’on relie cette scène à celle initiale d’automutilation, on ressent plus ou moins consciemment l’effroi et la crainte d'une montée du fascisme dissimulée sous les idéaux nationalistes, les arts et la poésie.

FourSeasons01.jpgMême si l’on ne comprend que fort peu la langue italienne, la manière de déclamer ce texte en appuyant sur les voyelles et en les faisant éclater comme des bulles pétillantes crée un état d’enchantement diffus qui ne laisse place à aucune lassitude. Ces amazones des temps modernes se déplacent également en suivant des lignes esthétiques fluides et légères.

Soudain, après un coup de revolver qui sonne comme le coup fatal d’un meurtre créateur, les actrices se regroupent en s’enveloppant les unes et les autres, et, en mimant un accouchement d’où chacune d’entre elles renait, elles se laissent être délicatement déshabillées, se relèvent doucement, puis se retirent l’une après l’autre dans un mouvement de grâce ambré magnifique. On pourrait croire à une fin inversée du 'Dialogue des Carmélites'.

Une fois la scène vide, on entend comme un immense brasier, puis, le rideau se baisse, recule pour découvrir un cheval mort, le recouvre à nouveau, et, par un artifice surprenant, une tornade noire surgit pour tout emporter. On perçoit les restes d’un drapeau déchiqueté, symbole dérisoire, s'y dissoudre.
 
FourSeasons04.jpgEt quand la violence de ce grand nettoyage s’apaise, un air mélodieux suivi de ‘La Mort d’Isolde’ monte depuis la scène alors qu’apparait le visage d’une femme, les yeux clos tournés vers le sol, devant laquelle les actrices en caressent l’image. Ce n’est pourtant pas cette icône christique qui fait la force émotionnelle de ces derniers instants, Romeo Castellucci en ayant montré une plus vivante et magnifique lors de la scène de la renaissance, mais bien le Liebestod de Richard Wagner tant repris dans d’autres œuvres au cinéma (Ludwig - Visconti 1972, Melancholia - von Trier 2011) ou en musique de ballet (Death in Venice - Neumeier 2004), la plus exaltante expression artistique de l‘attirance vers les profondeurs de la mort, dont il interroge la passion excessive autant que l'image du Christ.

                                                                                                Photo Giulia Fedel

Rédigé par David

Publié dans #Théâtre-Cinéma, #Saison 2013-2014, #Rome, #Italie, #Castellucci

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