Publié le 24 Août 2026
Jacques Rouché et l’Opéra de Paris – De la Grande Guerre à la Libération
Ouvrage de Claire Paolacci
Avec le soutien du Palazzetto Bru Zane – Centre de musique romantique française, et avec le concours de Sorbonne Université
Editions de Sorbonne Université Presses – Collection MusiqueS – Sortie le 16 janvier 2025
ISBN : 979-10-231-0809-5
Nombre de pages 560
Prix du jury du livre France Musique - Claude Samuel 2026, la passionnant ouvrage de Claire Paolacci, basé sur une thèse soutenue originellement en juillet 2006, décrit de façon flamboyante le parcours de Jacques Rouché, polytechnicien (X 1882) et directeur mécène de l'Opéra de Paris de 1913 à 1945, depuis ses services rendus lors de l'exposition universelle de 1890 jusqu'à la libération de Paris.
Les premières pages du premier chapitre nous emmènent dans le monde de la création des parfums français de la maison L.T.Piver qui appartient au beau-père de Jacques Rouché (le siège parisien se trouve aujourd'hui au 84 rue du Faubourg Saint Honoré). Son mariage avec Berthe Piver, en 1890, s’avérera décisif dans sa carrière d'industriel où il va affiner ses facultés à sentir les modes et les attentes de son époque.
Devenu membre influent de la direction, il fait appel à des artistes reconnus pour concevoir les flacons et coffrets de parfums, en en faisant de véritables objets d'art.
Caricature de Jacques Rouché
Dessin d’Adrien Barrère,1913 Coll. part.
Cette réussite commerciale lui permet d'en faire profiter le milieu culturel qui l'entoure, mais Jacques Rouché est bien décidé à devenir directeur de théâtre.
Il utilise ses moyens financiers importants pour investir dans l'Art nouveau en faisant construire son hôtel particulier, rue d'Offémont, puis, pour acquérir des résidences secondaires qu'il remet en état.
En 1907, il rachète 'La Grande Revue' afin d'en faire une revue indépendante qui rende compte des grands évènements organisés à Paris. Des rubriques d'actualités littéraires ou musicales sont proposées, ce qui montre à quel point cet industriel est attaché à vivre avec son temps.
Et avec le rachat de la 'Revue des études franco-russes', revue qui visait à contrer la prédominance de l'Allemagne d'Otto von Bismarck, il s'engage dans le rapprochement culturel et politique de la France et de la Russie.
Un second chapitre présente l'engagement de Jacques Rouché dans la vie théâtrale, lui qui, au cours de son enfance, se rendait à la Comédie française avec ses parents. Il voyage en Europe pour rencontrer les grands novateurs de la scène théâtrale. Son manifeste 'L'Art théâtral moderne' prône l'importante de la mise en scène et de la nécessité de proposer une vision en phase avec la réalité.
En 1910, Jacques Rouché acquière le Théâtre des Arts (aujourd'hui le Théâtre Hebertot) et initie une collaboration avec de nouveaux auteurs afin de présenter les divers courants esthétiques du théâtre contemporain, sans soumission à un genre en particulier. Louis Jouvet y fera ses débuts.
Au Théâtre du Châtelet, il présente des spectacles de danse, à la suite des Ballets russes, incarnation de l'esthétique française, la France n'ayant su concurrencer le wagnérisme allemand.
'Ma mère l'Oye' de Maurice Ravel est créé au Théâtre des Arts le 28 janvier 1912. Toutes les créations musicales sont recensées dans le présent ouvrage, et l'apport des metteurs en scène de théâtre, Arsène Durec, Edward Gordon Graig ou Jacques Copeau est comparé.
Les peintres sont sollicités pour servir le drame, Maxime Dethomas, Jacques Drésa, Georges Mouveau, en s'emparant de tous les métiers, décors, lumières, costumes, alors que la programmation allie œuvres du passé (Monteverdi, Lully) et œuvres contemporaines (Ravel, Roussel) pour mieux amener le public à apprécier la nouveauté. Rouché mène un savant exercice de tarification afin de maintenir l'équilibre financier tout en améliorant autant que possible l'accessibilité aux publics de toutes les catégories sociales.
Le bilan du Théâtre des Arts est impressionnant, qualité des spectacles, soirées mondaines courues par le Tout-Paris, artistes en demande de commandes, recettes en augmentation, mais la salle est trop petite pour tenir les comptes équilibrés. Bien introduit auprès des riches aristocrate, Jacques Rouché est nommé directeur de l'Académie de musique et de la danse le 27 novembre 1913, pour une prise de fonction le 01 janvier 1915. Sa fortune personnelle assure la prospérité financière du Palais Garnier.
Une de ses premières initiatives est de solliciter les abonnés pour connaître les inflexions qu’ils souhaitent voir mises en œuvres par la nouvelle direction.
La partie centrale de l'ouvrage fait la part belle au mandat de Jacques Rouché pendant la Grande Guerre et dans l'entre-deux-guerres. Il obtient une ouverture partielle de Garnier pendant la guerre, maintient le lien avec les personnels mobilisés, et s'arrange pour obtenir une rétribution digne au personnel affecté à Garnier.
Et s’il applique la consigne gouvernementale d’exclure les œuvres allemandes et autrichiennes de la programmation, il propose aussi, malgré les circonstances, nombre de créations lyriques et chorégraphies. Vincent d'Indy et Camille Saint-Saëns sont à l'honneur.
En soutien aux Armées, des œuvres patriotiques, ou rendant hommage aux morts pour la France, sont également amenées à résonner avec les circonstances dramatiques. Et il poursuit à travers le corps de ballet ses réflexions développées au Théâtre des Arts sur le rôle de la peinture en tant qu'expression théâtrale.
Enfin, à l'aune d'un accord avec La Scala de Milan, Jacques Rouché entreprend d'interpréter les opéras en langue originale par respect pour l'harmonie musicale.
Toutes ces initiatives vaudront au Palais Garnier d'être reconnu pour son appui à la politique du ministère des Affaires étrangères, et démontrent à nouveau à quel point le directeur entend bien inclure l’Opéra dans l’histoire de la France et sa relation au monde. Il est confirmé dans ses fonctions en février 1919.
Claire Paolacci développe également un impressionnant chapitre sur la gestion de l’Opéra dans l’entre-deux-guerres, l’augmentation et la diversification de la programmation, la tarification, l’augmentation exponentielle des charges, le soutien où le désengagement de l’état, les conflits sociaux (la dureté de la grève de 1920 obligera à fermer le théâtre pendant 2 mois, mais Rouché gagnera la bataille de l’opinion), le calendrier des soirées exceptionnelles qui en font à lui seul un véritable manifeste de management culturel dans toutes ses dimensions possibles.
La société en commandite que crée Jacques Rouché en octobre 1919, et dont Ida Rubinstein est aussi commanditaire, est cruciale pour la bonne marche du Palais Garnier, car l’État refuse d’augmenter sa participation. Il faudra sa démission en mars 1932 pour qu’il obtienne un nouvel effort du gouvernement et une reconduction jusqu’en 1940.
Mais il y a toujours des hommes politiques qui refusent de reconnaître l’Académie nationale de musique et de danse comme un service public. La crise de l’Opéra Comique en 1936 aboutit à la création de la Réunion des Théâtre Lyriques Nationaux dont Rouché devient l’administrateur, en perdant de fait son statut d’entrepreneur.
Pour asseoir la modernité de l’Opéra, le Palais Garnier devient aussi un lieu de représentations cinématographiques avec orchestre symphonique (‘Napoléon’ en 1927), et la relation aux nouveaux médias s’élargit avec une étrange diffusion par téléphone (expérience menée pour la première fois à Garnier dès 1881!) suivie par l’essor de la radiodiffusion dans les années 30.
Deux sections sont ensuite consacrées aux créations lyriques et chorégraphiques.
Pour les premières, le cahier des charges de l’Opéra impose de privilégier la création d’ouvrages français, et en particulier par des anciens pensionnaires de l’Académie de France à Rome – le tableau de ces créations comprend d’ailleurs deux petites erreurs, car ‘La Fille de Roland’ et ‘Mârouf Savetier du Caire’ de Henri Rabaud ont été créés à l’Opéra Comique -. Des mélodies populaires parcourent ces ouvrages pour régénérer l’art national, mais Wagner est décidément beaucoup trop fort.
Appel à de jeunes peintres, modernisation des systèmes d’éclairages, rénovation de la mise en scène et de la machinerie, suppression des loges de scène, ne suffisent pas à intéresser les grands artistes et se heurtent au conservatisme des abonnés et du public. Rouché s’inquiète de l’avenir de l’opéra dorénavant concurrencé par les nouveaux loisirs.
Si l’opéra décline, le ballet, lui, est en plein développement. Rouché applique les mêmes recettes que pour le lyrique - la réforme par les décors et les costumes -, et tente des collaborations avec des artistes russes (Anna Pavlova, Fokine, Nijinska).
A la suite du décès de Diaghilev à Venise en août 1929, il embauche ses collaborateurs, Balanchine et Lifar, le second devenant à la fois danseur et chorégraphe. Le corps de ballet résiste à la discipline qu’il impose, mais Lifar valorise leur rôle d’acteur indispensable pour faire vivre l’âme d’une œuvre.
Il ouvre la voie du néo-classicisme français, se rend en Grèce, travaille avec les compositeurs contemporains, et obtient reconnaissance en tant que ‘créateur’ aussi bien de la part du public que de la critique.
Maquette pour les décors de Mavra (Igor Stravinsky) pour la saison des Ballet Russes 1922 (Compagnie des Ballets et Opéras Russes de Serge Diaghilev, mise en scène de Bronislava Nijinska), Théâtre National de l'Opéra
Les wagnériens seront également heureux de découvrir que tout un chapitre est dédié à l’Opéra en tant qu’outil de propagande de l’État, et de voir comment Rouché va, petit-à-petit, au cours de l’entre deux-guerres, représenter de plus en plus Mozart, fort consensuel, puis Wagner qui, lui, est assimilé au pangermanisme prussien par une partie des français, tout le contraire de ce qu’il était réellement. Car si Wagner divise, tout directeur d’opéra sait qu’il fait pleinement recettes.
Par ailleurs, la mise en valeur d’ouvrages d’artistes des nations alliées aboutira à la création d’Œdipe’ de Georges Enesco.
Mais globalement, la création irrigue le ballet, alors que le désintérêt gagne l’opéra, le premier ayant l’aptitude à réunir, alors que le second est une arme politique.
Marisa Ferrer (Jocaste) et André Pernet (Œdipe) lors de la première d'Œdipe' au Théâtre National de l'Opéra, 1936
La dernière partie de l’ouvrage dédiée à ‘L’épreuve de la seconde guerre mondiale’ est probablement la plus émotionnellement acérée, car elle pose la question à chacun de nous-même sur l’attitude qu’il aurait adopté au cours de la période d’occupation s’il était en responsabilité.
Jouer est la priorité pour Rouché et Lifar, aussi bien au début de la guerre qu’après l’armistice de 1940 et jusqu’à la libération. Le public vient au théâtre, mais les autorités de tutelles allemandes et vichystes suivent ce qu’il se passe à l’Opéra. Berlioz est mis à l’honneur dès la réouverture.
Bien qu'il soit assujetti aux lois antisémites imposées par l'occupant, Rouché conserve autant qu’il le peut les personnels israélites et plaide en faveur des compositeurs et librettistes d’origine juives (Dukas, Szyfer). Les soirées allemandes mettent en valeur les compositeurs contemporains (Pfitzner, Egk) mais elles sont perçues comme un assujettissement aux autorités d’occupation. Survient une situation paradoxales où les Allemands interdisent de jouer Wagner, Mozart, Strauss, Beethoven, au grand dam de Rouché qui sait que ce répertoire est très prisé du public parisien. Il n’hésite pas à négocier pour porter ces compositeurs à l’affiche, mais propose de nombreuses soirées françaises et met également Garnier à disposition de galas de charité.
Après la libération, Rouché doit affronter les procès d’épuration et défend sa politique de maintien de l’activité sous l’occupation. Suspendu le 21 février 1945 et mis à la retraite, il sera réhabilité en 1951.
Portrait de Serge Lifar dans le rôle du Chevalier (‘Le Chevalier et la Damoiselle’). Fondation Lifar, Fonds Serge Lifar - Photo Studio Harcourt, Paris, 1941.
Le cas de Serge Lifar, artiste engagé à défendre la création pour un art, le ballet, favorisé sous l’occupation par les autorités vichystes et allemandes, est étudié en détails, car le danseur et chorégraphe d’origine ukrainien entend bien poursuivre une réforme théâtrale qui s’appuie sur les préceptes défendus par Jacques Rouché. Cette créativité haut en couleur se développe avec la complicité du compositeur Philippe Gaubert et culmine avec ‘Le Chevalier et la Damoiselle’. A nouveau, l'ouvrage montre comment il met en valeur les danseurs et danseuses tout en approfondissant le sens de son art.
Mais il faut aussi se battre pour obtenir les meilleures conditions pour une troupe très engagée physiquement alors que les restrictions sont en vigueur. Si dans les faits la compromission avec l’occupant est soulignée, il n’en est pas moins vrai que la musique et la danse française ont été promues dans un des rares lieux où il était possible de se rassembler.
Cette aventure menée avec une forte conviction artistique dans une période trouble est ainsi récapitulée en conclusion de l’ouvrage de Claire Paolacci qui rappelle que c’est l’autonomie financière de Jacques Rouché qui lui a permis au départ de diriger l’Opéra avec une certaine indépendance vis-à-vis de l’État.
Ce livre est aussi un fascinant témoignage du processus de la création artistique et de sa force malgré les circonstances politiques.
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