Articles avec #onp tag

Publié le 7 Février 2026

Un Bal Masqué (Giuseppe Verdi – Rome, le 17 février 1859)
Répétition générale du 24 janvier 2026 et représentations du 27 janvier, 05 et 17 février 2026
Opéra Bastille

Riccardo Matthew Polenzani
Renato Étienne Dupuis (24 et 27 janvier)
             Ludovic Tézier (05 et 17 février)
Amelia Anna Netrebko (24, 27 janvier, 05 février)
             Angela Meade (17 février)
Ulrica Elizabeth DeShong
Oscar Sara Blanch
Silvano Andres Cascante
Samuel Christian Rodrigue Moungoungou
Tom Blake Denson
Un Giudice Ju In Yoon
Un Serviteur d'Amélia Se-Jin Hwang

Direction musicale Speranza Scappucci
Mise en scène Gilbert Deflo (2007)

Diffusion en direct au cinéma le 08 février 2026 et diffusion ultérieure sur Paris Opera Play, la plateforme de l’Opéra national de Paris

Ce compte rendu sera mis à jour après les représentations avec Ludovic Tézier et Angela Meade.

Le 14 janvier 1858, l’Impératrice Eugénie et l’Empereur Napoléon III échappèrent à un attentat devant l’opéra de la rue Le Peletier, à Paris. L’auteur, Felice Orsini, souhaitait venger l’intervention de l’armée française en Italie qui avait assiégé et pris Rome en juillet 1849, ce qui avait mis fin à la jeune République romaine.

Au même moment, Giuseppe Verdi travaillait à un nouvel opéra pour le Teatro San Carlo de Naples basé sur un drame français d’Eugène Scribe, ‘Gustave III ou Le Bal masqué’, qui avait été créé le 27 février 1833 à la salle Le Peletier sur une musique de Daniel-François-Esprit Auber.

La censure refusant de mettre en scène le meurtre d’un souverain, Verdi proposa son livret au Théâtre Apollo à Rome, mais dut le réviser de façon à déplacer l’action en Amérique et remplacer le Roi Gustave III de Suède par le gouverneur de Boston, Riccardo di Norwich.

Matthew Polenzani (Riccardo) et Anna Netrebko (Amelia)

Matthew Polenzani (Riccardo) et Anna Netrebko (Amelia)

La première d’’Un Ballo in Maschera’ fut un immense succès, le 17 février 1859, mais le compositeur quitta Rome pour San’Agata, sentant que l’insurrection italienne approchait.

Donné pour la première fois à Paris à la salle Ventadour du Théâtre des Italiens, le 13 janvier 1861, puis au Théâtre lyrique le 17 novembre 1869 (l’actuel Théâtre de la Ville), ‘Un Ballo in Maschera’ n’est entré au répertoire du Palais Garnier que le 01 juillet 1951 dans une mise en scène de Carlo Piccinato et avec l’orchestre du Teatro San Carlo de Naples.

Il faudra attendre le 17 novembre 1958 pour qu’il soit interprété par la troupe de l’Opéra sous la direction de Gabriele Santini, dans une production de Margharita Wallmann, avec Régine Crespin en Amélia.

Palais du gouverneur de Boston - scène d'ouverture

Palais du gouverneur de Boston - scène d'ouverture

Depuis le 04 juin 2007, c’est la production de Gilbert Deflo qui s’est installée à l’Opéra Bastille, occasion d’offrir au second tableau une scène vaudou probablement inspirée par la présence d’une importante communauté haïtienne à Boston.

L’atmosphère d’ensemble est plutôt lugubre, mais l’épure néoclassique et sobre du palais du gouverneur et de la salle de bal au sol laqué, dominée par le blanc et le noir et flanquée en arrière scène d’un second orchestre d’accompagnement, ajoute une touche d’élégance bienvenue. C’est d’ailleurs du second balcon que les reflets de scène sur les dalles miroitantes font leur meilleur effet.

La direction d’acteur, elle, dépend surtout de l’inventivité des solistes, et de leur savoir être, la mise en scène évitant toutefois l’écueil de la surcharge vestimentaire.

Elizabeth DeShong (Ulrica)

Elizabeth DeShong (Ulrica)

Si Ludovic Tézier a abordé son premier grand rôle verdien à l’Opéra de Paris en 2007 dans cette production où il incarnait Renato, c’est Étienne Dupuis qui reprend ce grand personnage, lui qui jouait Silvano auprès du baryton marseillais lors de la reprise de 2009.

Le chanteur québécois possède une ligne de chant racée au grain fumé très homogène, avec un métal mordant qu’il sait exhaler de façon démonstrative ce qui ne manque pas d'impressionner la grande salle Bastille. Il en découle que son incarnation noire ne laisse aucune place au moindre sentiment de compassion pour Renato et sa nature retors.

Étienne Dupuis (Renato) et Anna Netrebko (Amelia)

Étienne Dupuis (Renato) et Anna Netrebko (Amelia)

Matthew Polenzani, que le public parisien connaît bien depuis l’ouverture de la saison 2006/2007 quand il chantait le rôle d’Edgardo dans ‘Lucia di Lammermoor’ auprès de Natalie Dessay et Ludovic Tézier, s’est d’abord illustré dans les rôles mozartiens et belcantistes.

Il ne s’est donc pas départi de son affinité avec ces répertoires raffinés, ce qui s’entend à travers ses lignes nobles, très nuancées et d’une clarté légère qui font son charme.

Matthew Polenzani (Riccardo) et Étienne Dupuis (Renato)

Matthew Polenzani (Riccardo) et Étienne Dupuis (Renato)

Cependant, depuis cette période, il a aussi fortement gagné en intensité dramatique. Avec lui, le personnage de Riccardo trouve une expressivité très poignante, le ténor américain ayant une belle façon d’utiliser sa gestuelle pour faire passer les tourments du Comte, une endurance vocale et une italianité qui lui donnent de l’aplomb avec des vibrations qui ajoutent un caractère touchant, même si les modulations du timbre n’ont pas tout à fait les couleurs plus ambrées que l’on pourrait attendre chez Verdi.

Matthew Polenzani (Riccardo) et Sara Blanch (Oscar)

Matthew Polenzani (Riccardo) et Sara Blanch (Oscar)

En Amelia, Anna Netrebko démontre à quelle point elle est une somptueuse personnification des grandes sopranos lyrico-dramatiques verdiennes. S’engageant à sa première apparition avec une noirceur très prononcée mais qui s‘éclaire ensuite avec une puissance qui lui permet d’afficher une présence saisissante, elle offre des variations de nuances renversantes et des filets de voix lumineux qui s’élargissent pour se recentrer ensuite sur son luxueux galbe vocal, dense et sombre. La voix joue ainsi avec l'effet de sidération du temps suspendu et le sentiment de chair.

Anna Netrebko (Amelia)

Anna Netrebko (Amelia)

Pour ses début à l’Opéra national de Paris, la mezzo-soprano américaine Elizabeth DeShong, d’un excellent tempérament scénique, fait très forte impression par la solidité et la célérité de son émission, une tessiture aiguë brillante qui résiste aux expressions les plus sauvages, une unité de couleur avec des graves bien marqués, sans être trop sombres ni trop profonds pour autant, et un jeu vif qui donne l’impression qu’elle est totalement en phase avec la direction incisive de Speranza Scappucci.

Anna Netrebko (Amelia) et Elizabeth DeShong (Ulrica)

Anna Netrebko (Amelia) et Elizabeth DeShong (Ulrica)

Autre artiste à faire ses débuts sur cette même scène, la soprano catalane Sara Blanch fait vivre le personnage d’Oscar avec une très réjouissante fraîcheur, un timbre fruité et une virtuosité habilement maîtrisée qui lui donnent une légèreté fort séduisante.

Sara Blanch (Oscar) et Étienne Dupuis (Renato)

Sara Blanch (Oscar) et Étienne Dupuis (Renato)

Et les seconds rôles sont tous très bien chantés avec un vrai sens de l’harmonie des couleurs, en particulier le duo Samuel et Tom formé par Christian Rodrigue Moungoungou et Blake Denson dont les noirceurs du timbre, plus prononcées pour le second, s'allient très bien, dans leur grand trio martial, à celle plus métallique d'Étienne Dupuis.

En Silvano, Andres Cascante sait également allier solidité et affabilité avec de la prestance.

Blake Denson (Tom), Étienne Dupuis (Renato) et Christian Rodrigue Moungoungou (Samuel)

Blake Denson (Tom), Étienne Dupuis (Renato) et Christian Rodrigue Moungoungou (Samuel)

Dans la fosse d’orchestre, Speranza Scappucci, cheffe principale du Royal Opera House de Londres depuis cette saison, mène le drame avec une tonicité et une impulsivité qui tirent profit des couleurs de l'orchestre de l'Opéra national de Paris, le lustre des cuivres, très travaillé, se fondant aux nappes des cordes avec un sens plastique qui reste souple au fil d'une rythmique acérée.

Dans le feu de l’action, les fulgurances des vents fusent splendidement, et les atmosphères, superbement nuancées dès l’ouverture, sont très bien rendues par l’intensité des vibrations des cordes, la densité sonore et la brillance du tissu orchestral, les effets spectaculaires ayant la vigueur et l’ampleur qui sont la marque des grands opéras.

Sara Blanch, Matthew Polenzani, Anna Netrebko, Speranza Scappucci, Étienne Dupuis et Elizabeth DeShong - Répétition générale

Sara Blanch, Matthew Polenzani, Anna Netrebko, Speranza Scappucci, Étienne Dupuis et Elizabeth DeShong - Répétition générale

Chœur harmonieux qui permet aussi de distinguer les individualités, musique de scène entêtante et bien réglée dans la scène du bal, tout concourt à faire de cette nouvelle réalisation scénique d’’Un Ballo in Maschera’ la meilleure reprise en terme de vitalité, d’équilibre et d’unité musicale.

Sara Blanch, Matthew Polenzani, Alessandro Di Stefano, Speranza Scappucci, Gilbert Deflo, Anna Netrebko, Étienne Dupuis et Elizabeth DeShong

Sara Blanch, Matthew Polenzani, Alessandro Di Stefano, Speranza Scappucci, Gilbert Deflo, Anna Netrebko, Étienne Dupuis et Elizabeth DeShong

Représentation du 05 février 2026

Très attendue, la représentation du 05 février était la première avec Ludovic Tézier, et l'une des deux seules chantées en commun avec Anna Netrebko, ce qui n'a pas manqué de faire affluer tout le Paris lyrique mondain à l'Opéra Bastille, la difficulté à trouver une place en étant la plus visible conséquence.

Ludovic Tézier (Renato) - Un Ballo in Maschera, le 05 février 2026

Ludovic Tézier (Renato) - Un Ballo in Maschera, le 05 février 2026

L'artiste marseillais s'est présenté tel qu'il est aujourd'hui, c'est à dire une incarnation emblématique des grands barytons verdiens de tradition qui suscite immédiatement notre imaginaire en nous ramenant à l'essence d'une expression qui traduise l'identité même du compositeur. Sa voix centrale résonne avec plénitude mais possède aussi un relief qui forge le caractère mature de Renato qui semble pétrir sa violence interne pour qu'elle n'altère pas sa stature et n'engendre aucun emportement excessif.. 

C'est donc une interprétation moins impulsive que celle d'Etienne Dupuis, mais plus menaçante par la noirceur et la puissance qu'elle tient sous contrôle.

Ludovic Tézier (Renato) et Anna Netrebko (Amelia) - Un Ballo in Maschera, le 05 février 2026

Ludovic Tézier (Renato) et Anna Netrebko (Amelia) - Un Ballo in Maschera, le 05 février 2026

Entouré de partenaires avec lesquels il forme une communauté humaine ayant chacun d'excellentes qualités interprétatives, une cheffe d'orchestre, Speranza Scappucci, impulsant une énergie dramatique stimulante, tous assurent l'unité de ce spectacle qui s'inscrit dans l'esprit d'une série de représentations arborant un  très grand effet en salle, ce qui se retrouve dans la concentration et l'enthousiasme des spectateurs proches de chacun d'entre-nous.

Sara Blanch, Matthew Polenzani, Alessandro Di Stefano, Speranza Scappucci, Anna Netrebko, Ludovic Tézier et Elizabeth DeShong à l'issue d'Un Ballo in Maschera, le 05 février 2026.

Sara Blanch, Matthew Polenzani, Alessandro Di Stefano, Speranza Scappucci, Anna Netrebko, Ludovic Tézier et Elizabeth DeShong à l'issue d'Un Ballo in Maschera, le 05 février 2026.

Voir les commentaires

Publié le 25 Janvier 2026

Der Ring des Nibelungen - Siegfried (Richard Wagner – Bayreuth, le 16 août 1876)
Répétition générale du 12 janvier 2026 et représentations du 17 et 25 janvier 2026
Opéra Bastille

Siegfried Andreas Schager
Mime Gerhard Siegel
Der Wanderer Paul Carey Jones (12 janvier)

                       Derek Welton (17 et 25  janvier)
Alberich Brian Mulligan
Fafner Mika Kares
Erda Marie-Nicole Lemieux
Brünnhilde Tamara Wilson
Waldvogel Ilanah Lobel-Torres

Direction Musicale Pablo Heras-Casado
Mise en scène Calixto Bieito (2026)
Nouvelle production

Diffusion sur France Musique le 21 février 2026 à 20h dans l’émission de Judith Chaîne ‘Samedi à l’Opéra’.

Synopsis

Notung
Mime élève Siegfried dans le secret espoir que le jeune homme, un jour, tuera Fafner pour lui procurer l’anneau. Wotan, sous le déguisement du Voyageur, a suivi de près les évènements, sans intervenir lui-même. Grâce à un jeu de questions et de réponses, Mime comprend que seul Siegfried reforgera Notung, l’épée capable de tuer Fafner.

Siegfried et le Dragon
Au lieu de ressouder les tronçons ensemble, Siegfried les brise, les fond et les coule à nouveau, refaisant entièrement Notung. Il tue Fafner. Pénétrant les pensées homicides de Mime, il le tue à son tour. Il prend possession de l’anneau et du heaume magique, ainsi que de tout le trésor de Fafner.
Ayant accidentellement goûté le sang du dragon, Siegfried comprend le chant d’un oiseau qui lui révèle l’existence de la vierge du roc, Brünnhilde, plongée dans son sommeil et entourée de flammes. Siegfried décide d’éveiller la Walkyrie endormie et de la prendre pour épouse.

La lance brisée
De son côté, Wotan tire Erda du sommeil tellurique qu’elle a poursuivi depuis la naissance de Brünnhilde, afin de découvrir s’il existe un moyen d’éviter la fin imminente de son règne. Mais même Erda ne peut l’aider et Wotan s’apprête sans rancœur à céder son pouvoir à son petit-fils qu’il voit approcher. Mais l’attitude de Siegfried est si offensante que Wotan, dans un dernier sursaut de révolte, lui barre le chemin de sa lance. L’épée Notung brise la lance, symbole du pouvoir du dieu.

Le réveil de Brünnhilde
Siegfried, traversant le cercle de feu, gravit le rocher de la Walkyrie où il éveille la vierge guerrière. La joie de Brünnhilde à sa vue est suivie de l’amer regret de n’être plus une inviolable déité, mais une simple mortelle. Elle va toutefois trouver dans les bras de Siegfried de nouvelles et humaines passions. 

Andreas Schager (Siegfried) et Gerhard Siegel (Mime)

Andreas Schager (Siegfried) et Gerhard Siegel (Mime)

Esthétiquement, le troisième volet du ‘Ring’ mis en scène par Calixto Bieito à l’opéra Bastille se démarque de ‘L’Or du Rhin’ et de ‘La Walkyrie’ qui se situaient dans un monde hautement technologique courant vers l’abîme - avec pour conséquence la destruction de tout environnement naturel -, pour revenir à un contexte en apparence proche du livret d’origine, la forêt où Mime a élevé Siegfried.

Gerhard Siegel (Mime) et Andreas Schager (Siegfried)

Gerhard Siegel (Mime) et Andreas Schager (Siegfried)

Toutefois, dans cette forêt, les arbres poussent du haut vers le bas ou horizontalement, ce qui peut être interprété de différentes manières, le chaos du monde engendré par Wotan possiblement, celle plus concevable étant que Siegfried souffre d’une perception déformée du monde qui l’entoure.

La réalisation scénique de ce décor mobile où les arbres peuvent évoluer de manière inhabituelle est complexe et très réussie, aussi bien par les zones d’ombres qu’elle crée que par l’emploi de faisceaux lumineux qui simulent les frémissements des feuillages.

Brian Mulligan (Alberich)

Brian Mulligan (Alberich)

La dramaturgie comporte une multitude de petits écarts et d’ajouts dans l’utilisation des objets symboliques qui altèrent le sens d’origine de l’histoire. Ainsi, voit-on d’emblée le Wanderer reconstituer sa lance, ou bien Siegfried utiliser n’importe comment Notung et se cogner la tête au moment où résonne la musique de la forge de l’épée, ce qui donne l’impression d’un monde qui se reconstruit alors que la confusion règne dans la tête du héros.

Apparaissent des humanoïdes aux visages informes, dont l’un donnera naissance à un être, au second acte, avec l’aide d’Alberich, avant que Siegfried n'évoque la mère qu’il n’a pas connu.

Andreas Schager (Siegfried) et Mika Kares (Fafner)

Andreas Schager (Siegfried) et Mika Kares (Fafner)

On retrouve cet art visuel spectaculaire lors de la rencontre avec Fafner qui est présenté sous la forme d’un masque surdimensionné et manipulable rétroéclairé par un cône de lumière qui, traversant ses yeux et sa bouche, diffracte ses rayons vers la salle. Mais la transformation du dragon en étrange personnage portant un masque de lapin ne fait que conforter l’impression que cette séquence se déroule dans l’espace mental de Siegfried.

Andreas Schager (Siegfried) et Mika Kares (Fafner)

Andreas Schager (Siegfried) et Mika Kares (Fafner)

En revanche, le chemin initiatique que prend le héros en se recouvrant du sang de sa victime après avoir retiré l’anneau de ses entrailles, pour ensuite marcher vers le rocher de Brünnhilde, devenu un immense glaçon d’une blancheur éclatante en suspens sur un fond obscur, et dont la paroi évoque également l’hymen de la Walkyrie que le jeune homme s’évertue à déchirer, aboutit à rendre un sentiment de traversée du temps depuis l’ancien monde du Walhalla, et aussi à donner une image de la découverte de l’amour très attachante.

Andreas Schager (Siegfried)

Andreas Schager (Siegfried)

Notung se découvre un nouveau rôle, et il suffit que Brünnhilde s’en saisisse pour la pointer sur le torse de son libérateur, après que ce dernier ait réchauffé et réconforté tendrement sa nouvelle compagne, pour comprendre dans quelle position de faiblesse se retrouve Siegfried qui éprouve dorénavant la folie de la vulnérabilité. L'image renvoie également à la rencontre entre Tristan et Isolde en Irlande, après la mort du Morholt.

Andreas Schager (Siegfried) et Tamara Wilson (Brünnhilde)

Andreas Schager (Siegfried) et Tamara Wilson (Brünnhilde)

Et bien évidemment, l’heldentenor autrichien Andreas Schager, qui fut nommé 'Österreichischer Kammersänger' à l’issue d’une représentation de ‘La Walkyrie’ à l’opéra de Vienne en juin 2025, est un soliste atypique qui s’engage au-delà de l’imaginable dans la caractérisation de ses personnages, avec un enthousiasme extatique absolument ahurissant.

En très grande forme et avec un éclat vocal saillant et un timbre d’une splendide chaleur virile, Andreas Schager impose une présence d’adulte adolescent qui va probablement au-delà du jeu imaginé par Calixto Bieito, ce qui donne un coup de sang fougueux supplémentaire à cette mise en scène taillée à coups de burin.

Andreas Schager (Siegfried) et Tamara Wilson (Brünnhilde)

Andreas Schager (Siegfried) et Tamara Wilson (Brünnhilde)

Gerhard Siegel, très investi dans son rôle de Mime affairiste, limite mafieux, chante avec acuité et aussi un certain moelleux qui le départit d’autres interprétations du nain plus sarcastiques, et Brian Mulligan a ce visage un peu sauvage et un métal dans la voix qui façonnent un Alberich traversé à la fois de monstruosité et d’humanité mal dans sa peau qu’il fait vivre de manière quasiment hallucinée.

Tamara Wilson (Brünnhilde)

Tamara Wilson (Brünnhilde)

Autre artiste au chant acéré, Tamara Wilson, Brünnhilde d’airain, fait entendre des inflexions attendrissantes qui se mêlent à son art de fuser des lignes vocales d’un brillant de glace et d’une véritable pureté d’expression qui en font sa force. Et il faut dire aussi qu’elle sait jouer de son corps, surtout qu’un partenaire tel Andreas Schager ne peut qu’insuffler une volonté de théâtraliser à la hauteur de son naturel excessif.

Marie-Nicole Lemieux (Erda)

Marie-Nicole Lemieux (Erda)

Fortement désacralisée par la mise en scène qui montre le désintérêt de Siegfried pour le pouvoir et qui lui cèdera l’anneau, Erda devient un symbole désuet de l’asservissement conventionnel par le mariage, et Marie-Nicole Lemieux la dépeint de ses couleurs baroques faites d’une complexité d’agrégats allant des noirceurs rauques à une clarté ocrée qui signent sur le plan vocal un portrait sévère mais humain de la divinité du savoir. Par ailleurs, Mika Kares, dont la voix est sensiblement atténuée par le dispositif scénique, aura fait vivre en Fafner un étrange sentiment de douce mélancolie au moment de sa mort.

Derek Welton (Der Wanderer)

Derek Welton (Der Wanderer)

Quant au traitement du personnage du Wanderer, il vise principalement à en faire un dieu jouant ses dernières cartes mais sans grande efficacité, et si Derek Welton creuse un puits de noirceur, tout en gagnant en relief au second acte, il faut signaler la découverte de Paul Carey Jones, chanteur Gallois familier du Longborough Festival Opera donné chaque été dans le centre de l’Angleterre, qui a incarné un Wotan d’une grande clarté de caractérisation lors de la dernière répétition et de l’avant-première jeunes, démontrant une excellente et probante appropriation de son personnage qui mérite d’être mieux connue.

Enfin, Ilanah Lobel-Torres met joliment en valeur l’oiseau, même si la mise en scène la laisse totalement en coulisses, hormis lors de son envol dans les cintres.

Paul Carey Jones (Der Wanderer) - pré-générale du 12 janvier 2026

Paul Carey Jones (Der Wanderer) - pré-générale du 12 janvier 2026

Enthousiaste, Pablo Heras-Casado trouve en ‘Siegfried’ une inspiration immédiate qui se manifeste par une direction très claire et excitante qui montre l’orchestre de l’Opéra de Paris sous son meilleur jour et qui, dès le premier acte, entraîne les solistes dans un jeu théâtral tendu et une belle coloration rutilante et affinée qui de plus gagne en excellence plastique pour atteindre un tranchant et un allant dramatiques qui ne faiblissent jamais, avec des effets souvent fort impressifs. 

Le meilleur de Wagner, c’est indubitablement à l’Opéra de Paris en ce début d'année 2026!

Andreas Schager

Andreas Schager

Derek Welton, Tamara Wilson, Pablo Heras-Casado, Andreas Schager et Marie-Nicole Lemieux

Derek Welton, Tamara Wilson, Pablo Heras-Casado, Andreas Schager et Marie-Nicole Lemieux

Voir les commentaires

Publié le 10 Décembre 2025

Tosca (Giacomo Puccini – Rome, le 14 janvier 1900)
D’après le drame de Victorien Sardou ‘La Tosca’ (1887)
Représentation du 08 décembre 2025
Opéra Bastille

Floria Tosca Saioa Hernández
Mario Cavaradossi Jonas Kaufmann
Il Barone Scarpia Ludovic Tézier
Cesare Angelotti Amin Ahangaran
Spoletta Carlo Bossi
Il Sagrestano André Heyboer
Sciarrone Florent Mbia
Un carceriere Bernard Arrieta
Un berger Aloys Bardelot-Sibold (Maîtrise de Paris du CRR de Paris)
Direction musicale Oksana Lyniv
Mise en scène Pierre Audi (2014)

Une semaine après les premières représentations de ‘Tosca’ marquées par la présence d’un Roberto Alagna en très grande forme (Tosca - Alagna Hernández Markov Lyniv Audi à l'Opéra de Paris Bastille), la distribution connaît une première évolution pour trois représentations avec le retour sur scène de Jonas Kaufmann et de Ludovic Tézier, deux artistes dont la complicité s’est à plusieurs reprises manifestée à la scène lors de représentations communes.

Saioa Hernández (Floria Tosca) et Ludovic Tézier (Il Barone Scarpia)

Saioa Hernández (Floria Tosca) et Ludovic Tézier (Il Barone Scarpia)

Et si Ludovic Tézier était présent dès la première de la production de Pierre Audi donnée en octobre 2014,  le baryton marseillais fréquente cependant l’opéra Bastille depuis mai 1999 où il incarnait Schaunard dans ‘La Bohème’

Depuis, il a interprété sur la scène lyrique nationale pas moins de 21 rôles dans 19 opéras, principalement de Verdi et Puccini, mais aussi le Prince Eletski de ‘La Dame de Pique’ et le rôle titre d’‘Eugène Onéguine’, Albert et le rôle titre de ‘Werther’ (en alternance au cours de la même série en mars 2009), et plus récemment le rôle titre d’’Hamlet’ d’Ambroise Thomas.

Il aborde ce soir sa 275e représentation à l’Opéra national de Paris en 26 ans, sans avoir été absent plus de 2 ans d’affilée – il est même invité tous les ans depuis 2016 -, c’est dire à quel point il est devenu le chanteur emblématique de l’institution parisienne depuis le début du XXIe siècle.

Ludovic Tézier (Il Barone Scarpia)

Ludovic Tézier (Il Barone Scarpia)

Très impressionnant dès son apparition en surplomb de la grande et massive croix plaquée au sol dans la production de Pierre Audi, Ludovic Tézier imprime d’emblée un regard glaçant sur le personnage de Scarpia avec une capacité de projection, de clarté et de caractérisation vocale, acérée et insinuante, qui saisissent immédiatement l’audience. 

Toutes ces qualités se développent par la suite dans les appartements du palais Farnese lors de sa confrontation avec Tosca où son expérience acquise auprès de metteurs en scène rodés à l’expression théâtrale, tels Krzysztof Warlikowski (‘Don Carlos’, Bastille 2017), Calixto Bieito (‘Simon Boccanegra’, Bastille 2018) ou bien Kirill Serebrennikov (‘Parsifal’, Vienne 2021), façonne le chef de la police de Rome en homme de pouvoir très assuré et machiavéliquement joueur avec sa victime. 

Saioa Hernández (Floria Tosca)

Saioa Hernández (Floria Tosca)

Saioa Hernández n’a pas le choix et doit aussi imposer une Tosca opulente d’une forte présence en s’appuyant sur une tessiture aiguë puissante et souple aux sensations feutrées, avec toujours des couleurs très torturées dans les graves.

L’opposition est à la hauteur et tout aussi violemment théâtrale, mais sans pathos, si bien que Jonas Kaufmann, avec un jeu qui fait de Mario un homme qui extériorise beaucoup ses sentiments de façon frénétique, sans afficher le moindre orgueil de posture, attire l'attention, par effet miroir, sur les propos de ses partenaires.

Jonas Kaufmann (Mario Cavaradossi)

Jonas Kaufmann (Mario Cavaradossi)

Il dépeint un portrait assez jeune et un peu immature du peintre révolutionnaire, avec ce chant sombre viscéralement projeté qu’on lui connaît bien, et si l’on entend de ci de là de furtives imprécisions, il est au rendez-vous dans les grands moments. Personne n’oubliera probablement l’extraordinaire interprétation d’’E lucevan les stelle’ où, soudainement, surgit un Jonas Kaufmann d’une noirceur dramatique à couper le souffle, plus shakespearien que puccinien, la dimension tragique avalant l’audience entière qui lui retournera une ovation à le tenir immuablement à terre.

Jonas Kaufmann (Mario Cavaradossi) et Bernard Arrieta (Un carceriere)

Jonas Kaufmann (Mario Cavaradossi) et Bernard Arrieta (Un carceriere)

Entourées d’excellents comprimari, ces trois bêtes de scène bénéficient également de la direction inspirée d’Oksana Lyniv, intense et attachée à décrire un climat subtilement noir qui entrelace des motifs en en dessinant les lignes avec un sens mélodique et du contraste d’une ombreuse magnificence. 

Ludovic Tézier, Saioa Hernández et Jonas Kaufmann

Ludovic Tézier, Saioa Hernández et Jonas Kaufmann

Le dramatisme impressif qui en ressort emporte ainsi les solistes dans une densité théâtrale sans relâche avec une impression de beauté qui transcende la férocité de cette histoire, ce qui a de quoi laisser chaque spectateur empli d'admiration par la force d’un engagement humain totalement accompli.

Florent Mbia, Amin Ahangaran, Ludovic Tézier, Oksana Lyniv, Saioa Hernández et Jonas Kaufmann

Florent Mbia, Amin Ahangaran, Ludovic Tézier, Oksana Lyniv, Saioa Hernández et Jonas Kaufmann

Voir les commentaires

Publié le 23 Novembre 2025

Tosca (Giacomo Puccini – Rome, le 14 janvier 1900)
D’après le drame de Victorien Sardou ‘La Tosca’ (1887)
Répétition générale du 20 novembre 2025
Opéra Bastille

Floria Tosca Saioa Hernández
Mario Cavadarossi Roberto Alagna
Il Barone Scarpia Alexey Markov
Cesare Angelotti Amin Ahangaran
Spoletta Carlo Bossi
Il Sagrestano André Heyboer
Sciarrone Florent Mbia
Un carceriere Bernard Arrieta
Un berger Aloys Bardelot-Sibold (Maîtrise de Paris du CRR de Paris)

Direction musicale Oksana Lyniv
Mise en scène Pierre Audi (2014)

 

Aussi incroyable que cela puisse paraître, Roberto Alagna n’avait jamais abordé le rôle de Mario, même en remplacement, sur la scène de l’opéra Bastille où il fit ses débuts il y a 30 ans, le 26 janvier 1995, dans le rôle d’Edgardo di Ravenswood de ‘Lucia di Lammermoor’.

Roberto Alagna (Mario Cavadarossi) et Saioa Hernández (Floria Tosca)

Roberto Alagna (Mario Cavadarossi) et Saioa Hernández (Floria Tosca)

Depuis, le public de l’Opéra national de Paris a pu l’entendre dans les premiers rôles de ‘La Bohème’ (il remplaça mémorablement Marcelo Alvarez pour la première de la reprise d’octobre 2003), ‘Il Trovatore’, ‘Manon’, ‘Francesca da Rimini’, ‘Faust’, ‘Werther’, ‘Le Cid’, ‘Le Roi Arthus’, ‘L’Elisir d’Amore’, ‘Carmen’, ‘La Traviata’, ‘Don Carlo’ et ‘Otello’ malgré deux absences prolongées sur la période 1996-2000, puis sur la période 2005-2010.

Il aurait du chanter Mario à Bastille en Mai 2021 avec son épouse Aleksandra Kurzak, mais la situation sanitaire mondiale en décida autrement. Il laisse cependant un témoignage cinématographique inoubliable dans la version filmée de ‘Tosca’ en 2001, sous la direction de Benoît Jacquot, auprès de Ruggero Raimondi et Angela Gheorghiu.

Roberto Alagna (Mario Cavadarossi)

Roberto Alagna (Mario Cavadarossi)

Le dimanche 23 novembre 2025, il aborde donc son 15e premier rôle et sa 115e représentation sur la scène de l’institution nationale, et dès la dernière répétition il a offert une puissance de rayonnement fabuleuse lors de son premier air d’extase ‘Recondita armonia’, son timbre boisé se pliant à une conduite du souffle large et homogène avec une endurance et une précision d’élocution absolument splendides.

Et comme le public ressent une générosité qui lui semble directement destinée, le retour en salle ne se fera pas attendre face à une telle vaillance qui défie le temps.

Saioa Hernández (Floria Tosca)

Saioa Hernández (Floria Tosca)

Incarnant un Mario très mûr, son jeu est beaucoup plus impliqué dans la réflexion et la retenue de ses impulsivités naturelles, ce qui donne l’impression que son personnage sait d’emblée quelle sera l’issue de sa confrontation avec Scarpia, alors que la Tosca de sa partenaire, Saioa Hernández, solide et fort à l’aise dans la tenue de souffle de toute la partie aiguë du rôle, est beaucoup engagée dans un jeu nerveux avec un timbre qui, dans le médium, exprime des sentiments très névrosés.

Le ténor français fait par ailleurs entendre un magnifique allégement du chant dans ‘E lucevan le stelle’ d’une poésie crépusculaire fort sensible avant les retrouvailles avec Tosca et la scène d’exécution.

Alexey Markov (Il Barone Scarpia)

Alexey Markov (Il Barone Scarpia)

Présent lors de la dernière reprise en septembre 2022, à l’instar de Saioa Hernández, le baryton russe Alexey Markov affiche une excellente droiture qui départit de toute caricature le personnage de Scarpia. Il lui donne même quelque chose d’un peu insaisissable, mélange de fermeté mais aussi de noblesse à la limite de la séduction au point que son assassinat peut susciter la compassion, d’autant plus que Saioa Hernández décrit une femme que l’on sent prête à tuer dès les premières scènes. Le final du second acte conserve en tout cas toute sa force dramatique.

Alexey Markov (Il Barone Scarpia) et Roberto Alagna (Mario Cavadarossi)

Alexey Markov (Il Barone Scarpia) et Roberto Alagna (Mario Cavadarossi)

Les seconds rôles sont par ailleurs tous très bien tenus, le sobre Cesare Angelotti d’Amin Ahangaran, le Spoletta de Carlo Bossi, dont la franchise sarcastique du timbre se distingue toujours clairement, ou bien la probité très bien maîtrisée de Florent Mbia en Sciarrone.

Roberto Alagna (Mario Cavadarossi)

Roberto Alagna (Mario Cavadarossi)

A la direction musicale, la cheffe d’orchestre ukrainienne Oksana Lyniv, qui dirige au festival de Bayreuth ‘Le Vaisseau fantôme’ depuis 2021 dans la production de Dmitri Tcherniakov, embarque l’orchestre dans un ouvrage qu’elle a abordé pour la première fois en 2019 au Deutsche Oper Berlin, en soignant la souplesse des drapés, l’attention aux solistes, tout en ayant une tendance à favoriser la prégnance des cuivres. Sans être exacerbé, le rythme théâtral est bien tenu, et Oksana Lyniv fait entendre l’ouverture du 3e acte, passage lent qui prépare le public à l’air ‘ E lucevan le stelle’, en mettant en exergue des résonances de percussions qui donnent un effet majestueusement froid et fantastique, ce qui confirme cette volonté de ne pas trop verser dans le mélodrame.

S'y ajoute un chœur bien préparé et d'un grand éclat qui achève de donner une forte présence à toutes les composantes musicales de cette reprise qui va afficher complet pour cet hiver.

Tosca - Acte III (Mise en scène Pierre Audi)

Tosca - Acte III (Mise en scène Pierre Audi)

Toutes les représentations jusqu'à la fin de l'année sont rendues en hommage à Pierre Audi disparu brutalement au mois de mai 2025. Les images les plus saisissantes de cette mise en scène, qui en est à sa 70e représentation depuis 2014, résident dans l’utilisation d’une croix massive qui devient de plus en plus oppressante au second acte en dominant la scène sous des lueurs rouge-sang ou d’un éclat d’argent, et dans la symbolique du suicide de Tosca par un faux baisser de rideau qui révèle la cantatrice marchant vers un mystérieuse soleil glacial.

Alexey Markov, Saioa Hernández et Roberto Alagna - Répétition générale

Alexey Markov, Saioa Hernández et Roberto Alagna - Répétition générale

Voir les commentaires

Publié le 13 Novembre 2025

Der Ring des Nibelungen - Die Walküre (Richard Wagner – Munich, le 26 juin 1870)
Répétition générale du 05 novembre 2025 et représentations du 11 et 30 novembre 2025
Opéra Bastille

Siegmund Stanislas de Barbeyrac
Sieglinde Elza van den Heever
Brünnhilde Tamara Wilson
Wotan Christopher Maltman
Hunding Günther Groissböck
Fricka Ève-Maud Hubeaux
Gerhilde Louise Foor
Ortlinde Laura Wilde
Waltraute Marie-Andrée Bouchard-Lesieur
Schwertleite Katherina Magiera
Helmwige Jessica Faselt
Siegrune Ida Aldrian
Grimgerde Marvic Monreal
Rossweisse Marie-Luise Dreßen

Direction Musicale Pablo Heras-Casado
Mise en scène Calixto Bieito (2025)
Nouvelle production

Diffusion sur France Musique le 24 janvier 2026 à 20h dans l’émission de Judith Chaîne ‘Samedi à l’Opéra’.

Synopsis

Siegmund
Pour se protéger du pouvoir de l’anneau qui lui échappe dorénavant, Wotan prend deux mesures : avec l’aide des neufs Walkyries – la plus aimée est Brünnhilde qu’il eut d’Erda – il réunit dans le Walhalla une armée de guerriers pour le défendre; en même temps, il se met en quête d’un héros libre de toute dépendance envers lui et son engagement rompu. Il croit l’avoir trouvé en Siegmund, le fils que, sous le nom de Wälse, il eut d’une simple mortelle et auquel il donna l’épée magique Notung.

Fricka, gardienne de la morale
Mais Siegmund et Sieglinde, sa sœur jumelle, s’aiment d’un amour incestueux. Fricka, femme de Wotan et gardienne de la sainteté du mariage, demande la mort de Siegmund, ajoutant qu’il ne saurait être le héros désiré par Wotan puisque le dieu le protège. Wotan, faisant taire ses sentiments, décide la mort de Siegmund.

La désobéissance de Brünnhilde
Brünnhilde, prise de compassion pour les jumeaux amants, cherche vainement à sauver Siegmund. Pour la punir de sa désobéissance, Wotan la condamne à être enchaînée en haut du roc des Walkyries, entourée de flammes par le dieu Loge et plongée dans un profond sommeil dont seul un héros, sur lequel Wotan n’a aucun pouvoir, saura l’éveiller.

La naissance de Siegfried
Mais Brünnhilde a pu du moins protéger Sieglinde. Elle lui remet les tronçons de l’épée Notung brisée par la lance de Wotan et prédit que Sieglinde donnera naissance « au plus noble héros du monde ». Sieglinde, errant dans la forêt, se réfugie dans la cave de Mime, le forgeron, et là donne le jour à un fils, qu’elle nomme Siegfried ; avant de mourir, elle le confie à Mime avec les fragments de Notung.

Stanislas de Barbeyrac (Siegmund) et Elza van den Heever (Sieglinde)

Stanislas de Barbeyrac (Siegmund) et Elza van den Heever (Sieglinde)

A l’approche du 150e anniversaire du Festival de Bayreuth, les Ring fleurissent partout dans le monde, certains cycles étant même déjà achevés tels ceux de Géza M. Tóth à Budapest, Andreas Homoki à Zurich, Chen Shi-Zheng à Brisbane, Stefan Herheim au Deutsche Oper, Dmitri Tcherniakov au Staatsoper de Berlin, Romeo Castelluci / Pierre Audi à la Monnaie de Bruxelles, Plamen Kartaloff à Sofia, Brigitte Fassbaender à Erl ou bien Benedikt von Peter à Bâle.

D’autres sont en cours de réalisation sur plusieurs saisons, David McVicar à la Scala de Milan, Barrie Kosky au Royal Opera House de Londres, Tobias Kratzer à Munich, et d’autres vont débuter prochainement tels ceux de Kirill Serebrennikov à Salzburg, Markus Lobbes à Bayreuth en 2026 (suivi de Vasily Barkhatov en 2028), Tatjana Gürbaca à Oslo et Yuval Sharon à New-York.

Le mystère plane en revanche sur le metteur en scène du prochain ‘Ring’ de l’opéra de Vienne.

La Walkyrie (Wilson van den Heever Hubeaux Maltman de Barbeyrac Heras-Casado Bieito) Opéra Paris

La charge dramaturgique et politique est si importante dans cette saga monumentale qu’elle permet une diversité de lectures qui partent d’un narratif mythologique très proche de la trame initiale jusqu’à la mise en perspective de thèmes plus contemporains sur la course au pouvoir et le désir de possession.

Et avec Calixto Bieito à la mise en scène, nous savons qu’il s’agit souvent de montrer comment une œuvre porte en elle quelque chose de visionnaire qui se retrouve dans la réalité d’aujourd’hui, démarche qui déconcertera toujours un peu le spectateur qui attend de l’opéra qu’il le sorte du monde réel forcément décevant.

Très attendue après un prologue qui plaçait les technologies de l’information au centre de l’enjeu de pouvoir, cette première journée du Ring s’inscrit dans la continuité de ‘L’Or du Rhin’, ce qui n’est pas toujours le cas dans certaines productions qui le traitent comme un volet un peu à part.

Tout au long des trois actes, le décor repose, dans cette production, sur une immense structure verticale et frontale dressée à l’avant scène qui comprend plusieurs pièces qui vont se révéler au cours du développement de l’histoire, des projections vidéos temps réel ou préenregistrées s’y incrustant de façon très impressive.

Elza van den Heever (Sieglinde) et Stanislas de Barbeyrac (Siegmund)

Elza van den Heever (Sieglinde) et Stanislas de Barbeyrac (Siegmund)

Le metteur en scène décrit d’abord un monde qui a totalement détruit l’environnement naturel terrestre ou il vit et où l’air est devenu irrespirable. Siegmund fuit à travers une ville détruite et arrive à la demeure de Hunding démolie par les bombardements. 

Seul un arbre bien frêle survit au milieu de la pièce principale, au lieu du tronc d’un chêne puissant, et le jeune fuyard surgit équipé d’un masque à gaz, alors que Sieglinde, femme asservie, l’accueille sur la défensive et armée, attitude dictée par le temps de guerre.

Des caméras de surveillance sont disposées à plusieurs endroits, et l’action est resserrée dans une alcôve au milieu d’un décorum de jeux d’ombres d’un vert-jaune maladif dans la tonalité de la forêt où l’action se déroule.

Günther Groissböck (Hunding)

Günther Groissböck (Hunding)

Il aura fallu attendre 70 ans depuis le dernier Siegmund français d’envergure internationale, Charles Fronval, qui l'interpréta jusqu’en 1956 dans sa langue natale sur les planches du Palais Garnier auprès de Régine Crespin, pour qu’émerge en la personne de Stanislas de Barbeyrac un chanteur français capable d’appréhender ce personnage wagnérien à la fois héroïque et sensible avec une plénitude fascinante. 

Incarnation virile et chaleureuse, timbre mur et ombré qui rend justice à un héros incarnant la jeunesse avec une profondeur fort touchante, Stanislas de Barbeyrac est d’une splendide expressivité, variant intonations, noirceurs bien marquées ou bien exclamations plus feutrées avec une belle longueur de souffle, le jeu d’acteur que lui prodigue Calixto Bieito lui donnant de plus une densité passionnante et aussi un charme formidable.

Puissante avec une impressionnante contenance dans les aigus, mais toujours dotée d’un métal très clair, Elza van den Heever est amenée à arborer un jeu fortement plaintif, la souffrance physique de Sieglinde prenant le dessus sur l’expressivité d’angoisses plus existentielles, et il est sans doute un peu dommage que le metteur en scène ait privilégié un rapport très brut à Siegmund, fort crédible par ailleurs, plutôt qu'une relation plus mystérieuse et interrogative.

Tamara Wilson (Brünnhilde) et Stanislas de Barbeyrac (Siegmund)

Tamara Wilson (Brünnhilde) et Stanislas de Barbeyrac (Siegmund)

Ce premier acte est aussi l’occasion d’apprécier l’assurance très bien tenue de Günther Groissböck, Hunding déjà présent sur cette scène en 2013, certes contenu à un rôle peu flatteur, sorte d’officier du pouvoir aux relents fascistes, mais qui fait entendre une ligne soignée avec des noirceurs acérées.

La direction musicale de Pablo Heras-Casado est d’emblée prégnante avec un allant fluide qui préserve beaucoup d’intimité aux premières scènes aux couleurs délicates, la rondeur des cordes sombres vibrant d’un son plein et somptueux, et les cuivres brillant d’un éclat d’or avec toutefois une certaine réserve.

Certains wagnériens pourraient préférer plus de fauvisme et de traits violents, mais il en découle une restitution de la musique de Wagner très lumineuse et plastique qui prend à contre-pied les clichés que l’on pourrait lui associer. Un univers poétique s’épanouit en conséquence, en opposition avec la rudesse de la vie qui est présentée sur scène.

D’ailleurs, à leur retour en fosse après le premier entracte, le chef d’orchestre et les musiciens de l’Opéra de Paris sont accueillis par une ovation d’une intensité phénoménale et peu habituelle.

Christopher Maltman (Wotan) et Ève-Maud Hubeaux (Fricka)

Christopher Maltman (Wotan) et Ève-Maud Hubeaux (Fricka)

Le second acte commence par la traque de Siegmund et Sieglinde représentée sous le prisme d’un viseur infrarouge montrant deux chiens-loups aux mâchoires puissantes et des chasseurs qui poursuivent des animaux sauvages, cerf et sanglier, mais aussi le couple de frère et sœur, ce qui renvoie inévitablement une image de l’homme s’en prenant à la nature; l'angle technologique choisi par Calixto Bieito dans ‘L’Or du Rhin’ se renforce ainsi par la suite.

Wotan apparaît tel le maître d’un centre concentrant de multiples liaisons de données qui lui permettent de dominer le monde tout en captant le maximum d’informations. 

Remplaçant Iain Paterson temporairement souffrant, Christopher Maltman, le Wotan du ‘Ring’ du Royal Opera House de Londres, s’impose par sa puissance autoritaire et ses assombrissements de timbre d’une impressionnante éloquence sans jamais altérer sa tessiture, avec des attitudes corporelles solidement expressives qui lui donnent beaucoup de véracité, une ampleur qui paraît très aisée.

Le moment où Wotan renonce à protéger Siegmund sous la pression de sa femme le voit détruire son propre système de domination alors que des relents suicidaires le traversent de toutes parts.

Tamara Wilson (Brünnhilde) et Christopher Maltman (Wotan)

Tamara Wilson (Brünnhilde) et Christopher Maltman (Wotan)

Le traitement initial de Brünnhilde en enfant immature jouant avec un cheval bâton apporte cependant une touche d’humour qui accentue le grotesque de ses Hoiotoho!, mais en partant de cette attitude loufoque, le metteur en scène montre comment le rapport entre Wotan et sa fille va s’inverser, cette dernière d’abord chahutée prenant le dessus au point de menacer physiquement son père, ce qui va avoir pour effet de très bien mettre en valeur le jeu de Tamara Wilson et lui donner une contenance attachante.

Mélange de malléabilité et d’incisivité au métal d’argent, la soprano américaine incarne une Walkyrie audacieuse au chant vif et épuré tout en restant très humaine et accessible, ce qui est renforcé par la mise en scène également.

Dans ce même acte, Ève-Maud Hubeaux est une fascinante Fricka, jeune et sensuelle, présentée en femme allemande nazie avec le symbole de la Frauenwerk tatoué sur sa poitrine, façon pour le metteur en scène de montrer comment des femmes conservatrices, ce qu’est la femme de Wotan, avaient pu se rallier au pire des régimes sous le IIIe Reich.

La mezzo soprano française a une façon d’être et de chanter fort charismatique avec un franc déploiement vocal qui mélange féminité et troublante sauvagerie à admirer sans broncher.

Ève-Maud Hubeaux (Fricka)

Ève-Maud Hubeaux (Fricka)

Au fur et à mesure de cet acte, le décor s’illumine sur plusieurs étages avec une complexité de jeux d’ombres et de lumières sidérants, et lorsque réapparaît le couple de jumeaux,  Elza van den Heever ne semble plus qu’incarner une Sieglinde souffrant le martyre à l’approche de la naissance de Siegfried. Elle lance ses appels de douleurs hors d’elle même avec tout ce qu’elle a dans le corps, alors que Stanislas de Barbeyrac continue à être tout aussi vigoureusement enflammé.

Wotan le tuera pourtant de sa propre main – brisant encore plus ses propres lois et son propre système -, malgré un geste affectif d’enlacement de la part de son fils qui ne le touchera pas.

Chevauchée des Walkyries

Chevauchée des Walkyries

Calixto Bieito interpelle ensuite directement l’assistance lors de l’ouverture du 3e acte qu’il déclenche sous des projecteurs tournés vers la salle alors qu’une vidéo numérique défile au dessus de spectateurs aux cerveaux altérés par des implants numériques. La chevauchée des Walkyries devient le vecteur d’une angoisse personnelle vis à vis d’un monde qui perdrait toute son humanité en se laissant envahir par le progrès technologique – un petit robot à quatre pattes viendra narguer l’auditoire -, alors que des images de guerres et de tirs de missiles se mêlent à toutes sortes de références à la société de consommation pour aboutir à une perte de sens totale.

Les Walkyries ne sont plus que des soldats drones au yeux numériques verts jetant les corps de civils de tous les côtés, image inévitablement empruntée au conflit en cours en Ukraine, mais dont le public français bien loti pourrait se sentir éloigné.

Tout au long de cet acte, Pablo Heras-Casado maintient un sens précis du discours et de la respiration musicale avec les chanteurs en privilégiant une gradation progressive de l'intensité orchestrale, ce qui vaut de très beaux effets dramatiques semblant émerger d’une trame continuellement vivante. 

Christopher Maltman (Wotan)

Christopher Maltman (Wotan)

Les huit sœurs de Brünnhilde, dispersées partout en hauteur, chantent à en donner le tournis, puis viennent protéger la Walkyrie de la fureur de Wotan qui se révélera finalement bien trop désaxé.

Le décor s’ouvre et découvre un univers urbain défiguré prêt à s’embraser, mais Calixto Bieito préfère sacrifier l’émotion des adieux d’un père à sa fille pour montrer le non sens d’un acte qui consiste à brûler ce qu’il reste de l’humanité que symbolise Brünnhilde elle-même, quelques dérisoires masques à gaz dispersés au sol restant insuffisants à sauver ne seraient-ce les spectateurs présents ce soir alors que la fumée envahit le parterre. 

Stanislas de Barbeyrac, Elza van den Heever, Tamara Wilson, Christopher Maltman, Ève-Maud Hubeaux, Günther Groissböck et Marie-Andrée Bouchard-Lesieur

Stanislas de Barbeyrac, Elza van den Heever, Tamara Wilson, Christopher Maltman, Ève-Maud Hubeaux, Günther Groissböck et Marie-Andrée Bouchard-Lesieur

Avec cette vision pessimiste et sarcastique, Calixto Bieito réussit à donner un élan à son travail, à l’inscrire dans une problématique qui bouleverse aujourd’hui les repères de notre société, et, de surcroît, extrait de chaque chanteur un jeu qui les transcende et les porte à leur meilleur.

Cela donne beaucoup d’intérêt à l’attente des deux prochains volets, d’autant plus que Pablo Heras-Casado semble lui aussi avoir trouvé une unité musicale plus apaisée dans son rapport à ce chef-d’œuvre incontournable. Alors vivement l’hiver prochain pour découvrir quelle place va trouver Siegfried dans ce monde en perdition!

Stanislas de Barbeyrac, Elza van den Heever, Tamara Wilson, Pablo Heras-Casado, Christopher Maltman, Ève-Maud Hubeaux et Günther Groissböck

Stanislas de Barbeyrac, Elza van den Heever, Tamara Wilson, Pablo Heras-Casado, Christopher Maltman, Ève-Maud Hubeaux et Günther Groissböck

Dernière représentation du 30 novembre 2025

Ce dimanche après-midi là, Pablo Heras-Casado réussit une impressionnante fusion entre l'éruptivité orchestrale et l'expressivité des chanteurs tout en déliant une magnifique clarté pulsée au tissu musical. Avec un tel engagement des musiciens jouant aussi bien le jeu du dramatisme tranchant que celui d'une poétique vibrante, les solistes semblent encore plus enclin à donner le maximum d'eux-mêmes ce qui va engendrer une inévitable ovation survoltée au rideau final.

Elza van den Heever, Stanislas de Barbeyrac, Tamara Wilson, Pablo Heras-Casado et Christopher Maltman, le 30 novembre 2025

Elza van den Heever, Stanislas de Barbeyrac, Tamara Wilson, Pablo Heras-Casado et Christopher Maltman, le 30 novembre 2025

Voir les commentaires

Publié le 27 Septembre 2025

Aida (Giuseppe Verdi – 24 décembre 1871, Le Caire)
Représentations du 24 septembre et du 22 octobre 2025
Opéra Bastille

Aida           Saioa Hernández (24/09)
                   Ewa Płonka (22/10)
Radames    Piotr Beczała (24/09)
                  Gregory Kunde (22/10)
Amneris     Eve-Maud Hubeaux (24/09)
                   Judit Kutasi (22/10)
Amonasro  Roman Burdenko
Ramfis       Alexander Köpeczi
Il Re           Krzysztof Bączyk
Un messaggero  Manase Latu
Sacerdotessa      Margarita Polonskaya

Direction musicale Michele Mariotti (24/09)
                               Dmitry Matvienko (22/10)
Mise en scène et vidéos Shirin Neshat (2025)
Décors Christian Schmidt
Costumes Tatyana van Walsum
Lumières Felice Ross
Chorégraphie Dustin Klein

 

Production créée au Festival de Salzbourg (2017 et 2022), reprise en coproduction avec le Teatre del Liceu, Barcelone
Retransmission en direct le vendredi 10 octobre 2025 à 19h30 sur Paris Opera Play, la plateforme de l’Opéra national de Paris, et diffusion le samedi 08 novembre 2025 sur France Musique à 20 h.
La représentation d’’Aida’ du 24 septembre 2025 est la 688e à l’Opéra de Paris et la 1ère dans cette mise en scène.

Après deux séries de représentations, l’une à l’automne 2013, l’autre à l’été 2016, dans la production critique du colonialisme imaginée par Olivier Py, puis celle de Lotte de Beer jouée pour 2 soirs à huis-clos en février 2021, mais que le grand public ne verra pas vu l’inconfort pour les artistes qu’elle représentait en substituant Aida à une marionnette, l’Opéra de Paris cherche une production actuelle et originale d’’Aida’ qui puisse s’installer durablement au répertoire.

Margarita Polonskaya (Sacerdotessa)

Margarita Polonskaya (Sacerdotessa)

En 2017, la photographe et vidéaste iranienne, Shirin Neshat, fut invitée au Festival de Salzbourg pour présenter une nouvelle lecture du chef-d’œuvre de Giuseppe Verdi composé spécifiquement pour l’Opéra du Caire à l’occasion de l’inauguration du Canal de Suez.

Artiste ayant du fuir l’Iran au moment de la Révolution Islamique pour s’exiler aux États-Unis, le pire ennemi de son pays d’origine, elle a développé un art visuel qui lui est propre pour parler de la vie des femmes dans son pays de cœur. Elle porte donc un regard fort et très personnel sur des situations humaines aux libertés contraintes.

Réfugiés et prisonniers - vidéo Shirin Neshat

Réfugiés et prisonniers - vidéo Shirin Neshat

N’ayant cependant aucune expérience de la mise en scène d’opéra, elle se jugera prudente dans son approche d’’Aida’ en 2017, mais sera à nouveau invitée en 2022 pour reprendre son travail.

En lui donnant une nouvelle opportunité de remanier sa vision, Alexander Neef montre qu’il considère le travail de Shirin Neshat sur ‘Aida’ comme un ‘Work in progress’ qui se régénère au fil de l’évolution intérieure de l’artiste et de sa sensibilité aux souffrances du monde. Après tout, 17 ans séparent la première version de ‘Don Carlos’ composée par Giuseppe Verdi pour Paris en 1867, de sa version définitive présentée à Milan en 1884.

Alexander Köpeczi (Ramfis), Piotr Beczała (Radames), Eve-Maud Hubeaux (Amneris) et Krzysztof Bączyk (Il Re)

Alexander Köpeczi (Ramfis), Piotr Beczała (Radames), Eve-Maud Hubeaux (Amneris) et Krzysztof Bączyk (Il Re)

En ce soir de première, la tension évènementielle est palpable, la série de représentations prévue jusqu’au 04 novembre affichant quasiment complet sur toutes les dates, ce qui ne s’était pas vu à un tel niveau avec la production précédente.

Shirin Neshat entraîne le spectateur loin de l’Égypte ancienne pour le ramener dans un monde constamment imprégné de religieux mais très stylisé, aussi bien par la taille sobrement géométrique des costumes, la forme cubique des décors qui induisent un monde fermé sur lui-même, et les faisceaux lumineux qui en dessinent les reliefs.

La relation entre Radames et Aida n’est ici qu’un prétexte afin de décrire un environnement mélangeant des groupes de fanatiques de tous bords, chrétiens orthodoxes, musulmans sunnites ou chiites, tenant des cérémoniels sanguinaires sous le contrôle de groupes exclusivement masculins.

Les femmes, elles, paraissent plus subordonnées à ce pouvoir, et sont aussi bien présentes et voilées dans ces grands ensembles de chœurs solennels, que plus légèrement vêtues à la cour d’Amnéris.

Aida (Hernández Beczała Hubeaux Mariotti Neshat) Opéra de Paris

L’art vidéographique de Shirin Neshat est naturellement une composante importante du spectacle, car elle lui permet de raconter ce que vivent les prisonniers de guerre, les Égyptiens devenant la métaphore d’une civilisation dominée par la religion au-delà du pouvoir politique, et les Éthiopiens un peuple captif de ce pouvoir militaire fort.

Le premier air de Radames, ‘Celesta Aida’, présente ainsi une femme nue se relevant dans le désert à l’arrivée d’un groupe de femmes en noir qui la recouvrent d’un voile blanc, mais ce rêve de la part du guerrier ne se réalisera pas. Les vidéos s’orientent ensuite sur les visages d’hommes et de femmes filmés par des mouvements de caméra tournoyants, figurants choisis pour évoquer un monde étranger. La déclaration de guerre des Égyptiens convoque des militaires en tenues contemporaines, et à deux reprises un précipité bien trop long avec lumières allumées dans la salle voit défiler les visages de prisonniers politiques – le procédé, hélas, déconcentre trop les spectateurs -.

Après un rituel sacrificiel qui verra l’élimination d’une prisonnière par des fanatiques ressemblant à des membres d’un Ku Klu Klan vêtus de noir, la scène de triomphe aboutit à l’exécution des prisonniers, toujours avec des costumes aux codes couleurs clairement lisibles (rouge, noir, chair, blanc) agencés avec finesse.

Eve-Maud Hubeaux (Amneris)

Eve-Maud Hubeaux (Amneris)

En seconde partie, les relations personnelles, écrasées par l’enjeu politique qui est montré, retrouvent un peu d’importance, et les réminiscences nostalgiques d’Aida, mêlées aux prémonitions de sa mort prochaine, sont illustrées en vidéo par une très belle marche mortuaire à travers un désert montagneux, alors que des femmes en noir creusent sa tombe, un fascinant mélange du jeu de scène aux images filmées.

Grande force enfin que l’ultime scène de jugement où l’on voit un groupe de religieux que l’on pourrait associer à des mollahs en longues barbes argentées et habillés de rouge entrer dans l’édifice cubique central ressemblant à la Kaaba, leur regroupement statique étant projeté sur le monument face au public. Même issue d’une lignée royale, Amnéris ne peut rien faire au pied du lieu de culte pour sauver Radamès.

Alexander Köpeczi (Ramfis), Piotr Beczała (Radames), Roman Burdenko (Amonasro), Krzysztof Bączyk (Il Re), Eve-Maud Hubeaux (Amneris) et Saioa Hernández (Aida)

Alexander Köpeczi (Ramfis), Piotr Beczała (Radames), Roman Burdenko (Amonasro), Krzysztof Bączyk (Il Re), Eve-Maud Hubeaux (Amneris) et Saioa Hernández (Aida)

La forme esthétisante que développe Shirin Neshat vise ainsi à raconter la cruauté des pouvoirs religieux guerriers sous une forme très ritualisée, avec des réglages très précis des mouvements des chœurs et des figurants, des choix de couleurs et de lumières, avec un jeu d’acteur minimaliste pour les individus, une approche qui rappelle la lenteur et l’imprégnation visuelle du travail de Robert Wilson.

Il est vrai qu’il est assez inhabituel de voir une représentation d’’Aida’ rendue sans le moindre exotisme avec une telle solennité, le spectateur étant amené à vivre l’opéra de façon très intériorisée en résonance permanente avec les images et sa connaissance des drames du monde, tout en se détachant d’une prise au pied de la lettre du texte du livret.

Eve-Maud Hubeaux (Amneris) et Piotr Beczała (Radames)

Eve-Maud Hubeaux (Amneris) et Piotr Beczała (Radames)

Certains trouveront cette conception trop picturale, mais c'est sans compter la magnifique direction de Michele Mariotti qui tire grandement parti des luxuriantes qualités coloristes des instrumentistes de l’Orchestre de l’Opéra national de Paris.

Dès le prélude, la précision des détails orchestraux, pris dans une lente et majestueuse atmosphère dramatique d’une dense luminosité, enrichit le phrasé des entrelacements mélodiques de façon inhabituelle. Toute l’interprétation en semble rénovée avec le soucis de créer une essence musicale qui lie l’ensemble des tableaux avec le même sens d’unité et de coloration que celui qu’exhale Shirin Neshat dans sa scénographie. Il ne se passe pas la moindre scène, jusqu’au duo malheureux final, sans que des variations d’intensité le long d’un même motif ne vienne accrocher l’oreille pour lui faire encore mieux apprécier l’écriture de Verdi.

Les prêtres - Acte IV

Les prêtres - Acte IV

Précieux moment que le duo entre Aida et son père au 3e acte, dont la montée émotionnelle est irrésistiblement menée sous une forme d’un ralentissement qui tire des cordes une finesse infinie.

Michele Mariotti aime énormément cette partition et entend bien en révéler la complexité et la profondeur tout en restant en phase avec l’esprit réflexif de la vidéaste.

On connaît la propension de Ching-Lien Wu à tonifier les chœurs de l’Opéra de Paris, et leur omniprésence éclatante en fait véritablement un autre point fort de la représentation, avec ce formidable sens de la cohésion et d’impact scénique qui saisit l’auditeur, l’orchestre soutenant les élans de clameurs sans grandiloquence facile, avec toujours le soucis d’une pleine qualité sonore.

Piotr Beczała (Radames)

Piotr Beczała (Radames)

Malgré ce contexte musical grandiose, les solistes n’ont aucune peine à exister vocalement, leur jeu théâtral n’étant cependant pas très développé par la mise en scène, à commencer par Piotr Beczała qui retrouve la production avec laquelle il fit sa prise de rôle de Radamès à Salzbourg en 2022.
Il est absolument impressionnant, d’une puissance héroïque et d’une tenue de souffle phénoménales, une tessiture mate et massive mais avec beaucoup de brillant dans l’aigu et même des intonations italianisantes qui surprennent de sa part lorsqu’on est habitué à l’entendre en ‘Lohengrin’. Physiquement, l'impression de droiture l'emporte sur les emports sentimentaux.

Saioa Hernández (Aida)

Saioa Hernández (Aida)

Saioa Hernández soutient très bien le rôle d’Aida, certes plus terne scéniquement du fait que seule une tenue noire anonyme lui est concédée pour rester conforme à son statut de femme réfugiée et contrainte, sa voix portant suffisamment avec des vibrations sensibles et un voile de couleurs un peu opaque, et est moins crédible dans son rapport à Radamès qu’avec son père Amonasro incarné par un Roman Burdenko au tempérament fort et violent, quasi animal.

Saioa Hernández, Piotr Beczała et Eve-Maud Hubeaux

Saioa Hernández, Piotr Beczała et Eve-Maud Hubeaux

Elle aussi embarquée dans la production salzbourgeoise de 2022,  Eve-Maud Hubeaux semble trépigner un peu, car c’est une artiste qui aime s’épanouir scéniquement. Elle allie prestance et flamboyance dans les aigus, avec certes une tessiture grave moins sombre et résonnante que les grandes titulaires du rôle, mais permet d’offrir un portrait glamour de la princesse égyptienne jalouse.

Eve-Maud Hubeaux

Eve-Maud Hubeaux

Excellent Ramfis du jeune Alexander Köpeczi qui a tendance à rappeler les intonations lugubres et expressives de la basse italienne Ferruccio Furlanetto qui fit les beaux jours de l’Opéra Bastille dans les années 1990 et 2000, stature royale impeccable de Krzysztof Bączyk, et deux rôles très bien tenus qui interviennent en première partie, le messager doucereusement sombre de Manase Latu, et l’aplomb de la prêtresse irradiante de Margarita Polonskaya, complètent une distribution d’une grande cohésion.

Piotr Beczała, Saioa Hernández, Roman Burdenko, Shirin Neshat et Krzysztof Bączyk

Piotr Beczała, Saioa Hernández, Roman Burdenko, Shirin Neshat et Krzysztof Bączyk

Pour cette première, Shririn Neshat est venue saluer avec toute son équipe, où l’on a pu reconnaître Felice Ross connue pour être la conceptrice des lumières de tous les spectacles de Krzysztof Warlikowski, et a été bien accueillie, soulevée dans les airs par Piotr Beczała, malgré sa vision très engagée, contrairement à Olivier Py qui, en 2013, avait beaucoup scandalisé la salle en s’en prenant à l’histoire coloniale européenne et au pouvoir éclésiatique en particulier.

Shirin Neshat , Roman Burdenko, Felice Ross et Christian Schmidt

Shirin Neshat , Roman Burdenko, Felice Ross et Christian Schmidt

Voir les commentaires

Publié le 21 Septembre 2025

Ariodante (Georg Friedrich Haendel –
8 janvier 1735, Londres)
Répétition générale du 13 septembre et représentations du 21 septembre et du 07 octobre 2025
Palais Garnier

Ariodante Cecilia Molinari
Ginevra Jacquelyn Stucker
Polinesso, Duc d’Albany Christophe Dumaux
Le Roi d’Ecosse Luca Tittoto
Lurcanio Ru Charlesworth
Dalinda Sabine Devieilhe
Odoardo Enrico Casari

Direction musicale Raphaël Pichon
Mise en scène Robert Carsen (2023)
Ensemble Pygmalion & Chœurs de l’Opéra national de Paris

Coproduction Metropolitan Opera, New-York
Diffusion le samedi 25 octobre 2025 sur France Musique à 20 h.
La représentation d’Ariodante’ du 21 septembre 2025 est la 21e à l’Opéra de Paris et la 11e dans cette mise en scène.

Entré tardivement au répertoire du Palais Garnier le 17 avril 2001, dans une mise en scène de Jorge Lavelli qui ne fut jouée que pour 10 représentations, ‘Ariodante’ est désormais présenté dans la production de Robert Carsen depuis le printemps 2023.

Cecilia Molinari (Ariodante) et Jacquelyn Stucker (Ginevra)

Cecilia Molinari (Ariodante) et Jacquelyn Stucker (Ginevra)

L’architecture symétrique des ses décors au style néoclassique, de la chambre de Ginevra à la grande salle de réception royale, en passant par le bureau du Roi, tous recouverts de vert en référence aux grands espaces écossais, couleur qui évoquera aussi la mélancolie au second acte, donne une tonalité muséale à cet ensemble qui sera amusamment exploitée lors de la scène finale, et va servir de cadre à une histoire qui est transposée sous forme d’hommage aux histoires personnelles des familles royales traquées par les médias et les regards de la société en quête de rumeurs à répandre. Les lecteurs et lectrices de 'Gala', 'Voici' et 'Paris Match' seront ravis!

La reprise de ce chef-d’œuvre handélien intervient cependant un mois après la production coup-de-poing de ‘Giulio Cesare’ mise en scène par Dmitri Tcherniakov au Festival de Salzbourg qui restera comme une référence dramatique absolue dans sa capacité à tirer des solistes un engagement interprétatif hors du commun.

Christophe Dumaux (Polinesso)

Christophe Dumaux (Polinesso)

L’approche de Robert Carsen dans ‘Ariodante’ ne va pas aussi loin pour mettre en exergue le mal sous-jacent à l’esprit humain qui va conduire à la diffamation de Ginevra, mais il obtient un jeu très torturé des protagonistes victimes, notamment dans le grand aria d’Ariodante ‘Scherza infida’, qu’il renforce avec des jeux d’ombres et de lumières tamisées qui intensifient la noirceur d’âme de l’œuvre. Il a aussi le don de très bien mettre en valeur la grâce féminine, notamment lors du choc que ressent Ginevra au rejet de son père.

Ariodante (Molinari Stucker Dumaux Pichon Carsen) Opéra de Paris

Mais à l’occasion de cette nouvelle série de représentations, sont invités pour la première fois à l’Opéra de Paris les musiciens de l’Ensemble Pygmalion, orchestre baroque fondé en 2006 par Raphaël Pichon – une formation interprète passionnée de Bach, Rameau, Mendelssohn et Mozart -, pour défendre leur premier opéra de Haendel en version scénique.

Jacquelyn Stucker (Ginevra) et Cecilia Molinari (Ariodante)

Jacquelyn Stucker (Ginevra) et Cecilia Molinari (Ariodante)

Dès l’ouverture, leur volontarisme fougueux fait sensation avec un mélange de sonorités anciennes et de gestes dramatiques enlevés, des lignes de courants acerbes qui créent une énergie théâtrale qui met d’emblée en tension, les instrumentistes étant formidables à admirer par leur sens de l’anticipation.

Inoubliables sont la noirceur enflée des vibrations des basses, les entrelacs bien timbrés des vents boisés, les striures fauves des cordes galbées dans une patine sonore volubile, le tout avec un sens du drame de la part de Raphaël Pichon qui soutient aussi très attentivement les chanteurs dans les moments les plus sombrement délicats. L’énergie orchestrale semble ainsi innerver les chanteurs et s’aligner sur leur sens de la nuance.

Cecilia Molinari (Ariodante)

Cecilia Molinari (Ariodante)

Pour ses débuts à Paris, Cecilia Molinari retrouve le personnage d’Ariodante qu’elle avait abordé pour la première fois à l’Opéra de Lisbonne en 2021 et défendu à nouveau lors du Festival de Martina Franca en 2024. Timbre pleurant et sombre dans le médium qui s’éclaircit de façon très intense afin de traduire des déchirures cruelles, elle met sa musicalité au service d’une expressivité très marquée que l’on ne soupçonne pas forcément au cours des tous premiers tableaux.

Cette progressivité dans le dramatisme est l’un des points forts de la représentation, surtout que la mezzo-soprano italienne fait preuve de brio dans les ornements et offre d’harmonieuses variations de couleurs.

Jacquelyn Stucker (Ginevra)

Jacquelyn Stucker (Ginevra)

Facilement reconnaissable, Jacquelyn Stucker est l’une des découvertes parisiennes sensationnelles de la saison 2022/2023, où elle avait beaucoup marqué les esprits dans le rôle de Lucia de Nobile de The Exterminating Angel’ de Thomas Adès. Son interprétation de Ginevra dépeint une femme de haut rang, très sûre d’elle, et qui va révéler sa sensibilité au fur et à mesure que le piège tendu par Polinesso se referme sur elle.

D’une tessiture sombrement ouatée et d’une finesse de voile qui participent à l’expression de sa délicatesse de sentiments, la souplesse de sa voix lui permet de se fondre avec justesse à la sensualité propre à la musique de Haendel. Cela renforce son allure de vestale, une vision de l’innocence qui touche irrésistiblement à l’idéal.

Christophe Dumaux (Polinesso)

Christophe Dumaux (Polinesso)

Quant au père de Ginevra, le Roi d’Ecosse, il est solidement caractérisé par la grandeur naturelle de Luca Tittorio, mais aussi par le grain de sa voix qui laisse toujours poindre une sensation d’humanité sous couvert d’une autorité statutaire.

En Polinesso, Christophe Dumaux poursuit sur sa lancée après sa brillante incarnation de Jules César au Festival de Salzbourg quelques semaines auparavant. Certes, le personnage pervers que Robert Carsen lui fait dessiner n’a pas la même complexité que celle travaillée par Dmitri Tcherniakov, mais le contre-ténor français fait à nouveau preuve d’une excellente agilité technique, une tonicité un peu âpre mais qui s’est assouplie et densifiée avec le temps, aux lignes très homogènes et aisément malléables, avec des variations de contrastes d’une grande vivacité.

Ru Charlesworth (Lurcanio) et Luca Tittoto (Le Roi d’Ecosse)

Ru Charlesworth (Lurcanio) et Luca Tittoto (Le Roi d’Ecosse)

Nous retrouvons également deux artistes qui avaient participé à la reprise d’’Alcina’ – toujours dans la production de Robert Carsen - sur cette même scène en décembre 2021, Ru Charlesworth, qui apporte une présence robuste et sensible à Lurcanio, son timbre dégageant une forte impression de maturité avec un grain qui s’approche de celui de Luca Tittorio, et Sabine Devieilhe qui joue à fond la carte de la jeune femme crédule et humaine dont l’extrême finesse des lignes vocales semblent comme prolonger sa ductilité corporelle. Son air de séduction de Polinesso, au second acte, est mené avec un sensualisme à la limite de la rendre complice.

Enfin, Enrico Casari rend à Odoardo une droiture et une épure vocale très dignes.

Sabine Devieilhe lors des saluts

Sabine Devieilhe lors des saluts

La forte interpénétration entre l’interprétation orchestrale, l’action théâtrale et l’incarnation vocale de chacun des solistes fait de ce spectacle un exemple de réussite amenée à réunir l’ensemble des spectateurs.

Sabine Devieilhe, Cecilia Molinari, Raphäel Pichon, Jacquelyn Stucker et Christophe Dumaux

Sabine Devieilhe, Cecilia Molinari, Raphäel Pichon, Jacquelyn Stucker et Christophe Dumaux

Voir les commentaires

Publié le 13 Septembre 2025

La Bohème (Giacomo Puccini – 11 février 1896, Turin)
Répétition générale du 08 septembre et représentation du 12 septembre 2025
Opéra Bastille

Mimì Nicole Car
Musetta Andrea Carroll
Rodolfo Charles Castronovo
Marcello Étienne Dupuis
Schaunard Xiaomeng Zhang
Colline / Benoît Alexandros Stavrakakis
Alcindoro Franck Leguérinel
Parpignol Hyun-Jong Roh*
Sergente dei doganari Andrés Prunell-Vulcano*
Un doganiere Olivier Ayault*
Un venditore ambulante Ook Chung*
Le maître de cérémonie Virgile Chorlet (mime)

* Artistes des Chœurs de l’Opéra de Paris

Direction musicale Domingo Hindoyan
Mise en scène Claus Guth (2017)

La représentation de ’La Bohème’ du 12 septembre 2025 est la 219e à l’Opéra de Paris et la 25e dans cette mise en scène.

Il y a 8 ans, Nicole Car laissait une charmante image iconique d’une des productions les plus disruptives de l’Opéra de Paris, à travers ce personnage de Mimi fantomal issu de la mémoire d’un Rodolfo prisonnier d’un vaisseau spatial en déserrance et achevant sa course sur la Lune, une façon de prendre au mot les paroles du poète lorsqu’il chante ‘Ma per fortuna é una notte di luna, e qui la luna l'abbiamo vicina’.

Nicole Car (Mimì)

Nicole Car (Mimì)

Née d’une volonté de porter un regard radical sur l’un des opéras les plus populaires au monde afin de capter un public prêt à se laisser surprendre plutôt que de revendiquer des lectures traditionnelles, la production de Claus Guth n’a rien perdu de son ambiance glaciale initiale, avec le jeu macabre autour du corps de Benoît, qui petit à petit se dissipe à l’arrivée de Mimi, un foyer de chaleur et de réconfort autour duquel des souvenirs du passé vont se réanimer dans l’espace pour s’achever en un numéro de cabaret fantaisiste et haut en couleur, avant que la jeune icône ne disparaisse sur le dernier souffle des astronautes.

L’empathie glisse en effet du sort de Mimi, qui n’est plus qu’une représentation lunaire d’un souvenir incarné, à la condition de ces artistes devenus voyageurs de l’espace et condamnés à mourir.

Étienne Dupuis (Marcello) et Virgile Chorlet (Le Maître de cérémonie)

Étienne Dupuis (Marcello) et Virgile Chorlet (Le Maître de cérémonie)

Les numéros de mime d’un Virgile Chorlet attentionné et mélancolique, au corps longiligne, pourtant le maître d’une cérémonie mortuaire, le réalisme du décor du vaisseau et le dynamisme des jeux de lumières, l’éclat de l’alcôve dorée au creux de laquelle Musetta attise le désir des hommes, la vitalité du jeu d’acteurs et la confusion joyeusement entretenue entre les personnages réels du présent et ceux fictifs issus de la mémoire, ajoutent du relief à des scènes qui somme toute auraient pu être jouées de façon plus ordinaire. 

Nicole Car (Mimì) et Charles Castronovo (Rodolfo)

Nicole Car (Mimì) et Charles Castronovo (Rodolfo)

Nicole Car est donc à nouveau Mimi dans cette production qu’elle connaît depuis sa création, et elle est ce soir au summum de son rayonnement, voix vibrante au dramatisme développé mais également subtilement voilée dans les passages susurrés, absolument idéale dans cette représentation d’une Marie Madeleine en robe rouge. Sa présence et sa musicalité exaltée agissent avec un puissant magnétisme qui participe intensément à la plastique d’ensemble du spectacle.

Charles Castronovo (Rodolfo) et Nicole Car (Mimì)

Charles Castronovo (Rodolfo) et Nicole Car (Mimì)

En terme de couleurs, Charles Castronovo en est le contraire, une voix très assombrie, aux lignes heurtées dans le bas médium, qui dessine un Rodolfo sensiblement dépressif, mais qui se montre endurant avec une expressivité à cœur écorché dans les moments les plus forts. Il en résulte une perception d’impossible rencontre entre son personnage désemparé et nullement héroïque, et sa Mimi poétiquement idéalisée.

Nicole Car (Mimì) et Étienne Dupuis (Marcello)

Nicole Car (Mimì) et Étienne Dupuis (Marcello)

Étienne Dupuis, en Marcello, possède un beau timbre au métal très souple quelles que soient les variations de tessiture, et se livre avec plaisir à toutes les pitreries imaginées au dernier acte, mais impossible de ne pas être sensible à son duo avec Nicole Car, sa compagne dans la vie, au début du troisième tableau, sur cette barrière d’Enfer transformée en un décor lunaire, la dernière frontière de la vie terrestre.

Andrea Carroll (Musetta)

Andrea Carroll (Musetta)

Pour ses débuts à l’Opéra national de Paris, Andrea Carroll, de double nationalité américaine et guatémaltèque – une nationalité principalement représentée aujourd'hui dans le monde lyrique par Adriana González – se taille un beau succès en Musetta de par son caractère piquant et sa fluidité de timbre peu noircie, et se montre tout aussi joueuse qu’Étienne Dupuis.

Étienne Dupuis (Marcello) et Charles Castronovo (Rodolfo)

Étienne Dupuis (Marcello) et Charles Castronovo (Rodolfo)

Que ce soit le Colline aux résonances sonores funèbres d’Alexandros Stavrakakis, mais finement sculptées dans son dernier air pressentant la fin toute proche, ou bien le Schaunard bien tenu de Xiaomeng Zhang, tous les rôles accompagnant les personnages principaux se mêlent à l’effervescence générale avec aisance.

Charles Castronovo et Nicole Car

Charles Castronovo et Nicole Car

Dans la fosse d’orchestre, nous retrouvons Domingo Hindoyan qui avait dirigé un ‘Rigoletto’ d’une excellente facture la saison passée, et qui se montre un peu plus prudent avec l’écriture puccinienne.

Très attentif à la clarté mélodique, à la chaleur boisée des vents et à l’unité musicale dans les passages les plus vifs, il livre une très belle lecture coloriste et d’une excellente cohésion, mais ne cherche pas pour autant à étendre le tissu des cordes au point de leur donner un effet sidéral dans la salle comme l’avait fait Gustavo Dudamel à la création.

Alexandros Stavrakakis, Etienne Dupuis, Domingo Hindoyan, Nicole Car, Charles Castronovo et Andrea Carroll

Alexandros Stavrakakis, Etienne Dupuis, Domingo Hindoyan, Nicole Car, Charles Castronovo et Andrea Carroll

Chœur bien en place en coulisses, cette ouverture de saison se déroule salle comble, devant un public très attentif et aussi amusé par le décalage de la mise en scène. 

La salle de l'Opéra Bastille à la fin de la représentation de 'La Bohème', le vendredi 12 septembre 2025

La salle de l'Opéra Bastille à la fin de la représentation de 'La Bohème', le vendredi 12 septembre 2025

Voir les commentaires

Publié le 3 Juillet 2025

Il barbiere di Siviglia (Gioachino Rossini –
Teatro Argentino de Rome, le 16 février 1816)
Représentation du 02 juillet 2025
Opéra Bastille

Rosina Isabel Leonard
Figaro Mattia Olivieri
Il Conte d'Almaviva Levy Sekgapane
Bartolo Carlo Lepore
Basilio Luca Pisaroni
Fiorello Andres Cascante
Berta Margarita Polonskaya
Un ufficiale Jianhong Zhao

Direction musicale Diego Matheuz
Mise en scène Damiano Michieletto (2014)

 

Pour sa cinquième reprise et déjà 55 représentations au compteur depuis le 19 septembre 2014, la production du ‘Barbier de Séville’ imaginée par Damiano Michieletto est devenue l’un des grands classiques de l’Opéra Bastille, ce qui conforte l’ouvrage le plus populaire de Rossini au 7e rang des opéras les plus joués à l’Opéra de Paris.

Levy Sekgapane (Almaviva) et Mattia Olivieri (Figaro)

Levy Sekgapane (Almaviva) et Mattia Olivieri (Figaro)

Il faut dire que cette scénographie a de quoi séduire par sa reconstitution des façades d’une rue de Séville contemporaine dont le bâtiment central pivote pour révéler un dédale de pièces et d’escaliers sur trois niveaux absolument charmant, chargé d’une riche décoration plutôt prosaïque illuminée par des éclairages aussi bien intimes et chaleureux qu’ils peuvent être francs.

Le public a ainsi l’impression de se trouver face à une immense maison de poupée parmi laquelle les chanteurs évolueraient, une brillante adresse aux souvenirs d’enfance des auditeurs qui touche au cœur, Rosina étant elle même une adolescente vivant dans son monde fait d’admiration pour de beaux acteurs et chanteurs.

Le Barbier de Séville (Leonard Olivieri Sekgapane Matheuz Michieletto) Opéra de Paris

Et non seulement la direction d’acteurs du metteur en scène italien est vive et inventive, jusqu’à la scène de folie qui clôt la première partie dans un tournoiement méticuleusement réglé, mais l’on a aussi de cesse d’admirer la complexité du décor et ses moindres détails, qui ne peuvent se révéler qu’aux jumelles ou bien en allant visiter les coulisses. Les équipes techniques, des lumières et des décorations doivent être très fières d’une telle réalisation amenée à rester au répertoire certainement pour bien des années encore.

Isabel Leonard (Rosina)

Isabel Leonard (Rosina)

Depuis son passage à l’Opéra de Paris en 2011 où elle incarnait Sesto et Cherubino respectivement dans ‘Giulio Cesare’ et ‘Le Nozze di Figaro’ – elle était même initialement annoncée dans le rôle de Rosine en 2010 -, Isabel Leonard n’était pas revenue à Paris depuis, sa carrière s’étant principalement développée dans sa cité natale, New-York.

Elle se glisse avec grande aisance dans ce rôle enfantin, rondeur et noirceur du timbre allant de pair avec une vivacité, et parfois même une certaine célérité, des vocalises qui se veulent expressives avec beaucoup de corps, les aigus ne manquant nullement de panache.

Mattia Olivieri (Figaro) et Isabel Leonard (Rosina)

Mattia Olivieri (Figaro) et Isabel Leonard (Rosina)

Découvert par le public parisien en février 2023 dans ‘Lucia di Lammermoor’, Mattia Olivieri est un excitant Figaro au profil de jeune ambitieux ayant une voix d’un excellent tranchant et un métal qui résonne avec un bel éclat. Mais il a aussi une agilité qui exprime une grande liberté d’esprit et une certaine légèreté par rapport à la vie. Il en résulte une image moderne et fascinante d’un homme initialement serviteur qui souhaite renverser les grands, sans la moindre hargne et avec un humour et une ruse affûtés.

Levy Sekgapane (Almaviva)

Levy Sekgapane (Almaviva)

Mais le plaisir devient absolu avec Levy Sekgapane.

Le ténor sud-africain s’était autorisé un passage au Théâtre des Champs-Élysées le 18 juin dernier entre deux représentations du ‘Barbier de Séville’ pour aller chanter Lindoro dans ‘L’Italienne à Alger’, et finalement remporter un succès bien réjouissant.

Cependant, sur la grande scène Bastille, il diffracte un optimisme chantant enivrant, une inspiration du bonheur qui provient autant du charme vibratoire de sa voix que de sa clarté qui évoque tant un printemps insouciant. Très bon acteur et partenaire semblant danser sur la musique, il offre au final un solo ‘Cessa di più resistere’ pleinement aérien, une évocation libre et dénuée de tout orgueil qui le départit d’autres profils de ténors qui donnent parfois l’impression de se prendre trop au sérieux.

Et dans son air idolâtre 'Ecco ridente in Cielo', les nuances et variations enjôleuses virevoltent amusément, la sérénade suivante 'Se il mio nome saper voi bramante' prenant une tonalité hispanisante complètement dépaysante avec des passages en voix de tête d'une sensibilité à fleur de peau qui laissent aussi transparaitre des affinités avec l'univers baroque.

Par magie, avec Levy Sekgapane tout n’est que joie lumineuse sans autre aspiration que le partage qui devient par conséquent extrêmement communicatif. Croisons les doigts pour que cette jeunesse qui cache un travail acharné sur le souffle et le phrasé dure le plus longtemps possible.

Carlo Lepore (Bartolo) et Luca Pisaroni (Basilio)

Carlo Lepore (Bartolo) et Luca Pisaroni (Basilio)

Présent à la création de cette production et à sa précédente reprise, la basse napolitaine Carlo Lepore fait elle aussi montre d’une forte présence, d’abord par son timbre saillant et sa très bonne élocution interprétative, mais aussi de par son jeu rodé à la comédie, certes tout à fait classique d’esprit, mais avec un lustre encore bien sensible.

Isabel Leonard (Rosina)

Isabel Leonard (Rosina)

On ressent néanmoins moins de superbe chez Luca Pisaroni, inoubliable Leporello et Figaro sous le mandat de Gerard Mortier et artiste qui joue toujours avec générosité, mais qui concentre dorénavant trop les graves de sa voix en son intérieur plutôt qu’en les faisant rayonner avec vibrance, mais les jeunes seconds rôles issus du giron de l’Opéra de Paris, Andres Cascante en Fiorello, Margarita Polonskaya en Berta et Jianhong Zhao en ufficiale, ont tous une luminosité à embrasser avec naturel.

Mattia Olivieri, Isabel Leonard, Carlo Lepore, Diego Matheuz (premier plan) et Margarita Polonskaya

Mattia Olivieri, Isabel Leonard, Carlo Lepore, Diego Matheuz (premier plan) et Margarita Polonskaya

Geste très élégant, savant coloriste des volées de cordes et de la fraîcheur des vents, Diego Matheuz est le garant de la clarté et du lustre radieux de l’interprétation musicale, sans excès de trépidations, mais avec le goût pour faire ressentir la valeur d’une partition et sa délicatesse. Il préserve aussi la cohésion de cette soirée somptueuse tout en respectant la personnalité de chaque artiste.

Un moment d’exception à travers une œuvre pourtant si recherchée, on ne pouvait mieux espérer en ce début d’été.

Mattia Olivieri

Mattia Olivieri

Voir les commentaires

Publié le 3 Juin 2025

Il Trittico (Giacomo Puccini – New-York, Metropolitan Opera, le 14 décembre 1918)
Répétition générale du 23 avril 2025 et représentation du 25 mai 2025
Opéra Bastille

Gianni Schicchi
Gianni Schicchi Misha Kiria
Lauretta Asmik Grigorian
Zita Enkelejda Shkoza
Rinuccio Alexey Neklyudov
Gherardo Dean Power
Betto Manel Esteve Madrid
Simone Scott Wilde
La Ciesca Theresa Kronthaler
Amantio di Nicolao Alejandro Balinas Vieites

Il Tabarro
Michele Roman Burdenko
Luigi Joshua Guerrero
Giorgetta Asmik Grigorian
Il Tinca Andrea Giovannini
La Frugola Enkelejda Shkoza
Il Talpa Scott Wilde

Suor Angelica
Suor Angelica Asmik Grigorian
La Zia Principessa Karita Mattila
La Badessa Hanna Schwarz
La Maestra delle Novize Theresa Kronthaler
La Suora Zelatrice Enkelejda Shkoza
Suor Genovieffa Margarita Polonskaya
Suor Osmina Ilanah Lobel-Torres
La Suor Infirmiera Maria Warenberg

Mise en scène Christof Loy (2022)
Direction musicale Carlo Rizzi
Coproduction avec le Festival de Salzburg

Retransmission en direct sur Paris Opera Play, la plateforme numérique de l’Opéra national de Paris, le 16 mai 2025 à 19h, puis en différé sur OperaVision à partir du 18 juillet 2025, et diffusion sur France Musique le 14 juin 2025 à 20h dans l’émission ‘Samedi à l’Opéra’ présentée par Judith Chaine.

Les amateurs lyriques restés à Paris au cours du mois de mai 2025 auront vécu des soirées inoubliables avec la reprise de la production salzbourgeoise d’’Il Trittico’ présentée sur la scène Bastille pour les débuts scéniques d’Asmik Grigorian sur les planches de la capitale française.

La soprano lituanienne aurait du cependant faire ses débuts au Palais Garnier quatre ans plus tôt dans la nouvelle production de ‘La Dame de Pique’ mise en scène par Dmitri Tcherniakov, si la situation sanitaire n’avait balayé ce projet qui aura peut-être une chance de se concrétiser ultérieurement.

Asmik Grigorian (Suor Angelica)

Asmik Grigorian (Suor Angelica)

Depuis une première version donnée en français en 1967, puis une seconde donnée en langue originale en 1987, toutes deux à la salle Favart, ‘Le Triptyque’ n’est réapparu sur la scène Bastille qu'en 2010 dans la production de Luca Ronconi (Scala de Milan).

Moins connu que les autres ouvrages phares de Giacomo Puccini, on pouvait s’attendre à une moindre curiosité de la part du public pour ces trois histoires, si l’onde de choc de ce spectacle intense ne s’était propagée dès la répétition générale qui laissa tout le monde saisi, d’autant plus qu’Asmik Grigorian avait demandé pour cette reprise parisienne à placer la comédie ‘Gianni Schicchi’ en premier pour conclure sur ‘Suor Angelica’, une progressivité vers le drame dont l’effet s’avérera implacable.

Gianni Schicchi (ms Christof Loy)

Gianni Schicchi (ms Christof Loy)

Le travail de Christof Loy est connu partout en Europe où ses productions redonnent de la force théâtrale aux œuvres lyriques depuis 25 ans sur la base de scénographies taillées au juste nécessaire, mais avec un soin certain accordé aux lumières. Il fait ainsi ses débuts tardifs à l’Opéra de Paris, et le fait que les principaux chanteurs présents lors de la création de sa production soient invités lors de la reprise parisienne va contribuer à renforcer les qualités de cette dernière.

Alexey Neklyudov (Rinuccio), Misha Kiria (Gianni Schicchi) et Asmik Grigorian (Lauretta)

Alexey Neklyudov (Rinuccio), Misha Kiria (Gianni Schicchi) et Asmik Grigorian (Lauretta)

‘Gianni Schicchi’, seule œuvre du ‘Triptyque’ inspirée de la ‘Divine Comédie’ de Dante, se déroule autour d’un grand lit bourgeois adossé à un mur orné, côté jardin, d’une grande porte laissant entrevoir un bout de la pièce arrière (un dispositif récurrent chez Loy).

Les talents d’acteurs de tous les protagonistes sont développés afin de créer une image de chaos, une forme de dislocation sociale des héritiers lorsqu’ils réalisent que quasiment rien ne leur a été laissé par le défunt. Leur folie rappelle beaucoup celle de ‘The Exterminating Angel’ dirigée par Calixto Bieito l’an passé, où l’on retrouvait cette même forme de désordre humain en vase clos.

Alexey Neklyudov, Asmik Grigorian, Misha Kiria et Enkelejda Shkoza

Alexey Neklyudov, Asmik Grigorian, Misha Kiria et Enkelejda Shkoza

A cette occasion, le public parisien a le plaisir de découvrir l’immense interprétation de Misha Kiria, baryton géorgien d’une verve et d’une splendide sonorité bonhomme qui impose un Gianni Schicchi au burlesque sarcastique éclatant. Asmik Grigorian est déjà franche et rayonnante, mais encore maintenue dans un rôle modeste illuminé par le fameux ‘Oh mio babbino caro’.

Bon acteur, le ténor Alexey Neklyudov a toutefois tendance à être couvert par l’orchestre, mais il achève son rôle de Rinuccio sur une brillante exaltation, alors que le personnage de Zita va permettre à Enkelejda Shkoza de démontrer, plus que dans les deux autres volets, son grand abattage scénique ainsi que ses vaillances vocales. Et en Simone, Scott Wilde joue sur du velours, alors qu’Alejandro Balinas Vieites rend une noble noirceur au notaire Ser Amantio di Nicolao.

Asmik Grigorian (Giorgetta) et Roman Burdenko (Michele)

Asmik Grigorian (Giorgetta) et Roman Burdenko (Michele)

En seconde partie, le décor constitué côté cour d’une péniche installée dans un espace fermé par des murs monochromes, et d’une sorte de salon d’intérieur côté jardin, donne une impression de théâtre dans le théâtre en apparence un peu décevant, mais qui a l’avantage de mettre en valeur ce qu’il y a de comédie au début d’‘Il Tabarro’. Il y a donc bien une continuité de ton avec ‘Gianni Schicchi’, mais les éclairages crus vont s’assombrir imperceptiblement jusqu’à ce que le spectateur ne réalise à quel point le piège dramatique s’est refermé sur le couple d’amants.

L’expressivité d’Asmik Grigorian est au service d’une femme qui veut séduire mais sans trop en faire, tout en gardant la conscience que quelque chose la lie toujours à Michele, une forme de compassion qu’il n’éprouve pourtant pas en retour.

Joshua Guerrero (Luigi)

Joshua Guerrero (Luigi)

En Joshua Guerrero elle trouve un partenaire qui incarne très justement un naturel sanguin aux poignantes expressions véristes, fascinant alliage de style et d’animalité latins, si bien que leur duo est un cri viscéral au chant intense qui agrège de multiples reflets vibrants.

Roman Burdengo dépeint lui aussi un personnage animé par une forte volonté mais au relief sombre, une image de la vie tourmentée par ses tristes passions et qui charrie un insondable maelstrom de ressentiments noirs et incisifs. Le meurtre de Tonio est saisissant par son apparence de froide sauvagerie, et le cri d’effroi d’Asmik Grigorian résonne d’une morbidité pleurante qui prend aux tripes.

Tous les rôles secondaires qui évoluent autour du trio damné sont très bien tenus, avec naturel et contraste.

Suor Angelica (ms Christof Loy)

Suor Angelica (ms Christof Loy)

Mais c’est bien entendu la troisième nouvelle ‘Suor Angelica’ qui constitue le clou du spectacle, car après la comédie haut en couleur et la puissance passionnelle, l’auditeur va être confronté au sentiment de révolte induit par l’écrasement du sentiment maternel d’une femme ayant été séparée de son fils.

A nouveau des murs nus et une petite porte surélevée à gauche de la scène, un petit jardin symbolique à l’avant scène, quelques chaises, une table, et trois luminaires éclairant de leurs lueurs lunaires la scène, ce décor unique évoluera sous un éclairage de plus en plus nocturne.

Karita Mattila (La Zia Principessa)

Karita Mattila (La Zia Principessa)

Asmik Grigorian est intégralement vêtue de noir et étudie alors que les autres sœurs s’animent autour d’elle, jusqu’à l’arrivée de la Zia Principessa qui va engendrer le grand moment de confrontation entre deux grandes artistes de la scène lyrique. Karita Mattila, l’air hautain, d’une grande classe froide avec ses cheveux blanc-blond impeccablement lissés, vient mentalement torturer Suor Angelica, une scène d’une glaçante noirceur musicale. La soprano finlandaise use d’un art déclamatoire insidieux, une noirceur crème ensorcelante qui tranche avec le lyrisme écorché de sa victime, Asmik Grigorian disposant d’une palette de couleurs aux intonations noires et slaves, et prenant une force rugissante émaillée d’une brillance fantastique dans les aigus.

Karita Mattila (La Zia Principessa) et Asmik Grigorian (Suor Angelica)

Karita Mattila (La Zia Principessa) et Asmik Grigorian (Suor Angelica)

Face à une telle outrance, la Zia Principessa semble en état de panique, et à la révélation de la mort de son fils, Asmik Grigorian libère Suor Angelica du poids de sa culpabilité pour se retrouver en femme libre de son destin une fois départie de son habillement religieux. Magnifique dans sa manière de retrouver un semblant de respiration et de revenir à la vie, Christof Loy choisit pourtant de la faire s’atrophier les yeux, alors que ce n’est pas forcément nécessaire, mais se rattrape en faisant réapparaitre l’enfant sur scène au moment où Suor Angelica le rejoint au ciel. Cette scène, jouée de façon poignante par Asmik Grigorian, laisse l’ensemble du public touché au cœur, ce qui déclenchera, chaque soir, une ovation d’une rare puissance émotionnelle.

Asmik Grigorian (Suor Angelica)

Asmik Grigorian (Suor Angelica)

A la tête de l’Orchestre de l’Opéra national de Paris qui se délecte du mélisme puccinien et de son savoir faire dramatique, Carlo Rizzi réussit à passer d’un bouillonnement impétueux et lumineux, à la limite de la perte de contrôle dans ‘Gianni Schicchi’, à un flamboiement à la fois sombre et irisé qui va par la suite unifier les trois ouvrages à travers une peinture au lyrisme souverain et raffiné dans ses moindres variations de couleurs. Cette grande sophistication du son sert une magnificence qui évite l'effet théâtral par trop facile. 

Asmik Grigorian (Suor Angelica) et l'enfant

Asmik Grigorian (Suor Angelica) et l'enfant

Après de telles soirées où l’on a pu voir des spectateurs, surpris par un tel choc, chercher à revenir bien qu'habitant assez loin de Bastille, le retour d’Asmik Grigorian sur la scène lyrique parisienne s’impose avec évidence. Mais elle est très demandée.

Karita Mattila, l'enfant et Asmik Grigorian

Karita Mattila, l'enfant et Asmik Grigorian

Voir les commentaires