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Publié le 25 Octobre 2021

L’Elixir d’Amour (Gaetano Donizetti - 1832)
Représentations du 24 et 27 octobre 2021
Opéra Bastille

Adina Pretty Yende (le 24)
           Aleksandra Kurzak (le 27)
Nemorino Pene Pati
Belcore Simone Del Savio
Il Dottor Dulcamara Ambrogio Maestri
Giannetta Lucrezia Drei

Direction musicale Giampaolo Bisanti
Mise en scène Laurent Pelly (2006)

Coproduction Royal Opera House, Covent Garden, Londres

 

                                                            Pretty Yende (Adina)

 

 

Depuis son arrivée sur la scène de l’opéra Bastille le 30 mai 2006 à l'initiative de Gerard Mortier, la production de L’Élixir d’Amour par Laurent Pelly s’est hissée parmi les 10 opéras les plus représentés à l’Opéra de Paris depuis les 15 dernières années avec plus de 60 soirées programmées sur cette période. 

Il est difficile de prédire si elle conservera le même rythme à l’avenir car elle a sans doute profité de l’absence de production des Noces de Figaro de Mozart pendant tout ce temps là, lacune qui sera heureusement comblée cette saison par la production de Netia Jones.

Pene Pati (Nemorino)

Pene Pati (Nemorino)

Cette reprise comporte plusieurs distributions, et la seconde série permet de découvrir pour la première fois le ténor Pene Pati originaire des Îles Samoa de Polynésie. Et la qualité de timbre qu’il révèle dans l’immensité de Bastille est impressionnante. 

Dans cette production relocalisée dans l’Italie des années 50, il incarne un Nemorino habillé de manière très simple comme s’il n’avait aucun sou, et il se glisse dans la peau de ce jeune homme maladroit avec une aisance qui paraît sans limite. Gesticulations mécaniques mais avec une très agréable souplesse de corps, mimiques expressives même quand il ne chante pas, il joue la carte du grand benêt bondissant en manque affectif avec une facilité qui lui vaut un répondant enchanté de la part du public, mais aussi parce que sa voix est d’une suavité savoureuse, une italianité aux clartés chantantes mêlée à une tessiture de crème ambrée profondément enjôleuse.

Sa complainte «Una furtiva lagrima» devient inévitablement le point culminant du spectacle car il déploie à ce moment là une amplitude poétique hypnotique et merveilleuse.

Pretty Yende (Adina) - le 24 octobre

Pretty Yende (Adina) - le 24 octobre

Pour un soir, c’est Pretty Yende qui incarne Adina auprès de lui. La soprano sud-africaine prend beaucoup de plaisir à jouer la comédie de cette jeune femme sûre d’elle-même avec nombre de petits rires moqueurs de ci de là, et se permet parfois des variations coloratures qui démontrent son agilité vocale et le tempérament coquet de son personnage.

Son chant médium se fond un peu trop dans les sonorités de l’orchestre et de l’ouverture de la salle, mais ses aigus s’épanouissent dans un souffle vainqueur qu’elle aime fièrement brandir.

Aleksandra Kurzak (Adina) - le 27 octobre

Aleksandra Kurzak (Adina) - le 27 octobre

Et pour un autre soir, le mercredi 27 octobre, c’est Aleksandra Kurzak qui fait vivre Adina auprès de Pene Pati, et la personnalité qu'elle découvre se révèle bien plus charnelle. Elle joue en effet sur une très belle association entre son timbre riche dans le médium, joliment chaloupé, qui la sensualise énormément, et son corps dont elle assume le pouvoir charmeur.

La projection de la voix est très homogène - alors que cette artiste sur-dynamitée bouge dans tous les sens - sans aller toutefois aussi loin que Pretty Yende dans le plaisir ornemental démonstratif, mais il en résulte un fort tempérament vivant et instinctivement très humain qui lui donne l'impression d'être encore plus spontanée et naturellement vraie.

Aleksandra Kurzak (Adina) - le 27 octobre

Aleksandra Kurzak (Adina) - le 27 octobre

Lui aussi bon comédien, mais sans verser dans l’exagération clownesque, Simone Del Savio offre à Belcore une très belle tenue vocale, légère et homogène mais avec de l’impact, et son personnage gagne en ambiguïté avec des parts d’ombre qui font qu’il peut être pris au sérieux, alors qu’à l’opposé, Ambrogio Maestri impose une présence vocale écrasante en faisant du Dottor Dulcamara un charlatan d’une très grande sagesse.

Il a en effet dans son comportement une attitude en apparence loufoque qui le rend tout à fait crédible par cette sorte de clairvoyance masquée qu’il a sur les illusions du monde qui l’entoure. Cet aspect là est remarquablement bien joué!  

Simone Del Savio (Belcore)

Simone Del Savio (Belcore)

Son rôle est discret, mais Lucrezia Drei fait ressortir tout le naturel pétillant de Giannetta dans la seconde partie où les bottes de foin se sont ouvertes pour créer un espace plus intime autour de la fête de mariage.

Rideau de scène à la fin de l'acte I de l'Elixir d'amour

Rideau de scène à la fin de l'acte I de l'Elixir d'amour

Pour animer tout ce petit monde d’un instant, Giampaolo Bisanti joue la carte des couleurs orchestrales gorgées d’un son dense, tenues par un bon rythme sans qu'il ne cherche la vivacité à tout prix, sans doute pour préserver une ambiance chaleureuse qui mette à l’aise l’ensemble des artistes.

Et le chœur, personnage à part entière, est d’un excellent relief où l’harmonie et l’expressivité sont parties prenantes de cette histoire.

Pene Pati (Nemorino), Pretty Yende (Adina) et Simone Del Savio (Belcore)

Pene Pati (Nemorino), Pretty Yende (Adina) et Simone Del Savio (Belcore)

Les gags - comme la tant attendue course réjouissante du petit chien qui traverse de part en part à plusieurs reprises le plateau - et le jeu de scène sont toujours aussi bien réglés, ce qui en fait une des productions phares de la scène Bastille pour faire aimer l’opéra au plus grand nombre.

Pretty Yende (Adina) et Ambrogio Maestri (Il Dottor Dulcamara)

Pretty Yende (Adina) et Ambrogio Maestri (Il Dottor Dulcamara)

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Publié le 7 Octobre 2021

Le Hollandais volant (Richard Wagner - 1843)
Répétition générale du 06 octobre 2021 et représentations du 25 et 28 octobre 2021
Opéra national de Paris - Bastille

Daland Günther Groissböck
Senta Ricarda Merbeth
Erik Michael Weinius
Mary Agnes Zwierko
Der Steuermann Thomas Atkins
Der Holländer Tomasz Konieczny

Direction musicale Hannu Lintu
Mise en scène Willy Decker (2000)

La production du Vaisseau Fantôme que l’Opéra de Paris n’avait plus programmé depuis le 09 octobre 2010 était très attendue car il s’agit du premier drame wagnérien proprement dit. Sa simplicité et son romantisme s’adressent à tous, et les contrées qu’il décrit avec sa musique créent en chacun des impressions visuelles fort évocatrices.

Tomasz Konieczny (Der Holländer)

Tomasz Konieczny (Der Holländer)

L’œuvre n’est entrée au répertoire qu’en 1937, 40 ans après sa création parisienne au Théâtre des Nations de l’Opéra Comique - à l'actuel emplacement du Théâtre de la Ville -, mais elle fait dorénavant partie des 30 opéras les plus joués de la maison.

Et la reprise de cette année atteint un niveau musical bien plus équilibré et très supérieur à celui de la dernière reprise où le couple d’ Erik et Senta formé par Klaus Florian Vogt et Adrianne Pieczoncka semblait être le cœur palpitant de la représentation.

Ricarda Merbeth (Senta)

Ricarda Merbeth (Senta)

Ce soir, la réalisation orchestrale repose sur un orchestre en pleine forme dirigé par un maître des grands espaces nordiques, Hannu Lintu, un chef finlandais qui fait des débuts fracassants à l’Opéra de Paris.

Musclée et flamboyante dans sa manière élancée et virile de faire résonner le corps des cuivres, mais avec de l’allant et une attention à faire ressortir les chaudes pulsations humaines dans les différents duos, cette direction empreint le spectacle d’une narration qui emporte les solistes dans un souffle subjuguant de vitalité.

L’entrée du marin de Thomas Atkins révèle un personnage plus tourmenté que contemplatif, et le chœur masculin, en partie non masqué, impose d’emblée un chant puissant qui a l’impact de l’argent massif.

Tomasz Konieczny (Der Holländer)

Tomasz Konieczny (Der Holländer)

Puis, l’apparition de Tomasz Konieczny s’inscrit splendidement dans le prolongement de cette introduction. Ce chanteur formidable dépeint non seulement le Hollandais errant avec un sens de l’éloquence incisive fantastique, mais il pare également son timbre d’une intense patine sombre aux reflets métalliques qui lui donnent une séduction et une prestance animale absolument souveraine.

L’acteur fait ainsi vivre son personnage avec énormément de justesse ce qui se lit dans sa manière d'interpénétrer sentiments ombrés et tourments intérieurs.

Günther Groissböck (Daland)

Günther Groissböck (Daland)

Günther Groissböck paraît du coup plus simplement humain face à lui, et rend même Daland sympathique. Sa gestuelle a quelque chose d’inclusif, de directement accessible, la variété des couleurs est sensible, mais son chant n’a pas encore retrouvé tout l’impact qu’on lui connaît.

Ricarda Merbeth (Senta)

Ricarda Merbeth (Senta)

Et Ricarda Merbeth, dont on ne compte plus les incarnations survoltées de Senta à Bayreuth, a certes aussi perdu un peu de puissance et de couleurs dans les aigus, mais force est de constater qu’elle est toujours une wagnérienne qui compte aujourd’hui. Le souffle et la vaillance d'une tessiture ouatée sont bien là, l’imprégnation romantique de cette femme si intérieure est rendue avec une crédibilité et une fierté qui accrochent au cœur, et son magnétisme rivalise en caractère avec celui de Tomasz Konieczny.

Michael Weinius (Erik)

Michael Weinius (Erik)

Erik n’est certes pas un être gagnant dans cette histoire qui le confronte à la violence des sentiments extrêmes de deux figures majeures du romantisme allemand, mais Michael Weinius lui rend un tempérament solide et de caractère, avec une voix mordante, qui a du brillant, et des accents un peu complexes qui donnent de l’épaisseur à un personnage qu’il n’est pas facile à imposer.

Quant aux noirceurs abyssales d'Agnes Zwierko, une fois entendues, elles ne vous quittent plus de la soirée.

Ricarda Merbeth (Senta)

Ricarda Merbeth (Senta)

Après avoir connu la réalisation d’une extrême finesse et la dramaturgie prenante élaborée par Dmitri Tcherniakov pour le Festival de Bayreuth cet été avec la nouvelle production du Fliegende Holländer, revenir au travail épuré de Willy Decker fait inévitablement ressortir certains statismes du jeu théâtral, mais cette épure et la qualité de ses lumières conservent un pouvoir psychique intact sur les spectateurs. 

Comment ne pas être sensible à ce tableau de paysage marin pris en pleine tempête où apparaît en surimpression le vaisseau hallucinatoire de Senta, ou à cette pièce aux dimensions surréalistes qui semble pointer, à la manière d'une proue de navire, au dessus d’une mer agitée ? 

Tomasz Konieczny (Der Holländer)

Tomasz Konieczny (Der Holländer)

Un décor unique, certes, mais plongé dans un univers aux éclairages d’une grande mobilité – hors le duo entre Senta et Le Hollandais qui est volontairement distancié - sans la moindre incongruité, une psychologie centrée sur Senta, où il est véritablement montré à quel point elle est sujette à une maladie qui induit au final un rejet de tous, et qu’elle va transmettre avant de mettre fin à ses jours à une jeune fille de compagnie qui se laissera prendre par l’imaginaire du portrait du Hollandais, c’est bien parce qu’il y a un chef expressif à la barre de l’orchestre et une solide distribution pour prendre émotionnellement l’auditeur, que ce retour a toutes les forces pour lui.

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Publié le 24 Septembre 2021

Œdipe (Georges Enescu – 1936)
Livret d’Edmond Fleg
Répétition du 17 septembre, et représentations du 23 septembre, 11 et 14 octobre 2021
Opéra Bastille

Œdipe Christopher Maltman
Tirésias Clive Bayley
Créon Brian Mulligan
Le berger Vincent Ordonneau
Le grand prêtre Laurent Naouri
Phorbas / Le Veilleur Nicolas Cavallier
Thésée Adrian Timpau
Laïos Yann Beuron
Jocaste Ekaterina Gubanova
La Sphinge Clémentine Margaine
Antigone Anna-Sophie Neher
Mérope Anne Sofie von Otter
Une Thébaine Daniela Entcheva

Direction musicale Ingo Metzmacher
Mise en scène Wajdi Mouawad (2021)

Nouvelle production                             Wajdi Mouawad

Spectacle retransmis en direct le 14 octobre à 19h30 sur Medici.tv, et sur la plateforme numérique de l'Opéra national de Paris l'Opéra chez soi et en différé sur Mezzo Live HD le Dimanche 17 octobre 2021 à 21h, et sur Mezzo le Mercredi 20 octobre 2021 à 20h30.

Chaque nouveau directeur de l’Opéra de Paris est amené à ouvrir sa première saison avec une nouvelle production qui symbolise une des lignes fortes qui inspirera son mandat.
Stéphane Lissner ouvrit en octobre 2015 avec Moses und Aron d’Arnold Schoenberg mis en scène par Romeo Castellucci, une œuvre biblique du XXe siècle qui n’avait été jouée à Paris qu’en version française sous Rolf Liebermann.

Et si l’on remonte un peu plus dans le temps, Gerard Mortier présenta en octobre 2004 un opéra français créé au Palais Garnier en 1983, Saint-François d’Assise d’Olivier Messiaen, dont il confia la mise en scène à Stanislas Nordey.

Christopher Maltman (Œdipe)

Christopher Maltman (Œdipe)

Alexander Neef s’inscrit exactement dans l’esprit de ce dernier en programmant dès le mois de septembre 2021 un autre opéra français créé au Palais Garnier, le 13 mars 1936, Œdipe de Georges Enescu

A sa création, l’œuvre fut donnée pour 11 représentations avant de ne revenir que pour deux soirs, en version roumaine, le 21 et 22 mai 1963, lors du passage de la troupe de l’Opéra de Bucarest. 

Et pour cette redécouverte, c’est à nouveau un homme de théâtre francophone qui est en charge de la mise en scène tout en faisant ses débuts à l’Opéra de Paris, Wajdi Mouawad.

Yann Beuron (Laïos) et Ekaterina Gubanova (Jocaste)

Yann Beuron (Laïos) et Ekaterina Gubanova (Jocaste)

Cette tragédie lyrique est la seule qui raconte l’histoire d’Œdipe dans son intégralité.

Le premier acte se déroule au Palais de Laïos à Thèbes, le second acte se joue 20 ans plus tard au Palais de Polybos à Corinthe, le troisième acte revient 15 ans plus tard au Palais Royal de Thèbes touché par une épidémie meurtrière – cet acte à lui seul correspond à la tragédie grecque de Sophocle, Œdipe Roi -, et le dernier acte se déroule à Colone, près d’Athènes, là où s’achève l’errance d’ Œdipe – cet acte s’inspire d’une autre tragédie de Sophocle, Œdipe à Colone -.

Laurent Naouri (Le grand prêtre)

Laurent Naouri (Le grand prêtre)

Le metteur en scène choisit une approche lisible et stylisée afin de raconter l’histoire d’Œdipe. 

Il introduit un prologue de 10 minutes qui, sous forme de pantomime accompagnée d’un texte parlé, dénué de musique, raconte de façon éclairante la genèse mythologique qui mène à l’existence de Laïos, son acte de viol sur le fils de Pélops, Chrysippe, et la malédiction d’Apollon. La présence et le ton de la voix du narrateur font monter la tension, et un Minotaure aux yeux rouges luminescents apparaît pour symboliser les démons que le Roi n’a su vaincre.

Christopher Maltman (Œdipe)

Christopher Maltman (Œdipe)

Les premières minutes qui décrivent l’enlèvement d’Europe et le voyage de son frère phénicien Cadmos, lié à la jeune Harmonie, vers la Thrace pour y fonder Thèbes avec une intention civilisatrice, fait penser inévitablement à une identification à peine voilée à la vie de Wajdi Mouawad.

Et son évocation de la décadence de Thèbes dès qu’elle se met à construire des murailles pour se protéger des étrangers est un message européen d’une lecture politique contemporaine tout à fait claire.

Christopher Maltman (Œdipe) et Anne Sofie von Otter (Mérope)

Christopher Maltman (Œdipe) et Anne Sofie von Otter (Mérope)

La forme visuelle du premier acte laisse par la suite assez perplexe, car l’ensemble de la cour Thébaine est bardée de couleurs, affublée de couronnes végétales aux lignes diverses dont la variété des coloris printaniers rappelle celle des toiles d’Arcimboldo. Ces coiffes décrivent des forces intérieures comme la vitalité ou le feu, et illustrent l’harmonie avec la nature. 

Une fois accepté cet effet surréaliste, le discours théâtral reste narratif. Seule quelque dalle dressée derrière la scène de la cour suggère de monumentales murailles, ce qui permet d’incruster les sur-titrages à moindre hauteur.

Clive Bayley (Tirésias) et Christopher Maltman (Œdipe)

Clive Bayley (Tirésias) et Christopher Maltman (Œdipe)

Dans ce tableau introductif qui narre non sans longueur la naissance d’Oedipe, Laurent Naouri incarne un grand prêtre de grande prestance aux accents sensiblement menaçants, ce qui se reflète dans ses pratiques sacrificielles, toutefois édulcorées par la mise en scène.

Yann Beuron prouve qu’il a la stabilité vocale et des couleurs ombrées qui lui permettent de caractériser un Laïos consistant, et donc qu’il est peut-être un peu tôt pour tirer sa révérence, et Ekaterina Gubanova reste à cet instant peu compréhensible, dans l’attente de son retour en seconde partie où elle va mieux déployer son lyrisme obscur.

Mais Clive Bayley introduit un Tirésias d’une diction très claire avec un impact sonore qui suggère un esprit d’une implacable lucidité.

Christopher Maltman (Œdipe) et Ekaterina Gubanova (Jocaste)

Christopher Maltman (Œdipe) et Ekaterina Gubanova (Jocaste)

Le second acte reste tout aussi symbolique à travers un dégradé de couleurs partant du bleu ciel vidéographique sur lequel se détachent des vols d’oiseaux pour imager l’univers hors du monde où a été élevé le jeune homme, jusqu’à la rencontre avec la Sphynge, agglutinée dans un maelstrom d’informes noirceurs, après qu’Œdipe ne tue en méconnaissance de cause Laïos au pied d’un rocher sur lequel se dessine la figure d’Hécate, déesse de l’ombre et des morts. 

Vincent Ordonneau (Le berger)

Vincent Ordonneau (Le berger)

L’effet scénique des tirs de flèches sur les opposants d’Œdipe est un leurre tout à fait réussi, mais il est dommage que les belles teintes lumineuses qui parcellent l’ensemble de la soirée ne soient pas utilisées de façon plus vivante pour amplifier les orages orchestraux et donc accompagner la dynamique de la musique. Ce statisme des éclairages est flagrant au moment du meurtre de Laïos par son propre fils.

Vaillant et paré d’un agréable timbre vocal souple qui n’est pas sans rappeler celui de Mathias Vidal, Vincent Ordonneau campe un berger grave et pur, et c’est avec Nicolas Cavallier, à la fois Phorbas et Veilleur, que l’on commence à entendre des couleurs de basse qui tirent vers des ombres sages. 

Et c’est un véritable plaisir de réentendre Anne Sofie von Otter dans le court rôle de Mérope qu’elle assure avec panache et une lumière intérieure qui la rend si attachante.

Adrian Timpau (Thésée)

Adrian Timpau (Thésée)

L’écriture vocale chaloupée de La Sphinge peut parfois surprendre, pourtant, Clémentine Margaine ne trahit aucune réticence à outrer ses inflexions pour lui donner un relief qui tire aussi bien vers une clarté franche que des noirceurs névrosées qui lui sont également naturelles. 

Cette première partie qui s’achève sous les murs de Thèbes permet de mesurer quel poids écrasant pèse sur Christopher Maltman, un chanteur fortement dramatique qui incarnait déjà Œdipe à Salzbourg en 2019 avant d’être Oreste, cet été, au cours de ce même festival.

Empreinte massive, avec une excellente projection et un mordant solide qui forment son charisme puissant, il y a en lui une grandeur humaine qui s’intensifie dans la communion avec l’orchestre ce qui prodigue un impact phénoménal.

Christopher Maltman (Œdipe) et Anna-Sophie Neher (Antigone)

Christopher Maltman (Œdipe) et Anna-Sophie Neher (Antigone)

Sous la direction d'Ingo Metzmacher, l’orchestre de l’Opéra de Paris exhale en effet son splendide drapé limpide traversé d’ombres bourdonnantes pour aussi bien décrire des ambiances bucoliques que de monumentales vagues d'une noirceur menaçante. Il est également saisissant d’entendre comment ce travail sur la souplesse orchestrale peut soudainement se glacer en une structure minérale éclatante qui se fracasse pour retrouver ensuite sa structure liquide.

Cette construction splendide atteint des sommets dans la seconde partie où les chœurs sont sollicités dans toutes les tonalités, avec des effets de spatialisation dans les hauteurs de galeries, et c’est une référence à l’origine de l’opéra et du théâtre grec qui est évoquée par cet ensemble d’une beauté austère fascinante.

Christopher Maltman (Œdipe)

Christopher Maltman (Œdipe)

La seconde partie gagne donc en impact dramatique avec l’ouverture sur un univers gris, enserré par des blocs de murailles oppressants et d’étranges statues humaines mal dégrossies où un peuple chante son désespoir face aux ravages de la peste qui se diffuse dans la ville.

Le Créon de Brian Mulligan a des accents d’acier, et Ekaterina Gubanova donne enfin à Jocaste un rayonnement vocal âpre.

La révélation de la vérité à Oedipe est fortement dramatisée mais ne verse pas dans l’horreur quand il surgit de derrière les murailles avec le regard noir constellé d’étoiles. La sauvagerie de la cécité forcée est ainsi sublimée en quelque chose de plus symbolique et esthétique.

Christopher Maltman (Œdipe)

Christopher Maltman (Œdipe)

Puis, le voyage à Colone est le tableau le plus stylisé avec ce grand panneau aux striures et variations de bleu qui se reflètent dans une large dalle polie comme un grand miroir.

Quand elle apparaît, la noblesse d’Adrian Timpau donne une belle prestance humaine à Thésée, et Anna-Sophie Neher offre un portrait d’Antigone vivant et ardent dans ses plaintes à cœur ouvert par amour pour son père.

Ekaterina Gubanova et Ingo Metzmacher

Ekaterina Gubanova et Ingo Metzmacher

La réunion monumentale du chœur à la complexité orchestrale suffit à emplir de sens cet univers scénique si épuré, et la beauté sereine dans laquelle se reflètent les dernières minutes de vie d’Œdipe valent à Wajdi Mouawad un accueil chaleureux car il s’est montré à la fois intelligent dans la compréhension des thèmes de l’œuvre et humble dans sa traduction humaine pour l’auditeur.

Christopher Maltman (Œdipe) - Lundi 11 octobre 2021

Christopher Maltman (Œdipe) - Lundi 11 octobre 2021

Représentation du lundi 11 octobre 2021

18 jours après la première, c'est une salle bien remplie - un exploit pour un lundi soir - qui assiste à une représentation qui préfigure hautement celle qui sera retransmisse en direct 3 jours plus tard.

Les chœurs sont en grande majorité sans masque, ce qui accroit naturellement l'impact en salle surtout que l'énergie qui y règne semble galvaniser la totalité de l'équipe artistique. On verra d'ailleurs Ching-Lien Wu, la directrice des chœurs, venir au salut brandir des mains victorieuses face à aux sourires radieux des chanteurs, Christopher Maltman aura époustouflé l'audience de par son incarnation monumentale, une sorte de force prodigieuse en souffrance, et Ingo Metzmacher aura obtenu de l'orchestre une splendide lecture faisant ressortir la complexité de l'enchevêtrement des lignes musicales d'une beauté inouïe avec des reflets surréalistes, et même futuristes, dans les textures d'une impressionnante plasticité. Une soirée inoubliable et fortement touchante qui devrait être amenée à se reproduire le jeudi 14 octobre.

Ching-Lien Wu et les Choeurs de l'Opéra de Paris - Lundi 11 octobre 2021

Ching-Lien Wu et les Choeurs de l'Opéra de Paris - Lundi 11 octobre 2021

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Publié le 23 Septembre 2021

Concert inaugural de Gustavo Dudamel
Concert du 22 septembre 2021
Palais Garnier

Carmen (George Bizet - 1875)
Prélude, « L’amour est un oiseau rebelle » , « La fleur que tu m’avais jetée », « Les voici, voici la quadrille… »  Clémentine Margaine, Matthew Polenzani, Chœur

Ainadamar (Osvaldo Golijov - 2003)
« Mariana, tus ojos » Ekaterina Gubanova, Marie-Andrée Bouchard-Lesieur

La vida breve (Manuel de Falla - 1913)
Danse du deuxième tableau (Chœurs)

Peter Grimes (Benjamin Britten - 1945)
Four Sea Interludes, n. 4 « Storm »

Doctor Atomic (John Adams - 2005)
“Batter my heart” Gerald Finley

Lohengrin (Richard Wagner - 1850)
Prélude de l’acte I

Der Rosenkavalier (Richard Strauss - 1911)                     Jacquelyn Wagner
Trio et duo final Jacquelyn Wagner, Gerald Finley, Ekaterina Gubanova, Sabine Devieilhe

Falstaff (Giuseppe Verdi - 1893)
Scène finale « Alto là ! Chi va là » Gerald Finley, Jacquelyn Wagner, Sabine Devieilhe, Marie-Andrée Bouchard-Lesieur, Clémentine Margaine, Matthew Polenzani, Tobias Westman, Kiup Lee, Timothée Varon, Aaron Pendleton

Direction musicale Gustavo Dudamel
Chef de Chœur Ching-Lien Wu 

Chœurs et Orchestre du Théâtre National de l'Opéra de Paris
Maîtrise des Hauts-de-Seine

Une fois passé l’impressionnant dispositif de sécurité lié à la présence du couple présidentiel venu assister au concert inaugural de Gustavo Dudamel, le nouveau directeur musical de l’Opéra de Paris pour les six ans à venir, le Grand Escalier du Palais Garnier se découvre sous ses décorations florales multicolores où les couples aiment à se photographier.  

Gustavo Dudamel

Gustavo Dudamel

L’effervescence est assez particulière, et il devient possible d’admirer les différents espaces de ce joyaux architectural sous des éclairages inhabituels qui rehaussent les couleurs des pierres et des mosaïques, mais qui jettent aussi une ombre sur le plafond du monumental escalier.

Le programme présenté ce soir réserve ses originalités à sa première partie où, après des extraits de Carmen joués sur un rythme vif et un parfait équilibre des timbres, et chantés par Clémentine Margaine dans une tessiture très sombre et un peu introvertie, et Matthew Polenzani, à l’inverse, avec une approche très claire et légère qui atténue la nature complexe de Don José, la musique d'essence hispanique se diffuse sur une scène lyrique où elle est habituellement peu présente.

Ekaterina Gubanova (Margarita) - Ainadamar

Ekaterina Gubanova (Margarita) - Ainadamar

L’extrait d’Ainadamar, opéra qu’avait monté Gerard Mortier en 2012 à Madrid dans une mise en scène de Peter Sellars, fait entendre les chants de jeunes filles au cours d’une représentation de la pièce de Lorca, Mariana Pineda, jouée au Teatro Solis de Montevideo.

Le chœur, bien que masqué, se fond aux rythmes de congas et aux traits ambrés des cuivres dans une atmosphère voluptueuse et envoûtante où Ekaterina Gubanova et Marie-Andrée Bouchard-Lesieur joignent une présence discrète à ce moment voué à la mémoire du jour où la pièce fut créée.

Ici, se révèle aussi le goût de Gustavo Dudamel pour la magnificence poétique des vents.

Concert inaugural (Gustavo Dudamel – Opéra de Paris) Palais Garnier

Puis, c’est jour de mariage à Grenade quand enchaîne l'une des danses de La Vida Breve de Manuel de Falla, de l’enjouement folklorique tenu avec style, cuivres fortement sollicités, qui laisse poindre une envie de fête et qui prépare à  l’élan endiablé et claquant avec lequel l’interlude « Storm » de Peter Grimes va être mené pour nous conduire vers le répertoire Anglo-saxon.

Gerald Finley (J. Robert Oppenheimer) - Doctor Atomic

Gerald Finley (J. Robert Oppenheimer) - Doctor Atomic

Grand moment de chant clamé vers les hauteurs de la salle avec un superbe timbre fumé, Gerard Finley fait honneur à l’écriture de John Adams dont il s’est approprié l’esprit depuis la création de Doctor Atomic à l’Opéra de San Francisco en 2005 dans une mise en scène de Peter Sellars

Les ondoyances mystérieuses et pathétiques de la musique se dissipent magnifiquement, et ce grand passage dramatique annonce aussi les prochains débuts du compositeur américain sur la scène de l’Opéra de Paris, peut-être avec cette œuvre.

Sabine Devieilhe (Sophie) et Ekaterina Gubanova (Octavian) - Der Rosenkavalier

Sabine Devieilhe (Sophie) et Ekaterina Gubanova (Octavian) - Der Rosenkavalier

La seconde partie de la soirée est totalement dédiée à trois compositeurs majeurs du répertoire, Richard Wagner, Richard Strauss et Giuseppe Verdi.

L’ouverture de Lohengrin est une splendeur de raffinement où les tissures des cordes se détachent avec une finesse d’orfèvre à laquelle la rougeur des cuivres se mêle pour donner une chaleur à une interprétation de nature chambriste. Elle est suivie par un déploiement majestueux, beaucoup plus ample, dans le final du Chevalier à la rose.

Gustavo Dudamel devient le maître des miroitements straussiens et de l’imprégnation du temps, et les quatre solistes, Jacquelyn Wagner, Gerald Finley, Ekaterina Gubanova et Sabine Devieilhe, forment une union subtilement recherchée qui magnifie cette ode au temps passé.

Chœurs et Orchestre de l'Opéra de Paris salués par l'ensemble des solistes

Chœurs et Orchestre de l'Opéra de Paris salués par l'ensemble des solistes

Et dans la fugue finale de Falstaff, le chef d’orchestre fait résonner la verve acérée de Verdi avec des traits de serpes cuivrées insolemment fougueux et se met au service d’une équipe d’une unité inspirante car sans artifice.

C’est une image extrêmement humble qu’aura donné ce soir Gustavo Dudamel, rejoint au salut final par la chef de chœur Ching-Lien Wu après l’interprétation d’une Marseillaise galvanisante, et l’accueil bouillonnant et émouvant du public présent en témoigne.

Le Grand Lustre, surmonté du Plafond de Marc Chagall qui fut inauguré le 23 septembre 1964.

Le Grand Lustre, surmonté du Plafond de Marc Chagall qui fut inauguré le 23 septembre 1964.

Concert à revoir en intégralité et gratuitement sur la plateforme l'Opéra chez soi de l'Opéra national de Paris.

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Publié le 14 Septembre 2021

Iphigénie en Tauride (Christoph Willibald Gluck - 1779)
Répétition générale du 11 septembre et représentations du 14 et 29 septembre 2021

Palais Garnier

Iphigénie Tara Erraught
Oreste Jarrett Ott
Pylade Julien Behr
Thoas Jean‑François Lapointe
Diane Marianne Croux
Une femme grecque Jeanne Ireland
Un Scythe Christophe Gay
Iphigénie (comédienne) Agata Buzek

Direction musicale Thomas Hengelbrock
Mise en scène Krzysztof Warlikowski (2006)
Décors et costumes Małgorzata Szczęśniak

Lumière Felice Ross
Vidéo Denis Guéguin
Chorégraphie Claude Bardouil
Orchestre et Chœurs de l’Opéra national de Paris

Immense succès dès sa création à l’Académie royale de musique le 18 mai 1779, la version d’Iphigénie en Tauride par Christoph Willibald Gluck fit partie des 3 titres les plus joués de l’institution française jusqu’à la Révolution pour atteindre sa 400e représentation au bout de 50 ans.

Puis, elle s’effaça du répertoire pendant un siècle.

Jarrett Ott (Oreste) et Tara Erraught (Iphigénie)

Jarrett Ott (Oreste) et Tara Erraught (Iphigénie)

C’est au directeur Georges Auric qu’Iphigénie en Tauride doit son retour durable sur la scène de l’Opéra de Paris lorsqu’il donna l’ouvrage en 1965 avec de prestigieux artistes français, Régine Crespin, Robert Massard et Guy Chauvet.

Puis, en 2006, la production confiée par Gerard Mortier à Krzysztof Warlikowski devint un marqueur important de l’institution car elle introduisait nombre d’éléments contemporains pour raconter de façon poignante et horrifique l’histoire d’une femme qui avait perdu sa famille à en souffrir de solitude.

Iphigénie en Tauride (Erraught – Ott - Hengelbrock - Warlikowski) Garnier

Mais alors que seuls des ensembles sur instruments anciens tels Les Musiciens du Louvre-Grenoble, le Balthasar Neumann Ensemble ou bien le Freiburger Barockorchester interprétaient régulièrement à Garnier les œuvres de Gluck, c’est lors de la reprise d'Iphigénie en Tauride en décembre 2016 que l’on entendit à nouveau le son de l’Orchestre de l’Opéra de Paris dans un opéra du compositeur allemand, sous la direction de Bertrand de Billy.

C’est encore le cas pour la reprise de ce soir qui est confiée à un chef d’orchestre spécialiste du répertoire baroque et classique, Thomas Hengelbrock.

Tara Erraught et Agata Buzek (Iphigénie)

Tara Erraught et Agata Buzek (Iphigénie)

Dès l’entrée dans la salle, la présence du rideau semi-réfléchissant, derrière lequel vont être rejoués les souvenirs enfouis du passé d’Iphigénie, permet de créer des points de vue inédits sur les loges du Palais Garnier qui se réfléchissent à sa surface. A l’arrière scène, des zones d’ombres se devinent, et les décorations des balcons sont rehaussées par des lumières chaudes pour mieux se refléter dans le grand miroir.

Et à l’occasion de cette nouvelles séries de représentations, deux grands artistes internationaux font leurs débuts sur la scène de l’Opéra des Paris, Tara Erraught et Jarrett Ott.

Tara Erraught (Iphigénie)

Tara Erraught (Iphigénie)

La mezzo-soprano irlandaise est déjà bien connue au Bayerische Staatsoper et au Metropolitan Opera où elle a incarné Angelina dans La Cenerentola de Rossini, personnage de Conte de fées qu’elle aura l’occasion d’incarner à Bastille au printemps prochain, dans une autre vision de Cendrillon, celle de Jules Massenet.

Portée par une direction musicale qui se révèle d’emblée enjôleuse, puis tonique, et qui engendre un tapis musical progressivement souple et tendu vers le le déroulé de l’action, elle dépeint la personnalité d’Iphigénie à travers une intense ligne de chant mélodramatique dont le soyeux des tissures, aérées et énergiques, s’allient naturellement aux timbres orchestraux.

Agata Buzek (Iphigénie)

Agata Buzek (Iphigénie)

Et tout, dans l’émotion du regard, renvoie une image tendre, empathique et généreuse dans son rapport à ses partenaires.

C’est donc quand elle incarne l’Iphigénie jeune – la production fait jouer à Iphigénie deux âges très différents de sa vie – qu’elle crée instinctivement une totale concordance avec l’être qu’elle joue sans la moindre froideur.

L’attention portée au phrasé est sensible, mais le maintien harmonieux du souffle et les variations de couleurs ont la primauté.

Pantomime du meurtre de Clytemnestre par Oreste

Pantomime du meurtre de Clytemnestre par Oreste

Et elle s’approprie complètement l’univers complexe et exigeant créé par Krzysztof Warlikowski, même si elle n’a pas le détachement dépressif qu’exprime par effet miroir Agata Buzek – une actrice de confiance, compatriote du metteur en scène, qui apparaît régulièrement dans plusieurs de ses pièces de théâtre, Phèdre(s), Les Français, On s’en va – avec laquelle elle partage les inversions de rôles entre Iphigénie et son double.

Car la force de cette production est d’entrelacer différents univers temporels et de dégager une beauté visuelle fantasmatique même pour les scènes les plus perverses.

Le rideau semi-transparent permet de créer des reliefs ombrés sur le corps de l’acteur qui rejoue le matricide de Clytemnestre par Oreste, le souvenir du sacrifice d’Iphigénie en Aulide refait surface sous forme de scène quasi-subliminale, et la vidéo finale qui domine le geste sacrificiel d’Iphigénie est fascinante avec ce corps de dragon qui s’imprime en serpent sur le visage projeté de le jeune femme au moment où Diane s’apprête à pardonner à Oreste son crime.

Jarrett Ott (Oreste) et Julien Behr (Pylade)

Jarrett Ott (Oreste) et Julien Behr (Pylade)

L’Oreste de Jarrett Ott est par ailleurs absolument splendide, un mordant de fauve redoutable, une fougue virile qui dramatise sa présence tout en préservant l’intégrité vocale et ses clartés suaves. Il n‘est pas étranger à cette production, car Viktor Schoner, intendant de l’opéra de Stuttgart et ancien adjoint de Gerard Mortier, l’a aussi intégrée à son répertoire, ce qui a permis au chanteur américain de s’y confronter.

Et même si Alexander Neef reprend la production que Stéphane Lissner avait programmée il y a un an en pleine expansion de la pandémie avant d’être finalement reportée, nul doute qu’il soit particulièrement fier et heureux de débuter son mandat avec pareil symbole.

Jarrett Ott (Oreste) et Julien Behr (Pylade)

Jarrett Ott (Oreste) et Julien Behr (Pylade)

Auprès de Jarrett Ott, Julien Behr est un fort touchant Pylade. Doué d’une sincérité et d’une finesse de timbre mozartienne, ombrée et légèrement voilée, d’une parfaite unité même dans les passages les plus tendus, il est moins puissant que son partenaire, mais pas moins présent et expressif y compris dans les silences.

« Unis dès la plus tendre enfance » est chanté avec profondeur et retenue dans les sentiments, mais le sens de sa projection s’amenuise trop au dernier acte.

Le duo fonctionne avec bonheur parfaitement, et les sentiments d’affection entre les deux cousins en sont renforcès.

Agata Buzek (Iphigénie) et Jean-François Lapointe (Thoas)

Agata Buzek (Iphigénie) et Jean-François Lapointe (Thoas)

Et Jean‑François Lapointe offre sur la scène du Palais Garnier un Thoas d’une très belle tenue, nullement caricatural, avec de la poigne dans les aigus, auquel il laisse transparaître une faille humaine malgré la dureté du personnage. Globalement, il y a dans cette reprise une forme d’attendrissement diffus qui semble saisir tous les protagonistes et qui engendre ce subtil sentiment de cohérence d’ensemble.

Enfin, les chanteurs qui font vivre les personnages secondaires sont tous trois bien mis en valeur. Christophe Gay imprime de son timbre franc une jeunesse sûre et affirmée, Jeanne Ireland apporte des couleurs gorgées de noirceurs et donc une forme de maturité sensuelle, et Marianne Croux fait vibrer un optimisme lumineux et malicieux.

Jarrett Ott (Oreste) et Tara Erraught (Iphigénie)

Jarrett Ott (Oreste) et Tara Erraught (Iphigénie)

La réalisation orchestrale révèle également des surprises. Thomas Hengelbrock ne cherche nullement le flamboiement dramatique – alors qu’il sait parfaitement le faire -, les cuivres sont particulièrement domptés pour n’en conserver que leur souffle d’or, car il transpose l’intimité concise des dialogues chantés dans la musique pour faire vivre les respirations cristalline, pulsantes et caressantes d’une humanité souterraine.

Cette logique atteint son paroxysme dans sa rencontre avec le chœur, présenté cette année dans les loges de côté, et non sous la scène, et dont la fusion irrésistiblement murmurante avec les voix féminines donne l’illusion pour un moment qu’une grâce divine reste possible.

Krzyzstof Warlikowski entouré des artistes d'Iphigénie en Tauride

Krzyzstof Warlikowski entouré des artistes d'Iphigénie en Tauride

15 ans après la première, les huées n’ont pas totalement disparu au rideau final, mais elles sont dorénavant refoulées, voir honteuses, et quel ravissement à voir la nature boute-en-train de Claude Bardouil, le chorégraphe, inciter les bravi à monter en puissance pour les couvrir dans une joie légère, alors que le regard perçant de Krzysztof Warlikowski reste posé là.

 

A écouter sur France Culture :

Krzysztof Warlikowski : "Être artiste sur cette planète aide à comprendre ce qu'est une liberté."

A lire également :

Iphigénie en Tauride - Palais Garnier (2008)

Iphigénie en Tauride - Palais Garnier (2016)

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Publié le 5 Septembre 2021

7 Deaths of Maria Callas ( Marina Abramović - Marko Nikodijević – 2020)
Livret Petter Skavlan, Marina Abramović
Représentation du 02 septembre 2021
Palais Garnier

Violetta Valéry Hera Hyesang Park
Floria Tosca Selene Zanetti
Desdemona Leah Hawkins
Cio-Cio-San Gabriella Reyes
Carmen Adèle Charvet
Lucia Ashton Adela Zaharia
Norma Lauren Fagan

Mise en scène et actrice Marina Abramović
Musique Marko Nikodijević
Direction musicale Yoel Gamzou
Acteur Film Willem Dafoe                                      
Hera Hyesang Park (Violetta)

Coproduction Bayerische Staatsoper Munich, Deutsche Oper Berlin, Teatro San Carlo de Naples, Greek National Opéra d’Athènes.
En partenariat avec le Festival d’Automne à Paris

Le spectacle de Marina Abramović, 7 Deaths of Maria Callas, qui inaugure au Palais Garnier la première saison d'Alexander Neef, marque également la 50e édition du Festival d'automne qui est un rendez-vous majeur d'ouverture sur les arts contemporains du monde entier.

Et Robert Wilson, l'une de ses figures emblématiques dès le premier jour, est à nouveau invité à plusieurs reprises, comme ce sera également le cas à l'Opéra de Paris pour lequel il mettra en scène Turandot dans la seconde partie de cet automne.

Marina Abramović (Maria Callas)

Marina Abramović (Maria Callas)

C'est donc un public diversifié, pas forcément issu du milieu spécifiquement lyrique, qui investit ce soir l'univers polychromique du plus somptueux bâtiment du Second Empire.

Artiste n'ayant pas peur dans certaines circonstances de se mettre en danger physiquement, la plasticienne métamorphose son amour pour Maria Callas en concevant un spectacle purement vidéographique et lyrique dans sa première partie qui illustre 7 morts d'héroïnes qu'a interprété la mythique diva sur scène (La Traviata, Tosca, Madame Butterfly, Lucia di Lammermoor, Norma), au disque (Carmen), ou pour un extrait (Desdémone).  Marina Abramović y joue le personnage principal, et Willem Dafoe celui de l’homme qui met à mort la femme qu’il est sensé aimer.

7 Deaths of Maria Callas (Abramović -  Nikodijević) Palais Garnier

Devant ce flot d'images, de jeunes interprètes originaires des quatre coins de la planète (États-Unis, Australie, Corée, Dominique, Italie, Roumanie, France) incarnent, pour un air chacune, ces héroïnes.

Mais comme elles interviennent de façon statique et pour la plupart dans la pénombre, ce n’est pas la théâtralité vocale ou physique de l’incarnation inhérente à la mise en scène d’opéra qui est mise en valeur, mais uniquement la beauté des lignes de ces airs qui apportent une âme subtile aux vidéos. L'auditeur qui vient pour découvrir l’art lyrique est donc tout de même privé d’un aspect vivant de l’interprétation.

Willem Dafoe (Don José) et Marina Abramović (Carmen)

Willem Dafoe (Don José) et Marina Abramović (Carmen)

Chaque spectateur peut cependant être inspiré, ou pas, par la mise en scène de ces mises à mort qui peuvent prendre une allure apocalyptique, comme dans Madame Butterfly qui semble dénoncer l’esprit destructeur des américains dans un univers post-Hiroshima, où cette incroyable marche vers un feu crépusculaire de Pollione et Norma tous les deux travestis, Willem Dafoe renvoyant ainsi une splendide figure torturée de l’obsession opératique pour l’étrange et le hors-norme.

Très impressionnantes sont également les images mettant en scène la lenteur sublime de l’enlacement de Desdémone par un serpent pour signifier l’étranglement par Otello, et qui démontrent surtout le grand sang-froid de l’artiste.

Adela Zaharia (Lucia di Lammermoor)

Adela Zaharia (Lucia di Lammermoor)

La scène de Lucia di Lammermoor, qui contient une forte charge narcissique par ces miroirs qui se brisent en mille morceaux, a aussi à voir avec le symbole qu’a représenté Maria Callas pour des générations. Mais ce passage vaut surtout pour la suspension du temps qu’engendre la très belle interprétation de l'air de la folie de Lucia di Lammermoor par Adela Zaharia qui est véritablement le point d'orgue belcantiste de la soirée. La soprano roumaine se révèle d’une saisissante agilité tout en finesse, créant ainsi un intérêt supplémentaire pour la reprise de Don Giovanni prévue au mois de février prochain au Palais Garnier.

Marina Abramović (Maria Callas)

Marina Abramović (Maria Callas)

Dans la seconde partie de la soirée, nous nous retrouvons face à une reconstitution de la chambre de Maria Callas le dernier jour de sa vie, où après le réveil elle sera atteinte d’une attaque cardiaque.

Ce réveil joué par Marina Abramović est assez long dans sa mise en scène et est accompagné par une musique de couleur assez uniforme et un chœur, disposé dans les loges latérales, qui donne une tonalité proche de l’oratorio à ce passage dont la durée installe une attente jusqu’à ce qu'apparaisse la plasticienne habillée en diva et coiffée comme Maria Callas.

Pour quelques instants, elle donne l’impression au spectateur de retrouver la présence de la grande cantatrice chantant Casta Diva à partir d’un ancien enregistrement, sur lequel Yoel Gamzou induit avec l’orchestre un accompagnement pour accentuer le réalisme de la scène, tableau final caractérisé par le beau travail illusionniste qu’il prodigue.

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Publié le 11 Juillet 2021

Jeunes danseurs – Ballet de l’Opéra national de Paris
Représentation du 10 juillet 2021 - 14h30
Palais Garnier

La fête des fleurs à Genzano (1858)
Musique Holger-Simon Paulli - Chorégraphie August Bournonville

L’Oiseau bleu extrait de La Belle au bois dormant (1890)
Musique Piotr Ilyitch Tchaïkovski - Chorégraphie Rudolf Noureev

And...Carolyn (2007 - Entrée au répertoire)
Musique Thomas Newman - Chorégraphie Alan Lucien Øyen

Flammes de Paris (1932 - Entrée au répertoire)
Musique Boris Assafiev - Chorégraphie Vasili Vainonen

Non rien de rien (1998)
Musique Edith Piaf - Chorégraphie Ivan Favier

Les Indomptés (1992 - Entrée au répertoire)
Musique Wim Merten - Chorégraphie Claude Brumachon

Pas de trois du cygne noir du Lac des cygnes (1877)       Hortense Pajtler et Marius Rubio
Musique Piotr Ilyitch Tchaïkovski - Chorégraphie Rudolf Noureev

After the Rain (2005 - Entrée au répertoire)
Musique Arvo Pärt - Chorégraphie Christopher Wheeldon

Pas de deux de la tombe de Roméo et Juliette (1935 - Entrée au répertoire)
Musique Serguei Prokofiev - Chorégraphie Angelin Preljocaj

Pas de deux du 3ème acte de La Belle au bois dormant (1890)
Musique Piotr Ilyitch Tchaïkovski - Chorégraphie Rudolf Noureev

Danseurs du Corps de Ballet de l’Opéra national de Paris

Solistes femmes : Hortense Pajtler (2019), Eugénie Drion (2014), Apolline Anquetil (2019), Inès Mcintosh (2019), Bianca Scudamore (2017), Roxane Stojanov (2013), Nine Seropian (2019), Hohyun Kang (2018)
Solistes hommes : Keita Bellali (2020), Enzo Saugar (2020), Loup Marcault-Derouard (2018), Antoine Kirscher (2013), Marius Rubio (2019), Chun-Wing Lam (2015), Giorgio Fourès (2016), Jérémy-Loup Quer (2011), Antonio Conforti (2012), Florent Melac (2010), Alexandre Gasse (2007), Guillaume Diop (2018)

Le programme Jeunes danseurs proposé en fin de saison par le Corps de Ballet de l’Opéra national de Paris est une rare occasion de découvrir en une seule soirée un panel le plus large possible de l’art chorégraphique représenté sur cette scène. En 9 pièces, 9 musiques et 9 chorégraphies différentes, le spectateur est confronté à des esthétiques classiques ou contemporaines et peut donc se laisser vibrer à celles qui l’inspirent le plus.

Bianca Scudamore (Odette) - Le Lac des Cygnes (Tchaikovski - Petipa - Noureev)

Bianca Scudamore (Odette) - Le Lac des Cygnes (Tchaikovski - Petipa - Noureev)

C’est aussi l’occasion de découvrir, dans les premiers rôles des danseurs, les Quadrilles, Coryphées ou Sujets dont la moitié de ceux présents ce soir ont intégré le Corps de Ballet depuis moins de 5 ans.

Ainsi, l’ouverture sur La fête des fleurs à Genzano nous mène dans une Italie légère à l’arrivée de l’été, et Keita Bellali – sourire radiant et bras en corolles – et Hortense Pajtler, deux jeunes recrues, font revivre un pas de deux de ce chorégraphe danois, August Bournonville, qui cherchait à donner autant d’importance aux danseurs masculins qu’aux ballerines. On ne retrouvera d’ailleurs pas cette humeur riante et naïve dans les autres pièces présentées au cours de ce riche programme.

Hohyun Kang (Aurore) et Guillaume Diop (Le Prince) - La Belle au Bois dormant (Tchaikovski - Petipa - Noureev)

Hohyun Kang (Aurore) et Guillaume Diop (Le Prince) - La Belle au Bois dormant (Tchaikovski - Petipa - Noureev)

Deux extraits de La belle au Bois Dormant dans la chorégraphie de Marius Petipa et Rudolf Noureev sont interprétés, L’Oiseau Bleu, en début de programme, qui permet de découvrir une autre jeune recrue, Enzo Saugar, associée à Eugénie Drion et ses très mélodieux ports de bras, puis le Pas de deux du 3ème acte, en fin de programme, qui offrira à Hohyun Kang et Guillaume Diop une magnifique chance de renvoyer au public une superbe image de l’assurance épurée noblement tenue de la culture chorégraphique de la maison.

Il y a plusieurs entrées au répertoire au cours de ce spectacle, et le Pas de deux de Flammes de Paris, ballet hommage à la Révolution Française, en est une et est très bien défendue par l’élan romantique élégant et la belle correspondance entre Antoine Kirscher et Inès Mcintosh, danseuse fort confiante dans son rapport à la salle.

Inès Mcintosh (Jeanne) et Antoine Kirscher (Philippe) - Flammes de Paris (Vasili Vainonen)

Inès Mcintosh (Jeanne) et Antoine Kirscher (Philippe) - Flammes de Paris (Vasili Vainonen)

Au répertoire contemporain apparaît pour la première fois sur cette scène And...Carolyn d’Alan Lucien Øyen qui permet de découvrir le couple formé par Apolline Anquetil et Loup Marcault-Derouard qui joue avec des effets d’attraction vers le sol, et le jeune danseur est fabuleusement mis en valeur par la chorégraphie et les lumières qui magnifient sa gestuelle tournoyante.

Autre nouveauté, After the Rain de Christopher Wheeldon interprété sur la pièce Spiegel im Spiegel (pour violon et piano) d’Arvo Pärt, est propice à un véritable travail sur l’intériorité et décrit une union poétique et silencieuse entre deux êtres au son des gouttes d’eau pianistiques. Roxane Stojanov et Florent Melac noient dans la pénombre leur propre individualité pour en rendre la grâce charnelle et mélancolique.

Loup Marcault-Derouard et Apolline Anquetil - And...Carolyn (Alan Lucien Øyen)

Loup Marcault-Derouard et Apolline Anquetil - And...Carolyn (Alan Lucien Øyen)

Après le duo très ludique et charmeur entre Hortense Pajtler et Marius Rubio sur la chanson d’Edith Piaf « Non, rien de rien », vient une autre entrée au répertoire avec Les Indomptés de Claude Brumachon sur la musique de Wim Mertens qui fait vivre une lutte provocante entre deux hommes incarnés par Chun-Wing Lam et Giorgio Fourès, vétus en jeans et torses-nus, à travers un jeu d’équilibre instable et une course qui s’achève sur une forme de victoire par épuisement.

Le spectateur n’a pas fini d’être étourdi car il est par la suite projeté dans l’univers psychanalytique du Lac des Cygnes de Rudolf Noureev et son célèbre pas de deux devenu un pas de trois afin de renforcer le rôle de Rothbart. Ce retour au classicisme académique juste après Les Indomptés peut apparaître comme un grand écart, mais quand on réfléchit au thème de ces deux pièces, on peut tout à fait y voir une forme de continuité d’esprit.

Chun-Wing Lam et Giorgio Fourès - Les Indomptés (Claude Brumachon)

Chun-Wing Lam et Giorgio Fourès - Les Indomptés (Claude Brumachon)

On ne peut que frémir aux attentes qui pèsent sur les épaules de Bianca Scudamore au moment d’aborder les 32 fouettés d’Odette dont elle se sort très bien, et avec le sourire, qui représentent une figure mythique de l’univers chorégraphique car la magie émane de cet instant par une maîtrise absolue des lois de la physique et de la préservation du mouvement. On retrouve déjà le tempérament piqué de Rothbart, l’esprit déstabilisateur du prince Siegfried, dans les attaques pointées d’Antonio Conforti, ainsi qu’une certaine appétence pour ce personnage hautain, et Jérémie-Loup Quer délivre une fine attention à sa partenaire comme à ses propres moments d’extase.

Nine Seropian (Juliette) et Alexandre Gasse (Roméo) - Roméo et Juliette (Prokofiev - Preljocaj)

Nine Seropian (Juliette) et Alexandre Gasse (Roméo) - Roméo et Juliette (Prokofiev - Preljocaj)

Le pas de deux de Roméo et Juliette (Prokofiev), donné dans la chorégraphie d’Angelin Preljocaj et non de Rudolf Noureev (qui est jouée au même moment à l’Opéra Bastille), est une véritable découverte avec une indicible violence respectivement de Juliette et Roméo envers les corps de l’un et l’autre lors de la scène d’empoisonnement finale. Ce réalisme joué sans réserve par Nine Seropian et Alexandre Gasse peut fortement impressionner les jeunes spectateurs et donne envie de connaître la version intégrale.

En un peu plus de deux heures, c'est tout l'avenir du Corps de ballet de l'Opéra qui nous est ainsi suggéré.

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Publié le 4 Juillet 2021

La Clémence de Titus (Wolfgang Amadé Mozart - 1791)
Représentation du 03 juillet 2021
Palais Garnier

Tito Vespasiano Stanislas de Barbeyrac
Vitellia Amanda Majeski
Servilia Anna El-Khashem
Sesto Michèle Losier
Annio Jeanne Ireland
Publio Christian Van Horn

Direction musicale Mark Wigglesworth
Mise en scène Willy Decker (1997)

                                     Jeanne Ireland (Annio)

Au même moment où Philippe Jordan vient de rendre un dernier hommage à l’orchestre de l’Opéra de Paris dont il a été le directeur musical pendant 12 ans, le Palais Garnier joue pour la 7e fois une série de représentations de La Clémence de Titus donnée dans la mise en scène de Willy Decker qui fut créée au printemps 1997 sous la direction d’Armin Jordan.

Michèle Losier (Sesto)

Michèle Losier (Sesto)

Alors que ces 20 dernières années des chanteurs d’un format vocal parfois opulent ont été accueilli sur cette scène, Catherine Naglestad, Elina Garanca ou bien Hibla Gerzmava, pour interpréter cette œuvre tardive de Mozart, la distribution réunie ce soir se distingue par ses qualités d’homogénéité et sa finesse interprétative.

Amanda Majeski incarnait déjà le rôle de Vitellia en 2017, et l’on retrouve les courbes lissées et les formes fuselées d’un timbre couleur grenat qui définissent les contours d’une femme pernicieuse mais qui a quelque chose d’attachant. Peu de noirceur et des lignes aiguës trop fines et irrégulières, l’incarnation n’en reste pas moins entière et sensible tout en en faisant ressentir les contradictions.

Amanda Majeski (Vitellia)

Amanda Majeski (Vitellia)

Michèle Losier, elle qui fut un si touchant Siebel dans Faust, cette saison, dessine un Sesto très clair avec du corps et des aigus parfois un peu trop soudains mais d’une impressionnante tenue, et elle est sans doute le personnage le plus présent, en contact de cœur avec la salle. Beaucoup de vérité est lisible dans ses expressions attachantes, et Michèle Losier est une personnalité idéale pour faire vivre le lien affectif entre les personnages.

Et le couple formé par Annio et Servilia est d’un parfait équilibre, Jeanne Ireland ayant un très beau timbre doré joliment orné et une vivacité d’élocution qui lui donne une allure très digne, et Anna El-Khashem, d’une frémissante légèreté, agit comme si une brise de printemps soufflait sur la scène.

Amanda Majeski (Vitellia) et Michèle Losier (Sesto)

Amanda Majeski (Vitellia) et Michèle Losier (Sesto)

Et peut être parce qu’il s’agit d’une distribution majoritairement féminine, il se dégage de cet ensemble un jeu d’un très grand naturel, juste et fluide, qui donne beaucoup de grâce aux mouvements sur scène, la représentation arborant un classicisme vivant qui fait honneur à la délicatesse de Mozart.

Christian Van Horn paraît évidemment plus dense et d’une noirceur noble et grisonnante, avec de nettes intonations Don Giovanesques, et Stanislas de Barbeyrac, un des plus beaux galbes ténébreux entendu dans ce rôle sur cette scène, se charge de faire de Titus, cet homme déçu par tout son entourage, un homme héroïque et obscur, auquel ne manque que ces petites inflexions légères, claires et fragiles qui trahiraient chez l’Empereur ses affectations intérieures.

Stanislas de Barbeyrac (Tito Vespasiano)

Stanislas de Barbeyrac (Tito Vespasiano)

La direction musicale de Mark Wigglesworth s’inscrit dans cette même tonalité claire et fine, d’une très agréable vélocité, sans toutefois forcer les effets de contrastes et assombrir les cordes, et la transition vers la scène de grâce des conjurés est menée avec brio sans pompe surfaite. Le chœur, malheureusement masqué, manque d’ampleur et d'éclat à ce moment là, ce qui est un peu dommage.

Jeanne Ireland (Annio), Amanda Majeski (Vitellia) et Christian Van Horn  (Publio)

Jeanne Ireland (Annio), Amanda Majeski (Vitellia) et Christian Van Horn (Publio)

Cette mise en scène sévère, avec ce buste qui se découvre au fur et à mesure que Titus se départit de ses illusions, est si bien dirigée qu’elle offre un spectacle de référence, ce que n’a pas manqué de reconnaître le public très diversifié et même très jeune venu ce soir nombreux.

Stanislas de Barbeyrac (Tito Vespasiano) et Michèle Losier (Sesto)

Stanislas de Barbeyrac (Tito Vespasiano) et Michèle Losier (Sesto)

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Publié le 18 Juin 2021

Gala Lyrique (Rossini, Mozart, Puccini, Verdi, Wagner, Berlioz, Donizetti)
Récital du 16 juin 2021
Palais Garnier

Guillaume Tell - Ouverture
Manon Lescaut - « Sola, perduta, abbandonata » (Maria Agresta)
Don Giovanni - « Madamina » (Luca Pisaroni)
Il Corsaro (Verdi) - « De corsari il fulmine » (Michael Fabiano)
La Forza del Destino - « Urna fatale » (Ludovic Tézier)
Tannhäuser - « Bacchanale »
Tannhäuser - « O du mein holder Abendstern » (Ludovic Tézier)
La Damnation de Faust – « Devant la maison de celui qui t'adore » (Luca Pisaroni)
Don Pasquale - « Cheti, cheti, immantinente » (Luca Pisaroni - Ludovic Tézier)
La Bohème - Final de l'Acte I (Maria Agresta - Michael Fabiano)

Direction musicale Mark Wigglesworth
Orchestre de l’Opéra national de Paris

Un mois après la réouverture des salles de spectacles au public, le Palais Garnier accueille un quatuor de grands artistes impliqués dans les productions de l’Opéra de Paris en cours de représentations en ce mois de juin, et réunis à travers un unique récital lyrique.

Au trio de ToscaMaria AgrestaMichael Fabiano et  Ludovic Tézier, se joint l’interprète de Rodrique dans Le Soulier de satin, Luca Pisaroni, tous les quatre associés au chef d’orchestre de La Clémence de Titus, Mark Wigglesworth, et à l'orchestre de l'Opéra national de Paris.

Maria Agresta

Maria Agresta

Ce concert est ainsi une occasion de les retrouver de près, mais aussi d'évoquer les réminiscences musicales du Palais Garnier au cours des 50 premières années de son existence, depuis son achèvement en 1875.

Guillaume Tell et Tannhäuser faisaient toujours partie des douze ouvrages les plus joués dans cette salle , avec plus de 300 représentations chacun, et Mark Wigglesworth restitue une lecture d'une très grande finesse de leurs ouvertures respectives, ce qui permet d'apprécier les très belles expressions des violoncelles, leur son boisé et la rutilance de leur éclat, et les qualités lumineuses de l'ensemble orchestral fort impressionnantes dans la bacchanale. Du grand style!

Ludovic Tézier, Luca Pisaroni, Maria Agresta

Ludovic Tézier, Luca Pisaroni, Maria Agresta

La partie récital permet de retrouver celui qui incarnait ici même Leporello en 2006 dans la mise en scène de Michael Haneke, Luca Pisaroni. Il connaît ce personnage par cœur, cela se voit à sa manière de mimer les intentions du texte, et timbre idéalement les intonations ironiques du valet de Don Giovanni en insistant sur la tonalité légère de l'air du catalogue.

Michael Fabiano

Michael Fabiano

L'humble arrivée de Michael Fabiano mélange à la fois le naturel sympathique de ce chanteur et la tension dramatique de l'air de Corrado. Il campe en effet un grand personnage verdien, une solide homogénéité de toute la tessiture de la voix, un engagement enflammé, une poignance et un mordant formidables, et surtout une précision de jeu et une expression du sens de ce qu'il chante qui nous fait vivre émotionnellement au plus près des sentiments portés par le texte et la musique.

Ce grand chanteur et grand acteur Joue, plus loin, aussi bien la sincérité amoureuse de Rodolfo, et Maria Agresta, après un rendu authentiquement blessé, sans noirceurs exagérées et avec une excellente tenue dans les expressions de douleurs, de Manon Lescaut, offre à nouveau avec lui l'image d'un couple d'une attention tout aussi subtile que dans leur dernier acte de Tosca à l'opéra Bastille.

Ludovic Tézier

Ludovic Tézier

Et c'est à Ludovic Tézier que l'on doit ce soir la plus grande variété de traits de caractères. La sévérité de Don Carlo di Vargas et le conflit entre désespoir et détermination se lisent naturellement dans ses résonances verdiennes, un tempérament qui correspond si bien à sa stature sereine et bien ancrée

Il surprend beaucoup plus dans le duo donizettien avec Luca Pisaroni, où la célérité du verbe sollicite souffle et précision dynamique de l'élocution, puis il retourne à un état d'apaisement sous les ombres poétiques de Wolfram, où cette fois s'exprime un ton plus aérien. 

​​Un concert relativement court, mais qui a été un enchantement musical d'une énergie tant essentielle pour chacun.

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Publié le 6 Juin 2021

Le Soulier de Satin (Marc-André Dalbavie – 2021)
Livret Raphaèle Fleury d’après Paul Claudel
Représentations du 29 mai et du 05 juin 2021
Palais Garnier

Doña Prouhèze Eve-Maud Hubeaux
Don Rodrigue de Manacor Luca Pisaroni
Le Père Jésuite, Le Roi d’Espagne, Saint Denys d’Athènes, Don Almagro, 2ème soldat Marc Labonnette
Don Pélage Yann Beuron
Don Balthazar, Saint Nicolas, Frère Léon Nicolas Cavallier
Don Camille Jean-Sébastien Bou
Doña Isabel, Doña Honoria, La Religieuse Béatrice Uria‑Monzon
Le Sergent Napolitain, Le Capitaine, Don Rodilard, 1er soldat Éric Huchet
Doña Musique, La Bouchère Vannina Santoni
L’Ange Gardien, Saint-Jacques, Saint Adlibitum Max Emanuel Cenčić
Le Vice-Roi de Naples, Saint Boniface, Don Ramire Julien Dran
Doña Sept-Epées Camille Poul
L’Irrépressible, Don Fernand Yann-Jöel Collin
L’Annoncier, Le Chancelier, Don Léopold Cyril Bothorel
Le Chinois Isidore Yuming Hey
La Noire Jobarbara, La Logeuse Mélody Pini               
Eve-Maud Hubeaux (Prouhèze)
La Lune (voix enregistrée) Fanny Ardant

Direction musicale Marc-André Dalbavie
Mise en scène Stanislas Nordey (2021)

Création mondiale

Après Trompe-la-mort de Luca Francesconi (2016) et Bérénice de Michael Jarrell (2018), Le Soulier de Satin est le dernier volet d’une trilogie de créations contemporaines basées sur des textes littéraires français dont Stéphane Lissner, le précédent directeur de l’Opéra de Paris, est le commanditaire.

Mettre en musique un texte qui, au théâtre, est habituellement mis en scène sur une durée de 11 heures, ne peut qu’être fortement réducteur lorsqu’il est construit sur une durée de 4h30, soit la durée du Crépuscule des Dieux de Richard Wagner.

Marc Labonnette (Le Père Jésuite)

Marc Labonnette (Le Père Jésuite)

Pourtant, de par la manière dont est construit ce nouvel opéra qui préserve une totale intelligibilité du texte comme s’il s’agissait d’une pièce de théâtre portée par une orchestration qui souligne les longues réflexions des personnages, crée des atmosphères irréelles, expose des textures luxueuses et engendre des tensions, l’ensemble du spectacle offre une intrigante ouverture sur une œuvre complexe en préservant ses méandres et ses différentes strates, tout en misant sur une scénographie fort dépouillée.

Grand Foyer du Palais Garnier

Grand Foyer du Palais Garnier

Stanislas Nordey, qui avait mis en scène Saint-François d’Assise d’Olivier Messiaen à l’Opéra Bastille en ouverture de mandat du Gerard Mortier en 2004, se retrouve à nouveau face à une œuvre contemporaine comparable, traversée par la foi, et où un ange vient sur terre pour avertir et préparer à la vie céleste.

Il utilise un ensemble de reproductions de toiles peintes de la Renaissance évoquant la vie à la cour d’Espagne, les froideurs et la riche préciosité de son art de vivre, la spiritualité, la beauté des traits de saintes, et les sentiments mélancoliques menant à la mort.

Eve-Maud Hubeaux (Prouhèze)

Eve-Maud Hubeaux (Prouhèze)

Ces toiles circulent de dos ou de face sur des chevalets géants et mobiles, un savant désordre court sur la scène, et la douceur de ces magnifiques peintures suffit à créer chez le spectateur un état contemplatif qui favorise l’imprégnation de la structure musicale. Le chant des divers protagonistes se développe sous la forme de longues mélopées parlées et chantées qui exploitent la variété de couleurs de chaque tessiture et expriment fortement la vérité de chacun des artistes.

Eve-Maud Hubeaux, heureuse d’être parée d’une aussi somptueuse robe rouge, est splendidement mise en valeur tant en terme de personnalité que de couleurs vocales. La richesse de ses graves, la densité de sa voix, la clarté incisive de sa diction, l’impressionnante présence qu’elle imprime à Prouhèze, dépeignent une femme passionnée qui aime la vie et qui tient l’auditeur par la majesté heureuse qu’elle exprime aussi pleinement. C’est véritablement le charme de l’opéra que d’offrir un tel portrait haut-en-couleur que le théâtre ne pourrait que pousser vers l’hystérie pour créer du contraste, alors que la jeune mezzo-soprano peut jouer de la souplesse de son corps pour moduler sa voix sur la longueur en continu et avec des effets percutants.

Luca Pisaroni (Don Rodrigue)

Luca Pisaroni (Don Rodrigue)

Cette histoire d’amour impossible sur fond de guerres impériales espagnoles pour la conquête du monde la relie au Don Rodrigue de Luca Pisaroni qui maîtrise bien l’élocution française et habite son personnage d’amant de sentiments torturés avec une constante noirceur. Mais autant la mise en scène en fait un perdant d’avance, autant le Don Pélage de Yann Beuron garde fière allure malgré le fait qu’il soit un homme marié à une femme qui n’éprouve pas pour lui un amour passionné. Le timbre du ténor français est généreux, de franches teintes chromatiques l’ennoblissent, et la mesure de son personnage ne faiblit à aucun instant.

Jean-Sébastien Bou, qui parfois est un peu moins audible, incarne auprès de ce trio d’ampleur un Don Camille extrêmement névrosé, un homme dépressif qui, malgré la situation qui en fait un objet de cour, trouve la ressource pour avoir des réactions d’orgueil saisissantes.

Jean-Sébastien Bou (Don Camille)

Jean-Sébastien Bou (Don Camille)

Et à l’opposé de ces ombres, il y a des êtres qui n’apparaissent que pour certaines scènes qui sont comme d'éclatants écrins pour ces artistes uniques. On pense bien sûr à la sveltesse de Yuming Hey, acteur fascinant que le public avait pu découvrir dans Jungle Book de Robert Wilson en 2019 au Théâtre de la Ville. Son caractère bondissant et sa voix androgyne bien ciselée inspirent beaucoup de joie au serviteur Isidore qui représente la voix de la désillusion amoureuse et le regard impertinent sur la vie telle qu’elle est.

Dans un esprit différent, le mystérieux ange lunaire de Max Emanuel Cenčić, au galbe d’une parfaite rondeur et d’une patine assombrie, amène avec lui l’univers profondément religieux des beautés baroques, la spiritualité religieuse des Passions de Jean-Sébastien Bach, et dispose d’une fabuleuse scène sous une lumière cendrée quand L’Ange Gardien vient suggérer à Prouhèze de se métamorphoser en étoile.

Yuming Hey (Le Chinois Isidore)

Yuming Hey (Le Chinois Isidore)

Et il y a aussi la fraîcheur dorée et éclatante de Vannina Santoni, Doña Musique assurée et rayonnante, l’art tragique de Béatrice Uria‑Monzon dont le timbre s’est éclairci avec le temps tout en préservant des ombres nocturnes dans la voix, la bonhomie prodigue d’Éric Huchet, la mesure plus classique de Marc Labonnette, et Julian Dran, dans sa belle tenue royale espagnole, évoque énormément le rôle du Comte de Lerme qu’il incarnait à Bastille dans Don Carlos, une belle tenue également dans l’élocution vocale claire et droite.

Max Emanuel Cenčić (L’Ange Gardien)

Max Emanuel Cenčić (L’Ange Gardien)

Le Soulier de Satin est un mélange de pensées et d’histoires grandes et petites, et si Stanislas Nordey est allé à l’essentiel pour le jeu d’acteurs et la scénographie qui décrivent peu les changements de lieu, on ne peut oublier cette magnifique image de la Lune tournant sur elle même pour révéler les différentes mers et cratères de sa surface avec réalisme, alors que la voix de Fanny Ardant exprime les mouvements du cœur des amants dans une scène qui renvoie à l’appel de Brangäne dans Tristan und Isolde.

Béatrice Uria‑Monzon (Doña Honoria)

Béatrice Uria‑Monzon (Doña Honoria)

La musique de Marc-André Dalbavie est riche en timbres et structures et renforce la déclamation mais ne prend pas le dessus sur le contenu littéral. Un fin continuo entretient une tension lancinante, les cuivres s’étirent parfois en évitant les stridences, des scintillements merveilleux émanent de ce corps limpide au fond bouillonnant, et de très beaux effets de cordes évoquent comme du bois zébrés, véritablement dans une recherche de matière luxueuse qui esthétise forcément ce spectacle qui est une probante entrée dans l’univers de Paul Claudel pour celles et ceux qui souhaitent appréhender Le Soulier de Satin à une taille humaine.

Yann Beuron (Don Pélage) et Béatrice Uria‑Monzon (La Religieuse) - Rideau final

Yann Beuron (Don Pélage) et Béatrice Uria‑Monzon (La Religieuse) - Rideau final

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