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Publié le 6 Septembre 2026

Kaija Saariaho (Light and gravity), Gustav Mahler (Rückert-Lieder, Symphonie n°4)

Concert du 02 septembre 2026
Philharmonie de Paris
Grande salle Pierre Boulez

Kaija Saariaho
Lumière et pesanteur (22 août 2009, Helsinki)

Gustav Mahler
Rückert-Lieder (29 janvier 1905, Vienne)
Symphonie n°4 (25 novembre 1901, Munich)

Bis Urlicht - extrait de la symphonie n°2

                     (13 décembre 1895, Berlin)

Mezzo-Soprano Joyce DiDonato
Premier violon Benjamin Bowman
Direction musicale Yannick Nézet-Séguin
Orchestre du Metropolitan Opera de New York

Après un premier concert dédié la veille à Richard Strauss, Yannick Nézet-Séguin et le MET Orchestra consacrent une seconde soirée à la Philharmonie pour rendre hommage au compositeur avec lequel le chef d’orchestre québécois entretient une très longue relation, Gustav Mahler.

En effet, l'un de ses tous premiers enregistrements de jeunesse fut, en 2004, la quatrième Symphonie n°4 de Gustav Mahler, réalisée avec l’Orchestre Métropolitain de Montréal qu’il dirige depuis l’an 2000.

Et pour cette saison, il se fait fort d’annoncer qu’il dirigera au Carnegie Hall le cycle complet des symphonies de Mahler avec 3 orchestres, l’Orchestre de Philadelphie (symphonies 1, 3, 5, 7), l’Orchestre Philharmonique de Vienne (symphonies 2, 4, 9), et l’Orchestre du MET (symphonie 6), hormis la Symphonie des Mille (8) qu’il présentera au Metropolitan Opera.

Yannick Nézet-Séguin et Joyce DiDonato

Yannick Nézet-Séguin et Joyce DiDonato

Le choix de Gustav Mahler permet également de créer une atmosphère plus intimiste, impression renforcée en ouverture au son intemporel de 'Lumière et pesanteur' de Kaija Saariaho, une pièce vouée à Esa-Pekka Salonen qui, par son sens du mystère, ses ondes transparentes et le délié du souffle d'une trompette solo, induit une profondeur contemplative qui dit beaucoup de l'esprit de la compositrice et de son rapport au temps, tout en révélant un autre visage de l'orchestre, aérien et frémissant, d'une clarté qui tranche avec la densité texturale entendue le jour précédent.

Joyce DiDonato

Joyce DiDonato

Nous avions déjà écouté deux extraits des Rückert-Lieder, ‘Ich atmet’ einen linden Duft’ et  'Ich bin der Welt abhanden gekommen’, lors de sa tournée 'Eden' qui était passée par le Théâtre des Champs-Élysées le 05 octobre 2022, Joyce DiDonato rejoint Yannick Nézet-Séguin pour, cette fois, interpréter le cycle complet de ce recueil de poèmes qui invite à se détacher du monde mais aussi de soi. Elle le raconte avec une gravité blessée et une finesse d'une grande maturité, sa voix ayant de la portée sur un large champ, et le chef d'orchestre partageant avec elle la même sensibilité aux nuances du texte, et une visible complicité.

Et il y a toujours chez elle ce plaisir à admirer et saluer d'un grand sourire le public tout autour d'elle avec émerveillement.

Yannick Nézet-Séguin

Yannick Nézet-Séguin

La Symphonie n°4 permet ensuite de retrouver la tonicité souple qui caractérise le MET orchestra, d'autant plus que la personnalité du chef a tendance à enjouer l'interprétation, si bien qu'il donne l'impression à plusieurs reprises de créer des connexions entre le fond de valses populaires présent dans la première partie de la symphonie et l'esprit de la Suite du Chevalier à la rose entendu le jour d'avant. Yannick Nézet-Séguin ne cherche pas à noircir plus que de raison, au contraire, il induit toujours une forme de tendresse dans ses lectures.

Joyce DiDonato

Joyce DiDonato

Assise paisiblement parmi les musiciens, et près de la harpiste, Joyce DiDonato donne une coloration tellement introvertie au lied final 'Das himmlische Leben', habituellement d'une légèreté lumineuse, qu'il est impossible de ne pas penser qu'il s'agisse d'un parti pris interprétatif de façon à laisser une empreinte très intérieure. Et le fait qu'elle achève ce concert sur 'Urlicht', avec une note d’espérance totalement en phase avec ce que chacun peut ressentir face à l'état du monde d'aujourd'hui, clôt en beauté deux soirées bien précieuses en ce début de saison.

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Publié le 3 Septembre 2026

Richard Strauss (Suite du Chevalier à la rose, Salomé, Ein Heldenleben)
Concert du 01 septembre 2026
Philharmonie de Paris
Grande salle Pierre Boulez

Richard Strauss
Suite du Chevalier à la rose, Op.59 (05 octobre 1944, New York)
Salomé - Scène finale (09 décembre 1905, Dresden)
Ein Heldenleben, Op. 40 (3 mars 1899, Franfurt am Main)

Bis Zueignung (extrait de Letzte Blätter), Op.10 N°1 (05 mars 1886, Meiningen)

Soprano Elza van den Heever
Premier violon Benjamin Bowman
Direction musicale Yannick Nézet-Séguin
Orchestre du Metropolitan Opera de New York

Hormis le Wiener Staatsoper où 'Der Rosenkavalier' concurrence 'La Bohème', le New York Metropolitan Opera est l' une des rares grandes institutions lyriques internationales à placer ce chef-d’œuvre de Richard Strauss parmi les 20 œuvres les plus fréquemment représentées.

En effet, avec ses valses entraînantes et ses grands airs entêtants, 'Le Chevalier à la Rose' a d'emblée séduit le public d'Outre Atlantique lors de son entrée au répertoire en 1913, deux ans après sa création, pour remporter un véritable triomphe dès l'après-guerre.

Yannick Nézet-Séguin

Yannick Nézet-Séguin

C'est donc un peu de l'âme du MET qui investit la Philharmonie de Paris au cours de cette première soirée dédiée à Richard Strauss qui prend une allure encore plus festive devant un parterre de spectateurs se tenant debout devant la scène, un corollaire du festival symphonique 'Les Prem's'.

Et avec quelle fougue Yannick Nézet-Séguin embarque les musiciens du MET Orchestra pour faire de la 'Suite du Chevalier à la rose' un subjuguant mouvement d'une grande force théâtrale qui prend au cœur, et dont le chef-d 'orchestre se joue d'effets d’enivrement en tirant profit des tissures fauves des cordes et d'une matière dense, mais superbement souple, qui donne beaucoup de corps à l'ensemble!

Naturellement, cette vitalité semble ne donner aucune limite à sa puissance, et les cuivres, bien qu’éclatants, et les bois, chaleureusement ronflants, ne jurent jamais avec la coloration globale, alors que s'apprécie aussi cette impression qu'une forme d'onde d'ensemble, invisible, lie tous les musiciens alignés sur leur chef qui parait si épanoui.

Elza van den Heever, Yannick Nézet-Séguin et Benjamin Bowman (1er violon)

Elza van den Heever, Yannick Nézet-Séguin et Benjamin Bowman (1er violon)

Changement d'atmosphère avec la scène finale de 'Salomé' et son lyrisme noir et luxuriant, où la même flamboyance va avoir pour effet de galvaniser Elza van den Heever, cette grande chanteuse sud-africaine qui fit sa mémorable prise de rôle biblique à l'Opéra de Paris à l'automne 2022, pour l'approfondir ensuite à New-York au printemps 2025, et dont émane une puissance de souffle musclée et une unité en couleur qui se fondent bien dans les enveloppements orchestraux avec une mobilité de rayonnement très assurée.

Elza van den Heever

Elza van den Heever

En seconde partie, nous retrouvons un grand sens du drame dans 'Une vie de héros' ('Ein Heldenleben'), une lecture de ce poème qui est menée avec un allant qui correspond à la jovialité de Yannick Nézet-Séguin, et qui va permettre d'apprécier la splendide dextérité du premier violon, Benjamin Bowman, dont l'instrument est animé d'une magnifique vibration, pleine et agile, qui impose une véritable personnalité que l'on ne ressent pas toujours dans ce rôle très exposé.

La plénitude de l'orchestre, quasi sanguine, ne lâche à aucun moment l'auditeur, surtout dans une telle salle qui surprend toujours par sa manière de révéler de très fins tissus sonores semblant s'étirer vers des horizons lointains.

La Philharmonie de Paris et le MET Orchestra

La Philharmonie de Paris et le MET Orchestra

Et comme il l'avait lui-même annoncé avant l'entracte, pour faire plaisir à ce public si enthousiaste, Yannick Nézet-Séguin accueille à nouveau Elza van den Heever afin qu'elle interprète en bis 'Zueignung' en exaltant son naturel triomphant, ce qui ne fera qu'intensifier la ferveur d'une audience naturellement encline à renvoyer la générosité qui a dominé ce concert.

Elza van den Heever et Yannick Nézet-Séguin

Elza van den Heever et Yannick Nézet-Séguin

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Publié le 4 Décembre 2025

Montag aus Licht (Karlheinz Stockhausen –
La Scala de Milan, le 7 mai 1988)
Représentation du 29 novembre 2025
Philharmonie de Paris – Grande Salle Pierre Boulez

Ève Michiko Takahashi, Marie Picaut, Clara Barbier Serrano 
Des marins Josue Miranda, Safir Behloul, Ryan Veillet
Lucifer Florent Baffi 
Le pianiste à tête de perruche Alphonse Cemin
Cœur de Basset, Eva Iris Zerdoud
Busi Joséphine Besançon
Busa Alice Caubit
Muschi Pia Davila
Ave Claire Luquiens

Direction musicale Maxime Pascal
Mise en scène, scénographie, costumes Silvia Costa (2025)
Projection sonore Florent Derex
Lumière Lila Meynard
Ensemble Le Balcon
Maîtrise de Radio France, Maîtrise de Paris, Solistes du Trinity Boys Choir, Chœur de l'Orchestre de Paris, Jeune Chœur des Hauts-de-France

Coproduction Le Balcon, Festival d’Automne de Paris, Fondation Fiminco, Opéra de Lille

Avec ‘Montag aus Licht’, Maxime Pascal et l’ensemble Le Balcon abordent leur avant dernier opéra du cycle ‘Licht’ qu’ils débutèrent à l’Opéra Comique le 15 novembre 2018 avec un ‘Donnerstag aus Licht’ d’une verve totalement inattendue.

Ève

Ève

Depuis, les autres journées ont été données à la Philharmonie ou à la Cité de la musique, y compris la reprise de ‘Donnerstag aus Licht’, et ne manquera donc plus que ‘Mittwoch aus Licht’, prévu en 2026’, pour parfaire ce cycle complet haut en couleurs d’une polyphonie étrange et savamment fantaisiste.

Et à l’instar de ‘Freitag aus Licht’, volet qui était dédié à tous les enfants, Silvia Costa est à nouveau conviée à mettre en scène ce spectacle total qui fait appel à pas moins de quatre chœurs d’enfants et de jeunes artistes, la Maîtrise de Radio France, la Maîtrise de Paris, les Solistes du Trinity Boys Choir et le Jeune Chœur des Hauts-de-France. Il va sans dire qu’elle est ici parfaitement dans son élément, le thème de la maternité étant central, d’autant plus que le monde de l’enfance l’inspire naturellement.

Solistes du Trinity Boys Choir

Solistes du Trinity Boys Choir

Le décor unique comprend côté jardin un phare stylisé torsadé par un escalier menant à ses feux circulaires, au bord d’une plage nue. L’écran situé en fond de scène et les éclairages multidirectionnels serviront à créer des ambiances changeantes et immersives.

Non sans évoquer l’ouverture de ‘Prélude à l’après-midi d’un faune’ de Claude Debussy, un motif mélodique de cor de basset accompagne dès les premières notes une scène ritualisée de l’accouchement d’Eve dans une ambiance bleu-vert nocturne murmurée de langueurs par un chœur, alors que des cycles de la Lune parcourent l’horizon crépusculaire, que des êtres étranges apparaissent entourés des sons soufflés irriguant tout l’espace sonore.

Montag aus Licht (Acte II) - (c) Hervé Escario

Montag aus Licht (Acte II) - (c) Hervé Escario

Un ballet de poussettes tournoyantes noires aux raies blanches, et blanches aux raies noires, constitue le summum frénétique de ce premier acte fortement chargé en clameurs d’enfants, mais le spectacle est aussi dans la salle, que ce soient les consoles informatiques aux lueurs multicolores, les synthétiseurs doucereusement éclairés installés sur l’un des flancs, ou bien les divers bruitages et les chants dynamiquement piqués qui contribuent à créer un univers phonique semblant interagir selon une logique qui lui est propre. Quelques images de guerre apparaitront, mais elles seront bien plus développées dans le volet suivant, 'Dienstag aus Licht'.

Montag aus Licht (Maxime Pascal Le Balcon Silvia Costa) Philharmonie

En seconde partie, le phare se révèle être la métaphore même du corps de la femme. 

Eve, le ventre ballonné, a rejoint le sommet du foyer lumineux, et deux processions de jeunes filles aux robes en forme d’ailes de lucioles luminescentes descendent les allées du parterre dans le noir submergées par les chants amplifiés.
Sept garçons en costumes chair vont naître à la base du phare, êtres qui seront habillés en tenues de couleurs harmonieuses par leur entourage, ce qui renverra chaque spectateur à la fraîcheur de sa propre enfance et accroîtra l’emprise émotionnelle de cette grande scène où toutes sortes d’interventions inattendues se succèderont, un pianiste - Alphonse Cemin – en tête de perruche jaune, des cris de bébé, un Lucifer grotesque, une percussionniste, Akino Kamiya, ponctuant d’un coup d’instrument les différentes scènes. 

Iris Zerdoud (Coeur) - (c) Hervé Escario

Iris Zerdoud (Coeur) - (c) Hervé Escario

Dans le même temps, les qualités de plasticienne de Silvia Costa s’expriment magnifiquement à travers les ambiances lumineuses et toutes sortes de croisements de faisceaux évoquant la mer, mer agitée qui sera également imagée par le balancement d’un grand aquarium où deux liquides, l’un bleu, l’autre incolore, s’agiteront en vagues sans jamais se mélanger.

Montag aus Licht (Acte III) - (c) Hervé Escario

Montag aus Licht (Acte III) - (c) Hervé Escario

L’impressionnante montée de chants entrelaçant des vocalises dans une sorte de transe gagnant en intensité, au point de rappeler le chant des oiseaux du second acte de ‘Saint-François d’Assise’ d’Olivier Messiaen, prendra également une tournure tout à fait étourdissante en ayant pour effet de mettre tous les sens en éveil de façon quasi euphorisante. Les jeunes émois amoureux se dessinent alors.

Josue Miranda, Safir Behloul, Ryan Veillet, Alphonse Cemin et Claire Luquiens

Josue Miranda, Safir Behloul, Ryan Veillet, Alphonse Cemin et Claire Luquiens

La virtuosité atteint cependant son apogée au dernier acte à travers un jeu joyeux de séduction dansant entre une joueuse de flûte (Claire Luquiens), une joueuse de cor de basset (Iris Zerdoud), affublée d’un chapeau en forme de cœur, et le groupe d’enfants et le chœur d’hommes, un jeu sur le rythme mais aussi sur les sonorités chantées, jusqu’à la grande scène finale vidéographique où les enfants s’élèvent en grand envol d’oiseaux alors qu’Eve se momifie en montagne prodigue de vie aux contours devenant de plus stylisés et colorés, laissant entrevoir, sous forme d’ombre, un enfant semblant crier dans ses bras, alors que les lumières s’assombrissent dans un ciel d’éclipse surmonté d'une rose des vents au son de l'enchantement des voix d’enfants s’éloignant vers un infini silencieux.

Akino Kamiya et Maxime Pascal

Akino Kamiya et Maxime Pascal

De Maxime Pascal nous n’avons pu voir que quelques mouvements de bras à travers un téléviseur tourné vers les chœurs afin de les coordonner, mais ce chef d’orchestre talentueux, intelligent et doué d’un sens humain fort sensible, signe à nouveau un immense travail d’architecte, donné à Paris pour une seule soirée, qui laisse admiratif.

Des chanceux pourront retrouver cet artiste d’une humble simplicité au Festival de Salzbourg 2026 pour diriger ‘Saint-François d’Assise’ dans la mise en scène de Roméo Castellucci, plasticien auprès duquel Silvia Costa s’est elle-même formée dès ses premières années d’engagement artistique. Il y a beaucoup de sens dans tout cela.

Silvia Costa

Silvia Costa

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Publié le 16 Octobre 2025

Antigone (Pascal Dusapin – Paris, le 07 octobre 2025)
Création mondiale
Représentation du 09 octobre 2025
Philharmonie de Paris, Grande Salle Pierre Boulez

Antigone Christel Loetzsch
Ismène Anna Prohaska
Créon Tómas Tómasson
Un Messager Jarrett Ott
Hémon Thomas Atkins
Tirésias Edwin Crossley-Mercer
Coryphée Serge Kakudji
Eurydice Natalia Cellier
Enfant accompagnant Tirésias (en alternance) Cosma Moïssakis, Joseph Raynaud-Palombe

Direction musicale Klaus Mäkelä 
Mise en scène Netia Jones (2025)
Orchestre de Paris

Commande de la Philharmonie de Paris et de la Philharmonie de Dresde
Décor fabriqué par les ateliers de la MC93 – Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis à Bobigny
Diffusion sur France Musique le 29 octobre 2025 à 20h

En 50 ans de créations musicales, Pascal Dusapin s’est imposé dans le paysage lyrique au point que la plupart des scènes parisiennes ont accueilli au moins un de ses ouvrages, tels ‘La Melancholia’ (Théâtre du Châtelet, 1992), ‘Perelà, uomo di fumo’ (Opéra Bastille, 2003), ‘Passion’ (Théâtre des Champs-Élysées, 2010), ‘O Mensch!’ (Bouffes du Nord, 2011), ‘Medea’ d’après 'Medeamaterial' (Théâtre des Champs-Élysées, 2012), ‘Penthesilea’ (Philharmonie, 2020), ‘Macbeth Underworld’ (Opéra Comique, 2023) ou ‘Il Viaggio , Dante’ (Palais Garnier, 2025).

Les mythes inspirent profondément les ouvrages lyriques du compositeur nancéien pour tout ce qu’ils drainent de forces sombres incarnées en des personnages charismatiques mais monstrueux. Et s’intéresser aux mythes c’est s’intéresser à l’intériorité d’êtres humains fondamentalement solitaires, et, par conséquent, accepter de voir des aspects de l’humanité qui peuvent exister en nous tous, alors que la société d’aujourd’hui vise souvent à les masquer et à affadir les personnalités. 

Tómas Tómasson (Créon) et Christel Loetzsch (Antigone) - Photo Philharmonie de Paris

Tómas Tómasson (Créon) et Christel Loetzsch (Antigone) - Photo Philharmonie de Paris

La création d’’Antigone’ à la Philharmonie, dans sa version lyrique, l’une des sept pièces de Sophocle qui aient survécu jusqu’à aujourd’hui, trouve un cadre spectaculaire sur la scène centrale de cette salle à l’acoustique irréelle.

Netia Jones, metteuse en scène britannique en vogue dont l’Opéra de Paris reprend ‘Les Noces de Figaro’ au Palais Garnier cette saison, a conçu un dispositif symbolique qui ne tient qu’en un seul bloc, quelques colonnes faiblement espacées en forme de cube, qui évoque l’architecture des temples grecs mais aussi un pouvoir fort qui écrase tout et réduit les individualités à bien peu. Le long de ses murailles, les solistes paraissent en effet bien petits.

Accompagnée de quelques vidéographies abstraites en noir et blanc qui viennent troubler la surface blanche et plane de ce monument, la scénographie sobre dégage une impression générale glaciale qui sied bien à cette histoire qui place au centre de la tragédie l’inflexibilité de Créon à condamner Antigone pour avoir enseveli le corps de son propre frère, Polynice.

Un écran situé en arrière plan à droite de la scène permet d'apprécier l'humanité des traits des solistes révélée par les conflits intérieurs.

Antigone (Dusapin Loetzsch Tómasson Jones Mäkelä) Philharmonie

Au pied de la scène, près de 75 musiciens de l’Orchestre de Paris créent un ensemble impressionnant enveloppé d’une lumière subtilement tamisée. Dès le début, la musique de Pascal Dusapin laisse s’étendre des humeurs noires qui s’immiscent dans les tissures de cordes d’une finesse lumineuse fantastique. Il faut aimer cette austérité raffinée qui nous transporte dans un espace mental hors du temps courant, et apprécier la façon dont les motifs instrumentaux sont ornementés et torsadés comme si l’on assistait à l’épanouissement d’un ouvrage musical travaillé avec des qualités d’orfèvre d’une grande sophistication. Klaus Mäkelä est évidemment à son affaire, lui qui sait mettre en valeur splendidement le lustre sonore de l’Orchestre de Paris et travailler la souplesse de son armature avec un excellent sens d’unité et d’expansion spatiale.

Les mouvements internes à la partition suivent également la dramaturgie théâtrale jusque dans ses déclamations les plus violentes, notamment lors de la confrontation entre Créon et Antigone.

Tómas Tómasson et Klaus Mäkelä

Tómas Tómasson et Klaus Mäkelä

Le baryton basse islandais Tómas Tómasson fait partie de ces chanteurs du grand répertoire de plus en plus amenés à défendre de grands rôles de compositeurs contemporains. 

Grand interprète de 'Lear' (Aribert Reimann), à l’instar du baryton danois Bo Skovhus, ses expressions du visage rigoureuses et son timbre fantomal noir donnent une image terriblement sévère et animale du régent de Thèbes, et Christel Loetzsch, familière des pièces du compositeur français, telles ‘Macbeth Underworld’ (La Monnaie, 2019), ‘Penthesilea’ (Philharmonie, 2020), ‘Il Viaggio, Dante’ (Aix-en-Provence, 2022), lui oppose une Antigone moderne, femme en pantalon noir d’une fascinante prestance physique dont on pourrait croire que son tempérament sûr, renforcé d’un chant dramatique jouant aussi bien de noirceurs introspectives que d'enflammements instinctifs, la sauverait des conséquences du jugement souverain. Sa verve téméraire semble en tout cas la seule attitude possible pour ébranler la rigidité de Créon.

Christel Loetzsch (Antigone)

Christel Loetzsch (Antigone)

Par contraste, Anna Prohaska – souffrante et doublée brillamment ce soir depuis l’orchestre par la jeune soprano Camille Chopin  - incarne une Ismène du passé, femme que l’on sent soumise à la tradition et qui ne peut avoir l’affront d’Antigone.

Tous les autres personnages, plus secondaires, sont très bien caractérisés, l’autorité de Jarrett Ott en Messager, la vulnérabilité de Thomas Atkins en Hémon, la présence d’Edwin Crossley-Mercer en Tirésias, et le Coryphée lumineux de Serge Kakudji, qui interviennent pour nous sortir de l’espace mental de Créon qui pourrait happer la salle toute entière.

Un ouvrage qui vous embarque dans la fascination des entrailles de l’âme d’un homme de pouvoir avec une résonance particulière à une époque qui semble façonnée par de grandes figures autocrates.

Tómas Tómasson, Klaus Mäkelä, Christel Loetzsch

Tómas Tómasson, Klaus Mäkelä, Christel Loetzsch

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Publié le 7 Septembre 2025

Berliner Philharmoniker – Kirill Petrenko
Festival Tour
Concert du 05 septembre 2025
Philharmonie de Paris – Grande Salle Pierre Boulez

9e Symphonie de Gustav Mahler (26 juin 1912 - Vienne)
Andante comodo
Im Tempo eines gemächlichen Ländlers
Rondo – Burleske. Allegro assai
Adagio

Après Lucerne, et avant la ville de Luxembourg, le Berliner Philharmoniker entame sa 7e saison avec Kirill Petrenko à sa direction par une tournée de Festival dévolue à une interprétation somptueuse de la 9e symphonie de Mahler, 3 ans après l’interprétation donnée par Gustavo Dudamel avec l’Orchestre de l’Opéra de Paris à la Philharmonie.

Même si le compositeur autrichien avait avancé sa 10e symphonie avant de partir, la 9e symphonie est considérée comme une forme d’au revoir à une vie accomplie dans la ligne des 9e symphonies de Beethoven, Schubert, Bruckner et Dvořák.

Kirill Petrenko

Kirill Petrenko

Et ce qui est étonnant, avec le chef austro-russe, c’est la manière dont il transmet sa compréhension des sentiments avec un amour de la vie qui transparaît même le long des plaintes caressantes. L’expression est sérieuse, mais non dramatisée, ce qui permet d’approfondir la perception existentielle que draine l’écriture de cette musique qui surprend aussi bien par ses variations de courbes dans le temps que par ses secousses et ses changements de rythmes soudains.

Et tous les magnifiques développements de cordes, les résonances surréelles des cors et des cuivres élancés, sans effets perçants, les multiples détails des vents de l’orchestre berlinois ont une emprise sublimée par les qualités acoustiques de la Philharmonie, et ce dès le premier mouvement panthéiste de la symphonie.

La Philharmonie de Paris, le vendredi 05 septembre 2025

La Philharmonie de Paris, le vendredi 05 septembre 2025

C’est pourtant dans les deux mouvements suivants que Kirill Petrenko saisit par sa maîtrise métronomique implacable tout en obtenant une précision et une netteté sonores qui pourraient donner une impression d’automaticité, alors qu’en fait le geste chorégraphique est toujours vivant, très décidé et allant, parfois malicieux, sans qu’un moindre instant de saturation ne soit perceptible.

Kirill Petrenko

Kirill Petrenko

Puis vient le moment de quitter le rythme populaire à travers un dernier mouvement traversé par le très attendu et voluptueux drapé de cordes, intensément dense et vrillé de coloris d’argent, un tournoiement à en rendre l'esprit fou, qui aboutit à un état d’apesanteur rendu avec une irrésistible transparence et luminosité qui se reflètent dans le visage lunaire et épanoui de Kirill Petrenko, une vision poétique mais aussi très mystérieuse, une ouverture sur l'infini qui parachève une soirée où la violence et le sang froid se sont toujours accompagnés d’une plasticité finement dévoilée, sans chercher à entraîner l’auditeur vers des noirceurs trop pathétiques. 

On en sort impressionné et touché, à en respecter le silence.

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Publié le 14 Décembre 2024

L’Oiseau de Feu (Igor Stravinsky
25 juin 1910, Opéra de Paris)
Daphnis et Chloé, suite n°2 (Maurice Ravel

08 juin 1912, Théâtre du Châtelet)
Valse (Maurice Ravel

12 décembre 1920, Concerts Lamoureux, Paris)
Bis : Boléro (Maurice Ravel

22 novembre 1928, Opéra de Paris)

Concert du 09 décembre 2024
Grande salle Pierre Boulez
Philharmonie de Paris

Direction musicale Teodor Currentzis
Orchestre de l’Opéra national de Paris

Chef d’orchestre énormément apprécié par Gerard Mortier qui le fit découvrir au public parisien à travers les lectures verdiennes de 'Don Carlo' et ‘Macbeth’ représentées à l’opéra Bastille respectivement en juillet 2008 et mai 2009, Teodor Currentzis célèbre cette année ses 20 ans de trajectoire artistique extraordinaire depuis la fondation de son premier ensemble, Musica Aeterna, en 2004 au même moment où il devint le chef d’orchestre principal de l’opéra de Novossibirsk.

Cette même année, il dirigea ‘Aida’ dans une mise en scène de Dmitri Tcherniakov qui sera récompensée d’un ‘Masque d’Or’.

Teodor Currentzis

Teodor Currentzis

Depuis, les collaborations se sont poursuivies avec ce génial metteur en scène (‘Macbeth’ – Paris 2009, ’Wozzeck’ – Bolshoi 2009), puis, quelques années plus tard, avec Peter Sellars (‘Iolanta/Perséphone’ – Madrid 2012,  ‘The Indian Queen’ – Madrid 2013, ‘La Clémence de Titus’ – Salzbourg 2017, ‘Idomeneo’ – Salzbourg 2019) et Romeo Castellucci (‘Le Sacre du Printemps’ – Ruhrtriennale 2014, ‘Jeanne au Bûcher’ – Perm 2018, ‘Don Giovanni’ – Salzbourg 2021, ‘Le Château de Barbe-Bleue/De Temporum fine comœdia’ – Salzbourg 2022).

Teodor Currentzis est ainsi un artiste qui a à dire dans tous les répertoires, du Baroque au contemporain, en passant par les grands compositeurs du XIXe siècle ('Das Rheingold' - Ruhrtriennale 2015), faisant entendre des couleurs, des ornementations et des rythmes souvent inhabituels dans ces ouvrages. Il a dorénavant créé un nouvel ensemble, Utopia, qui  regroupe depuis 2022 des musiciens du monde entier dont certains sont Russes et Ukrainiens.

Musiciens de l'orchestre de l'Opéra national de Paris

Musiciens de l'orchestre de l'Opéra national de Paris

Pour ses retrouvailles avec l’orchestre de l’Opéra national de Paris, 15 ans après ‘Macbeth’, le chef d’orchestre greco-russe a choisi un programme classique et couramment enregistré qui regroupe deux œuvres de commande de Serge Diaghilev pour les scènes parisiennes, ‘L’Oiseau de Feu’ de Stravinsky et un extrait de ‘Daphnis et Chloé’, la suite n°2, de Maurice Ravel, complété par une apothéose, ‘La Valse’, née également sous l’impulsion du fondateur des Ballets russes.

La souplesse avec laquelle il dirigera ce soir la phalange parisienne sera un enchantement de bout en bout. Dans ‘L’Oiseau de Feu’, il obtient un son d’un velouté somptueux, les motifs sombres serpentent sous une tension éclatante, et il entraîne les bois dans des jeux de courbes orientalistes qu’il dessine lui même avec son corps comme s’il cherchait à communiquer au subconscient des musiciens une manière de faire vivre la musique. Il peut ainsi passer d’une lascivité hypnotique à une sauvagerie rythmique parfaitement précise qui donne à l’ensemble du ressort et un allant très élancés.

Teodor Currentzis

Teodor Currentzis

Dans ‘Daphnis et Chloé’, puis la ‘Valse’, on retrouve cette même volupté et finesse d’ornementation avec un contrôle des volumes caressant et une frénésie diabolique d’où jaillit un hédonisme sonore fait de chatoiements mirifiques et de peintures chaleureuses au sensualisme véritablement klimtien.

Cette rigueur enrobée d’une tonalité ludique fait ainsi ressentir une volonté d’imprégner l’auditeur en profondeur de ces musiques enivrantes, et de lui offrir une plénitude obsédante.

Le choix du 'Boléro' en bis découle naturellement du thème de l’exposition Ravel Boléro inaugurée six jours plus tôt à la Philharmonie, mais est aussi une manière d’exposer à nouveau cette science de l’envoûtement qu’aime tant arborer Teodor Currentzis.

Teodor Currentzis

Teodor Currentzis

Standing ovation spontanée de la part des musiciens et du public aux sourires béats, et, pour un instant, le rêve d’une rencontre de cœur entre un chef et des musiciens qui puisse se nouer en une grande aventure artistique.

Quoi qu’il en soit, nous retrouverons Teodor Currentzis au Palais Garnier à partir du 20 janvier auprès de son complice Peter Sellars pour interpréter une version de ‘Castor et Pollux’ avec l’Orchestre et les Chœurs Utopia qui pourrait bien être encore source d’innovations musicales inspirantes.

Teodor Currentzis

Teodor Currentzis

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Publié le 28 Octobre 2024

Donnerstag aus Licht - Acte III (Karlheinz Stockhausen - 03 avril 1981, La Scala de Milan)
Concert du 26 octobre 2024
Philharmonie de Paris
Grande salle Pierre Boulez

Michaël Safir Behloul (ténor), Henri Deléger (trompette), Emmanuelle Grach (danse)
Eve Elise Chauvin (soprano), Iris Zerdoud (cor de basset), Suzanne Meyer (danse)
Lucifer Damien Pass (basse), Mathieu Adam (trombone), Frank Gizycki (danse)
Une vieille dame Bernadette Le Saché
Michael adolescent Ilion Thierrée

Direction musicale Maxime Pascal
Mise en scène Benjamin Lazar

Ensemble Le Balcon
Étudiants du Conservatoire de Paris
Étudiants du Pôle Sup'93
Le Jeune Chœur de Paris - Département supérieur pour jeunes chanteurs, CRR de Paris
Orchestre Impromptu

Quatre ans, jour pour jour, après avoir dirigé 'Dienstag aus Licht' dans la grande salle de la Philharmonie, probablement le plus spectaculaire des sept volets du cycle 'Licht', Maxime Pascal revient avec son ensemble Le Balcon, renforcé par les cordes de l'Orchestre Impromptu, pour interpréter le 3e acte de 'Donnerstag aus Licht' dans une scénographie spatio-temporelle qui inspire pleinement à un mysticisme subtil en s'appuyant sur la puissance et les possibilités qu'offre la grande salle de la Philharmonie. 

Ce spectacle avait été donné à l’Opéra Comique en novembre 2018, puis repris à la Philharmonie en novembre 2021 mais sans le 3e acte, les contraintes de la pandémie ne le permettant pas.

Donnerstag aus Licht - Acte III

Donnerstag aus Licht - Acte III

Ce dernier acte repris ce soir se décompose en deux parties, la première, 'Festival', dont le climax est le combat entre Michaël et Lucifer, et la seconde, 'Vision', qui est une réflexion sur ce qu'est l'être humain et comment Lucifer cherche à l'empêcher dans sa quête d'absolu.

Les musiciens sont disposés en arrière scène sur une large estrade sur laquelle repose un grand gong.

Des faisceaux lumineux pointent au dessus de lui pour y projeter quelques mots, et cet ensemble va de plus en plus évoquer la vision du centre d'un système solaire où l'humanité se retrouverait pour y régler ses comptes. Cette impression s’accroît avec la distance à la scène que permet la salle.

Damien Pass (Lucifer)

Damien Pass (Lucifer)

Au début, des chœurs descendent des escaliers vers la scène en frontal, avant de se disperser, et l'on entendra pas la suite ces voix invisibles venir de toutes parts y compris des moindres interstices du fond de parterre. Les cordes instillent une atmosphère évanescente, un fond omniprésent, et les cuivres agissent comme des stimuli qui commentent l’action de façon vive et haut-en-couleur avec un sens du burlesque qui se manifeste lors du combat entre Michaël et Lucifer, rendu ici de façon assez ludique.

Lucifer perd et s'en va à travers les hauteurs de la Philharmonie en scandant de façon répétitive à Michaël ‘Du bist ein Narr!' (‘Tu es un imbécile!’). A priori, on peut y voir une simple réaction à une déception humaine, mais ceci se déroule à travers un espace si vaste que l’on ne peut s’empêcher de voir, mais de manière très personnelle, comme une métaphore de la manifestation du chaos dans la formation de la vie de notre système solaire. 

En effet, on a au centre de la scène un couple qui s’aime et qui se retrouve devant un gong en forme de Soleil, des musiciens qui pourraient symboliser une force environnante hors du temps et impalpable, et un Lucifer venu de l’extérieur de ce système et qui perturbe la vie qu'il abrite mais sans réussir à la détruire, et qui finalement repart dans le cosmos - en y associant la texture étrange de la musique, un rapprochement naturel s'opère entre le personnage de Lucifer, incapable de participer à la société, et le 'Wozzeck' d'Alban Berg -.

En seconde partie, Michaël le présentera comme un ange noble qui s’est révolté à la création de l’homme, une force qui vise à empêcher chaque individu d'avancer dans sa propre construction humaine.

Ilion Thierrée (Michael adolescent) et Bernadette Le Saché (Une vieille dame)

Ilion Thierrée (Michael adolescent) et Bernadette Le Saché (Une vieille dame)

L’ésotérisme de la musique et les symboles qui apparaissent dans ce spectacle augmentent ainsi l’espace de jeu, tel ce chiffre ‘9’ qui surgit indirectement à travers 3 groupes de 3 faisceaux lumineux verticaux qui résonnent avec les trois formes que chacun des trois êtres, Michaël, Eve et Lucifer, prend sous les traits d’un chanteur, d’un danseur et un d’instrumentiste, comme en écho aux ‘9’ planètes qui gravitent autour de notre étoile (dans les année 80, Pluton était encore considérée comme une planète).

Cette évocation montre ainsi comment cette mise en scène, magnifiquement insérée dans la salle Boulez, et les éléments hypnotiques contenus dans la musique de Stockhausen ont la capacité à ouvrir les limites du temps tout en nous maintenant connectés à l’essence de la vie qui s'anime devant nos yeux.

L’utilisation des lumières, notamment sur le plafond de la Philharmonie qui se pare de mille reflets orangés, renforce le sentiment d’unité individuelle et collective de ce spectacle grandiose qui, quelque part, peut aussi donner l'impression de vivre une grande cérémonie panthéiste.

Maxime Pascal, Benjamin Lazar, Damien Pass et Richard Wilberforce (Chef de chœur)

Maxime Pascal, Benjamin Lazar, Damien Pass et Richard Wilberforce (Chef de chœur)

Tous ces artistes sont évidemment épatants, que ce soit Elise Gauvin qui surpasse en puissance l’orchestre et les chœurs, Damien Pass, ancien élève de l’Atelier Lyrique de l’Opéra de Paris, en Lucifer, excellent comédien d’une très grande présence, y compris dans l’utilisation inventive de ses inflexions de voix, Safir Behloul, qui rend une pureté humaniste à Michaël, ou bien Maxime Pascal qui porte à bout de bras vifs et majestueux les grands mouvements orchestraux pour galvaniser tous les musiciens.

Par ailleurs, les instrumentistes solistes Henri Deléger (trompette), Iris Zerdoud (cor de basset) et Mathieu Adam (trombone) soignent couleurs et précision sonore qui se magnifient naturellement dans l'acoustique immersive de la grande salle.

Enfin, les fascinants effets polyphoniques des chœurs participent de façon déterminante à la formidable sensation d'irréalité qui innerve cette œuvre atypique.

 Donnerstag aus Licht Acte 3 (Maxime Pascal Le Balcon Lazar) Philharmonie

Ensemble, ils réussissent ainsi à dépasser la complexité d’agencement de cette production pour induire chez le spectateur non seulement le merveilleux sentiment de mystère qu'il vient éprouver, mais aussi un grand sentiment d'admiration pour avoir su rendre l'intemporalité de cet acte foisonnant.

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Publié le 29 Septembre 2024

Œuvres d’ Aram Khatchatourian (de 1942 à 1964 – Moscou, Perm, Leningrad)
Concert du 29 septembre 2024
Cité de la Musique
Salle des Concerts

Mascarade - suite orchestrale ( 8 novembre 1944,  All-Union Radio Symphony Orchestra)
Valse, Nocturne, Mazurka, Romance, Galop

Concerto-Rhapsodie pour violoncelle et orchestre en ré majeur ( 4 janvier 1964 – dédicacé à Mstislav Rostropovitch)

Gayaneh – extraits (9 décembre 1942, Théâtre Kirov de Perm)
Berceuse, Danse des jeunes filles , Danse d’Aïcha , Danse du sabre

Spartacus – extraits des suites orchestrales (27 décembre 1956, Théâtre Kirov de Leningrad)
Danse des nymphes, Scène et danse avec les crotales, Variation d’Égine et bacchanale, Adagio de Spartacus et Phrygia, Danse des filles de Gadès et victoire de Spartacus

Violoncelle Astrig Siranossian
Direction musicale Sergey Smbatyan
Orchestre symphonique d’État d’Arménie

Peuple ayant éprouvé la domination perse, l’influence macédonienne, la résistance aux Parthes et aux Romains, les expansions successives sassanide, omeyyade, abbasside, byzantine, seldjoukide, mongole, turque, ottomane et soviétique, les Arméniens affichent avec grande fierté d’être la première nation chrétienne de l’histoire depuis que le roi Tiridate IV accepta de se convertir au christianisme en 301.

Aujourd’hui, en conflit avec l’Azerbaïdjan qui vient de contraindre à l’exode les Arméniens du Haut-Karabagh (80% de la population), l’Arménie renforce ses relations avec la France.

Sergey Smbatyan et l'Orchestre symphonique d’État d’Arménie

Sergey Smbatyan et l'Orchestre symphonique d’État d’Arménie

Le week-end du 28 et 29 septembre 2024 à la Philharmonie de Paris vise ainsi à célébrer la culture arménienne riche de ses traditions.

Le concert programmé en ce dimanche après-midi est dédié à Aram Khatchatourian (1903-1978), musicien emblématique qui a su faire renaître la musique traditionnelle arménienne à travers ses compositions modernes, et notamment ses musiques de ballets dont trois de ces œuvres sont interprétées en partie à cette occasion.

Bien que créé sous forme de musique de scène en 1941, puis transformé en suite orchestrale en 1944, ‘Mascarade’ ne deviendra un ballet qu’en 1982 sur la scène du Théâtre d’opéra et de ballet d’Odessa grâce au montage réalisé par Edgar Oganesyan

Sa valse introductive est bien connue, mais son galop final, lui, vaut surtout pour son énergie facétieuse et endiablée qui annonce ‘La danse du sabre’. Cette première pièce permet de découvrir l’excellente cohésion du jeune Orchestre symphonique d’État d’Arménie et la souplesse explosive de la direction de Sergey Smbatyan qui laisse toutefois les percussions éclater avec un lâcher prise à la limite du hors contrôle.

Mascarade Gayaneh Spartacus (Aram Khatchatourian) Cité de la musique

Puis, la violoncelliste française Astrig Siranossian rejoint les musiciens en place centrale pour interpréter le 'Concerto-Rhapsodie', une pièce qui commence par des réminiscences orchestrales orientalisantes, et qui laisse place ensuite à la verve de la soliste.

Elle laisse couler une douce mélancolie, mais imprime aussi un mordant de fer avec les cordes qui traduit le très grand volontarisme du tempérament arménien.

Et pour faire plaisir au public, elle fait découvrir un air arménien ‘Sareri Hovin Mernem’ - Je mourrai au vent des sommets de tes montagnes - qui nous connecte instantanément à la haute spiritualité arménienne qu’elle chante avec profondeur tout en jouant du violoncelle, une correspondance entre voix et instrument absolument somptueuse qui nous emmène loin sur des lieux anciens de haute altitude.

Astrig Siranossian

Astrig Siranossian

La seconde partie du concert rend encore plus hommage à l’inventivité de Khatchatourian à travers deux célèbres ballets, ‘Gayaneh et ‘Spartacus’.

De ‘Gayaneh’, personne n’ignore ‘ La danse du sabre’ et sa folie pétaradante, mais ‘La danse d’Aicha’ permet aussi d’entendre le velours des cordes graves de l’orchestre.

Cependant, quel dommage que nous n’ayons pas entendu de ce ballet  l’’Adagio’ que tout amateur de ‘2001 L’Odyssée de l’espace’ de Stanley Kubrick connaît bien, puisque ce passage qui exprime une solitude nostalgique poignante y est utilisé dans la scène où Dave s’entraîne seul sur le pont du vaisseau spatial. 

L'Orchestre symphonique d’État d’Arménie

L'Orchestre symphonique d’État d’Arménie

Il est vrai que les musiques que l’on découvre, ou redécouvre, en seconde partie montrent à quel point Aram Khatchaturian a su développer un style qui allait inspirer nombre de musiques de films du XXe siècle.

C’est particulièrement évident dans ‘Spartacus’, ballet créé en 1956 à Leningrad, dont l’'Adagio de Spactacus et Phrygia' évoque le romantisme hollywoodien et notamment l’ouverture de ‘Mayerling’ de Terence Young, avec Omar Sharif et Catherine Deneuve, dont le thème est directement empreint de ce si beau passage.

Sergey Smbatyan

Sergey Smbatyan

En rendant hommage à Aram Khatchatourian, ce concert d’une essence véritablement populaire, fait ainsi sentir comment le compositeur arménien a su intégrer la tradition arménienne au cœur des grands élans musicaux contemporains, et le petit bijou chanté par Astrig Siranossian permet aussi d’atteindre le cœur éternel de cette culture dont les musiciens vus et entendus cet après-midi ont su si bien défendre la force et la très haute tenue.

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Publié le 1 Mai 2024

Anton Bruckner
Symphonie n°8 (Vienne, 18 décembre 1892)
Concert du 24 avril 2024
Philharmonie de Paris, Grande salle Pierre Boulez

 

Anton Bruckner (1824-1896)
Symphonie n°8 en ut mineur, A.117
Version révisée du 10 mars 1890

 

Direction musicale Herbert Blomstedt
Orchestre de Paris
Violon solo (invité) Igor Yuzefovich

Diffusion sur France Musique, le 06 mai 2024 à 20h

Ultérieure à la symphonie n°4 de Johannes Brahms (1885), mais antérieure à la symphonie n°2 de Gustav Mahler (1894), la symphonie n°8 d’Anton Bruckner doit son haut niveau d’inspiration à l’influence d’Hermann Levi, le chef d’orchestre de confession juive à qui Richard Wagner avait confié la direction musicale de la première de ‘Parsifal’ au Festival de Bayreuth, le 26 juillet 1882.

Herbert Blomstedt

Herbert Blomstedt

En effet, ayant rejeté, à l’automne 1887, la partition de la version originale que lui avait envoyé Bruckner et qu’il n’avait pas su comprendre, la santé nerveuse du compositeur en fut fortement affectée.

Mais débuta à ce moment là une période de révision qui concerna la 3e et la 4e symphonie, suivie de la 8e symphonie, qui sera achevée le 10 mars 1890, et enfin la 1er symphonie.

Pour cette raison, la version définitive de la symphonie n°8, totalement réorchestrée, est débarrassée des aspects conventionnels de la première version. Elle évoque dans son premier mouvement l’arrivée grandiose de la Mort, autant que la douceur des souvenirs des êtres aimés dans le troisième, un long adagio d’une demi-heure de temps.

Herbert Blomstedt et l'Orchestre de Paris

Herbert Blomstedt et l'Orchestre de Paris

C’est donc avec une grande émotion que nous retrouvons, à l’approche de ses 97 ans, Herbert Blomstedt à la direction de l’Orchestre de Paris, qu'il engage dans une symphonie que le chef suédois affectionne énormément.

Affaibli, arrivant au bras du 1er violon solo invité, Igor Yuzefovich, il prend pourtant les commandes de l’orchestre avec un esprit réconfortant mêlant rigueur et bienveillance, et développe une lecture qui montre de quelle manière il arrive en permanence à insuffler une respiration d'une grande profondeur au jeu des musiciens. Tout au long de la soirée, de grandes pages d'une plénitude absolue alternent ainsi avec des démonstrations de puissance chevaleresque ardentes.

Herbert Blomstedt

Herbert Blomstedt

Les cuivres, et les trompettes en particulier, sont fondus aux sections de bois et de cordes de façon à suggérer une force sous-jacente explosive sans effets trop clinquants, une très belle clarté se dégage des mouvements lents, détaillés avec un délié caressant d’une irrésistible sensibilité, et l’efficacité théâtrale se double d’une brillante netteté, sans aucun appesantissement. 

Et dans l’acoustique de la Philharmonie, le rendu des nappes de violons dépeint de magnifiques impressions d’irréalité diffuse.

Par sa façon de diriger, se ressent également un grand sens du dialogue avec l’orchestre, une compréhension mutuelle qui préserve sa part de mystère, et qui contribue à rendre ce moment inouï, tant il happe l’auditeur dans un rapport au temps qui le dépasse. 

Herbert Blomstedt et l'Orchestre de Paris

Herbert Blomstedt et l'Orchestre de Paris

Il s’agit véritablement d’une invitation à goûter et à chérir notre présence à la vie, et la joie d’Herbert Blomstedt reste une force d’inspiration toujours aussi peu commune qui fait la valeur de chacune de ses apparitions, car elles ont le pouvoir de recentrer notre rapport au monde.

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Publié le 5 Novembre 2023

John Zorn / 70e anniversaire - Stephen Gosling - JACK Quartet - Sae Hashimoto - Ches Smith - Jorge Roeder
Concert du 01 novembre 2023
Philharmonie de Paris - Grande salle Pierre Boulez

Jumalattaret (2012)
Piano  Stephen Gosling

Ab Eo, Quod (2021)
Sae Hashimoto (Vibraphone), Jay Campbell (Violoncelle), Ches Smith (Batterie)

Pandora’s Box (2013)
JACK Quartet - Christopher Otto (violon), Austin Wulliman (violon), John Pickford Richards (alto), Jay Campbell (violoncelle)

Star Catcher (2022)
Stephen Gosling (Piano), Jorge Roeder (Basse), Ches Smith (Batterie)

Voix Barbara Hannigan

Le passage à Paris de John Zorn, qui a célébré ses 70 ans le 02 septembre dernier, est l’occasion de retrouver un saxophoniste de jazz des années 80, compositeur d’un nombre considérable d’œuvres dans des genres très variés qui peuvent aller de la ballade chantée pour soliste jusqu'au métal violent, en passant par des ambiances chaleureuses ou sensiblement mélancoliques, surtout lorsqu'elles reposent sur l’emploi de violoncelles et de basses.

Barbara Hannigan - 'Jumalattaret'

Barbara Hannigan - 'Jumalattaret'

Son talent d’improvisation et d’adaptation est ce soir mis au service de la voix de Barbara Hannigan, et c’est un immense plaisir de retrouver la chanteuse canadienne douée de ce splendide sens de la mise en scène de soi tourné vers une intériorité librement imaginaire qui ne s’interdit aucune excentricité musicale.

Stephen Gosling et Barbara Hannigan - 'Jumalattaret'

Stephen Gosling et Barbara Hannigan - 'Jumalattaret'

La première des quatre pièces, ‘Jumalattaret’, est inspirée d'une épopée finnoise, ‘Le Kalevala’.

Pour Barbara Hannigan, accompagnée uniquement au piano par Stephen Gosling, il s’agit de faire vibrer dans l’acoustique sidérale de la Philharmonie la cristallinité de son timbre, et donc d’exprimer une pureté parfaite. L’écriture, tout aussi mélodique qu’elle soit, recèle également des dissonances ludiques qui se répondent entre clavier et voix.

On pense alors beaucoup à une autre pièce que le compositeur danois Hans Abrahamsem écrivit pour elle à la même époque dans le même esprit de scintillement, ‘Let me tell you’.

Jay Campbell, Barbara Hannigan, Sae Hashimoto et Ches Smith - ‘Ab Eo, Quod’

Jay Campbell, Barbara Hannigan, Sae Hashimoto et Ches Smith - ‘Ab Eo, Quod’

Puis, avec ‘Ab Eo, Quod’, cet esprit de virtuosité très libre se prolonge selon une couleur vocale un peu plus pleine, avant que la batterie de Ches Smith, mêlée à la rondeur sonore du vibraphone rigoureusement rythmée par Sae Hashimoto et aux traits de violoncelle impertinents de Jay Campbell, n'entame une ballade flegmatique sous forme d'un road movie sans autre objectif que le mouvement.

Cette pièce est un hommage au monde étrange de la peintre Leonora Carrington.

Christopher Otto, Austin Wulliman, Barbara Hannigan, Jay Campbell et John Pickford Richards - 'Pandora’s Box'

Christopher Otto, Austin Wulliman, Barbara Hannigan, Jay Campbell et John Pickford Richards - 'Pandora’s Box'

'Pandora’s Box' met ensuite à l'honneur la forme du quatuor à cordes avec des sonorités très aiguës et une évolution vers un climat où des fils très tenus entretiennent un fort sentiment pathétique. Beaucoup de joie anime le JACK Quartet autour de la chanteuse qui prend ainsi l'allure d'une égérie.

Barbara Hannigan - 'Star Catcher'

Barbara Hannigan - 'Star Catcher'

Enfin, la pièce la plus récente du programme, 'Star Catcher', s'inspire de l'âme d'une autre peintre surréaliste, Remedios Varo, dont Barbara Hannigan chante les noms des œuvres telles 'Enchanted Knight’, ‘The Scorpions’, ‘Phenomenon’, ‘Aquarius’, selon une ligne harmonique à moitié écrite alors que l'autre reste improvisée.

Et si la partition du pianiste Stephen Gosling est intégralement composée à l'avance, celle de la batterie se trouve, elle, totalement libre.

Christopher Otto, Austin Wulliman, Barbara Hannigan, Jay Campbell et John Pickford Richards - 'Pandora’s Box'

Christopher Otto, Austin Wulliman, Barbara Hannigan, Jay Campbell et John Pickford Richards - 'Pandora’s Box'

Ce concert apparaît ainsi comme une peinture musicale qui vise à célébrer la liberté artistique intérieure, et à exprimer, par une évanescence sonore un peu fantasque, la nature de l'artiste principale dont le charme glamour et le désir d'unité à l'ensemble de l'équipe artistique rayonnent avec une chaleur évidente.

Stephen Gosling, Barbara Hannigan, Jorge Roeder, John Zorn et Ches Smith

Stephen Gosling, Barbara Hannigan, Jorge Roeder, John Zorn et Ches Smith

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