Histoire de l'Opéra, vie culturelle parisienne et ailleurs, et évènements astronomiques. Comptes rendus de spectacles de l'Opéra National de Paris, de théâtres parisiens (Châtelet, Champs Élysées, Odéon ...), des opéras en province (Rouen, Strasbourg, Lyon ...) et à l'étranger (Belgique, Hollande, Allemagne, Espagne, Angleterre...).
Tosca (Giacomo Puccini – Rome, le 14 janvier 1900)
D’après le drame de Victorien Sardou ‘La Tosca’ (1887)
Répétition générale du 20 novembre 2025
Opéra Bastille
Floria Tosca Saioa Hernández
Mario Cavadarossi Roberto Alagna
Il Barone Scarpia Alexey Markov
Cesare Angelotti Amin Ahangaran
Spoletta Carlo Bossi
Il Sagrestano André Heyboer
Sciarrone Florent Mbia
Un carceriere Bernard Arrieta
Un berger Aloys Bardelot-Sibold (Maîtrise de Paris du CRR de Paris)
Direction musicale Oksana Lyniv
Mise en scène Pierre Audi (2014)
Aussi incroyable que cela puisse paraître, Roberto Alagna n’avait jamais abordé le rôle de Mario, même en remplacement, sur la scène de l’opéra Bastille où il fit ses débuts il y a 30 ans, le 26 janvier 1995, dans le rôle d’Edgardo di Ravenswood de ‘Lucia di Lammermoor’.
Roberto Alagna (Mario Cavadarossi) et Saioa Hernández (Floria Tosca)
Depuis, le public de l’Opéra national de Paris a pu l’entendre dans les premiers rôles de ‘La Bohème’ (il remplaça mémorablement Marcelo Alvarez pour la première de la reprise d’octobre 2003), ‘Il Trovatore’, ‘Manon’, ‘Francesca da Rimini’, ‘Faust’, ‘Werther’, ‘Le Cid’, ‘Le Roi Arthus’, ‘L’Elisir d’Amore’, ‘Carmen’, ‘La Traviata’, ‘Don Carlo’ et ‘Otello’ malgré deux absences prolongées sur la période 1996-2000, puis sur la période 2005-2010.
Il aurait du chanter Mario à Bastille en Mai 2021 avec son épouse Aleksandra Kurzak, mais la situation sanitaire mondiale en décida autrement. Il laisse cependant un témoignage cinématographique inoubliable dans la version filmée de ‘Tosca’ en 2001, sous la direction de Benoît Jacquot, auprès de Ruggero Raimondi et Angela Gheorghiu.
Roberto Alagna (Mario Cavadarossi)
Le dimanche 23 novembre 2025, il aborde donc son 15e premier rôle et sa 115e représentation sur la scène de l’institution nationale, et dès la dernière répétition il a offert une puissance de rayonnement fabuleuse lors de son premier air d’extase ‘Recondita armonia’, son timbre boisé se pliant à une conduite du souffle large et homogène avec une endurance et une précision d’élocution absolument splendides.
Et comme le public ressent une générosité qui lui semble directement destinée, le retour en salle ne se fera pas attendre face à une telle vaillance qui défie le temps.
Saioa Hernández (Floria Tosca)
Incarnant un Mario très mûr, son jeu est beaucoup plus impliqué dans la réflexion et la retenue de ses impulsivités naturelles, ce qui donne l’impression que son personnage sait d’emblée quelle sera l’issue de sa confrontation avec Scarpia, alors que la Tosca de sa partenaire, Saioa Hernández, solide et fort à l’aise dans la tenue de souffle de toute la partie aiguë du rôle, est beaucoup engagée dans un jeu nerveux avec un timbre qui, dans le médium, exprime des sentiments très névrosés.
Le ténor français fait par ailleurs entendre un magnifique allégement du chant dans ‘E lucevan le stelle’ d’une poésie crépusculaire fort sensible avant les retrouvailles avec Tosca et la scène d’exécution.
Alexey Markov (Il Barone Scarpia)
Présent lors de la dernière reprise en septembre 2022, à l’instar de Saioa Hernández, le baryton russe Alexey Markov affiche une excellente droiture qui départit de toute caricature le personnage de Scarpia. Il lui donne même quelque chose d’un peu insaisissable, mélange de fermeté mais aussi de noblesse à la limite de la séduction au point que son assassinat peut susciter la compassion, d’autant plus que Saioa Hernández décrit une femme que l’on sent prête à tuer dès les premières scènes. Le final du second acte conserve en tout cas toute sa force dramatique.
Alexey Markov (Il Barone Scarpia) et Roberto Alagna (Mario Cavadarossi)
Les seconds rôles sont par ailleurs tous très bien tenus, le sobre Cesare Angelotti d’Amin Ahangaran, le Spoletta de Carlo Bossi, dont la franchise sarcastique du timbre se distingue toujours clairement, ou bien la probité très bien maîtrisée de Florent Mbia en Sciarrone.
Roberto Alagna (Mario Cavadarossi)
A la direction musicale, la cheffe d’orchestre ukrainienne Oksana Lyniv, qui dirige au festival de Bayreuth ‘Le Vaisseau fantôme’ depuis 2021 dans la production de Dmitri Tcherniakov, embarque l’orchestre dans un ouvrage qu’elle a abordé pour la première fois en 2019 au Deutsche Oper Berlin, en soignant la souplesse des drapés, l’attention aux solistes, tout en ayant une tendance à favoriser la prégnance des cuivres. Sans être exacerbé, le rythme théâtral est bien tenu, et Oksana Lyniv fait entendre l’ouverture du 3e acte, passage lent qui prépare le public à l’air ‘ E lucevan le stelle’, en mettant en exergue des résonances de percussions qui donnent un effet majestueusement froid et fantastique, ce qui confirme cette volonté de ne pas trop verser dans le mélodrame.
S'y ajoute un chœur bien préparé et d'un grand éclat qui achève de donner une forte présence à toutes les composantes musicales de cette reprise qui va afficher complet pour cet hiver.
Tosca - Acte III (Mise en scène Pierre Audi)
Toutes les représentations jusqu'à la fin de l'année sont rendues en hommage à Pierre Audi disparu brutalement au mois de mai 2025. Les images les plus saisissantes de cette mise en scène, qui en est à sa 70e représentation depuis 2014, résident dans l’utilisation d’une croix massive qui devient de plus en plus oppressante au second acte en dominant la scène sous des lueurs rouge-sang ou d’un éclat d’argent, et dans la symbolique du suicide de Tosca par un faux baisser de rideau qui révèle la cantatrice marchant vers un mystérieuse soleil glacial.
Alexey Markov, Saioa Hernández et Roberto Alagna - Répétition générale
Орлеанская дева / Orléanskaïa deva / La Pucelle d'Orléans (Pyotr Ilyich Tchaikovsky – Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg, le 25 février 1881)
Représentation du 15 novembre 2025
Dutch National Opera and Ballet - Amsterdam
Jeanne d’Arc Elena Stikhina
Charles VII Allan Clayton
Agnès Sorel Nadezhda Pavlova
Dunois (Soldat français) Vladislav Sulimsky
Lionel (Soldat bourguignon) Andrey Zhilikhovsky
L’archevêque de Reims John Relyea
Raymond (fiancé de Jeanne) Oleksiy Palchykov
Thibaut d’Arc (père de Jeanne) Gábor Bretz
Bertrand / Lauret / un soldat Patrick Guetti
Une voix d’ange Eva Rae Martinez (Dutch National Opera Studio)
Ménestrel Tigran Matinyan
Direction Musicale Valentin Uryupin
Mise en scène Dmitri Tcherniakov (2025) Netherlands Philharmonic Chorus of Dutch National Opera Coproduction New-York Metropolitan Opera
A l’instar de ‘Giovanna d’Arco’, le 7e opéra de Giuseppe Verdi qui connaîtra sa première le 15 février 1845 à la Scala de Milan, ‘La Pucelle d’Orléans’ (‘Орлеанская дева’ en russe) est en partie inspiré de la pièce de Friedrich von Schiller‘Die Jungfrau von Orleans’ créée à Leipzig le 11 septembre 1801.
Pyotr Ilyich Tchaikovsky avait été très impressionné dans sa jeunesse par l’histoire de Jeanne d’Arc qu’il découvrit à l’âge de huit ans en lisant avec sa gouvernante française le recueil de biographies de Michel Masson ‘Les Enfants célèbres, ou Histoire des enfants de tous les siècles et de tous les pays, qui se sont immortalisés par le malheur, la piété, le courage, le génie, le savoir, et les talents’ (1842), si bien qu’il dédia son premier poème à l’héroïne de l’Histoire de France.
Elena Stikhina (Jeanne d’Arc)
‘The Maid of Orleans’ fut composé à la suite d’’Eugène Onéguine’ - le 5e opéra du compositeur et le plus célèbre avec ‘La Dame de Pique’ -, mais malgré son succès initial au Théâtre Mariinsky, le 25 février 1881, il ne se maintint que difficilement au répertoire – la production de Ilya Yulyevich Shlepyanov a cependant marqué le théâtre du Kirov en 1945 avec la présence de Sofia Petrovna Preobrazhenskaya - avant de réapparaître plus régulièrement sur les scènes lyriques dont le Theater an der Wien (Lotte de Beer, 2019), l’opéra de Ljubliana (Franck Van Laecke, 2020), le Théâtre Mariinsky de St Pétersbourg (Alexei Stepanyuk, 2021), le Deutsche Oper am Rhein (Elisabeth Stöppler, 2022), l'opéra de Saarbrücken (Julia Lwowski, 2024) et le Théâtre Stanislavski & Nemirovich de Moscou dont la première aura lieu le 28 novembre 2025 dans la production d’Alexander Titel.
L'Opéra d'Amsterdam le long de l'Amstel
A Amsterdam, Dmitri Tcherniakov et Valentin Uryupin se sont entendus pour monter cette œuvre apparentée au Grand Opéra français dans une version débarrassée de sa musique de ballet et avec quelques remaniements pour en réduire les faiblesses dramatiques, si bien que l’opéra se déroule uniquement dans une salle d’audience parée de boiseries magnifiquement éclairées avec une cellule grillagée à l’intérieur pour isoler l’accusée du public. Lors des changements de configuration de la salle, les murs peuvent pivoter de façon circulaire afin de créer un mouvement en phase avec la musique tout en masquant partiellement ces aménagements.
Allan Clayton (Charles VII) et Nadezhda Pavlova (Agnès Sorel)
Ce qui est montré ici est la confrontation entre l’ensemble de la société et une femme qui entend des voix et justifie ses actes en fonction de ce qu’elles lui inspirent. Toute l’action est transposée à notre époque moderne, et l’on pourrait avoir l’impression d’assister au jugement arbitraire d’une personne accusée abusivement de trahison, comme nous pouvons le voir dans les pays autoritaires.
Dmitri Tcherniakov ne raconte donc plus la trame originelle qui s'étale de Domrémy à Rouen en passant par le château royal de Chinon, puisque tout se joue au tribunal, mais il mélange habilement le présent avec des souvenirs passés et les scènes qui se déroulent dans la tête de Jeanne – alors que l’action est linéaire – ce qui créé un espace mental propre à la jeune femme. La salle d’audience est donc aussi la métaphore de son propre moi intérieur où tous les sentiments de culpabilité, de révolte et d’amour s’entrechoquent.
Oleksiy Palchykov (Raymond)
Personnage central de l’ouvrage, nous voyons comment Jeanne réagit face à ceux qui l’accusent, face à son père désireux de la marier à un français, face à un Charles VII léger et inconsistant, et comment elle s’éveille à l’amour que lui témoigne un soldat bourguignon, Lionel.
Tcherniakov n’a pas son pareil pour induire au chœur des traits de vie tellement réalistes que l’on ne voit plus le moindre jeu conventionnel, ce qui crée des interactions fortes entre des individualités et la foule – particulièrement le militantisme forcené du père de Jeanne -, montre les déchirures personnelles de l’héroïne, marque son décalage avec le reste de la société en l’isolant sous les lumières, et dissocie sa gestuelle du reste des intervenants par des changements de rythmes entre elle et les autres comme s’ils ne vivaient plus dans le même monde.
Il devient donc aisé pour le spectateur d’entrer dans la peau de Jeanne et de soi-même réfléchir à sa perception de ceux qui l’entourent, et d'éprouver même le sentiment d'humiliation induit par toutes sortes d'agressions, test de virginité, travestissement forcé, etc..
Elena Stikhina (Jeanne d’Arc)
Fin octobre, la réalisatrice Katie Mitchell a annoncé qu’elle se retirait du monde de l’opéra qu’elle trouvait trop misogyne. Les femmes sont souvent perdantes à l’opéra, il est vrai, mais il y a pourtant moyen de changer la perspective, et Tcherniakov montre qu’une voie de retournement est toujours possible, comme il le prouve ici lors de la scène du bûcher final où il permet à Jeanne d’Arc de réagir elle même en s’immolant par le feu tout en incendiant la salle d’audience avec tous les jurés présents à l’intérieur, Charles VII et Archevêque de Reims compris. La victime devient ainsi un moyen pour le metteur en scène de régler ses comptes avec une société qu’il ne supporte plus.
Grâce à cette mise en scène, les faiblesses et la pompe de l’ouvrage se surmontent sans trop de longueurs, et on peut comprendre que des voix s’élèvent déjà pour la voir se produire à l’Opéra national de Paris.
Gábor Bretz (Thibaut d’Arc)
Et pour ne rien gâcher, la réalisation musicale de l’Opéra d’Amsterdam est exemplaire, à commencer par la ferveur du chœur nimbée d’une homogénéité harmonieusement poétique qui sait si bien communiquer la prosodie de l’âme slave.
Tonique et volubile, la direction de Valentin Uryupin permet au Netherlands Philharmonic de s’épanouir en mettant en valeur des atmosphères semblant porter des réminiscences d’’Eugène Onéguine’ avec une excellente transparence et de beaux contrastes en sonorités, laissant s’immiscer des motifs de vents diffus au sein de fins voiles de cordes ou, au contraire, peignant haut en couleur l’action théâtrale du drame menée avec une brillante précision dans les mouvements les plus agités.
Véritable rôle taillé sur mesure pour Elena Stikhina, la soprano russe remporte un accueil immensément enthousiasme tant elle fait sienne la personnalité de cette Jeanne d’Arc autant en décalage avec la société que pourrait l’être la jeune Tatiana d’’Eugène Onéguine’. Sa voix est plus lumineuse que les habituelles interprètes mezzo-soprano aux timbres bien plus profonds et noirs, tout en prodiguant de belles variations de tonalité, et sa délicatesse d’élocution fait merveille tant elle sert le portrait d’une femme sensible au tempérament écorché mais fort.
Andrey Zhilikhovsky (Lionel) et Elena Stikhina (Jeanne d’Arc)
Quand on sait qu’Allan Clayton est l’un des meilleurs interprètes de 'Peter Grimes' actuellement, un autre personnage en fracture avec un monde qui ne le comprend pas et le juge, le retrouver sous les traits d’un Charles VII mondain et léger surprend beaucoup, mais le ténor britannique défend ce monarque superficiel avec facilité, d’autant plus que Nadezhda Pavlova – inoubliable Donna Anna dans la production salzbourgeoise de ‘Don Giovanni’ mise en scène par Romeo Castellucci – est une Agnès Sorel d’un splendide éclat, avec des aigus très puissants, habile à s’amuser sur scène au grès du jeu frivole, mais classieux, qu’il lui est destiné.
Parmi les personnages plus secondaires mais au poids déterminant, Gábor Bretz se démarque en jouant un Thibaut d’Arc d’une expressivité âpre très convaincante, en très forte interaction avec l’audience présence sur scène, John Relyea, en archevêque de Reims, s’identifie aisément par son timbre d’une noirceur d’outre-tombe, ce qui compense un jeu moins poussé que ce qu’il pourrait servir, et Andrey Zhilikhovsky rend justice à l’amoureux qu’est Lionel, chaleureux au teintes sombres et dépressives, mais dont on se méfie un peu.
Elena Stikhina
Oleksiy Palchykov est par ailleurs un Raymond d’une sensible authenticité qui humanise considérablement le fiancé de Jeanne en lui offrant même une véritable intégrité, malgré sa fragilité, ce qui donne envie d’être à l’écoute de ses sentiments les plus graves.
Enfin, Vladislav Sulimsky tient Dunois avec le même naturel que ses partenaires, mais lui aussi est un interprète de luxe, inoubliable ‘Macbeth’ jusqu’au-boutiste qu'il incarnait à Salzbourg l’été dernier dans la production de Krzysztof Warlikowski.
Dmitri Tcherniakov entend bien mettre en scène les onze opéras de Pyotr Ilyich Tchaikovsky, et comme il ne s’agit que du troisième opéra du compositeur qu’il aborde, autant dire que l’avenir nous réserve encore de nombreuses relectures passionnantes et surprenantes d’œuvres rares avec un tel artiste à leur direction scénique.
John Relyea, Gábor Bretz, Allan Clayton, Valentin Uryupin, Elena Stikhina, Andrey Zhilikhovsky, Nadezhda Pavlova et Vladislav Sulimsky
Der Ring des Nibelungen - Die Walküre (Richard Wagner – Munich, le 26 juin 1870) Répétition générale du 05 novembre 2025 et représentations du 11 et 30 novembre 2025
Opéra Bastille
Siegmund Stanislas de Barbeyrac
Sieglinde Elza van den Heever
Brünnhilde Tamara Wilson
Wotan Christopher Maltman
Hunding Günther Groissböck
Fricka Ève-Maud Hubeaux
Gerhilde Louise Foor
Ortlinde Laura Wilde
Waltraute Marie-Andrée Bouchard-Lesieur
Schwertleite Katherina Magiera
Helmwige Jessica Faselt
Siegrune Ida Aldrian
Grimgerde Marvic Monreal
Rossweisse Marie-Luise Dreßen
Direction Musicale Pablo Heras-Casado
Mise en scène Calixto Bieito (2025) Nouvelle production Diffusion sur France Musique le 24 janvier 2026 à 20h dans l’émission de Judith Chaîne ‘Samedi à l’Opéra’.
Synopsis
Siegmund
Pour se protéger du pouvoir de l’anneau qui lui échappe dorénavant, Wotan prend deux mesures : avec l’aide des neufs Walkyries – la plus aimée est Brünnhilde qu’il eut d’Erda – il réunit dans le Walhalla une armée de guerriers pour le défendre; en même temps, il se met en quête d’un héros libre de toute dépendance envers lui et son engagement rompu. Il croit l’avoir trouvé en Siegmund, le fils que, sous le nom de Wälse, il eut d’une simple mortelle et auquel il donna l’épée magique Notung.
Fricka, gardienne de la morale
Mais Siegmund et Sieglinde, sa sœur jumelle, s’aiment d’un amour incestueux. Fricka, femme de Wotan et gardienne de la sainteté du mariage, demande la mort de Siegmund, ajoutant qu’il ne saurait être le héros désiré par Wotan puisque le dieu le protège. Wotan, faisant taire ses sentiments, décide la mort de Siegmund.
La désobéissance de Brünnhilde
Brünnhilde, prise de compassion pour les jumeaux amants, cherche vainement à sauver Siegmund. Pour la punir de sa désobéissance, Wotan la condamne à être enchaînée en haut du roc des Walkyries, entourée de flammes par le dieu Loge et plongée dans un profond sommeil dont seul un héros, sur lequel Wotan n’a aucun pouvoir, saura l’éveiller.
La naissance de Siegfried
Mais Brünnhilde a pu du moins protéger Sieglinde. Elle lui remet les tronçons de l’épée Notung brisée par la lance de Wotan et prédit que Sieglinde donnera naissance « au plus noble héros du monde ». Sieglinde, errant dans la forêt, se réfugie dans la cave de Mime, le forgeron, et là donne le jour à un fils, qu’elle nomme Siegfried ; avant de mourir, elle le confie à Mime avec les fragments de Notung.
Stanislas de Barbeyrac (Siegmund) et Elza van den Heever (Sieglinde)
A l’approche du 150e anniversaire du Festival de Bayreuth, les Ring fleurissent partout dans le monde, certains cycles étant même déjà achevés tels ceux de Géza M. Tóth à Budapest, Andreas Homoki à Zurich, Chen Shi-Zheng à Brisbane, Stefan Herheim au Deutsche Oper, Dmitri Tcherniakov au Staatsoper de Berlin, Romeo Castelluci / Pierre Audi à la Monnaie de Bruxelles, Plamen Kartaloff à Sofia, Brigitte Fassbaender à Erl ou bien Benedikt von Peter à Bâle.
D’autres sont en cours de réalisation sur plusieurs saisons, David McVicar à la Scala de Milan, Barrie Kosky au Royal Opera House de Londres, Tobias Kratzer à Munich, et d’autres vont débuter prochainement tels ceux de Kirill Serebrennikov à Salzburg, Markus Lobbes à Bayreuth en 2026 (suivi de Vasily Barkhatov en 2028), Tatjana Gürbaca à Oslo et Yuval Sharon à New-York.
Le mystère plane en revanche sur le metteur en scène du prochain ‘Ring’ de l’opéra de Vienne.
La charge dramaturgique et politique est si importante dans cette saga monumentale qu’elle permet une diversité de lectures qui partent d’un narratif mythologique très proche de la trame initiale jusqu’à la mise en perspective de thèmes plus contemporains sur la course au pouvoir et le désir de possession.
Et avec Calixto Bieito à la mise en scène, nous savons qu’il s’agit souvent de montrer comment une œuvre porte en elle quelque chose de visionnaire qui se retrouve dans la réalité d’aujourd’hui, démarche qui déconcertera toujours un peu le spectateur qui attend de l’opéra qu’il le sorte du monde réel forcément décevant.
Très attendue après un prologue qui plaçait les technologies de l’information au centre de l’enjeu de pouvoir, cette première journée du Ring s’inscrit dans la continuité de ‘L’Or du Rhin’, ce qui n’est pas toujours le cas dans certaines productions qui le traitent comme un volet un peu à part.
Tout au long des trois actes, le décor repose, dans cette production, sur une immense structure verticale et frontale dressée à l’avant scène qui comprend plusieurs pièces qui vont se révéler au cours du développement de l’histoire, des projections vidéos temps réel ou préenregistrées s’y incrustant de façon très impressive.
Elza van den Heever (Sieglinde) et Stanislas de Barbeyrac (Siegmund)
Le metteur en scène décrit d’abord un monde qui a totalement détruit l’environnement naturel terrestre ou il vit et où l’air est devenu irrespirable. Siegmund fuit à travers une ville détruite et arrive à la demeure de Hunding démolie par les bombardements.
Seul un arbre bien frêle survit au milieu de la pièce principale, au lieu du tronc d’un chêne puissant, et le jeune fuyard surgit équipé d’un masque à gaz, alors que Sieglinde, femme asservie, l’accueille sur la défensive et armée, attitude dictée par le temps de guerre.
Des caméras de surveillance sont disposées à plusieurs endroits, et l’action est resserrée dans une alcôve au milieu d’un décorum de jeux d’ombres d’un vert-jaune maladif dans la tonalité de la forêt où l’action se déroule.
Günther Groissböck (Hunding)
Il aura fallu attendre 70 ans depuis le dernier Siegmund français d’envergure internationale, Charles Fronval, qui l'interpréta jusqu’en 1956 dans sa langue natale sur les planches du Palais Garnier auprès de Régine Crespin, pour qu’émerge en la personne de Stanislas de Barbeyrac un chanteur français capable d’appréhender ce personnage wagnérien à la fois héroïque et sensible avec une plénitude fascinante.
Incarnation virile et chaleureuse, timbre mur et ombré qui rend justice à un héros incarnant la jeunesse avec une profondeur fort touchante, Stanislas de Barbeyrac est d’une splendide expressivité, variant intonations, noirceurs bien marquées ou bien exclamations plus feutrées avec une belle longueur de souffle, le jeu d’acteur que lui prodigue Calixto Bieito lui donnant de plus une densité passionnante et aussi un charme formidable.
Puissante avec une impressionnante contenance dans les aigus, mais toujours dotée d’un métal très clair, Elza van den Heever est amenée à arborer un jeu fortement plaintif, la souffrance physique de Sieglinde prenant le dessus sur l’expressivité d’angoisses plus existentielles, et il est sans doute un peu dommage que le metteur en scène ait privilégié un rapport très brut à Siegmund, fort crédible par ailleurs, plutôt qu'une relation plus mystérieuse et interrogative.
Tamara Wilson (Brünnhilde) et Stanislas de Barbeyrac (Siegmund)
Ce premier acte est aussi l’occasion d’apprécier l’assurance très bien tenue de Günther Groissböck, Hunding déjà présent sur cette scène en 2013, certes contenu à un rôle peu flatteur, sorte d’officier du pouvoir aux relents fascistes, mais qui fait entendre une ligne soignée avec des noirceurs acérées.
La direction musicale de Pablo Heras-Casado est d’emblée prégnante avec un allant fluide qui préserve beaucoup d’intimité aux premières scènes aux couleurs délicates, la rondeur des cordes sombres vibrant d’un son plein et somptueux, et les cuivres brillant d’un éclat d’or avec toutefois une certaine réserve.
Certains wagnériens pourraient préférer plus de fauvisme et de traits violents, mais il en découle une restitution de la musique de Wagner très lumineuse et plastique qui prend à contre-pied les clichés que l’on pourrait lui associer. Un univers poétique s’épanouit en conséquence, en opposition avec la rudesse de la vie qui est présentée sur scène.
D’ailleurs, à leur retour en fosse après le premier entracte, le chef d’orchestre et les musiciens de l’Opéra de Paris sont accueillis par une ovation d’une intensité phénoménale et peu habituelle.
Christopher Maltman (Wotan) et Ève-Maud Hubeaux (Fricka)
Le second acte commence par la traque de Siegmund et Sieglinde représentée sous le prisme d’un viseur infrarouge montrant deux chiens-loups aux mâchoires puissantes et des chasseurs qui poursuivent des animaux sauvages, cerf et sanglier, mais aussi le couple de frère et sœur, ce qui renvoie inévitablement une image de l’homme s’en prenant à la nature; l'angle technologique choisi par Calixto Bieito dans ‘L’Or du Rhin’ se renforce ainsi par la suite.
Wotan apparaît tel le maître d’un centre concentrant de multiples liaisons de données qui lui permettent de dominer le monde tout en captant le maximum d’informations.
Remplaçant Iain Paterson temporairement souffrant, Christopher Maltman, le Wotan du ‘Ring’ du Royal Opera House de Londres, s’impose par sa puissance autoritaire et ses assombrissements de timbre d’une impressionnante éloquence sans jamais altérer sa tessiture, avec des attitudes corporelles solidement expressives qui lui donnent beaucoup de véracité, une ampleur qui paraît très aisée.
Le moment où Wotan renonce à protéger Siegmund sous la pression de sa femme le voit détruire son propre système de domination alors que des relents suicidaires le traversent de toutes parts.
Tamara Wilson (Brünnhilde) et Christopher Maltman (Wotan)
Le traitement initial de Brünnhilde en enfant immature jouant avec un cheval bâton apporte cependant une touche d’humour qui accentue le grotesque de ses Hoiotoho!, mais en partant de cette attitude loufoque, le metteur en scène montre comment le rapport entre Wotan et sa fille va s’inverser, cette dernière d’abord chahutée prenant le dessus au point de menacer physiquement son père, ce qui va avoir pour effet de très bien mettre en valeur le jeu de Tamara Wilson et lui donner une contenance attachante.
Mélange de malléabilité et d’incisivité au métal d’argent, la soprano américaine incarne une Walkyrie audacieuse au chant vif et épuré tout en restant très humaine et accessible, ce qui est renforcé par la mise en scène également.
Dans ce même acte, Ève-Maud Hubeaux est une fascinante Fricka, jeune et sensuelle, présentée en femme allemande nazie avec le symbole de la Frauenwerk tatoué sur sa poitrine, façon pour le metteur en scène de montrer comment des femmes conservatrices, ce qu’est la femme de Wotan, avaient pu se rallier au pire des régimes sous le IIIe Reich.
La mezzo soprano française a une façon d’être et de chanter fort charismatique avec un franc déploiement vocal qui mélange féminité et troublante sauvagerie à admirer sans broncher.
Ève-Maud Hubeaux (Fricka)
Au fur et à mesure de cet acte, le décor s’illumine sur plusieurs étages avec une complexité de jeux d’ombres et de lumières sidérants, et lorsque réapparaît le couple de jumeaux, Elza van den Heever ne semble plus qu’incarner une Sieglinde souffrant le martyre à l’approche de la naissance de Siegfried. Elle lance ses appels de douleurs hors d’elle même avec tout ce qu’elle a dans le corps, alors que Stanislas de Barbeyrac continue à être tout aussi vigoureusement enflammé.
Wotan le tuera pourtant de sa propre main – brisant encore plus ses propres lois et son propre système -, malgré un geste affectif d’enlacement de la part de son fils qui ne le touchera pas.
Chevauchée des Walkyries
Calixto Bieito interpelle ensuite directement l’assistance lors de l’ouverture du 3e acte qu’il déclenche sous des projecteurs tournés vers la salle alors qu’une vidéo numérique défile au dessus de spectateurs aux cerveaux altérés par des implants numériques. La chevauchée des Walkyries devient le vecteur d’une angoisse personnelle vis à vis d’un monde qui perdrait toute son humanité en se laissant envahir par le progrès technologique – un petit robot à quatre pattes viendra narguer l’auditoire -, alors que des images de guerres et de tirs de missiles se mêlent à toutes sortes de références à la société de consommation pour aboutir à une perte de sens totale.
Les Walkyries ne sont plus que des soldats drones au yeux numériques verts jetant les corps de civils de tous les côtés, image inévitablement empruntée au conflit en cours en Ukraine, mais dont le public français bien loti pourrait se sentir éloigné.
Tout au long de cet acte, Pablo Heras-Casado maintient un sens précis du discours et de la respiration musicale avec les chanteurs en privilégiant une gradation progressive de l'intensité orchestrale, ce qui vaut de très beaux effets dramatiques semblant émerger d’une trame continuellement vivante.
Christopher Maltman (Wotan)
Les huit sœurs de Brünnhilde, dispersées partout en hauteur, chantent à en donner le tournis, puis viennent protéger la Walkyrie de la fureur de Wotan qui se révélera finalement bien trop désaxé.
Le décor s’ouvre et découvre un univers urbain défiguré prêt à s’embraser, mais Calixto Bieito préfère sacrifier l’émotion des adieux d’un père à sa fille pour montrer le non sens d’un acte qui consiste à brûler ce qu’il reste de l’humanité que symbolise Brünnhilde elle-même, quelques dérisoires masques à gaz dispersés au sol restant insuffisants à sauver ne seraient-ce les spectateurs présents ce soir alors que la fumée envahit le parterre.
Stanislas de Barbeyrac, Elza van den Heever, Tamara Wilson, Christopher Maltman, Ève-Maud Hubeaux, Günther Groissböck et Marie-Andrée Bouchard-Lesieur
Avec cette vision pessimiste et sarcastique, Calixto Bieito réussit à donner un élan à son travail, à l’inscrire dans une problématique qui bouleverse aujourd’hui les repères de notre société, et, de surcroît, extrait de chaque chanteur un jeu qui les transcende et les porte à leur meilleur.
Cela donne beaucoup d’intérêt à l’attente des deux prochains volets, d’autant plus que Pablo Heras-Casado semble lui aussi avoir trouvé une unité musicale plus apaisée dans son rapport à ce chef-d’œuvre incontournable. Alors vivement l’hiver prochain pour découvrir quelle place va trouver Siegfried dans ce monde en perdition!
Stanislas de Barbeyrac, Elza van den Heever, Tamara Wilson, Pablo Heras-Casado, Christopher Maltman, Ève-Maud Hubeaux et Günther Groissböck
Dernière représentation du 30 novembre 2025
Ce dimanche après-midi là, Pablo Heras-Casado réussit une impressionnante fusion entre l'éruptivité orchestrale et l'expressivité des chanteurs tout en déliant une magnifique clarté pulsée au tissu musical. Avec un tel engagement des musiciens jouant aussi bien le jeu du dramatisme tranchant que celui d'une poétique vibrante, les solistes semblent encore plus enclin à donner le maximum d'eux-mêmes ce qui va engendrer une inévitable ovation survoltée au rideau final.
Elza van den Heever, Stanislas de Barbeyrac, Tamara Wilson, Pablo Heras-Casado et Christopher Maltman, le 30 novembre 2025
Iphigénie en Tauride (Christoph Willibald Gluck – Opéra de Paris, Théâtre du Palais Royal, le 18 mai 1779)
Représentation du 02 novembre 2025
Opéra Comique – Salle Favart
Iphigénie Tamara Bounazou
Oreste Theo Hoffman
Pylade Philippe Talbot
Thoas Jean-Fernand Setti
Diane Léontine Maridat-Zimmerlin
Une femme grecque Fanny Soyer
Direction musicale Louis Langrée
Mise en scène Wajdi Mouawad (2025)
Orchestre Le Consort et Chœur Les Éléments Coproduction Théâtres de la Ville de Luxembourg, Opéra du Capitole – Toulouse Métropole
Œuvre phare du répertoire de l’Académie royale de Musique à l’approche de la Révolution Française et qui s‘y maintiendra tout au long de la Première République (près de 350 représentations en 20 ans entre 1779 et 1799), ‘Iphigénie en Tauride’ de Christoph Willibald Gluck ne fera son entrée au répertoire de la salle Favart que le 18 juin 1900 dans une mise en scène d’Albert Carré (le directeur de l’Opéra Comique) et une chorégraphie de la maîtresse de ballet Mariquita, avec Rose Caron dans le rôle titre, Max Bouvet en Oreste et Léon Beyle en Pylade.
L’Opéra de Paris sera par la suite marqué par la nouvelle production que présentera Krzysztof Warlikowski au Palais Garnier le 8 juin 2006 sous la direction de Marc Minkowski, version scénique qui sera régulièrement reprise pendant 15 ans et qui reste dorénavant une référence théâtrale incontournable encore aujourd’hui.
Beaucoup plus simple et linéaire dans son approche, la nouvelle production que présente en ce dimanche d’automne Wajdi Mouawad, dramaturge qui s’inspire profondément de la tragédie antique pour parler des souffrances du monde, revient aux origines du Mythe en ajoutant en préambule l’ouverture d’’Iphigénie en Aulide’, premier succès de Gluck à Paris en 1774, au cours de laquelle il projette un texte narratif sur le rideau de scène pour rappeler l’histoire des Atrides et de trois des enfants d’Agamemnon, Oreste, Electre et Iphigénie, au moment de la Guerre de Troie qui dura 10 ans sur les rives de l’Hellespont vers 1250 av. J.-C.
Scène finale d'Iphigénie en Tauride au Théâtre du Palais Royal
Recontextualiser un mythe est ainsi une façon de revenir au sens originel d’une histoire immortelle et de s’assurer que l’ensemble de la salle partage le même état de connaissance.
Puis, par un petit effet de langage très théâtral, le metteur en scène fait un bond dans le temps de plus de trois mille ans pour rappeler que la Tauride était l’autre nom de la Crimée, et embraye sur une photographie de chars russes prise lors de l’invasion de 2014 pour se projeter dans l’histoire du conflit ukrainien.
Une courte scène se déroulant dans un musée de Sébastopol est ensuite ajoutée avec une allusion au passé grec de la péninsule – Oreste et Pylade passant pour des Grecs de retour sur ce territoire pour récupérer des anciennes reliques -, et apparait un tableau rougeoyant représentant Iphigénie alimentée de toute part de poches de sang.
L’opéra débute à ce moment là, et la scène devient un décorum symbolique de l’horreur que vit Iphigénie.
Un gouffre aux parois sombres et abîmées, un monolithe cubique noir dont une face portera les stigmates d’un premier sacrifice humain, les gestes des prêtresses peignent violemment une empreinte du corps de la victime qui imprimera des tâches aux contours indéfinis à la façon d’un test de Rorschach, laissant à l’imaginaire du spectateur d’y voir l’image d’une ville en feu, des têtes monstrueuses, ou toute autre association d’idées qui lui soit propre.
Costumes sobres, lumières réglées dans des tonalités bleu fuchsia, rouge et ocre, progressives dans leurs variations, l’histoire est jouée de façon tout à fait lisible jusqu’à la scène de reconnaissance entre Iphigénie et son frère Oreste, sans que toutefois Wajdi Mouawad ne cherche à donner plus de véracité aux relations entre les êtres, la gestuelle un peu trop souvent conventionnelle ne donnant pas une impression de ressenti intérieur poignant.
Toutefois, la scène des Euménides tourmentant la culpabilité d’Oreste, le meurtrier de sa propre mère, Clytemnestre, comporte un moment de tension forte lorsque l’interprète, le baryton américain Theo Hoffman, est jugé totalement nu sous les regards des déesses vengeresses, comme dans le tableau de William Bouguereau, ‘Les Remords d’Oreste’. On y voit le corps respirer librement en souplesse, car cela va aussi avec la musicalité du chant.
Musicalement, la distribution réunie fait honneur à la clarté, la poésie et l’intelligibilité du texte avec une excellente homogénéité et rend totalement justice à l’alliage entre la tragédie, les couleurs orchestrales et la beauté du chant français qui intéressaient tant Gluck.
Dès l’ouverture d’'Iphigénie en Aulide’, Louis Langrée insuffle aux musiciens de l’ensemble Le Consort une vivacité alerte avec une amplitude éclatante et une densité sonore qui jouent un rôle essentiel dans la prégnance du drame. Le chef d’orchestre est aussi bien en osmose avec les artistes en fosse que les solistes qui doivent se sentir très assurés avec une telle direction qui respire l’influx vital et la générosité.
Très présent dans cette œuvre, le chœur Les Éléments est considéré comme un acteur permanent dont la prosodie respire le naturel, et dans le rôle d’une femme grecque, Fanny Soyer, membre de l’Académie de l’Opéra-Comique lors de la saison 2024-2025, est d’une onctuosité vocale d’une très grande douceur.
Léontine Maridat-Zimmerlin, Philippe Talbot, Tamara Bounazou, Louis Langrée, Theo Hoffman et Jean-Fernand Setti
Et c’est une très forte impression que procure Tamara Bounazou au public de cette première en affichant une Iphigénie absolument ardente, sa tessiture se pliant à l’aplomb mais aussi à la noirceur d’un rôle bien affirmé tout en veillant à ne jamais relâcher la souplesse et l’épaisseur du délié vocal qui s’enflamme avec une grande assurance. Le personnage de Médée n’est pas si loin, et c’est le portrait d’une femme très fière de son statut de prêtresse qui est fortement mis en valeur ici, jusqu’à la scène de reconnaissance qui finit par faire ressortir tardivement l’humanité de son être.
En Oreste, Theo Hoffman a à la fois le velours et une puissance de caractérisation vocale convaincants tout en ayant une manière d’être très humble et attachante car il met à nu les failles de son personnage. Son duo avec Philippe Talbot est bien équilibré, le ténor français ayant tout autant une clarté ambrée et un phrasé d’une agréable souplesse poétique, iduisant la même impression de tendresse.
Wajdi Mouawad (à droite) et son équipe de production
Jean-Fernand Setti n’a évidemment aucun mal à imposer un Thoas mordant et noir mais par trop sympathique, l’incarnation pouvant être rendue avec plus de dureté.
Enfin, Léontine Maridat-Zimmerlin assume très bien l’intervention finale de Diane, étrangement mécanisée par la direction de Wajdi Mouawad, et l’heureux final qui clôt la dernière scène de retour dans le musée déclenche une ovation unanime, l’émotion de Theo Hoffman et de Tamara Bounazou étant les plus directement palpables.
Dans la salle, la présence d’Alexander Neef, concerné au premier chef puisqu’il s’agit d’une œuvre emblématique du répertoire de l’Opéra de Paris mise en scène par un dramaturge qu’il apprécie beaucoup, de Christophe Ghristi, coproducteur du spectacle pour le Théâtre du Capitole de Toulouse, et de Loïc Lachenal, directeur de l’Opéra de Rouen Normandie et des Forces Musicales, souligne l’enjeu que porte cette approche rajeunie d’'Iphigénie en Tauride’ avec une distribution totalement renouvelée.