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Publié le 17 Novembre 2025

Орлеанская дева / Orléanskaïa deva / La Pucelle d'Orléans (Pyotr Ilyich Tchaikovsky – Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg, le 25 février 1881)
Représentation du 15 novembre 2025
Dutch National Opera and Ballet - Amsterdam

Jeanne d’Arc Elena Stikhina
Charles VII Allan Clayton
Agnès Sorel Nadezhda Pavlova
Dunois (Soldat français) Vladislav Sulimsky
Lionel (Soldat bourguignon) Andrey Zhilikhovsky
L’archevêque de Reims John Relyea
Raymond (fiancé de Jeanne) Oleksiy Palchykov
Thibaut d’Arc (père de Jeanne) Gábor Bretz
Bertrand / Lauret / un soldat Patrick Guetti
Une voix d’ange Eva Rae Martinez (Dutch National Opera Studio)
Ménestrel Tigran Matinyan

Direction Musicale Valentin Uryupin
Mise en scène Dmitri Tcherniakov (2025)
Netherlands Philharmonic

Chorus of Dutch National Opera
Coproduction New-York Metropolitan Opera

A l’instar de ‘Giovanna d’Arco’, le 7e opéra de Giuseppe Verdi qui connaîtra sa première le 15 février 1845 à la Scala de Milan, ‘La Pucelle d’Orléans’ (‘Орлеанская дева’ en russe) est en partie inspiré de la pièce de Friedrich von Schiller ‘Die Jungfrau von Orleans’ créée à Leipzig le 11 septembre 1801.

Pyotr Ilyich Tchaikovsky avait été très impressionné dans sa jeunesse par l’histoire de Jeanne d’Arc qu’il découvrit à l’âge de huit ans en lisant avec sa gouvernante française le recueil de biographies de Michel Masson ‘Les Enfants célèbres, ou Histoire des enfants de tous les siècles et de tous les pays, qui se sont immortalisés par le malheur, la piété, le courage, le génie, le savoir, et les talents’ (1842), si bien qu’il dédia son premier poème à l’héroïne de l’Histoire de France.

Elena Stikhina (Jeanne d’Arc)

Elena Stikhina (Jeanne d’Arc)

‘The Maid of Orleans’ fut composé à la suite d’’Eugène Onéguine’ - le 5e opéra du compositeur et le plus célèbre avec ‘La Dame de Pique’ -, mais malgré son succès initial au Théâtre Mariinsky, le 25 février 1881, il ne se maintint que difficilement au répertoire – la production de Ilya Yulyevich Shlepyanov a cependant marqué le théâtre du Kirov en 1945 avec la présence de Sofia Petrovna Preobrazhenskaya - avant de réapparaître plus régulièrement sur les scènes lyriques dont le Theater an der Wien (Lotte de Beer, 2019), l’opéra de Ljubliana (Franck Van Laecke, 2020), le Théâtre Mariinsky de St Pétersbourg (Alexei Stepanyuk, 2021), le Deutsche Oper am Rhein (Elisabeth Stöppler, 2022), l'opéra de Saarbrücken (Julia Lwowski, 2024) et le Théâtre Stanislavski & Nemirovich de Moscou dont la première aura lieu le 28 novembre 2025 dans la production d’Alexander Titel.

L'Opéra d'Amsterdam le long de l'Amstel

L'Opéra d'Amsterdam le long de l'Amstel

A Amsterdam, Dmitri Tcherniakov et Valentin Uryupin se sont entendus pour monter cette œuvre apparentée au Grand Opéra français dans une version débarrassée de sa musique de ballet et avec quelques remaniements pour en réduire les faiblesses dramatiques, si bien que l’opéra se déroule uniquement dans une salle d’audience parée de boiseries magnifiquement éclairées avec une cellule grillagée à l’intérieur pour isoler l’accusée du public. Lors des changements de configuration de la salle, les murs peuvent pivoter de façon circulaire afin de créer un mouvement en phase avec la musique tout en masquant partiellement ces aménagements.

Allan Clayton (Charles VII) et Nadezhda Pavlova (Agnès Sorel)

Allan Clayton (Charles VII) et Nadezhda Pavlova (Agnès Sorel)

Ce qui est montré ici est la confrontation entre l’ensemble de la société et une femme qui entend des voix et justifie ses actes en fonction de ce qu’elles lui inspirent. Toute l’action est transposée à notre époque moderne, et l’on pourrait avoir l’impression d’assister au jugement arbitraire d’une personne accusée abusivement de trahison, comme nous pouvons le voir dans les pays autoritaires.

Dmitri Tcherniakov ne raconte donc plus la trame originelle qui s'étale de Domrémy à Rouen en passant par le château royal de Chinon, puisque tout se joue au tribunal, mais il mélange habilement le présent avec des souvenirs passés et les scènes qui se déroulent dans la tête de Jeanne – alors que l’action est linéaire – ce qui créé un espace mental propre à la jeune femme. La salle d’audience est donc aussi la métaphore de son propre moi intérieur où tous les sentiments de culpabilité, de révolte et d’amour s’entrechoquent.

 Oleksiy Palchykov (Raymond)

Oleksiy Palchykov (Raymond)

Personnage central de l’ouvrage, nous voyons comment Jeanne réagit face à ceux qui l’accusent, face à son père désireux de la marier à un français, face à un Charles VII léger et inconsistant, et comment elle s’éveille à l’amour que lui témoigne un soldat bourguignon, Lionel.

Tcherniakov n’a pas son pareil pour induire au chœur des traits de vie tellement réalistes que l’on ne voit plus le moindre jeu conventionnel, ce qui crée des interactions fortes entre des individualités et la foule – particulièrement le militantisme forcené du père de Jeanne -, montre les déchirures personnelles de l’héroïne, marque son décalage avec le reste de la société en l’isolant sous les lumières, et dissocie sa gestuelle du reste des intervenants par des changements de rythmes entre elle et les autres comme s’ils ne vivaient plus dans le même monde.

Il devient donc aisé pour le spectateur d’entrer dans la peau de Jeanne et de soi-même réfléchir à sa perception de ceux qui l’entourent, et d'éprouver même le sentiment d'humiliation induit par toutes sortes d'agressions, test de virginité, travestissement forcé, etc..

Elena Stikhina (Jeanne d’Arc)

Elena Stikhina (Jeanne d’Arc)

Fin octobre, la réalisatrice Katie Mitchell a annoncé qu’elle se retirait du monde de l’opéra qu’elle trouvait trop misogyne. Les femmes sont souvent perdantes à l’opéra, il est vrai, mais il y a pourtant moyen de changer la perspective, et Tcherniakov montre qu’une voie de retournement est toujours possible, comme il le prouve ici lors de la scène du bûcher final où il permet à Jeanne d’Arc de réagir elle même en s’immolant par le feu tout en incendiant la salle d’audience avec tous les jurés présents à l’intérieur, Charles VII et Archevêque de Reims compris. La victime devient ainsi un moyen pour le metteur en scène de régler ses comptes avec une société qu’il ne supporte plus.

Grâce à cette mise en scène, les faiblesses et la pompe de l’ouvrage se surmontent sans trop de longueurs, et on peut comprendre que des voix s’élèvent déjà pour la voir se produire à l’Opéra national de Paris.

Gábor Bretz (Thibaut d’Arc)

Gábor Bretz (Thibaut d’Arc)

Et pour ne rien gâcher, la réalisation musicale de l’Opéra d’Amsterdam est exemplaire, à commencer par la ferveur du chœur nimbée d’une homogénéité harmonieusement poétique qui sait si bien communiquer la prosodie de l’âme slave.

Tonique et volubile, la direction de Valentin Uryupin permet au Netherlands Philharmonic de s’épanouir en mettant en valeur des atmosphères semblant porter des réminiscences d’’Eugène Onéguine’ avec une excellente transparence et de beaux contrastes en sonorités, laissant s’immiscer des motifs de vents diffus au sein de fins voiles de cordes ou, au contraire, peignant haut en couleur l’action théâtrale du drame menée avec une brillante précision dans les mouvements les plus agités.

Véritable rôle taillé sur mesure pour Elena Stikhina, la soprano russe remporte un accueil immensément enthousiasme tant elle fait sienne la personnalité de cette Jeanne d’Arc autant en décalage avec la société que pourrait l’être la jeune Tatiana d’’Eugène Onéguine’. Sa voix est plus lumineuse que les habituelles interprètes mezzo-soprano aux timbres bien plus profonds et noirs, tout en prodiguant de belles variations de tonalité, et sa délicatesse d’élocution fait merveille tant elle sert le portrait d’une femme sensible au tempérament écorché mais fort.

Andrey Zhilikhovsky (Lionel) et Elena Stikhina (Jeanne d’Arc)

Andrey Zhilikhovsky (Lionel) et Elena Stikhina (Jeanne d’Arc)

Quand on sait qu’Allan Clayton est l’un des meilleurs interprètes de 'Peter Grimes' actuellement, un autre personnage en fracture avec un monde qui ne le comprend pas et le juge, le retrouver sous les traits d’un Charles VII mondain et léger surprend beaucoup, mais le ténor britannique défend ce monarque superficiel avec facilité, d’autant plus que Nadezhda Pavlova – inoubliable Donna Anna dans la production salzbourgeoise de ‘Don Giovanni’ mise en scène par Romeo Castellucci – est une Agnès Sorel d’un splendide éclat, avec des aigus très puissants, habile à s’amuser sur scène au grès du jeu frivole, mais classieux, qu’il lui est destiné.

Parmi les personnages plus secondaires mais au poids déterminant, Gábor Bretz se démarque en jouant un Thibaut d’Arc d’une expressivité âpre très convaincante, en très forte interaction avec l’audience présence sur scène, John Relyea, en archevêque de Reims, s’identifie aisément par son timbre d’une noirceur d’outre-tombe, ce qui compense un jeu moins poussé que ce qu’il pourrait servir, et Andrey Zhilikhovsky rend justice à l’amoureux qu’est Lionel, chaleureux au teintes sombres et dépressives, mais dont on se méfie un peu.

Elena Stikhina

Elena Stikhina

Oleksiy Palchykov est par ailleurs un Raymond d’une sensible authenticité qui humanise considérablement le fiancé de Jeanne en lui offrant même une véritable intégrité, malgré sa fragilité, ce qui donne envie d’être à l’écoute de ses sentiments les plus graves.

Enfin, Vladislav Sulimsky tient Dunois avec le même naturel que ses partenaires, mais lui aussi est un interprète de luxe, inoubliable ‘Macbeth’ jusqu’au-boutiste qu'il incarnait à Salzbourg l’été dernier dans la production de Krzysztof Warlikowski.

Dmitri Tcherniakov entend bien mettre en scène les onze opéras de Pyotr Ilyich Tchaikovsky, et comme il ne s’agit que du troisième opéra du compositeur qu’il aborde, autant dire que l’avenir nous réserve encore de nombreuses relectures passionnantes et surprenantes d’œuvres rares avec un tel artiste à leur direction scénique.

John Relyea, Gábor Bretz, Allan Clayton, Valentin Uryupin, Elena Stikhina, Andrey Zhilikhovsky, Nadezhda Pavlova et Vladislav Sulimsky

John Relyea, Gábor Bretz, Allan Clayton, Valentin Uryupin, Elena Stikhina, Andrey Zhilikhovsky, Nadezhda Pavlova et Vladislav Sulimsky

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Publié le 30 Juillet 2021

Don Giovanni (Wolfgang Amadé Mozart - 1787)
Représentation du 26 juillet 2021
Festival de Salzbourg - Großes Festspielhaus

Don Giovanni Davide Luciano
Il Commendatore Mika Kares
Donna Anna Nadezhda Pavlova
Don Ottavio Michael Spyres
Donna Elvira Federica Lombardi
Leporello Vito Priante
Masetto David Steffens
Zerlina Anna Lucia Richter

Direction musicale Teodor Currentzis
Mise en scène Roméo Castellucci
Chorégraphie Cindy Van Acker 
Chœur et Orchestre MusicAeterna
Nouvelle production
                                                                                                Davide Luciano (Don Giovanni)

Après une inoubliable Salomé qui, trois ans plus tôt, avait fortement marqué le public de la Felsenreitschule et les spectateurs de la retransmission télédiffusée, Roméo Castellucci se voit confier la nouvelle production du Don Giovanni de Mozart en ouverture du Festival de Salzbourg 2021. Il retrouve ainsi le jeune et prodigieux chef d'orchestre avec lequel il réalisa une ésotérique version du Sacré du Printemps lors de la Ruhrtriennale 2012, Teodor Currentzis.

Cette alliance de deux artistes hors du commun était d'avance excitante sur le papier, mais associée à une équipe de chanteurs de tout premier ordre elle se révèle, ce soir, prolifique et d'une énergie folle pour rendre au chef d’œuvre romantique de Mozart sa puissance sulfureuse et brosser des caractères fortement évocateurs. Les images inattendues ne manquent pas, mais les grands thèmes de l'ouvrage qui intéressent le metteur en scène restent dans l'ensemble lisibles et inspirants malgré son grand sens de l'abstraction.

Teodor Currentzis

Teodor Currentzis

Lorsque le rideau de scène s'ouvre dans le silence sur un impressionnant intérieur néo-classique d'une église recouverte sur ses murs de magnifiques toiles peintes et de sculptures religieuses, la magnificence du décor saisit le spectateur. Mais il est vite gagné par le décontenancement ou l'amusement lorsqu'il voit des ouvriers sur fond de bruits urbains entrer pour retirer un à un tous les objets d'art de la nef. Nous entrons dans un monde contemporain qui s'est débarrassé de toutes ses références esthétiques et spirituelles acquises par le passé. La période de la Renaissance s'efface pour ne laisser que le néant.

La lourde chute d'une puissante automobile de luxe annonce avec l'ouverture orchestrale les valeurs auxquelles est voué Don Giovanni, et la violence qu'elle draine. Mais ici, c'est surtout l'illusion de cette brève séquence qui laisse le spectateur abasourdi.

Davide Luciano (Don Giovanni) et Nadezhda Pavlova (Donna Anna) - Photo Salzburger Festspiele

Davide Luciano (Don Giovanni) et Nadezhda Pavlova (Donna Anna) - Photo Salzburger Festspiele

La première partie de Don Giovanni se déroule donc dans la blancheur ouatée de cette architecture élégante, et les portraits de chacune des trois héroïnes sont traités de façon bien distincts aussi bien stylistiquement que métaphoriquement.

Zerlina est la plus proche d'une interprétation littérale, une femme ingénue pour qui la douceur du rapport au corps a à voir avec une recherche d'une saine harmonie avec la nature. Quelques simples éléments de décors sont introduits, buisson, tronc d'arbre torturé, et Anna Lucia Richter peut faire vivre l'esprit d'une jeune paysanne aux beaux graves qui pleurent, douée d'un timbre au poli varié et doré.

Son compagnon, Masetto, est interprété par David Steffens qui rend à ce personnage, avec l'aide du metteur en scène, une nature sombre et inquiétante assez inhabituelle chez un être généralement présenté comme un grand benêt, comme pour mieux montrer comment l'influence de Don Giovanni en a fait un être violent, stupide et dépossédé de son âme.

Donna Elvira, elle, est une femme bourgeoise qui a eu un enfant avec Don Giovanni, ce qui ne manque pas de le rapprocher de Pinkerton, l'horrible américain de Madame Butterfly de Puccini.

Roméo Castellucci ne lui accorde pas véritablement un jeu scénique développé, mais Federica Lombardi possède une telle présence vocale au médium noble et attendrissant, et aux aigus saisissants et bouleversants, qu'elle offre un très beau portrait romantique de la seule femme véritablement amoureuse du héros pervers.

Federica Lombardi (Donna Elvira) et Vito Priante (Leporello)

Federica Lombardi (Donna Elvira) et Vito Priante (Leporello)

Mais le couple formé par Donna Anna et Don Ottavio est celui qui véritablement inspire le plus Roméo Castellucci. La fille du Commandeur prend en première partie des allures de Médée entourée d'Érinyes qui harcèlent Don Giovanni sous la forme d'une chorégraphie souple et esthétique aux corps et chevelures noirs.

Elle est un caractère passionné et vengeur, et Nadezhda Pavlova tire son incarnation vers la tragédie grecque à partir d'une posture assurée et surtout un tempérament en flamme qui se traduit pas une puissance vocale qu'elle oriente et jette sous la forme d'un fusain vers les auditeurs comme pour montrer sa détermination.

Et on la retrouve plus loin à se livrer à une virtuosité lumineuse, ascensionnelle et sensationnelle comme dans les passages les plus élégiaques et les plus spirituels des messes de Mozart, et cette audace sans faille qui traduit une envie d'atteindre des cieux inaccessibles a un effet sidérant en salle.

Et en seconde partie, le metteur en scène lui réserve un superbe écrin, volontairement kitsch, pour "Non mi dir, bel'idol mio" où, sous des lumières rosées et pastel, Donna Anna semble incarner une prêtresse entourée uniquement de femmes et de jeunes filles, comme si son idéal était dorénavant un monde où l'homme serait absent.

Nadezhda Pavlova (Donna Anna) - Photo Salzburger Festspiele

Nadezhda Pavlova (Donna Anna) - Photo Salzburger Festspiele

Quant au pauvre Don Ottavio, il est amené à représenter sous différentes formes des hommes de pouvoir et d'honneur ayant traversé l'histoire, et Roméo Castellucci le statufie au cours de ses principaux airs pour mieux le ridiculiser. Il y a bien ce grand caniche au pelage sculpté qui l'accompagne, mais il y a surtout cette grande scène du bal où le jeune noble erre en monarque lourdement affublé de blanc dans une brume tout aussi blanche. Sur le plan visuel, la confusion est formidable à ressentir, et au fil de la soirée Michael Spyres offre une superbe personnalité vocale, claire, aérée et nuancée en recherchant les limites d'une finesse extrême. Mais le plus beau est son dernier air "Il mio tesoro intanto" où l'on entend ce sublime chanteur se transformer progressivement en l'Empereur de "La Clémence de Titus" en densifiant et en enrichissant son timbre de teintes brunes.

Seul un artiste protéiforme de son niveau peut arriver ainsi à jeter un pont d'une œuvre de Mozart à une autre. Cette soirée aura véritablement été celle des surprises vocales les plus inattendues.

Nadezhda Pavlova (Donna Anna)

Nadezhda Pavlova (Donna Anna)

Et si Don Giovanni n'est pas ici un homme d'une stature humaine qui domine tout ce petit monde de sa désinvolture, Davide Luciano le fait vivre à travers sa tessiture d'airain qui décrit un jeune prédateur sans tendresse et d'une très grande précision d'élocution. Très à l'aise scéniquement, splendide en chantant sa sérénade tout en mimant un Christ en croix pour mieux plaire à Donna Elvira, son plus grand défi survient à la scène finale où, comme punition, il est amené à se dissoudre dans la blancheur du lieu tout en se débattant nu comme pour échapper à des sables mouvants qui le recouvrent jusqu'à ce qu'il n'existe plus.

La direction musicale de Teodor Currentzis est absolument terrifiante, à la fois brutale et foisonnante, au fur et à mesure que Don Giovanni se liquéfie.

Le double du séducteur, Leporello, trouve en Vito Priante un interprète au timbre plus habituellement sombre et sans effets métalliques ce qui le distingue de Davide Luciano.

Très naturel dans l'air du catalogue chanté autour d'une imprimante industrielle qui évoque la nature machinale de Don Giovanni amené à reproduire indéfiniment ses comportements, il fait ressentir l'humanité sous emprise du serviteur sans jamais en faire un bouffon pour autant.

Michael Spyres (Don Ottavio) et Nadezhda Pavlova (Donna Anna)

Michael Spyres (Don Ottavio) et Nadezhda Pavlova (Donna Anna)

Etourdissant par ses inventions en première partie, même si elles ne construisent pas une progression dramaturgique à proprement parler, Roméo Castellucci est beaucoup plus sobre dans la seconde partie qui pourrait s'intituler "La vengeance des 1003 femmes". Il utilise en effet nombre de figurantes de tout âge pour chorégraphier sous différentes formes, que ce soit à l'aide de voilages flottant en suivant les mouvements de la musique, ou lors de la scène du cimetière où les esprits des morts refont surface dans un brouhaha insensé, les forces féminines qui préparent leur vengeance. Au final, c'est le Commandeur (Mika Kares) qui est perdant car il est relégué en coulisses et sonorisé, avec toutefois un bon équilibre acoustique.

Teodor Currentzis et Maria Shabashova (Pianoforte)

Teodor Currentzis et Maria Shabashova (Pianoforte)

Si l'architecture de cette soirée est aussi stimulante, elle le doit également à Teodor Currentzis et à son orchestre MusicAeterna qui nous fait entendre Mozart comme jamais il ne nous sera possible de l'entendre de la part d'un orchestre d'une grande institution de répertoire. Il y a d'abord le charme des sonorités des instruments qui évoquent une matière vivante et vibrante, puis la célérité avec laquelle les musiciens arrivent à générer une musique complexe en nervures, riche en noirceur de son et aussi fortement lumineuse si bien que l'auditeur est saturé de chatoiements irrésistibles, même pendant les récitatifs.

Mais à d'autres moments, Currentzis pratique des effets de ralentis, étire le temps, comme pour mieux attirer l'attention sur ce que disent chaque chanteurs. Il est d'ailleurs très attentif à leur souffle et leur rythme, module l'orchestre aussi bien pour lui insuffler toutes sortes de variabilités d'humeur que pour assurer que les solistes ne perdent pas pied.

La diffusion de la représentation en différé le 07 août 2021  sur Arte TV (21h40) et Arte Concert (21h05) permettra de revivre cette éblouissante interprétation musicale, mais il est possible que les effets de lumière théâtraux de la scénographie de Roméo Castellucci soient en partie atténués par la captation vidéo.

https://www.arte.tv/fr/videos/105066-000-A/don-giovanni-festival-de-salzbourg-2021/

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