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Publié le 17 Novembre 2025

Орлеанская дева / Orléanskaïa deva / La Pucelle d'Orléans (Pyotr Ilyich Tchaikovsky – Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg, le 25 février 1881)
Représentation du 15 novembre 2025
Dutch National Opera and Ballet - Amsterdam

Jeanne d’Arc Elena Stikhina
Charles VII Allan Clayton
Agnès Sorel Nadezhda Pavlova
Dunois (Soldat français) Vladislav Sulimsky
Lionel (Soldat bourguignon) Andrey Zhilikhovsky
L’archevêque de Reims John Relyea
Raymond (fiancé de Jeanne) Oleksiy Palchykov
Thibaut d’Arc (père de Jeanne) Gábor Bretz
Bertrand / Lauret / un soldat Patrick Guetti
Une voix d’ange Eva Rae Martinez (Dutch National Opera Studio)
Ménestrel Tigran Matinyan

Direction Musicale Valentin Uryupin
Mise en scène Dmitri Tcherniakov (2025)
Netherlands Philharmonic

Chorus of Dutch National Opera
Coproduction New-York Metropolitan Opera

A l’instar de ‘Giovanna d’Arco’, le 7e opéra de Giuseppe Verdi qui connaîtra sa première le 15 février 1845 à la Scala de Milan, ‘La Pucelle d’Orléans’ (‘Орлеанская дева’ en russe) est en partie inspiré de la pièce de Friedrich von Schiller ‘Die Jungfrau von Orleans’ créée à Leipzig le 11 septembre 1801.

Pyotr Ilyich Tchaikovsky avait été très impressionné dans sa jeunesse par l’histoire de Jeanne d’Arc qu’il découvrit à l’âge de huit ans en lisant avec sa gouvernante française le recueil de biographies de Michel Masson ‘Les Enfants célèbres, ou Histoire des enfants de tous les siècles et de tous les pays, qui se sont immortalisés par le malheur, la piété, le courage, le génie, le savoir, et les talents’ (1842), si bien qu’il dédia son premier poème à l’héroïne de l’Histoire de France.

Elena Stikhina (Jeanne d’Arc)

Elena Stikhina (Jeanne d’Arc)

‘The Maid of Orleans’ fut composé à la suite d’’Eugène Onéguine’ - le 5e opéra du compositeur et le plus célèbre avec ‘La Dame de Pique’ -, mais malgré son succès initial au Théâtre Mariinsky, le 25 février 1881, il ne se maintint que difficilement au répertoire – la production de Ilya Yulyevich Shlepyanov a cependant marqué le théâtre du Kirov en 1945 avec la présence de Sofia Petrovna Preobrazhenskaya - avant de réapparaître plus régulièrement sur les scènes lyriques dont le Theater an der Wien (Lotte de Beer, 2019), l’opéra de Ljubliana (Franck Van Laecke, 2020), le Théâtre Mariinsky de St Pétersbourg (Alexei Stepanyuk, 2021), le Deutsche Oper am Rhein (Elisabeth Stöppler, 2022), l'opéra de Saarbrücken (Julia Lwowski, 2024) et le Théâtre Stanislavski & Nemirovich de Moscou dont la première aura lieu le 28 novembre 2025 dans la production d’Alexander Titel.

L'Opéra d'Amsterdam le long de l'Amstel

L'Opéra d'Amsterdam le long de l'Amstel

A Amsterdam, Dmitri Tcherniakov et Valentin Uryupin se sont entendus pour monter cette œuvre apparentée au Grand Opéra français dans une version débarrassée de sa musique de ballet et avec quelques remaniements pour en réduire les faiblesses dramatiques, si bien que l’opéra se déroule uniquement dans une salle d’audience parée de boiseries magnifiquement éclairées avec une cellule grillagée à l’intérieur pour isoler l’accusée du public. Lors des changements de configuration de la salle, les murs peuvent pivoter de façon circulaire afin de créer un mouvement en phase avec la musique tout en masquant partiellement ces aménagements.

Allan Clayton (Charles VII) et Nadezhda Pavlova (Agnès Sorel)

Allan Clayton (Charles VII) et Nadezhda Pavlova (Agnès Sorel)

Ce qui est montré ici est la confrontation entre l’ensemble de la société et une femme qui entend des voix et justifie ses actes en fonction de ce qu’elles lui inspirent. Toute l’action est transposée à notre époque moderne, et l’on pourrait avoir l’impression d’assister au jugement arbitraire d’une personne accusée abusivement de trahison, comme nous pouvons le voir dans les pays autoritaires.

Dmitri Tcherniakov ne raconte donc plus la trame originelle qui s'étale de Domrémy à Rouen en passant par le château royal de Chinon, puisque tout se joue au tribunal, mais il mélange habilement le présent avec des souvenirs passés et les scènes qui se déroulent dans la tête de Jeanne – alors que l’action est linéaire – ce qui créé un espace mental propre à la jeune femme. La salle d’audience est donc aussi la métaphore de son propre moi intérieur où tous les sentiments de culpabilité, de révolte et d’amour s’entrechoquent.

 Oleksiy Palchykov (Raymond)

Oleksiy Palchykov (Raymond)

Personnage central de l’ouvrage, nous voyons comment Jeanne réagit face à ceux qui l’accusent, face à son père désireux de la marier à un français, face à un Charles VII léger et inconsistant, et comment elle s’éveille à l’amour que lui témoigne un soldat bourguignon, Lionel.

Tcherniakov n’a pas son pareil pour induire au chœur des traits de vie tellement réalistes que l’on ne voit plus le moindre jeu conventionnel, ce qui crée des interactions fortes entre des individualités et la foule – particulièrement le militantisme forcené du père de Jeanne -, montre les déchirures personnelles de l’héroïne, marque son décalage avec le reste de la société en l’isolant sous les lumières, et dissocie sa gestuelle du reste des intervenants par des changements de rythmes entre elle et les autres comme s’ils ne vivaient plus dans le même monde.

Il devient donc aisé pour le spectateur d’entrer dans la peau de Jeanne et de soi-même réfléchir à sa perception de ceux qui l’entourent, et d'éprouver même le sentiment d'humiliation induit par toutes sortes d'agressions, test de virginité, travestissement forcé, etc..

Elena Stikhina (Jeanne d’Arc)

Elena Stikhina (Jeanne d’Arc)

Fin octobre, la réalisatrice Katie Mitchell a annoncé qu’elle se retirait du monde de l’opéra qu’elle trouvait trop misogyne. Les femmes sont souvent perdantes à l’opéra, il est vrai, mais il y a pourtant moyen de changer la perspective, et Tcherniakov montre qu’une voie de retournement est toujours possible, comme il le prouve ici lors de la scène du bûcher final où il permet à Jeanne d’Arc de réagir elle même en s’immolant par le feu tout en incendiant la salle d’audience avec tous les jurés présents à l’intérieur, Charles VII et Archevêque de Reims compris. La victime devient ainsi un moyen pour le metteur en scène de régler ses comptes avec une société qu’il ne supporte plus.

Grâce à cette mise en scène, les faiblesses et la pompe de l’ouvrage se surmontent sans trop de longueurs, et on peut comprendre que des voix s’élèvent déjà pour la voir se produire à l’Opéra national de Paris.

Gábor Bretz (Thibaut d’Arc)

Gábor Bretz (Thibaut d’Arc)

Et pour ne rien gâcher, la réalisation musicale de l’Opéra d’Amsterdam est exemplaire, à commencer par la ferveur du chœur nimbée d’une homogénéité harmonieusement poétique qui sait si bien communiquer la prosodie de l’âme slave.

Tonique et volubile, la direction de Valentin Uryupin permet au Netherlands Philharmonic de s’épanouir en mettant en valeur des atmosphères semblant porter des réminiscences d’’Eugène Onéguine’ avec une excellente transparence et de beaux contrastes en sonorités, laissant s’immiscer des motifs de vents diffus au sein de fins voiles de cordes ou, au contraire, peignant haut en couleur l’action théâtrale du drame menée avec une brillante précision dans les mouvements les plus agités.

Véritable rôle taillé sur mesure pour Elena Stikhina, la soprano russe remporte un accueil immensément enthousiasme tant elle fait sienne la personnalité de cette Jeanne d’Arc autant en décalage avec la société que pourrait l’être la jeune Tatiana d’’Eugène Onéguine’. Sa voix est plus lumineuse que les habituelles interprètes mezzo-soprano aux timbres bien plus profonds et noirs, tout en prodiguant de belles variations de tonalité, et sa délicatesse d’élocution fait merveille tant elle sert le portrait d’une femme sensible au tempérament écorché mais fort.

Andrey Zhilikhovsky (Lionel) et Elena Stikhina (Jeanne d’Arc)

Andrey Zhilikhovsky (Lionel) et Elena Stikhina (Jeanne d’Arc)

Quand on sait qu’Allan Clayton est l’un des meilleurs interprètes de 'Peter Grimes' actuellement, un autre personnage en fracture avec un monde qui ne le comprend pas et le juge, le retrouver sous les traits d’un Charles VII mondain et léger surprend beaucoup, mais le ténor britannique défend ce monarque superficiel avec facilité, d’autant plus que Nadezhda Pavlova – inoubliable Donna Anna dans la production salzbourgeoise de ‘Don Giovanni’ mise en scène par Romeo Castellucci – est une Agnès Sorel d’un splendide éclat, avec des aigus très puissants, habile à s’amuser sur scène au grès du jeu frivole, mais classieux, qu’il lui est destiné.

Parmi les personnages plus secondaires mais au poids déterminant, Gábor Bretz se démarque en jouant un Thibaut d’Arc d’une expressivité âpre très convaincante, en très forte interaction avec l’audience présence sur scène, John Relyea, en archevêque de Reims, s’identifie aisément par son timbre d’une noirceur d’outre-tombe, ce qui compense un jeu moins poussé que ce qu’il pourrait servir, et Andrey Zhilikhovsky rend justice à l’amoureux qu’est Lionel, chaleureux au teintes sombres et dépressives, mais dont on se méfie un peu.

Elena Stikhina

Elena Stikhina

Oleksiy Palchykov est par ailleurs un Raymond d’une sensible authenticité qui humanise considérablement le fiancé de Jeanne en lui offrant même une véritable intégrité, malgré sa fragilité, ce qui donne envie d’être à l’écoute de ses sentiments les plus graves.

Enfin, Vladislav Sulimsky tient Dunois avec le même naturel que ses partenaires, mais lui aussi est un interprète de luxe, inoubliable ‘Macbeth’ jusqu’au-boutiste qu'il incarnait à Salzbourg l’été dernier dans la production de Krzysztof Warlikowski.

Dmitri Tcherniakov entend bien mettre en scène les onze opéras de Pyotr Ilyich Tchaikovsky, et comme il ne s’agit que du troisième opéra du compositeur qu’il aborde, autant dire que l’avenir nous réserve encore de nombreuses relectures passionnantes et surprenantes d’œuvres rares avec un tel artiste à leur direction scénique.

John Relyea, Gábor Bretz, Allan Clayton, Valentin Uryupin, Elena Stikhina, Andrey Zhilikhovsky, Nadezhda Pavlova et Vladislav Sulimsky

John Relyea, Gábor Bretz, Allan Clayton, Valentin Uryupin, Elena Stikhina, Andrey Zhilikhovsky, Nadezhda Pavlova et Vladislav Sulimsky

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Publié le 17 Août 2025

Giulio Cesare in Egitto (Georg Friedrich Haendel – Londres, le 15 février 1724)
Représentation du 06 août 2025
Salzburger Festspiele
Haus für Mozart

Giulio Cesare Christophe Dumaux
Cleopatra Olga Kulchynska
Cornelia Lucile Richardot
Sesto Federico Fiorio
Tolomeo Yuriy Mynenko
Achilla Andrey Zhilikhovsky
Nireno Jake Ingbar
Curio Robert Raso

Direction musicale Emmanuelle Haïm
Mise en scène Dmitri Tcherniakov (2025)
Le Concert d’Astrée – Salzburg Bach Choir

 

                                            Emmanuelle Haïm

Après la version contestée de Moshe Leiser et Patrice Caurier présentée à Salzburg en 2012, Dmitri Tcherniakov relève le gant et propose une nouvelle lecture de ‘Giulio Cesare’ de Haendel qui aborde l’ouvrage par sa face la plus dure, et sans la moindre complaisance, le désir d’humiliation.

Olga Kulchynska (Cleopatra)

Olga Kulchynska (Cleopatra)

Pour se faire, il élabore une scénographie brutaliste structurée en trois cellules situées dans un sous sol contemporain, gris et oppressant, un lieu dont il ne soit possible de s’échapper, et où l’on imagine bien que toutes les tortures soient possibles. Jules César, habillé tel un homme d’affaire, occupe la cellule située côté jardin, une sorte de pièce d’interrogatoire, Ptolémée, mèche blonde et allure plus louche, celle située côté cour, Cornelia et Sesto, celle coincée entre ces deux figures autoritaires du pouvoir.

Des signaux d’alertes sonores, des bruits d’explosions se produisent, au dehors c’est la guerre.

L’approche est moins narrative qu’analytique, car il va s’agir d’observer comment les caractères sous contraintes vont se révéler, exploser et finalement s’annihiler de par l’incapacité de fuir.

Giulio Cesare (Dumaux Kulchynska Richardot Fiorio Mynenko Haïm Tcherniakov) Salzburg

Tout commence par la déploration de Cornelia sur le corps de Pompée après que ce dernier soit amené dans sa cellule – Dmitri Tcherniakov évite le sordide inutile d’une tête décapitée, le corps restant intègre -.

Seule épouse du général romain qui le suivit dans toutes ses campagnes, Cornelia est désormais captive avec son fils, et leur position centrale sur scène rend leur sort très incertain entre deux pouvoirs forts qui ne s’apprécient apparemment pas.

Cléopâtre étant présentée d’emblée comme une femme légère – perruque et tenue roses bien flashy – , nous sommes d’abord happés par la déchéance de la femme courageuse qu’est Cornelia, et qui va subir un ensemble d’avilissements de la part de Ptolémée absolument détestable, entraînant même des attouchements sexuels réalistes qui n’ont pas du être faciles à jouer. On peut vite éprouver des sentiments de révoltes d’autant plus que tout se déroule devant son fils, Sesto.

Lucile Richardot (Cornelia), Christophe Dumaux (Giulio Cesare) et Federico Fiorio (Sesto)

Lucile Richardot (Cornelia), Christophe Dumaux (Giulio Cesare) et Federico Fiorio (Sesto)

Ensuite, nous verrons le changement de visage de Cléopâtre et sa tentative de séduction de César où une femme bien plus calculatrice sera à la manœuvre, l’un des points culminants de la partition et du spectacle.

Un faux attentat mené par Curio sera la cause apparente de la disparition de César, tandis que la révolte de Sesto, devenu aussi fou qu’un animal enfermé en cage, aboutira au meurtre de Ptolémée.

Le plus extraordinaire est que cette histoire criminelle qui élude tout le décoratif et le contexte historique est racontée avec un tel sens humain que l’attention à l’expressivité du chant en semble amplifiée et inscrite dans un langage corporel qui creuse la vérité des caractères.

Christophe Dumaux (Giulio Cesare) et Jake Ingbar (Nireno)

Christophe Dumaux (Giulio Cesare) et Jake Ingbar (Nireno)

C’est particulièrement appréciable pour Christophe Dumaux qui incarnait Ptolémée en 2012 sur cette même scène, et qui avait abordé une première fois le rôle de Jules César dès 2011 à Reims dans la production de Christian Schiaretti.

Excellente agilité vocale et timbre acerbe qui lui permettent de décrire dans chaque production des personnalités théâtrales vives et intrigantes très crédibles, il en tire cette fois une force supplémentaire pour la mettre au service d’un personnage bien plus respectable que Ptolémée, et, surtout, opère une métamorphose spectaculaire au IIIe acte lorsqu’il réapparaît en loques à la quatrième scène en déliant une sensibilité irrésistible. Le portrait de l’Empereur n’est est que plus riche et complet, et dénué de tout pathos pour autant, Christophe Dumaux étant pleinement en possession de tous ses moyens.

Et à peine les représentations salzbourgeoises de ‘Giulio Cesare’ achevées, le contre ténor français sera de retour au Palais Garnier pour répéter le rôle de Polinesso dans la reprise d’’Ariodante’ prévue en septembre 2025.

Andrey Zhilikhovsky (Achilla) et Yuriy Mynenko (Ptolémée)

Andrey Zhilikhovsky (Achilla) et Yuriy Mynenko (Ptolémée)

Autre artiste française de la distribution, Lucile Richardot rend à Cornelia une caractérisation vocale particulière car on pourrait la confondre avec un contre ténor, ses graves exprimant par ailleurs beaucoup d’amertume. Inséparable de ce fabuleux contre-ténor italien qu’est Federico Fiorio, une voix d’une clarté angélique magnifique qui décrit un enfant encore innocent poussé à devenir le soutien indispensable d’une mère à bout de nerf, il y a entre ces deux artistes une complémentarité qui est très bien exploitée par Dmitri Tcherniakov, le metteur en scène déployant pour eux une gestuelle bienveillante mêlant délicatesse et spasmes de douleurs qui touchent au cœur, avant de les faire chacun déraisonner tour à tour, elle laissant transparaître son attirance pour son fils, lui devenant fasciner par le désir de meurtre.

Lucile Richardot (Cornelia)

Lucile Richardot (Cornelia)

L’évolution d’Olga Kulchynska sur scène est, elle aussi, dense et complexe, piquante et espiègle au départ, aimant donc la vie, jusqu’au basculement de Cléopâtre vers un amour sensuel pour César qui révèle la plénitude expressive de cette belle artiste ukrainienne à travers un inoubliable ‘Se pietà di me non senti’ tout aussi doloriste qu’il peut être voluptueux, toujours chanté avec une gestuelle qui donne du sens scénique à l’écriture haendélienne, comme si les vocalises ne paraissaient plus artificiellement aériennes.

Interprète tout autant impressionnant de Ptolémée, Yuriy Mynenko est aussi à l’aise que Christophe Dumaux dans la célérité vocalisante, avec des intonations ambrées, de la largeur, et une capacité à être faussement joueur et véritablement infâme dans cette production, alors qu’un autre contre-ténor, Jake Ingbar, chante aussi très bien le rôle de Nireno qui est ici scéniquement bien développé.

Andrey Zhilikhovsky, en Achilla, et Robert Raso, en Curio, s’insèrent tout aussi bien dans cette ambiance de règlements de comptes que Dmitri Tcherniakov pousse à son extrême au cours des dernières scènes du drame, dont aucun protagoniste ne ressortira indemne.

Olga Kulchynska (Cleopatra)

Olga Kulchynska (Cleopatra)

Cette façon de révéler l’attirance vers l’abîme qui gît au cœur de chacun des personnages, qu’ils soient amis ou ennemis, et de révéler leurs affects et leurs rancœurs les plus profonds, rappelle beaucoup la façon dont le metteur en scène russe avait traité ‘Il Trovatore’ de Giuseppe Verdi à la Monnaie de Bruxelles en 2014, qui, de la même manière, régressait en une confrontation insensée. Mais ce qui est encore plus surprenant ici est la manière avec laquelle il donne une valeur dramatique à l’écriture vocale de Haendel, ce qui bénéficie à tous les solistes dans leur façon de vivre leurs rôles.

Enfin, l’orchestre remplit lui aussi parfaitement sa mission dramaturgique sous la conduite d’Emmanuelle Haïm qui impulse vie, profondeur et respiration au Concert d’Astrée tout en magnifiant avec un somptueux délié les lignes de chant de chaque soliste. Chaleur des vents boisés, générosité des cordes, cette luxuriance sera la seule consolation pour les esprits chagrins qui pensaient faire avec ce ‘Giulio Cesare’ un voyage exotique le long du delta du Nil.

Yuriy Mynenko, Lucile Richardot, Emmanuelle Haïm, Christophe Dumaux, Olga Kulchynska et Federico Fiorio

Yuriy Mynenko, Lucile Richardot, Emmanuelle Haïm, Christophe Dumaux, Olga Kulchynska et Federico Fiorio

Au final, une saisissante réussite musicale et scénique très exigeante pour les solistes, qui renforce le drame haendélien et offre au spectateur l’expérience d’un spectacle fort qui vaille le détour.

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Publié le 24 Mars 2023

Guerre et Paix (Sergueï Prokofiev – Léningrad, 12 juin 1946)
Représentation du 15 mars 2023
Bayerische Staatsoper

Natascha Rostowa Olga Kulchynska
Sonja Alexandra Yangel
Marja Dmitrijewna Achrossimowa Violeta Urmana
Peronskaja Olga Guryakova
Graf Ilja Andrejewitsch Rostow Mischa Schelomianski
Graf Pierre Besuchow Arsen Soghomonyan
Gräfin Hélène Besuchowa Victoria Karkacheva
Anatol Kuragin Bekhzod Davronov
Leutnant Dolochow Alexei Botnarciuc
Fürstin Marja Bolkonskaja Christina Bock
Fürst Nikolai Andrejewitsch Bolkonski Andrei Zhilikhovsky
Matrjoscha Oksana Volkova
Dunjascha Elmira Karakhanova
Gawrila Roman Chabaranok
Métivier Stanislav Kuflyuk
Französischer Abbé Maxim Paster
Denissow Dmitry Cheblykov
Tichon Schtscherbaty Nikita Volkov
Fjodor Alexander Fedorov
Matwejew Sergei Leiferkus
Wassilissa Xenia Vyaznikova
Trischka Solist(en) des Tölzer Knabenchors
Michail I. Kutusow Dmitry Ulyanov
Kaisarow Alexander Fedin
Napoleon Tómas Tómasson
Adjutant des Generals Compans Alexander Fedorov
Adjutant Murats Alexandra Yangel
Marschall Bertier Stanislav Kuflyuk
General Belliard Bálint Szabó
Adjutant des Fürsten Eugène Granit Musliu
Stimme hinter den Kulissen Aleksey Kursanov
Adjutant aus dem Gefolge Napoleons Thomas Mole
Händlerin Olga Guryakova
Mawra Kusminitschna Xenia Vyaznikova
Iwanow Alexander Fedorov

Direction Musicale Vladimir Jurowski
Mise en scène Dmitri Tcherniakov (2023)

Immense fleuve lyrique, ‘Guerre et Paix’ de Sergueï Prokofiev est rarement monté hors de sa ville de création, Saint-Pétersbourg, et de la capitale russe, Moscou, où il est régulièrement interprété plusieurs fois par décennies. Ailleurs, seuls 9 pays, l’Allemagne, la France, la Hongrie, la Suisse, l’Italie, l’Autriche, le Canada, le Royaume-Uni et les États-Unis l’ont représenté au moins une fois sur scène au cours des 25 dernières années.

Programmer un tel ouvrage est donc une marque de prestige, et, originellement, Dmitri Tcheniakov et Vladimir Jurowski avaient l’intention de le jouer à l’opéra de Munich dans sa version intégrale.

War and Peace - Voyna i mir (Jurowski Tcherniakov Kulchynska Zhilikhovsky) Munich

Sa genèse est cependant fort complexe. La première représentation fut interprétée au piano par Sviatoslav Richter et Anatoly Vedernikov en mai 1942 à Moscou, puis, la première version orchestrale (avec 9 des 11 tableaux initiaux) fut donnée le 07 juin 1945 à la Grande Salle du Conservatoire de Moscou, et, finalement, la création scénique de la première partie, augmentée de la scène du bal, fut créée le 12 juin 1946.

Prokofiev n’achèvera la seconde partie, où fut rajoutée la scène du conseil de guerre (tableau n°10), qu’en mai 1947, et il poursuivit coupures, remaniements et ajouts jusqu’à l’édition de la partition définitive en 1958.

Olga Kulchynska (Natascha) et Andrei Zhilikhovsky (Andrejewitsch Bolkonski)

Olga Kulchynska (Natascha) et Andrei Zhilikhovsky (Andrejewitsch Bolkonski)

De cette partition, l’Opéra d’État de Bavière reprend complètement les 7 tableaux de la première partie, ‘La Paix’, mais opère plus de 30 minutes de coupures dans la seconde partie, ‘La Guerre’, afin de supprimer tous les passages aux élans trop patriotiques qu’il n’est plus possible d’entendre à l’heure de la guerre menée par la Russie en Ukraine.

Sont ainsi omis dans cette nouvelle production le chœur des volontaires, l’air stalinien de Koutouzov et le chœur des Cosaques du 8e tableau situé avant la bataille de Borodino, le chœur final du 9e tableau à l’approche des Russes du camp de Napoléon, l’intégralité du 10e tableau qui se déroule au conseil de guerre, le chœur des Moscovites du 11e tableau, et les 3/4 du treizième tableau, dont le chœur final.

Violeta Urmana (Marja Dmitrijewna Achrossimowa)

Violeta Urmana (Marja Dmitrijewna Achrossimowa)

Il n’est pas impossible que, finalement, cette version revienne à la partition qui tenait le plus à cœur au compositeur russe. Et il est évidemment inutile d’attendre une lecture de l’œuvre au premier degré de la part de Dmitri Tcherniakov, qui interroge le texte du livret en profondeur et cherche à montrer sur scène ce qu’il révèle de la mentalité russe.

Il situe ainsi l’action du début à la fin au sein du somptueux décor de la ‘salle des colonnes’ du Palais des syndicats de Moscou, bâtiment destiné à célébrer des évènements importants, à accueillir des concerts symphoniques et, surtout, à honorer les funérailles des chefs d’État. Les corps de Lénine, Staline et Gorbatchev y ont été exposés.

Tous les détails de cette salle sont minutieusement reconstitués, les colonnes corinthiennes, les balcons, le parquet, la coupole ainsi que les multiples lustres en cristal, mais ce cadre magnifique est transformé en un lieu de refuge pour la population moscovite. Sacs de couchage, couvertures, vêtements recouvrent le sol occupé par le chœur et probablement des figurants.

Alexei Botnarciuc (Leutnant Dolochow) et Bekhzod Davronov (Anatol Kuragin)

Alexei Botnarciuc (Leutnant Dolochow) et Bekhzod Davronov (Anatol Kuragin)

Dans cette première partie, le metteur en scène dépeint un portrait sensible de Natacha comme il sait si bien le faire depuis l’inoubliable Tatiana d’’Eugène Onéguine’ qu’il fit connaître au Palais Garnier en 2008, production désormais reprise à l’Opéra de Vienne.

Au début de l’histoire, le prince André Bolkonskii erre seul au milieu de la salle comme s’il allait nous raconter ce qui a précipité le malheur de son monde.

Les gens qui étaient couchés au sol se relèvent petit à petit, et le passé se réactive à un moment où tous réunis dans l’enceinte semblent à la fois dans l’attente et en recherche de protection.

Arsen Soghomonyan (Pierre Besuchow) et Olga Kulchynska (Natascha)

Arsen Soghomonyan (Pierre Besuchow) et Olga Kulchynska (Natascha)

Ceux-ci revivent un moment festif dans une humeur bon enfant. Les différences sociales sont fortement atténuées, même si Peronskaja, incarnée par Olga Guryakova – une émouvante artiste qui insufflait un subtil glamour à ses interprétations de Natacha et Tatiana à l’Opéra Bastille au début des années 2000 et qui, ce soir, joue à fond, avec un timbre encore bien percutant, la bourgeoise heureuse parfaitement adaptée à l’environnement social -, s’affiche en manteau de fourrure pimpant.

La scène de bal s’insère naturellement dans cet état d’esprit sous la forme d’une mise en scène joyeuse de la présentation des multiples protagonistes.

Epigraphe en introduction du 8e tableau de 'Guerre et Paix'

Epigraphe en introduction du 8e tableau de 'Guerre et Paix'

Pour Olga Kulchynska, artiste lyrique ukrainienne qui s’est faite remarquée en 2018 à l’Opéra Bastille dans le rôle de Rosine du ‘Barbier de Séville’, le défi est grand à faire vivre les élans passionnés et cyclothymiques de Natacha, car il s’agit de faire ressentir son manque affectif désespéré qui s’anime d’abord sous le regard du Prince Bolkonskii, et qui, une fois celui ci écarté par son père, se reporte sur le dangereux et instable Kouraguine.

Le sentiment d’exaltation est très bien rendu, de par sa voix lumineuse et fruitée qui a la légèreté de l’oiseau de ‘Siegfried’ même dans les coups de sang les plus imprévisibles, avec une irrésistible envie de vivre qui contraste avec les angoisses de Sonja pour laquelle Alexandra Yangel offre une figure prévenante teintée de mélancolie sombre d’une très grande justesse.

Il faut dire que Dmitri Tcherniakov s’ingénie à donner vie aux dizaines d’artistes qui suivent de leur regard l’intimité de l’action autour de Natacha, comme s’ils avaient tous à conduire une ligne de vie bien spécifique qui accroît l’impression de réalisme d’ensemble. Leur présence permet également de mettre en exergue le décalage comportemental de la jeune fille avec son milieu social.

Arsen Soghomonyan (Pierre Besuchow) et Andrei Zhilikhovsky (Andrejewitsch Bolkonski)

Arsen Soghomonyan (Pierre Besuchow) et Andrei Zhilikhovsky (Andrejewitsch Bolkonski)

A cela s’ajoute une intégration de la rythmique musicale dans le jeu d’acteur qui, visuellement, la rend encore plus évidente au spectateur. Et ce travail musical peut aussi bien se traduire par une gestuelle futile et ludique, à l’instar de l’arrivée dansante de Kouraguine et ses amis, qu’engendrer une grande tension d’échange lorsque Achrossimowa se confronte à Natacha pour l’aider à remettre les pieds sur terre.

Avec ses habits de grand-mère qui la rendent adorablement touchante, Violeta Urmana est d’une authenticité magnifique, la figure même du cœur sur la main à la volonté ferme, et tout dans son chant et ses expressions sincères concoure à ennoblir le très beau portrait qu’elle fait vivre.

Dmitry Ulyanov (Michail I. Kutusow)

Dmitry Ulyanov (Michail I. Kutusow)

Naturellement, le mal-être de Natacha allant grandissant, après qu’elle ait appris de Pierre Besuchow que Kouraguine est marié, cette situation blessante conduit à une tentative de suicide jouée avec une sensibilité à fleur de peau fort poignante.

Arsen Soghomonyan manifeste avec un timbre de voix robuste, mature et adouci une grande densité expressive qui donne beaucoup de profondeur à ce comte épris d’une jeune fille qu’il cherche à protéger. L’homme est sérieux, intelligent, et son monologue est mené avec force de conviction, sans que le moindre geste ne soit laissé au hasard, avant qu’une voix en coulisses annonce l’arrivée de Napoléon, et qu’un jeune enfant pointe sur le pauvre homme une arme automatique à jets d’eau dans un esprit de dérision surprenant.

War and Peace - Voyna i mir (Jurowski Tcherniakov Kulchynska Zhilikhovsky) Munich

Car si la première partie est une vibrante mise en relief du caractère de Natacha dénuée de tout mélo-dramatisme facile, la seconde partie ne met plus en scène deux armées qui s’affrontent mais le peuple russe lui-même. L’épigraphe est d’ailleurs chanté en avant-scène dans l’ombre et avec une gestuelle fort vindicative qui dynamise l’excellent chœur puissant du Bayerische Staatsoper, qui devient dorénavant le principal sujet de l’action.

Dmitri Tcherniakov imagine que tous ces russes installés au centre de la salle se livrent à un jeu de simulation de guerre où tous les aspects sont abordés : combat, camouflage, évacuation des blessés, soins. Mais l’ennemi n’est jamais visible.

Olga Guryakova (Peronskaja)

Olga Guryakova (Peronskaja)

Le baryton moldave, Andrei Zhilikhovsky, prête son charme et sa chaleur de voix au rôle d’André Bolkonskii qui, avec le même détachement qu’en première partie, est encore perdu dans ses pensées pour Natacha, sans paraître pour un sou comme un des leaders du champ de bataille.

Kutusow, le général en chef des armées, auquel Dmitry Ulyanov prête une sereine envergure débonnaire, est présenté comme un chef relâché, vulgaire, et sans prestance.  Et l’on assiste ainsi à une description dérisoire de tous les symboles religieux ou militaires, les chœurs signant des croix orthodoxes de façon rapide et mécanique, allure saccadée et automatique que l’on retrouve pour décrire le Napoléon loufoque animé par Tómas Tómasson qui prend beaucoup de plaisir à forcer la caricature.

Andrei Zhilikhovsky (Andrejewitsch Bolkonski) et Olga Kulchynska (Natascha)

Andrei Zhilikhovsky (Andrejewitsch Bolkonski) et Olga Kulchynska (Natascha)

Au début, cette approche semble bien légère et laisse craindre que Tcherniakov ne se contente de démythifier le volet sur ‘La Guerre’. Mais les lustres sont désormais recouverts d’un voile noir qui ne laisse présager rien de bon.
Et l’on assiste, sans s’en rendre compte au départ, à un début de tension entre les différentes individualités de la foule. Les gestes deviennent de plus en plus violents à partir du 11e tableau, avec exécutions arbitraires, tentatives de viols, et même vols des portraits de grands artistes russes tels Tchaïkovski ou Prokofiev.

En quelques images, le grand gâchis de l’histoire russe est illustré de façon glaçante avec un immense sentiment de dommage irréversible. Et c’est au cours du tableau de l’incendie de Moscou que la nature autodestructrice des Russes est le mieux mise en évidence, toujours dans un assombrissement sans retour, jusqu’au grand hommage rendu à Kutosow au moment où il s’allonge sur un nouveau lit mortuaire qui signe l’enterrement final de l’âme russe.

André Bolkonskii s’est finalement suicidé, Natacha s’est éteinte auprès de lui, et tout s’achève dans une grande impression de néant sous le regard malheureux de Pierre Besuchow.

Andrei Zhilikhovsky, Olga Kulchynska et Vladimir Jurowski

Andrei Zhilikhovsky, Olga Kulchynska et Vladimir Jurowski

Tout au long de cette représentation, l’unité artistique entre Vladimir Jurowski et les musiciens de l’Opéra de Bavière est évidente. L’évocation de la nature qui ouvre ce grand monument lyrique est un enchantement musical. La vie terrestre, les frémissements de sa verdoyance, et l’espoir d’un bonheur à portée de main sont magnifiquement évoqués, et ce splendide raffinement se double d’un art de la malléabilité qui fait rougeoyer d’une souplesse absolument crépusculaire la luxuriante matière qu’offre l'ensemble orchestral.

Très belle énergie sonore qui relance constamment l’action, les éclats des cuivres sont ciselés avec une formidable précision, mais sans en faire trop dans la grandiloquence épique.

Il y a aussi une recherche d’intimisme, de concentration du drame à sa juste mesure, et pour tout ce savant équilibre, Vladimir Jurowski et Dmitri Tcherniakov apparaissent comme deux des grandes valeurs artistiques russes d’aujourd’hui – ils sont nés tous les deux à Moscou au début des années 70 - dont on imagine bien la peine et la désolation qu’inspire le comportement de leur patrie d’origine, eux qui défendent au plus profond d'eux-mêmes un rapport éclairé et réfléchi à la vie.

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