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Publié le 7 Mars 2026

Salome (Richard Strauss – Dresde, 09 décembre 1905)
Représentation du 23 février 2026
Bayerische Staatsoper - Munich

Herodes Gerhard Siegel
Herodias Claudia Mahnke
Salome Asmik Grigorian
Jochanaan Wolfgang Koch
Narraboth Joachim Bäckström
Ein Page der Herodias Avery Amereau

Direction musicale Thomas Guggeis
Mise en scène Krzysztof Warlikowski (Créée le 27 juin 2019)
Costumes et décors Małgorzata Szczęśniak
Lumières Felice Ross
Vidéo Kamil Polak
Chorégraphie Claude Bardouil
Bayerisches Staatsorchester                                               
Thomas Guggeis

Avec cette nouvelle reprise de ‘Salomé’ qui en est à sa 15e représentation dans la production de Krzysztof Warlikowski, depuis le 27 juin 2019, l’Opéra d’État de Bavière présente l’une des productions les plus fortes et intrigantes de son répertoire qui n’en finit pas de régénérer des réflexions sur son sens profond.

Asmik Grigorian (Salome) - Photo Geoffroy Schied

Asmik Grigorian (Salome) - Photo Geoffroy Schied

Alors que s’immisce en introduction un extrait des ‘Kindertotenlieder’ de Gustav Mahler, chants dédiés aux enfants morts qui seront suivis, deux ans après leur création, par la mort de la fille du compositeur, trois grands murs d’une immense bibliothèque en bois rouge aux étagères effondrées cernent une communauté juive repliée sur ses traditions et qui se tient sur la défensive – une première fausse alerte précède l’arrivée d’une famille fuyant les persécutions -, et Salomé, supportant mal cet environnement étouffant, pense déjà à en finir pour y échapper.

Il se crée d’emblée une tension entre le chef de la garde, Narraboth, aux traits empruntés au solide et sereinement assuré Joachim Bäckström, le page, au chant rayonnant d’Avery Amereau, qui proviennent tous deux de ce monde traditionnel, d’une part, Jochanan, l’esprit culpabilisant, d’autre part, et enfin Salomé qui croit pouvoir trouver une échappatoire à travers cet étrange prophète sorti des entrailles de la scène qui s’ouvrent de façon spectaculaire, le tout étant toutefois joué comme s’il s’agissait d’une représentation théâtrale familiale.

Salome (Grigorian Guggeis Warlikowski) Bayerische Staatsoper München

Toujours dans un esprit prémonitoire, le débat théologique entre les juifs et les nazaréens à propos de la venue prochaine du Messie prend la forme d’un dernier repas du Christ, rituel auquel Salomé ne fait que manifester son ennui, puis, la fille du tétrarque de Judée cède, en apparence, au désir de rituel de sa communauté en acceptant de danser pour Hérode.

Ce qui n’aurait été traité que comme une simple danse orientale et sensualiste dans une production classique de répertoire prend ici un sens bien plus profond, puisque Salomé, une fois recouverte d’une robe de cérémonie blanche, entame une danse, pointilleusement réglée par Claude Bardouil, avec un personnage au visage squelettique, la mort, qu’elle finit par embrasser.

Asmik Grigorian (Salome) et la mort (Peter Jolesch) - Photo Geoffroy Schied

Asmik Grigorian (Salome) et la mort (Peter Jolesch) - Photo Geoffroy Schied

Au même moment, se diffuse sur l’arrière scène une animation luxuriante d’une mystérieuse fresque, magnifique réalisation vidéographique de Kamil Polak, qui provient d’une synagogue en bois du XVIe siècle érigée à Khodorov, dans le sud de la Pologne. Une Licorne blanche, associée ici à la virginité de Salomé, s’avance vers un Lion, représentant la puissance du Dieu créateur, qui se dressent tous deux pour s’embrasser. L’imagerie très vivante est captivante et aussi éblouissante que la musique, et suggère aussi une conciliation possible.

Salomé est dans son monde onirique, mais à partir du moment où elle donne un baiser à la mort et demande, une fois sa chorégraphie achevée, la tête de Jochanaan, en réaction à tout ce qu’elle a du supporter des attentes conformistes de son entourage au palais d’Hérode, elle casse la dynamique ritualiste, et l’on voit alors la grande fresque en arrière plan se défaire lentement.

Danse des sept voiles - Photo Geoffroy Schied

Danse des sept voiles - Photo Geoffroy Schied

La jeune femme a de fait démonté la croyance en l’arrivée d’un sauveur, se voit offrir en guise de plat d’argent une boite en fer numérotée contenant la tête du prophète, sans qu’elle ne soit montrée pour autant, signe de pudeur de Krzysztof Warlikowski, ce qui scelle la fin de tout espoir pour tous, y compris Hérode et Hérodias, qui comprennent qu’ils ne sont qu’à quelques minutes d’une fin inéluctable. Lorsque l’ennemi extérieur arrive au moment où Hérode horrifié demande, désillusionné, à tuer celle qui a, en apparence, blasphémée, la communauté préfère mettre fin à ses propres jours.

C’est la destinée du peuple juif, depuis Massada aux camps d’extermination nazis, qui est fatalement évoquée, Salomé étant celle qui a su ressentir le tragique de sa communauté en en donnant une représentation bouleversante.

Asmik Grigorian (Salome) et Gerhard Siegel (Herodes)

Asmik Grigorian (Salome) et Gerhard Siegel (Herodes)

A la création de cette production, Marlis Petersen avait rendu un portrait fantastique de la jeune figure biblique, d’une grande précision d’élocution, avec une émission vocale très bien focalisée mais bien moins ample que d’autres interprètes plus emblématiques du rôle.

Asmik Grigorian se réapproprie ce personnage extrême avec la même intelligence, mais avec le regard encore plus perdu vers un ailleurs indéchiffrable, et surtout une intensité vocale plus affirmée et qui avive son chant dans toute la portée de sa voix, vibrante d’ombres et de lumières.

Habile avec l’exigence théâtrale du metteur en scène, qu’elle comprend très bien, elle a une façon d’être, teintée par les rêves de son regard, qui magnétise sa présence sur scène en y ajoutant une sensualité lascive qui ne la quitte jamais.

Rodé au rôle de Jochanaan, Wolfgang Koch est ce soir en bonne forme, incisif, très bon acteur, avec son timbre aux accents de sage, et Gerhard Siegel compose un Hérode Antipas d’une grande vivacité, jamais trop anguleux, avec ce léger côté débonnaire qui l’humanise toujours, alors que Claudia Mahnke offre à Hérodias une incarnation fulgurante, très éveillée, et une belle coloration souveraine.

Wolfgang Koch, Asmik Grigorian, Thomas Guggeis, Gerhard Siegel et Claudia Mahnke

Wolfgang Koch, Asmik Grigorian, Thomas Guggeis, Gerhard Siegel et Claudia Mahnke

Jeune chef bavarois, directeur musical de l’Opéra de Frankfurt, Thomas Guggeis n’est pas sans rappeler Philippe Jordan dont il a la même prestance et le goût pour l’hédonisme sonore.

Ayant moins besoin que Kirill Petrenko de faire attention au volume orchestral, comme c'était le cas sept ans auparavant, il conduit l’orchestre du Bayerische Staatsoper avec un sens du foisonnement et de l’emphase irradiant qui recherche moins l’accentuation des aspects morbides que l’enivrement sonore et les effets iridescents électrisants, appuyé par une maîtrise implacable des tensions théâtrales et sans se départir pour autant d’une élégance de geste ludique.

Jinxu Xiahou (Quatrième juif), Asmik Grigorian (Salome) et Gerhard Siegel (Herodes)

Jinxu Xiahou (Quatrième juif), Asmik Grigorian (Salome) et Gerhard Siegel (Herodes)

Après le ‘Faust’ de la veille, le public munichois peut s’enthousiasmer sans réserve de la qualité des soirées qui lui sont offertes, et de pouvoir profiter d’ouvrages inaltérables portés par des interprètes dont on ne cesse d’admirer le jusqu’au-boutisme de leur dévouement à l’expression artistique, en puisant dans la force de leur corps les vérités de l’âme humaine.

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Publié le 4 Mars 2026

Faust (Charles Gounod –
Théâtre Lyrique, le 19 mars 1859 –
Opéra de Paris, Salle Le Peletier, le 03 mars 1869)
Représentation du 22 février 2026
Bayerische Staatsoper, Munich

Le docteur Faust Jonathan Tetelman
Méphistophélès Kyle Ketelsen
Valentin Florian Sempey
Wagner Thomas Mole
Marguerite Olga Kulchynska
Siébel Emily Sierra
Dame Marthe Dshamilja Kaiser

Direction musicale Nathalie Stutzmann
Mise en scène Lotte de Beer (2026)
Bayerisches Staatsorchester

Nouvelle production en coproduction avec le Teatr Wielki - Opera Narodowa, Varsovie

 

Les ouvrages lyriques français sont faiblement défendus à Munich où ils ne représentent que 7,5 % des représentations, dont un tiers pour ‘Carmen’, le seul ouvrage d’un compositeur français à faire partie des 50 opéras les plus représentés de l’institution – le 7e titre le plus joué cependant -.

Ainsi, ‘Faust’ n’avait plus été entendu sur la scène du Bayerische Staatsoper depuis le 30 juillet 2005 (production David Pountney), ce qui lui permet, avec cette nouvelle production, de rejoindre ‘Werther’ et ‘Les Contes d’Hoffmann’, triptyque d’opéras français le plus joué en ce lieu après ‘Carmen’, dont les livrets sont inspirés par des écrivains allemands de la fin du XVIIIe siècle, Goethe pour les deux premiers et E.T.A Hoffmann pour le troisième.

Jonathan Tetelman (Le docteur Faust)

Jonathan Tetelman (Le docteur Faust)

A l'occasion de ce grand retour sur la scène de l’Opéra d’État de Bavière, c’est la version entrée à l’Opéra de Paris le 03 mars 1869 qui est retenue moyennant trois altérations notables, l’ajout du célèbre air de Valentin ‘Avant de quitter ces lieux’, écrit par Henry Chorley pour Londres en 1864, mais qui n’est entré à l’Opéra de Paris qu’après la Seconde Guerre mondiale, le déplacement de la scène de l’église après la mort de Valentin, comme c’était le cas lors de la création au Théâtre lyrique le 19 mars 1859, par fidélité à Goethe, et, enfin, la suppression du ballet parisien que l’on ne joue habituellement plus.

Pour le public de l’Opéra de Paris qui n’a entendu que les versions des metteurs en scène Jorge Lavelli (1975) et Tobias Kratzer (2021), il lui est ainsi possible d’entendre la romance de Siébel ‘Si le bonheur à sourire t’invite’ qui ouvre la scène de la chambre de Marguerite - composé en 1863 pour Londres -, et, surtout, d’entendre un dernier acte bien plus complet dans les montagnes du Hartz, avec le chœur des feux follets suivi de la scène où Méphistophélès dévoile les reines et courtisanes de l’antiquité, et enfin l’air de la coupe de Faust ‘Doux nectar dans ton ivresse’.

 Florian Sempey (Valentin) et Olga Kulchynska (Marguerite)

Florian Sempey (Valentin) et Olga Kulchynska (Marguerite)

Lotte de Beer s’appuie sur une scénographie austère, un sol craquelé, quelques parois semblant faites d’ardoises installées sur un plateau tournant qui permet de varier les tableaux en les faisant surgir de l’ombre, ce qui maintient une impression de noirceur qui convient bien à l’univers de Goethe, mais qui ne s’interdit pas d’utiliser des éclairages vifs pour accentuer le relief du décor et des visages en en étirant les projections des ombres.

Il ne s’agit nullement de séduire l’œil - Faust semble au début tout décrépi et aigri, dépeint dans son fauteuil de la façon la plus sinistre qu’il soit -, alors que défilent des scènes assez simples dans une tonalité XIXe siècle naturaliste, à l’opposée de la vision moderne et spectaculaire que Tobias Kratzer a élaboré pour l’Opéra Bastille en 2021. L’art vidéographique est néanmoins subtilement employé lorsqu’il s’agit de montrer comment Méphistophélès happe Faust à coup d’illusions, notamment lors de la scène de la caverne et du banquet.

Il serait ainsi possible de faire un parallèle avec l’approche qu’a eu Eric Ruf pour l’Opéra Comique en 2025, mais il ne s’agit pas ici d’une critique de la société bourgeoise, sinon de dresser un portrait d’un Faust rajeuni qui devient une sorte de Don Giovanni se sentant au dessus des déterminismes sociaux.

Olga Kulchynska (Marguerite)

Olga Kulchynska (Marguerite)

Le point fort de cette production est toutefois la qualité de la direction d’acteurs, aussi bien pour les solistes que pour le chœur, qui contribue à brosser des caractères d’une très grande justesse, même si la plupart des protagonistes, Marguerite y compris, sont d’apparence assez sale,

Le plus impressionnant est d’observer la chute de Marguerite et de la voir réduite à mendier avec son enfant dans la rue, puis, dans un moment d’inconscience ou de folie, le noyer tout en suggérant que le geste est accidentel. Il y a beaucoup de finesse dans le traitement de ce personnage par Lotte de Beer qui cherche à en faire le pendant féminin de Wozzeck.

La cruauté du Démon atteint cependant son paroxysme lorsqu’il tend à Faust le corps du bébé inanimé, et ce qui sauvera Marguerite sera autant sa défiance vis-à-vis de celui qu’elle aimait à tord, que ce peuple des pauvres qui viendra l’entourer et démonter sa prison pour faire, de ses barreaux, des croix qui écarteront définitivement le mal.
Faust, ne se sentant pas la force de rejoindre ces fidèles miséricordieux, finira esseulé sans rien.

Kyle Ketelsen (Méphistophélès), Jonathan Tetelman (Le docteur Faust) et Florian Sempey (Valentin)

Kyle Ketelsen (Méphistophélès), Jonathan Tetelman (Le docteur Faust) et Florian Sempey (Valentin)

Après ses débuts enthousiasmants au Festival de Bayreuth où elle a dirigé en 2023 et 2024 les représentations de ‘Tannhäuser’ dans la production de Tobias Kratzer, Nathalie Stutzmann aborde pour la première fois la scène munichoise, et ce qu’elle réalise à la tête de l’Orchestre d’État de Bavière est absolument somptueux.

Orchestre aux couleurs crépusculaires déployé comme dans un grand opéra russe, noirceur romantique exacerbée dès l’ouverture, grande intensité expressive, la chef d’orchestre française donne à la musique de Gounod une profondeur et une sonorité symphonique majestueuses comme pour la transcender au goût du public allemand. Le résultat est absolument phénoménal et devient une alternative mémorable aux interprétations françaises généralement plus claires. Les ensembles joués avec le chœur, qu’ils soient militaires où religieux, sont par ailleurs d’une force subjuguante.

Olga Kulchynska (Marguerite) et le chœur du Bayerische Staatsoper

Olga Kulchynska (Marguerite) et le chœur du Bayerische Staatsoper

Et la distribution révèle de bonnes surprises à commencer par le Méphistophélès de Kyle Ketelsen qui fait montre d’une fière éloquence et d’une noirceur aristocratique tenue avec un excellent sens de l’élocution française qui fait que l’on comprend absolument tout ce qu’il chante. Ce grand chanteur américain ne dépareillerait sûrement pas parmi une distribution totalement française, d’autant plus qu’il est un acteur jubilatoire et captivant à suivre.

En grand habitué du rôle de Valentin, qu’il rajeunit agréablement, Florian Sempey a tendance à beaucoup noircir les premières interventions du frère de Marguerite au moment de partir à la guerre, notamment dans l’air ‘Avant de quitter ces lieux’, mais c’est dans la scène de la rue du IVe acte, au moment du duel avec Faust, qu’il peut significativement exploiter le dramatisme de l’action pour afficher une fermeté et un chant incisif qui lui donnent une présence forte.

Kyle Ketelsen, le chœur du Bayerische Staatsoper et Emily Sierra

Kyle Ketelsen, le chœur du Bayerische Staatsoper et Emily Sierra

Autre chanteur qui ne manque pas de relief, Jonathan Tetelman peut compter sur sa prestance charismatique pour faire vivre son personnage de Faust avec une assurance patricienne, mais, stylistiquement, il s’écarte beaucoup trop de l’art mélodique français qui lui est attaché, le ténor chilien jouant plus sur l’héroïsme et l’endurance, à travers un chant ombreux vigoureux et spectaculaire, que sur le sentiment d’inspiration romantique.

Et c’est à un portrait inhabituellement touchant qu’Olga Kulchynska prête ses traits en dévouant à Marguerite une caractérisation très impressive, l’artiste ukrainienne ayant la musicalité et des nuances de couleurs qu’elle sait magnifiquement allier à la personnalité tragique qu’elle lui donne, d’autant plus qu’elle développe un geste théâtral particulièrement poignant. Son imprégnation du rôle est tellement crédible que se ressent, le souffle coupé, le fatum que Faust fait peser sur elle avec l’aide de Méphistophélès.

Dshamilja Kaiser, Florian Sempey, Jonathan Tetelman, Olga Kulchynska, Kyle Ketelsen et Emily Sierra.

Dshamilja Kaiser, Florian Sempey, Jonathan Tetelman, Olga Kulchynska, Kyle Ketelsen et Emily Sierra.

Brillante, et d’une nature amoureuse de la vie, Emily Sierra compose une Siébel d’une étonnante fraîcheur, une luminosité qui évoque un amour sincère et non tourmenté pour Marguerite, alors que Dshamilja Kaiser interprète Dame Marthe en laissant entendre des accents et noirceurs bien marquées au charme suranné. 

En s’appuyant sur une production théâtralement exigeante, mais qui prend un risque en le ‘désembourgeoisant’ afin de focaliser l’attention sur les ténèbres qui emportent Marguerite, ‘Faust’ revient ainsi au Bayerische Staatsoper à travers une réalisation musicale très aboutie qui a sans nul doute impressionné bon nombre d'auditeurs germaniques.

Dshamilja Kaiser, Florian Sempey, Jonathan Tetelman, Nathalie Stutzmann, Olga Kulchynska, Kyle Ketelsen et Emily Sierra.

Dshamilja Kaiser, Florian Sempey, Jonathan Tetelman, Nathalie Stutzmann, Olga Kulchynska, Kyle Ketelsen et Emily Sierra.

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Publié le 20 Décembre 2025

Nóch péred Rozhdestvóm (Nikolaï Rimski-Korsakov – Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg, le 28 novembre 1895)
Représentation du 13 décembre 2025
Bayerische Staatsoper - Munich

Tschub, vieux cosaque Dmitry Ulyanov
Oksana, sa fille Elena Tsallagova
Golova (Le Maire) Sergei Leiferkus
Solocha Ekaterina Semenchuk
Wakula, son fils Sergey Skorokhodov
Panas Milan Siljanov
Ossip (Le Sacristain) Vsevolod Grivnov
Pazjuk Matti Turunen
Le Diable Tansel Akzeybek
La Tsarine Violeta Urmana
Femme avec un nez ordinaire Laura Aikin
Femme au nez violet Alexandra Durseneva

Direction musicale Vladimir Jurowski
Mise en scène Barrie Kosky (2025)                 
               Dmitry Ulyanov (Tschub)

Après le succès phénoménal de la production de Christof Loy montée à l’opéra de Frankfurt en 2021 (La Nuit de Noël - Christmas Eve - Frankfurt) , qui fut reprise avec le même succès lors de la période de Noël 2023, l’attente était forte vis à vis de la nouvelle production de Barrie Kosky programmée à l’opéra de Munich en cette fin d’année 2025.

Elena Tsallagova - La Nuit d'avant Noël - Photo Geoffroy Schied

Elena Tsallagova - La Nuit d'avant Noël - Photo Geoffroy Schied

Cinquième opéra de Nikolaï Rimski-Korsakov, ‘La nuit d’avant Noël’ est basé sur une intrigue racontée par Nikolaï Vassilievitch Gogol dans ‘Les Veillées du hameau près de Dikanka’ (1831-1832), tout en y incrustant des chants de Noël traditionnels, les koliadki, qui firent leur apparition dans la Rus’ de Kiev au 9e siècle après J.C.
On suit ainsi avec plaisir le parcours d’un jeune forgeron, Wakula, qui pactise avec le diable afin que celui-ci l’aide à obtenir, de la part de la Tsarine, les souliers que lui réclame celle qu’il aime, Oksana.

La Nuit d'avant Noël - Scène et orchestre à l'arrivée du public

La Nuit d'avant Noël - Scène et orchestre à l'arrivée du public

Scéniquement, l’ouverture est prometteuse avec ce décor de théâtre circulaire sur trois niveaux au pied duquel des parents et des enfants habillés comme en temps d’hiver discutent et se chamaillent alors que le public s’installe en salle.
Le diable surgit en tenue de Monsieur Loyal, fait éclater un luminaire en forme de Lune, puis disperse les gens à l’aide d’affreux diablotins.

Barrie Kosky choisit ensuite de jouer toute la pièce dans l’enceinte de ce décor unique, la plupart des personnages du village, Tschub, Golova, Solocha, Panas, Ossip et Pazjuk, étant des figures clownesques vivement colorées, alors que quasiment aucun objet n’est utilisé, hormis deux sacs oranges pour symboliser les sacs à charbons où se cachent les prétendants de Solocha.

Si le jeu est divertissant, il semble aussi tourner à vide, car l’action théâtrale, stimulante pour les solistes, manque à établir un rapport attachant entre les protagonistes, et ne permet pas non plus de représenter et moquer les rôles sociaux que chacun d’entre eux représente. Le macabre n'est d'ailleurs pas absent en fin de première partie.

Dmitry Ulyanov (Tschub) et Ekaterina Semenchuk (Solocha) - Photo Geoffroy Schied

Dmitry Ulyanov (Tschub) et Ekaterina Semenchuk (Solocha) - Photo Geoffroy Schied

Néanmoins, Tschub, le vieux cosaque chanté par un Dmitry Ulyanov plaisamment burlesque, est très réussi et éclatant, et Ekaterina Semenschuk, en Solocha au maquillage clownesque, donne une touche mélancolique à cette femme dont la nature sulfureuse est cependant peu surlignée.

C’est ce manque de contrastes, même dans les modulations peu saillantes des jeux de lumières, qui pénalise la première partie qui, toutefois, montre à travers les interventions des danseurs une véritable attention à la vitalité de la musique, d’autant plus que Vladimir Jurowski soigne les détails de cette peinture musicale faite d’une multitude de touches sonores imaginatives.

Violeta Urmana (La Tsarine) et les danseurs - Photo Geoffroy Schied

Violeta Urmana (La Tsarine) et les danseurs - Photo Geoffroy Schied

En revanche, en seconde partie, le spectacle décolle véritablement, la musique réservant de voluptueux passages symphoniques propices à des numéros d’acrobates très aériens.

Les danseurs sont tout aussi épatants et déjantés, et d’ailleurs au moins l’un d’entre eux apparaît comme ayant fait partie de la troupe de danseurs des ‘Brigands’ au Palais Garnier, la saison dernière.

L’arrivée par les cintres de Violeta Urmana, en Tsarine, somptueusement représentée dans un écrin d’aigle bicéphale, les deux têtes emblématiques de l’Empire Russe tournée vers l’Occident et l’Asie, est un grand moment qui met si bien en valeur la noblesse et l’humour de l’artiste lituanienne dotée ici de fausses jambes d’où seront retirés les souliers convoités.

Elena Tsallagova - Photo Geoffroy Schied

Elena Tsallagova - Photo Geoffroy Schied

Le happy-end final achève de consacrer la ferveur rayonnante d’Elena Tsallagova, la véritable star de la soirée. Passée par l'Atelier Lyrique de l'Opéra de Paris en 2006, et après 10 ans de présence à Bastille, la soprano russe mène désormais un parcours brillant, et l’humanité authentique qu’elle diffuse ce soir comme un phare vocal accrocheur aux couleurs lumineusement moirées, entourée d’un chœur vaillant, forme le cœur battant de la représentation pour l’enchantement de tous.

Elena Tsallagova et Vladimir Jurowski

Elena Tsallagova et Vladimir Jurowski

On aurait aimé un Wakula plus séducteur, Sergey Skorokhodov étant trop poussé dans un rôle d’anti-héros, mais Tansel Akzeybek compose un Diable joueur et dynamique d’une belle clarté presque trop agréable au regard du personnage maléfique qu’il incarne.

Les autres partenaires font se côtoyer la jeunesse, Milan Siljanov (Panas), et les anciens, Sergei Leiferkus (Le Maire), dans ce jeu joyeusement triste, avec des contrastes vocaux qui participent à l’impressionnisme musical imaginé par Rimski-Korsakov.

Ekaterina Semenchuk, Violeta Urmana, Milan Siljanov, Elena Tsallagova, Tansel Akzeybek et Vladimir Jurowski

Ekaterina Semenchuk, Violeta Urmana, Milan Siljanov, Elena Tsallagova, Tansel Akzeybek et Vladimir Jurowski

De voir ainsi un Barrie Kosky plus musical qu’original dans sa dramaturgie permet finalement à Vladimir Jurowski de paraître comme le maître de la représentation où les rythmes et jaillissements de la musique drainent en premier lieu la vie sur scène, ce qui attire l’attention sur la sophistication des courants et des reflets chaleureux de l’orchestre d’État de l’Opéra de Bavière. C’est bien le compositeur russe qui est célébré ce soir par l’ensemble des artistes.

Le Bayerische Staatsoper, le samedi 13 décembre 2025 soir.

Le Bayerische Staatsoper, le samedi 13 décembre 2025 soir.

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Publié le 8 Août 2025

Das Rheingold (Richard Wagner – Munich, le 22 septembre 1869)
Représentation du 31 juillet 2025
Münchner Opernfestspiele
Bayerische Staatsoper

Wotan Nicholas Brownlee
Donner Milan Siljanov
Froh Ian Koziara
Loge Sean Panikkar
Alberich Martin Winkler
Mime Matthias Klink
Fasolt Matthew Rose
Fafner Timo Riihonen
Fricka Ekaterina Gubanova
Freia Mirjam Mesak
Erda Wiebke Lehmkuhl
Woglinde Sarah Brady
Wellgunde Verity Wingate
Floßhilde Yajie Zhang

Direction musicale Vladimir Jurowski
Mise en scène Tobias Kratzer (2024)                              
Martin Winkler (Alberich)

Après le ‘Ring’ d’Herbert Wernicke et David Alden (2002-2006), puis celui d’Andreas Kriegenburg (2012-2018), le troisième ‘Ring’ intégral munichois du millénaire (et le 11e depuis la production de Karl Bruillot jouée en 1878) est confié à Tobias Kratzer, l’auteur d’un ‘Tannhäuser’ entré dans l’histoire du Festival de Bayreuth.

Le metteur en scène allemand, nouveau directeur artistique de l’Opéra de Hambourg depuis cette année, est actuellement l’une des figures majeures du renouveau du théâtre allemand qui a à cœur de confronter les œuvres au monde d’aujourd’hui avec pertinence et humour.

Dans ce premier volet, il s’empare du mythe des Dieux nordiques pour les présenter comme des personnages déchus de leur croyance et qui cherchent à retrouver une légitimité religieuse.

Nicholas Brownlee (Wotan) et Ekaterina Gubanova (Fricka) - © Geoffroy Schied

Nicholas Brownlee (Wotan) et Ekaterina Gubanova (Fricka) - © Geoffroy Schied

Le décor initial évoque l’intérieur sombre du chœur d’une ancienne cathédrale gothique abandonnée, dont on ne voit que la partie inférieure des piliers. C’est là qu’Alberich et les trois Filles du Rhin, affublés en Jeans, shorts, t-shirts et chemises décontractées, évoquent la jeunesse contemporaine et se disputent jusqu’à ce que le nain vole l’Or - dont on ne voit qu’une forme lumineuse – usant même d’une arme à feu pour blesser l’une d’elle.

Cette scène d’ouverture démarre très fort avec un Martin Winkler survolté qui pousse loin l’outrance sarcastique – c’est dans ce rôle que le chanteur autrichien fit ses débuts à Bayreuth en 2013 dans l’inoubliable production de Frank Carstof -, et les trois nymphes se révèlent par des timbres fortement différenciés, Sarah Brady faisant entendre une coloration ouatée, Verity Wingate une luminosité très naturelle, et Yajie Zhang un agrégat de noirceur ayant un mordant bien franc.

On retrouve ensuite les Dieux réunis dans cet édifice, tous habillés en costumes que l’on croirait repris des productions fin XIXe siècle aux teintes vives et colorées, Wotan portant lui-même un casque ailé, fidèle au cliché. Nicholas Brownlee n’en est pas moins un superbe Wotan, une solide autorité qui s’appuie sur une homogénéité de tessiture, noble et fauve, et une élocution bien marquée qui entretiennent l’ambiguïté sur son personnage, un jeune Dieu en pleine maturité.

Sean Panikkar (Loge), Ekaterina Gubanova (Fricka), Nicholas Brownlee (Wotan), Mirjam Mesak (Freia), Ian Koziara (Froh) et Milan Siljanov (Donner) - © Geoffroy Schied

Sean Panikkar (Loge), Ekaterina Gubanova (Fricka), Nicholas Brownlee (Wotan), Mirjam Mesak (Freia), Ian Koziara (Froh) et Milan Siljanov (Donner) - © Geoffroy Schied

Ekaterina Gubanova, fortement sollicitée dans les rôles wagnériens cette saison – elle chantait Kundry au Festival de Bayreuth la veille! -, est une Fricka impétueuse et d’une expressivité vocale accrocheuse, un tempérament vipérin aux couleurs qui perdent cependant en noirceur avec le temps, alors que Mirjam Mesak est une Freia sensible, ayant le sens de l’urgence et une ferveur chaleureuse.

Les deux géants, Fasolt et Fafner, sont représentés en sortes de religieux austères vêtus de noir, se prosternant drôlement en adoration devant ce Wotan que l’on peut difficilement prendre au sérieux, ce qui peut être perçu comme une façon de le flatter pour obtenir ce qu’ils veulent de lui.
Matthew Rose et Timo Riihonen sont très bons, le premier ayant toutefois un peu plus de largeur et d’impact.

Nicholas Brownlee (Wotan) et Martin Winkler (Alberich) - © Geoffroy Schied

Nicholas Brownlee (Wotan) et Martin Winkler (Alberich) - © Geoffroy Schied

Mais un de ces Dieux prend une dimension bien particulière, Loge, joué par un sensationnel Sean Panikhar qui est absolument fascinant dans son rôle de jeune homme bien habillé, col roulé noir et cigarette à la main, véritable manipulateur observant avec distance tout ce fatras en chantier dans la cathédrale pour satisfaire le désir de reconnaissance de ses congénères. Le chanteur américain a atteint une vraie maturité vocale, grande clarté, saillance du timbre, jeu nerveux mais sans hystérie, il s’empare avec une noirceur sourde des traits de caractère calculateurs de Loge pour dessiner un personnage de l’ombre mais aussi de premier plan que l’on ne quitte jamais du regard. Déjà remarqué cette saison pour son incarnation de Peter Grimes à Lyon, Sean Panikkar est l’un des chanteurs de l’année 2025, assurément.

Scène finale du Walhalla - © Geoffroy Schied

Scène finale du Walhalla - © Geoffroy Schied

Si avec ces Dieux, fidèles à l’iconographie des premières mises en scène du ‘Ring’, Tobias Kratzer se met habilement dans la poche les spectateurs les plus attachés à la tradition – et qui souvent ne supportent pas que l’on dénature ceux censés représenter une forme d’aristocratie intouchable -, il profite des interludes musicaux de la descente au Nibelheim, et de la remontée vers le monde des humains, pour relater en vidéo le voyage en avion de Loge et Wotan vers l’Amérique profonde à travers la confrontation drolatique de ces personnages du passé à la société moderne, un peu comme dans le film fantaisiste ‘Les Visiteurs’ de Jean-Marie Poiré (1993).

Laissant derrière eux des églises en feu – on repense à la version de ‘Faust’ conçue par Tobias Kratzer pour l’Opéra national de Paris où l’on voyait Mephistophélès jeter une cigarette afin d’incendier Notre-Dame -, ils arrivent à l’antre d’Alberich, une maison à l’intérieur de laquelle on découvre le nain absorbé par son monde virtuel, équipé d’un attirail de jeux et d’une palette d’écrans qui lui permettent d’être en relation avec d’autres avatars. Des armes automatiques ornent les murs, ce qui renvoie à ces images d’adolescents d’aujourd’hui qui transposent dans le monde réel leurs instincts violents cultivés à travers les réseaux numériques souterrains du ‘Dark web’. 
‘Elephant’ de Gus van Sant (2003) est un exemple de film où le fait de ne pas être aimé, ce que symbolise Alberich, est la racine du mal qui va pousser deux jeunes à des actes destructeurs.

En témoigne d’ailleurs la sauvagerie suggérée lors de la scène de métamorphose d’Alberich en dragon.

Yajie Zhang (Floßhilde), Verity Wingate (Wellgunde) et Sarah Brady (Woglinde)

Yajie Zhang (Floßhilde), Verity Wingate (Wellgunde) et Sarah Brady (Woglinde)

Martin Winkler se livre à un portrait d’une expressivité incroyablement tranchante qui est d’autant plus saisissante qu’il incarne à 58 ans un adolescent hors de contrôle portant un t-shirt à l’effigie du jeu de stratégie ‘Age of Empire’

Le Mime de Matthias Klink, plus fin et également très incisif, est lui aussi de bonne augure pour la seconde journée du ‘Ring’, ‘Siegfried’.

Le retour dans le monde des Dieux se passe de la même manière qu’à l’aller avec les affres habituels pour passer les systèmes de sécurité, Wotan rentrant en avion avec une grenouille emprisonnée dans son tupperware. Ce sera la dernière scène humoristique avant une scène très violente où l’on assistera à l’humiliation d’Alberic, d’apparence nu, martyrisé par Loge et Wotan jusqu’à ce que ce dernier lui coupe le doigt serti de l’anneau. Quelques spectateurs quitteront la salle à ce moment là.

Et Freia ne sera pas moins ménagée par les géants, pendue dans les airs avant que Wotan ne cède l’anneau après l’intervention d’Erda - Wiebke Lehmkuhl reste une valeur sûre dans ce rôle -.

Martin Winkler et Sean Panikkar

Martin Winkler et Sean Panikkar

De cette violence inhérente à la quête de pouvoir, émerge pourtant au tableau final un autel d’or en forme de triptyque où chacun des Dieux va prendre place au milieu d’icônes mythologiques, alors que des gens ordinaires s’assoiront devant l’ensemble pour l’admirer, non sans que Loge ait un geste d’agacement en mimant le jet de sa cigarette sur tout ce décorum pour lequel l’anneau a été cédé.

Une nouvelle religion est née, ce qu'aura également tenté de faire Wagner à travers son œuvre, alors que nous aurons vu tous les coups-bas, les souffrances et les tractations qui auront été nécessaires pour aboutir à une imagerie vénérable. La religion ne se contente cependant pas de quelques images, elle s’appuie d’abord sur un récit. Et c’est ce récit que viennent ré-évoquer les fidèles assis dans la cathédrale, fidèles finalement que l'on pourrait rapprocher de ceux qui vont voir et revoir ‘Le Ring’ sur les scènes d’opéras. Là aussi, nous ne sommes pas loin des pèlerins de ‘Tannhäuser’ que Tobias Kratzer envoyait à Bayreuth.

Ekaterina Gubanova, Nicholas Brownlee, Vladimir Jurowski et Mirjam Mesak

Ekaterina Gubanova, Nicholas Brownlee, Vladimir Jurowski et Mirjam Mesak

Une telle dramaturgie qui démontre un regard brillant sur ce prologue, tout en le rattachant à des réalités du monde contemporain, mérite d’être servie par une lecture musicale rénovée, ce qui est bien le cas quand on perçoit avec quel soin Vladimir Jurowski s’attache à faire vivre les moindres reflets et couleurs de la partition en s’appuyant sur les tonalités chaleureuses de l’Orchestre de l’État de Bavière. Il étoffe méthodiquement un courant très subtilement canalisé, jouant sur des tissures extrêmement fines, un sens de la matière d’une grande noblesse, en évitant de faire reposer le geste théâtral sur des ruptures de volume trop appuyées, hormis lorsqu’il sature l’espace sonore des frémissements argentés des cymbales.

Il faudra être patient pour découvrir la suite de ce ‘Ring’ puisque ‘Die Walküre’ fera l’ouverture du prochain festival à partir du 25 juin 2026 pour aboutir au cycle complet en 2028.

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Publié le 2 Août 2025

Die Tenöre vom Gärtnerplatz
Das große Konzert zum Saisonabschluss
Concert du 30 juillet 2025
Gärtnerplatztheater - Munich

Norbert Ernst (Invité)
Lucian Krasznec
Caspar Krieger
Matteo Ivan Rašić

Riccardo Romeo (Invité)
Alexandros Tsilogiannis

Direction musicale Andreas Partilla
Concept Nicole Claudia Weber
Mise en espace Alexander Kreuselberg

Orchestra of the Staatstheater am Gärtnerplatz

Programme
Franz Lehár

 »Dein ist mein ganzes Herz« aus »Das Land des Lächelns«
 »Gern hab’ ich die Frau’n geküsst« aus »Paganini«
 »Freunde, das Leben ist lebenswert!« aus »Giuditta«

 Giacomo Puccini
 
»E lucevan le stelle« aus »Tosca«                                            Andreas Partilla
 »Nessun dorma« aus »Turandot« 

 Walter Kollo
 »Mein Papagei frisst keine harten Eier«
Carl Millöcker
 »Die Welt hat das genialste Streben« aus »Der Bettelstudent« 

Gerhard Winkler
 
»Capri-Fischer«
Jules Massenet
 »Pourquoi me réveiller« aus »Werther«
Stephen Sondheim
 »Liebesqual« aus »Into the Woods«
Brad Carroll
 »Ein Augenblickchen, bitte!« aus »Lend Me a Tenor« 
Richard Rodgers
 »Some Enchanted Evening« aus »South Pacific«
Domenico Modugno
 »Nel blu dipinto di blu« (»Volare«)
Agustín Lara
 »Granada«
Oscar Straus
 »Da draußen im duftenden Garten« aus »Ein Walzertraum« 
Georges Bizet
 »Je crois entendre encore« aus »Les Pêcheurs de perles«

Alexandros Tsilogiannis, Lucian Krasznec, Caspar Krieger, Riccardo Romeo, Norbert Ernst, Matteo Ivan Rašić

Alexandros Tsilogiannis, Lucian Krasznec, Caspar Krieger, Riccardo Romeo, Norbert Ernst, Matteo Ivan Rašić

Pour clore la saison 2024/2025, le Gärtnerplaztheater de Munich proposait de réunir pas moins de six ténors afin d’interpréter sur deux soirées un récital dédié principalement à des compositeurs d’opérettes allemands et autrichiens, mais aussi des compositeurs anglo-saxons de comédies musicales en y mêlant quelques airs d’opéras français (Bizet, Massenet) et italiens (Puccini).

L’énergie éblouissante, et à vrai dire un peu inattendue, était aussi bien due à l’excellente entente entre les six chanteurs, qu’à la mise en scène vivante et interactive de leurs interventions et à la forte réceptivité d’un public très diversifié réunissant des groupes d’amis adolescents, des familles et des personnes plus âgées, tous mélangés aussi bien au parterre que dans les balcons.

Le Gärtnerplatztheater

Le Gärtnerplatztheater

Il est très rare de ressentir une telle impression d’osmose dans une salle d’opéra, et les six chanteurs s’en sont donnés à cœur joie que ce soit dans les ensembles (»Ein Augenblickchen, bitte!« extrait de »Lend Me a Tenor« de Brad Carroll, ou bien »Nessun dorma« extrait de »Turandot« et chanté en mixant les six voix), que dans les duos ou même les solos bien plus introspectifs. 

Ainsi, Alexandros Tsilogiannis a apporté beaucoup de maturité à l’air de »Werther«Pourquoi me réveiller’, préservant l’unité de son timbre dense dans l’extension la plus aiguë avec juste une tendance à ne pas trop prolonger le souffle, alors qu’en fin de récital Lucian Krasznec a chanté la romance de Nadir des »Pêcheurs de Perles« avec une légèreté brillamment entretenue qui en sidéra l’audience. Ces deux chanteurs auront par ailleurs soigné très honorablement la prosodie française.

Alexandros Tsilogiannis et Lucian Krasznec

Alexandros Tsilogiannis et Lucian Krasznec

Il est vrai aussi que les couleurs et la fluidité de l’orchestre dirigé par Andreas Partilla tendaient à induire une atmosphère de crossover.
Caspar Krieger, passé de baryton à ténor en 2019, était celui qui relançait régulièrement l’attention du public, Norbert Ernst celui qui jouait un peu le rôle de sage dosant un style posé sans esbroufe, alors que Matteo Ivan Rašić a eu plutôt tendance à distiller une jeunesse d’esprit impulsive.

Le moment où ils se sont tous mis à parodier des airs de sopranos lyriques (‘Tosca’, ‘La Traviata’ …) sera l’un des points d’orgue hilarant de la soirée.

Lucian Krasznec, Matteo Ivan Rašić, Alexandros Tsilogiannis, Norbert Ernst,  Riccardo Romeo, Caspar Krieger

Lucian Krasznec, Matteo Ivan Rašić, Alexandros Tsilogiannis, Norbert Ernst, Riccardo Romeo, Caspar Krieger

Un autre intérêt musical de cet ensemble était également de faire entendre la diversité de texture, d’épaisseur ou d’agilité qu’il peut y avoir entre plusieurs ténors et de voir comment ces artistes en tirent leur force.

Une très belle et euphorisante façon de finir une saison sur une note enjouée et fédératrice, avec un public utilisant au dernier ensemble les téléphones portables comme bougies.

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Publié le 31 Juillet 2025

Pénélope (Gabriel Fauré – Le 04 mars 1913, Monte-Carlo)
Représentation du 29 juillet 2025
Münchner Opernfestspiele
Prinzregententheater

Pénélope Victoria Karkacheva
Ulysse Brandon Jovanovich
Euryclée Rinat Shaham
Eumée Thomas Mole
Cléone Valerie Eickhoff
Mélantho Seonwoo Lee
Alkandre Martina Myskohlid
Phylo Ena Pongrac
Lydie Eirin Rognerud
Eurynome Elene Gvritishvili
Antinoüs Loïc Félix
Eurymaque Leigh Melrose
Léodès Joel Williams
Ctésippe Zachary Rioux
Pisandre Dafydd Jones
Ein Hirte Solist(en) des Tölzer Knabenchors
Double Ulysse Stefan Lorch
Double Pénélope Teresa Sperling
Bogenschützin Daniela Maier

Direction musicale Susanna Mälkki
Mise en scène Andrea Breth (2025)

Bayerisches Staatsorchester
Vokalensemble "LauschWerk"

Initiée plus de 40 après la création de ses premières mélodies pour voix et piano (‘Le papillon et la fleur’), la composition de ‘Pénélope’, insufflée par la soprano dramatique Lucienne-Bréval dès 1907, s’est étalée sur 6 ans jusqu’à sa création à Monte-Carlo le 04 mars 1913 qui sera suivie par une première française au Théâtre des Champs-Élysées le 10 mai 1913.

Victoria Karkacheva (Pénélope), Brandon Jovanovich (Ulysse) et Thomas Mole (Eumée) © Bernd Uhlig

Victoria Karkacheva (Pénélope), Brandon Jovanovich (Ulysse) et Thomas Mole (Eumée) © Bernd Uhlig

Unique ouvrage lyrique de Gabriel Fauré qui englobe à la fois l’expression de l’âme symbolique du compositeur ariégeois, sa passion pour le drame wagnérien qui l’avait conduit dès les années 1880 sur la route du Festival de Bayreuth, ainsi que la prégnance des héros antiques parmi ses sources d’inspiration, le tout forme un imaginaire insaisissable dans lequel chaque auditeur est amené à se fondre.

Il est toujours émouvant de mesurer à quel point la puissance d’écriture des compositeurs de musiques dites ‘savantes’ peut mettre des années, voir des siècles, avant de se déployer pleinement.

Pénélope’ n’a en effet connu sa première allemande que le 27 avril 2002, à Chemnitz, avant d’irriguer d’autres villes germaniques (Francfort, Brême, Wiesbaden), mais cette première munichoise revêt un sens bien particulier puisque elle a lieu là où Wagner créa plusieurs de ses ouvrages, lui que Gabriel Fauré admirait tant. Ce dernier en tirera d’ailleurs des improvisations parodiques, en duo avec son ancien élève André Messager, intitulées ‘Souvenirs de Bayreuth’ qui participeront à une démythification joyeuse et malicieuse de son aura.

Victoria Karkacheva (Pénélope) © Bernd Uhlig

Victoria Karkacheva (Pénélope) © Bernd Uhlig

Pour ses débuts étonnamment tardifs au Bayerische Staatsoper, Andrea Breth présente une approche diffractée des enjeux psychologiques et humains de l’œuvre à travers un dispositif composé de six cellules défilant de droite à gauche, sans que plus de trois de ces cellules ne soient entièrement visibles au même moment sur scène. Leur mouvement coulissant se déroule en phase avec l’inertie cérémonielle de la musique, et cette même lenteur quasi analytique est appliquée au jeu de tous les artistes qu’ils soient solistes, choristes ou acteurs (Pénélope et Ulysse sont dédoublés sur scène).

Initialement, Ulysse apparaît en complet blanc errant au milieu de statues antiques reflétant un sensualisme idéaliste de l’être humain, le souvenir du monde qu’il a quitté vingt ans plus tôt.
Une première image d’un vieil homme poussant sa femme assise dans un fauteuil roulant pose d’emblée la question de la permanence de l’amour à l’épreuve du temps. On retrouvera au second acte cette même image en inversé, Pénélope poussant cette fois le fauteuil du vieil Ulysse, une symétrie de situation qui tend à lier sur un plan égal la destinée de ces deux êtres s’aimant à en éprouver la finitude humaine.

Hormis ces deux scènes semblant se jouer dans un cadre muséal témoin d’un passé esthétisant - le thème du rapport mélancolique à une autre époque fantasmée était cher aux romantiques allemands de la fin du XIXe siècle -, tout se déroule dans ces alcôves dont l’une accueille Pénélope tissant et détissant inlassablement le linceul du père d’Ulysse.

Si son cadre est lumineux, les autres cellules sont en revanche maintenues sous des lumières mornes et blafardes. On peut y voir des femmes cantonnées dans des tâches domestiques et serviles, pliant sous les injonctions des hommes de la cour d’Ithaque, une autre qui montre les prétendants en tenues mafieuses dépliant le corps inerte d’un double de Pénélope, une manière de montrer qu’elle n’a aucune âme à leur offrir, encore une autre cellule où ces mêmes prétendants singent l’esprit de l’art antique pour lui donner un sens viriliste en exposant fièrement leurs torses nus.

Cette dernière image trouve sa correspondance au dernier acte quand Andrea Breth illustre les sacrifices du mariage forcé par une scène d’abattoir qui sera le lieu où finiront assassinés tous les prétendants. Elle semble dire non sans ironie : ‘Vous exposiez votre corps comme des bêtes, vous aurez donc le sort de ces mêmes bêtes !’.

Rinat Shaham (Euryclée) et Brandon Jovanovich (Ulysse) © Bernd Uhlig

Rinat Shaham (Euryclée) et Brandon Jovanovich (Ulysse) © Bernd Uhlig

A contrario, si Ulysse se trouve au départ dans un espace mental séparé de Pénélope - l’utilisation des doubles pendant un temps servant à montrer que les deux âmes ne se sont pas encore reconnues -, tout l’art de la metteuse en scène est d’aboutir à la scène de reconnaissance et de construire un nouvel ordre. Pour ce faire, elle utilise un des six espaces contraints pour y montrer, au dernier acte, une tireuse à l’arc, Daniela Maier, que l’on voit se contorsionner en douceur pour finalement arriver à utiliser ses jambes, comme elle aurait utiliser ses bras, pour tirer. La force de cette image est de montrer que l’amour résistif au temps qui lie Pénélope et Ulysse est mu par un esprit affûté, patient, mais aussi impitoyable quand il va s’agir d’éliminer les prétendants.

Il ne s’agit pas de l’amour de 'Tristan et Isolde', et encore moins de celui de 'Roméo et Juliette', mais d’un amour d’airain, quelque chose de mûri qui n’en finit pas de se renforcer.

On peut aussi se demander si la scène de l’abattoir couvert de carcasses n’est pas aussi une façon d’évoquer Circé, la magicienne qui avait transformé en porcs les compagnons d’Ulysse, et de la rapprocher de Pénélope, afin de montrer quel tempérament couve en la femme d’Ulysse.

Enfin, le fait que ce soit une femme, l’archer, qui symbolise cet esprit juste et précis, ne vise t-il pas aussi à suggérer que l’union des deux esprits séparés pendant si longtemps abolit la question des sexes entre eux deux? La réalité d’Ithaque est celle d’un monde dorénavant perverti, mais la volonté du couple royal de le nettoyer porte lui aussi un risque disruptif. 

Leur union finale dans l’alcôve centrale en devient éclatante, presque surhumaine, alors que les hommes se meurent à gauche de la scène, et que les femmes ne paraissent pas totalement libérées, à droite.

Victoria Karkacheva et Brandon Jovanovich

Victoria Karkacheva et Brandon Jovanovich

Face à cette production qui superpose les impressions avant de converger vers une forme très structurée, Susanna Mälkki fait vivre une lecture profonde et impressionnante favorisée par l’acoustique de la salle du Prinzregententheater qui ouvre un large champ à la musique tout en lui donnant une forte présence. La mise en valeur de la plénitude sonore des vents, des coloris boisés et cuivrés et de la courbure de leurs lignes génère une impression de clarté méticuleusement entretenue, et l’alliage avec les voix particulièrement bien équilibré participe à la richesse sonore d’un tel univers à la fluidité solidement charpentée. Les effets spectaculaires au moment où le geste théâtral s’affirme sont toujours maîtrisés avec justesse et incisivité, et la finesse du voile tissé par les archets génère également de subtiles impressions de mystère.

Dans un rôle extrêmement ambitieux en terme de caractérisation déclamative, Victoria Karkacheva fréquente que trop récemment le répertoire français pour suffisamment en ciseler le texte, mais elle peut compter sur une richesse de timbre gorgée de noirceur et d’inclusions cristallines qui lui donne la densité mystique d’une Marfa (‘La Khovanchtchina’ Moussorgski). Elle possède d’ailleurs l’art d’insuffler son souffle sensuel à travers les tissures orchestrales en en suivant le même flot, et c’est donc son sens du mouvement et de l'impulsion qui fait corps avec la musique. Les Parisiens pourront la découvrir dans ‘Carmen’ au printemps prochain.

Loïc Félix et Leigh Melrose

Loïc Félix et Leigh Melrose

Plus familier du répertoire français – il fut un mémorable Enée des ‘Troyens’ de Berlioz en 2019 à l’Opéra Bastille -, Brandon Jovanovich sait allier massivité vocale et sensibilité à fleur de peau en dessinant des traits d’une pure clarté, ce qui aboutit à un portrait mature mais aussi d’une poésie soignée. Interprète convaincant, s’y ajoute un charisme scénique bien à propos pour le personnage d’Ulysse, sage, solide et éclairé.

Avec le rôle d’Euryclée, la nourrice d’Ulysse, Rinat Shaham développe un personnage d’une grande profondeur avec un investissement qui se mesure au réalisme humain qu’elle dégage. Elle exprime constamment une grande vérité humaine avec sa voix si éloquente, d’autant plus qu’Andrea Breth met très bien en exergue tout ce que personnage porte de mémoire du passé et de connaissance des êtres qu’elle aime.

Un geste à l’un des pieds d’un enfant, Ulysse dans sa jeunesse, rappellera d’ailleurs comment elle a reconnu le héros. 

Et si Thomas Mole décrit un Eumée d’une noble noirceur en transmettant une sombre mélancolie, des cinq prétendants, tous bien percutants, se distinguent Leigh Melrose, pour sa franchise de timbre, et surtout Loïc Félix qui se voit offert un très beau rôle en Antinoüs, dont il fait ressortir une variété d’expressions fort sincères. Il en recevra un surplus de signes de reconnaissance de la part du public aux saluts finaux.

Et parmi les suivantes, Valerie Eickhoff fait une excellente impression des la première scène chantés avec son mezzo bien timbré et profilé.

Rinat Shaham, Brandon Jovanovich, Susanna Mälkki, Victoria Karkacheva et Thomas Mole

Rinat Shaham, Brandon Jovanovich, Susanna Mälkki, Victoria Karkacheva et Thomas Mole

Qu’il soit servantes ou peuple, l’ensemble vocal "LauschWerk" réussit enfin à dépeindre un très beau sentiment d’élégie sacrée en introduction et en conclusion.

S’il est naturel de ne pas saisir du premier coup d’œil tous les détails minutieusement réglés de cette production, les images et les gestes sont dans l’ensemble suffisamment expressifs pour toucher le spectateur. Mais c’est bien entendu la manière dont l’interprétation musicale arrive à faire ressentir ce que 'Pénélope' a en commun avec l’esprit de la musique allemande, tout en préservant son intimisme, qui lui vaut le succès rencontré ce soir.

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Publié le 23 Mars 2025

Katia Kabanova (Leoš Janáček – Brno, le 23 novembre 1921)
Représentations du 17 mars et 07 juillet 2025
Bayerische Staatsoper - Munich

Dikoj Milan Siljanov
Boris Pavel Černoch
Kabanicha Violeta Urmana
Tichon John Daszak
Káťa Corinne Winters
Kudrjáš James Ley
Varvara Emily Sierra (17 mars)
             Rachael Wilson (07 juillet)
Kuligin Thomas Mole (17 mars)
             Tim Kuypers (07 juillet)
Glaša    Ekaterine Buachidze
Fekluša Elene Gvritishvili
Ein Mann Samuel Stopford
Eine Frau Natalie Lewis

Direction musicale Marc Albrecht (17 mars)
                                Petr Popelka (07 juillet)
Mise en scène Krzysztof Warlikowski (2025)
Décors et costumes Małgorzata Szczęśniak
Lumières Felice Ross
Vidéo  Kamil Polak
Chorégraphie Claude Bardouil
Dramaturgie Christian Longchamp

                      Lukas Leipfinger
Bayerisches Staatsorchester, Choeur du Bayerische Staatsoper

Située à 380 km de Prague, Munich défend bien le répertoire tchèque. Mais si le public du Bayerische Staatsoper est familier avec ‘Jenůfa’ – la production de Barbara Frey fut jouée de 2009 à 2018 -, ‘Káťa Kabanová' n’avait plus été représenté depuis 25 ans, la dernière production de David Pountney, avec Catherine Malfitano dans le rôle titre et Paul Daniel à la direction musicale, n’ayant connu que 14 représentations de mars 1999 à juillet 2000.

Corinne Winters (Káťa) et Emily Sierra (Varvara)

Corinne Winters (Káťa) et Emily Sierra (Varvara)

Pour redonner vie à cette figure féminine sous pression de son environnement social, Serge Dorny s’est tourné naturellement vers Krzysztof Warlikowski qui connaît bien l’univers de Leoš Janáček pour avoir mis en scène deux de ses ouvrages, ‘Věc Makropulos’ (Opéra de Paris, 2007) et 'Z mrtvého domu' (Royal Opera House Covent Garden, 2018). Il s’agit par la même occasion de sa huitième production présentée en ce même lieu depuis ‘Eugen Onegin’ en 2007.

Káťa Kabanova (Winters Černoch Urmana Warlikowski Albrecht Popelka) Munich

Le décor conçu par Małgorzata Szczęśniak peut s’apprécier avant le début du spectacle, car le rideau est déjà levé pour permettre à plusieurs couples de danseurs d’interpréter un tango au centre d’un grand hall. En apparence, les murs sont recouverts d’un bois laqué clair laissant apparaître des nervures aux drapés ondoyants, et une pièce en forme de parallélépipède est encastrée à l’arrière. Cette pièce pourra s’avancer et s’ouvrir pour recréer des scènes d’intérieur plus intimes.

L’idée du tango qui illustre une fête contemporaine autour de laquelle une vie de quartier s’anime, avec nombre de personnages ayant leur propre ligne de vie autonome très précisément articulée, peut au premier abord intriguer, mais il s’agit d’une image sereine et subtile de l’harmonie du couple très agréable à regarder pour le spectateur, et qui d’emblée ne pose pas un univers misérabiliste.

Ces danseurs réapparaîtront au cours de l’interlude du début du second acte en suivant le mouvement chaloupé et fluide de l’orchestre et des bois.

Pavel Černoch (Boris)

Pavel Černoch (Boris)

A l’écart de ce petit monde, Káťa Kabanova est d’abord présentée à travers sa propre joie intérieure. Une vidéo grand champ montre celle-ci chantant dans sa tête comme une jeune adolescente, une image qui pourrait-être celle de la jeune femme heureuse avant qu'elle ne se marie au médiocre Boris que Krzysztof Warlikowski fait entrer en étant jeté à terre avec brutalité sous les humiliations de son oncle Dikoj. 

Mais un peu plus loin, lorsqu’elle est rejointe par Varvara, sa fille adoptive qui joue le rôle de sœur confidente, un habile jeu où on la voit mimer une scarification avant d’ouvrir les bras en croix révèle les pulsions suicidaires de Káťa nées de son environnement religieux. Cette tendance sera à nouveau suggérée de façon subliminale dans la chambre des Kabakov, à travers une mystérieuse séquence de visionnage d’un film en images de synthèse prémonitoires où une jeune femme provoque un accident de voiture et décède sous les regards des badauds.

Ces regards fixes réapparaîtront sous forme d’ombres à la toute fin, lors de l'inéluctable suicide.

Corinne Winters (Káťa)

Corinne Winters (Káťa)

Car à travers la narration et les interactions vives entre protagonistes, le monde imaginaire et étrange de Káťa est aussi projeté à des moments bien choisis par l’insertion sur le décor de séquences vidéos aux teintes irréelles. L'osmose de la jeune femme avec la nature et les champs de fleurs, si bien racontée lors de sa confidence à Varvara au premier acte, recouvrira toute la scène au moment de sa mort, en contraste fort avec la vitrine d’animaux empaillés dressée côté jardin, qui traduit en revanche un rapport à la nature plus mortifère de la part de la société. 

En exposant ainsi le monde intérieur de Káťa, Krzysztof Warlikowski fait ressentir à quel point son esprit vit dans un monde parallèle, et son rapport aux désirs du corps est également décrit avec beaucoup de sensibilité, par exemple lorsqu’en nuisette elle semble vouloir éveiller Tichon.

Corinne Winters (Káťa) et Emily Sierra (Varvara)

Corinne Winters (Káťa) et Emily Sierra (Varvara)

Mais Boris, le futur amant, est dès son entrée décrédibilisé à travers sa perruque orange et bouclée, le metteur en scène choisissant de ne pas l’épargner au troisième acte en masquant son visage afin de pointer la lâcheté de son humanité, et montrer l’aveuglement de l’héroïne. Leur rencontre chez Varvara est ici transposée dans un bar branché, lui aussi incrusté dans la partie mobile et recadrée du décor. Et les variations de couleurs et de lumières (Felice Ross) sont toujours nuancées avec une extrême justesse dans cette alcôve confidentielle.

Violeta Urmana (Kabanicha)

Violeta Urmana (Kabanicha)

S’admire également l’excellente caractérisation de Tichon et de sa mère Kabanicha par deux grands artistes, John Daszak et Violeta Urmana. Le premier, affublé comme une employé tout à fait dans la norme, use de son grand sens déclamatoire claquant et puissant, alors que la mezzo-soprano lituanienne est fascinante par l’expressivité du regard, l’animalité du chant et sa façon flambante d’imposer son autorité et ses attentes sur son entourage. D’ailleurs, loin d’être uniquement froide et cassante, il ressort aussi beaucoup d’ironie dans son personnage très bien joué.

Quant à la relation entre Kabanicha et Dikoj - Milan Siljanov campe un Dikoj redoutable -, elle virera à un rapport purement physique et pragmatique au corps, la disparition de la sensualité solaire de leur jeunesse étant pathétiquement soulignée en mettant en miroir celle d’un couple d’amoureux extrait d’un film glamour.

John Daszak (Tichon) et Corinne Winters (Káťa)

John Daszak (Tichon) et Corinne Winters (Káťa)

Tout au long du spectacle, l’auditeur s’imprègne ainsi de l’âme de Káťa tout en jaugeant le comportement des autres personnages, jusqu’au troisième acte où une fracture nette se forme : toute la communauté se réunit, même les individus les plus anodins, pour s’installer sur plusieurs rangs latéraux, comme lors d’un jury populaire, afin de pointer leur regard sur Káťa Kabanova laissée seule avec sa culpabilité sur une simple chaise située au centre de la scène. 

Cette question du regard des autres traverse toutes les couches sociales, car le conformisme est généralement perçu comme le meilleur moyen de survie de l’homme, surtout qu’il est très confortable de s’afficher dans le camp du ‘bien’.

Dans sa grande scène finale, à la solitude poignante de Káťa Kabanova s’oppose toute une société semblant unie en apparence contre celle qui a osé ignorer les règles.

Violeta Urmana (Kabanicha)

Violeta Urmana (Kabanicha)

Au fur et à mesure que la jeune femme s’enferre dans l’attente de la mort, son rapport spirituel à la nature est sublimé à travers une très belle projection d’un tapis de fleurs, Krzysztof Warlikowski prenant bien soin d’élaguer le conditionnement religieux qui s’entend aussi dans les paroles.

Et c’est à un Boris au visage masqué qu’elle s’adresse, celui-ci étant dans l’impossibilité d’être lui-même. Pavel Černoch, chanteur tchèque d’une grande sincérité expressive, est ici totalement idiomatique dans son répertoire de prédilection qui lui colle à la peau. Les modulations slaves de son chant permettent facilement de l’identifier au-delà du maquillage qui en recouvre les plus beaux traits.

Corinne Winters (Káťa) - 3e acte (Photo Geoffroy Schied)

Corinne Winters (Káťa) - 3e acte (Photo Geoffroy Schied)

Dans le rôle principal qu’elle défend régulièrement – elle en est à sa septième production de 'Kat'a Kabanova' depuis Seattle en 2017 -, Corinne Winters est absolument irradiante avec son apparence si fragile et son beau timbre aux inflexions subtilement sombres et finement filées. Elle peut délier une ligne vocale d’une souplesse très harmonieuse, même dans les moments les plus intenses, sans pour autant exagérer le sentiment de souffrance. Cette unité vocale imperturbable contribue ainsi à affirmer une constance dans sa personnalité.

En Varvara, Emily Sierra est d’une grande fraîcheur, avec des couleurs aux reflets changeants et une pétillance qui contraste avec la nature plus hors du temps de Káťa, et son duo drôle avec James Ley, un éloquent Kudrjáš, est un grand moment de respiration de la soirée.

Krzysztof Warlikowski, Małgorzata Szczęśniak, Claude Bardouil entourés de Milan Siljanov, John Daszak, Corinne Winters et Marc Albrecht.

Krzysztof Warlikowski, Małgorzata Szczęśniak, Claude Bardouil entourés de Milan Siljanov, John Daszak, Corinne Winters et Marc Albrecht.

Et pour lier cet univers à la fois poétique et chaotique, Marc Albrecht insuffle à l’écriture de Leoš Janáček une lecture très sensuelle, tout en restant très souple dans la charge dramatique, ce qui donne l’impression de vivre en phase avec l’intériorité de Káťa Kabanova. Dans cette production qui voit l’héroïne se fondre dans l’absolu de la nature, le sentiment de communion prédomine.

Il sera alors très intéressant de découvrir la lecture qu’en fera le jeune chef d’orchestre tchèque Petr Popelka qui dirigera cette production pour un seul soir le 07 juillet prochain.

Krzysztof Warlikowski et Corinne Winters

Krzysztof Warlikowski et Corinne Winters

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Publié le 19 Mars 2025

Saison 2025/2026 du Bayerische Staatsoper de Munich (BSO)

Depuis le dimanche 16 mars 2025 10h, la saison 2025/2026 du Bayerische Staatsoper est rendue publique en direct via la chaîne Staatsoper.tv.

Il s'agit de la 5e saison de Serge Dorny à la direction de ce théâtre de référence, saison qui marque une étape intermédiaire puisque le directeur a été prolongé pour 5 saisons de plus jusqu’en 2031.

Cependant, du fait que le Théâtre national sera fermé pour travaux de début août à fin octobre 2025, cette saison lyrique sera un peu plus courte avec seulement 152 représentations pour 36 ouvrages, contre un peu plus de 170 représentations et 40 ouvrages habituellement. Et seules 6 nouvelles productions seront créées dans les grandes salles, et une septième sera donnée par l’Opéra Studio.

Par ailleurs, les opéras des XXe/XXIe siècles (hors Puccini) ne représenteront que 15% des soirées, en net retrait par rapport à l’édition en cours, mais une création mondiale sera à l’affiche, ‘Of one Blood’ de Brett Dean.

Of One Blood - Brett Dean

Of One Blood - Brett Dean

Et comme chaque saison, Serge Dorny propose une nouvelle production d’un grand ouvrage dramatique italien du XIXe siècle, ‘Rigoletto’ de Giuseppe Verdi. 

Mais le fait le plus flagrant est que toutes les reprises concernent des spectacles vus au cours des 3 dernières années (toutes ont été jouées après ‘Der Freischütz’ donné en janvier 2023), et 40% des soirées sont dédiées à des spectacles déjà programmés cette saison.

Toutefois, si seulement 6 ouvrages du XX et XXIe siècles seront présentés sur 23 soirées au total, 2 nouvelles productions leurs seront associées.

'Der Freischütz' - ms Dmitri Tcherniakov

'Der Freischütz' - ms Dmitri Tcherniakov

Après ‘Hamlet’ qui fut créé en 2017 au Festival de Glyndebourne sous la direction de Vladimir Jurowski, ‘Of one Blood’ de Brett Dean est le second opéra du compositeur australien.

A nouveau, le directeur musical du Bayerische Staatsoper dirigera cette nouvelle création mondiale – dont le Garsington Opera et le State Opera South Australia sont également commanditaires -, dans une mise en scène de Claus Guth en coproduction avec le Santa Fe Opera.
Johanni van Oostrum et Vera-Lotte Boecker incarneront respectivement Elizabeth Tudor et Marie Stuart.

Hans Werner Henze - ‘Die englische Katze’

Hans Werner Henze - ‘Die englische Katze’

Par ailleurs, en début de saison, le Théâtre Cuvilliés accueillera une nouvelle production des artistes de l’Opéra Studio, ‘Die englische Katze’ de Hans Werner Henze, ouvrage originellement basé sur un texte en anglais, mais qui fut créé en allemand en juin 1983 au Schwetzingen Festival, puis à l’Opéra de Paris (Salle Favart) en février 1984 dans une traduction française.

Faute de grande salle ouverte avant novembre, ‘Ariane à Naxos’ sera donné en version de concert pour deux soirs en octobre 2025 au Herkulessaal (1270 places assises) au sein du Münchener Residenz, sous la direction de Daniele Rustioni.

'Salome' - ms Krzysztof Warlikowski

'Salome' - ms Krzysztof Warlikowski

Également, deux autres opéras de Richard Strauss seront repris, ‘Salome’ dans la production de Krzysztof Warlikowski, avec Asmik Grigorian sous la direction de Thomas Guggels, et ‘Elektra’ dans la production d’Herbert Wernicke et sous la direction de Vladimir Jurowski.
Enfin, ‘Rusalka’ d’Anton Dvorak sera repris dans la production de Martin Kušej, avec Petr Popelka à la direction et Asmik Grigorian dans le rôle titre.

Barbara Wysocka - 'Rigoletto'

Barbara Wysocka - 'Rigoletto'

Comme chaque saison, le répertoire des compositeurs italiens du XIXe siècle est une composante solide et fondamentale qui va occuper 40% des représentations grâce à 14 ouvrages répartis sur 60 soirées, dont 5 de Giuseppe Verdi (‘La Traviata’, ‘Nabucco’, ‘Macbeth’, ‘Il Trovatore’ et la nouvelle production de ‘Rigoletto’ mise en scène par la réalisatrice polonaise Barbara Wysocka), et 4 de Giacomo Puccini (‘La Bohème’, ‘Tosca’, ‘Madame Butterfly’, ‘Turandot’) déjà repris cette saison

Ces grands classiques italiens seront complétés par la reprise de la ‘La Cenerentola’ de Gioachino Rossini, du diptyque ‘Cavalleria Rusticana / Il Pagliacci’ de Pietro Mascagni et Ruggero Leoncavallo, de ‘Norma’ de Vincenzo Bellini et de ‘L’Elixir d’Amour’ de Gaetano Donizetti.

Clay Hilley - 'Parsifal'

Clay Hilley - 'Parsifal'

Quant à Mozart, toujours bien représenté à Munich, il peut compter sur 4 de ses ouvrages les plus courus, ‘Les Noces de Figaro’, ‘Don Giovanni’, ‘L’enlèvement au Sérail’ et ‘La Flûte enchantée’ pour contribuer à la vitalité du théâtre.

Mais Wagner tombe à un minimum critique avec seulement 8 soirées que devront se partager la reprise de ‘Parsifal’, avec Clay Hilley, Nina Stemme et Sebastian Weigle à la direction, et la nouvelle production de ‘La Walkyrie’ mise en scène par Tobias Kratzer et dirigée par Vladimir Jurowski au cours du festival d’été 2026.

Toutefois, pas moins de 4 compositeurs germanophones du XIXe siècle vont se partager 16 soirées, Johan Strauss avec ‘Die Fledermaus’, Engelbert Humperdinck avec ‘Hänsel und Gretel’, Ludwig von Beethoven avec ‘Fidelio’, et Carl Maria von Weber avec la reprise de ‘Die Freischutz’ mis en scène par Dmitri Tcherniakov.

Nikolaï Andreïevitch Rimski-Korsakov - 'La Nuit de Noël'' ('Notch pered Rojdestvom')

Nikolaï Andreïevitch Rimski-Korsakov - 'La Nuit de Noël'' ('Notch pered Rojdestvom')

Et si le répertoire russe n’est représenté que par un seul ouvrage, ce sera une nouvelle production de ‘La nuit de Noël’ de Nikolaï Rimsky-Korsakov, un opéra rarement monté qui vient de connaître une excellente version à l’opéra de Frankfurt. La mise en scène sera confiée à Barrie Kosky en coproduction avec le Komischen Oper Berlin, et Vladimir Jurowski en assurera la réalisation musicale avec une distribution qui réunira Violeta Urmana, Sergei Leiferkus, Dmitry Ulyanov, Elena Tsallagova et Ekaterina Semenchuk.

Deux opéras tchèques compléteront ce portrait de famille slave, ‘Rusalka’ et ‘La fiancée vendue’ (direction Tomáš Hanus) ce qui fera au total 13 soirées dédiées à l’Europe centrale et orientale.

Nathalie Stutzmann - 'Faust'

Nathalie Stutzmann - 'Faust'

A l’instar de cette saison, la langue française sera également bien défendue avec la nouvelle production de ‘Faust’ confiée à la mise en scène de Lotte de Beer et la direction musicale de Nathalie Stutzman, et par les reprises de ‘La Fille du régiment’ de Donizetti sous la direction d’Antonino Fogliani, et de ‘Carmen’ sous la direction de Karel Mark Chichon.

Enfin, les baroqueux auront le plaisir de découvrir la nouvelle production d’’Alcina’ mise en scène par Johanna Wehner et dirigée par Stefano Montanari, ouvrage de Haendel qui n’avait plus été joué depuis juillet 2007 dans la précédente version de Christof Loy.

Jeanine De Bique - 'Alcina'

Jeanine De Bique - 'Alcina'

Cette programmation fait toutefois se détacher le rôle de Vladimir Jurowski, le directeur musical, qui dirigera 5 ouvrages ( les nouvelles productions de ‘La nuit de Noël’, ‘Of one blood’ et ‘La Walkyrie’, et les reprises de ‘Hansel und Gretel’ et ‘Elektra’), et met à nouveau en évidence la confiance accordée à Antonino Fogliani qui se réservera quatre opéras de compositeurs italiens, ‘Cavalleria Rusticana & Il Pagliacci’, ‘La fille du régiment’ et 'La Cenerentola'.

Par ailleurs, cette saison marquera les débuts de Nathalie Stutzmann au Bayerische Staatsoper afin d’assurer la direction de la nouvelle production de ‘Faust’ - le chef-d'œuvre de Charles Gounod n'avait plus été joué à l'opéra de Munich depuis 2005 - , 20 ans après y avoir incarné en tant que contralto le rôle d’Amastre dans l’opéra de Haendel ‘Xerxes’, ainsi que le retour après 8 ans d’absence d’Eun Sun Kim à la direction de ‘Madame Butterfly’.

Autre chef qui fera ses débuts dès l’été 2025 en dirigeant pour un soir ‘Katia Kabanova’ mis en scène par Krzysztof WarlikowskiPetr Popelka assurera la reprise de ‘Rusalka’ au festival d’été 2026.

Petr Popelka  - 'Rusalka'

Petr Popelka - 'Rusalka'

Et pour ceux qui scrutent les distributions de grands chanteurs, on pourra entendre cette saison Krassima Stoyaniova (Ariane à Naxos), Elina Garanca (Cavalleria Rusticana), Vittorio Grigolo (Cavalleria Rusticana), Wolfgang Koch (Il Pagliacci, Salome), Lisette Oropesa (La Traviata), Pretty Yende (La Fille du régiment), Xabier Anduaga (La Fille du régiment), Sonya Yoncheva (La Bohème, Norma), Benjamin Bernheim (La Bohème), Bogdan Volkov (La Flûte enchantée), Jessica Pratt (La Flûte enchantée), Rolando Villazon (Die Fledermaus), Rachel Willis-Sørensen (Die Fledermaus, Il Trovatore), Diana Damrau (Die Fledermaus, Les Noces de Figaro), Martin Winkler (Die Fledermaus), Pavol Brelisk (Die Fledermaus, La Fiancée vendue), Georg Zeppenfeld (Nabucco), Eleonora Buratto (Madame Butterfly, Carmen), Gerhard Siegel (Salome), Asmik Grigorian (Salome, Macbeth, Rusalka), Milan Siljanov (Fidelio), Ryan Speedo Green (Fidelio, Carmen), Johanni von Oostrum (Fidelio, Of one Blood), Camilla Nylund (Fidelio), René Pape (Fidelio), Nina Stemme (Elektra, Parsifal), Vida Miknevičiūtė (Elektra), Charles Workman (Elektra), Peter Mattei (Parsifal), Christof Fischesser (Parsifal, Rusalka, Don Giovanni, La Flûte enchantée), Clay Hilley (Parsifal), Ailyn Pérez (Faust, Tosca), Ludovic Tézier (Rigoletto, Tosca), Amartuvshin Enkhbat (Macbeth), Gerald Finley (Macbeth, Les Noces de Figaro), Saioa Hernández (Macbeth), Ambrogio Maestri (L’Elixir d’Amour), Arthur Rucinski (Il Trovatore), Judit Kutasi (Il Trovatore), Piot Beczala (Il Trovatore, Faust), Elena Stikhina (Norma), Aigul Akhmetshina (Norma, Carmen), Sondra Radvanovsky (Turandot), Dmitry Ulyanov (Turandot, La Nuit de Noël), Jonas Kaufmann (Turandot), Ermonela Jaho (Turandot), Golda Schultz (Turandot, Der Freischütz), Charles Castronovo (Carmen), René Barbera (La Cenerentola), Pavel Cernoch (Rusalka), Malyn Biström (Rusalka), Kyle Ketelsen (Der Freischütz, Faust), Stanislas de Barbeyrac (Der Freischütz), Violeta Urmana (La Nuit de Noël), Sergei Leiferkus (La Nuit de Noël), Elena Tsallagova (La Nuit de Noël), Ekaterina Semenchuk (La Nuit de Noël), Jonathan Tetelman (Faust), Florian Sempey (Faust), Nadine Sierra (Rigoletto), Ain Anger (La Walkyrie), Nicholas Brownlee (La Walkyrie), Ekaterina Gubanova (La Walkyrie), Jeanine De Bique (Alcina)

Ludovic Tézier - 'Tosca' et 'Rigoletto'

Ludovic Tézier - 'Tosca' et 'Rigoletto'

Un focus sur les grands chanteurs français invités cette saison permet enfin de mettre en valeur Ludovic Tézier (13 ans de maison en continu depuis ‘Don Carlo’ en juillet 2013), Stanislas de Barbeyrac, Florian Sempey et Benjamin Bernheim.

Enfin, seuls trois spectacles, ‘Hänsel et Gretel’, ‘L’Enlèvement au Sérail’ et ‘La Cenerentola’ auront une tarification qui ne dépassera pas 100 euros en première catégorie (il y en avait 6 au cours de la saison 2023/2024), mais la représentation de 'La Walkyrie' du 04 juillet 2026 sera projetée en direct sur la Max-Joseph Platz, avec saluts des artistes sur le parvis de l'opéra à la fin du spectacle.

Le détail de la saison 2025/2026 du Bayerische Staatsoper peut être consulté sous le lien suivant : Season 2025/2026 : Der Mensch ist, wozu er sich macht.

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Publié le 15 Octobre 2024

Die Tote Stadt (Erich Wolfgang Korngold –
4 décembre 1920, Hambourg et Cologne)
Représentation du 07 octobre 2024
Bayerische Staatsoper München

Paul Klaus Florian Vogt
Marietta/Die Erscheinung Mariens Vida Miknevičiūtė
Frank/Fritz Sean Michael Plumb
Brigitta Jennifer Johnston
Juliette Mirjam Mesak
Lucienne Xenia Puskarz Thomas
Gaston/Victorin Liam Bonthrone
Graf Albert Miles Mykkanen

Direction musicale Lothar Koenigs
Mise en scène Simon Stone (2016, Bâle / 2019, Munich)

En septembre 2016, Simon Stone, metteur en scène de théâtre originaire de Bâle, dirigea son premier opéra, ‘Die Tote Stadt’, sur les planches du Theater Basel, ce qui sera le point de départ d’un parcours original dans l’univers lyrique qui le mènera à Salzbourg, Vienne, Munich, Paris, Aix-en-Provence et New-York.

Puis, en 2019, le Bayerische Staatsoper reprit sa production bâloise de l’opéra le plus connu d’Erich Wolfgang Korngold avec Jonas Kaufmann et Marlis Petersen dans les rôles principaux, et c’est cette production qui est à nouveau à l’affiche avec un couple d’artistes qui se connaissent bien, Vida Miknevičiūtė et Klaus Florian Vogt, puisqu’ils ont déjà chanté ensemble cet ouvrage à Vienne en février 2022 (production Willy Decker) et à Hambourg en juin 2024 (production Karoline Gruber).

Klaus Florian Vogt (Paul) et Vida Miknevičiūtė (Marietta)

Klaus Florian Vogt (Paul) et Vida Miknevičiūtė (Marietta)

Le ténor allemand, figure majeure du Festival de Bayreuth, connaît parfaitement le personnage de Paul puisqu’il l’a interprété pour la première fois en 2002 à l’Opéra de Brême, un an avant son premier Lohengrin dans ce même théâtre, et qu’il le chante régulièrement jusqu’à nos jours.

Klaus Florian Vogt (Paul) et Vida Miknevičiūtė (Marietta)

Klaus Florian Vogt (Paul) et Vida Miknevičiūtė (Marietta)

Dans ce décor de maison tournante révélant au fur et à mesure les différentes pièces intérieures ainsi que la façade extérieure purement anonyme, Simon Stone présente Paul comme un homme d’apparence moderne, bien habillé en costume-cravate, mais qui vit hors de la réalité dans un univers clos dédié à la mémoire de sa femme défunte, Marie.

Et pour mieux montrer le pathétique de ce décalage, il occulte la dimension fantastique du second acte en transformant la troupe de Marietta, celle qui rappelle tant à Paul son amour disparu, en un groupe de jeunes d’aujourd’hui faisant la fête sans se soucier du monde qui les entoure, en se livrant à des beuveries et coucheries sans fin. C’est ce choc entre éducation bourgeoise et comportements libres et désaxés, et la très grande ambiguïté entretenue entre rêve et réalité, qui va sortir Paul de sa nostalgie mortifère.

Sean Michael Plumb (Fritz) et Vida Miknevičiūtė (Marietta)

Sean Michael Plumb (Fritz) et Vida Miknevičiūtė (Marietta)

Klaus Florian Vogt incarne totalement cette personnalité égarée en en faisant ressortir le caractère très émouvant au premier acte, la pureté de ses inflexions de voix évoquant une innocence retrouvée absolument bouleversante. Mais rien de la complexité de Paul ne lui échappe, y compris la virulence de son attachement à sa femme qui se transfère violemment dans sa relation à Marietta.

Dans ces moments, il exprime de l’agressivité en canalisant très fortement son chant mais toujours avec des inflexions claires qui rajeunissent son tempérament.

Il fait preuve d’une inaltérable résistance vocale ce qui est aussi l’apanage de Vida Miknevičiūtė dont les vibrations dynamiques du timbre ont la souplesse qui lui permette d’exprimer l’impertinence et la joie de vivre avec un rayonnement d’une très grande intensité.

Vida Miknevičiūtė (Marietta)

Vida Miknevičiūtė (Marietta)

Elle décrit ainsi avec aisance et fluidité une femme percutante et très vivante, tout en arborant un ensemble de nuances tendres, taquines, provocatrices mais aussi rassurantes qui créent un personnage qui échappe toujours à Paul.

Et de voir Klaus Florian Vogt, lui qui si souvent interprète des héros forts d’une grande force de conviction, s’approprier les états d’âmes de ce véritable anti-héros est quelque chose de très poignant à vivre car, surtout dans cette production, il figure un homme dans lequel nombre de spectateurs peuvent se reconnaître de façon très intime.

Vida Miknevičiūtė (Marietta) et Klaus Florian Vogt (Paul)

Vida Miknevičiūtė (Marietta) et Klaus Florian Vogt (Paul)

La conclusion, fort lisible, revient à une attitude d’une grande sagesse lorsque l’on voit l’homme esseulé se défaire une à une des photographies nostalgiques témoins de son bonheur passé mais qui ne lui permettaient plus de se tourner vers l’avenir.

La procession des enfants se ressemblant tous comprend également une réflexion de la part de Simon Stone sur le conformisme social qui participe aussi à un piège dont il faut pouvoir se défaire, la société entretenant insidieusement l'idée qu'il faut être comme tout le monde.

Klaus Florian Vogt et Vida Miknevičiūtė

Klaus Florian Vogt et Vida Miknevičiūtė

Scéniquement, les deux chanteurs principaux sont par ailleurs entourés de solistes très engagés parmi lesquels Sean Michael Plumb offre, en Franz et Fritz, une présence généreuse et ombrée qui manifeste une sensibilité palpable.

Quant à Jennifer Johnston, elle met beaucoup de cœur dans le personnage de Brigitta en s’extériorisant, certes, un peu trop, mais en faisant aussi entendre un timbre grave riche et résonnant.

Klaus Florian Vogt

Klaus Florian Vogt

A la direction de l’Orchestre d’État de Bavière, Lothar Koenigs se délecte à faire ressortir l’écriture luxuriante straussienne si présente dans la musique de Korngold, tout en tenant d’une poigne inflexible un geste théâtral fort mais un peu trop cadré. Il contribue également à créer un climat très présent qui pousse l’auditeur à garder un regard et une écoute acérés vis à vis de l’action dramatique, faisant ainsi en sorte qu’il vive quelque chose qui le remue sérieusement de l’intérieur et le marque sur la durée.

Lothar Koenigs, Klaus Florian Vogt et Sean Michael Plumb

Lothar Koenigs, Klaus Florian Vogt et Sean Michael Plumb

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Publié le 8 Octobre 2024

Turandot (Giacomo Puccini – 25 avril 1926, Scala de Milan)
Représentation du 06 octobre 2024
Bayerische Staatsoper München

La principessa Turandot Saioa Hernández
L'imperatore Altoum Kevin Conners
Timur, Re tartaro spodestato Vitalij Kowaljow
Il principe ignoto (Calaf) Yonghoon Lee
Liù Selene Zanetti
Ping Thomas Mole
Pang Tansel Akzeybek
Pong Andrés Agudelo
Un mandarino Bálint Szabó
Il principe di Persia Andrés Agudelo

Direction musicale Antonino Fogliani
Mise en scène Carlus Padrissa - La Fura dels Baus (2011)

En pleine ascension tardive au répertoire du Bayerische Staatsoper où l’ultime opéra de Giacomo Puccini a dorénavant rejoint les 30 premiers titres les plus joués des 25 dernières années grâce à la production de Carlus Padrissa - l’un des six directeurs artistiques de ‘La Fura dels Baus’ – créée sur les planches munichoises le 03 décembre 2011, ‘Turandot’ trouve dans cette réalisation une lecture d’une grande force expressive qui axe toutefois son propos sur la nature tortionnaire du régime chinois.

Saioa Hernández (La principessa Turandot)

Saioa Hernández (La principessa Turandot)

Ainsi, rarement Ping, Pang et Pong n’apparaîtront de façon aussi sordide comme les rouages majeurs de la machine répressive de Turandot, entreprenant au second acte une danse macabre devant un immense amas de crânes auxquels des vidéographies numériques stylisées ajouteront un vrai sentiment de malaise.

Cette machine répressive se manifeste sur scène à travers un discret service d’ordre se mélangeant à des mouvements de foules parfois exotiques, que ce soit par la présence de danseurs de hip-hop ou de patineuses qui se révèlent, elles, naturellement plus évocatrices de la nature ondoyante de la musique.

La plus troublante image du chœur proviendra pourtant d’un groupe d’enfants habillés en tenues blanches illuminées, trainant le char du Prince de Perse sacrifié comme si l’inconscience de l’enfance se laissait d’emblée pervertir pour devenir complice du système.

Turandot (Hernández Lee Zanetti Fogliani Padrissa) Munich

 

Des vidéographies se superposent à la scénographie pour renvoyer des images en lien avec les ressorts dramatiques et violents en jeu, ou bien pour représenter la glace intérieure de Turandot qui s’effondre sous forme d’immenses icebergs se dégradant au fur et à mesure que Calaf résout les énigmes.

A cela s'ajoutent des lunettes 3D prêtées au public qui permettent de visualiser les effets psychédéliques qui s’animent autour d’un large anneau descendant des cintres pour envelopper Turandot, sans que celles-ci soient pour autant l’attraction majeure de cette lecture flamboyante.

Selene Zanetti (Liù)

Selene Zanetti (Liù)

La version choisie étant celle inachevée par Puccini, l’opéra se termine sur la mort de Liù qui est mise en scène de façon très cruelle, car la jeune femme subit l’horrible supplice du bambou, pousse dure à croissance rapide pouvant transpercer la chair en quelques jours.

Si cette vision de la Chine est effrayante mais aussi haut-en-couleur au moment de l’entrée de celle-ci dans la société de consommation et de la drogue, le spectacle regorge de références symboliques et calligraphiques, mais a pour paradoxe de peu mettre en valeur les liens sentimentaux entre les personnages simples, Calaf, Liù et Timur, pour, au contraire, humaniser Turandot en la faisant descendre de son piédestal et la montrer en relation directe avec les personnages principaux.

Il est même rendu compte de son drame intérieur à travers une vidéo sombre montrant une jeune femme fuyant à travers la forêt mais ne pouvant échapper à un viol.

Saioa Hernández (La principessa Turandot)

Saioa Hernández (La principessa Turandot)

Pour cette reprise qui en est à sa 42e représentation en 13 ans, la soprano espagnole Saioa Hernández investit à nouveau le personnage de Turandot, un an après sa prise de rôle au Teatro Real de Madrid en juillet 2023, et son superbe aplomb s’impose sans faille d’autant plus qu’elle maîtrise une tessiture absolument inaltérable même dans les aigus les plus hauts et puissants.

Elle domine ainsi constamment l’orchestre, y compris dans les passages les plus éruptifs, en nourrissant et enrichissant le son d’une manière dynamique qui préserve l’unité de la texture vocale.

Il y a donc beaucoup d’assurance dans cette Turandot inflexible mais moins distante que d’autres interprétations, douée d’une humanité austère et sophistiquée à la fois.

Yonghoon Lee (Calaf)

Yonghoon Lee (Calaf)

Son partenaire, Yonghoon Lee, qui a abordé le rôle de Calaf pour la première fois il y a 12 ans au Teatro Comunale de Bologne, affiche une solide endurance avec une détermination et une expressivité de geste et de visage d’une sincérité très directe, sans jamais détimbrer.

Toutefois, s’il s’impose facilement quand l’orchestre est en retrait, sa puissance ne domine pas autant celle de Saioa Hernández, sa tessiture manquant un peu de corps. Par ailleurs, l’élocution est également moins bien définie, le métal de sa voix restant de toute façon très homogène avec une coloration uniformément mate.

Reste que son incarnation doloriste est pleinement convaincante, et qu’il fait preuve d’allègement et de nuance dans le célébrissime ‘Nessun dorma’.

Selene Zanetti (Liù) et Saioa Hernández (La principessa Turandot)

Selene Zanetti (Liù) et Saioa Hernández (La principessa Turandot)

Elle était déjà Liù auprès de Saioa Hernández à la Fenice de Venise début septembre, Selene Zanetti ne joue clairement pas le mélodrame en privilégiant une grande intériorité.

Elle peut compter sur un timbre somptueux gorgé de couleurs profondes, ce qui lui permet d’imposer une pure présence vocale à chacune de ses interventions, et ce d’autant plus qu’accompagnée du chœur murmurant c’est elle qui achève l’opéra dans une posture sacrificielle d’une grande dureté.

Turandot (Hernández Lee Zanetti Fogliani Padrissa) Munich

Sans la moindre drôlerie, bien au contraire, les trois ministres Ping, Pang et Pong trouvent en Thomas Mole, Tansel Akzeybek et Andrés Agudelo trois chanteurs consistants et homogènes.

Quant à Vitalij Kowaljow, il impose facilement ses résonances graves en Timur, mais sans affect sensible avec Liù, alors que l’Empereur Altoum de Kevin Conners s’inscrit dans la même tonalité sévère d’ensemble.

Selene Zanetti

Selene Zanetti

Aux commandes d’un Orchestre d’État de Bavière ronflant et chaleureux, Antonino Fogliani joue le grand spectacle à fond, n’hésitant pas à faire trembler les piliers du théâtre avec un vrai sens de l’influx dramatique. Il s’appuie sur des tempi modérés, découvre un ensemble de colorations foisonnantes, et fait même entendre des textures spatio-temporelles surnaturelles – air de Liù au premier acte - qui s’accordent fort bien avec la scénographie imaginative et visuelle de la production.

Selene Zanetti, Antonino Fogliani, Saioa Hernández et Yonghoon Lee

Selene Zanetti, Antonino Fogliani, Saioa Hernández et Yonghoon Lee

Les chœurs ont l’unité et le pouvoir inspirant que nous leur connaissons bien, et quand vous y ajoutez les effets acoustiques particuliers de ce théâtre, selon votre emplacement, ce spectacle offre dans toutes ses dimensions une énergie stimulante et une saturation de codes et de symboles d’une pénétrance fort connectée à l’univers impérial et sanguinaire de cette Chine fantasmée et inquiétante.

Turandot (Hernández Lee Zanetti Fogliani Padrissa) Munich

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