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Publié le 15 Décembre 2021

Roméo et Juliette (Charles Gounod – 1867)
Représentation du 13 décembre 2021
Opéra Comique – Salle Favart

Roméo Pene Pati
Juliette Perrine Madoeuf
Frère Laurent Patrick Bolleire
Mercutio Philippe-Nicolas Martin
Tybalt Yu Shao
Stéphano Adèle Charvet
Pâris Yoann Dubruque
Le Duc Geoffroy Buffière
Gertrude Marie Lenormand
Capulet Jérôme Boutillier

Direction musicale Laurent Campellone
Mise en scène Eric Ruf
Chœur Accentus - Orchestre de l'Opéra de Rouen-Normandie

C’est une soirée de tous les dangers comme on les aime à l’opéra que vient d’offrir Louis Langrée au public de l’Opéra Comique en convoquant deux artistes venus remplacer au pied levé les protagonistes des deux rôles titres que devaient incarner Jean-François Borras et Julie Fuchs, tous deux testés positifs au covid-19 à quelques heures de la première représentation de Roméo et Juliette. Impossible de ne pas penser à cette inoubliable matinée du 10 juillet 2005 où Inva Mula vint de la même manière se substituer à Angela Gheorghiu au Théâtre du Châtelet dans la Rondine, alors qu’elle chantait dans Les Contes d’Hoffmann à Orange la veille.

Perrine Madoeuf (Juliette) et Pene Pati (Roméo)

Perrine Madoeuf (Juliette) et Pene Pati (Roméo)

Ainsi, Pene Pati, qui chantait la veille Alfredo dans La Traviata à l’opéra d’Amsterdam, est arrivé à Paris le matin même pour répéter le rôle de Roméo, rejoint par Perrine Madoeuf qui venait de chanter le rôle de Juliette à l’opéra d’Estonie quatre jours auparavant.

Ce genre d’aléa met évidemment tout le monde sous tension, artistes, équipes de l’opéra, mais aussi les spectateurs qui se trouvent face à l’imprévu.

Extrait du programme de Roméo et Juliette lors de son retour à l'Opéra Comique le 10 septembre 1959

Extrait du programme de Roméo et Juliette lors de son retour à l'Opéra Comique le 10 septembre 1959

Roméo et Juliette fut créé au Théâtre Lyrique le 27 avril 1867, place du Châtelet, et remporta un immense succès (102 représentations en 8 mois). Puis, le 20 janvier 1873, il fit son entrée à l’Opéra Comique où il y sera joué pour 291 représentations avant qu’il n’entre au répertoire de l’Opéra de Paris dans une version remaniée avec ballet, le 28 novembre 1888, un peu plus d’un an après l’incendie de la seconde salle Favart.

Le Palais Garnier lui consacra plus de 600 représentations, puis Roméo et Juliette revint à l’Opéra Comique en septembre 1959 jusqu’en juillet 1994 (avec Roberto Alagna et Nucia Focile dans la production du Théâtre du Capitole). L’Opéra de Paris n’a plus joué ce titre depuis le 22 décembre 1985.

Pene Pati (Roméo)

Pene Pati (Roméo)

Cette nouvelle production n’en est pas tout à fait une car elle reprend les décors qu’avait conçu Eric Ruf pour le Roméo et Juliette de Shakespeare joué à la Comédie Française en 2015.

Dans un univers de vieux palais Renaissance blanc décrépi où murs et colonnes aux corniches effritées sont réagencés au fil des scènes, les éclairages créent des ombres (magnifique vision de Roméo se tenant dans l’ombre au moment de chanter «Ah !, Lève-toi soleil !») et des ambiances chaleureuses (la chambre de Juliette) ou froides (le tombeau dont les momies rappellent la scène finale d'Aida), ce qui brosse une histoire photosensible rien que par la scénographie.

Ce monde semble toutefois bien à l’étroit dans un tel espace restreint, mais la direction d’acteur classique est suffisamment expressive pour donner beaucoup de vérité à la relation entre les êtres, Roméo et Juliette en premier, mais aussi Mercutio et Roméo (bien que la version opératique la réduise fortement). Il y a aussi cette présence périlleuse et suicidaire de Juliette s’agrippant en haut d’une colonne lors de la scène du balcon, comme depuis la tour de Pelléas et Mélisande.

Perrine Madoeuf (Juliette)

Perrine Madoeuf (Juliette)

L’interprétation que fait Pene Pati de Roméo est de bout en bout phénoménale. Il a une fraîcheur de timbre éclatante et un souffle qui lui permet d’exprimer mille nuances. Cette clarté chantante si immédiatement séductrice par son naturel apparent a aussi ses reflets plus sombres et introvertis, et quand il ouvre sa voix progressivement puissante et enjôleuse, on ne peut s’empêcher de ressentir une forme d’émerveillement face à une telle expression de grâce humaine. Son phrasé est par ailleurs d’une parfaite limpidité.

Et son personnage est complexe, pas seulement rêveur, mais aussi joueur et manipulateur par des petits accents sauvages pour tenir Juliette, et sa rage intérieure lors du combat avec Tybalt est suffisamment saisissante malgré l’exiguïté de l’espace scénique.

Philippe-Nicolas Martin (Mercutio) et Pene Pati (Roméo)

Philippe-Nicolas Martin (Mercutio) et Pene Pati (Roméo)

Perrine Madoeuf est auprès de lui une Juliette de caractère, dramatique et sanguine, avec des aigus qui sont parfois un peu trop jetés soudainement. Sa voix ambrée dépeint une jeune femme au cœur intense et fortement volontaire, et cela se ressent au moment de la scène du poison.

De plus, la relation avec Roméo fonctionne très bien de par les jeux de regards et l’attention des gestes, et on peut même se demander si la situation exceptionnelle dans laquelle les deux artistes sont plongés ne rend pas leur jeu encore plus instinctif. 

Yu Shao (Tybalt) et Perrine Madoeuf (Juliette)

Yu Shao (Tybalt) et Perrine Madoeuf (Juliette)

Le Tybalt de Yu Shao est brillamment stylé. Timbre doux, diction impeccable, il rend le cousin de Juliette sensuellement fort agréable, mais on ressent aussi qu’il donne une image trop parfaite d’un être qui est quand même provocateur et noir intérieurement. A l’inverse, Philippe-Nicolas Martin brosse un portrait vif, précis et moderne de Mercutio, une maturité qui est ici renforcée chez un être qui a l’inconscience de la jeunesse. 

Et l’équipe artistique est riche d’un Frère Laurent débonnaire sous les traits de Patrick Bolleire, un Stéphano d’Adèle Charvet qui joue crânement et habilement de façon très assurée, une Gertrude bienveillante et lumineuse aux couleurs claires dans la voix de Marie Lenormand, un Capulet moins figé dans ses conventions quand il est incarné par Jérôme Boutillier, et un Duc tressaillant de Geoffroy Buffière.

Adèle Charvet (Stéphano)

Adèle Charvet (Stéphano)

Laurent Campellone, actuellement directeur général de l’Opéra de Tours, est à la tête des musiciens de l'Opéra de Rouen-Normandie et imprime d’emblée une grande célérité à l’orchestration, trépidante au point de ne pas laisser suffisamment de temps à l’épanouissement du son, ce qui évite clairement tout effet pompeux, tout en lui donnant beaucoup de moelleux. On sent là aussi que la musique de Gounod aurait besoin d’un espace plus large pour étendre sa majesté, mais c’est ici le sens du drame qui l’emporte où dominent la brillance, la densité orchestrale, les élans romantiques des cuivres qui sonnent magnifiquement dans la salle, et une puissance qui permet d’apprécier l’orfèvrerie musicale tout autant que les très belles qualités d’alliage de couleurs et de matières. Berlioz n'est plus très loin.

Pene Pati (Roméo) et Perrine Madoeuf (Juliette)

Pene Pati (Roméo) et Perrine Madoeuf (Juliette)

Le chœur Accentus, bien que masqué, forme une âme vitale qui s’interpénètre tout au long de l’intrigue de façon très étroite aux solistes, et après cette version qui revient à l’esprit de la création à l'Opéra Comique, la présence parmi le public de plusieurs grandes personnalités managériales de l’Opéra de Paris telles Alexander Neef, Martin Ajdari ou Brigitte Lefèvre, pourrait être vue comme un présage que la version grand opéra du drame shakespearien de Gounod fera peut-être bientôt son entrée sur la scène Bastille.

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Publié le 9 Novembre 2021

Cet article propose un récapitulatif détaillé de la genèse de Faust, et afin rendre compte facilement de la constitution des différentes versions possibles de l’œuvre, une représentation graphique de certaines versions de référence est utilisée à titre d'illustration. L'ensemble des éléments réunis ne prétendent pas à l'exhaustivité, et toute remarque de la part des lecteurs sera prise en compte pour enrichier et améliorer l'article.

Benjamin Bernheim (Faust) - ms Tobias Kratzer - Opéra de Paris 2021

Benjamin Bernheim (Faust) - ms Tobias Kratzer - Opéra de Paris 2021

L'écriture de la première version de Faust

En janvier 1840, Charles Gounod se rend à la Villa Médicis de Rome dirigée alors par Jean-Auguste-Dominique Ingres.
Il est seulement âgé de 21 ans et est totalement absorbé par la lecture d’un roman, Faust de Goethe.

De retour à Paris en 1843, il se consacre à la composition de musiques sacrées, puis, en 1849, il édite une partition intitulée « Marguerite à l’église » dont seule une réduction pour deux pianos est accessible aujourd’hui.

Il assiste ensuite en 1850 à la version dramatique de la pièce montée par Michel Carré au Théâtre du Gymnase-Dramatique (actuellement situé à la sortie du métro Bonne Nouvelle), Faust et Marguerite.

Lorsque Léon Carvalho est nommé directeur du Théâtre Lyrique le 20 février 1856 - ce qui marque le début d’une carrière brillante vouée à encourager les compositeurs nationaux et à concurrencer l’Opéra et l’Opéra-Comique -, il demande à Charles Gounod de lui composer un Faust. Jules Barbier et Michel Carré seront ses librettistes.

La composition avance, et le 01 juillet 1858 Gounod fait entendre Faust à Carvalho au foyer du Théâtre Lyrique.

Faust entre en répétition en septembre 1858, et le manuscrit est soumis le 17 novembre 1858 à la censure qui conteste la scène de l’église. Elle sera finalement maintenue sur intervention de la Comtesse de Ségur.

Charles Gounod au piano par Jean-Auguste-Dominique Ingres (1841)

Charles Gounod au piano par Jean-Auguste-Dominique Ingres (1841)

L'évolution de l’ouvrage au cours des répétitions jusqu’à la création du 19 mars 1859

A l’époque, les airs sont reliés par des dialogues parlés et des mélodrames. Mais au cours des répétitions, de nombreux remaniements ont lieu jusqu'aux derniers jours.

En effet, soucieux que l’opéra puisse être joué en un soir et que sa trame dramatique tienne suffisamment en haleine le public, Carvalho intervient à plusieurs reprises pour obtenir de Gounod la suppression de nombreux passages, ce qui ne va pas se faire sans tensions.

Ainsi, la scène du cabinet de Faust perd le trio entre Siebel, Wagner et Faust « Dieu! c'est ce mot qui me rejette », celle de la kermesse perd la chanson du mendiant « Mes beaux messieurs » interprétée en contrepoint du chœur, mais perd surtout le duo entre Marguerite et Valentin « Adieu, mon bon frère !» .

La scène du jardin perd l’allegro de Faust « Et toi malheureux Faust .. C'est l'enfer qui t'envoie » qui suit la cavatine « Salut demeure chaste et pure », le duo entre Marguerite et Faust est écourté, la scène de la chambre de Marguerite perd le chœur des jeunes filles « Source au doux murmure », la chanson de Lise « Chacun de nous a connu » et la romance de Siebel « Versez vos chagrins », et la scène de la prison perd le monologue de Marguerite « Ma mère la bohémienne » et deux passages dans le duo final entre Marguerite et Faust.

D’après Carvalho, Gounod supprima également toute la scène du Hartz, mais Joseph d’Ortigue, dans La lettre du Menestrel datée du 27 mars 1859, décrit pourtant la présence du chœur des feux follets, du chœur des courtisanes, de l’air la coupe de Faust et du second chœur des sorcières, ce qui laisse supposer que la suppression eut lieu après la création.

Mais l’œuvre gagne aussi deux remaniements : le remplacement, lors de la scène de la kermesse, de la chanson du Scarabée par celle du Veau d’Or, et le remplacement, lors de la scène de la rue, de l’air de Valentin « Chaque jour » par le chœur « Gloire immortelle ».

Quant à la scène de l’église qui scindait en deux la scène de la rue, elle est dorénavant placée après la mort de Valentin par fidélité à Goethe.

C’est au total environ 40 minutes de musique qui disparaissent lors de la création au Théâtre Lyrique le 19 mars 1859, ce qui ramène la durée du spectacle à environ 2h45 hors entractes.

Il faut attendre 1912 pour que deux archivistes, Albert Soubie et Henri de Curzon, donnent dans leur « Documents inédits sur Faust » le relevé des airs et dialogues qui ne figurent plus dans la partition au moment de la création.

Ces éléments sont reproduits dans le programme du Faust de la saison 1993/1994 de l’Opéra national de Paris.

Partition de Faust du Théâtre Lyrique - Lithographie de T.Laval

Partition de Faust du Théâtre Lyrique - Lithographie de T.Laval

Les représentations de l’œuvre après la création du 19 mars 1859

Créée au Théâtre Lyrique sous la forme d’un opéra-comique, l’œuvre est par la suite transformée en version opéra avec récitatifs à la place des dialogues.

La première est donnée à Strasbourg le 04 juin 1860 (seconde édition pour piano-chant et pour orchestre).

La première jouée à Bruxelles le 25 février 1861 est réalisée dans sa version originale avec dialogues parlés, et la version avec récitatifs y obtient enfin sa première le 07 septembre 1862.

En Allemagne, la première de Faust est donnée à Darmstadt, 10 février 1861 sous le nom « Margarethe ».

Et à l’occasion de la 3e édition de la partition, au tournant de l’hiver 1861/1862, la scène de l’église repasse avant la mort de Valentin.

Lors de la création milanaise du 11 novembre 1862, la nuit de Walpurgis est supprimée, mais en contrepartie, les deux passages du duo final entre Marguerite et Faust sont rétablis. Ces modifications seront maintenues pour Londres l’année d’après.

Siebel gagne par la suite un nouvel air « Si le bonheur à sourire t’invite »  pour la scène de la chambre de Marguerite lors de la création en italien au Théâtre de leurs Majestés de Londres le 11 juin 1863, et pour la création au Covent Garden le 02 juillet 1863.

L’année d’après, lors de la reprise à Londres le 23 janvier 1864, Henry Chorley écrit sur la mélodie de l’ouverture un air pour Valentin qui sera traduit plus tard par Onésime Pradère en « Avant de quitter ces lieux ».

Cet air vise à mieux mettre en valeur Valentin dès la scène de la kermesse

Mais Charles Gounod proscrira plus tard de jouer cet air dans la version pour l'Opéra de Paris. Son interprétation ne sera finalement autorisée qu’à partir de la seconde partie du XXe siècle (il n'est pas clair si c'est lors de la production de Max de Rieux montée en 1956 ou lors de la production de Jorge Lavelli montée en 1975 que l’air réapparait pour la première fois).

Les versions de Faust de Gounod depuis les répétitions de 1858 à la version de l'Opéra de Paris par Tobias Kratzer de 2021

La création à l’Opéra de Paris le 03 mars 1869

Mis en faillite le 06 mai 1868, Carvalho est obligé de céder le Théâtre Lyrique.

Emile Perrin, directeur de l’Opéra, en profite pour demander à Gounod l’autorisation de faire entrer Faust au répertoire. Le chef d’œuvre de Gounod connait déjà 314 représentations à Paris même.

Cela implique d’écrire un ballet, ce à quoi le compositeur s’attèle en septembre 1868.

Faust entre donc au répertoire de l’Opéra de la rue Le Peletier le 03 mars 1869 dans sa version avec récitatifs à la place des dialogues parlés.

Le ballet est placé au dernier acte lors de la nuit de Walpurgis, et comprend sept entrées pour une durée totale de 15 minutes environ.

Gounod compose également un air « Minuit ! Minuit ! » en remplacement de l’air de la coupe de Faust, mais il n’apparaît dans aucune partition ce qui laisse supposer qu’il ne fut pas joué. On peut le trouver dans l’enregistrement de Faust par Carlo Rizzi en 1994 (Teldec) avec l’air de la coupe en appendice.

Le chœur des sorcières « Un, deux, trois » disparaît également.

L’air de Siebel « Si le bonheur à sourire t’invite » des représentations londoniennes est acquis, mais celui de Valentin « Avant de quitter ces lieux » reste tenu à l’écart.

Et la scène de l’église passe avant l’intégralité de la scène de la rue.

Faust fait par la suite son entrée au Palais Garnier le 06 septembre 1875 dans une mise en scène de Léon Carvalho.
La 2000e représentation de Faust à l’Opéra est atteinte le 11 février 1944, et la 2397e le 31 décembre 1961.

Michèle Losier (Siebel) er Ermonela Jaho (Marguerite) - ms Tobias Kratzer - Opéra de Paris 2021

Michèle Losier (Siebel) er Ermonela Jaho (Marguerite) - ms Tobias Kratzer - Opéra de Paris 2021

La constitution de 6 versions possibles de Faust

Afin de rendre lisible les différentes évolutions identifiées de Faust, les graphiques qui suivent cherchent à  détailler trois versions éditeurs et trois versions emblématiques jouées récemment sur scène, afin que chacun puisse en avoir une image assez précise.

Ces différentes versions, livret de la censure 1858, Palazzetto Bru Zane, création au Théâtre lyrique du 19 mars 1859, ainsi que 3 versions de l’Opéra de Paris (Création 1869, Lavelli 1975 et Kratzer 2021) sont représentées ci-après de manière graphique afin de permettre une lisibilité la plus immédiate possible de leur architecture.

Des codes couleurs sont utilisés pour identifiés l’origine des différents passages, et l’ordre des actes dans la colonne de droite est celui de la création au Théâtre Lyrique en mars 1859 (scène de l’église après scène de la rue).

Un effort est réalisé pour rendre le plus compréhensible possible l’impact de l’alternance de la scène de l’église selon les versions.

Les versions de Faust de Gounod depuis les répétitions de 1858 à la version de l'Opéra de Paris par Tobias Kratzer de 2021
Les versions de Faust de Gounod depuis les répétitions de 1858 à la version de l'Opéra de Paris par Tobias Kratzer de 2021
Les versions de Faust de Gounod depuis les répétitions de 1858 à la version de l'Opéra de Paris par Tobias Kratzer de 2021
Les versions de Faust de Gounod depuis les répétitions de 1858 à la version de l'Opéra de Paris par Tobias Kratzer de 2021
Les versions de Faust de Gounod depuis les répétitions de 1858 à la version de l'Opéra de Paris par Tobias Kratzer de 2021
Les versions de Faust de Gounod depuis les répétitions de 1858 à la version de l'Opéra de Paris par Tobias Kratzer de 2021
Les versions de Faust de Gounod depuis les répétitions de 1858 à la version de l'Opéra de Paris par Tobias Kratzer de 2021
Les versions de Faust de Gounod depuis les répétitions de 1858 à la version de l'Opéra de Paris par Tobias Kratzer de 2021
Les versions de Faust de Gounod depuis les répétitions de 1858 à la version de l'Opéra de Paris par Tobias Kratzer de 2021
Les versions de Faust de Gounod depuis les répétitions de 1858 à la version de l'Opéra de Paris par Tobias Kratzer de 2021
Les versions de Faust de Gounod depuis les répétitions de 1858 à la version de l'Opéra de Paris par Tobias Kratzer de 2021
Les versions de Faust de Gounod depuis les répétitions de 1858 à la version de l'Opéra de Paris par Tobias Kratzer de 2021

Interprétation au disque : la version du Palazzetto Bru Zane (répétitions de 1858)

Le 14 juin 2018, le Palazzetto Bruzane révéla au public du Théâtre des Champs-Élysées une version très proche du Faust tel que Charles Gounod le présenta à la censure le 17 novembre 1858.

Il ne s’agit pas de la version de la création de mars 1859 comme on a pu le lire un peu partout, y compris dans des revues spécialisées, mais celle des répétitions qui ont couru de septembre 1858 à fin février 1859.

Quelques coupures dans les dialogues de la création sont opérées pour assurer de la cohérence à la réintégration des airs supprimés au cours des répétitions, et seuls l’allegro de Faust « Et toi, malheureux Faust », la scène de Lise au 4e acte, le monologue de Marguerite du 5e acte et les coupures du duo final ne figurent pas dans cette version.

On retrouve ainsi le trio entre Siebel, Wagner et Faust, puis la chanson du mendiant interprétée en contrepoint du chœur de la kermesse, la chanson du Scarabée à la place du Veau d’Or, le duo entre Marguerite et Valentin, la romance de Siebel « Versez vos chagrins », l’air de Valentin « Chaque jour » à la place du chœur « Gloire immortelle », l’air de la coupe de Faust, et le spectaculaire second chœur des sorcières

Quant à la scène de l’église, elle est placée après l’arrivée de Valentin, mais avant sa mort comme c’était prévu à l’origine dans le livret de la censure.

L’enregistrement de cette version est disponible depuis le 23 août 2019. Elle est interprétée par Benjamin Bernheim et Véronique Gens sous la direction de Christophe Rousset.

Les versions de Faust de Gounod depuis les répétitions de 1858 à la version de l'Opéra de Paris par Tobias Kratzer de 2021

Interprétation au disque : la version de Michel Plasson (Opéra de Paris 1869)

Un an après la production des Chorégies d’Orange de 1990, Michel Plasson enregistre pour EMI avec l’orchestre du Capitole de Toulouse la version de Faust la plus proche possible de celle entrée à l’Opéra de Paris en 1869.

L’air de Valentin « Avant de quitter ces lieux » est cependant maintenu, et le ballet intégral est relégué en appendice avec 4 passages qui furent coupés avant la création au Théâtre Lyrique : le trio entre Siebel, Wagner et Faust, le duo entre Marguerite et Valentin, la chanson du Scarabée et la scène de comédie abrégée entre Siebel, Marthe et Méphistophélès au 3e acte.

Les versions de Faust de Gounod depuis les répétitions de 1858 à la version de l'Opéra de Paris par Tobias Kratzer de 2021

Interprétation au disque : la version de Carlo Rizzi (Opéra de Paris 1869 version Oeser)

En juillet 1993, Carlo Rizzi enregistre avec l’orchestre de l’Opéra national du Pays de Galles une version de Faust basée sur celle entrée au répertoire de l’Opéra de Paris en cherchant à lui apporter une meilleure cohérence dramaturgique et musicale. Il se réfère au travail critique de Fritz Oeser édité en 1972.

Dans cette version, l’air de Valentin « Avant de quitter ces lieux » est maintenu et la scène entre Marthe, Siebel et Méphistophélès à l’acte III, supprimée avant la création au Théâtre Lyrique, est rétablie dans sa version abrégée en récitatifs « Du courage ! » que l’on trouve en appendice de la version Plasson. Cette scène a du être jouée dans la version opéra des années 1860, mais comme elle a disparu de la troisième édition de la partition, elle ne fut pas jouée à l’Opéra de Paris.

Et la scène de l’église retrouve sa position prévue à l’origine en 1858, avant la mort de Valentin mais après le chœur des soldats.

Mais c’est surtout le dernier acte qui est le plus modifié, car la scène des sorcières et de Méphistophélès « Un, deux et trois, comptons jusqu’à treize » est partiellement rétablie (il s’agit d’une esquisse que l’on ne trouve même pas à cet endroit là dans la version du Palazzetto Bru Zane).

Puis, l’air de la coupe « Doux Nectar » est remplacé par l’air « Minuit ! Minuit ! » de Méphistophélès que Gounod avait composé pour l’entrée à l’Opéra de Paris, mais dont on suppose qu’elle n’est destinée qu’aux représentations sans ballet, ce qui est le cas ici, car le ballet est uniquement enregistré en appendice ainsi que l’air de la coupe.

Le spectaculaire second chœur des sorcières est également rétabli.

Enfin, une des coupures du duo final est rétablie, si bien que l’on peut entendre Faust chanter « Oui… mon cœur se souvient ».

En appendice, l’air original de Siebel « Versez vos chagrin ! » est gravé, et si Rizzi avait choisi de le réintroduire à la place de « Si le bonheur à sourire », nous avons là la meilleure interprétation musicale en version opéra, surtout que la direction est d’une finesse poétique magnifique.

Les versions de Faust de Gounod depuis les répétitions de 1858 à la version de l'Opéra de Paris par Tobias Kratzer de 2021

La version de Jorge Lavelli pour l’Opéra de Paris en 1975

Pour le centenaire de l’entrée de Faust au Palais Garnier, une nouvelle production est confiée à Jorge Lavelli. La première a lieu le 03 juin 1975. Cette version sera jouée 117 fois sur près de 28 ans (parfois en version de concert).

Par rapport à la version d’entrée au répertoire de 1869, cette version est fortement écourtée car elle n’intègre pas le ballet et supprime également l’intégralité de la scène de la chambre de Marguerite.

Le chœur des feux follets et l’air de la coupe du Ve acte sont également retirés, et ce sont au total 30 minutes de musique de la version d’entrée à l’Opéra qui sont omises.

Mais l’air de Valentin est bien intégré cette fois. L’opéra est ainsi ramené à une durée de 2h35 environ.

Giuseppe Sabbatini (Faust) et Nancy Gustafson (Marguerite) - ms Jorge Lavelli - Opéra de Paris 1993

Giuseppe Sabbatini (Faust) et Nancy Gustafson (Marguerite) - ms Jorge Lavelli - Opéra de Paris 1993

La version de Tobias Kratzer pour l’Opéra de Paris en 2021

Le 16 mars 2021, en plein confinement, l’Opéra de Paris propose une nouvelle production de Faust qu’il confie au metteur en scène Tobias Kratzer.

Par rapport à la version d’entrée au répertoire de 1869, cette version rétablit avec bonheur l’air de Siebel « Versez vos chagrin » qui avait disparu avant la création au Théâtre lyrique en 1859 et qui est chanté par Michèle Losier avec une extrême sensibilité, comme les spectateurs ont pu l’entendre lors de la diffusion en direct et en streaming.

D’ailleurs, la totalité de la scène de la chambre de Marguerite, supprimée par la version de Lavelli, est restituée dans son état de création, mais avec récitatifs.

Mais au Ve acte, le chœur des follets et la scène de la nuit de Walpurgis sont totalement retirés (chœur des courtisanes et air de la coupe compris). Seule la dernière variation du ballet, la danse de Phryné, est conservée.

La durée totale du spectacle est de de 2h50.

Cette version sera reprise en public à la fin de la saison 2021/2022 avec à nouveau le magnifique Benjamin Bernheim.

Benjamin Bernheim (Faust) et Christian Van Horn (Méphistophélès) - ms Tobias Kratzer - Opéra de Paris 2021

Benjamin Bernheim (Faust) et Christian Van Horn (Méphistophélès) - ms Tobias Kratzer - Opéra de Paris 2021

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Publié le 29 Mars 2021

Faust (Charles Gounod – 1859)
Représentation du 20 mars 2021 retransmise en différé sur France 5
Opéra Bastille

Faust Benjamin Bernheim
Méphistophélès Christian Van Horn
Valentin Florian Sempey
Wagner Christian Helmer
Marguerite Ermonela Jaho
Siébel Michèle Losier
Dame Marthe Sylvie Brunet‑Grupposo
Faust (acteur) Jean-Yves Chilot

Direction musicale Lorenzo Viotti
Mise en scène Tobias Kratzer (2021)                         
Jean-Yves Chilot (Faust - rôle muet)
Nouvelle production    

Le compte-rendu ci-dessous est celui de la diffusion sur France 5 de la première représentation de Faust jouée à l’Opéra Bastille le vendredi 26 mars 2021 et ne saurait donc être celui de la représentation telle qu’elle pouvait être vécue en salle.

Avec plus de 2670 représentations depuis son entrée au répertoire de la salle Le Peletier le 3 mars 1869, dans sa forme définitive d’opéra continu, Faust est resté pendant plus d’un siècle l’œuvre lyrique la plus jouée de l’Opéra de Paris, avant qu’elle ne retrouve un rythme de production plus modéré à partir de la fin de l’ère Rolf Liebermann marquée par la production de Jorge Lavelli en 1975.

L’ouvrage, créé sous forme d’opéra comique avec dialogues parlés au Théâtre Lyrique du quartier du Temple le 19 mars 1859, avait subi de nombreuses modifications depuis les premières répétitions jusqu’à sa version grand opéra, dix ans plus tard, si bien qu’il existe une multitude de reconstitutions, au disque comme à la scène, qui rendent la connaissance de ce Faust passionnante.

Ermonela Jaho (Marguerite) et Benjamin Bernheim (Faust)

Ermonela Jaho (Marguerite) et Benjamin Bernheim (Faust)

Après 115 représentations de la version de Jorge Lavelli, Nicolas Joel confia en septembre 2011 une nouvelle production à Jean-Louis Martinoty, mais elle s’avéra d’une telle lourdeur qu’elle ne passa pas le feu de la critique, si bien que seule une partie de ses décors fut utilisée lors d’une unique reprise en 2015 dans une version simplifiée signée Jean-Romain Vesperini.

Élaborer sur la scène Bastille une production de haut-vol du chef d’œuvre de Charles Gounod était donc un impératif, et c’est à Tobias Kratzer, récompensé d’un Opera Award en 2020 pour sa production de Tannhaüser au Festival de Bayreuth, que Stéphane Lissner a confié cette tâche si primordiale pour le répertoire de l’institution.

Dès l’ouverture, Lorenzo Viotti instaure une musicalité fluide et symphonique qui évoque une jeunesse traversée d’ombres et de lumières, comme dans l’ouverture de Parsifal, imprégnée de la transparence naturelle de l’orchestre de l’Opéra de Paris. Les frappes du destin s’estompent pour s’ouvrir à une tension nimbée de mystère évanescent.

Le rideau se lève sur un bel appartement magnifiquement détaillé et orné d’une bibliothèque où Faust, incarné scéniquement par Jean-Yves Chilot, vient d’achever sa nuit avec une prostituée, tous deux jouant cette triste scène avec mélange de pathétisme et de grâce, alors que Benjamin Bernheim se tient à l’écart et chante avec une clarté solaire et un souffle d’une douce plénitude au charme fou.

Benjamin Bernheim (Faust) et Christian Van Horn (Méphistophélès)

Benjamin Bernheim (Faust) et Christian Van Horn (Méphistophélès)

Ce cruel déroulé du temps qui oppose deux âges de la vie engendre un sentiment désenchanté que vient interrompre le Méphistophélès de Christian Van Horn, l’air narquois et sûr de lui, non dénué d’effets sympathiques, et dont la tenue capée tout de noir évoque aussi un vampire venu de l’au delà. Corporellement très expressif, il a un mordant franc, bien contrasté, un timbre d’airain, des inflexions percutantes, et une facilité à être un personnage qui ne vire jamais vers la caricature.

Et au moment où il pactise avec Faust, le jeune Benjamin Bernheim prend la place de l’acteur pour vivre pleinement la jeunesse de son personnage.

Méphistophélès apparaît également entouré de serviteurs qui vont influer au fil de temps sur les évènements réels afin de les tourner à l’avantage de Faust. Leurs gestes chorégraphiés permettent de rendre visible de façon habile des actes en apparence surnaturels, à la manière de ce qui arrive à Valentin quand sa lame se brise face à Méphistophélès lorsque celle-ci lui échappe sans explication. La théâtralité de ces gestes évite ainsi tout effet magique non réaliste.

Christian Van Horn (Méphistophélès)

Christian Van Horn (Méphistophélès)

Cette recherche de réalisme et de contemporanéité se développe au second acte qui transpose la scène de la kermesse, un cabaret où l’on boit de la bière et du vin, dans un quartier populaire d’une grande ville où des groupes de jeunes se retrouvent autour d’un terrain de basket. On se croirait dans une banlieue de West Side Story où des bandes s’amusent, mais peuvent aussi s’affronter. Un climat de violence sous-jacent s’installe d’emblée. Et Christian Van Horn chauffe avec enjouement ce monde en entonnant la chanson du « Veau d’or » alors qu’au même moment Faust cherche à se faire accepter par cette jeunesse parmi laquelle vit le frère de Marguerite, Valentin.

Ce tableau est totalement imprégné de culture urbaine dans sa partie la plus visible, c’est à dire le mélange des origines humaines et des vêtements ordinaires de la rue, et une vitalité impulsive en émane naturellement.

Florian Sempey (Valentin)

Florian Sempey (Valentin)

Florian Sempey, Valentin devenu probablement chef de bande, se fond parfaitement dans ce rôle un peu voyou avec sa belle voix aux intonations fermes et rondes d’où peuvent jaillir de splendides aigus héroïques – quel « Prends garde ! » saisissant ! -.

Chaleur inquiète quand il chante « Avant de quitter ces lieux » - air bien connu mais dont le texte original fut écrit par Henry Chorley pour les représentations londoniennes, et traduit plus tard par Onésime Pradère, si bien que Charles Gounod proscrivit de jouer cet air dans la version pour l'Opéra de Paris jusqu’à ce que son interprétation soit enfin autorisée dans la seconde partie du XXe siècle (il n'est pas clair si c'est à l'occasion de la production de Max de Rieux en 1956 ou de Jorge Lavelli en 1975 qu'il entra au répertoire de l'institution) -, et courroux d’un lyrisme intense lorsque le jeune baryton recevra une blessure mortelle au quatrième acte, il s’agit d’un de ses premiers grands rôles scéniques dramatiques qui lui permet de jouer sur des cordes sensibles différentes de celles qu’il aborde dans les opéras bouffes.

 

Benjamin Bernheim (Faust)

Benjamin Bernheim (Faust)

Et par la suite, la scène de valse entre bourgeois, étudiants et jeunes filles se déroule dans une boite de nuit souterraine où une jeunesse se défoule à travers une gestuelle qui reste actuelle et en phase avec une musique qui est pourtant fortement datée. Mais le personnage de Siebel, étudiant chétif, apparaît totalement décalé par rapport à cet univers, car Tobias Kratzer met initialement en marge ce personnage que Michèle Losier incarne avec un brillant déchirant et des attitudes extrêmement touchantes tout au long de la soirée.

Le troisième acte permet ainsi de mettre en avant la finesse des ciselures de son chant frais et vivace fermement focalisé, une joie fougueuse impertinente.

Sous les fenêtres d’une maison dont l’architecture rappelle le courant Bauhaus qui avait vocation à répondre aux besoins populaires, survient Benjamin Bernheim qui fait de sa rêverie « Salut ! Demeure chaste et pure » un merveilleux moment de poésie lunaire où sa voix embaume le cœur de son impesanteur irréelle exaltée par les respirations diaphanes de l’orchestre.

Ermonela Jaho (Marguerite)

Ermonela Jaho (Marguerite)

C’est dans cette partie que Tobias Kratzer met en avant l’écart de milieu social entre Faust et Marguerite, qui place le premier en situation dominante, ce qui a tendance a créer des similitudes avec les thèmes de Don Giovanni. Ermonela Jaho est une chanteuse extrêmement attachante car elle exprime une forme de bonheur qui cherche à exister au-delà des blessures, et dans ce jeu diabolique il est absolument terrible de la voir résister à la tendresse d’un homme dont on sait pourtant que son âme est unie au mal.

Énormément de délicatesse, une tessiture fine et corsée qui se voile d’ondes ouatées quand le chant darde d’aigus grisants, cette artiste attachante rend à Marguerite un portrait plus réaliste que la peinture romantique aux contours incertains que l’on peut aussi lui prêter. Et quel bouleversant duo d’amour entre Faust et Marguerite, un véritable hymne à la sensibilité amoureuse !

Et même si Marthe est un rôle secondaire, sous les traits de Sylvie Brunet‑Grupposo la servante devient une mère-courage passionnante à suivre dans l’entièreté de son incarnation qu’elle fait vivre sur de simples passages chantés. Elle accompagne de son regard les inquiétudes du spectateur.

Sylvie Brunet-Grupposo (Marthe) et Ermonela Jaho (Marguerite)

Sylvie Brunet-Grupposo (Marthe) et Ermonela Jaho (Marguerite)

Mais ce troisième acte est aussi celui de la catastrophe, car les dernières d’extases laissent place à celui qui a envahi l’âme de Faust, Méphistophélès, dont l’acte charnel avec Marguerite, et par effet miroir celui des sbires du démon avec Marthe, détruit toute possibilité de bonheur.

La scène de la chambre, qui avait totalement disparu dans la production de Lavelli, est réintégrée par Tobias Kratzer, ce qui lui permet de donner plus d'épaisseur au personnage de Siebel.

Toutefois, ce quatrième acte débute dans le cabinet d’un radiologue qui va révéler que l’enfant que porte Marguerite est damné, en même temps que les musiciens déploient un univers sonore d’une envoûtante limpidité. Ermonela Jaho atteint un sommet de dramatisme que sa voix exacerbe de magnifiques aigus ondoyants.

C’est à ce moment que Lorenzo Viotti et Tobias Kratzer réintroduisent l'air de Siebel "Versez vos chagrins dans mon âme », air qui avait été coupé avant la création au Théâtre Lyrique en 1859 et qui n’avait donc jamais été chanté à l’Opéra de Paris. A cet instant, non seulement Michèle Losier vit son personnage amoureux et timide avec une subtilité expressive rare, mais elle chante de plus cet irrépressible sentiment du bout des lèvres, et c’est tellement beau à écouter.

Michèle Losier (Siebel)

Michèle Losier (Siebel)

De l’intimisme ce cette scène, le drame s’enchaîne non pas à l’église mais dans une rame de métro fuyant à travers un tunnel sans fin, et dont le procédé qui utilise caméras et projections vidéo se charge d’une urgence diabolique au son de l’orgue et des splendides chœurs qui harcèlent Marguerite prisonnière de Méphistophélès. Christian Van Horn, soutenu par un orchestre spectaculaire au cuivres princiers, prend une dimension maléfique impressionnante.

Retour à la rue où Valentin et ses amis rentrent probablement du service militaire, et c’est en ce lieu grisâtre que le frère de Marguerite connaît une mort très réaliste. Au delà de la résonance actuelle, c’est le fait d’entendre Florian Sempey jouer dans une situation aussi tragique qui la rend poignante.

Ermonela Jaho (Marguerite) et Christian Van Horn (Méphistophélès)

Ermonela Jaho (Marguerite) et Christian Van Horn (Méphistophélès)

Le cinquième et dernier acte est celui qui subit plusieurs coupures, la suppression du chœur des feux follets "Dans les bruyères", de la seconde scène qui comprend l'air de Faust "Doux nectar, en ton ivresse", et du ballet de la nuit de Walpurgis dont néanmoins les 3 dernières minutes sont conservées pour leur sens de l’urgence (mais Lavelli coupait lui aussi intégralement ces passages, hormis celui comprenant l’air de Faust).

La précipitation dramatique est alors prétexte à un voyage en survol et à cheval à travers les rues de Paris, ce qui traduit pleinement les moyens qui ont été dispensés pour filmer toutes ces scènes extérieures, probablement à l’aide de drones, scènes qui incorporent notamment une image provocatrice de la destruction de la cathédrale Notre-Dame, et donc du dernier symbole religieux suprême.

Faust (Jaho-Bernheim-Van Horn-Sempey-Losier-Brunet-Grupposo-Viotti-Kratzer) Bastille

C’est le retour à l’appartement de Faust, jeune et vieux, de l’heure du jugement de Marguerite, mais aussi du grand moment de vérité pour tous, alors que ne reste au savant qu’un miroir pour oser se regarder enfin.

Cette scène finale, qui le fait réapparaître, montre que Siebel va au bout de sa logique et se sacrifie à la place de Marguerite pour aller en enfer. C'est donc lui, de par son amour que l'on peut qualifier de christique, qui la sauve, et Marguerite se rend compte trop tard de l'insignifiance de Faust et de l'attachement sincère que Siebel lui portait et qu'elle avait ignorer pendant toute sa vie.

Un tel tableau final est très touchant pour cela, ce qui révèle aussi, de par l'importance que Tobias Kratzer accorde à ce personnage, l'humanité même du metteur en scène.

Michèle Losier (Siebel), Christian Van Horn (Méphistophélès) et Ermonela Jaho (Marguerite)

Michèle Losier (Siebel), Christian Van Horn (Méphistophélès) et Ermonela Jaho (Marguerite)

Si les scènes les plus contemporaines peuvent heurter une partie du public qui ne souhaite pas se confronter dans un temple lyrique aux inégalités d’un monde trop réel qu’elle n’aime pas, elles témoignent aussi de l’intelligence développée à rendre le plus lisible et le plus cohérent possible une dramaturgie qui s’appuie sur d’impressionnants moyens technologiques et une réflexion profonde sur les motivations de chaque personnage.

Il faut souhaiter que l’éblouissante unité affichée par tous les solistes, les musiciens maîtres du fondu enchaîné, le chœur élégiaque et le geste caressant de Lorenzo Viotti, sera reconduite très prochainement pour une reprise avec spectateurs.

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Publié le 28 Mars 2013

Roméo et Juliette (Charles Gounod)
Version de concert du 24 mars 2013

Palais des Beaux-Arts (Bruxelles)
Théâtre Royal de la Monnaie

Juliette           Nino Machaidze
Stéphano      Angélique Noldus
Gertrude       Carole Wilson
Roméo         John Osborn
Tybalt           Tansel Akzeybek
Benvolio       Stefan Cifolelli
Mercutio      Lionel Lhote
Pâris            Alexandre Duhamel
Grégorio      Nabil Suliman
Capulet        Paul Gay
Frère Laurent Jérôme Varnier
Duc de Vérone Patrick Bolleire
Manuela      Amalia Avilán
Pepita          Kinga Borowska
Angelo         Marc Coulon
Frère Jean    Pascal Macou

Direction musicale         Evelino Pidò                              Tansel Akseybek (Tybalt)
Direction des chœurs    Martino Faggiani                       

Bozar, ou le Palais des Beaux-Arts, possède une salle magnifique pour y représenter Roméo et Juliette en version de concert, car elle abrite, au fond de la scène, un orgue au son somptueux.
La cérémonie de mariage de Juliette et Pâris en est le meilleur instant pour profiter de cette richesse sonore.
Dans cet opéra, la musique de Charles Gounod prend des accents épiques, dès l’ouverture, et elle décrit le drame avec des effets virtuoses et des climats intemporels entre lesquels viennent se glisser des passages plus pompeux et triviaux.
 

Orchestre Symphonique et choeurs de la Monnaie, direction Evelino Pido

Orchestre Symphonique et choeurs de la Monnaie, direction Evelino Pido

En tout cas, son énergie théâtrale est nimbée d’un sentimentalisme délicat pour lequel Evelino Pidò n’est peut être pas le meilleur défenseur. Sa rythmique tonique est une force qui place l’orchestre en principal acteur dramatique, mais la tonalité légère et pastel de cette musique s’évanouit dans un premier temps, et ne réapparaît, avec tout son mystère, que lors de la scène nocturne du balcon, le premier grand moment d’inspiration et d’évasion vers les rêves.

On retrouve de très beaux moments quand les chœurs fusionnent avec la masse orchestrale créant ainsi une harmonie d’ensemble souple et forte à la fois. D’autres passages perdront en revanche toute la fragilité allante et fluide que l’on voudrait entendre.

Nino Machaidze (Juliette)

Nino Machaidze (Juliette)

Même si l’on peut trouver qu’un opéra donné sans un minimum de mise en espace réduit considérablement son pouvoir émotionnel, à moins que l’interprétation musicale ne soit exceptionnelle, c’est pourtant l’occasion de révéler des chanteurs, parfois peu ou pas assez connus.

Ce n’est évidemment pas le cas de la soprano géorgienne Nino Machaidze qui avait déjà chanté le rôle de Juliette à Salzbourg, en 2008, avec Rolando Villazon. Belle femme pleine d’énergie, elle ne peut à aucun moment faire croire à une Juliette adolescente et sensible. Lumineuse et spectaculaire dans les aigus, elle use avec une joie évidente du pouvoir rayonnant de sa voix, mais tous les sentiments complexes et noirs, désespérés de la vie, que l’on devrait ressentir quand elle s’exprime dans les tonalités plus graves sont négligés.

Lionel Lhote (Mercutio) et John Osborn (Roméo)

Lionel Lhote (Mercutio) et John Osborn (Roméo)

John Osborn, bien plus précis que sa partenaire quant à la diction stylisée qu’exige la poésie du texte, réussit à rendre à la fois l’innocente adolescence de Roméo et l’héroïsme vital sans la moindre défaillance. Mais, comme à son habitude, il donne cette impression de grande fierté, que l’on retrouve chez un chanteur wagnérien actuel, Simon O’Neill, qui s’oppose au romantisme noir et éperdu des personnages qu’il interprète. C’était déjà le cas pour Hoffmann (Offenbach), et, là aussi, le démonstratif l’emporte sur la sensibilité.

Plus dense et imposant que Paul Gay, père Capulet touchant mais écourtant tous les aigus,  Jérôme Varnier est un très beau Frère Laurent, humain mais inflexible, une voix un peu grisonnante qui rejette tout affect pour rester sur une ligne bienveillante.
 

Parmi les émouvantes surprises, Tansel Akzeybek dessine un Tybalt superbe d’éloquence avec une beauté tendre qui contraste avec le caractère de ce personnage que Shakespeare n’idéalise surement pas. Il conquière les cœurs, là où il devrait être perçu comme le pire des destructeurs.
On découvre une chanteuse souriante et charmante, Angélique Noldus, présente seulement pour quelques minutes dans le rôle de Stéphano, nous enchantant d’un timbre boisé plein d’éclat, inhabituellement baroque.

Lionel Lhote et Carole Wilson, respectivement Mercutio et Gertrude, se répondent sur scène par leur jovialité, mais l’on attend plus de juvénilité chez le premier, et plus de maternalisme chez la seconde.

                                                                                         Angélique Noldus (Stéphano)

Alors, quand l’unité du drame n’est pas vraiment là, ce sont tous ces moments éphémères de vérité et d’émerveillement qui font la joie que l'on garde en soi.

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Publié le 13 Septembre 2009

Mireille (Gounod)
Répétition générale du 12 septembre 2009 et
Actes IV/V du 14 septembre au Palais Garnier
Version originale de 1864 (Théâtre Lyrique)

Direction musicale Marc Minkowski

Mise en scène Nicolas Joel

Mireille Inva Mula
Vincent Charles Castronovo
Ourrias Franck Ferrari
Maître Ramon Alain Verhnes
Taven Sylvie Brunet
Andreloun Sébastien Droy
Maître Ambroise Nicolas Cavallier
Clémence Amel Brahim-Djelloul
Vincenette Anne-Catherine Gillet
Le Passeur Ugo Rabec
Une Voix d’en-haut Sophie Claisse

                                                              Sylvie Brunet (Taven) et Charles Castronovo (Vincent)

Par une surprenante coïncidence, la dernière saison de Gerard Mortier avait débuté à l’Opéra Garnier avec Eugène Onéguine. Nicolas Joel se rend-il compte de l’originale réponse que représente Mireille pour l’ouverture de sa première saison?

Quel rapport direz vous ?  A l’écoute, se produit à plusieurs reprises le sentiment d’une atmosphère intime déjà entendue. « Et moi, si par hasard, quelque jeune garçon… » (acte 1, scène 3), « Trahir Vincent, vraiment ce serait être folle! » (acte 2, scène 5), « Frappez… et que Dieu vous pardonne! » (acte 2 scène 10), « Heureux petit berger » (acte 4, scène 6), ces quelques airs font ressurgir les sincères pensées de Tatiana, emportées dans fin tissu musical ondoyant (scène de la lettre).

Renseignement pris, Tchaïkovski avait entendu Mireille, ce qui laisse peu de doute sur l’inspiration qu’il a pu y puiser, ne serait ce que par le thème de la campagne.

Amel Brahim-Djelloul (Clémence) et Inva Mula (Mireille)

Amel Brahim-Djelloul (Clémence) et Inva Mula (Mireille)

Car l’intérêt de cet opéra peu connu de Charles Gounod réside bien plus dans la musique que dans l’histoire. La foi de Mireille y est exagérément mise en avant, au point d'affaiblir la crédibilité et la force de ses sentiment amoureux.

Malgré cinq actes, 2 heures quarante de musique, et un livret peu touchant, l’oreille a de réels motifs d’être en permanence captivée, que ce soit par les ornements du hautbois, les voix surnaturelles, les airs de personnages qui ne sont que de passage, bref une vie incessante, où ne manquent que quelques duetti.

Avec Marc Minkowski les partitions reprennent toujours un influx nerveux rajeunissant, une dynamique stimulante, qui donnent lieu à quelques excès lorsqu’il s’agit d’impressionner.
Quelquefois, le rythme s’accélère même, ce qui demande aux chanteurs un effort certain pour tenir la cadence.

Mais le résultat est là : le spectateur ne décroche pas, éveillé par un son chaleureux, à l’image du climat convivial et exigeant entretenu par le chef.

Le chant est la valeur que souhaite défendre le nouveau directeur de l’Opéra de Paris. Avec toutes les précautions d'usage à propos d'un répétition générale, on peut prévoir que les représentations de Mireille vont soulever quelques discussions.

Alain Verhnes en impose sans problème, et Sylvie Brunet surprend par la qualité de son interprétation, beaucoup de filets de voix très aériens, caressants, sont comme des mots d’amour à Mireille. Taven, plus une mère qu’une sorcière.

Brève apparition, mais idéale en Vincenette, Anne Catherine Gillet est un enchantement de fraîcheur (phrasé impeccable en plus).

Cependant, le personnage principal n’est pas à la portée de toutes les chanteuses. La créatrice du rôle, Caroline-Marie Miolan Carvalho, était elle même effrayée par la scène de Crau, exigeant de solides ressources dramatiques.
                                  Alain Verhnes (Maître Ramon)

Inva Mula se donne pourtant totalement dans ce rôle avec un cœur et un courage visibles. Elle a pour elle une bonne expérience de l’Opéra français, une puissance vocale, et du charme.

Reste que ce soir lui font défaut rondeur et aération vocales.
Les aigus sont souvent étouffés, les pianis confidentiels, le sens mélodique se perd un peu. Mireille reste trop pâle, trop sentimentale jusqu’au bout.

Charles Castronovo, beau timbre sombre, semble également rester en retrait, plus terne qu'à son habitude, Franck Ferrari, comme très souvent dans les rôles noirs, privilégie les expressions violentes et brutes, Amel Brahim-Djelloul paraît bien discrète même à Garnier, et le passeur d’Ugo Rabec ne fait trembler personne.

Mireille (Gounod) au Palais Garnier - msc Nicolas Joel

Mais qu’aurions nous aimé entendre la voix d’en haut de Sophie Claisse pour incarner le jeune berger, car en confiant ce rôle ci à un ténor (Sébastien Droy), l’angélisme de l’enfant disparaît tout simplement, nous valant la plus grande frustration de la soirée.

Spécialiste des mises en scènes naïves, Nicolas Joel, épaulé par le décorateur Ezio Frigerio, présente une vision de Mireille qui ne surprendra personne parmi les habitués des spectacles du Capitole. Les blés sont dorés comme l’or de Garnier, la surface du Rhône (joli tableau visuel et musical) scintille sous les lueurs de la Lune, et les éclairages les animent comme par le vent.

Programmer et diriger Mireille, avec une équipe artistique qu'il apprécie totalement, est donc d'abord pour le nouveau directeur de l'Opéra de Paris une manière de se présenter et de dire "Voilà un moyen de mieux me connaître, et mes goûts sont ainsi.".

L'escalier fleuri lors de la première représentation de Mireille au Palais Garnier

L'escalier fleuri lors de la première représentation de Mireille au Palais Garnier

Un certain sens de la provocation peut-on dire.

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