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Publié le 19 Juillet 2026

Die Walküre (Richard Wagner – Munich, le 26 juin 1870)
Représentations du 01 et 04 juillet 2026
Münchner Opernfestspiele
Bayerische Staatsoper (München)

Siegmund Joachim Bäckström
Hunding Ain Anger
Wotan Nicholas Brownlee
Sieglinde Irene Roberts
Brünnhilde Miina-Liisa Värelä
Fricka Ekaterina Gubanova
Helmwige Dorothea Herbert
Gerhilde Julie Adams
Ortlinde Elene Gvritishvili
Waltraute Claudia Mahnke
Siegrune Niina Keitel
Rossweiße Christina Bock
Grimgerde Natalie Lewis
Schwertleite Noa Beinart

Direction musicale Vladimir Jurowski
Mise en scène Tobias Kratzer (2026)

Coproduction Gran Teatre del Liceu, Barcelona
Oper für alle live - 04 Juillet 2026

Le 11e Ring Munichois, depuis la production de Karl Bruillot créée en 1878, poursuit son développement au Münchner Opernfestspiele 2026 avec le volet le plus célèbre, ‘Die Walküre’, confié au regard d’une magnifique sensibilité de Tobias Kratzer.

Die Walküre (ms Tobias Kratzer) - Acte I - Photo Monika Rittershaus

Die Walküre (ms Tobias Kratzer) - Acte I - Photo Monika Rittershaus

Alors que nous achevions le prologue ‘Das Rheingold’ avec l’avènement d’une nouvelle religion d’apparence nettement factice, cette première journée débute classiquement de nuit dans une maison plutôt moderne et d’aspect chaleureux, isolée dans une forêt de conifères.

Hunding, voué au culte des Dieux, dépose un bélier au pied d’une stèle dédiée à Fricka, et un retable miniature semblable à celui révélé lors de la montée au Walhalla trône dans la pièce principale de sa résidence. Il y surprend Siegmund et Sieglinde, et Ain Anger, bien que dorénavant marqué par le temps, imprime au chef de clan une indéniable stature et une autorité vocale rustre.

Ain Anger (Hunding), Irene Roberts (Sieglinde) et Joachim Bäckström (Siegmund) - Photo Monika Rittershaus

Ain Anger (Hunding), Irene Roberts (Sieglinde) et Joachim Bäckström (Siegmund) - Photo Monika Rittershaus

Tobias Kratzer s’attache à montrer la nature arriérée de Hunding dans son rapport à sa femme, et, surtout, développe la relation entre le frère et la sœur à travers une magnifique réminiscence de leur enfance représentée par une vidéo en noir et blanc qui les montre, dans leur jeunesse, très attachés à la relation avec leur père, Wotan. L’émotion induite par ces images de bonheur familial devient aussi forte que la relation d’amour entre les deux jumeaux – un émouvant parallèle est réalisé avec leur proximité d’enfance -, que, par ailleurs, le metteur en scène cherche à protéger de la morale en les rendant inconscients de leur lien de parenté au moment de leur relation charnelle.

Le Bayerische Staatsoper, le 04 juillet 2026

Le Bayerische Staatsoper, le 04 juillet 2026

Joachim Bäckström se révèle ainsi un Siegmund très convaincant de par la stabilité de sa ligne de chant, sa jeunesse et une solide tenue de souffle, alors qu’Irene Roberts est une Sieglinde de toute beauté, fougueuse et enflammée au timbre subtilement ambré et sensuel, d’une intensité rebelle qui se maintiendra jusqu’au dernier acte, y compris lors des saluts où elle manifestera un enthousiaste débordant et fort communicatif.

De petites touches humoristiques sont omniprésentes, y compris dans la scène avec Notung qui devient ici une épée cachée parmi d’autres auxquelles se mêlera même un sabre laser issu de la mythique trilogie ‘Starwars‘.

Miina-Liisa Värelä (Brünnhilde) et Nicholas Brownlee (Wotan) - Photo Monika Rittershaus

Miina-Liisa Värelä (Brünnhilde) et Nicholas Brownlee (Wotan) - Photo Monika Rittershaus

Le second acte, censé débuter au Walhalla, se poursuit dans le même lieu, ce qui peut initialement perturber la compréhension, mais Tobias Kratzer utilise tous les éléments disponibles pour renforcer sa lecture. Ainsi voit-on Wotan se lamenter de la fin de la domination des Dieux devant le retable de Hunding brisé par Siegmund et Sieglinde, alors que la cruauté de Fricka s’exprime par sa manière d’éviscérer méticuleusement le bélier offert par son adepte.

Il s’agit aussi d’illustrer le constat que dans toute religion il y a la justification de la nécessité de tuer, que ce soit par le sacrifice ou par l'élimination de tout ce qui est considéré comme hérétique, ce qui est inconcevable pour bien des gens, qu’ils soient croyants ou pas.

Une très belle scène s’en suit lorsque Brünnhilde et son père quittent la maison de Hunding pour poursuivre leur échange, la vidéo en transparence donnant l’impression de voir les arbres défiler tout au long de la marche en forêt jusqu’à une petite chapelle pillée qui ne sera pas épargnée des jeunes voleurs, symptôme d’une époque ne respectant plus les croyances. C’est dans cette même forêt que Siegmund et Sieglinde retrouveront leur maison d’origine brûlée, et où, finalement, le fils de Wotan perdra la vie, sous le regard ravi de Fricka.

Nicholas Brownlee (Wotan)

Nicholas Brownlee (Wotan)

Il semblerait que les chanteurs ne soient véritablement arrivés à bien investir leurs personnages respectifs qu’à partir de la représentation du 04 juillet, celle du 01 juillet montrant encore un jeu un peu hésitant, particulièrement pour Miina-Liisa Värelä qui, engoncée dans un costume à l’ancienne qui vise à railler les vieilles représentations des Dieux - tout en satisfaisant les attentes des publics les plus conservateurs, ce qui est très astucieux -, ne se libère totalement qu'au dernier acte avec une excellente résilience vocale, toujours fascinante à entendre y compris par l’énergie physique qu’elle engage.

Nicholas Brownlee domine naturellement le plateau en chantant avec un impact sonore phénoménal et en maintenant constamment une unité de timbre même dans les moments les plus impulsifs, mais aussi de par ses qualités théâtrales qui usent d'impressionnantes intonations vocales.

Irene Roberts (Sieglinde) et Ekaterina Gubanova (Fricka)

Irene Roberts (Sieglinde) et Ekaterina Gubanova (Fricka)

Ekaterina Gubanova est une excellente surprise car, même si elle donne l’impression de trop se consumer dans tant de rôles wagnériens qu’elle défend à travers le monde, de Vienne à New-York, elle offre une caractérisation fine et très expressive de Fricka avec ce grand art du chant déclamé qui évoque beaucoup celui de Waltraud Meier, et qu’elle souligne de subtils traits de noirceur fort touchants.

Nicholas Brownlee (Wotan) - Photo Monika Rittershaus

Nicholas Brownlee (Wotan) - Photo Monika Rittershaus

A l’instar de la séquence vidéo de course à cheval à travers Paris qu’il avait réalisé au dernier acte du ‘Faust’ de Charles Gounod représenté à l’Opéra Bastille en mars 2021, Tobias Kratzer réitère au dernier acte de ‘Die Walküre’ une chevauchée filmée à travers Munich, la cité de création de l’ouvrage, où les Walkyries deviennent des agents de la brigade équestre de la ville, l’une pilotant même un hélicoptère de police en clin d’œil au film de Francis Ford Coppola ‘Apocalypse Now’, mais sans l’ambiguïté morbide du film.

Cette grande scène humoristique démythifie totalement la célèbre ouverture et participe donc aussi à l’entreprise de déconstruction des anciennes religions auxquelles Richard Wagner est lui même associé. Les plus puristes des wagnériens n’accepteront d’ailleurs pas de voir leurs idoles autant banalisées.

Nicholas Brownlee (Wotan) et Miina-Liisa Värelä (Brünnhilde)

Nicholas Brownlee (Wotan) et Miina-Liisa Värelä (Brünnhilde)

Choc visuel fort apprécié par les spectateurs, le retour des corps accidentés récupérés aux quatre coins de la ville se déroule dans la Königssaal de l’opéra de Munich, lieu de pouvoir et d’origine des filles de Wotan où les corps de figurants totalement nus sont nettoyés par des Walkyries exaltées avant que ceux-ci ne se relèvent pour être habillés en guerriers et ne rejoignent l’armée constituée par Wotan - séquence qui ressemble beaucoup à celle qu’avait imaginé Günter Krämer à l’Opéra Bastille en mai 2010 -.

Menée sobrement, la scène d’adieu entre Wotan et Brünnhilde se conclura par une dernière entorse au récit mythologique lorsque Loge, joué par un figurant ressemblant à Sean Pannikar, intervient pour allumer nonchalamment une bougie devant le corps de la Walkyrie, la scène d’embrassement révèlant la maison d’enfance de Siegmund et Sieglinde incendiée par Fricka et le dieu du feu, un sens du récit qui clôt habilement la question du drame initial en faisant de Fricka la véritable instigatrice de la déchéance morale des Dieux.

Joachim Bäckström, Irene Roberts, Miina-Liisa Värelä, Vladimir Jurowski, Nicholas Brownlee et Ekaterina Gubanova

Joachim Bäckström, Irene Roberts, Miina-Liisa Värelä, Vladimir Jurowski, Nicholas Brownlee et Ekaterina Gubanova

Geste fluide, élancé et nerveux dans les attaques, Vladimir Jurowski laisse ressortir une approche détaillée qui montre une attention à ne pas exacerber exagérément les passages les plus spectaculaires, tout en privilégiant une clarté musicale qui bénéficie aux instrumentistes.

Il se met au service d'une dramaturgie qui tient compte de l’intimiste si bien développé par Tobias Kratzer, mais il parait moins libre que lorsque qu'il dirige le répertoire d’après guerre, bien que, lors de la représentation du 04 juillet, il réussit à déployer pleinement l'orchestre wagnérien dans tout l'espace sonore de la salle.

C’est avec grande impatience que l’attente se porte désormais sur ‘Siegfried’, seconde journée prévue à l’automne prochain, pour voir si de nouvelles pistes vont être tracées sur la destinée qui attend ce monde autodestructeur.

Spectateurs attendant sur Max-Joseph Platz le début de la représentation sur grand écran de 'Die Wälküre' du 04 juillet 2026

Spectateurs attendant sur Max-Joseph Platz le début de la représentation sur grand écran de 'Die Wälküre' du 04 juillet 2026

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Publié le 12 Mai 2026

Rusalka (Antonín Dvořák – 31 mars 1901, Prague)
Répétition générale du 30 avril et représentation du 08 mai 2026
Opéra Bastille

Le Prince Sergei Skorokhodov
La Princesse étrangère Ekaterina Gubanova
Rusalka Nicole Car
L'Esprit du lac Dimitry Ivashchenko
Ježibaba Jamie Barton
La Voix d'un chasseur Florent Mbia
Le Garçon de cuisine Seray Pinar
Première nymphe Margarita Polonskaya
Deuxième nymphe Maria Warenberg
Troisième nymphe Noa Beinart
Le Garde forestier Florent Mbia

Direction musicale Kazushi Ōno
Mise en scène Robert Carsen (2002)                                     
 Nicole Car

Diffusion en direct le vendredi 8 mai 2026 à 19h30 sur Paris Opera Play, la plateforme de l’Opéra national de Paris.

De la période d’Hugues Gall, le directeur de l’Opéra national de Paris de 1995 à 2004, seules trois productions ont été reprises par chacun des quatre directeurs qui ont successivement conduit l’institution : il s’agit de ‘Platée’ (Laurent Pelly - avril 1999), ‘Les Contes d’Hoffmann’ (Robert Carsen - avril 2000) et ‘Rusalka’ mis en scène également par Robert Carsen en juin 2002 lors de son entrée au répertoire.

Nicole Car (Rusalka)

Nicole Car (Rusalka)

Le chef d’œuvre d’Antonín Dvořák trouve en effet à travers l’épure soignée de cette production emblématique, qui démultiplie les troubles et le mal-être que doit traverser une jeune fille pour devenir totalement femme, une lecture moderne profondément humaine qui résiste au temps.

Tout est beau et signifiant dans cette production, le passage du milieu aquatique au confort de la société humaine avec ce lit et son reflet en suspension dans une ambiance bleutée, l’apparence d’un monde scindé en deux au second acte, entre vie réelle et vie désincarnée, pour lequel Rusalka n’éprouve que malaise, les roses rouges associées aux névroses du désir charnel, le feu qui anime Ježibaba et qui donne de la puissance au symbole du lit, tout cela dans une ambiance fantasmagorique subtilement baignée d’ondes marines vidéographiques où s’évanouissent, au final, les angoisses afin que s’accomplisse le destin de femme de Rusalka.

Jamie Barton (Ježibaba) et Nicole Car (Rusalka)

Jamie Barton (Ježibaba) et Nicole Car (Rusalka)

Et à l’occasion de cette reprise, le chef d’orchestre japonais Kazushi Ōno revient dans la fosse d’orchestre de l’Opéra Bastille 17 ans après y avoir dirigé avec une luxuriance mémorable ‘Le Roi Roger’ de Karol Szymanowski dans une mise en scène disruptive de Krzysztof Warlikowski.

Il offre ce soir une lecture extraordinaire où la musique s’imprègne d’une énergie fabuleuse avec des frémissements de cordes splendidement soyeux et iridescents, des déploiements orchestraux amples irrigués par des convolutions de courants instrumentaux fascinants qui rappellent, parfois, la complexité des mouvements wagnériens de ‘Parsifal’, une excellente coloration des vents, et une légèreté de geste dont l’onirisme peut soudainement entraîner une tension théâtrale d’un magnifique éclat, un émerveillement sensoriel de bout en bout.

Margarita Polonskaya, Maria Warenberg et Noa Beinart (les trois nymphes)

Margarita Polonskaya, Maria Warenberg et Noa Beinart (les trois nymphes)

Il faut espérer que les spectateurs néophytes - l’Opéra de Paris a d’emblée proposé pour ce spectacle des prix moitié moins élevés qu’à l’accoutumée, ce qui a contribué à rajeunir l’audience et à rendre l’ambiance plus familiale -  seront sensibles au raffinement de cette musique et à l’intensité de cette somptueuse peinture qui en magnifie les mouvements mélodiques.

Nicole Car (Rusalka)

Nicole Car (Rusalka)

D’autant plus que Nicole Car met en valeur son épanouissement vocal avec une incandescence dramatique éblouissante. La soprano australienne n’a abordé le rôle de Rusalka pour la première fois qu’en juillet 2025 à Sydney, avant de le reprendre à Vienne début 2026, ce qui lui permet de nourrir avec confiance ce personnage de petite sirène dont elle éprouve les soupirs rêveurs avec délicatesse, et restitue les tourments aussi bien à travers les déformations expressives de ses graves allégés qu’en extériorisant une impressionnante emprise sonore qui s’est dorénavant élargie au point de donner, là aussi, une dimension quasi-wagnérienne à son interprétation. 

Nicole Car (Rusalka) et Sergei Skorokhodov (Le Prince Sergei)

Nicole Car (Rusalka) et Sergei Skorokhodov (Le Prince Sergei)

On ne peut en effet s’empêcher de penser, en l’écoutant, à la ferveur romantique de Sieglinde, avec cette façon de jeter au visage de l’auditeur des aigus lumineux et puissants tout en dominant la forte présence orchestrale. Les limites ne semblent pas encore atteintes pour cette artiste qui sait traduire les tressaillements de ses héroïnes avec une vérité profondément poignante.

Nicole Car (Rusalka) et Ekaterina Gubanova (La Princesse étrangère)

Nicole Car (Rusalka) et Ekaterina Gubanova (La Princesse étrangère)

Dans le rôle du Prince, Sergei Skorokhodov lui oppose un personnage d’allure austère et très mature, impression qui se trouve par ailleurs renforcée par son costume contemporain, avec un chant aux intonations naturellement slaves qu’il teinte d’impulsions nuancées et bien affirmées, mais avec un timbre un peu rude et voilé qui tranche avec le brillant de sa partenaire.

De par son tempérament enflammé, Ekaterina Gubanova s’impose mieux en Princesse étrangère face à l’orchestre et retrouve de la couleur dans ses graves qui semblaient s’atténuer sensiblement lors des ses récentes incarnations wagnériennes à Munich (Fricka), New-York (Brangäne) ou Vienne (Vénus). Elle sait défendre ces caractères hautains et très sûrs d’eux-mêmes, et il faut lui souhaiter qu’elle ait à cœur de se préserver pour ses prochaines incarnations afin de leur donner une densité la plus centrée possible.

Seray Pinar (Le Garçon de cuisine) et Florent Mbia (Le Garde forestier)

Seray Pinar (Le Garçon de cuisine) et Florent Mbia (Le Garde forestier)

En Ježibaba, Jamie Barton joue des raucités impressionnantes de sa voix pour sculpter une personnalité vocale abrupte, avec des noirceurs bien contrastées qui lui donnent cette autorité qui ne peut que rendre plus inquiétant pour Rusalka le passage dans le monde humain qu’elle espère, alors que Dimitry Ivashchenko réussit bien à insuffler une certaine bienveillance dans les propos de l'Esprit du lac, ses couleurs basses mélancoliques et sa tessiture aiguë beaucoup plus couverte faisant presque ressentir une nature dépressive chez cette figure du père devant accepter l'émancipation de sa fille.

Ekaterina Gubanova et Florent Mbia

Ekaterina Gubanova et Florent Mbia

Et parmi les rôles secondaires, Florent Mbia se montre fort à l’aise dans ce répertoire slave qui met en avant la saillance de son phrasé et la belle coloration sombre de son timbre, ainsi que Seray Pinar qui incarne un garçon de cuisine impulsif avec une assise vocale éclatante et bien focalisée (c'est dans ce rôle que Karine Deshayes fit ses débuts à l'Opéra de Paris en 2002).

Florent Mbia, Ekaterina Gubanova, Jamie Barton, Kazushi Ōno, Nicole Car et Sergei Skorokhodov

Florent Mbia, Ekaterina Gubanova, Jamie Barton, Kazushi Ōno, Nicole Car et Sergei Skorokhodov

Enfin, Margarita Polonskaya, Maria Warenberg et Noa Beinart forment un trio de nymphes bien assorti, leurs colorations vocales se mélangeant harmonieusement, ce qui ajoute à la réussite poétique de cette reprise attachante.

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Publié le 8 Août 2024

Der Ring des Nibelungen (Richard Wagner - 1849/1876)
Bayreuther Festspiele 2024
28 juillet - Das Rheingold
29 juillet - Die Walküre
31 juillet - Siegfried
02 août - Götterdämmerung

Direction Musicale Simone Young
Mise en scène Valentin Schwarz (2022),  Dramaturgie Konrad Kuhn
Décors Andrea Cozzi, Costumes Andy Besuch
Lumières Reinhard Traub, Video Luis August Krawen

Wotan Tomasz Konieczny            Brünnhilde Catherine Foster
Siegmund Michael Spyres                         Sieglinde Vida Miknevičiūtė
Siegfried Klaus Florian Vogt             Hagen Mika Kares
Loge John Daszak                                      Alberich Olafur Sigurdarson
Erda Okka von der Damerau            Gunther Michael Kupfer-Radecky  
Hunding Georg Zeppenfeld                           Mime Ya-Chung Huang
Fasolt Jens-Erik Aasbø                                  Fafner Tobias Kehrer
Fricka  / Waltraute (Götterdämmerung) / Schwertleite Christa Mayer
Freia / 3. Norn Christina Nilsson         Rossweisse / 1.Norn Noa Beinart
Grimgerde / Flosshilde Marie Henriette Reinhold      Woglinde Evelin Novak 
Siegrune  / 2. Norn Alexandra Ionis            Waltraute Claire Barnett-Jones
Wellgunde Natalia Skrycka               Gutrune Gabriela Scherer
Helmwige Dorothea Herbert                   Froh Mirko Roschkowski
Gerhilde Catharine Woodward        Ortlinde Brit-Tone Müllertz
Waldvogel Alexandra Steiner            Donner Nicholas Brownlee 

Créé à l’été 2022, le ‘Ring’ mis en scène par Valentin Schwarz devrait être celui qui aura connu le plus faible nombre de cycles de l’histoire du Festival de Bayreuth (mis à part celui de Richard Wagner qui ne connut que 3 cycles l’année de sa création en 1876), car avec seulement 8 cycles programmés en 3 ans, il devrait atteindre pour sa dernière saison en 2025 un total de 10 cycles, bien moins que les 12 (Peter Hall) à 16 cycles (Patrice Chéreau, Franz Castorf) des productions précédentes.

Catherine Foster, Simone Young et Klaus Florian Vogt

Catherine Foster, Simone Young et Klaus Florian Vogt

Néanmoins, le metteur en scène allemand a retravaillé depuis 2022 certains points de manière à rendre plus lisible une trame qui place au cœur du Ring l’obsession mortifère de Wotan pour s’assurer une descendance. L’Or du Rhin est donc initialement identifié comme un enfant maléfique dont s’empare Alberich, et que cherche à récupérer Wotan – il s’agira de Hagen -. Il lui échappera, mais toute la dramaturgie montre comment ce chef de clan familial va se focaliser sur la recherche d’un autre espoir.

La mort de Fafner, personnage présenté comme l’ancêtre commun à Alberich et Wotan, devient le point de départ des destins divergents de Siegfried et de Hagen, qui se retrouveront plus tard chez Gunter et Gutrune, nouveaux riches dégénérés.

Siegfried, représenté ici comme un homme conventionnel enlisé dans une vie bourgeoise avec Brünnhilde qui ne lui convient plus, se laisse prendre par ce milieu perverti lors d’une soirée costumée qui fait écho au film ‘Eyes wide shut’ de Stanley Kubrick - la scène festive et d'orgie n'était pas montrée en 2022 -, et l’échec total de Wotan, apparaissant pendu, est cette fois clairement souligné lors de la conclusion finale du ‘Crépuscule des Dieux’.

Même si le développement théâtral est conséquent, il sert un scénario librement inspiré de la Tétralogie qui n’en approfondit aucun des thèmes.

Ces retouches n'empêcheront pas Valentin Schwarz d'essuyer beaucoup de huées à la fin de ce premier cycle 2024, mais le soutien apporté par une autre partie du public montre que cette appréciation est très nuancée selon les attentes de chacun.

Andrea Cozzi (Décors) et Valentin Schwarz (Mise en scène)

Andrea Cozzi (Décors) et Valentin Schwarz (Mise en scène)

Pour cette reprise, on retrouve le Wotan de Tomasz Konieczny et l’Alberich de Olafur Sigurdarson présents dès la création. Si le premier dégage une vraie personnalité avec des moments de fureurs impressionnants, ses changements d’intonations ternissent parfois des passages plus subtils. ‘Siegfried’ est néanmoins le volet qui le montre à son meilleur, comme si le Wanderer menait un baroud d’honneur avec une très grande détermination.

Face à lui, le baryton islandais dessine à nouveau un chef des Nibelungen (ces derniers sont cependant absents de la vision de Schwarz) toujours aussi impactant, avec un métal dans la voix qui accroche et lui donne une dimension impressionnante, un véritable monstre de volonté à la hauteur de Wotan.

D’ailleurs, Nicholas Brownlee, distribué dans le rôle de Donner, montre dans ‘Rheingold’ qu’il a lui aussi la présence et l’ampleur d’un Wotan, ce que Vienne et Munich pourront apprécier très prochainement.

Parmi les rôles n’intervenant qu’épisodiquement, se font aussi remarquer John Daszak (Loge) avec sa grande clarté déclamatoire qui ravit par son aisance expressive, Ya-Chung Huang qui joue un inhabituel Mime humain et affectif avec son timbre lyrique et légèrement ombré, la Freia irradiante et dramatique de Christina Nilsson, l’Erda très homogène et imperturbable, sans noirceur prononcée, d’Okka von der Damerau, la Gutrune repentie à cœur ouvert de Gabriela Scherer, ou bien la première norne de Noa Beinart, aux graves fortement résonnants.

Georg Zeppenfeld est bien sûr impeccable en Hunding, parlant comme il chante avec un mélange d’autorité et d’humanité inimitable, Christa Mayer donne de l’ampleur à Fricka et Waltraude avec des couleurs chamarrées mais qui la mûrissent trop, et Mika Kares a une noblesse de tessiture diaphane qui tranche avec les Hagen plus anguleux et caverneux entendus dans ce rôle, ce qui le rend insaisissable mais peu inquiétant.

Klaus Florian Vogt (Siegfried) - Photo : Enrico Nawrath

Klaus Florian Vogt (Siegfried) - Photo : Enrico Nawrath

Mais ce Ring opère un véritable renouvellement grâce à quatre chanteurs d’exception; ‘Die Walküre’ est en premier lieu l’occasion de découvrir un nouveau couple Siegmund / Sieglinde sous les traits de Michael Spyres et de Vida Miknevičiūtė. Le baryténor américain, qui s’est illustré principalement dans les répertoires mozartien, rossinien et français du XIXe siècle, fait une prise de rôle wagnérienne inattendue. Il faut reconnaître qu’il ne manifeste aucune difficulté - et se montre même plutôt démonstratif -, assoit un timbre velouté assez inhabituel dans ce rôle, mais utilise aussi son habileté à changer soudainement de couleur vocale, sans altérer pour autant ses propres qualités de souplesse, ce qui rend sa personnalité un peu instable. Aucun problème de puissance dans le Festspielhaus, son interprétation chaleureuse lui vaudra un accueil tout autant chaleureux.

Malheureusement, en en faisant un paumé marginalisé, Valentin Schwarz n’a pas le bon goût de le soigner physiquement, alors que ce chanteur mérite une tout autre mise en valeur scénique.

En Sieglinde, la soprano lituanienne Vida Miknevičiūtė offre un portrait vocal qui a le même caractère déchirant que celui de Christina Nilsson en Freia, mais avec encore plus d’intensité et de complexité de couleurs. Par rapport à sa Chrysothémis de Salzburg en 2021, elle a gagné en consistance et soyeux sans rien perdre de ses facultés percutantes mêlées à une fragilité sous-jacente.

Michael Spyres (Siegmund) et Vida Miknevičiūtė (Sieglinde) - Photo : Enrico Nawrath

Michael Spyres (Siegmund) et Vida Miknevičiūtė (Sieglinde) - Photo : Enrico Nawrath

C’est dans la mise en scène de Frank Castorf que le public de Bayreuth a pu assister à l’envol de Catherine Foster dans le rôle de Brünnhilde. Depuis son second acte encore trop prudent en 2013, à son incarnation pleine et assurée en 2014, la soprano britannique a acquis une envergure qui en jette plein la vue. Superbe rayonnement vibrant excellemment projeté, aigus faciles avec style, elle manifeste une légère incertitude uniquement au final du 3e acte de ‘Siegfried’ sans en altérer la force exaltante, pour achever sur un ‘Götterdämmerung’ éclatant avec une touchante sensibilité de timbre.

Quant à Klaus Florian Vogt, lui qui fit sa prise de rôle de Siegfried au printemps 2023 à Zurich, il forme avec Catherine Foster un duo éblouissant. Comme très souvent dans les opéras wagnériens, toute la beauté, la grâce et la puissance de ce magnifique chanteur s’épanouissent dans les derniers actes de ‘Siegfried’ et ‘Götterdämmerung’, où il est le seul à pouvoir faire retentir sa voix d’un éclat d’or tout en dégageant une candeur poétique inouïe.

Tous deux vont au bout de leur rôle, et les voir donner autant avec une telle sensibilité vous emplit d'une joie chevillée au corps.

Catherine Foster (Brünnhilde) et Klaus Florian Vogt (Siegfried)

Catherine Foster (Brünnhilde) et Klaus Florian Vogt (Siegfried)

Si la réussite musicale de ce ‘Ring’ permet de pallier à la déception scénique, elle le doit beaucoup à la distribution réunie à cette occasion, mais aussi à la direction musicale de Simone Young qui est probablement la plus grande surprise de cette reprise.

Assistante de Daniel Barenboim au Festspielhaus en 1991 et 1992, à l’occasion du Ring de Harry Kupfer, la cheffe d’orchestre australienne révèle qu’elle a Bayreuth dans le sang. A travers une lecture splendide qui unifie la complexité d’écriture avec un excellent sens dramatique et de l’élan pour les chanteurs, elle porte l’Orchestre du Festival à son meilleur, faisant vivre les lignes wagnériennes avec une grande clarté, riche en couleurs et mouvements expressifs, donnant de la puissance aux cuivres avec une belle souplesse, et, surtout, faisant de la musique une peinture de caractères qui se fond idéalement à l’éloquence de chacun des solistes.

Le plus bel exemple de ce travail se trouve dans le 3e acte de ‘Götterdämmerung’ où la solennité qu’elle exprime se déroule avec un naturel saisissant sans virer à la grandiloquence, dégageant ainsi un fort sentiment humain.

Simone Young

Simone Young

L’accueil en délire que lui réserve le public pour ce grand voyage merveilleux qui transcende la narration scénique l’a manifestement beaucoup touchée, et Bayreuth n’oubliera pas aussi bien sa joie que celle qu’elle a su apporter à tous, artistes et spectateurs enchantés.

 

Le lien vers le compte rendu Der Ring des Nibelungen (Meister - Schwarz) Bayreuth 2022

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