Histoire de l'Opéra, vie culturelle parisienne et ailleurs, et évènements astronomiques. Comptes rendus de spectacles de l'Opéra National de Paris, de théâtres parisiens (Châtelet, Champs Élysées, Odéon ...), des opéras en province (Rouen, Strasbourg, Lyon ...) et à l'étranger (Belgique, Hollande, Allemagne, Espagne, Angleterre...).
Kaija Saariaho (Light and gravity), Gustav Mahler (Rückert-Lieder, Symphonie n°4)
Concert du 02 septembre 2026
Philharmonie de Paris
Grande salle Pierre Boulez
Kaija Saariaho Lumière et pesanteur (22 août 2009, Helsinki)
Gustav Mahler Rückert-Lieder (29 janvier 1905, Vienne)
Symphonie n°4 (25 novembre 1901, Munich)
Bis Urlicht - extrait de la symphonie n°2 (13 décembre 1895, Berlin)
Mezzo-Soprano Joyce DiDonato
Premier violon Benjamin Bowman
Direction musicale Yannick Nézet-Séguin Orchestre du Metropolitan Opera de New York
Après un premier concert dédié la veille à Richard Strauss, Yannick Nézet-Séguin et le MET Orchestra consacrent une seconde soirée à la Philharmonie pour rendre hommage au compositeur avec lequel le chef d’orchestre québécois entretient une très longue relation, Gustav Mahler.
En effet, l'un de ses tous premiers enregistrements de jeunesse fut, en 2004, la quatrième Symphonie n°4 de Gustav Mahler, réalisée avec l’Orchestre Métropolitain de Montréal qu’il dirige depuis l’an 2000.
Et pour cette saison, il se fait fort d’annoncer qu’il dirigera au Carnegie Hall le cycle complet des symphonies de Mahler avec 3 orchestres, l’Orchestre de Philadelphie (symphonies 1, 3, 5, 7), l’Orchestre Philharmonique de Vienne (symphonies 2, 4, 9), et l’Orchestre du MET (symphonie 6), hormis la Symphonie des Mille (8) qu’il présentera au Metropolitan Opera.
Yannick Nézet-Séguin et Joyce DiDonato
Le choix de Gustav Mahler permet également de créer une atmosphère plus intimiste, impression renforcée en ouverture au son intemporel de 'Lumière et pesanteur' de Kaija Saariaho, une pièce vouée à Esa-Pekka Salonen qui, par son sens du mystère, ses ondes transparentes et le délié du souffle d'une trompette solo, induit une profondeur contemplative qui dit beaucoup de l'esprit de la compositrice et de son rapport au temps, tout en révélant un autre visage de l'orchestre, aérien et frémissant, d'une clarté qui tranche avec la densité texturale entendue le jour précédent.
Joyce DiDonato
Nous avions déjà écouté deux extraits des Rückert-Lieder, ‘Ich atmet’ einen linden Duft’ et 'Ich bin der Welt abhanden gekommen’, lors de sa tournée'Eden'qui était passée par le Théâtre des Champs-Élysées le 05 octobre 2022, Joyce DiDonato rejoint Yannick Nézet-Séguin pour, cette fois, interpréter le cycle complet de ce recueil de poèmes qui invite à se détacher du monde mais aussi de soi. Elle le raconte avec une gravité blessée et une finesse d'une grande maturité, sa voix ayant de la portée sur un large champ, et le chef d'orchestre partageant avec elle la même sensibilité aux nuances du texte, et une visible complicité.
Et il y a toujours chez elle ce plaisir à admirer et saluer d'un grand sourire le public tout autour d'elle avec émerveillement.
Yannick Nézet-Séguin
La Symphonie n°4 permet ensuite de retrouver la tonicité souple qui caractérise le MET orchestra, d'autant plus que la personnalité du chef a tendance à enjouer l'interprétation, si bien qu'il donne l'impression à plusieurs reprises de créer des connexions entre le fond de valses populaires présent dans la première partie de la symphonie et l'esprit de la Suite du Chevalier à la rose entendu le jour d'avant. Yannick Nézet-Séguin ne cherche pas à noircir plus que de raison, au contraire, il induit toujours une forme de tendresse dans ses lectures.
Joyce DiDonato
Assise paisiblement parmi les musiciens, et près de la harpiste, Joyce DiDonato donne une coloration tellement introvertie au lied final 'Das himmlische Leben', habituellement d'une légèreté lumineuse, qu'il est impossible de ne pas penser qu'il s'agisse d'un parti pris interprétatif de façon à laisser une empreinte très intérieure. Et le fait qu'elle achève ce concert sur 'Urlicht', avec une note d’espérance totalement en phase avec ce que chacun peut ressentir face à l'état du monde d'aujourd'hui, clôt en beauté deux soirées bien précieuses en ce début de saison.
Richard Strauss (Suite du Chevalier à la rose, Salomé, Ein Heldenleben)
Concert du 01 septembre 2026
Philharmonie de Paris
Grande salle Pierre Boulez
Richard Strauss Suite du Chevalier à la rose, Op.59 (05 octobre 1944, New York)
Salomé - Scène finale (09 décembre 1905, Dresden)
Ein Heldenleben, Op. 40 (3 mars 1899, Franfurt am Main)
Bis Zueignung (extrait de Letzte Blätter), Op.10 N°1 (05 mars 1886, Meiningen)
Soprano Elza van den Heever
Premier violon Benjamin Bowman
Direction musicale Yannick Nézet-Séguin Orchestre du Metropolitan Opera de New York
Hormis le Wiener Staatsoper où 'Der Rosenkavalier' concurrence 'La Bohème', le New York Metropolitan Opera est l' une des rares grandes institutions lyriques internationales à placer ce chef-d’œuvre de Richard Strauss parmi les 20 œuvres les plus fréquemment représentées.
En effet, avec ses valses entraînantes et ses grands airs entêtants, 'Le Chevalier à la Rose' a d'emblée séduit le public d'Outre Atlantique lors de son entrée au répertoire en 1913, deux ans après sa création, pour remporter un véritable triomphe dès l'après-guerre.
Yannick Nézet-Séguin
C'est donc un peu de l'âme du MET qui investit la Philharmonie de Paris au cours de cette première soirée dédiée à Richard Strauss qui prend une allure encore plus festive devant un parterre de spectateurs se tenant debout devant la scène, un corollaire du festival symphonique 'Les Prem's'.
Et avec quelle fougue Yannick Nézet-Séguin embarque les musiciens du MET Orchestra pour faire de la 'Suite du Chevalier à la rose' un subjuguant mouvement d'une grande force théâtrale qui prend au cœur, et dont le chef-d 'orchestre se joue d'effets d’enivrement en tirant profit des tissures fauves des cordes et d'une matière dense, mais superbement souple, qui donne beaucoup de corps à l'ensemble!
Naturellement, cette vitalité semble ne donner aucune limite à sa puissance, et les cuivres, bien qu’éclatants, et les bois, chaleureusement ronflants, ne jurent jamais avec la coloration globale, alors que s'apprécie aussi cette impression qu'une forme d'onde d'ensemble, invisible, lie tous les musiciens alignés sur leur chef qui parait si épanoui.
Elza van den Heever, Yannick Nézet-Séguin et Benjamin Bowman (1er violon)
Changement d'atmosphère avec la scène finale de 'Salomé' et son lyrisme noir et luxuriant, où la même flamboyance va avoir pour effet de galvaniser Elza van den Heever, cette grande chanteuse sud-africaine qui fit sa mémorable prise de rôle biblique à l'Opéra de Paris à l'automne 2022, pour l'approfondir ensuite à New-York au printemps 2025, et dont émane une puissance de souffle musclée et une unité en couleur qui se fondent bien dans les enveloppements orchestraux avec une mobilité de rayonnement très assurée.
Elza van den Heever
En seconde partie, nous retrouvons un grand sens du drame dans 'Une vie de héros' ('Ein Heldenleben'), une lecture de ce poème qui est menée avec un allant qui correspond à la jovialité de Yannick Nézet-Séguin, et qui va permettre d'apprécier la splendide dextérité du premier violon, Benjamin Bowman, dont l'instrument est animé d'une magnifique vibration, pleine et agile, qui impose une véritable personnalité que l'on ne ressent pas toujours dans ce rôle très exposé.
La plénitude de l'orchestre, quasi sanguine, ne lâche à aucun moment l'auditeur, surtout dans une telle salle qui surprend toujours par sa manière de révéler de très fins tissus sonores semblant s'étirer vers des horizons lointains.
La Philharmonie de Paris et le MET Orchestra
Et comme il l'avait lui-même annoncé avant l'entracte, pour faire plaisir à ce public si enthousiaste, Yannick Nézet-Séguin accueille à nouveau Elza van den Heever afin qu'elle interprète en bis 'Zueignung' en exaltant son naturel triomphant, ce qui ne fera qu'intensifier la ferveur d'une audience naturellement encline à renvoyer la générosité qui a dominé ce concert.