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Publié le 16 Janvier 2026

Europa (Krzysztof Warlikowski – le 07 janvier 2026, Nowy Teatr de Varsovie)
Basée sur la pièce de Wajdi Mouawad ‘Europa's Pledge’ (‘Le Serment d'Europe’)
Représentations du 07, 08 et 09 janvier 2026
Nowy Teatr, Varsovie

Europa Andrzej Chyra
Europa (La petite fille) Claude Bardouil
Assia Magdalena Cielecka
Zacharie Bartosz Gelner
Wediaa Małgorzata Hajewska-Krzysztofik
Jovette Maja Ostaszewska
Mégara Magdalena Popławska

Mise en scène Krzysztof Warlikowski (2026)
Décors et costumes Małgorzata Szczęśniak
Lumières Felice Ross
Dramaturgie Piotr Gruszczyński, Anna Lewandowska, Carolin Losch
Musique Paweł Mykietyn
Chorégraphie Claude Bardouil
Vidéo Kamil Polak
Maquillage Monika Kaleta

Coproduction avec le Théâtre de Liège                                       Krzysztof Warlikowski

Le mal, la mort, les traumatismes de la guerre et la menace de l‘extermination imprègnent l’œuvre de Krzysztof Warlikowski aussi bien au théâtre (‘(A)pollonia’, ‘Odyssey, scénario pour Hollywood’, ‘Elizabeth Costello’) qu’à l’opéra (‘Parsifal’, ‘Macbeth’, ‘Salomé’), thèmes qui se trouvent concentrés dans le dernier texte de Wajdi Mouawad, ‘Le Serment d'Europe’ – texte qui sera édité pour le grand public le 04 mars 2026 -, que le dramaturge libano-québecois a lui même mis en scène au Festival d’Athènes et d’Epidaure au début du mois d’août 2025.

Claude Bardouil (Europa) - Photo Magda Hueckel

Claude Bardouil (Europa) - Photo Magda Hueckel

Il est rare de voir un metteur en scène s’emparer d’une pièce nouvellement créée pour, cinq mois plus tard, en proposer une lecture personnelle, mais Krzysztof Warlikowski connaît bien Wajdi Mouawad auquel il a fait appel pour collaborer à plusieurs de ses pièces, ‘Un Tramway’, ‘Contes Africains’ et ‘Phèdre(s)’.

Le sujet est dur, puisqu’il s’agit d’entrer dans la psyché d’une femme, Europa, qui a assisté 75 ans plus tôt, à l’âge de 8 ans, à de sordides exactions menées dans une école contre 18 enfants lors d’un conflit entre deux communautés en contribuant elle-même à leur perte, mais aussi à des viols commis par son propre clan, et qui cherche à retrouver les 3 filles qu’elle eut au cours de sa vie afin de leur apprendre qui est leur mère et ce qu’elle a fait, en espérant trouver leur pardon.

Andrzej Chyra (Europa) - Photo Magda Hueckel

Andrzej Chyra (Europa) - Photo Magda Hueckel

Le conflit évoqué est imaginaire – il s’est déroulé en 1952 dans un pays nommé ‘Hafezstan’ –, mais est malheureusement significatif des déchaînements de violences qui marquent l’histoire de l’humanité depuis ses prémisses. En ne ciblant pas une guerre précise, la représentation peut ainsi déployer une logique universelle et laisser à chacun intérioriser les épreuves décrites en les faisant raisonner avec les atrocités dont il a connaissance, de la Shoah au Darfour du Nord en passant par les récents conflits européens, de la Yougoslavie à l’Ukraine.

Magdalena Cielecka (Assia) et Andrzej Chyra (Europa) - Photo Magda Hueckel

Magdalena Cielecka (Assia) et Andrzej Chyra (Europa) - Photo Magda Hueckel

Le spectacle débute de manière allégorique et cinématographique à travers une séquence où une représentante de l’ONU, Assia, jouée avec un fascinant charme charismatique par Magdalena Cielecka, décrit de façon symbolique le cycle d’apparition et de disparition du Soleil dans le nord du Groenland au moment des équinoxes, et comment il devient alors nécessaire de raconter aux enfants l’existence de notre étoile pour qu’ils s’en souviennent lors de son retour.
Le texte n’est pas issu de la pièce, mais d’une tribune écrite par Wajdi Mouawad pour le journal ‘Le Monde’ en septembre 2025 à l’occasion de son voyage avec le président français Emmanuel Macron afin d’aller plaider la cause de la Palestine à l’ONU. Même si nous sommes dorénavant dans l’obscurité, la lumière reviendra un jour.

Andrzej Chyra (Europa) et Claude Bardouil (Europa fille) - Photo Magda Hueckel

Andrzej Chyra (Europa) et Claude Bardouil (Europa fille) - Photo Magda Hueckel

Sur scène, le décor de Małgorzata Szczęśniak représente une ancienne salle de classe occupée par quelques chaises et tables rangées sur l’un des côtés, près d’un couloir grillagé où sont affichées au mur des dizaines de photographies noir-et-blanc de personnes civiles exécutées par le passé.
L’écran central sert habilement de tableau d’école, et tout le bas du mur de la pièce est recouvert de rouge, comme si elle avait été auparavant emplie par des flots de sang.

Cette couleur rouge va être précisément employée pour souligner les points de tension du drame, rouge pour les talons et la jupe similicuir d’Assia, en tant qu’éléments de suggestion sexuels, rouge pour le pull qui recouvre le torse de Zacharie, le fils de Wediaa, qui a tué et dévoré celle qu’il aimait, mais rouge également pour le dossier des deux sièges du tribunal laissés vides lors de la comparution du jeune homme.

Certaines scènes seront jouées en arrière scène, derrière le mur, mais filmées par un regard fin et admiratif et projetées en gros plan, ce qui accroît la proximité avec les expressions humaines des actrices.

Europe, sous les traits d’Andrzej Chyra qui célèbre cette année ses 25 ans de collaboration avec Krzysztof Warlikowski, apparaît en vieille dame revêtue de noir, visiblement dépressive et accompagnée d’un personnage qui n’est évoqué qu’au début de la pièce, la fillette qu’elle fut au moment des faits criminels et qu’elle invoque pour lui donner du courage.

Claude Bardouil

Claude Bardouil

Ce personnage de ‘petite fille’ prend ici une place prédominante, car aussi bien la façon dont elle est filmée, rampant nerveusement et apeurée dans obscurité sous les tables de la classe, que sa chorégraphie à la fois virtuose, heurtée et titubante, expriment l’angoisse de la culpabilité. 

Le masque qu’elle porte lui donne une figure fantomatique à l’identité indéfinie, mais permet aussi de dissimuler le visage fort et expressif de Claude Bardouil qui arrive, par sa souplesse élancée, à créer un personnage féminin troublant dont les spasmes ne font qu’amplifier un conflit intérieur intenable.

Les enfants innocents remémorés par les récits horrifiques d’Europa sont tous des victimes de crimes, alors que cette jeune fille a, elle, perpétré un acte délateur et ressentit quelque chose à ce geste dont la responsabilité est devenue insupportable.

Bartosz Gelner (Zacharie) - Photo Magda Hueckel

Bartosz Gelner (Zacharie) - Photo Magda Hueckel

Vient alors la question de la transmission du mal et de comment le juguler, le cœur de la nouvelle de Wajdi Mouawad.

L’enquête que mène Assia l’amène à retrouver les 3 filles que recherche Europa. Cette quête à travers le monde permet d’apprécier le sens de la finition et le geste vidéographique de Kamil Polak à travers une très belle séquence numérique de survol de la Terre en avion.

Des 3 enfants survivantes d’Europa, Wediaa porte une problématique primordiale, car c’est son fils, Zacharie, qui a hérité de la ‘malédiction’ d’Europa. Małgorzata Hajewska-Krzysztofik et Bartosz Gelner offrent une poignante confrontation de sang-froid, la mère exigeant que son fils lui avoue ce qu’il a fait à sa fiancée, avec en arrière fond une scène de tribunal incrustée dans le décor où Claude Bardouil joue le rôle d’un juge, seul, purement observateur et peut-être moins dans le jugement que dans l’écoute.

Bartosz Gelner

Bartosz Gelner

Le rapport entre la mère et son fils est très bien mis en valeur, que ce soit lorsqu’ils sortent d’une soirée au théâtre, en jouant dans le hall du Nowy Teatr, par la manière dont ils sont filmés, mais également par la précision des jeux de lumières de Felice Ross qui sait faire ressortir de façon saisissante tel ou tel intervenant, tel ou tel objet signifiant.

Une des dernières scènes de la pièce montrera le jeune homme dans les derniers instants où il viole sa fiancée, mais sans voyeurisme, Claude Bardouil jouant aussi le rôle de la victime.

Les expressions de leurs visages traduisent sensiblement leurs émotions et leurs pensées. 
Małgorzata Hajewska-Krzysztofik réussit à mêler des sentiments en larme à une détermination sans faille, alors que Bartosz Gelner donne une image du fils au regard incroyablement dur et affûté, mais sensible au lien qui le relie à sa mère. Il tient des propos qui donnent l’impression qu’il a cherché à éprouver son amour, ce qui pose la question jusqu’à quel point une mère peut aimer son fils quoi qu’il fasse, mais il se demande aussi si ses propres actes font encore de lui un être humain.

Impossible de ne pas penser à ces mères que l'on a vu ces dernières années défendre leur fils ayant rejoint l’État islamique, montrant de fait la puissance de leur amour.

Ce qui est intrigant dans cette relation, est que le mal qui était en ‘Europa’ n’a pas atteint directement sa fille, mais a transité à travers elle jusqu’à son fils, sans qu’elle n’y puisse rien. Elle s’interroge elle-même et se sent remise en cause

Małgorzata Hajewska-Krzysztofik (Wediaa), Magdalena Popławska (Mégara) et Maja Ostaszewska (Jovette) - Photo Magda Hueckel

Małgorzata Hajewska-Krzysztofik (Wediaa), Magdalena Popławska (Mégara) et Maja Ostaszewska (Jovette) - Photo Magda Hueckel

Lorsqu’ Europa retrouve ses trois filles pour leur dire ‘Je suis votre mère !’, le public ne peut s’empêcher de sourire quand Weedia évoque une version féminine de Dark Vador. Pourtant, l’image est pertinente, puisque si ce commandant n’a pas réussi à tourner ses propres enfants, Luc et Leila, vers la nature obscure du pouvoir et du mal, il a toutefois transmis, à travers cette dernière, sa malédiction à son petit-fils, Kylo Ren.

Et les deux autres filles d’Europa éprouvent aussi certains troubles.

Le personnage de Mégara, sismologue opérant sur le théâtre d’Hérode Atticus, l’un des lieux du festival Athènes-Epidaure, s’exprime de façon très directe et souvent grossière lorsque nous la découvrons. Magdalena Popławska lui donne une nature qui a véritablement les pieds sur terre, mais cette femme, qui a connu trois fausses couches dans sa vie, va apprendre qu’elle est née prématurément.

Le Nowy Teatr - Varsovie, le 07 janvier 2026

Le Nowy Teatr - Varsovie, le 07 janvier 2026

Quant à Jovette, représentée en jeune femme branchée avec la touche glamour de Maja Ostaszewska, elle manque de repères et est victime d’obsessions et d’images qui ressemblent à s’y méprendre aux scènes d’horreur qu’a connu sa mère. Et dans ses cauchemars, semble apparaître la fillette qui est présente depuis le début sur scène. Par un jeu de démultiplication de son visage réalisé à partir d’une caméra, les interrogations sur sa propre identité restent ouvertes, mais c’est aussi l’introspection de soi qui s’immisce en filigrane.

Dans ces deux derniers cas, les deux femmes apparaissent donc bien liées à l’histoire de leur mère, sans l’avoir connue pour autant.

Magdalena Popławska, Claude Bardouil, Andrzej Chyra, Małgorzata Hajewska-Krzysztofik, Maja Ostaszewska, Krzysztof Warlikowski, Magdalena Cielecka et Bartosz Gelner

Magdalena Popławska, Claude Bardouil, Andrzej Chyra, Małgorzata Hajewska-Krzysztofik, Maja Ostaszewska, Krzysztof Warlikowski, Magdalena Cielecka et Bartosz Gelner

Mais la question va s’élargir lorsque la diplomate, Assia, va aller plus loin que son simple rôle provocant – ses attitudes corporelles sexualisées servant dans un premier temps à inconsciemment toucher le public -  en révélant qu’elle est descendante de victimes d’exactions.

La réflexion se tourne alors vers la question de la responsabilité des descendants des criminels. A l’instar, par exemple, de la jeunesse allemande d’aujourd’hui, Jovette ne voit pas bien en quoi elle devrait se sentir concernée par ce que ses ascendants ont fait. La réponse est pourtant apportée par la pièce, en ce sens que le mal peut se transmettre de génération en génération, et même circuler sans que l’on s’en rende compte.

Si nous sommes descendants de victimes ou de criminels, nul ne peut ignorer que le mal est toujours présent, même invisible, et c’est en cela qu’il devient nécessaire de rester sur ses gardes et d’avoir réfléchi à l'attitude à avoir au cas où des circonstances lui donneraient de l’emprise en chacun de nous. D’où le devoir de mémoire.

Michał Merczyński (directeur général du Nowy Teatr) et une partie de l'équipe de production à l'issue de la première de 'Europa'

Michał Merczyński (directeur général du Nowy Teatr) et une partie de l'équipe de production à l'issue de la première de 'Europa'

L’écran qui sert également de tableau devient un moyen d’expression, un moyen de libération de la parole pour les auteurs mêmes de crimes, et c’est à nouveau la responsabilité individuelle qui est invoquée et non l’attente d’une résolution du tragique par un pouvoir tout puissant et extérieur à nous-mêmes.

Tout au long de ce récit, Andrzej Chyra investit ’Europa’ d'une présence lasse et abîmée avec un pathétisme poignant, contribuant ainsi à susciter un sentiment de compassion comme si la mort accompagnait dorénavant celle-ci, un tourbillon obsessionnel qui se ressentira fortement lorsqu’il dansera chancelant sur le chant ‘La Cucaracha ya no puede caminar’

La musique composée par Paweł Mykietyn participe aussi au climat de tension intransigeant de la pièce, que ce soit par des coups de griffes d'archets secs qui mettent sous emprise les protagonistes, ou ces basses pesantes qui sonnent comme s'il s'agissait de sonder toujours au plus profond des âmes et à accentuer les à-coups de la faute.

Maja Ostaszewska, Claude Bardouil, Magdalena Cielecka, Krzysztof Warlikowski et Małgorzata Szczęśniak

Maja Ostaszewska, Claude Bardouil, Magdalena Cielecka, Krzysztof Warlikowski et Małgorzata Szczęśniak

Ce spectacle sera repris au mois d’août 2026 au Festival de Salzbourg et à la Ruhrtriennale, et possiblement au Printemps des Comédiens de Montpellier peu avant, mais c’est véritablement un privilège que d’assister à sa création au Nowy Teatr, le théâtre même de Krzysztof Warlikowski fondé en 2008, quatre ans après l'adhésion de la Pologne à l'Europe, où le metteur en scène renforce depuis bientôt vingt ans ses liens avec des actrices et d’acteurs d’un talent rare, en attirant un public très ouvert et divers qui, d’ailleurs, réserve chaque soir à l’ensemble de l’équipe artistique une standing ovation complice et très chaleureuse.

Felice Ross, Anna Lewandowska, Małgorzata Hajewska-Krzysztofik, Kamil Polak, Maja Ostaszewska, Claude Bardouil, Magdalena Cielecka, Krzysztof Warlikowski, Małgorzata Szczęśniak et Andrzej Chyra

Felice Ross, Anna Lewandowska, Małgorzata Hajewska-Krzysztofik, Kamil Polak, Maja Ostaszewska, Claude Bardouil, Magdalena Cielecka, Krzysztof Warlikowski, Małgorzata Szczęśniak et Andrzej Chyra

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Publié le 3 Novembre 2025

Iphigénie en Tauride (Christoph Willibald Gluck – Opéra de Paris, Théâtre du Palais Royal, le 18 mai 1779)
Représentation du 02 novembre 2025
Opéra Comique – Salle Favart

Iphigénie Tamara Bounazou
Oreste Theo Hoffman
Pylade Philippe Talbot
Thoas Jean-Fernand Setti
Diane Léontine Maridat-Zimmerlin
Une femme grecque Fanny Soyer

Direction musicale Louis Langrée
Mise en scène Wajdi Mouawad (2025)
Orchestre Le Consort et Chœur Les Éléments

Coproduction Théâtres de la Ville de Luxembourg, Opéra du Capitole – Toulouse Métropole

Œuvre phare du répertoire de l’Académie royale de Musique à l’approche de la Révolution Française et qui s‘y maintiendra tout au long de la Première République (près de 350 représentations en 20 ans entre 1779 et 1799), ‘Iphigénie en Tauride’ de Christoph Willibald Gluck ne fera son entrée au répertoire de la salle Favart que le 18 juin 1900 dans une mise en scène d’Albert Carré (le directeur de l’Opéra Comique) et une chorégraphie de la maîtresse de ballet Mariquita, avec Rose Caron dans le rôle titre, Max Bouvet en Oreste et Léon Beyle en Pylade.

L’Opéra de Paris sera par la suite marqué par la nouvelle production que présentera Krzysztof Warlikowski au Palais Garnier le 8 juin 2006 sous la direction de Marc Minkowski, version scénique qui sera régulièrement reprise pendant 15 ans et qui reste dorénavant une référence théâtrale incontournable encore aujourd’hui.

Tamara Bounazou (Iphigénie) - Opéra-Comique © Stefan Brion

Tamara Bounazou (Iphigénie) - Opéra-Comique © Stefan Brion

Beaucoup plus simple et linéaire dans son approche, la nouvelle production que présente en ce dimanche d’automne Wajdi Mouawad, dramaturge qui s’inspire profondément de la tragédie antique pour parler des souffrances du monde, revient aux origines du Mythe en ajoutant en préambule l’ouverture d’’Iphigénie en Aulide’, premier succès de Gluck à Paris en 1774, au cours de laquelle il projette un texte narratif sur le rideau de scène pour rappeler l’histoire des Atrides et de trois des enfants d’Agamemnon, Oreste, Electre et Iphigénie, au moment de la Guerre de Troie qui dura 10 ans sur les rives de l’Hellespont vers 1250 av. J.-C. 

Scène finale d'Iphigénie en Tauride au Théâtre du Palais Royal

Scène finale d'Iphigénie en Tauride au Théâtre du Palais Royal

Recontextualiser un mythe est ainsi une façon de revenir au sens originel d’une histoire immortelle et de s’assurer que l’ensemble de la salle partage le même état de connaissance.

Puis, par un petit effet de langage très théâtral, le metteur en scène fait un bond dans le temps de plus de trois mille ans pour rappeler que la Tauride était l’autre nom de la Crimée, et embraye sur une photographie de chars russes prise lors de l’invasion de 2014 pour se projeter dans l’histoire du conflit ukrainien.

Une courte scène se déroulant dans un musée de Sébastopol est ensuite ajoutée avec une allusion au passé grec de la péninsule – Oreste et Pylade passant pour des Grecs de retour sur ce territoire pour récupérer des anciennes reliques  -, et apparait un tableau rougeoyant représentant Iphigénie alimentée de toute part de poches de sang.

Philippe Talbot (Pylade), Tamara Bounazou (Iphigénie) et Theo Hoffman (Oreste) - Opéra-Comique © Stefan Brion

Philippe Talbot (Pylade), Tamara Bounazou (Iphigénie) et Theo Hoffman (Oreste) - Opéra-Comique © Stefan Brion

L’opéra débute à ce moment là, et la scène devient un décorum symbolique de l’horreur que vit Iphigénie.

Un gouffre aux parois sombres et abîmées, un monolithe cubique noir dont une face portera les stigmates d’un premier sacrifice humain, les gestes des prêtresses peignent violemment une empreinte du corps de la victime qui imprimera des tâches aux contours indéfinis à la façon d’un test de Rorschach, laissant à l’imaginaire du spectateur d’y voir l’image d’une ville en feu, des têtes monstrueuses, ou toute autre association d’idées qui lui soit propre.

Costumes sobres, lumières réglées dans des tonalités bleu fuchsia, rouge et ocre, progressives dans leurs variations, l’histoire est jouée de façon tout à fait lisible jusqu’à la scène de reconnaissance entre Iphigénie et son frère Oreste, sans que toutefois Wajdi Mouawad ne cherche à donner plus de véracité aux relations entre les êtres, la gestuelle un peu trop souvent conventionnelle ne donnant pas une impression de ressenti intérieur poignant.

Theo Hoffman (Oreste) - Opéra-Comique © Stefan Brion

Theo Hoffman (Oreste) - Opéra-Comique © Stefan Brion

Toutefois, la scène des Euménides tourmentant la culpabilité d’Oreste, le meurtrier de sa propre mère, Clytemnestre, comporte un moment de tension forte lorsque l’interprète, le baryton américain Theo Hoffman, est jugé totalement nu sous les regards des déesses vengeresses, comme dans le tableau de William Bouguereau, ‘Les Remords d’Oreste’. On y voit le corps respirer librement en souplesse, car cela va aussi avec la musicalité du chant.

Musicalement, la distribution réunie fait honneur à la clarté, la poésie et l’intelligibilité du texte avec une excellente homogénéité et rend totalement justice à l’alliage entre la tragédie, les couleurs orchestrales et la beauté du chant français qui intéressaient tant Gluck.

Tamara Bounazou (Iphigénie) et Theo Hoffman (Oreste) - Opéra-Comique © Stefan Brion

Tamara Bounazou (Iphigénie) et Theo Hoffman (Oreste) - Opéra-Comique © Stefan Brion

Dès l’ouverture d’'Iphigénie en Aulide’, Louis Langrée insuffle aux musiciens de l’ensemble Le Consort une vivacité alerte avec une amplitude éclatante et une densité sonore qui jouent un rôle essentiel dans la prégnance du drame. Le chef d’orchestre est aussi bien en osmose avec les artistes en fosse que les solistes qui doivent se sentir très assurés avec une telle direction qui respire l’influx vital et la générosité.

Très présent dans cette œuvre, le chœur Les Éléments est considéré comme un acteur permanent dont la prosodie respire le naturel, et dans le rôle d’une femme grecque, Fanny Soyer, membre de l’Académie de l’Opéra-Comique lors de la saison 2024-2025, est d’une onctuosité vocale d’une très grande douceur.

Léontine Maridat-Zimmerlin, Philippe Talbot, Tamara Bounazou, Louis Langrée, Theo Hoffman et Jean-Fernand Setti

Léontine Maridat-Zimmerlin, Philippe Talbot, Tamara Bounazou, Louis Langrée, Theo Hoffman et Jean-Fernand Setti

Et c’est une très forte impression que procure Tamara Bounazou au public de cette première en affichant une Iphigénie absolument ardente, sa tessiture se pliant à l’aplomb mais aussi à la noirceur d’un rôle bien affirmé tout en veillant à ne jamais relâcher la souplesse et l’épaisseur du délié vocal qui s’enflamme avec une grande assurance. Le personnage de Médée n’est pas si loin, et c’est le portrait d’une femme très fière de son statut de prêtresse qui est fortement mis en valeur ici, jusqu’à la scène de reconnaissance qui finit par faire ressortir tardivement l’humanité de son être.

En Oreste, Theo Hoffman a à la fois le velours et une puissance de caractérisation vocale convaincants tout en ayant une manière d’être très humble et attachante car il met à nu les failles de son personnage. Son duo avec Philippe Talbot est bien équilibré, le ténor français ayant tout autant une clarté ambrée et un phrasé d’une agréable souplesse poétique, iduisant la même impression de tendresse.

Wajdi Mouawad (à droite) et son équipe de production

Wajdi Mouawad (à droite) et son équipe de production

Jean-Fernand Setti n’a évidemment aucun mal à imposer un Thoas mordant et noir mais par trop sympathique, l’incarnation pouvant être rendue avec plus de dureté.

Enfin, Léontine Maridat-Zimmerlin assume très bien l’intervention finale de Diane, étrangement mécanisée par la direction de Wajdi Mouawad, et l’heureux final qui clôt la dernière scène de retour dans le musée déclenche une ovation unanime, l’émotion de Theo Hoffman et de Tamara Bounazou étant les plus directement palpables.

Dans la salle, la présence d’Alexander Neef, concerné au premier chef puisqu’il s’agit d’une œuvre emblématique du répertoire de l’Opéra de Paris mise en scène par un dramaturge qu’il apprécie beaucoup, de Christophe Ghristi, coproducteur du spectacle pour le Théâtre du Capitole de Toulouse, et de Loïc Lachenal, directeur de l’Opéra de Rouen Normandie et des Forces Musicales, souligne l’enjeu que porte cette approche rajeunie d’'Iphigénie en Tauride’ avec une distribution totalement renouvelée.

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Publié le 2 Mars 2025

Pelléas et Mélisande (Claude Debussy –
Opéra Comique, le 30 avril 1902)
Répétition générale du 22 février et représentation du 28 février 2025
Opéra Bastille

Pelléas Huw Montague Rendall
Mélisande Sabine Devieilhe
Golaud Gordon Bintner
Arkel Jean Teitgen
Geneviève Sophie Koch
Yniold Soliste de la Maîtrise de Radio France
Un médecin Amin Ahangaran
Vidéo : Axel Olliet (Pelléas), Delphine Gilquin (Mélisande), Azilis Arhan (Mélisande), Xavier Lenczewski (Golaud), Geneviève (Daria Pisareva)

Direction musicale Antonello Manacorda
Mise en scène Wajdi Mouawad (2025)
Nouvelle production en coproduction avec l’Abu Dhabi Festival

Retransmission en direct le 20 mars 2025 à 19h30 sur POP – Paris Opera Play, la plateforme de l’Opéra national de Paris, diffusion sur Medici.tv à partir du 20 avril 2025, et diffusion sur France Musique le 26 avril 2025 à 20h dans l’émission de Judith Chaîne ‘Samedi à l’Opéra’.

Après vingt ans de représentations, d’abord sur la scène du Palais Garnier où elle fut créée le 07 février 1997, puis sur la scène Bastille où elle fut reprise à partir de septembre 2004, la production emblématique de ‘Pelléas et Mélisande’ par Robert Wilson se retire du répertoire de l’Opéra national de Paris pour laisser place à une nouvelle vision élaborée par Wajdi Mouawad, homme de théâtre et actuel directeur du Théâtre national de la Colline.

Sabine Devieilhe (Mélisande) et Huw Montague Rendall (Pelléas)

Sabine Devieilhe (Mélisande) et Huw Montague Rendall (Pelléas)

Et ce qu’il propose, lui qui fut l'auteur en septembre 2021 d’une mise en scène d’’Œdipe’ de George Enescu qui remporta le Grand Prix du syndicat de la critique, est une fascinante mise en valeur du texte de Maurice Maeterlinck qui traduit une compréhension extrêmement fine de la symbolique de l’ouvrage au point de réussir à la transmettre au spectateur avec une surprenante sensibilité.

Pour y arriver, Wajdi Mouawad dresse un décor unique représentant en avant-scène un bassin baigné par la brume qui sera autant la fontaine de la forêt au premier acte, que la fontaine des aveugles au second, ou bien le souterrain au troisième, derrière lequel s’élève un talus et un écran sur lequel est projeté en ouverture la forêt d’Allemonde défilant lentement par effet de travelling.

Gordon Bintner (Golaud) et Sabine Devieilhe (Mélisande)

Gordon Bintner (Golaud) et Sabine Devieilhe (Mélisande)

Une étrange créature à tête de sanglier traverse lentement la scène avant que la musique ne débute, la bête traquée par Golaud, représentée comme un mystérieux esprit de la nature.

Mélisande est ce petit être pleurant au sol et perdu dans cette atmosphère nocturne si bien dépeinte par la musique, Golaud est figuré en jeune chasseur sûr de lui et conquérant, tel que décrit dans le texte, alors que Pelléas, son demi-frère, apparaît comme un jeune homme à peine sorti de l’adolescence, un être encore en construction.

Tout au long du spectacle, la vidéo évolue de simples représentations paysagères à des images où l’eau omniprésente devient l’élément de l’abstraction dans lequel les mots du texte de Maurice Maeterlinck sont utilisés par Wajdi Mouawad pour créer des images poétiques.

Huw Montague Rendall (Pelléas)

Huw Montague Rendall (Pelléas)

Ainsi, la couronne d’or est une lumière vaguement troublée par l’eau d’un étang, plus loin les vagues de la mer visibles depuis le palais balayent une plage, la tour du château et les arbres de la forêt sont montrés sous forme de reflets afin d’ajouter à l’irréalité du moment, l’ombre de Mélisande et Pelléas se détache en surimpression au quatrième acte, et l’hiver du dernier acte est évoqué par la nature recouverte de neige.

Et très régulièrement, le texte du livret s’incruste de toute part sur la vidéo pour mieux en imprégner l’auditeur.

Mais le metteur en scène ne se contente pas d’illustrer, il raconte aussi l’enjeu symbolique à travers des séquences surnaturelles qui montrent d’abord la chute de Mélisande, d’un blanc fantomatique, qui est le point de départ de l’œuvre, puis son aspiration à remonter vers le ciel et la lumière – le moment où elle mime le jet de sa bague en hauteur est très joliment décrit par l’orchestre ce qui renforce cet enjeu vertical qui parcoure les cinq actes -.

Sabine Devieilhe (Mélisande)

Sabine Devieilhe (Mélisande)

On retrouve d’ailleurs une similitude avec les vidéos de Bill Viola créées pour ‘Tristan und Isolde’ sur cette scène dès 2005 pour évoquer le rapport du couple amoureux à l‘infini de l’océan, mais ici l’image ne prend pas le dessus sur l’action théâtrale, car le dispositif est fait de façon à permettre aux chanteurs de traverser l’écran fait de multiples lamelles fixées au sol et en hauteur, et de s’évanouir dans l’ombre alors que de petites vignettes pré-filmées prennent la relève sous forme de traces imaginaires. 

Et quelle splendide scène lorsque Pelléas semble nager et se perdre dans la fantastique chevelure irréelle de Mélisande habilement déployée par l’image autour de Sabine Devieilhe!

Cette façon de faire permet ainsi de percevoir beaucoup plus flagramment ce désir de lumière, et cela change la perception de la scène d’observation du couple par Golaud et Yniold, car il ne s’agit plus d’un simple drame bourgeois et de jalousie amoureuse. La lueur de la fenêtre qu’atteint le jeune garçon est subtilement projetée à l’emplacement de l’écran où il se trouve, une lumière fluette qui reflète la quête existentielle de Mélisande et Pelléas, et donc la raison de ce qui les unit mentalement, c’est à dire sortir de leur condition pour retrouver le Soleil.

Gordon Bintner (Golaud) et un Soliste de la Maîtrise de Radio France (Yniold)

Gordon Bintner (Golaud) et un Soliste de la Maîtrise de Radio France (Yniold)

A l’inverse, l’attirance de Golaud pour le sang et la mort le différencie totalement de ces deux êtres destinés à un ailleurs salvateur. Wajdi Mouawad montre le corps du cheval de Golaud, qui avait été mystérieusement effrayé au milieu de la forêt, descendre vers le sol pour y être éviscéré par des paysans.

Des carcasses de moutons les rejoindront plus tard, l’ensemble dressant un tableau de nature morte qui sera utilisé dans la scène du souterrain pour justifier l’odeur mortelle qui y règne et le malaise qui saisit Pelléas. C’est à cet endroit qu’il perdra la vie.

Et au dernier acte, Wajdi Mouawad met en scène la mort de Mélisande avec sobriété en dissociant la réalité que vit Golaud, effondré sur le lit de mort de sa femme, alors qu’en arrière plan, l’ascension de Mélisande, rejointe par l’âme de Pelléas, parachève, sous la lumière, leur union à la nature.

Huw Montague Rendall (Pelléas) et Sabine Devieilhe (Mélisande)

Huw Montague Rendall (Pelléas) et Sabine Devieilhe (Mélisande)

A cette mise en valeur des mouvements verticaux alternant entre ciel et bas-fond tout au long du texte, un jeu sensible anime les principaux chanteurs en respectant le rythme lent de la musique, mais sans atténuer les moments où la violence surgit, les poses des regards de chacun et leur intensité transmettant toujours des sentiments profonds au spectateur.

Pour faire vivre ce poème dramatique, tous les chanteurs réunis sont des artistes qui ont récemment défendu le répertoire français sur la scène de l’Opéra de Paris, ce qui se ressent sur l’intelligibilité du texte, mais un seul d’entre eux fait une prise de rôle majeure à cette occasion, Gordon Bintner.

Le baryton-basse canadien, qui sera la saison prochaine invité à deux reprises à la Canadian Opera Company de Toronto pour défendre le répertoire français dans ‘Werther’ (Albert) et ‘Roméo et Juliette’ (Mercutio), interprète un Golaud jeune et nerveux, l’arc et les flèches dans le regard. Son élocution acérée, plus vigoureuse que dépressive et ténébreuse, lui donne de l’allure, et il trouve le plus de douceur feutrée dans sa tessiture basse.

Sabine Devieilhe (Mélisande), Gordon Bintner (Golaud) et Huw Montague Rendall (Pelléas)

Sabine Devieilhe (Mélisande), Gordon Bintner (Golaud) et Huw Montague Rendall (Pelléas)

En Mélisande, Sabine Devieilhe fait très forte impression, elle qui fréquente ce rôle depuis 10 ans, car tout le charme coloré de son timbre de voix facilement identifiable s’entend parfaitement dans l’immensité de Bastille, et une telle luminosité fait beaucoup penser à l’Ange du ‘Saint-François d’Assise’ d'Olivier Messiaen. Elle incarne un être gracile mais très expressif qui rend palpable son éphémérité.

Elle forme un magnifique couple avec Huw Montague Rendall, fils de deux artistes qui chantaient à l’Opéra de Paris au début des années 1990, Diana Montague à Garnier (‘Les Noces de Figaro’, ‘Benvenuto Cellini’) et David Rendall à Bastille (‘La Flûte enchantée’, ‘Les Contes d’Hoffmann’).

Le baryton britannique est un Pelléas renversant par l’idéalisme qui en émane, la finesse enjôleuse d’un timbre bien affermi, et l’envoûtant relief du visage qui fait vivre un romantisme à fleur de peau. En outre, il se plie à merveille au caractère très poétique, presque Pierrot lunaire, qu’il est amené à faire évoluer.

Sophie Koch (Geneviève) et Jean Teitgen (Arkel)

Sophie Koch (Geneviève) et Jean Teitgen (Arkel)

Toujours aussi doué d’un métal résonnant d’une solennité splendide, Jean Teitgen offre à Arkel une grandeur excellemment bien tenue, alors que Sophie Koch fait ressentir les tressaillements émotionnels de Geneviève avec des respirations très marquées qui ajoutent de la tension à chacune de ses phrases.

Enfin, Amin Ahangaran, membre de la troupe lyrique, est un médecin chantant avec une parfaite noirceur, et le jeune soliste de la Maîtrise de Radio France est lui aussi très juste et sensible dans son incarnation d’Yniold.

Jean Teitgen (Arkel), Sabine Devieilhe (Mélisande), Amin Ahangaran (Un médecin) et Gordon Bintner (Golaud)

Jean Teitgen (Arkel), Sabine Devieilhe (Mélisande), Amin Ahangaran (Un médecin) et Gordon Bintner (Golaud)

A la direction musicale, Antonello Manacorda s’inscrit pleinement dans cette approche singulière de la poésie de Maurice Maeterlinck. On sent de sa part un plaisir jubilatoire à faire discourir les enchevêtrements de dessins orchestraux avec acuité et une finesse de trait qui respecte la souplesse mélodique.

Il sollicite beaucoup la tension des cordes aiguës, réalise un travail véritablement plastique sur la clarté des cuivres et la légèreté de leur galbe, mais n’assombrit pas trop l’atmosphère générale, si bien qu’il arrive à entretenir un rapport très intime à la scène par l’attention de l’oreille qu’il suscite. On pourrait presque ressentir le caractère charnel de chaque instrument.

Soliste de la Maîtrise de Radio France, Jean Teitgen, Antonello Manacorda, Huw Montague Rendall et Sabine Devieilhe - Répétition générale

Soliste de la Maîtrise de Radio France, Jean Teitgen, Antonello Manacorda, Huw Montague Rendall et Sabine Devieilhe - Répétition générale

Sa signature n’est toutefois pas dénuée de sécheresse dans les instants théâtraux soudains qu’il conclut assez froidement, mais l’osmose avec les musiciens de l’Orchestre de l’Opéra national de Paris est prégnante pour arriver à développer une peinture paysagiste aussi précise et détaillée.

Huw Montague Rendall (Pelléas)

Huw Montague Rendall (Pelléas)

C’est donc cet alliage réussi entre poésie, matière musicale, incarnation et onirisme scénique qui fait vraiment la valeur de ce spectacle, une très grande réussite sensible et la confirmation des grandes qualités de Wajdi Mouawad à mettre en scène des œuvres lyriques basées sur des textes littéraires.

Une ample reconnaissance du public pour l'ensemble des artistes s'exprime au rideau final, et cela fait plaisir à vivre!

Huw Montague Rendall, Wajdi Mouawad et trois de ses collaborateurs, Antonello Manacorda, Sabine Devieilhe et Gordon Bintner

Huw Montague Rendall, Wajdi Mouawad et trois de ses collaborateurs, Antonello Manacorda, Sabine Devieilhe et Gordon Bintner

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Publié le 24 Septembre 2021

Œdipe (Georges Enescu – 1936)
Livret d’Edmond Fleg
Répétition du 17 septembre, et représentations du 23 septembre, 11 et 14 octobre 2021
Opéra Bastille

Œdipe Christopher Maltman
Tirésias Clive Bayley
Créon Brian Mulligan
Le berger Vincent Ordonneau
Le grand prêtre Laurent Naouri
Phorbas / Le Veilleur Nicolas Cavallier
Thésée Adrian Timpau
Laïos Yann Beuron
Jocaste Ekaterina Gubanova
La Sphinge Clémentine Margaine
Antigone Anna-Sophie Neher
Mérope Anne Sofie von Otter
Une Thébaine Daniela Entcheva

Direction musicale Ingo Metzmacher
Mise en scène Wajdi Mouawad (2021)

Nouvelle production                             Wajdi Mouawad

Spectacle retransmis en direct le 14 octobre à 19h30 sur Medici.tv, et sur la plateforme numérique de l'Opéra national de Paris l'Opéra chez soi et en différé sur Mezzo Live HD le Dimanche 17 octobre 2021 à 21h, et sur Mezzo le Mercredi 20 octobre 2021 à 20h30.

Chaque nouveau directeur de l’Opéra de Paris est amené à ouvrir sa première saison avec une nouvelle production qui symbolise une des lignes fortes qui inspirera son mandat.
Stéphane Lissner ouvrit en octobre 2015 avec Moses und Aron d’Arnold Schoenberg mis en scène par Romeo Castellucci, une œuvre biblique du XXe siècle qui n’avait été jouée à Paris qu’en version française sous Rolf Liebermann.

Et si l’on remonte un peu plus dans le temps, Gerard Mortier présenta en octobre 2004 un opéra français créé au Palais Garnier en 1983, Saint-François d’Assise d’Olivier Messiaen, dont il confia la mise en scène à Stanislas Nordey.

Christopher Maltman (Œdipe)

Christopher Maltman (Œdipe)

Alexander Neef s’inscrit exactement dans l’esprit de ce dernier en programmant dès le mois de septembre 2021 un autre opéra français créé au Palais Garnier, le 13 mars 1936, Œdipe de Georges Enescu

A sa création, l’œuvre fut donnée pour 11 représentations avant de ne revenir que pour deux soirs, en version roumaine, le 21 et 22 mai 1963, lors du passage de la troupe de l’Opéra de Bucarest. 

Et pour cette redécouverte, c’est à nouveau un homme de théâtre francophone qui est en charge de la mise en scène tout en faisant ses débuts à l’Opéra de Paris, Wajdi Mouawad.

Yann Beuron (Laïos) et Ekaterina Gubanova (Jocaste)

Yann Beuron (Laïos) et Ekaterina Gubanova (Jocaste)

Cette tragédie lyrique est la seule qui raconte l’histoire d’Œdipe dans son intégralité.

Le premier acte se déroule au Palais de Laïos à Thèbes, le second acte se joue 20 ans plus tard au Palais de Polybos à Corinthe, le troisième acte revient 15 ans plus tard au Palais Royal de Thèbes touché par une épidémie meurtrière – cet acte à lui seul correspond à la tragédie grecque de Sophocle, Œdipe Roi -, et le dernier acte se déroule à Colone, près d’Athènes, là où s’achève l’errance d’ Œdipe – cet acte s’inspire d’une autre tragédie de Sophocle, Œdipe à Colone -.

Laurent Naouri (Le grand prêtre)

Laurent Naouri (Le grand prêtre)

Le metteur en scène choisit une approche lisible et stylisée afin de raconter l’histoire d’Œdipe. 

Il introduit un prologue de 10 minutes qui, sous forme de pantomime accompagnée d’un texte parlé, dénué de musique, raconte de façon éclairante la genèse mythologique qui mène à l’existence de Laïos, son acte de viol sur le fils de Pélops, Chrysippe, et la malédiction d’Apollon. La présence et le ton de la voix du narrateur font monter la tension, et un Minotaure aux yeux rouges luminescents apparaît pour symboliser les démons que le Roi n’a su vaincre.

Christopher Maltman (Œdipe)

Christopher Maltman (Œdipe)

Les premières minutes qui décrivent l’enlèvement d’Europe et le voyage de son frère phénicien Cadmos, lié à la jeune Harmonie, vers la Thrace pour y fonder Thèbes avec une intention civilisatrice, fait penser inévitablement à une identification à peine voilée à la vie de Wajdi Mouawad.

Et son évocation de la décadence de Thèbes dès qu’elle se met à construire des murailles pour se protéger des étrangers est un message européen d’une lecture politique contemporaine tout à fait claire.

Christopher Maltman (Œdipe) et Anne Sofie von Otter (Mérope)

Christopher Maltman (Œdipe) et Anne Sofie von Otter (Mérope)

La forme visuelle du premier acte laisse par la suite assez perplexe, car l’ensemble de la cour Thébaine est bardée de couleurs, affublée de couronnes végétales aux lignes diverses dont la variété des coloris printaniers rappelle celle des toiles d’Arcimboldo. Ces coiffes décrivent des forces intérieures comme la vitalité ou le feu, et illustrent l’harmonie avec la nature. 

Une fois accepté cet effet surréaliste, le discours théâtral reste narratif. Seule quelque dalle dressée derrière la scène de la cour suggère de monumentales murailles, ce qui permet d’incruster les sur-titrages à moindre hauteur.

Clive Bayley (Tirésias) et Christopher Maltman (Œdipe)

Clive Bayley (Tirésias) et Christopher Maltman (Œdipe)

Dans ce tableau introductif qui narre non sans longueur la naissance d’Oedipe, Laurent Naouri incarne un grand prêtre de grande prestance aux accents sensiblement menaçants, ce qui se reflète dans ses pratiques sacrificielles, toutefois édulcorées par la mise en scène.

Yann Beuron prouve qu’il a la stabilité vocale et des couleurs ombrées qui lui permettent de caractériser un Laïos consistant, et donc qu’il est peut-être un peu tôt pour tirer sa révérence, et Ekaterina Gubanova reste à cet instant peu compréhensible, dans l’attente de son retour en seconde partie où elle va mieux déployer son lyrisme obscur.

Mais Clive Bayley introduit un Tirésias d’une diction très claire avec un impact sonore qui suggère un esprit d’une implacable lucidité.

Christopher Maltman (Œdipe) et Ekaterina Gubanova (Jocaste)

Christopher Maltman (Œdipe) et Ekaterina Gubanova (Jocaste)

Le second acte reste tout aussi symbolique à travers un dégradé de couleurs partant du bleu ciel vidéographique sur lequel se détachent des vols d’oiseaux pour imager l’univers hors du monde où a été élevé le jeune homme, jusqu’à la rencontre avec la Sphynge, agglutinée dans un maelstrom d’informes noirceurs, après qu’Œdipe ne tue en méconnaissance de cause Laïos au pied d’un rocher sur lequel se dessine la figure d’Hécate, déesse de l’ombre et des morts. 

Vincent Ordonneau (Le berger)

Vincent Ordonneau (Le berger)

L’effet scénique des tirs de flèches sur les opposants d’Œdipe est un leurre tout à fait réussi, mais il est dommage que les belles teintes lumineuses qui parcellent l’ensemble de la soirée ne soient pas utilisées de façon plus vivante pour amplifier les orages orchestraux et donc accompagner la dynamique de la musique. Ce statisme des éclairages est flagrant au moment du meurtre de Laïos par son propre fils.

Vaillant et paré d’un agréable timbre vocal souple qui n’est pas sans rappeler celui de Mathias Vidal, Vincent Ordonneau campe un berger grave et pur, et c’est avec Nicolas Cavallier, à la fois Phorbas et Veilleur, que l’on commence à entendre des couleurs de basse qui tirent vers des ombres sages. 

Et c’est un véritable plaisir de réentendre Anne Sofie von Otter dans le court rôle de Mérope qu’elle assure avec panache et une lumière intérieure qui la rend si attachante.

Adrian Timpau (Thésée)

Adrian Timpau (Thésée)

L’écriture vocale chaloupée de La Sphinge peut parfois surprendre, pourtant, Clémentine Margaine ne trahit aucune réticence à outrer ses inflexions pour lui donner un relief qui tire aussi bien vers une clarté franche que des noirceurs névrosées qui lui sont également naturelles. 

Cette première partie qui s’achève sous les murs de Thèbes permet de mesurer quel poids écrasant pèse sur Christopher Maltman, un chanteur fortement dramatique qui incarnait déjà Œdipe à Salzbourg en 2019 avant d’être Oreste, cet été, au cours de ce même festival.

Empreinte massive, avec une excellente projection et un mordant solide qui forment son charisme puissant, il y a en lui une grandeur humaine qui s’intensifie dans la communion avec l’orchestre ce qui prodigue un impact phénoménal.

Christopher Maltman (Œdipe) et Anna-Sophie Neher (Antigone)

Christopher Maltman (Œdipe) et Anna-Sophie Neher (Antigone)

Sous la direction d'Ingo Metzmacher, l’orchestre de l’Opéra de Paris exhale en effet son splendide drapé limpide traversé d’ombres bourdonnantes pour aussi bien décrire des ambiances bucoliques que de monumentales vagues d'une noirceur menaçante. Il est également saisissant d’entendre comment ce travail sur la souplesse orchestrale peut soudainement se glacer en une structure minérale éclatante qui se fracasse pour retrouver ensuite sa structure liquide.

Cette construction splendide atteint des sommets dans la seconde partie où les chœurs sont sollicités dans toutes les tonalités, avec des effets de spatialisation dans les hauteurs de galeries, et c’est une référence à l’origine de l’opéra et du théâtre grec qui est évoquée par cet ensemble d’une beauté austère fascinante.

Christopher Maltman (Œdipe)

Christopher Maltman (Œdipe)

La seconde partie gagne donc en impact dramatique avec l’ouverture sur un univers gris, enserré par des blocs de murailles oppressants et d’étranges statues humaines mal dégrossies où un peuple chante son désespoir face aux ravages de la peste qui se diffuse dans la ville.

Le Créon de Brian Mulligan a des accents d’acier, et Ekaterina Gubanova donne enfin à Jocaste un rayonnement vocal âpre.

La révélation de la vérité à Oedipe est fortement dramatisée mais ne verse pas dans l’horreur quand il surgit de derrière les murailles avec le regard noir constellé d’étoiles. La sauvagerie de la cécité forcée est ainsi sublimée en quelque chose de plus symbolique et esthétique.

Christopher Maltman (Œdipe)

Christopher Maltman (Œdipe)

Puis, le voyage à Colone est le tableau le plus stylisé avec ce grand panneau aux striures et variations de bleu qui se reflètent dans une large dalle polie comme un grand miroir.

Quand elle apparaît, la noblesse d’Adrian Timpau donne une belle prestance humaine à Thésée, et Anna-Sophie Neher offre un portrait d’Antigone vivant et ardent dans ses plaintes à cœur ouvert par amour pour son père.

Ekaterina Gubanova et Ingo Metzmacher

Ekaterina Gubanova et Ingo Metzmacher

La réunion monumentale du chœur à la complexité orchestrale suffit à emplir de sens cet univers scénique si épuré, et la beauté sereine dans laquelle se reflètent les dernières minutes de vie d’Œdipe valent à Wajdi Mouawad un accueil chaleureux car il s’est montré à la fois intelligent dans la compréhension des thèmes de l’œuvre et humble dans sa traduction humaine pour l’auditeur.

Christopher Maltman (Œdipe) - Lundi 11 octobre 2021

Christopher Maltman (Œdipe) - Lundi 11 octobre 2021

Représentation du lundi 11 octobre 2021

18 jours après la première, c'est une salle bien remplie - un exploit pour un lundi soir - qui assiste à une représentation qui préfigure hautement celle qui sera retransmisse en direct 3 jours plus tard.

Les chœurs sont en grande majorité sans masque, ce qui accroit naturellement l'impact en salle surtout que l'énergie qui y règne semble galvaniser la totalité de l'équipe artistique. On verra d'ailleurs Ching-Lien Wu, la directrice des chœurs, venir au salut brandir des mains victorieuses face à aux sourires radieux des chanteurs, Christopher Maltman aura époustouflé l'audience de par son incarnation monumentale, une sorte de force prodigieuse en souffrance, et Ingo Metzmacher aura obtenu de l'orchestre une splendide lecture faisant ressortir la complexité de l'enchevêtrement des lignes musicales d'une beauté inouïe avec des reflets surréalistes, et même futuristes, dans les textures d'une impressionnante plasticité. Une soirée inoubliable et fortement touchante qui devrait être amenée à se reproduire le jeudi 14 octobre.

Ching-Lien Wu et les Choeurs de l'Opéra de Paris - Lundi 11 octobre 2021

Ching-Lien Wu et les Choeurs de l'Opéra de Paris - Lundi 11 octobre 2021

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Publié le 4 Avril 2016

Phèdre(s) (Wajdi Mouawad / Sarah Kane / J.M. Coetzee)

Représentation du 02 avril 2016
Odéon – Théâtre de l’Europe

Aphrodite, Phèdre, E.Costello Isabelle Huppert
Strophe Agata Buzek
Hippolyte 2 Andrzej Chyra
Thésée, médecin, prêtre Alex Descas
Hippolyte 1, chien Gaël Kamilindi
Oenone Norah Krief
Danseuse arabe Rosalba Torres Guerrero

Mise en scène Krzysztof Warlikowski
Dramaturgie Piotr Gruszczynski
Décor et costumes Malgorzata Szczesniak
Chorégraphie Claude Bardouil

                                                                                      Isabelle Huppert (Aphrodite)

Une immense scène carrelée d’émail couleur sable gris-vert et flanquée de deux grands miroirs, un petit lavabo isolé dans un coin, un pommeau de douche qui pend au centre du large mur situé en arrière-plan, ces seuls éléments de décor évoquent à la fois les restes désolés d’une salle antique et le néant intérieur de Phèdre.

Krzysztof Warlikowski en présente trois visages forts et interprétés avec une impressionnante maîtrise par Isabelle Huppert.

Rosalba Torres Guerrero

Rosalba Torres Guerrero

Le premier visage est né d’une réflexion entre le metteur en scène polonais et l’écrivain levantin, Wajdi Mouawad. L’intégralité de la pièce « La Chienne » n’est pas reprise, car une des dimensions importantes, la confrontation entre la Vierge et Aphrodite, toutes deux opposées dans leur relation à la sexualité, et chacune frustrée par le regard que porte la société sur elles-mêmes, est tronquée.

Est donc mis en avant le discours effronté et provocant d’Aphrodite.

Le sexe est présenté comme un étendard et uniquement comme un moyen de libération. Sans sentiment, il n’est plus qu’orgueil.

Isabelle Huppert - Phèdre (d'après "La Chienne" de Wajdi Mouawad)

Isabelle Huppert - Phèdre (d'après "La Chienne" de Wajdi Mouawad)

Isabelle Huppert endosse ensuite le rôle de Phèdre avec un sadomasochisme aussi cruel que celui de la « Pianiste » qu’elle incarna en 2001 pour Michael Haneke.

Autodestruction, hurlements – « J’aime ! » -, l’hystérie dévorante devient affligeante à voir, mais la vidéographie permet de donner de la valeur esthétique à ce désastre humain.
Il y a de la poésie dans le visage d’Isabelle alitée auprès du premier Hippolyte de la pièce, Gaël Kamilindi, un jeune acteur noir au regard prévenant, avant que tout ne dégénère vers le meurtre.

La superbe danseuse Rosalba Torres Guerrero, mystérieuse et fièrement élancée - une artiste que Krzysztof Warlikowski avait déjà invitée dans sa production de « Don Giovanni » au Théâtre de La Monnaie de Bruxelles -, intervient comme un leitmotiv sensuel qui lie les différents tableaux de la pièce.

Andrzej Chyra (Hippolyte) et Isabelle Huppert (Phèdre) - d'après Sarah Kane

Andrzej Chyra (Hippolyte) et Isabelle Huppert (Phèdre) - d'après Sarah Kane

Trois moments forts lui sont consacrés : la fantastique scène d’ouverture sur la chanson « Al-Atlal – Les Ruines » dédiée à Oum Kalthoum, la plus célèbre chanteuse du monde arabe, puis, la scène érotique face à l’Hippolyte de Sarah Kane, et enfin, la transe qui précède l’arrivée d’Elisabeth Costello.

Elle représente la pureté du corps, vitale et irradiante, par opposition à la déliquescence mortifère des âmes.

Isabelle Huppert (Phèdre) - d'après Sarah Kane

Isabelle Huppert (Phèdre) - d'après Sarah Kane

La Phèdre de Sarah Kane devient alors plus immédiate et contemporaine pour le spectateur. La grande cage de verre ramène à leur propre intimité les rapports entre Hippolyte et sa belle-mère. Mais l’amour pour le bel éphèbe qui devrait avoir vingt ans de moins se réduit à une passion morbide pour un homme dépressif, vulgaire et infantile.

Warlikowski accentue le décalage entre l’irrépressible passion physique et la médiocrité de l’homme, sujet d’un désir brulant sans amour.

Dans un premier temps, à travers le personnage de la sœur, Strophe, Sarah Kane fait entendre des propos pleins de sagesse sur la nécessité de voir la vie telle qu’elle est, et sur l’impossibilité à aimer ce que l’on ne comprend pas.

Andrzej Chyra (Hippolyte) et Alex Descas (Le prêtre) - d'après Sarah Kane

Andrzej Chyra (Hippolyte) et Alex Descas (Le prêtre) - d'après Sarah Kane

Pourtant, cela ne l’empêche pas de devenir folle après le meurtre de sa mère, meurtre prémonitoire sur un écran de télévision où défile en boucle la fameuse scène sanglante de « Psycho » d’Alfred Hitchcock. Warlikowski trouve, comme à son habitude, un extrait de film qui colle parfaitement à son univers et au thème qu’il présente.

Isabelle Huppert est simplement phénoménale à jouer ainsi scènes de sexe crues, à afficher un air de petite fille abandonnée, et à vivre les tourments engendrés par une névrose insoutenable.

Le dernier tableau d’"Elisabeth Costello" devient alors un prétexte pour prendre de la distance avec le personnage de Phèdre.

L’actrice joue, cette fois, le rôle d’une romancière qui joue elle-même un rôle, et cette façon de jouer se présente comme une forme de protection face à des sentiments intérieurs qui risquent à tout moment de remonter.

Isabelle Huppert (Elisabeth Costello) - d'après John Maxwell Coetzee

Isabelle Huppert (Elisabeth Costello) - d'après John Maxwell Coetzee

Sur le thème de l’amour entre humains et divinités, la pièce prend alors la forme d’une interview qui implique le public tout en lui permettant de s’amuser, sans toutefois éviter qu’il ne ressente que quelque chose veille sous le personnage qui paraît si sûr de lui-même sur le plateau.

La scène de lobotomisation du film « Frances » laisse perplexe, mais celle de « Théorême », qui montre la rage animale de l’héroïne pour un homme qui est son dieu de chair et de sang, évoque de façon plus juste ce désir qui couve sous les apparences bourgeoises.

L’actrice nous remercie malicieusement pour notre attention, et pour notre retour à la surface des choses.

 

A réécouter également sur France Culture, l'émission La Grande table de Caroline Broué - Warlikowski, Phèdre(s) kaléidoscopique(s).

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Publié le 5 Décembre 2011

Des Femmes (Sophocle)
Représentation du 03 décembre 2011 au Théâtre des Amandiers de Nanterre
Trilogie : Les Trachiniennes, Antigone, Electre (durée 6h30)
 

Olivier Constant Les Trachiniennes > Lichas / Antigone > Le garde / Électre > Pilade
Samuël Côté Les Trachiniennes Hyllos / Antigone > Hémon / Électre> Oreste
Sylvie Drapeau Les Trachiniennes > Déjanire, Héraclès / Électre > Clytemnestre
Charlotte Farcet Antigone > Antigone / Électre > Chrysothémis
Raoul Fernandez Les Trachiniennes > Lichas / Antigone > Le garde / Électre > Pilade
Patrick Le Mauff Antigone > Créon / Électre > Égiste
Sara Llorca Antigone > Ismène / Électre > Electre
Marie-Eve Perron Les Trachiniennes > Coryphée / Électre > Coryphée
Véronique Nordey Antigone > Tirésias / Électre > Le précepteur

Igor Quezada Les Trachiniennes, Antigone, Électre

Le Choeur - chan                                                             Charlotte Farcet (Antigone)
Mise en scène Wajdi Mouawad

La saison précédente, Olivier Py avait monté la Trilogie d’Eschyle dans l’un des salons intimes du Théâtre de l’Odéon. Je n’en ai pas restitué de compte-rendu faute de temps, mais aussi par intimidation face à la proximité des trois acteurs et leurs regards très directs qui vous prennent à parti dans un jeu émotionnel outré.

C’est un peu le contraire que l’on ressent à cette première Trilogie de Sophocle mis en scène par Wajdi Mouawad, point de départ d’une aventure qui aboutira, dans un an ou deux, par la représentation en une seule journée des sept pièces qui ont survécu jusqu’à aujourd’hui.

A travers le dérèglement que vivent trois femmes, Déjanire, trahie par Héraclès, Antigone, victime des idées politiques tyranniques de Créon, et Electre, privée de son père par Egisthe et Clytemnestre, Sophocle révèle qui est réellement le monstre, à chaque fois un homme.

Marie-Eve Perron (Coryphée) et Sylvie Drapeau (Déjanire)

Marie-Eve Perron (Coryphée) et Sylvie Drapeau (Déjanire)

La continuité entre les trois pièces est entretenue par un espace scénique unique architecturé autour de la pièce centrale entourée d’un rail, en second plan un cube qui servira de tombeau comme de tribune, un désordre d’objets, une atmosphère de fin du monde humide qui rappelle les bas-fonds de Los Angeles dans Blade Runner.

Chaque pièce comprend des images belles ou fortes, la grâce lascive de Déjanire purifiée par Coryphée, le délire d’Antigone dans une violence musicale saisissante, les tensions d’Electre et d’Oreste qui se libèrent dans un bain sensuel et plein de joie, mais aussi des images peu convaincantes comme le retour Grand-guignol d’Héraclès, le Happy-end des fiançailles heureuses d'Antigone et d’Hémon, et la fin ridicule de Clytemnestre et de son amant emballés dans un sac plastique.

En fait le metteur en scène prend ses distances avec la tragédie, et c’est sans doute cette façon de conclure chacune des pièces qui est la plus déroutante.

Le style de jeu et de déclamation en reste également à une forme d’académisme banalisé qui n’approche que partiellement la complexité du vivant. Ceci dit,  Charlotte Farcet noue une affinité forte avec la souffrance d’Antigone, sans doute le moment de vérité le plus poignant de la trilogie.
Le style évanescent de Sylvie Drapeau est lui aussi révélateur de la nature poétique de Déjanire, bien qu’elle ne réussit plus à convaincre lorsque le doute et l’effroi prennent prise sur elle, et que pointe le drame.
Le personnage d’Electre a lui aussi de quoi surprendre, car Sara Llorca rend une image d’enfant rebelle réussie, avec un soin de la diction incisive frappant, mais l’on est loin de la rage incessamment ruminée de l’Elektra de Strauss.

Sara Llorca (Electre)

Sara Llorca (Electre)

Pour ces trois femmes, Wajdi Mouawad exprime leur douleur et la perte de leur dignité dans leur rapport avec la terre, la boue, dont elles souillent leur corps dans un élan autodestructeur.

Il y a des valeurs sûres, Véronique Nordey et  Raoul Fernandez, et Samuël Côté montre une capacité d’extériorisation qui gagnera en profondeur avec le temps, sans aucun doute.

La transposition des chœurs en un ensemble musical moderne, dont une batterie aux éclats métalliques est le cœur pulsant, apparait, malgré quelques excès sonores, comme une manière de jouer avec les émotions adolescentes, mais cela ne se substitue pas à l’engagement humain qui aurait du s’imposer avec beaucoup plus de force.

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Publié le 16 Février 2010

« Un Tramway » nommé désir (mise en scène Krzysztof Warlikowski)
Représentation du 13 février 2010
Théâtre de l’Odéon

Texte français : Wajdi Mouawad
Adaptation : Krzysztof Warlikowski

Blanche Isabelle Huppert   Stanley Andrzej Chyra    Stella Florence Thomassin
Mitch Yann Collette            Eunice Renate Jett         Un jeune homme Cristián Soto

 

Entrer dans le théâtre de Krzysztof Warlikowski, c’est reconnaître d’avance que dans la tête de chacun peut régner un bordel inextricable. En tout cas, il s’agit d’aimer cette approche confuse et intuitive de la vie, qui est comme un grand bol d’air afin d’échapper à la bien-pensance et au conformisme sociaux avec lesquels il faut pourtant vivre, et pire, parfois participer.

En partant de la pièce de Tennessee Williams, et tel un explorateur de l’âme en souffrance, le réalisateur polonais aborde le thème de l’attirance vers ce qui peut nous être néfaste.

De l’univers mental de Blanche Du Bois, devenue folle, Krzysztof Warlikowski en dissèque les plaintes, les violences subies, les réactions d’orgueil, et mélange, sans respecter une chronologie linéaire, tous les évènements et les personnages de sa vie, le choc du suicide de son mari homosexuel, l’attachement à Stanley Kowalski, malgré le viol.

Sur la forme, l'utilisation de la vidéo est à nouveau forte pour magnifier l'humanité des personnages (Blanche Du Bois et Stella principalement), les poses peuvent être très expressives (voir d'entrée Isabelle Huppert, assise jambes écartées, réduite à la prostitution et à un corps sensuel en attente), et l'on retrouve le fond musical feutré qui met le spectateur en état de réceptivité et de détente, avant le passage au grill.

Warlikowski n'évite pas certaines lourdeurs, l'étudiant avec lequel Blanche eut une liaison se transforme en boxeur, et le texte d'Oscar Wilde, Salomé désirant baiser la bouche de Jochanaan, souligne de manière appuyée et étrangement douce la perversité de Blanche.

Si les choix musicaux interprétés par Renate Jett paraissent trop tape-à-l'œil (le très populaire « All by myself! »  par exemple), le défilement du texte du Combat de Tancrède et Clorinde, sur un fond noir musicalement violent en lieu et place de la musique délicate de Monteverdi, prend une puissance décapante, surtout lorsque la traduction de "darsi volse vita con l'acqua" devient "il se leva pour donner la vie avec son onde".

Blanche est une idéaliste, par conséquent le metteur en scène en profite pour laisser transparaître ses propres idéaux. D'où des réflexions sur le couple, "what is compromising?", qui montrent bien son attachement à la relation humaine du moment qu'elle n'induit pas de marchandage avec l'autre.
Reste à savoir dans quelle mesure cet idéalisme n’est pas à l’origine de tant de souffrance…

Dans "Un Tramway", la langue française ne remplace pas le charme de la langue polonaise, et si Isabelle Huppert joue avec une aisance passionnante, le plaisir démonstratif qu'elle prend crée parfois un détachement émotionnel, ce qui ne permet plus de retrouver la profondeur d'âme des acteurs si poignante dans les précédentes pièces de Krzysztof Warlikowski.

Andrzej Chyra, Isabelle Huppert et Krzysztof Warlikowski lors d'une rencontre avec le public.

Andrzej Chyra, Isabelle Huppert et Krzysztof Warlikowski lors d'une rencontre avec le public.

Avec cinquante et une représentations en deux mois, et cela se perçoit dans la salle, le public parisien vient en grande majorité pour voir Isabelle Huppert.
C'est une bonne chose pour la notoriété de l'élève du nouveau théâtre polonais, pourvu que cela ne se fasse pas au détriment de l'authenticité.

Mais pour l‘instant, Krzysztof Warlikowski est un artiste indispensable dont il est hors de question de passer à côté.
Prochain arrêt : Macbeth de Verdi au Théâtre de la Monnaie de Bruxelles.

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Publié le 16 Octobre 2008

Incendies (texte de Wajdi Mouawad)

Représentation du 14 octobre 2008 au Théâtre National de la Colline

Avec Hermile Lebel, Damien Gabriac, Frédéric Leidgens, Julie Moreau, Serge Tranvouez, Véronique Nordey, Claire Ingrid Cottanceau, Raoul Fernandez

Mise en scène : Stanilas Nordey

 

Wajdi Mouawad n'a pas encore vu la mise en scène d'"Incendies" par Stanilas Nordey et devra attendre les deux dernières représentations pour la découvrir.

Mais l'on se demande comment avec de tels acteurs ne va t-il pas rester bouche bée à la fin du spectacle.

Une mère restée très secrète envers ses deux enfants, leur laisse en testament des indices pour remonter à l'origine de leur naissance. Le chemin remonte vers un pays en guerre, plongé dans l'horreur.

Ici le temps est pris pour laisser le spectateur saisir ce que représentent les actes barbares, l'immerger dans un univers de violence alors que rien n'est montré; tout est simplement raconté.

La prise de conscience de Julie Moreau (la fille) quand elle réalise ce que sa mère a vécu est jouée avec une progressivité dans l'émotion à laquelle l'on n'échappe pas.

De même, Véronique Nordey (Narwal à 60 ans, la mère) est d'une vérité telle dans la voix et la douleur du visage que cette expression de l'amour maternel prend au corps à la limite du blocage affectif.

Alors il y a bien sûr Raoul Fernandez en notaire dédramatisant, d'une diction vive et sensuelle comme ses gestes, dont l'humour et l'humeur légère viennent apporter l'oxygène qui permet à chacun de soutenir plus de 3 heures une vérité qui se dévoile petit à petit dans toute sa souffrance.

A un moment tout de même, Stanilas Nordey semble jouer un peu trop avec l'émotion du public, le faisant rire pour subitement le confronter à une brutalité trop soudaine pour être fortuite.

Il nous laisse également avec un certain malaise quand il met en scène le sniper (Laurent Sauvage) en cherchant à provoquer le rire à partir d'un cynisme dérangeant.

A l'issu de la représentation, Gerard Mortier rejoint alors sur scène le metteur en scène pour achever la soirée sur une conversation autour du théâtre et de l'opéra, étant bien entendu impossible de parler à chaud de la pièce.
Le directeur de l'Opéra de Paris avait créé en 2006 Adriana Mater sur le même thème mais ne l'évoque pas ce soir.

Wajdi Mouawad est né au Liban puis s'est déplacé en France et ensuite au Québec.

Incendies est paru aux éditions Actes Sud/Léméac Editeur en 2003.

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