Publié le 28 Mars 2013

Roméo et Juliette (Charles Gounod)
Version de concert du 24 mars 2013
Romeo01.jpgPalais des Beaux-Arts (Bruxelles)
Théâtre Royal de la Monnaie

Juliette           Nino Machaidze
Stéphano      Angélique Noldus
Gertrude       Carole Wilson
Roméo         John Osborn
Tybalt           Tansel Akzeybek
Benvolio       Stefan Cifolelli
Mercutio      Lionel Lhote
Pâris            Alexandre Duhamel
Grégorio      Nabil Suliman
Capulet        Paul Gay
Frère Laurent Jérôme Varnier
Duc de Vérone Patrick Bolleire
Manuela      Amalia Avilán
Pepita          Kinga Borowska
Angelo         Marc Coulon
Frère Jean    Pascal Macou

Direction musicale         Evelino Pidò                              Tansel Akseybek (Tybalt)
Direction des chœurs    Martino Faggiani                       

Bozar, ou le Palais des Beaux-Arts, possède une salle magnifique pour y représenter Roméo et Juliette en version de concert, car elle abrite, au fond de la scène, un orgue au son somptueux.
La cérémonie de mariage de Juliette et Pâris en est le meilleur instant pour profiter de cette richesse sonore.
Dans cet opéra, la musique de Charles Gounod prend des accents épiques, dès l’ouverture, et elle décrit le drame avec des effets virtuoses et des climats intemporels entre lesquels viennent se glisser des passages plus pompeux et triviaux.

Romeo02.jpg    Orchestre Symphonique et choeurs de la Monnaie, direction Evelino Pido

 

En tout cas, son énergie théâtrale est nimbée d’un sentimentalisme délicat pour lequel Evelino Pidò n’est peut être pas le meilleur défenseur. Sa rythmique tonique est une force qui place l’orchestre en principal acteur dramatique, mais la tonalité légère et pastel de cette musique s’évanouit dans un premier temps, et ne réapparaît, avec tout son mystère, que lors de la scène nocturne du balcon, le premier grand moment d’inspiration et d’évasion vers les rêves.

On retrouve de très beaux moments quand les chœurs fusionnent avec la masse orchestrale créant ainsi une harmonie d’ensemble souple et forte à la fois. D’autres passages perdront en revanche toute la fragilité allante et fluide que l’on voudrait entendre.

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  Nino Machaidze (Juliette)

 

Même si l’on peut trouver qu’un opéra donné sans un minimum de mise en espace réduit considérablement son pouvoir émotionnel, à moins que l’interprétation musicale ne soit exceptionnelle, c’est pourtant l’occasion de révéler des chanteurs, parfois peu ou pas assez connus.

Ce n’est évidemment pas le cas de la soprano géorgienne Nino Machaidze qui avait déjà chanté le rôle de Juliette à Salzbourg, en 2008, avec Rolando Villazon. Belle femme pleine d’énergie, elle ne peut à aucun moment faire croire à une Juliette adolescente et sensible. Lumineuse et spectaculaire dans les aigus, elle use avec une joie évidente du pouvoir rayonnant de sa voix, mais tous les sentiments complexes et noirs, désespérés de la vie, que l’on devrait ressentir quand elle s’exprime dans les tonalités plus graves sont négligés.

Romeo04.jpg   Lionel Lhote (Mercutio) et John Osborn (Roméo)

 

John Osborn, bien plus précis que sa partenaire quant à la diction stylisée qu’exige la poésie du texte, réussit à rendre à la fois l’innocente adolescence de Roméo et l’héroïsme vital sans la moindre défaillance. Mais, comme à son habitude, il donne cette impression de grande fierté, que l’on retrouve chez un chanteur wagnérien actuel, Simon O’Neill, qui s’oppose au romantisme noir et éperdu des personnages qu’il interprète. C’était déjà le cas pour Hoffmann (Offenbach), et, là aussi, le démonstratif l’emporte sur la sensibilité.

Plus dense et imposant que Paul Gay, père Capulet touchant mais écourtant tous les aigus,  Jérôme Varnier est un très beau Frère Laurent, humain mais inflexible, une voix un peu grisonnante qui rejette tout affect pour rester sur une ligne bienveillante.

Romeo05.jpgParmi les émouvantes surprises, Tansel Akzeybek dessine un Tybalt superbe d’éloquence avec une beauté tendre qui contraste avec le caractère de ce personnage que Shakespeare n’idéalise surement pas. Il conquière les cœurs, là où il devrait être perçu comme le pire des destructeurs.
On découvre une chanteuse souriante et charmante, Angélique Noldus, présente seulement pour quelques minutes dans le rôle de Stéphano, nous enchantant d’un timbre boisé plein d’éclat, inhabituellement baroque.

Lionel Lhote et Carole Wilson, respectivement Mercutio et Gertrude, se répondent sur scène par leur jovialité, mais l’on attend plus de juvénilité chez le premier, et plus de maternalisme chez la seconde.

                                                                                         Angélique Noldus (Stéphano)

Alors, quand l’unité du drame n’est pas vraiment là, ce sont tous ces moments éphémères de vérité et d’émerveillement qui font la joie que l'on garde en soi.

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Publié le 23 Mars 2013

Mise à jour janvier 2017

Krzysztof Warlikowski : Commandeur des Arts et des Lettres
Discours à l’occasion de la remise des insignes de Commandeur des Arts et des Lettres


Lundi 18 mars 2013, lors d’une réception organisée en son honneur à la Résidence de France à Varsovie, le metteur en scène de théâtre et d'opéra Krzysztof Warlikowski a reçu de la part de l’Ambassadeur de France les insignes de Commandeurs des Arts et des Lettres.

Né à Szczecin, c’est en Pologne qu’a démarré le parcours artistique de Krzysztof Warlikowski, pour se poursuivre à travers toute l’Europe jusqu’en Israël. Il appartient à cette génération d’Europe de l’Est qui s’est ouverte au monde après la chute du mur de Berlin, afin d’irriguer la culture académique occidentale d’une nouvelle forme d’expression plus proche, viscéralement, du cœur de la vie.

En France, c’est par le biais du Festival d’Avignon qu’il s’est fait connaitre – avec Hamlet d’abord, puis avec ses autres pièces, Purifiés (Sarah Kane), Le Songe d’une nuit d’été (Shakespeare), le Dibbouk (Shalom Anski et Hanna Krall), Krum (Hanokh Levin) et Angels in America (Tony Kushner).

Krzysztof Warlikowski est non seulement un artiste qui porte un regard profond sur les textes, y compris ceux des livrets d’opéras, qu’il met en scène, mais aussi une personnalité entière et géniale qui réalise un travail de stylisation et d’expression lucide sur la condition humaine dont il tire une force extraordinaire à partir de ses propres tensions internes. Il est également quelqu'un qui, par la vitalité de son discours, nous permet de sortir des rapports humains artificiels que nous connaissons dans la vie, alors que, pourtant, nous sommes dans l'illusion du théâtre. C’est du moins la vision personnelle que j’ai de cet homme.

Et depuis le jeudi 14 avril 2016, sa troupe, le Nowy Teatr, dispose d'un nouveau lieu d'accueil dans un ancien bâtiment industriel, construit en 1927, d'un des rares quartiers de Varsovie à ne pas avoir été rasé par les bombardements pendant la guerre, le quartier de Mokotow.

LaFin03.jpg

     Ewa Dalkowska et Krzysztof Warlikowski

 

Avant de reproduire, ci-dessous, le discours de l’Ambassadeur, un petit rappel de tous les ouvrages qu’il a traduit sur scène depuis 2006, lorsque Gerard Mortier, ancien directeur de l’Opéra National de Paris, le fit découvrir au public parisien, permet de prendre la mesure de ce qu’il a réalisé ces dix dernières années, même si son travail artistique s'exprime depuis plus de vingt ans. Sont ensuite évoqués les projets à venir.

Iphigénie en Tauride (Christoph Willibald Gluck) Palais Garnier (Paris) Juin 2006 & Juin 2008
L'Affaire Makropoulos (Leos Janacek) Opéra Bastille (Paris) Mai 2007 & Mai 2009
Krum (Hanokh Levin) Odéon Théâtre de L'Europe (Paris) Décembre 2007
Parsifal* (Richard Wagner) Opéra Bastille (Paris) Mars 2008
Angels in America (Tony Kushner) Théâtre du Rond Point (Paris) Mai 2008
Le Roi Roger (Karol Szymanowski) Opéra Bastille (Paris) Juin 2009
(A)pollonia (Hannah Krall-J.M Coetzee) Théâtre National de Chaillot (Paris) Novembre 2009
« Un Tramway » nommé désir (T.Williams) Odéon Théâtre de L'Europe (Paris) Février 2010
Macbeth (Giuseppe Verdi) Théâtre de la Monnaie (Bruxelles) Juin 2010
The Rake's progress (Igor Stravinsky) Staatsoper im Schiller Theater (Berlin) Décembre 2010
La Fin. Koniec (B-M. Koltès-F.Kafka,J.M Coetzee) Odéon Théâtre de L'Europe (Paris) Février 2011
Médée (Luigi Cherubini) Théâtre de la Monnaie (Bruxelles) Avril 2008 & Septembre 2011
Contes Africains (d’après Shakespeare) Théâtre National de Chaillot (Paris) Mars 2012
Eugène Onéguine (Piotr Ilitch Tchaïkovski) Bayerische Staatsoper (Munich) Juillet 2008 & Mars 2012
Poppea e Nerone (Claudio Monteverdi-Orch Boesmans) Teatro Real (Madrid) Juin 2012
Lulu (Alban Berg) Théâtre de la Monnaie (Bruxelles) Octobre 2012

Kabaret (John Fosse) Festival d’Avignon Juillet 2013 et Palais Chaillot (Paris) Février 2014
L'Affaire Makropoulos (Leos Janacek) Opéra Bastille (Paris) Reprise Septembre 2013
Die Frau Ohne Schatten (Richard Strauss) Bayerische Staatsoper (Munich) Novembre 2013
Alceste (Christoph Willibald Gluck) Teatro Real (Madrid) Mars 2014
Don Giovanni (Wolfgang Amadé Mozart) Théâtre de la Monnaie (Bruxelles) Décembre 2014
                  Die Franzosen (The French) (Marcel Proust) RuhrTriennale (Gladbec) Août 2015                              Le Château de Barbe Bleue (Bartok) / La Voix Humaine (Poulenc) Opéra Garnier (Paris) Novembre 2015 Phèdre(s) (W.Mouawad - S.Kane) Odéon-Théâtre de l'Europe avec Isabelle Huppert mars/mai 2016                 

Il Trionfo del Tempo e del Disinganno (Haendel)  Festival d'Aix en Provence Juillet 2016

Die Franzosen (The French) (Marcel Proust) Théâtre Chaillot (Paris) Reprise Novembre 2016

Iphigénie en Tauride (Christoph Willibald Gluck) Palais Garnier (Paris) Reprise Décembre 2016

* La production de Parsifal a été détruite sous la direction de Nicolas Joel, directeur de l'Opéra National de Paris de 2009 à 2014.


Parsifal_Acte2_02b.jpg     Waltraud Meier (Kundry) dans Parsifal en mars 2008

 

Alors que les saisons 2017/2018 se dévoilent petit à petit, ses futurs projets commencent à être bien connus :

Wozzeck (Alban Berg)  Dutch National Opera (Amsterdam) Mars 2017

Die Gezeichneten - Les Stigmatisés (Franz Schreker)  Bayerishe Staatsoper (Munich) Juillet 2017

Die Frau Ohne Schatten (Richard Strauss) Bayerische Staatsoper (Munich) Reprise Juillet 2017

Don Carlos (Giuseppe Verdi) Opéra Bastille (Paris) octobre 2017

De la Maison des Morts (From the House of the Dead) (Janacek) Royal Opera House Londres 2018

Don Carlo (Giuseppe Verdi) Opéra Bastille (Paris) 2018/2019 (reprise en italien)

AMakropoulos05b.jpg  Angela Denoke (Emilia Marty) dans l'Affaire Makropoulos en mai 2009
 

 

 

 

Discours à l’occasion de la remise
des insignes de Commandeur des Arts et des Lettres
à M. Krzysztof Warlikowski
(lundi 18 mars 2013)



Monsieur le ministre,
Messieurs les députés,
Messieurs les sénateurs,
Mesdames et messieurs, chers amis,
Cher Krzysztof Warlikowski,

J’ai le grand plaisir de vous accueillir ce soir dans la résidence de France, face à cet auditoire nombreux d’amis et d’admirateurs, pour vous remettre les insignes de commandeur dans l’Ordre des Arts et des Lettres.

Cet ordre est l’un des quatre ordres ministériels de la République française et en conséquence l’une de ses principales distinctions honorifiques, par laquelle le Ministre de la Culture honore celles et ceux qui se sont illustrés, soit par leurs contributions au patrimoine mondial dans le domaine artistique ou littéraire, soit par la contribution qu’ils ont apportée au rayonnement de la culture française dans le monde.

Krzysztof Warlikowski, vous êtes l’un des plus grands metteurs en scène de théâtre, un metteur en scène dont la notoriété dépasse les frontières de la Pologne et de l’Europe. Vous êtes aussi, de par votre carrière internationale, un représentant de l’Europe de la culture d’aujourd’hui, plurilingue et pluriculturelle, authentiquement polonaise et authentiquement universelle.

Permettez-moi de revenir sur quelques traits marquants de votre vie et de votre carrière. Je ne m’aventurerai pas, en effet, à en faire un tableau exhaustif tant elle a été jusqu’à ce jour extraordinairement riche et diversifiée.

Vous avez fait des études d’histoire, de philosophie et de philologie romane à l’Université Jagellonne de Cracovie. Vous avez également étudié pendant une année l’histoire du théâtre à l’École Pratique des Hautes Études de la Sorbonne. Vous avez commencé l’étude de la mise en scène à l’Académie du Théâtre de Cracovie où vous avez signé vos premiers spectacles, Nuits blanches de Dostoïevski et L’Aveuglement d’Elias Canetti.

Votre curiosité et votre soif de nouvelles formes d’expression théâtrale vous ont amené ensuite à travailler avec les plus grands noms de la scène européenne. Vous avez été l’assistant de Peter Brook sur le spectacle Impressions de Pelleas, présenté aux Bouffes du Nord à Paris, et dans le cadre d’un atelier organisé par les Wiener Festwochen en Autriche. Vous avez aussi collaboré à la mise en scène par Krystian Lupa de l’œuvre de Rainer Maria Rilke, Malte, au Stary Teatr de Cracovie. Giorgio Strehler vous a également accompagné dans l’adaptation pour la scène d’À la recherche du temps perdu de Marcel Proust au théâtre Schauspiel de Bonn.

Votre passion pour William Shakespeare transparaît dans la liste des très nombreuses mises en scène que vous avez faites de ses œuvres majeures : Le Marchand de Venise, Le Conte d’hiver, Hamlet, La Mégère apprivoisée, La Nuit des rois, La Tempête... À côté des grands classiques tels Sophocle et Euripide, vous avez également mis en scène des textes d’auteurs contemporains : je ne citerai que deux d’entre eux, Bernard-Marie Koltès et Sarah Kane.

Votre carrière internationale vous a amené, vous et votre fidèle troupe d’actrices et d’acteurs dont le talent ne laisse de faire l’admiration des critiques et des publics, aux Bouffes du Nord, au Piccolo Teatro, au Kammerspiele de Hambourg et au Staatstheater de Stuttgart, à Zagreb en Croatie et jusqu’en Israël. Mais elle ne vous a jamais éloigné de la Pologne, où vous avez travaillé et continuez à travailler, parcourant le pays pour y monter vos spectacles. Les publics de Cracovie, Poznań, Toruń, Varsovie, Radom, Wrocław, pour ne citer que ces villes, vous accueillent toujours avec curiosité et passion.

J’ajouterai que vous avez été l’hôte de plusieurs éditions du Festival d’Avignon, lors desquelles vous avez proposé Hamlet, Kroum et bien sûr (A)pollonia, qu’une critique française décrivait en ces termes : « un long fleuve impétueux charriant des matériaux disparates et grondant de bruits et de fureur, flot fascinant qui brasse émotions et savoirs, matière en fusion comme sortie d’un volcan en violente éruption et qui crache les pensées comme les sentiments, les faits établis comme les analyses rigoureuses, les vérités de fantaisie comme les actes de l’histoire. »

Je voudrais encore citer votre adaptation très personnelle et remarquée de Tennessee Williams avec votre mise en scène à l’Odéon de Paris il y a trois ans d’Un Tramway, dont le rôle principal était joué par une actrice française que nous admirons tous – et qui vous admire, Isabelle Huppert.

Le théâtre ne suffisant pas à votre soif de création et de découvertes, vous vous aventurez, depuis plusieurs années, dans la mise en scène d’œuvres d’opéra, le Don Carlos de Verdi ou encore l’Ubu Roi de Penderecki

Vous êtres directeur artistique du Nowy Teatr de Varsovie depuis 2008. Ce ne sera un étonnement pour personne d’apprendre que vous vous êtes déjà attelé à un nouveau défi, la mise en scène d’un spectacle intitulé Kabaret, dont la première en Pologne est prévue en juin prochain et qui sera ensuite présenté au festival d’Avignon.

Mon très cher Krzysztof, toutes ces mises en scènes, dans lesquelles vous tentez d’explorer et de mettre au jour les méandres de l’âme humaine, sont le reflet d’une étonnante capacité de travail et de création qui, je dois l’avouer, ne laisse pas de susciter un profond sentiment d’admiration.

Pour votre apport insigne à la culture universelle, mais aussi en hommage à l’attachement indéfectible que vous vouez à la France, à notre culture et à notre langue, le gouvernement de la République française a décidé de vous nommer commandeur dans l’Ordre des Arts et des Lettres.

Krzysztof Warlikowski, au nom du ministre de la Culture, je vous fais commandeur de l’Ordre des Arts et des Lettres.
 
Le discours sur le site de l'Ambassade de France

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Publié le 18 Mars 2013

La-Dispute04.jpgLa Dispute (Benoît Mernier - Marivaux)
Représentation du 16 mars 2013
Théâtre Royal de la Monnaie

Amour / Carise        Dominique Visse
Cupidon / Mesrou    Katelijne Verbeke
Le Prince                 Stéphane Degout
Hermiane                 Stéphanie d’Oustrac
Eglé                         Julie Mathevet
Adine                      Albane Carrère
Azor                       Cyrille Dubois
Mesrin                    Guillaume Andrieux

Direction musicale Patrick Davin
Mise en scène Karl-Ernst & Ursel Herrmann
Création Mondiale

                                                                                                           Stéphanie d'Oustrac (Hermiane)

La saison 2012/2013 est véritablement celle du Théâtre Royal de la Monnaie, tant l’institution belge semble être emportée par un élan créateur et innovateur qui paraît d’autant plus ahurissant que le statisme de sa voisine parisienne pèse lourdement.

En s’inspirant d’une pièce de Marivaux, enrichie d’extraits d’autres pièces afin de donner une plus grande importance à la relation du Prince et Hermiane, Benoît Mernier et Karl-Ernst & Ursel Herrmann ont eu à cœur de porter sur scène une œuvre totale qui met à nu le développement fragile des sentiments humains, mais aussi la façon dont-ils peuvent se défaire, se tordre, ou bien se détruire irréversiblement, par eux-mêmes, mais aussi par le fait du regard et des interventions hypocrites de la société dans laquelle nous vivons.

La-Dispute01.jpg  Julie Mathevet (Eglé) et Cyrille Dubois (Azor)

 

Le drame est construit comme une expérience menée, d’une part, par Amour et Cupidon, allégories des deux forces opposées du sentiments amoureux, et, d’autre part, par le Prince et Hermiane, figures du couple contemporain perverti, acteurs et voyeurs œuvrant à une entreprise de manipulation des sentiments.

Avec le goût et la tendresse humaine qu’on leur connait, Karl-Ernst & Ursel Herrmann ont construit un immense décor, une barrière de feuillages infranchissable derrière laquelle une pleine lune en éclaire le creux circulaire. Les deux jeunes femmes et deux jeunes hommes apparaissent l’un après l’autre, créant, au fur et à mesure, des liens sensibles et sensuels à la fois.

Le premier duo d’Eglé et Azor est décrit avec l’innocence d’une fraicheur entière, la dispute entre Eglé et Adine apparaît moins authentique, un peu trop sur-jouée, et les rapports de tendresse ambivalents d’Azor et Mesrin sont une surprise qui, en apparence, complexifient le tissu sentimental, mais font d’Azor, aussi à l’aise dans les bras d’un homme que dans les bras d’une femme, l’être le plus humain des quatre protagonistes.

La-Dispute02.jpgStéphane Degout (Le Prince) et Stéphanie d'Oustrac (Hermiane)

 

D’ailleurs, Cyrille Dubois chante avec une souplesse et une poésie lunaire joyeuse et magnifique autant à l’écoute qu’au regard de ses gestes naturels. Il est celui qui se détache le plus évidemment. Les deux femmes, Julie Mathevet et Albane Carrère sont, elles, peu différenciées, même si la première apparaît plus naïve, et Guillaume Andrieux compose un Mesrin qui pourrait être vocalement plus marqué, et qui se montre très à l’aise dans son jeu qui oscille entre virilité, doute et incompréhension des sentiments.

Des deux grands chanteurs distribués pour interpréter le couple princier, Stéphanie d’Oustrac impose un personnage de feu, véhément et passionné, caressant ou tuant du regard son partenaire avec une extraordinaire allure de diva effarouchée, et une voix sublimement sombre, au timbre glamour unique.

Stéphane Degout chante lui aussi avec un charme de velours, s’implique entièrement dans le rôle du Prince, mais il n’a pas la nature d’un Don Juan cynique, ce qui le rend moins crédible dans ce rôle ci, plutôt superficiel, que dans ses grandes incarnations mélancoliques de Pelléas ou bien Wolfram.

La-Dispute03.jpg    Guillaume Andrieux (Mesrin) et Albane Carrère (Adine)

 

Les deux personnalités surnaturelles, Cupidon et Amour, trouvent enfin en Dominique Visse et Katelijne Verbeke deux chanteurs et acteurs qui jouent avec un entrain et une complicité très agréables à voir, d’autant plus que le contre ténor s’amuse de ses intonations vocales de chat mielleux joliment humoristiques.

Patrick Davin, en chef discret, fait entendre tout ce que la partition de Benoît Mernier égraine en mystères, en entrelacements de solos de bois et de vents pris dans une gangue orchestrale sinueuse, parfois envoutante. Les coups de théâtres sont imprimés par les percussions avec une simplicité qui révèle une volonté permanente de ne pas laisser le climat orchestral dépasser la fragilité du discours vocal. Dans le duo princier, les sentiments abimés se retrouvent même dans les distorsions des cordes, un très bel exemple d’expressionisme musical.

Il arrive que l’on se détache du texte, de la scène, pour mieux y revenir, car ce qu'il se dit sur l’éphémère, les contradictions et la permanence du sentiment nous renvoie à nos propres expériences, ce qui fait le prix de ce spectacle introspectif certes, mais qui fouille, toutefois, sans approcher de trop près les profondeurs humaines.

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Publié le 9 Mars 2013

Dimanche 10 mars 2013 sur France 3 à 00h30
Médée (Cherubini)
Michael, Streit, Stotijn, Le Texier, Van Kerkhove
Les Talens Lyriques, dir.Rousset, Warlikowski m.s

Dimanche 10 mars 2013 sur Arte à 19h00
Schubert, Strauss (Salzbourg 2009)
Philharmonique de Vienne, dir.Harnoncourt

Lundi 11 mars 2013 sur Arte à 22h50
La Traviata (Verdi)
Dessay, Tézier, Castronovo, Scarabelli, La Muela, Nunez Camelino
Orchestre symphonique de Londres, dir Langrée, msc Sivadier

Dimanche 17 mars 2013 sur France 3 à 00h15
Boris Godounov (Moussorgski)
Nikitin, Kit, Akimov, Markov, Popov. Choeur et Orchestre du théâtre Mariinski, dir. Gergiev. Vick, m.s.

Mardi 19 mars 2013 sur France 2 à 0h30
Don Pasquale (Donizetti)
Corbelli, Rancatore, Viviani, Demuro, Tronc.
Choeur de radio France, Orchestre National de France, dir.Mazzola, Podalydès, m.s

Dimanche 24 mars 2013 sur France 3 à 00h15
Farnace (Vivaldi)
Cencic, Nesi, Donose, Garcia, Genaux, Gonzalez Toro...
Ballet et Choeur de l'Opéra du Rhin, Concerto Köln, dir Petrou Childs, m.s

Dimanche 24 mars 2013 sur Arte à 16h20
Le Carnaval des Animaux de Saint-Saëns
Smaïn (récitant), Tchoukriel (dessins)
Philharmonique de Radio France, dir. Chung

Mardi 26 mars 2013 sur France 2 à 0h30
Anniversaire Myung-Whun Chung
Weber, Chopin, Beethoven.
Tempo (piano). Philharmonique de Radio France, dir.Chung

Dimanche 31 mars 2013 sur Arte à 19h00
Offenbach, extraits de La Belle Hélène, Orphée aux Enfers, Les Contes d'Hoffmann... Devieilhe, Hallenberg, Gay.
Les Musiciens du Louvre, dir. Minkowski.

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Rédigé par David

Publié dans #TV Lyrique

Publié le 7 Mars 2013

Cosi05.jpgCosi fan tutte, ossia La scuola degli amanti (Wolfgang Amadé Mozart)
Représentation du 23 février 2013
Teatro Real de Madrid

Fiordiligi Anett Fritsch
Dorabella Paola Gardina
Guglielmo Andreas Wolf
Ferrando Juan Francisco Gatell
Despina Kerstin Avemo
Don Alfonso William Shimell

Direction musicale Sylvain Cambreling
Mise en scène Michael Haneke
Coproduction Théâtre de la Monnaie de Bruxelles            Juan Francisco Gatell (Ferrando) et Andreas Wolf (Guglielmo)

Lorsque Gerard Mortier proposa à Michael Haneke de mettre en scène un opéra de Mozart à Paris, lors de son précédent mandat, le cinéaste autrichien avança, dans un premier temps, Cosi fan Tutte. Mais, comme la production de Patrice Chéreau devait être présentée sur la scène du Palais Garnier, il lui fut confié Don Giovanni, et sa transposition du mythe, dans l’univers d’une entreprise installée en haut des étages d’une tour du quartier de la Défense, reçue un accueil unanime de la part de la critique internationale.

La création de Cosi, au Teatro Real de Madrid, est donc un évènement annoncé depuis quatre ans, et cette première représentation prend une allure mondaine telle qu’on pourrait se croire au Festival de Cannes, avec des dizaines de journalistes, et le brouhaha de la haute société madrilène qui vient se montrer, et se retrouver. L’entrée dans le théâtre est un véritable choc après la traversée des rues du cœur de la ville, et de son effervescence à laquelle se mêlent ceux laissés sur le carreau.

Cosi01.jpg   Juan Francisco Gatell (Ferrando) et Paola Gardina (Dorabella)

 

Mais ce qui frappe, à l’ouverture du rideau, est de voir que Michael Haneke projette sur scène cet univers de femmes et d'hommes aisés qui aiment s‘habiller avec, parfois, un glamour plastique étincelant, qui nous fait penser un peu au monde que Woody Hallen a décrit dans ces derniers films, comme, par exemple, Match Point.

Le décor, qui n’est pourtant pas l’essentiel d’une mise en scène, a une architecture étendue très étirée en largeur, et une profondeur divisée en trois espaces bien distincts. En arrière plan, un escalier mène des jardins extérieurs à l’entrée d’un vestibule où se tient une réception, puis, se poursuit en avant scène dans un salon où s‘étend, côté jardin, une toile inachevée, justement de jeunes couples en costumes d’époques déambulant au milieu de jeux d’eaux, et une armoire glacée remplie de bouteilles et de verres d’alcool.
Une baie vitrée coulissante sépare l’avant scène de l’arrière scène, ce qui permet à la fois de laisser visible toutes les dimensions de l’espace, mais aussi de soutenir la projection des voix.

Les protagonistes apparaissent ainsi en costumes contemporains, mais avec un étrange mélange de références au XVIIIème siècle.


Cosi02.jpg    Kerstin Avemo (Despine)


Fiordiligi et Dorabella portent des habits d’aujourd’hui, en cohérence avec leurs rôles respectifs dans le jeu de la séduction, la première en robe rouge légère et attrayante, la seconde en pantalon noir qui signe une allure maîtrisée plus masculine. L’accord vocal des deux chanteuses avec leur sens musical est également très intelligemment réalisé, car en confiant le rôle de Fiordiligi à Anett Fritsch, ample en couleurs et prodigue en graves sombres et sanguins, son personnage devient sensuellement dominant, suivant les lignes de la partition. Elle est la grande découverte de la soirée.

 Elle brille donc plus que Dorabella, car Paola Gardina l’incarne avec un timbre charmant mais moins opulent que d’autres cantatrices telle Elina Garanca. Son interprétation théâtrale et réaliste révèle tout d’une femme sûre d’elle-même au tempérament viscéral, et, comme pour tous les autres artistes, la finesse humaine du jeu renouvelle constamment le plaisir visuel.

 Des deux amants, Guglielmo est le plus séducteur, vocalement et physiquement, et le jeune baryton Andreas Wolf en donne une image un peu innocente et mystérieuse, avec son allure musclée et sa blondeur léonine. A cela s’ajoute un timbre de crooner auquel Dorabella ne peut résister, poussée dans ses retranchements au second acte, quand la chaleur de la cheminée se confond avec le fondant boisé des ondes orchestrales, l’un des meilleurs moments de Sylvain Cambreling.

Cosi03.jpg   Juan Francisco Gatell (Ferrando), Andreas Wolf (Guglielmo) et Kerstin Avemo (Despine)

 

Juan Francisco Gatell, très authentique dans sa déclamation, fait entendre un accent qui ôte un peu de l’italianité du chant de Ferrando, mais il compose un personnage en apparence doux et nerveux à la fois, l’impression que laisse transparaître son legato.
Et, à l’inverse du couple Dorabella-Guglielmo, c’est lui qui, sur scène, subit le désir irrépressible suscité par Fiordiligi, lui échappant tout en le repoussant en rampant su sol les jambes nues pour mieux l’attirer.

Cette mise en scène du scénario de la séduction réciproque est d’une emprise presque suffocante, car Michael Haneke montre Don Alfonso et Despina sous des angles très sombres. Le vieil homme est interprété par un William Shimell d’une très belle tenue vocale, dans ses habits d’époque qui évoquent Valmont, et Kerstin Avemo, peu virtuose et éloignée du cliché de la soubrette habituelle, devient un personnage manipulateur machiavélique et glaçant caché derrière son visage de clown.

Tous les mécanismes des pièges du désir sont ainsi déclenchés l'un après l’autre, la façon dont Despine découvre, en déchirant leurs chemises, les torses nus flamboyants des deux hommes, éclairés par la lumière glacée de l’armoire à alcool, jusqu’à la chaleur du salon qui contraste avec la froideur du jardin extérieur illuminé par les lueurs bleu-argent d’une pleine Lune. Corps et alcool sont inévitablement les deux facteurs qui vont dominer l'être humain fait de chair et de sang. Les poses, sur les moments clés, sont alors comme un arrêt sur image qui captent plus fortement la conscience du spectateur.

Cosi04.jpg   Anett Fritsch (Fiordiligi)

 

C’est tout un enchainement théâtral bouleversant par la force inexorable qui s’en dégage, et l’orchestre, sous la baguette de Sylvain Cambreling, a un peu de mal à se synchroniser au premier acte, mais, par la suite, les moments les plus sensuels, soulignés par un foisonnement sonore des cordes, qui laisse sans doute moins de champ expressif aux motifs solo, font entendre un Mozart dans la vie, et pas seulement enclin à l‘expression du raffinement.

On pouvait entendre certains décalages entre chanteurs et orchestre, mais ils sont restés bien minimes au regard du jeu théâtral exigeant qui ne facilite pas l’emprise visuelle avec le chef.

Haneke nous a montré comment la vie peut chercher instinctivement à détruire les relations existantes ou en phase de construction entre les personnes.  C’est ici d’un cynisme incroyable, mais plus mesquin dans la réalité.

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