Le Roi Roger (K.Szymanowski) par K. Warlikowski à Bastille

Publié le 19 Juin 2009

Le Roi Roger (Karol Szymanowski)
Représentation du 18 juin 2009
Opéra Bastille
Direction musicale Kazushi Ono
Mise en scène Krzysztof Warlikowski

Le Roi Roger II Mariusz Kwiecien
Roxana Olga Pasichnyk
Edrisi Stefan Margita
Le Berger Eric Cutler
L’Archevêque Wojtek Smilek
Une Abbesse Jadwiga Rappe

Avec Krzysztof Warlikowski, il n’est jamais question de dérouler le fil d’une histoire sans le moindre questionnement.
C’est toujours une interrogation sur le sens des actes et les personnages, avec une dure confrontation à la réalité vécue par le metteur en scène.

              Mariusz Kwiecien (Le Roi Roger)

Lui confier « Le Roi Roger » paraissait une évidence : un jeune berger loue l’amour et les plaisirs dionysiaques, au point de dynamiter la vie d’un couple bien établi, en exploitant comme une grande faille l’ambiguïté sexuelle du monarque.
 

Pourtant, l’artiste oriente sa réflexion vers une dimension plus large : et si l’enjeu était plutôt de montrer la violence du conformisme, et comment une force hypnotique peut permettre d’en sortir pour déboucher sur un autre conformisme ?

C’est comme cette société oppressante, dupliquée à l’infini, qui fait peser toutes ses attentes sur le couple chic de Roger et Roxane prêt à mettre au monde un digne successeur.


Issu du mouvement Hippie des années 70, le berger vient mettre le doute, est étrangement imité par les jeunes, et attire Roxane vers lui, ce qui ne fera que souiller définitivement son enfant, pour en faire un pur Mickey de la société de loisirs.

L’univers visuel et obsédant de Krzysztof Warlikowski est à nouveau à l’œuvre avec une force dérangeante.
Pour le plaisir esthétique, la beauté des images de corps nus masculins est inévitablement présentée, en écho au voyage de Szymanowski en Sicile, bien que ce ne soit pas le thème théâtral central.

Il s’agit cependant de représenter un idéal du rapport au corps dont la valeur n’est pas abîmée par certains fondamentaux sociaux, comme le christianisme ou bien le commerce.
 
C’est surtout cette incroyable vie des protagonistes principaux, la manière de leur faire exprimer douleur, désarroi, folie, et aussi de faire ressentir la tension qui se crée entre eux qui vous prend net aux tripes. Un exploit face à une action étirée et un texte chargé d’images naïves.

Prenant conscience de son enfermement dans une conception du bonheur qui n’est pas faite pour elle - on pourrait la comparer à la Laura du roman « the Hours » de Michael Cunningham - Roxane trouve une forme de libération qui suscite le désespoir du Roi, accroché à une image figée qu’il a d’elle.

Le berger est illusion, une illusion qui peut tout briser tant elle semble porter en elle le mystère de la vie.

                                         Eric Cutler (Le berger)

La scène de ces personnes en fin de vie usant de leurs dernières forces dans une piscine n’est pas des plus lisibles, empreinte de la réalité mortelle de l’homme, et de sa perte d’énergie avec le temps.

Est ce l’émotion soulevée par cette image qui convainc la femme du roi de suivre le perturbateur?

De toute évidence, le Roi Roger sent intuitivement le traquenard, et ne peut que s’effondrer en constatant ce qu’est devenu l’idéal de l’offrande du cœur au soleil, dans une vision terriblement ironique. La médiocrité et le consumérisme pervertisent l’amour et le beau.
 
    
Mariusz Kwiecien (Le Roi Roger)

La sophistication des éclairages, les jeux de reflets irréels, les images ajoutées un peu partout pour leur caractère identitaire (le couple d’hommes qui danse au dessus de la piscine, les déambulations du jeune polonais Tadzio de Mort à Venise), sont d’un impact subjuguant.

L’alchimie avec la qualité orchestrale, la réussite inouïe avec laquelle Kazushi Ono dirige une masse sonore qui peut s’effondrer et se relever avec une fascinante élasticité, se diluer en un envoûtant tissu soyeux, participe à ce climat éprouvant.

Il faut entendre le chœur à l’ouverture, pas toujours homogène, mais chargé de menaces et d’inquiétude, et imposé par la force d’une vidéo projection qui en révèle les visages.

     Olga Pasichnyk (Roxane)

Loin d’être de simples interprètes, les chanteurs atteignent un niveau d’implication et d’expression vocale fabuleux.

Physique franchement irréprochable, Mariusz Kwiecien fait de son Roi Roger un bouleversant concentrateur des tourments humains, une puissance parfois violente, qui se voit opposer le berger suave et enjôleur d’Eric Cutler.

La voix du jeune ténor américain est presque idéale, elle respire l’innocence, et ne s’efface dans la musique que très rarement.

Stefan Margita est lui aussi parfaitement distribué pour le rôle d’Edrisi, nous sommes ici beaucoup plus dans le cynisme clair, agressif et théâtral.
L’homme d’affaire est à l’œuvre.

Étourdissante dans l’appel du Roi Roger au deuxième acte, Olga Pasichnyk joue d’ornementations orientalisantes, parfois dans des postures sans soutien au sol, et nous laisse avec des réminiscences inoubliables.

         Mariusz Kwiecien (Le Roi Roger)

Retransmis en direct sur le site d’Arte et de l’Opéra National de Paris le 20 juin, le Roi Roger sera ensuite diffusé sur la chaîne ARTE le lundi 12 octobre 2009 à 22H45.

Ainsi s’achève pour l’Opéra de Paris une ère vivante, forte et captivante qui va laisser la place à une autre vision du théâtre : la culture de l’émerveillement.

Mais pour ceux qui souhaitent ne pas basculer dans l’endormissement, l’aventure continue dans les théâtres parisiens et dans les opéras européens proches, dont le Teatro Real de Madrid bien entendu.

Lire également Présentation du Roi Roger par Gerard Mortier.

 

 

Commenter cet article

gail 03/07/2009 08:25

pas mal du tout cet article, juste et intéressant. J'ai assisté à la dernière, et j'ai bcp aimé, et je n'étais pas la seule, même si les huées ont été assez nombreuses pour être entendues. Dur dur d'être français en ce moment, une fois de plus. Difficile de trouver des propos cohérents, pour ou contre, sur cette œuvre.

David 23/06/2009 18:03

Et pour information, K.Warlikowski est l’invité de Joëlle Gayot du lundi 22 au vendredi 26 juin dans l’émission « A voix nue » sur France Culture à 20H00.
Lundi 22 Pologne, je te « haime ».
Mardi 23 Shakespeare, père et mère de théâtre.
Mercredi 24 Je est mon autre.
Jeudi 25 La leçon d’anatomie.
Vendredi 26 Le visible et l’invisible.

Les émissions peuvent être réécoutées sur le site de France Culture à la rubrique Emission/A voix nue.

redmike75 23/06/2009 17:20

Merci d'avoir rectifié l'erreur de manipulation qui a envoyé mon commentaire là où il n'aurait pas dû être... Désolé. Quant à (A)pollonia, je le découvrirai à Avignon le 19 juillet prochain, non sans avoir revu Le Roi Roger... Vivat Warli!

David 21/06/2009 23:06

Bonsoir,

Votre commentaire n'était pas relié au bon article, je viens de le déplacer.
Merci pour la sincérité de votre témoignage tellement vivifiante, et si vous n'avez pas ignoré le Macbeth à la Monnaie en juin 2010, et Un Tramway nommé désir à l'Odéon en février/mars 2010, n'oubliez pas Apollonia au Théatre Chaillot en novembre 2009.

redmike75 21/06/2009 22:55

Qu'il est réconfortant de lire ce compte-rendu au retour de cette formidable représentation! Ce spectacle est en effet admirable de bout en bout, et il est effarant de voir une partie du public se focaliser sur quelques minutes "provocatrices" (le magnifique ballet de la régénération dans la piscine, les Mickey de la fin, nés de l'injection faite au roi par Edrisi en particulier) et "oublier" la précision de la direction d'acteurs qui raconte le naufrage de ce couple, entre tendresse et éloignement, avec une clarté aveuglante, la beauté des images vidéo du choeur qui renforce sa puissance menaçante, la chorégraphie des évolutions du Berger et de ses acolytes en blanc, soudain apparus dans la foule (où d'ailleurs on les voit commencer à se mumtiplier),la pure beauté de cet espace de verre, de métal, de bois et de pierre, que les éclairages et la machinerie redessinent mystérieusement tout au long de la soirée... Et qu'on n'aille pas dire que Warlikowski a trahi l'oeuvre! Il en propose une lecture critique parfaitement cohérente: les propos du berger, son ambiguïté de gourou lénifiant ne peuvent masquer une menace qui a aujourd'hui des résonances précises... Un crypto-manifeste homosexuel est moins intéressant (mais plus rassurant finalement) à montrer qu'une interrogation sur les vertiges des aspirations et des désirs humains et la séduction de ceux qui les exploitent. Le spectacle a dérangé du monde (qui aurait cru qu'il y eût tant de grands "connaisseurs" du Roi Roger dans la salle??????) et réveillé chez certains des relents nauséabonds: un de mes voisins a hurlé "A Varsovie" à l'adresse de Warlikowski (d'où engeulade) !!! Non, pas à Varsovie, mais à Avignon dès le mois prochain, à l'Odéon, à la Monnaie (Macbeth en juin)... Et merci à Mortier de nous avoir offert ces moments de théâtre et de musique inoubliables, d'Iphigénie à Roger, en passant par Makropoulos et Parsifal!