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Publié le 13 Octobre 2020

Rudolf Noureev (extraits de ballets chorégraphiés entre 1979 et 1989)
Représentation du 12 octobre 2020
Palais Garnier

Tchaïkovski
Casse-noisette – Adages de l’acte I et de l’acte II
Dorothée Gilbert, Paul Marque

Prokofiev
Cendrillon Adage du tabouret
Alice Renavand, Florent Magnenet

Prokofiev
Roméo et Juliette – Pas de deux du balcon
Myriam Ould-Braham, Germain Louvet
(ci contre)

Minkus
Don Quichotte – Pas de deux de l’acte III
Valentine Colasante, Francesco Mura

Tchaïkovski
Le Lac des cygnes – Pas de deux de l’acte II
Amandine Albisson, Audric Bezard

Tchaïkovski / Noureev
Manfred – Variation du poète, extrait du 4e tableau
Mathias Heymann

Tchaïkovski
La belle au bois dormant – Pas de deux de l’acte III
Léonore Baulac, Germain Louvet

Musiques enregistrées

La montée en puissance des artistes de l’Opéra de Paris se confirme depuis la reprise des représentations, et la série de ballets classiques et contemporains programmés en octobre et novembre s’inscrit dans la même dynamique que celle suivie par les musiciens et choristes.

Le programme imaginé ce soir rend hommage au danseur et chorégraphe Tatare Rudolf Noureev, et évoque principalement sa période passée à la direction du ballet de septembre 1983 à juillet 1989.

Dorothée Gilbert et Paul Marque (Casse-Noisette)

Dorothée Gilbert et Paul Marque (Casse-Noisette)

Entré au Palais Garnier lors de la répétition générale de La belle au bois dormant le 15 mai 1961, la veille de sa demande d'asile politique à l'aéroport du Bourget, Rudolf Noureev reçoit en 1973 une proposition de l’Opéra pour diriger la troupe. Mais comme il exige de pouvoir danser partout dans le monde dans le même temps, le projet est une première fois abandonné.

Le 20 novembre 1979, il chorégraphie au Palais des Sports, et pour le ballet de l’Opéra de Paris, Manfred, une allusion à la vie de Byron chorégraphiée sur une musique de TchaïkovskiNoureev interprète le rôle du poète. Il remontera sa création au Palais Garnier en 1986.

Puis, le 06 mars 1981, il présente sa chorégraphie de Don Quichotte inspirée de Marius Petipa qu’il avait montée pour l’Opéra de Vienne en 1966, tout en reprenant le rôle de Basilio qu’il dansait depuis l’âge de 21 ans lorsqu’il faisait partie de la troupe du Kirov à Leningrad.

Alice Renavand et Florent Magnenet (Cendrillon)

Alice Renavand et Florent Magnenet (Cendrillon)

Lors de sa première saison en tant que directeur, inaugurée avec Raymonda – ballet non représenté ce soir -, l’impulsivité de Rudolf Noureev entre rapidement en conflit avec la maison et ses règles. Et l’on entend des échanges d’une virulence qui se révèle toujours d’actualité.

Il présente alors, en octobre 1984, la chorégraphie de Roméo et Juliette, sur la musique de Prokofiev, qu’il avait créée pour Londres en 1977 et présentée l’année suivante au Palais des Sports.

Le rôle de Juliette est celui d’une révoltée. Mais ce fantastique spectacle aux contours cinématographiques est mal accueilli ce qui incite le ballet à rappeler qu’il existe déjà la version soviétique de Bourmeister dans la maison.

Sous le coup des grèves, Noureev se concilie pourtant le corps de ballet et présente sa propre version du Lac des Cygnes en décembre 1984 (créée une première fois en 1964 à Vienne d’après Petipa) qui étoffe le personnage du Prince. Et la saison d’après, la reprise de l’ancienne version de Bourmeister rallie définitivement tous les danseurs à sa propre version.

Dorothée Gilbert et Paul Marque (Casse-Noisette)

Dorothée Gilbert et Paul Marque (Casse-Noisette)

La création de Casse-Noisette, le 19 décembre 1985, va ensuite déclencher la surprise du public de par l’originalité de sa conception – travaillée une première fois en 1967 pour Stockholm, puis en 1979 pour Berlin – axée sur l’imaginaire de Clara. La production est filmée en studio en 1988 et est toujours facilement accessible aujourd'hui.

Pour sa quatrième saison, il propose en création mondiale, le 25 octobre 1986, une chorégraphie de Cendrillon sur la musique de Prokofiev. Cette partition achevée en 1944 n’avait jamais été jouée à l’Opéra de Paris, et les références hollywoodiennes de Noureev initient une saison profondément américaine.

Valentine Colasante et Francesco Mura (Don Quichotte)

Valentine Colasante et Francesco Mura (Don Quichotte)

Après une cinquième saison marquée par beaucoup de reprises, Rudolf perd la danseuse dont il était si fier, Sylvie Guilhem, partie pour Londres, et s’apprête à présenter le jour de son anniversaire, le 17 mars 1989, sa version de La belle au bois dormant dont le dessin, resté proche de l’original de Petipa, valorise mieux les danses masculines. Mais c’est également jour de grève contre le projet de loi instaurant un diplôme d’État de professeur de danse.

Cependant, l’ouverture de l’Opéra Bastille se profile, et le Palais Garnier s’apprête à devenir le lieux principalement dédié aux ballets.

Amandine Albisson et Audric Bezard (Le lac des Cygnes)

Amandine Albisson et Audric Bezard (Le lac des Cygnes)

Pour faire revivre ces moments forts de la danse classique, la distribution réunie ce soir est une véritable occasion pour les spectateurs d’admirer les qualités artistiques et, surtout, les personnalités de quelques grands danseurs du corps de ballet, afin d’identifier de quels caractères ils se sentent chacun le plus proche.

Ainsi, dans les extraits de Casse-noisette, Dorothée Gilbert fait de Clara une adolescente mure, souriante mais à la main de fer, plus proche d’une femme très sûre de la destinée qu’elle dirige, alors que Paul Marque, au regard rusé, est la droiture même.

Puis, dans Cendrillon, Alice Renavand est une merveille de souplesse avec des cambrés d’une courbure incroyable, parcourue par une évanescence dans les mouvements de bras ondulants qui lui donne une légèreté à ravir Florent Magnenet, partenaire chaleureux d’une présence directe et sincère bienveillante.

Mathias Heymann (Manfred)

Mathias Heymann (Manfred)

Avec Myriam Ould-Braham, Juliette apparaît telle une adolescente éperdue au sourire frais, et mue par une grâce dynamique ravissante qui s’allie fort bien avec la nature féminine de Germain Louvet, une vision iconique du prince charmant qu’il aime animer comme si la vie était toujours belle, même pour Roméo.

Surviennent alors Valentine Colasante et Francesco Mura qui tous deux interprètent le duo entre Kitri et Basilio avec un panache et une assurance éclatante redoutablement efficace, à la manière d’un show festif, tout en créant un effet à la fois piqué et réjouissant à admirer.

Léonore Baulac et Germain Louvet (La belle au bois dormant)

Léonore Baulac et Germain Louvet (La belle au bois dormant)

A l’inverse, le pas de deux du Lac des Cygnes entre Amandine Albisson et Audric Bezard débute dans l’observation, la mélancolie diffuse. Une lente progressivité s’installe dans leur duo qui, sans qu’on ne le sente venir, attire de plus en plus le spectateur dans leur relation délicate et les moindres gestes subtils qui font de ce court tableau un portrait du sentiment indicible. Et c’est au moment où la musique s’arrête que l’on prend conscience du transport qui s’est opéré.

C’est ensuite un véritable souffle coupé qui accompagne l’arrivée de Mathias Heymann qui offre une description tourmentée et profondément expressive du poète de Manfred. Toute la musculature et les courbures de ce danseur absolument unique sont vouées à décrire les tensions intérieures et semblent comme modeler l’homme sous les yeux du public. Une beauté crépusculaire.

Les danseurs avec au premier plan Valentine Colasante et Francesco Mura

Les danseurs avec au premier plan Valentine Colasante et Francesco Mura

Et l’on retrouve dans un registre plus étincelant et léger Germain Louvet qui est associé cette fois à Léonore Baulac dont l’apparente fragilité se double d’une luminosité impressionnante, ce qui permet à tous deux d’achever avec La belle au bois dormant sur une touche resplendissante qui finit par englober l’ensemble des danseurs lors du salut final.

La salle est pleine ce soir, ce qui montre l’attachement du public habituel ou passager à une troupe dont le talent attend dorénavant de retrouver de plus grands espaces.

Mathias Heymann, Léonore Baulac et Germain Louvet

Mathias Heymann, Léonore Baulac et Germain Louvet

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Publié le 2 Janvier 2019

Cendrillon (Serguei Prokofiev)
Représentation du 31 décembre 2018
Opéra Bastille

Cendrillon Valentine Colasante
L’Acteur-vedette Karl Paquette
Les Deux Soeurs Ludmila Pagliero
                            Dorothée Gilbert 
La Mère Aurélien Houette
Le Producteur Alessio Carbone
Le Professeur de danse Paul Marque
Le Printemps femme Marion Barbeau
L'Eté femme Émilie Cozette
L'Automne femme Sae Eun Park
L'hiver femme Fanny Gorse
Le Directeur de scène Nicolas Paul
Son Assistant Francesco Mura

Direction musicale Vello Pähn
Orchestre Pasdeloup
Chorégraphie Rudolf Noureev (1986)
Décors Petrika Ionesco                                               
 Valentine Colasante (Cendrillon)

Pour sa quatrième saison à la direction de la danse de l’Opéra de Paris (1986-1987), Rudolf Noureev présenta, le 25 octobre 1986, une nouvelle version de Cendrillon de Prokofiev, sur une musique créée originellement en 1945 au Théâtre du Bolshoi, après deux mois de répétitions données dans les studios inaugurés sous la Coupole du Palais Garnier en septembre 1986. Ces salles sont aujourd’hui dénommées Lifar, Noureev et Petipa.  

Karl Paquette (L’Acteur-vedette)

Karl Paquette (L’Acteur-vedette)

Cette nouvelle chorégraphie imaginée pour mettre en valeur Sylvie Guillem et Charles Jude, et dont Noureev supervisa également la version télévisée de novembre 1987 dans laquelle il incarnait le producteur, est un vibrant hommage au cinéma hollywoodien qui, pourtant, ne rencontra qu’un accueil mitigé lors de la tournée de l’Opéra à New-York.

On ne peut effectivement que trouver dépassées les références exotiques d’une scénographie qui donne parfois l’impression de nous faire voyager dans l’univers de Tintin. Et à la vue de la peluche immense d’un King-Kong à l’œil rouge brillant, on se remémore une autre production de Bastille qui est également une déclaration d’amour plus profonde aux héroïnes du cinéma américain : L’Affaire Makropoulos mis en scène par Krzysztof Warlikowski.

Cendrillon (version Rudolf Noureev) - Les adieux de Karl Paquette à la scène - Bastille 2018

Mais alors que Noureev poursuivait sa tournée américaine, un jeune homme d’une dizaine d’années entrait dans les locaux de l’Ecole de danse de l’Opéra de Paris nouvellement établie près du parc André Malraux de Nanterre; Karl Paquette se trouvait être le seul garçon de sa classe entouré de 15 jeunes filles. Depuis, il a intégré le Corps de ballet de l’Opéra en 1994, et commencé à incarner des rôles majeurs au début des années 2000, avant d’être nommé danseur étoile le 31 décembre 2009, à l’issu de la représentation de Casse-Noisette.

Karl Paquette (L’Acteur-vedette), Valentine Colasante (Cendrillon) et Dorothée Gilbert (une sœur)

Karl Paquette (L’Acteur-vedette), Valentine Colasante (Cendrillon) et Dorothée Gilbert (une sœur)

Il personnifie ainsi des décennies de culture et de tradition de l’école de danse de l’Opéra de Paris, que Benjamin Millepied a par ailleurs essayé de révolutionner là même où Rudolf Noureev avait prudemment renoncé, et sa manière bienveillante et théâtrale d’assumer une présence racée au regard acéré lui vaut dorénavant un fort attachement de la part du public parisien.

Karl Paquette (L’Acteur-vedette) et Valentine Colasante (Cendrillon)

Karl Paquette (L’Acteur-vedette) et Valentine Colasante (Cendrillon)

Dans cette Cendrillon transposée à Bastille depuis la fin de l’automne 2011, Karl Paquette arrive sur scène, ce dernier soir de décembre 2018, porté par un grand élan qui soulève une formidable clameur jubilatoire provenant de la salle, et manifeste une véritable joie malicieuse teintée de sagesse à aussi bien jouer la comédie qu’à se livrer aux pas subtils et grands sauts majestueux, tout en mesurant impulsions et rythme des tournoiements acrobatiques. 

Karl Paquette (L’Acteur-vedette)

Karl Paquette (L’Acteur-vedette)

Pris ainsi dans l’action, tout devient source d’amusement aussi bien avec les deux sœurs interprétées par Ludmila Pagliero, en bleu, et Dorothée Gilbert, en rose, fantastiques d’élasticité dans cette chorégraphie qui, quelque part, les désarticule, qu’avec les diverses danseuses multicolores issues d’un folklore touristique du monde entier, de l’Espagne enflammée à la Chine séductrice.  La Mère jouée par Aurélien Houette est, elle, particulièrement burlesque.

Karl Paquette (L’Acteur-vedette) et Valentine Colasante (Cendrillon)

Karl Paquette (L’Acteur-vedette) et Valentine Colasante (Cendrillon)

Et Valentine Colasante, étoile d’à peine un an, danse comme sur du velours, démontrant une habileté étourdissante dans les pas les plus modernes – le numéro de claquettes avec le porte-manteau à bascule est une réussite technique éclatante -, et dresse le portrait d’une Cendrillon femme mûre et confiante de bout-en-bout, comme si elle savait dès le départ qu’elle est destinée à la réussite publique.

Valentine Colasante et Karl Paquette

Valentine Colasante et Karl Paquette

L’excellente cohésion de la distribution permet un déroulé de danses où se succèdent scènes de comédie musicale et grands mouvements classiques - la valse mauve qui clôt le premier acte en engageant 24 danseurs rappelle par ses couleurs la valse des coupes du Lac des Cygnes -, et des fantaisies exotiques qui, même si leur originalité n’est pas toujours saillante, sont portées par la musique envoûtante, et par moment mystérieuse, de Prokofiev.

Karl Paquette et ses enfants en compagnie d'Aurélie Dupont

Karl Paquette et ses enfants en compagnie d'Aurélie Dupont

Et il ne faut pas perdre de vue que tous les ballets du répertoire ne bénéficient pas d’une composition musicale hors du commun. Or Cendrillon est associée à une partition richement rythmée et colorée, toujours stimulante, et lorsqu’elle est interprétée par un orchestre Pasdeloup qui opère, sous la direction de Vello Pähn, à une splendide fusion de couleurs de timbres instrumentaux, et génère des volumes généreux et un lustre sonore luxueux qui atteignent le niveau de l’orchestre de l’Opéra de Paris, l’esprit de l’auditeur est alors éperdument transporté, quoi qu’il se passe sur scène. 

Karl Paquette et ses enfants

Karl Paquette et ses enfants

Tant de numéros originaux, les soubrettes dansant sur les réminiscences de la marche de l’Amour des 3 oranges, les douze coups de minuit marqués mécaniquement par douze danseurs athlétiques, sont une fête de l’esprit qui s’apprécie d’autant plus que l’ambiance de fin d’année s’y prête. Et la transposition à Bastille – moyennant quelques ajouts de décors comme la statue de la liberté visible dès le premier tableau – ne fait qu’accorder plus d’ampleur et de respiration à ce spectacle qui a ses moments de grâce et d’abandon, à l'instar du pas de deux final tant attendu.

Karl Paquette

Karl Paquette

Une fois l'ensemble des artistes ovationnés au rideau final, Karl Paquette revient enfin seul sur la scène pour recueillir sous une pluie d’or les hommages du public, après que Stéphane Lissner et Annette Gerlach aient achevé de présenter pour Arte ce dernier acte depuis leur loge suspendue, et l’on découvre les deux enfants blondinets de ce magnifique danseur qui le rejoignent dans un grand moment d’émotion, avec toute la reconnaissance d’Aurélie Dupont qui voit ainsi partir une des valeurs qu’elle a constamment appréciée.

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Publié le 8 Juillet 2018

Nefés (Pina Bausch)
Représentation du 07 juillet 2018
Théâtre des Champs-Elysées

Danseurs du Tanztheater Wuppertal Pina Bausch
Mise en scène et chorégraphie Pina Bausch (21 mars 2003)
Décor et vidéos Peter Pabst
Costumes Marion Cito

Musique enregistrée :
Mercan Dede, Birol Topaloglu, Burhan Öçal, Istanbul Oriental Ensemble, Replicas, Bülent Ersoy, Candan Erçetin, Suren Asaduryan avec Yansimalar, Amon Tobin, Arild Andersen, Bugge Wesseltoft, Chris McGregor’s Brotherhood of Breath, Dr Rockit, Elektrotwist, Inner Zone Orchestra, Koop, Mardi Gras BB, Astor Piazzolla, Tom Waits, Uhuhboo Project

Coproduction International Istanbul Théâtre Festival, Istanbul Foundation for Culture and Arts

Au début des années 2000, Istanbul est en plein essor, et en août 2002, au moment où Pina Bausch et sa troupe se déplacent à Istanbul, la Turquie vient adopter un ensemble de réformes (abolition de la peine de mort, octroi de droits culturels pour les Kurdes, élargissement de la liberté de la presse...) préparatoires à son entrée dans l’Union européenne.

Tanztheater Wuppertal Pina Bausch

Tanztheater Wuppertal Pina Bausch

De cette rencontre, avec une capitale mythique qui accueille toutes sortes de communautés religieuses ou identitaires, est né un spectacle de 2h30 qui est, en premier lieu, une véritable découverte de la culture musicale du pays et de ses hybridations étranges : Mercan Dede et son alliage de musique traditionnelle et de sons électroniques, Burhan Öçal parcouru d’influences gitanes et turques, mais également l’univers jazzy d’Arild Andersen.

Tout dans les choix musicaux évoque cette confluence des cultures asiatiques, orientales et occidentales et ce croisement des traditions et de la modernité qui baignent en permanence la métropole turque.

Rainer Berhs

Rainer Berhs

Étrange ambiance des hammams, défilé de femmes sophistiquées dont les robes volent au vent sous les impulsions d’hommes serviteurs, scènes humoristiques autour d’une flaque d’eau qui s’étend petit à petit au milieu de la scène, mouvements des corps élancés par des gestes ornementaux d’une grâce absolue, déliés de chevelures aux lignes légères et sensuelles, les jeux de séduction se déroulent sans se prendre au sérieux, dans une joie mélodieuse et embaumante pour l’âme.

Nefés "Souffle" (Compagnie Tanztheater Wuppertal Pina Bausch) Champs-Elysées

Les hommes, souvent à terre et animés par une chorégraphie d’une très grande célérité, les femmes en perpétuel mouvement semblant raconter une intériorité parfois sereine, contrôlée, voir inquiète, cet enchaînement fluide d’une succession de tableaux qui incorporent des scènes de vie souvent très drôles et nimbées d’une nostalgie poétique fleurant bon l’insouciance (soirée au bord du Bosphore, pique-nique chic, scène de folie urbaine devant un flot de voitures fonçant vers un couple tendant d’échapper à l’enfer de la ville) attise les esprits les plus voyageurs.

Et c’est ce désir d’imprégnation de cultures brasées par l’Orient qu’éveille avant tout la fraicheur de ce voyage musical (Nefés, littéralement « souffle », est un hymne spirituel turc) où perfection et simplicité du cœur se côtoient en apparence tout naturellement.

 

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Publié le 8 Avril 2018

Selon désir (Ballet Vlaanderen)
Représentation du 08 avril 2018
Opera Vlaanderen, Gand

Les Noces (Edward Clug)
Musique Igor Stravinsky (1923)
Mise en scène Carlos Prado

L'Après-midi d'un faune (Vaslav Nijinski)
Musique Claude Debussy
Mise en scène Nicolas Le Riche
Direction musicale Yannis Pouspourikas
Orchestre Symfonisch Orkest Opera Vlaanderen

Selon désir (Andonis Foniadakis)
Musique Johann Sebastian Bach, Julien Tarride
Mise en scène Pierre Magendie

The Heart of August... Continued (Édouard Lock)
Musique Gavin Bryars
Orchestra HERMESensemble

Violoncelle Romek Maniewski, Jérémie Ninove, Contrebasse Elias Bartholomeus, Accordéon Stijn Bettens, Piano Geert Callaert

En une après-midi, c’est un programme très ambitieux que l’opéra des Flandres propose au public gantois en réunissant quatre ballets de chorégraphes totalement différents pour représenter la force du désir, tout en déployant un langage des corps de plus en plus complexe.

Les Noces (Edward Clug) - Philipe Lens

Les Noces (Edward Clug) - Philipe Lens

Les Noces de Stravinsky qu’Edward Clug chorégraphia en 2013 oppose les pulsions de deux jeunes amants, liés par un mariage arrangé, à leur entourage normatif.

Espace resserré à l’avant, domination des deux anciens qui contrôlent les groupes de villageois, il s’agit surtout d’un jeu de résistance et de découverte qui profite au danseur principal, Philipe Lens, qui met en valeur souplesse et poses esthétiques dans un environnement rigide.

Nous restons dans l’univers des ballets créés à Paris au début du XXe siècle avec L’Après-midi d’un faune, sur la chorégraphie originale de Vaslav Nijinski accompagnée par l’énergie sensuellement débordante de l’orchestre de l’opéra des Flandres.

Un Debussy chaleureux et généreux envahit la salle.

L'après-midi d'un faune (Vaslav Nijinski)

L'après-midi d'un faune (Vaslav Nijinski)

Ce retour en arrière à des décors et costumes datant d’un siècle a de quoi surprendre, mais rarement a-t-on la possibilité de revoir le prélassement de ce faune mythique d’aussi près.

Mais si après ces deux premières pièces relativement courtes on s’interroge sur la direction à rebours prise par ce spectacle, les deux suivantes révèlent soudainement la haute technicité et la vitalité prodigieuse du corps du Ballet Vlaanderen.

Ainsi, la scène totalement dégagée, ouverte sous une lumière bleutée, Selon désir de Andonis Foniadakis (2004) fait entrer les danseurs par groupes de deux, trois, ou en solo, qui se fondent à d’autres groupes, se défont et reforment de nouveaux groupes, selon des mouvements de torsion violents et rapides, cheveux aux vents, roulades à terre, sans pourtant se heurter aux autres danseurs.

Selon désir (Andonis Foniadakis)

Selon désir (Andonis Foniadakis)

Le rythme avec lequel s’enchaînent les figures est véritablement impressionnant, nous ne voyons plus que de jeunes adolescents, bondissant, se débattant, et communiant pour quelques secondes avec leurs partenaires, qui se retirent pour mieux revenir, comme s’ils plongeaient dans un magma humain inextricable.

Et ce tout ébouriffant est enlevé sur la musique chorale des Passions selon Saint Matthieu et selon Saint Jean de Jean-Sébastien Bach, qui achève d’étourdir et de sublimer ce grand mouvement d’apparence païen dans la forme.

Et ce n’est pas fini, car la dernière chorégraphie, la plus longue de la représentation, est la reprise de Heart of August qu’Edouard Lock créa sur cette même scène en début de saison.

The Heart of August (Édouard Lock)

The Heart of August (Édouard Lock)

La musique de Gavin Bryars est jouée par l’orchestre HERMESensemble situé dans l’ombre de l’arrière scène – on reconnait les motifs de la folle insouciance de Johannes Strauss -, quelques spots de flashs lumineux éclairent un couple de danseurs alors qu’un troisième danseur les observe, puis, changement de partenaires, nouveau couple, tous habillés de noir et les torses nus masculins magnifiquement sculptés par les jeux d’ombres, les mouvements extrêmement précis et saccadés qui sont la marque de reconnaissance du chorégraphe québécois ne finissent pas d’électriser la sophistication de cette danse de la séduction.

Et l’affinité du Ballet Vlaanderen pour le répertoire contemporain devient alors une évidence.

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Publié le 6 Avril 2018

Roméo et Juliette (Hector Berlioz)
Répétition générale du 05 avril 2018
et représentation du 20 avril 2018
Opéra Bastille

Mezzo-soprano Julie Boulianne
Ténor Yann Beuron
Basse Nicolas Cavallier
Juliette Ludmila Pagliero
Roméo Germain Louvet
Père Laurence Alessio Carbone

Direction musicale Vello Pähn
Chorégraphie Sasha Waltz (2007)

Ballet de l'Opéra National de Paris
Orchestre, chœur de l'Opéra National de Paris

                                                                          Yann Beuron

Probablement l’un des spectacles les plus merveilleux de la saison 2017/2018, la reprise du Roméo et Juliette de Berlioz chorégraphié par Sasha Waltz revient sur la scène Bastille interprété par une équipe d’artistes exceptionnels.

Germain Louvet (Roméo) et Ludmila Pagliero (Juliette)

Germain Louvet (Roméo) et Ludmila Pagliero (Juliette)

A l’instar de l’Orphée et Eurydice de Christoph Willibald Gluck, chanté et dansé au même moment au Palais Garnier, Roméo et Juliette est un spectacle né de la volonté de Gerard Mortier et Brigitte Lefèvre de réunir sur scène toutes les forces artistiques de la maison, chœur, orchestre, danseurs et artistes solistes invités, autour d’une œuvre qui sublime l’Amour.

Germain Louvet (Roméo)

Germain Louvet (Roméo)

Et, alors que les représentations de Benvenuto Cellini se poursuivent en contrepoint, celles de Roméo et Juliette permettent de rester dans l’univers musical de la maturité du jeune Hector Berlioz, puisque cette symphonie dramatique fut créée un an après son premier opéra au Conservatoire de Paris avec la collaboration des artistes de l’Opéra.

Richard Wagner, qui faisait partie de l’audience, s’en inspirera vingt ans plus tard pour composer la musique de Tristan und Isolde. Son titre complet est Symphonie dramatique, avec chœurs, solos de chant et Prologue en récitatif harmonique, composée d'après la tragédie de Shakespeare.

Ludmila Pagliero (Juliette) et Germain Louvet (Roméo)

Ludmila Pagliero (Juliette) et Germain Louvet (Roméo)

D’aucun peut à nouveau constater l’avancée singulière du génie musical de Berlioz dès la fin des années 1830, et apprécier la puissance expressive  de l’orchestre qui est fondamentalement l’élément central de sa symphonie.

Et Vello Pähn, qui dirigeait déjà la dernière reprise, valorise somptueusement une lecture lumineuse au relief profond et d’une douceur au cœur battant envoutante.

Car si le chef d’orchestre estonien est un grand interprète des musiques de ballets de l’opéra de Paris, il se confronte également à des pans entiers du répertoire lyrique de Mozart à Hindemith en incluant Verdi et Wagner quand il est de retour à l’opéra de Tallinn.

Julie Boulianne

Julie Boulianne

Subtil et vif dans tous les passages expressionnistes, l’agitation des combats de rue, la fête chez les Capulets, il ennoblit la magie hypnotique de la musique de Roméo et Juliette en intensifiant la clarté chatoyante des cordes et le délié des motifs des vents, fluidifie le duo d’amour avec une grâce sensuelle d’une beauté poétique féérique, et fond le chant généreux et intériorisé des trois solistes dans l’harmonie d’ensemble, pour en faire un grand et précieux moment de spiritualité partagée. Approche plastique qui rappelle beaucoup celle du chef danois Michael Schønwandt.

Le magnifique travail sur les éclairages qui amplifie l’effet des atmosphères sonores contribue lui aussi à la beauté mystérieuse de tous les tableaux.

Germain Louvet (Roméo)

Germain Louvet (Roméo)

Et la chorégraphie de Sacha Waltz allie habilement la grâce néoclassique, dans les grands déploiements symphoniques, et l’impertinence fantaisiste, voir mécanique au retour de la scène de bal, et introduit une différenciation entre les femmes, évoluant en élégantes robes aux reflets d’argent, et les hommes habillés de noir, mais pas entre les Capulets et les Montaigus.

Le beau duo d’amour est bien entendu d’une légèreté épanouie, et la transition directe avec la scène du tombeau est toujours d’une poignante expressivité quand Roméo est acculé, seul et dans le silence, à tenter désespérément de gravir la pente du décor blanc souillée par une coulée d’encre noire mortifère.

Ludmila Pagliero (Juliette)

Ludmila Pagliero (Juliette)

Ce sens de l’épure et de la beauté des contrastes atteint son point culminant à l’ultime scène d’amour qui éclaire intensément les corps des amants et leurs tendres baisers avec une délicatesse à couper le souffle.

Puis vient le grand moment du chœur, dont l’élégie s’était déjà merveilleusement révélée au moment où Roméo se trouvait seul pour rejoindre Juliette une fois les invités du bal tous disparus, superbement unifié par les artistes de l’Opéra, qui parachève l’ouvrage dans sa dimension la plus mystique, une flamme fidèle à la fraîcheur sans pathos de Berlioz.

Ludmila Pagliero (Juliette) et Germain Louvet (Roméo)

Ludmila Pagliero (Juliette) et Germain Louvet (Roméo)

Et si l’on retrouve avec joie la splendide franchise du très beau timbre de Yann Beuron, chanteur mais également acteur des sentiments de Mercutio, et la prestance grave de Nicolas Cavallier, Julie Boulianne nous subjugue pas la vibrance sombre de son chant dramatiquement projeté, un saisissant instant d’intemporalité humaine.

Ludmila Pagliero (Juliette) et Germain Louvet (Roméo)

Ludmila Pagliero (Juliette) et Germain Louvet (Roméo)

La beauté juvénile et la fougue adolescente de Juliette et Roméo se personnifient alors sous les traits magnifiques de deux étoiles, Ludmila Pagliero et Germain Louvet.

Que de grâce et de légèreté pétillante dans les mouvements de la première, spontanée et joueuse, les bras ne sont plus que l’expression de la tendresse de l’âme, et que de séduction dans le courbures du corps que le second féminise par une souplesse démonstrative non sans trahir un peu de précipitation au début. Il est un Roméo dont la tendresse ne cède pas aux ombres du tragique, tant sa joie intérieure est entière.

Enfin, Alessio Carbone, en père Laurence, comme pour leur rendre hommage, leur dédie une présence humble et élancée avec une sereine assurance respectueuse d'une intériorité très bien maîtrisée.

Alessio Carbone, Ludmila Pagliero, Germain Louvet

Alessio Carbone, Ludmila Pagliero, Germain Louvet

Pour voir et surtout entendre ce que l’art vivant peut créer de plus beau dans toutes ses dimensions esthétiques, il y a la profondeur charnelle de l’Orphée et Eurydice de Pina Bausch au Palais Garnier et la splendeur ondoyante du Roméo et Juliette de Sasha Waltz à Bastille, précieuses et éphémères à la fois.

Le 11 octobre 2007, Gerard Mortier présentait avec passion au studio Bastille la nouvelle production de Roméo et Juliette, cette présentation peut être relue ici.

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Publié le 6 Octobre 2017

Nijinsky (Un ballet de John Neumeier)
Représentation du 03 octobre 2017
Théâtre des Champs-Elysées

John Neumeier chorégraphie, décors, costumes
(D’après les épreuves originales de Léon Bakst et Alexandre Benois)
Musique de Chopin, Schumann, Rimski-Korsakov, Chostakovitch 

Vaslav Nijinsky Guillaume Côté
Stanislav Nijinsky Dylan Tedaldi
Romola Nijinsky Heather Ogden
Serge Diaghilev Evan McKie

Etoiles et Corps de Ballet du Ballet National du Canada 
Direction musicale David Briskin                               
 Dylan Tedaldi et Guillaume Côté
Orchestre Prométhée

Représenter Nijinsky - ballet créé à Hambourg en l’an 2000 par John Neumeier - au Théâtre des Champs-Elysées, c’est, en premier lieu, ramener le souvenir, en ce théâtre, du danseur qui chorégraphia le Sacre du Printemps d’Igor Stravinsky qui fit tant scandale en 1913.

Évocation de l'esclave d'Or de Shéhérazade

Évocation de l'esclave d'Or de Shéhérazade

Mais c’est également offrir au public un puissant vecteur émotionnel ayant le pouvoir d’aiguiser sa curiosité envers un artiste hors norme, dont la vie fait se rejoindre des problématiques, en apparence aussi disjointes qu’intrinsèquement liées, qui touchent à la fois au talent artistique, à l’identité sexuelle et à la folie.

Évocation du Faune

Évocation du Faune

Le ballet débute dans la salle de l’Hôtel Suvretta House à Saint-Moritz, le 19 janvier 1919, lieu où Vaslav Nijinsky accorde une dernière représentation, et annonce à son audience son intention de 'jouer une guerre qu’elle ne pourra empêcher'.

John Neumeier introduit la personnalité légère du danseur sur la musique de Shéhérazade, ballet oriental sur lequel s'est construite la renommée parisienne de Nijinsky, ainsi que celle du peintre Leon Bakst pour les décors et les costumes, juste après qu’il n'offre un geste d’affection à celui qui fut pendant plusieurs années son ami et amant, Serge de Diaghilev.

Guillaume Côté (Vaslav Nijinsky) et Evan McKie (Serge Diaghilev)

Guillaume Côté (Vaslav Nijinsky) et Evan McKie (Serge Diaghilev)

Ce poème symphonique, pour lequel Michel Fokine créa en 1910 une chorégraphie à l'attention des ballets russes, est joué presque intégralement, et l’on voit défiler plusieurs incarnations mythiques de Nijinsky, dont le si célèbre faune sensuel joué sur la musique de Debussy.

Guillaume Côté se love naturellement dans la gestuelle androgyne et ambiguë du danseur, mais révèle une vérité bien plus expressive dans les tableaux qui le lient à Evan McKie, l’interprète de Diaghilev. Harmonie élancée du couple, mais aussi froideur distanciée dans les épanchements, on lit autant une connivence qu’une différence intérieure entre la candeur subtilement ombragée de l’un et l’assurance presque dominatrice de l’autre. 

Guillaume Côté (Vaslav Nijinsky) et Heather Ogden (Romola Nijinsky)

Guillaume Côté (Vaslav Nijinsky) et Heather Ogden (Romola Nijinsky)

Le duo fusionnel avec Heather Ogden, pure Romola, la femme de Nijinsky qui mettra fin à la relation avec Diaghilev, vibrant courant de subtilités sensibles, vire à de magnifiques enlacements athlétiques qui se déroulent au sol, et s'érige en point fort de cette première partie qui s’achève par un rejet totalement empreint de mépris de la part de Diaghilev.

Si, jusqu’à présent, les musiciens semblaient plutôt bridés par une lecture bien sage de la musique de Rimski-Korsakov, David Briskin déploie par la suite tout le potentiel de l’orchestre Prométhée au cours du second acte qui voit éclater la folie schizophrénique qui s’empare de Nijinsky à la fin de la Première Guerre mondiale.

A partir de cet instant, l’allégro de la 11ème symphonie de Chostakovitch – œuvre composée bien plus tard, en 1957 - devient la métaphore à la fois de l'emportement guerrier de l’humanité, que des troubles épouvantablement violents du danseur.

Dylan Tedaldi (Évocation de Stanislav Nijinsky)

Dylan Tedaldi (Évocation de Stanislav Nijinsky)

Les attaques orchestrales et les fulgurances des cuivres entraînent les splendides danseurs du corps de ballet dans une chorégraphie rythmée par les synchronisations machinales, déshumanisées puis ré humanisées par chacun des artistes, ce qui met en valeur à la fois la puissance et la charge charnelle de la troupe masculine. 

Il y a une fascination quasi hypnotique à les regarder tous danser sur la violence des accords d'une musique plus moderne, sur laquelle Neumeier montre une autre facette si libre et inventive qui lui vaut le surnom de Rodin de la danse. Car il sait, sans pareil, pétrir les muscles de ses artistes pour en révéler la vigueur magistrale éclatante.

Troupe masculine du Ballet National du Canada

Troupe masculine du Ballet National du Canada

Splendide Dylan Tedaldi, d’une morphologie souple et animale, qui incarne le souvenir du jeune Stanislav, le frère de Nijinsky, ses torsions du buste alliées à l’expressivité d’un tempérament sans relâche constituent le premier point de tension de cette seconde partie.

Et pour décrire aussi bien la folie du monde que celle de Nijinsky, le personnage de Till l’Espiègle, son dernier rôle, malicieusement tournoyant, se mêle aux jambes nues des guerriers, alors que la musique devient de plus en plus saccadée et s’emballe dans une marche sauvage ininterrompue.

Guillaume Côté (Vaslav Nijinsky) et, au sol, Ethan Watts (un guerrier)

Guillaume Côté (Vaslav Nijinsky) et, au sol, Ethan Watts (un guerrier)

L’emprise sur le spectateur saturé de son et de mouvements atteint son summum peu avant la chute finale qui ne laisse aucun survivant de ce tableau qui fait écho à la 3ème symphonie de Mahler chorégraphiée par John Neumeier à l’Opéra Bastille en 2009.

Ainsi, Elisabeth Platel, Aurélie Dupont et Brigitte Lefevre, situées au centre des loges avec salon, sont venues à cette première, tissant encore un peu plus, entre deux théâtres parisiens, les liens artistiques qui font l’âme de notre ville.

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Publié le 14 Juin 2017

Bertaud, Valastro, Bouché, Paul (Ballet de l’Opéra)
Première représentation du 13 juin 2017
Palais Garnier

Renaissance (Sébastien Bertaud)
Musique Felix Mendelssohn-Bartholdy Concerto pour violon n°2

The Little Match Girl Passion (Simon Valastro)
Musique David Lang

Undoing World (Bruno Bouché)
Musique The Klezmatics (Nicolas Worms)

Sept mètres et demi au-dessus des montagnes (Nicolas Paul)
Musique Josquin Desprez                                               
Undoing World (Bruno Bouché)
Corps de ballet de l’Opéra National de Paris
Fin du spectacle à 22h40

Cet ensemble de quatre pièces de ballet de trente minutes chacune, donné pour la première fois sur la scène du Palais Garnier, est, avant tout, le témoignage de la confiance et de la gratitude de l’institution à l’égard de quatre de ses danseurs entrés dans le corps de ballet au tournant de l’an 2000. 

Il leur est ainsi offert la chance de pouvoir exprimer leur propre sensibilité chorégraphique sous l’enjeu de la création d’œuvres qui reflètent leur univers sensoriel.

Pablo Legasa (Renaissance)

Pablo Legasa (Renaissance)

Le premier, Renaissance de Sébastien Bertaud, livre un hommage amoureux au Palais Garnier et à la grâce de John Neumeier. Sur la musique du Concerto pour violon n°2 de Felix Mendelssohn, dominée par la légèreté du violon teintée de sentiments Yiddish subconscients, les artistes du corps de ballet dansent la fluidité de la vie avec une gestuelle d’apparence classique mais ponctuée de furtifs mouvements accélérés qui traduisent l’intrusion de la gestuelle contemporaine dans une chorégraphie entêtante.

Le brillant et la clarté des costumes sont contrebalancés par les reliefs ombrés que découpent les éclairages sur le corps des danseurs, sauf quand l’intensité lumineuse s’amplifie pour créer une impression de joie totale. 

Thomas Docquir et Hugo Marchand (Renaissance)

Thomas Docquir et Hugo Marchand (Renaissance)

En arrière-plan, l’omniprésence du décor torsadé du salon de la danse fait remonter les sensations nostalgiques de la mise en scène de Robert Carsen pour le Capriccio inoubliable de Richard Strauss joué à plusieurs reprises dans cette salle.

Et de tous les danseurs, Pablo Legasa est celui qui incarne le mieux la fusion parfaite entre principes masculin et féminin que traduit pleinement la souplesse amoureuse de sa gestuelle.

La seconde partition est confiée à Simon Valastro et à la musique intemporelle de David Lang, qui ne peut que rappeler aux connaisseurs l’univers spirituel de Louis Andriessen.

En effet, le chant hypnotisant des quatre chanteurs de l’Académie de l’Opéra, vêtus de noir austère, crée une troublante atmosphère pour ce ballet narratif dont le cœur est la relation profonde qui lie la petite fille aux allumettes à sa grand-mère.

The Little Match Girl Passion

The Little Match Girl Passion

Tout évoque les faubourgs nocturnes d’une grande ville, ses gamins désœuvrés, ses passants anonymes, et le point d’orgue du spectacle survient, comme une évidence, quand Eleonora Abbagnato exprime violemment les décharges du manque affectif laissé par son aïeule, avec la même force qu'une Juliette pleurant son Roméo perdu. Il s’agit d’une ode au vide et au sentiment de finitude.

Splendide final sous une tempête de neige qui recouvre le tombeau de la jeune fille, elle qui avait déjà de son vivant approché le mystère de la mort sans visage.

The Little Match Girl Passion

The Little Match Girl Passion

Dans la troisième partie livrée aux expressions froides de Bruno Bouché, le public se retrouve face à un immense miroir qui lui réfléchit les balcons de la salle et ses regards attentifs.

Les danseurs, cette fois, manient des couvertures de survie dorées dans un univers aride et dur, qui évoque le désert humain d’âmes en perdition, ainsi que le parcours sans fin de réfugiés livrés à la dureté du monde.

Le spectacle joue sur l’opposition entre le confort des spectateurs et la condition d’êtres sans toit, à la recherche d’un refuge, tout en faisant écho à l’actualité de notre monde.

Mais ses lignes de forces sont rares.

Sept mètres et demi au-dessus des montagnes

Sept mètres et demi au-dessus des montagnes

Enfin, la dernière partie est une saisissante transfiguration de la marche de l’homme dans l’éternité sans raison de croire. Les danseurs, habillés en tenues de ville banales, courent de l’avant-scène, dos à la salle, et plongent dans l’obscurité au-devant d’ une immense projection de leur propre image brouillée par une eau mouvante.

Ils reviennent, de façon cyclique, par les sous-sols de la scène, et remontent depuis l’orchestre vide, pour à nouveau s’élancer vers l’horizon obscur, tout en tentant de résister à des forces pesantes qui les oppressent.

Et sur cette image renouvelée, mais sans fin, les motets écrits par Josquin Desprez magnifient leur attitude éperdue et sans repère qui donne l'impression que les danseurs courent inéluctablement vers le mystère de la mort.

Seules quatre soirées sont dédiées à ce riche spectacle, jusqu'au dimanche 18 juin prochain.

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Publié le 4 Juillet 2016

William Forsythe
Pré-Générale du 01 juillet 2016 et représentation du 05 juillet 2016
Palais Garnier

Of Any If And (1995 – Frankfurt)
Entrée au répertoire
Musique Thom Willems
Danseurs Léonore Baulac
                  Adrien Couvez

Approximate Sonata (1996 – Frankfurt)
Entrée au répertoire de l’Opéra de Paris en 2006
Nouvelle version
Musique Thom Willems
1er couple  Alice Renavand
            Adrien Couvez

2ème couple Hannah O'Neill
            Fabien Revillion

3ème couple Eleonora Abbagnato
            Alessio Carbone

4ème couple Marie-Agnès Gillot
            Audric Bezard

Blake Works I (2016 – Paris)
Création                                                                                Pablo Legasa
Musique James Blake
Danseurs Ludmila Pagliero, Léonore Baulac, Fanny Gorse, Sylvia-Cristelle Saint-Martin, Lydie Vareilhes, Laure-Adélaïde Boucaud, Roxane Stojanov, Camille Bon, Eugénie Drion, Marion Gautier de Charnacé, Clémence Gross, Amélie Joannidès, Caroline Osmont, François Alu, Hugo Marchand, Germain Louvet, Jérémy-Loup Quer, Simon Valastro, Grégory Gaillard, Pablo Legasa, Paul Marque, Maxime Thomas

Les danseurs et danseuses du Corps de Ballet et William Forsythe

Les danseurs et danseuses du Corps de Ballet et William Forsythe

Texte parlé, interprété d’une diction mécanique froide et stylisée par deux récitants assis dans l’ombre du fond de scène, l’ouverture de ‘Of Any If And’ évoque la musique répétitive d’’Einstein on the Beach’, l’œuvre culte de Philip Glass.

Plateau désert, avec un effet de vide créé par l’absence de lumière sur les pourtours du plateau plongés dans le noir, une immense plaque provenant du plafond resserre l’espace en réduisant l’impression de petitesse du couple par rapport à la scène.

Léonore Baulac - Of Any If And

Léonore Baulac - Of Any If And

Ce premier ballet est une démonstration technique où les corps se laissent glisser au sol, perdent et reprennent prise en dégageant tout ce que les muscles peuvent emprunter de souplesse à l’animal, comme si un profond mouvement intérieur prenait forme pour s’emparer d’eux.

Les deux jeunes solistes, Léonore Baulac et Adrien Couvez, sont pris dans un jeu fascinant de maîtrise, mais paraissent aussi quelque peu indifférents dans l’expression d’émotions profondes, comme si leurs mondes personnels ne se rejoignaient pas totalement.

Adrien Couvez - Of Any If And

Adrien Couvez - Of Any If And

Ce sont donc deux individualités autonomes, détachées de toute attraction fusionnelle, tableau qui peut être perçu comme une scène de séduction issue de  'West Side Story', mais couverte par un lancinant rapport de force.

Plus ludique et légère, mais tout aussi complexe et impliquant quatre couples de danseurs, ‘Approximata Sonata’ est un réarrangement de la chorégraphie que William Forsythe présenta à Garnier en 2006.

Fabien Revillion - Approximata Sonata

Fabien Revillion - Approximata Sonata

Costumes flashy évoquant une scène de répétition, ampleur majestueuse des gestes des bras aux réminiscences classiques, une sourde concurrence s’établit du point de vue du spectateur qui, intuitivement, est amené à accrocher son regard sur le couple dont émane l’harmonie qui le touchera le plus. Alice Renavand, furtive et magicienne des poses sophistiquées, Fabien Revillion, l'insouciance sérieuse et joyeuse, pour ne citer qu'eux.

Et la musique enregistrée de Thorn Willems, cinématographique dans le premier ballet, mystérieuse et intimiste dans le second, prend une part déterminante au climat de ces deux pièces.

Blake Works I

Blake Works I

La troisième partie de soirée permet alors à un ensemble de 22 danseurs d’interpréter la dernière création de William Forsythe pour l’Opéra de Paris, ‘Blake Works I’.

Sa chorégraphie est une euphorisante envolée où la vivacité et le piqué des pas laissent deviner, en filigrane, une influence des techniques classiques remodelées et affûtées pour servir une esthétique du mouvement d’un très grand impact visuel.

Pablo Legasa - Blake Works I

Pablo Legasa - Blake Works I

Et une fois passée l'introduction faussement classique par le groupe au complet, le jeune danseur Pablo Legasa, évoque par son charme juvénile et féminin une incarnation du ‘Tadzio’ idéalisé de Thomas Mann, et se livre de façon impressionnante à des jeux de poses et de déhanchés statiques d’une délicatesse inédite rien que pour le plaisir de l’étonnement.

Sur la musique de James Blake, habituellement jazz-soul mais ici plus entrainante, la scène du Palais Garnier prend des allures de dancefloor, les solistes se faufilent à l’indienne, et s’élancent dans une inertie de mouvement jubilatoire et merveilleuse de précision, des étoiles plein les yeux.

Pablo Legasa - Blake Works I

Pablo Legasa - Blake Works I

Tous magnifiques de cohésion et rayonnants d'une joie communiante, certains, tel Hugo Marchand, ont même leur propre passage en solo qui permette de laisser porter tout le plaisir du regard sur un danseur à l'énergie subtilement glamour.

Ainsi, en une soirée et trois pièces, nous sommes passés d’un univers glacé et post-moderne, à un renouveau jaillissant et plein de vie réjouissant qui aurait pu durer jusqu'à la nuit tombée sans que quiconque ait à en redire.

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Publié le 12 Mars 2016

Iolanta – Casse-Noisette (Piotr Ilyitch Tchaikovski)
Répétition générale du 05 mars 2016 - Version de concert du 09 mars 2016 - Représentation du 11 mars 2016 - Palais Garnier

Iolanta (1892)
Le Roi René Alexander Tsymbalyuk
Iolanta Sonya Yoncheva
Vaudémont Arnold Rutkowski
Robert Andrei Jilihovschi
Ibn Hakia Vito Priante
Alméric Roman Shulakov
Bertrand Gennady Bezzubenkov
Martha Elena Zaremba
Brigitta Anna Patalong

Casse-Noisette (1892)
Marie Marion Barbeau
Vaudemont Stéphane Bullion
Drosselmeyer Nicolas Paul
Le Père Aurélien Houette
La Mère Alice Renavand
Robert Takeru Coste
La Sœur Caroline Bance

Direction musicale Alain Altinoglu         Sonya Yoncheva (Iolanta) et Arnold Rutkowski (Vaudémont)
Mise en scène Dmitri Tcherniakov (2016)

Chorégraphie Arthur Pita (L’Anniversaire de Marie), Edouard Lock (La nuit, La forêt, Divertissement), Sidi Larbi Cherkaoui (Pas de deux, Valse des Flocons, Valse des Fleurs, Pas de deux et variations) - Nouvelle production

Ultime opéra de Tchaïkovski, Iolanta est un ouvrage intimiste dont toutes les composantes, chœur féminin, airs pour soprano et basse, duo d’amour, respirations et couleurs de l’orchestre, dépeignent une ambiance profondément mélancolique.

L’action y est minimale, mais la puissance des états d’âme que suggère la musique en fait toute la beauté.

Depuis la création de la production de Peter Sellars au Teatro Madrid en 2012 qui est depuis immortalisée en DVD, Iolanta revient régulièrement sur les scènes lyriques, d’autant plus que des artistes telles Ekaterina Scherbachenko, Anna Netrebko ou Sonya Yoncheva l’incarnent magnifiquement.

Sonya Yoncheva (Iolanta)

Sonya Yoncheva (Iolanta)

Le livret de l’opéra écrit par Modeste Ilitch Tchaikovski, le frère du composteur, est inspiré de la pièce d’Henrik Hertz « Kong Renés Datter », et romance la vie de la fille du Roi René d’Anjou, Comte de Provence.

Celle-ci, ignorant qu’elle est aveugle, vit une vie heureuse, mais est excessivement protégée par son père qui ne veut pas la voir s’émanciper. Le médecin arabe de la cour, Ibn-Hakia, lui, sait que sa guérison passe par la prise de conscience de son état.

La passion du chevalier Vaudémont pour Iolanta devient alors la force révélatrice qui va lui permettre de voir et découvrir le monde tel qu’il est.

Sonya Yoncheva (Iolanta) et Elena Zaremba (Martha)

Sonya Yoncheva (Iolanta) et Elena Zaremba (Martha)

Ce sujet, bien que se déroulant en France au début du XVème siècle, est une nouvelle occasion pour Dmitri Tcherniakov de réaliser une transposition dans l’univers de la Russie du XIXème siècle, afin de lui donner une couleur tchekhovienne comme il l’avait fait pour Eugène Onéguine.

Et afin d’accentuer l’impression d’oppression mentale, il utilise un procédé bien rôdé dans ses autres propositions pour « Macbeth », « Lady Macbeth de Mzensk » et, surtout, « Dialogues des Carmélites », en reconstituant une pièce très resserrée et isolée au milieu du noir de la scène.

Les fenêtres laissent deviner un espace extérieur glacial, tout un petit monde évolue autour de la personne de Iolanta, un sapin évoque le temps de Noël de Casse-Noisette, et deux vases contenant respectivement une rose rouge et une rose blanche décorent la pièce, fleurs révélatrices de la cécité de la jeune fille.

Andrei Jilihovschi (Robert)

Andrei Jilihovschi (Robert)

La violence passionnelle qui irrigue les veines du metteur en scène russe s’extériorise uniquement quand les grands sentiments se libèrent. Il donne ainsi une emphase insouciante et exaltée à ceux de Robert, le Duc de Bourgogne, pour Mathilde, et exacerbe un dolorisme aigu tout au long du duo entre Iolanta et Vaudémont.
Leur chant déchiré s’achève ainsi par une irrésistible et désespérée étreinte, blottis l’un contre l’autre.

Et l’on retrouve l’infinie minutie avec laquelle le metteur en scène russe aime si bien animer les moindres gestes de chaque personnage, quelle que soit l’importance de leurs rôles.
Il leur donne une impression de vie réelle, concentrée dans l’instant présent.

Sonya Yoncheva (Iolanta) et Elena Zaremba (Martha) - Version de concert du 09 mars

Sonya Yoncheva (Iolanta) et Elena Zaremba (Martha) - Version de concert du 09 mars

La transition avec Casse-Noisette est alors figurée par un éloignement du petit salon qui constitue le décor unique de Iolanta, afin de laisser émerger, au-devant de la scène, un autre salon bourgeois bien plus grand où l’on fête l’anniversaire de Clara, renommée Marie. Sonya Yoncheva, avec un magnifique sourire, salue les auditeurs sous les applaudissements des acteurs, mais également de la salle Garnier, merveilleux mélange de scène jouée et de réactions réelles.

Pendant les six scènes qui suivent, Dmitri Tcherniakov met en scène une soirée d’anniversaire festive où la chorégraphie d’Arthur Pita s’évertue à restituer l’ambiance Rock’n’Roll déjantée entre les participants. Avec ses allures de somptueuse Lady Macbeth en robe de velours, Alice Renavand évolue dans ce petit monde superficiel en laissant deviner d’un regard noir un tempérament quelque peu intrigant.

Marion Barbeau (Marie)

Marion Barbeau (Marie)

Nous nous retrouvons ainsi dans un univers bien connu du metteur en scène où l’apparente légèreté sous-tend des pensées plus sombres.

Au moment de minuit, ces personnages reviennent avec un regard inquisiteur quand Marie se retrouve seule avec Vaudémont, joué par Stéphane Bullion. La chorégraphie saccadée, mécanique et déshumanisée d’Edouard Lock prend le dessus, et Alice Renavand devient une sorte de femme maléfique et impressionnante qui tente de faire barrage à un amour grandissant.

Tcherniakov introduit alors un moment de rupture implacable en faisant disparaître la demeure dans un vacarme noir avant que ses débris ne viennent recouvrir l’entière scène.

Nous sommes maintenant dans un autre univers fantasmagorique débarrassé du petit monde bourgeois du début. On y découvre d’abord des laissés-pour-compte perdus dans une nuit d’hiver évoluant de façon macabre. Puis, apparaît Stéphane Bullion qui rejoint alors Marion Barbeau, dans un élan révélateur, pour entamer un beau pas-de-deux, pivotant sur des axes parfois très instables, qui donne une impression de fragilité à leur relation.

Alice Renavand (La Mère)

Alice Renavand (La Mère)

A partir de cet instant, la poésie de Sidi Larbi Cherkaoui est constamment sollicitée afin d'innerver de sensibilité les pas de deux et les valses du ballet.

Toutefois, la force de la vidéographie prend parfois le dessus sur la chorégraphie, aussi bien dans la scène de la forêt où se démultiplie Vaudémont, que dans cette scène spectaculaire où Marie semble isolée sur un astéroïde, à l’instar du Petit Prince, alors qu’un météore en feu se dirige vers elle. C’est d’ailleurs cet évènement qui la sort de son cauchemar pour la ramener dans sa demeure d’origine.

Danse arabe

Danse arabe

Et le célèbre tableau des divertissements, envahi de jouets géants multicolores déambulant sur des effets comiques, prend une dimension burlesque totalement à part dans la scénographie. Il est ensuite suivi d'une évocation des souvenirs nostalgiques de Marie, le souvenir de son grand-père dans une nuit lunaire en particulier.

Cependant, les changements de scènes dans la dernière partie sont abruptes et les motifs chorégraphiques ne s’installent pas toujours dans la durée pour pouvoir en profiter - Lock donne parfois l'impression, dans les divertissements, qu'il déploie de larges mouvements pour les refermer précipitamment sur eux-mêmes. L'immersion du spectateur dans ce monde visuellement fort demande donc une aptitude à changer d'environnement émotionnel très rapidement, d’autant plus que les écarts stylistiques entre Cherkaoui et Lock sont importants.

Marion Barbeau (Marie) et Stéphane Bullion (Vaudémont)

Marion Barbeau (Marie) et Stéphane Bullion (Vaudémont)

Musicalement, ce diptyque baigne dans une même tonalité sobre qui accorde une présence charmante à l’harmonie chantante des vents. Mais l’on est particulièrement surpris par la manière avec laquelle Alain Altinoglu s’évertue à préserver la finesse des cordes, sans rechercher l’ornementation envoutante que l’orchestre saurait pourtant libérer dans Iolanta. Comme un refus de donner à la musique une profondeur et une violence débordante qui sonnerait trop russe, trop passionnée.

C’est d’autant plus frustrant lorsque l’on a encore dans l’oreille sa splendide interprétation de Lohengrin à Bayreuth l’été dernier.

Sonya Yoncheva (Iolanta) et Arnold Rutkowski (Vaudémont)

Sonya Yoncheva (Iolanta) et Arnold Rutkowski (Vaudémont)

La distribution vocale est, elle, dominée par Sonya Yoncheva, actrice qui fait sienne l’hystérie communicative de Dmitri Tcherniakov, et qui prête à la jeune fille des accents de bête blessée comme pourrait l’être Violetta (La Traviata de Giuseppe Verdi).

Elle a un charme naturel, une attitude à la fois naïve et charnelle qui sonne toujours juste, des aigus vibrants très clairs, et quelques inflexions bien timbrées et graves qui révèlent une véritable complexité psychologique.

La tendresse avec laquelle elle accueille Marion Barbeau au salut final est très touchante, tendresse identique à celle qu’elle manifesta envers Arnold Rutkowski (Vaudémont), lors de la version de concert donnée le jour de la première, suite au mouvement de grève national.

Marion Barbeau (Marie) et Sonya Yoncheva (Iolanta)

Marion Barbeau (Marie) et Sonya Yoncheva (Iolanta)

Le ténor polonais incarne un Vaudémont serviable et romantique, en état d’admiration devant Iolanta, volontaire dans des aigus d’ampleur modeste, et affectif quand le médium de sa tessiture prend des accents slaves.

Son comparse, Andrei Jilihovschi, chante avec une joie et une clarté de timbre qui lui donnent une assurance séductrice indéniable, faisant ainsi pâlir le médecin de Vito Priante, touchant par la sagesse qui en émane, mais sans l’autorité paternaliste que l’on pourrait attendre de son rôle.

Alexander Tsymbalyuk (Le Roi René)

Alexander Tsymbalyuk (Le Roi René)

Le Roi René d’Alexander Tsymbalyuk n’a donc aucun mal à imposer une stature vocale noble mais jeune, ce qui ne transparaît pas à travers son costume de patriarche qui le vieillit beaucoup trop.

Quant à la Martha d’Elena Zaremba, excellente actrice compassionnelle, la texture complexe de son timbre d’alto en fait une femme bien à part parmi celles qui entourent Iolanta, c'est-à-dire une personnalité forte à la main de velours.

Sonya Yoncheva (Iolanta) et Elena Zaremba (Martha)

Sonya Yoncheva (Iolanta) et Elena Zaremba (Martha)

Lier les deux œuvres en induisant une continuité entre les personnages de l’opéra et ceux du ballet – chaque chanteur a son pendant comme danseur – est un défi que peu de metteurs en scène pouvaient relever.

Dmitri Tcherniakov s’est sans doute laissé emporter par la démesure et la complexité du songe de Casse-Noisette, mais ses univers restent toujours aussi passionnants quand ils portent en eux un regard aussi humain sur l'héroïne qu'il défend, et acéré sur la société dans laquelle elle évolue.

 

Ce spectacle fera l’objet d’une captation audiovisuelle

Une co-production Opéra national de Paris et Bel Air Média avec le soutien du CNC et la participation de France 3, réalisée par Andy Sommer.
A revoir sur Culturebox jusqu'au 25 septembre 2016 - Video.Iolanta / Casse-Noisette

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Publié le 7 Janvier 2016

From black to blue (Mats Ek)
Représentation du 06 janvier 2016
Théâtre des Champs Elysées

She was black  (1994)
Henryk M. Gorecki, musique traditionnelle de Mongolie  musique
Semperoper Ballett Dresden  danseurs

Solo for 2  (1996)
Arvo Pärt  musique
Dorothée Delabie, Oscar Salomonsson  danseurs

Hache  (2015)  
Albinoni  musique (interprété par le Flesh Quartet)
Ana Laguna, Yvan Auzely  danseurs                  
              Mats Ek

Pour cinq soirs d’affilée, le chorégraphe suédois Mats Ek a choisi de faire ses adieux à son public sur trois ballets où la vie s’affronte par le jeu et la provocation de l’autre, avec la conscience qu’un mystère indéfinissable la dépasse.

She was black évoque l’ambiance des affrontements nocturnes de West Side Story, et débute sur l’opposition d’un couple dont les correspondances oscillent entre attractions sexuelles, mouvements enveloppants des bras qui s’enroulent et se déroulent selon des formes démonstratives, valorisant ainsi les modelés des corps sur les vêtements des danseurs.

She was black - Semperoper Ballett Dresden

She was black - Semperoper Ballett Dresden

D’autres se joignent à eux, allures hispanisantes pour les femmes, scènes de groupes dansées en rythme, duo qui tournoie autour d’une table devenue l’élément pivotant central des interactions, dans une ambiance musicale d’abord tendue, puis plus épaisse et austère sans le moindre pathos. La musique de Gorecki ne laisse place à aucun sentimentalisme.

She was black - Semperoper Ballett Dresden

She was black - Semperoper Ballett Dresden

Puis, un immense moment poétique survient. Alors que le dandysme d’un des danseurs, assis en équilibre et le nombril tourné vers les hauteurs de la nuit, se repose en fond de scène, l’apparition d’une vie informe s’avance vers l’avant-scène. En émerge une danseuse vêtue d’un collant noir des pieds à la tête, personnification d’une présence de l’au-delà qui engage une danse vive et spectaculaire, impressionnante par la musculature arquée qu’elle exhibe.

La musique traditionnelle de Mongolie achève de donner un caractère primitif à cette ultime scène fascinante.

Solo for 2 - Dorothée Delabie, Oscar Salomonsson

Solo for 2 - Dorothée Delabie, Oscar Salomonsson

Dans la seconde partie, Solo for 2 s’attache à représenter la relation idéalisée et emplie d’attente infinie entre un jeune homme et une jeune femme, qui iront jusqu’à s’échanger l’intégralité de leurs habits, dans un subtil clair-obscur, rêve d’une fusion amoureuse impossible.

On y retrouve des gestes vulgaires de la vie poétisés avec humour, des signes d’attachement et de perte, une volonté de se heurter aux obstacles du réel, et donc une relation où chacun peut y projeter ses propres illusions humaines, pour finalement les perdre.

Hache - Yvan Auzely

Hache - Yvan Auzely

Dans la dernière partie, la création de Hache semble être le prolongement de la relation précédente.

L’ensemble du décor est démonté comme si nous assistions au travail des techniciens une fois le rideau définitivement baissé, et dès que tous les artifices disparaissent pour ne laisser voir que la scène du théâtre dans sa plus triste nudité, un vieil homme se met à couper des bûches de bois à la hache, tel Sisyphe condamné au désert du Tartare.

La musique de l’adagio d’Albinoni, dans une version aux couleurs grinçantes, est à la fois pathétique et ironique, surtout quand survient la femme du bucheron. Sa danse autour de lui a de beau en soi, malgré son caractère décalé, qu’elle semble donner une image imparfaite mais bien réelle de quelque chose qui aura résisté au temps.

Hache - Ana Laguna, Yvan Auzely

Hache - Ana Laguna, Yvan Auzely

La jeunesse a disparu, mais il y n’a de vérité que dans ce qui est durable. Ce n’est peut-être pas l’intention première de Mats Ek, mais sa dernière création interroge le sens de la fidélité à un art comme à un être cher.

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