L’Or du Rhin (Philippe Jordan-Günter Krämer) à Bastille

Publié le 14 Mars 2010

Der Ring des Nibelungen - Das Rheingold (Wagner)
ARheingold01.jpgReprésentation du 13 mars 2010
Opéra Bastille

Wotan Falk Struckmann
Fricka Sopkie Koch
Loge Kim Begley
Alberich Peter Sidhom
Mime Wolfgang Ablinger-Sperrhacke
Fasolt Iain Paterson
Fafner Günther Groissböck
Freia Ann Petersen
Erda Qiu Lin Zhang
Donner Samuel Youn
Froh Marcel Reijans
Woglinde Caroline Stein
Wellgunde Daniela Sindram
Flosshilde Nicole Piccolomini

Direction Musicale Philippe Jordan
Mise en scène Günter Krämer

 

Synopsis

Le pacte des géants
Wotan, souverain des dieux, règne sur les géants, les hommes et les nains Nibelungen. Gardien des pactes gravés sur la hampe de sa lance, il a violé un contrat : pour rétribuer les géants Fafner et Fasolt qui lui ont construit le Walhalla, résidence des dieux, il leur a promis la déesse Freia. Mais une fois le Walhalla bâti, désireux de garder Freia dispensatrice aux dieux des pommes de l’éternelle jeunesse, il revient sur sa parole et offre un autre paiement. Les géants acceptent de recevoir le trésor d’Alberich le Nibelung.

Le pouvoir de l’anneau
Alberich a volé l’or gardé par les trois ondines du Rhin ; il en a forgé un anneau qui donne à celui qui le porte, à condition de renoncer à l’amour, la maîtrise du monde. Wotan n’a nulle intention de renoncer à l’amour, mais il veut l’anneau (outre le trésor) et le prend de force à Alberich avec la complicité de Loge, le dieu du Feu.
Le nain lance sur l’anneau une malédiction redoutable.

La malédiction de l’anneau
Wotan remet le trésor aux géants, mais garderait l’anneau si la sage déesse Erda , mère des trois Nornes fileuses du destin, ne l’avertissait du danger que constitue l’anneau, ainsi que de la fin approchante des dieux. Il remet l’anneau aux géants, et la malédiction d’Alberich fait aussitôt son effet : pour avoir la plus grande partie du trésor, Fafner tue son frère Fasolt et s’approprie la totalité. Puis il va entasser le trésor dans une grotte des profondeurs de la forêt et pour le garder se transforme en un monstrueux dragon, grâce au heaume magique forgé par Mime, le frère d’Alberich.
Alors que les dieux entrent dans leur nouvelle demeure, Wotan  songe à  la race de demi-dieux qu’il prépare pour vaincre le Nibelung.



ARheingold 04
Le premier volet du Ring, dans la vision de Günter Krämer, se regarde comme une bande dessinée au gros trait, dont les ambiances lumineuses constituent l’élément le plus impressionnant.

Le metteur en scène ne cherche pas à révolutionner la lecture philosophique du livret, mais à en proposer une vision très claire, exempte de symboles mythologiques et magiques, et décomplexée dans la représentation factice des dieux (on finit par s’habituer à leurs bustes fabriqués).

La première scène d’Alberich et les filles du Rhin, dont les robes évoquent autant le corps écaillé des sirènes que l’éclat des prostituées de luxe, semble comme un prolongement de celle des filles fleurs telles que Warlikowski les avait représentées dans Parsifal en 2008.

Ce premier tableau, avec ces bras rouges et ondoyants, est une bonne illustration du travail de Krämer pour restituer le désir sexuel en jeu, tout en s’appuyant sur la dynamique des éléments musicaux.

ARheingold-003.jpg         Sophie Koch (Fricka)

Tout au long de l’ouvrage, l’on est assez admiratif devant son pragmatisme dans la gestion des enchaînements visuels (les cordes qui retiennent Alberich sont également celles qui retiennent plus loin en otage Freia, la Terre fertile dont l‘avenir est en jeu, et celles qui tirent l’arc-en-ciel du Walhalla), l’utilisation des éléments fantastiques pour appuyer sa vision (la transformation d’Alberich, en serpent et en crapaud, souligne le niveau d’aliénation du peuple Nibelung), quitte à assumer les lourdeurs de la représentation des luttes de classes (les géants devenant des travailleurs en guérilla contre leur patron).

ARheingold-02.jpgAvec ce même sens de la continuité, l’arrivée d’Erda est pressentie dès la transition vers la quatrième scène, mais son impact théâtral est moindre que l’arrivée des géants à la seconde scène, alors que son enjeu est plus fort.

Le thème de la malédiction d’Albérich est également moins marquant.

En revanche, la transformation finale du Walhalla en monumental escalier, d’où surgit la jeune hitlérienne que Wotan prépare à lancer contre le Nibelung, se réalise dans une illusion visuelle inoubliable.

Enfin, le travail théâtral, dont bénéficient le plus Alberich et Loge, cherche à rendre visible les forces qui animent les protagonistes (la haine de Mime qui le pousse à révéler à Loge où se cache Albérich transformé en crapaud).
Certains auront même remarqué comment Krämer résout une faiblesse du livret de Wagner, en laissant Wotan s’emparer d’une dernière pomme avant de suivre Loge.
Comment expliquer sinon qu’il ne soit pas plus affaibli lorsque qu‘il entame sa descente dans les mines?

                                                                                                                       Kim Begley (Loge)

Sous la direction de Philippe Jordan, l’orchestre de l’Opéra National de Paris porte une merveilleuse vision musicale fine et agile (il faut entendre la grâce du motif de l‘amour lorsque Fasolt rêve de la beauté de la femme), plus évocatrice des nébulosités célestes que des remous pervers et agressifs du Nibelung. Cette atténuation dramatique est relative, surtout que la théâtralité est visuelle.

Sur scène, l’implication de l’ensemble des chanteurs est captivante, clownesque et manipulateur Loge de Kim Begley, acéré Alberich de Peter Sidhom sans état d’âme quand il s’agit de se plier à la vulgarité de son personnage, et émouvante noirceur de Qiu Lin Zhang à l'apparition d'Erda.

A l’autorité un peu brute de Falk Struckmann répond la voix la plus noble du plateau en Sophie Koch, et les deux géants, Iain Paterson et Günther Groissböck, se distinguent plus visuellement que vocalement.

Wolfgang Ablinger-Sperrhacke laisse présager, dans Siegfried, un Mime très revanchard.

Rien de vocalement monstrueux dans ces personnages, tous très humains.

Reste à savoir, après le plaisir quasi enfantin que suscite ce prologue, dans quel univers va nous entraîner la Walkyrie, et quelle suite Günter Krämer va t-il donner à ses idées (Erda, avec qui Wotan a eu les Walkyries, apparait en voiles noirs, alors que Freia, en voiles blancs, suit de force Wotan sur les marches du Walhalla)?
  ARheingold006.jpg     L'entrée au Walhalla

 

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orpostal 26/10/2011 16:52


Très bon Wagner.
Je cherche à voir ça!


merbel 17/03/2010 16:47


Renaud Machart nous avait promis le pire (Le Monde, du 10/03). J'ai beaucoup aimé le spectacle... Non il n'y avait rien d'une interprétation hitlérienne comme ce critique le prétendait -hormis
peut-être cette scène finale qui rappelait Les Dieux du stade; j'ai trouvé au contraire que la mise en scène était astucieuse, concrète, explicite. Je dirais même une interprétation au pied de la
lettre, au plus près des mots, sans que cela ne soit lourdingue ou excessif. J'ai même trouvé que la scène inaugurale et celle de la forge étaient vraiment très esthétiques et très marquantes.
Comme des morceaux de bravoure. Alberich était "vrai", très investi dans son rôle et tout cet ensemble donne à ce prologue une formidable envie d'y revenir!
C'est agréable de lire des articles comme les vôtres, qui prennent leurs distances avec des "leçons" de bon goût et ne nous étourdissent pas de leur "Ah! Autrefois, c'était tellement mieux!"
Merci à vous.
Tiens, Faust, Fénelon, comme c'est bizarre... J'y vais de ce pas...


Pierre 17/03/2010 13:49


Merci pour cette longue réponse détaillée.
C'est agréable de pouvoir prolonger le moment des représentations.
Représentations qui sont d'autant plus profitables qu'on est bien concentré; je suis d'accord avec vous.
Je prolongerais avec plaisir la discussion en rebondissant à partir de vos remarques... mais il me faut me préparer au Faust de Fenelon, ce soir (sourires!).


David 16/03/2010 23:34


Bonjour,

J'ai modifié le commentaire sur Sidhom pour bien préciser que je parle du personnage qu'il joue, et non pas de sa personne.
Le goût pour la photographie date depuis longtemps. Appliqué à l'opéra, le plaisir est dans la capture d'un moment saisissant de l' artiste, en suivant ses mouvements.
Pour les oeuvres à l'Opéra de Paris, les photos sont souvent prises lors des répétitions (quand je peux y assister), ce qui me permet de ne pas me déconcentrer lors du spectacle normal (c'est le
cas ici, les photos ont été prises lors de la répétition, mais l'article concerne le spectacle de samedi dernier bien plus abouti).

L'équipement est un appareil numérique léger, totalement discret (aucun bruit, pas de lumière, pas de flash).
En contrepartie, tous les réglages sont fait manuellement, avec des temps de poses très courts (1/20s avec un zoom optique), ce qui demande beaucoup de stabilité.

Il y a des loupés lorsque le sujet bouge. Je ne présente donc que les meilleurs résultats.


Pierre 16/03/2010 18:15


Bonjour,
Merci pour la haute tenue de cette présentation.
Une question me vient immédiatement à l'esprit: comment faites-vous pour nous restituer de pareilles photographies? Sont-elles prises en répétitions?
Je retrouve bien, dans celles-ci et dans votre commentaire, ce à quoi j'ai assisté.
Pour Peter Sidhom, qui sort vraiment du lot en tant qu'acteur, et que j'ai apprécié, voulez-vous dire que la vulgarité lui est insufflée, imposée, par la mise en scène? Ou bien par sa nature? Je
n'ai pas bien compris le sens de votre phrase.