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Publié le 23 Janvier 2022

Exposition de la collection Mikhaïl (1870-1903) et Ivan (1871-1921) Morozov
Du 22 septembre 2021 au 03 avril 2022
Fondation Louis Vuitton - avenue Mahatma Gandhi, Paris

Visites du 18 et 22 janvier 2022

L'entrée de l'exposition à la Fondation Louis Vuitton

L'entrée de l'exposition à la Fondation Louis Vuitton

Cinq ans après avoir consacré une exposition à la collection Chtchoukine, la Fondation Vuitton présente l’autre grande collection russe qui réunissait aussi des œuvres de l’art contemporain moderne, la collection Morozov. Toutes deux permirent l’émergence de l’art expressionniste français à un moment où, en France, on ne souhaitait pas trop acheter des œuvres de peintres modernes.

Portrait de l’artiste Konstantine Korovine (1891) par Valentin Serov. Galerie nationale Tretiakov, Moscou

Portrait de l’artiste Konstantine Korovine (1891) par Valentin Serov. Galerie nationale Tretiakov, Moscou

Une première salle présente les portraits de la famille Morozov dont les deux frères principaux et leur mère. 
Mikhaïl Morozov, l’aîné, né en 1870, et dépeint par un immense portrait gris-anthracite de Valentin Serov, était originaire d’une des plus riches familles de Russie, composée de vieux croyants orthodoxes, qui possédait des manufactures de coton. Cette famille avait le goût du travail car le fondateur de cette dynastie avait été serf.

Mikhaïl était un entrepreneur russe avisé et fut même le sujet d’une pièce de Soumbatov-Youjine « Un gentleman » (1897). Il mourut jeune en 1903 à l’âge de 33 ans, et c’est lui qui va démarrer cette collection avec 39 œuvres d’art françaises et 44 œuvres russes. Car si à Saint-Pétersbourg les Tsars et les aristocrates collectionnaient déjà les œuvres des artistes les plus célèbres, à Moscou, ce sont des investisseurs privés et des entrepreneurs qui se mirent à collectionner des œuvres d’art et à ouvrir des galeries.

Le « Salon de musique » de l’hôtel particulier moscovite d’Ivan Morozov

Le « Salon de musique » de l’hôtel particulier moscovite d’Ivan Morozov

Yvan, son jeune frère cadet d’un an, avait commencé à apprendre à dessiner dès l’âge de 9 ans, et eut comme professeurs plusieurs peintres très connus dont Constantin Korovine qui est représenté dans une pose décontractée par Valentin Serov. Yvan ne sera pas peintre, car après des études à Zurich il devra revenir en Russie pour reprendre la direction des manufactures à Tyer.
C’est seulement en 1900 qu’il s’installe à Moscou où habitait son frère Mikhaïl, sa présence n’étant plus nécessaire à Tver

Il va rencontrer chez lui des peintres russes contemporains et se mettre lui aussi à collectionner des œuvres d’art. Il s’intéresse ensuite à la peinture française moderne, et c’est cette fusion avec la peinture moderne russe qui va faire la vie d’Ivan Morozov.

Yvette Guilbert chantant Linger Longer Loo par Henri de Toulouse-Lautrec (1894). Musée des Beaux-Arts Pouchkine, Moscou

Yvette Guilbert chantant Linger Longer Loo par Henri de Toulouse-Lautrec (1894). Musée des Beaux-Arts Pouchkine, Moscou

Sa collection comprenait des œuvres de Vincent Van Gogh, Auguste Renoir, Paul Cézanne, Pablo Picasso ou encore Henri Matisse.
Il y avait aussi des peintres russes parmi lesquels Mikhaïl Vroubel, Alexandre Golovine, Natalia Gontcharova, Constantin Korovine ou Valentin Serov.

La salle suivante intitulée « l’invention d’un regard » pose les bases du goût pour le portrait. On y trouve des œuvres achetées par les deux frères, des Renoir,  mais aussi la chanteuse et artiste de cabaret « Yvette Guilbert » par Toulouse-Lautrec.

Galerie de l’hôtel particulier moscovite d’Ivan Morozov

Galerie de l’hôtel particulier moscovite d’Ivan Morozov

Un peu à l’écart, dans un espace sombre, le visiteur est immédiatement plongé dans l’univers de l’Hôtel particulier qu’Ivan Morozov transforma à Moscou en galerie privée où tous les murs étaient couverts de toiles. Des photographies noir et blanc rendent avec force la densité incroyable de chefs-d’œuvre réunis en un espace aussi réduit.

Portrait d’Ambroise Vollard (1910) par Pablo Picasso. Musée des Beaux-Arts Pouchkine, Moscou

Portrait d’Ambroise Vollard (1910) par Pablo Picasso. Musée des Beaux-Arts Pouchkine, Moscou

Ivan Morozov commence à se rendre très régulièrement à Paris à partir de 1907 pour dénicher de nouvelles peintures au Salon d’automne et au Salon des indépendants. Il logeait en face du Palais Garnier, mais n’avait pas le temps d’aller à l’Opéra, car il était attiré par le quartier Montmartre où se trouvait notamment la boutique du marchand d’art Ambroise Vollard. Les carnets où il notait méticuleusement les prix de tout ce qu’il achetait sont conservés aujourd’hui au Musée des Beaux-Arts Pouchkine à Moscou.

Boulevard des Capucines (1873) par Claude Monet. Musée des Beaux-Arts Pouchkine, Moscou

Boulevard des Capucines (1873) par Claude Monet. Musée des Beaux-Arts Pouchkine, Moscou

Une vaste salle présente la richesse de couleurs de peintures de paysages et de moments de vie parisiens, thèmes autour desquels artistes français et russes sont mis en correspondance. La fascination pour Paris et sa région, avec Louveciennes, Fontainebleau, Montgeron, et aussi le pays d’Aix est superbement mise en valeur. L’intelligence d’Ivan consistait à savoir réunir des œuvres dispersées sur le marché tels ces deux Claude Monet, "Un Coin de jardin à Montgeron" et "L’Étang à Montgeron", dont ce dernier peut être considéré comme une matrice des Nymphéas.

Exposition de la Collection Morozov à la Fondation Louis Vuitton
"Un Coin de jardin à Montgeron" et "L’Étang à Montgeron" (1876) par Claude Monet.  Musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg

"Un Coin de jardin à Montgeron" et "L’Étang à Montgeron" (1876) par Claude Monet. Musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg

Un peu plus loin, d’autres tableaux montrent les quais de Seine parisiens peints par André Marquet - certains sont à Moscou, d'autres à Saint-Pétersbourg - qui permettent de découvrir Notre Dame de Paris l’année de la crue historique de 1910 dans une atmosphère triste et désolée.

Notre-Dame sous la pluie (1910) par André Marquet. Musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg

Notre-Dame sous la pluie (1910) par André Marquet. Musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg

Puis, l’univers polynésien de Paul Gauguin mélange nature fleurie, exotisme et mysticisme, un monde que la France, à cette époque, ne voulait pas voir, et donc qui était encore plus étrange vu depuis la Russie. Dans « Le grand Bouddha », qui n’en n’est pas un, le dernier repas du Christ s’invite même pour annoncer la Mort, en arrière plan d’un couple autochtone.

Le Grand Bouddha, Tahiti (1899) par Paul Gauguin. Musée des Beaux-Arts Pouchkine, Moscou

Le Grand Bouddha, Tahiti (1899) par Paul Gauguin. Musée des Beaux-Arts Pouchkine, Moscou

Dans un autre espace, c’est la fascination pour Paul Cézanne qui est magnifiée avec les visions de la montagne Sainte-Victoire d’Aix-en-Provence dont il va acquérir nombre de tableaux pour la rigueur de leur construction. 

Baigneurs (1892-1894) par Paul Cézanne. Musée des Beaux-Arts Pouchkine, Moscou

Baigneurs (1892-1894) par Paul Cézanne. Musée des Beaux-Arts Pouchkine, Moscou

Il y a celui qui représente Paul Cézanne se baignant avec Emile Zola ou Baptistin Baille quand ils allaient se baigner dans l’Arc, et aussi le splendide tableau bleu qu’attendit pendant des années Ivan Morozov. On peut apprécier au cours du temps, par des comparaisons avec des tableaux de Cézanne plus anciens, comment son style s’est affiné avec le fondu des couleurs et la géométrie des lignes.

Paysage bleu (1904-1906) par Paul Cézanne. Musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg

Paysage bleu (1904-1906) par Paul Cézanne. Musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg

S’ouvre ensuite une salle avec les peintres des années 1910 et nombre de portraits cubistes.
Au cours des années 1910-1913, de jeunes artistes moscovites tels Ilia Machkov et Piotr Kontchalovski vont lancer un mouvement pictural futuriste assez violent, le "Valet de Carreau". Un tableau les représente s’autoparodiant en boxeur en culottes. Ils se présentaient comme les successeurs de Cézanne ou de Picasso.

Autoportrait et portrait de Piotr Kontchalovski (1910) par Ilia Machkov. Musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg

Autoportrait et portrait de Piotr Kontchalovski (1910) par Ilia Machkov. Musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg

Un peu plus haut, un écrin sombre, comme un petit temple mortuaire, est dédié à une seule œuvre, « La ronde des prisonniers » de Vincent Van Gogh, peint lorsqu’il fut interné à l’hôpital psychiatrique de Saint-Remy de Provence à partir de photographies et gravures transmises par son frère. 

Les nuances vert et bleu de cet univers de claustration carcérale sont incroyablement mises en valeur par un éclairage subtil qui permet de les apprécier dans de bien meilleures conditions qu’au Musée Pouchkine de Moscou. On se croirait plongé dans la vie absurde de la "Maison des Morts".

La Ronde des prisonniers (1890) par Vincent Van Gogh. Musée des Beaux-Arts Pouchkine, Moscou

La Ronde des prisonniers (1890) par Vincent Van Gogh. Musée des Beaux-Arts Pouchkine, Moscou

L’étage supérieur réunit les œuvres d’Henri Matisse qui avait été présenté à Ivan Morozov par l’intermédiaire de Sergueï Chtchoukine. Lors de son second voyage à Tanger, le peintre se mit à élaborer un triptyque, une nature morte devant un paysage, une nature morte avec un portrait, et un paysage avec portrait, au moment où il élaborait un langage proto-cubiste dominé par le bleu-ciel et le bleu turquoise.

Triptyque marocain : La Fenêtre à Tanger,  Zohra sur la terrasse, Porte de la Casbah (1912) par Henri Matisse. Musée des Beaux-Arts Pouchkine, Moscou

Triptyque marocain : La Fenêtre à Tanger, Zohra sur la terrasse, Porte de la Casbah (1912) par Henri Matisse. Musée des Beaux-Arts Pouchkine, Moscou

Par ailleurs, la fusion entre l’art russe et l’art français se retrouve dans le portrait d’Ivan réalisé par Valentin Serov à travers une peinture qui représente Ivan Morozov assis devant la toile d’Henri Matisse, « Fruits et bronze ».

Ivan Morozov par Valentin Serov (1910). Galerie nationale Tretiakov, Moscou

Ivan Morozov par Valentin Serov (1910). Galerie nationale Tretiakov, Moscou

Les nus étaient choquants pour l’époque, ce qui plaisait aux frères Morozov issus de milieux croyants, et une salle toute en longueur mixe des sculptures de Rodin et des œuvres de Bonnard ou de Degas, où la femme est peinte de manière non idéalisée.

L'éternel Printemps (1884) par Auguste Rodin. Musée des Beaux-Arts Pouchkine, Moscou

L'éternel Printemps (1884) par Auguste Rodin. Musée des Beaux-Arts Pouchkine, Moscou

Enfin, la dernière salle, située au sommet des quatre étages de l’exposition, est une immense reconstitution du mythe de Psyché par Maurice Denis dans un style néoclassique qu’Ivan Morozov percevait comme avant-gardiste. Les couleurs pastels de ces tableaux font écho au plafond du Théâtre des Champs-Élysées qui fut réalisé en 1912, la même année que l’achèvement de cet ensemble. Ici, les toiles sont réunies avec quatre bronze féminins d’Aristide Maillol sur le thème des quatre saisons qui, dorénavant, sont au Musée Pouchkine, dissociées des peintures qui ornent les murs de l’Ermitage.

La contemplation se fait sur des musiques de Lully, Mondoville, Thomas, Franck, Bach ou Scriabine.

L’Histoire de Psyché. Psyché découvre que son mystérieux amant est l’Amour (1908) par Maurice Denis. Musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg

L’Histoire de Psyché. Psyché découvre que son mystérieux amant est l’Amour (1908) par Maurice Denis. Musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg

Au début de la première guerre mondiale, en 1914, Morozov ne put plus se rendre à Paris, et il se focalisa exclusivement sur les peintres russes. Au total, Morozov acheta 278 toiles et 23 sculptures françaises pour 1,410,665 francs, soit 5,7 millions euros (une valeur estimée aujourd'hui à 4 milliards d’euros).

Mais après l’arrivée des Bolcheviks au pouvoir en 1917, les manufactures de Morozov furent nationalisées ainsi que son hôtel particulier et sa collection privée.

La collection Morozov fut ainsi fusionnée avec la collection de Sergueï Chtchoukine, et le gouvernement soviétique fit de ces deux collections le Musée d’État de l’Art occidental moderne qui fut installé dans l’ancien hôtel particulier des Morozov, réfugiés dorénavant en France puis en Suisse sans prendre un seul tableau.

Ivan Morozov mourut en 1921 du fait d’une insuffisance cardiaque.

La Rue. Constantinople (1910) par Martiros Sarian. Galerie nationale Tretiakov, Moscou

La Rue. Constantinople (1910) par Martiros Sarian. Galerie nationale Tretiakov, Moscou

Dans les années 1930, les tableaux des collections Morozov et Chtchoukine furent réparties entre le Musée des Beaux-Arts Pouchkine à Moscou et le Musée de l’Ermitage à Leningrad (l’ancien nom de Saint-Pétersbourg entre 1924 et 1991).

Puis, au cours de la Seconde Guerre mondiale, les collections des musées furent transférées à Novossibirsk. Certains tableaux seront abîmés. 

Autoportrait d'Ilia Machkov (1911). Galerie nationale Tretiakov, Moscou

Autoportrait d'Ilia Machkov (1911). Galerie nationale Tretiakov, Moscou

Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, les tableaux purent revenir à Moscou, mais en 1948, le gouvernement soviétique commença une lutte contre le cosmopolitisme. Les tableaux d’art moderne français entraient dans cette catégorie.

Accusées de représenter des valeurs bourgeoises, les collections Morozov et Chtchoukine furent réparties entre le Musée des Beaux-Arts Pouchkine à Moscou et le Musée de l’Ermitage à Leningrad. Mais une fois arrivées dans ces musées, les toiles ne furent pas montrées au public avant 1955.

C’est pourquoi l’exposition Morozov à la Fondation Louis Vuitton est si exceptionnelle et aussi très attachante, car elle reconstitue l’unité de cette collection pour un temps éphémère, dans un cadre de visualisation grandiose saisissant, tout en faisant ressentir les mouvements de l'histoire du XXe siècle.

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Publié le 30 Décembre 2021

Anselm Kiefer - Paul Celan
Du 17 décembre 2021 au 11 janvier 2022
Grand Palais Ephémère (RMN)
Visite du 30 décembre 2021

Né en 1920 en Roumanie et mort à Paris dans la nuit du 19 au 20 avril 1970 suite à son suicide dans la Seine probablement depuis le pont Mirabeau, Paul Celan est un poète d’après-guerre qui a profondément inspiré Anselm Kiefer au point que le Grand Palais dédie un espace d’exposition monumental aux œuvres nées de cette fascination pour une âme traumatisée par les heures les plus épouvantables de l’histoire de l’Europe du XXe siècle.

Exposition Anselm Kiefer pour Paul Celan au Grand Palais Ephémère

Une vingtaine de tableaux pouvant atteindre 10 mètres de haut sont simplement installés sur des supports à roulettes dans cet immense hangar sombre uniquement illuminés par quelques spots et la lumière naturelle provenant de la façade vitrée du hall.

Exposition Anselm Kiefer pour Paul Celan au Grand Palais Ephémère

Leur force prodigieuse repose autant sur le sentiment de petitesse qu’ils nous renvoient que sur la multiplicité des détails perdus dans les perspectives de ces paysages ou espaces en apparence inanimés qui évoquent des champs de bataille dévastés, déshumanisés en plein hiver, parfois de nuit au bord de l’océan, où se mêlent des restes de vêtements humains, des faisceaux de paille ou de blés à la place des corps, et des étoiles qui luisent ou des galaxies qui se devinent.

Matériaux métalliques, gris de plomb, dorés ou cuivrés parsemés de glacis de verre bleutés forment un alliage d'une complexité impressionnante.

Exposition Anselm Kiefer pour Paul Celan au Grand Palais Ephémère

Parfois, des images subliminales émergent comme face à ce premier tableau situé à l’entrée et semblant représenter une fontaine aux traits abrupts et précis à la fois, surmontée d’un jet de lumière concentré, qui révèle petit à petit un visage animal en surimpression.

Exposition Anselm Kiefer pour Paul Celan au Grand Palais Ephémère

Des textes allemands extraits des poèmes se mêlent aux peintures, mais, du fait qu’ils sont en lien avec la densité picturale, un non germanophone capte de toute façon la noirceur des visions d’horreurs mentales qui sont ainsi restituées.

Exposition Anselm Kiefer pour Paul Celan au Grand Palais Ephémère

Et il a y cet avion spectaculaire issu d’un temps révolu, qui supporte sur ses ailes des volumes de pages anonymes pouvant être autant des partitions de musique que, peut-être, des recueils de récits idéologiques ayant menés à la tragédie.

Exposition Anselm Kiefer pour Paul Celan au Grand Palais Ephémère

La fascination de la France pour l’Allemagne est également suggérée par le grand tableau Madame de Staël : de l’Allemagne, et si la noirceur de notre époque y trouve des résonances, ce rappel à la mémoire est aussi une façon de mieux apprécier ce qui forme les valeurs de nos vies.

Exposition Anselm Kiefer pour Paul Celan au Grand Palais Ephémère

Pour aller plus loin :

Paul Celan : écrire pour rester humain.

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Publié le 1 Janvier 2010

De Byzance à Istanbul, un port pour deux continents
Exposition au Galeries Nationales du Grand Palais
Du 10 octobre 2009 au 25 janvier 2010

Au cœur de la saison turque en France, le Grand Palais trace une passionnante traversée du temps à travers une exposition dédiée à Istanbul.
Le sujet est brûlant d’actualité particulièrement en France, un des pays les plus sensibles à la question de l'intégration de la Turquie à l'Union Européenne.

Après une brève ouverture sur la préhistoire du détroit du Bosphore (-6000 av J.C), la première section est une mise en valeur de l’époque romaine, dès le rattachement de Byzance à la province de Bithynie (-146 av J.C).


Les objets présentés montrent de fascinantes formes arrondies, telle une bouteille à panse globulaire en verre nacré translucide, ou bien un bol à pied en terre cuite et au fond incurvé (Ier siècle).
Comme preuve de l’héritage artistique grec, un échantillon des statues de Silahtaraga en marbre et calcaire montre des personnages, des femmes drapées ou bien un corps d’homme idéalisé et en léger déhanché (200 ap J.C).

En 395, sur volonté de l’Empereur Constantin, le christianisme devient religion officielle de l’Empire et la capitale est transférée de Rome à Byzance, renommée Constantinople.
L’Empire est partagé en deux, l’Est pour Arcadius, l’Ouest pour Honorius.

Dès le Vième siècle, l’Empire de l’Ouest s’effondre, alors que l’Empire Byzantin va durer plus de 1000 ans.Les monnaies d’Or de Honorius, Theodose II Et Justinien constituent le point de départ d’un chemin parsemé au fil de l’exposition des monnaies d’Or de toutes les époques jusqu’à Abdülhamid II (1909).

Un magnifique plat en argent et or, le Missorium avec Héraclès combattant le lion de Némée, illustre la persistance de l’art classique grec au sixième siècle, mais les colonnes en marbre et pierres précieuses de l’Eglise Saint Polyeucte, fondée par la patricienne Anicia Juliana, annoncent l’influence d’un art décoratif  plus oriental.

Les forces extérieures vont cependant mettre en péril la survie de Constantinople. Il va lui falloir repousser les sièges avars et sassanides en 626, puis deux sièges arabes (674-678 puis 717-718), jusqu’au VIIIième siècle. A l’abris des remparts bien entretenus, la population chute à 40.000 habitants.

Il ne reste quasiment rien de la période iconoclaste qui suivit, mais l’influence extérieure supposée est improbable. Il s’agit plus d’un mouvement qui voyait dans les images humaines une forme empêchant l’âme de croire au Christ.

Une des plus belles illustrations de la renaissance artistique sous la dynastie macédonienne (857-1057) est donc le Triptyque Harbaville : Deesis et saints, tout en ivoire, qui mêle représentation du Christ et raffinement antique (dans le détail des drapés par exemple).

Prise lors de la quatrième croisade en 1204, Constantinople se libère de la domination latine 60 ans plus tard, mais les Turcs d’Asie et les Serbes des Balkans progressent.
La nouvelle monnaie d’Or d’Andronicus II et Andronicus III, l’hyperpère, devient plus fine et concave.

L’ère byzantine s’achève avec la magnifique cloche en bronze de la Tour de Galata « la Tour du Christ ».

Ainsi, la capitale tombe en décrépitude, énormément endettée vis à vis de Gênes et Venise.

La conquête ottomane est proche : un espion vénitien dessine, en 1453, une Vue Cavalière de la forteresse de Rumeli Hisar. Le Sultan Mehmed II a fait construire l’édifice pour empêcher tout renfort venant de la Mer Noire.
Au pied de l’escalier menant à la seconde partie de l’exposition, une copie d’un canon de la fin du XVième siècle pointe une représentation de la ville, de quoi faire revivre l’ouverture déchaînée de l’Otello de Verdi.
On apprend à cette occasion que l’artillerie lourde des Ottomans a été mise au point par l’ingénieur hongrois Urbain.

Dès la prise de la capitale, Mehmed II (qui est le sujet de l’opéra de Rossini Maometto II) convertit l’église Sainte Sophie en Mosquée.

En haut de l’escalier, le visiteur passe sous les Dômes de l’actuelle Istanbul, et peut découvrir une carte de la Méditerranée du XIVième siècle, reprise des travaux du géographe grec Claude Ptolémée (90-168) par les scientifiques ottomans, et enrichie des connaissances de l’époque (notamment des citadelles existantes).

Le peintre Jean-Baptiste van Mour (1671-1737), né à Valenciennes, s’attacha à dépeindre la vie de Constantinople, art de l’orientalisme aux teintes ocres qui va influencer de nombreux peintres.
On peut contempler le charme de ces coloris dans la scène du « Grand Vizir traversant l’hippodrome ».

Madame Verdurin sera alors ravie de découvrir un fabuleux bijou provenant du trésor du Palais de Topkapi, une émeraude rectangulaire d'un vert profond assortie à un rubis clair ornant une aigrette de perles, de plumes et de diamants.

Avec la religion musulmane, Constantinople devient totalement multiculturelle, et pour bien se représenter à quel point la foi du prophète Mahomet est une continuité de la foi chrétienne, le grand livre L’essence de l’Histoire (Zübdetü’ t- Tevârîh) est ouvert sur une page montrant l’ascension du Christ, élevé par des anges en présence des Apôtres (1583).

A partir du XVIIIième siècle, la création de jardins sur les bords du Bosphore marque le développement des loisirs.
La scène de Kagithane, que peint à la gouache Enderunlu Fazil dans son Livre des femmes, évoque les jardins de la princesse Eboli.

Tant d’opéras dans la tête rendent la moindre image susceptible de déclencher toutes sortes de réminiscences musicales.

L’Empire Ottoman trouve cependant dans l‘Europe une source d‘inspiration pour se moderniser.
En 1838, l’Edit des Tanzimats officialise cette politique.
Mais sous le règne du Sultan Abdülhamid II (1876-1908), les nationalismes s’exacerbent et la violence gagne tout l’Empire. L’état des finances ne permet pas de tenir les engagements libéraux. Le Sultan réplique par des massacres contre les Arméniens.

La révolution jeune-turque (1908), censée apporter une véritable libération politique, ne va pas permettre de sauver l’Empire des conflits dans les Balkans, en Tripolitaine, et pendant la Première Guerre Mondiale.

Lorsque la résistance nationaliste parvient à prendre le contrôle de l’Anatolie et d’Istanbul, Mustafa Kemal Pacha transfère la capitale à Ankara.

L’exposition s’achève sur la projection sur grand écran de photographies issues de la collection d’Omer Koç

Un siècle de la vie d’Istanbul jusqu’à aujourd’hui, les moments historiques, la belle époque avec ses cafés, la jeunesse, les moments de détentes et la religion, la modernité et la tradition s’y côtoient en illustrant l’impressionnante complexité de l’identité turque.

Les réactions des visiteurs à haute voix devant les objets d’arts valent le détour, car elles rendent compte également de la diversité des jugements. Les frémissements de peur devant le moindre voile fleuri se superposent à l’ironie la plus mordante vis à vis de l’actuel gouvernement français.

En préface du catalogue de l'exposition, on peut lire deux textes écrits par chaque président, Abdullah Gul et Nicolas Sarkozy.
Le président français écrit avec une passion visible : « Istanbul me fascine par cette diversité culturelle. Elle me fascine par son identité et son rayonnement. Elle me fascine par sa beauté, ses symboles, ses richesses artistiques mais aussi par ses contrastes ».

Une rétrospective savamment orchestrée qui brouille tous nos repères, mais vraiment tous...

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Rédigé par David

Publié dans #Art

Publié le 3 Septembre 2007

La modernité à l’Opéra : Jacques Rouché (1914-1945)

Bibliothèque de l’Opéra Garnier. Jusqu’au 30 septembre 2007
 
A quelques jours de l’ouverture de la saison 2007/2008 de l’Opéra de Paris, c’est un peu une pré-rentrée lyrique que nous propose le Palais Garnier. Une toute modeste exposition retrace les 31 ans d’administration de ce directeur, dont la carrière est déjà évoquée dans l’article L’Opéra à Paris de 1900 à 1980..
 
D’abord la paperasse, avec ces comptes négatifs, jusqu’à 2.400.000 francs par an, à la charge de Rouché
Généreux mécène, mais pas au point d'accepter les abus, seule la menace de sa démission contraint l’état à une revalorisation de la subvention.
 
Puis, les lettres marquées de l’ère Pétain, la convocation au serment de fidélité, les demandes du ministère aux questions juives et les justifications du directeur pour éviter le licenciement d’un ouvrier juif.
 
L’effrayante affiche rouge de la Damnation de Faust frappe les esprits lorsque le Théâtre ré-ouvre ses portes le 24 août 1940. Le régime impose en outre quatre œuvres allemandes par saison.
 
Malgré tout, Haut fonctionnaire de l’état, Jacques Rouché doit exclure une trentaine d’artistes et membres du personnel et réussit à maintenir le décorateur Ernest Klausz jusqu’en 1943.
A la libération, résistants et syndicalistes lui apportent leur soutien lorsqu’il doit rendre compte de ses agissements.
 
Ensuite, les photographies des ballets de Serge Lifar, nommé Maître de ballet depuis 1930, représentent quelques unes de ses 32 créations auxquelles participaient compositeurs et décorateurs contemporains (« Le festin de l’araignée » ou « Bacchus et Ariane » d’Albert Roussel par exemple).
 
Pour Rouché, attaché aux décors de peintres, la modernité se décline dans la recherche d’une unité entre décors, costumes et musique. La profusion de détails de la maquette qu’Alexandre Benoît imagine pour le Coq d’Or de Rimsky-Korsakov est aussi stimulante pour les yeux que les beautés envoûtantes de l’œuvre.
 
Le directeur néglige un peu la mise en scène, qu’il confie souvent au régisseur Pierre Chéreau, mais supervise tous les spectacles et s’implique particulièrement dans l’Œdipe d’Enesco.
Il prend à cœur de promouvoir les œuvres contemporaines : elles représentent 60% de son répertoire pour un tiers des soirées.
 
Seul le Chevalier à la Rose se place parmi les dix meilleurs succès de l’Opéra (peinture de décor ci-contre).
 
En 1936/1937 il déclare aux abonnés « J’ai seulement à déplorer le peu de curiosité manifeste pour les œuvres nouvelles ». 
 
 
Cette mission de présenter des compositeurs contemporains est d’ailleurs plus dictée par lui-même que par la tutelle.
Le parcours s’achève sur un documentaire de 25 minutes produit par René Hervouin en 1944 « Une journée à l’Opéra » : la vie de l’établissement sous ses angles les plus favorables.
J’imagine sans peine que si Gerard Mortier ne partage pas forcément le goût des concrétisations scéniques de Rouché (notre directeur flamand est peu sensible à la peinture de son aveu même), son estime pour un directeur tenace dans la résistance à l'esprit de conservation est évidente.
C'est aussi une source de questionnement face aux choix qu'il dut faire.

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Rédigé par David

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Publié le 26 Août 2007

Visions de l’Ouest – Photographies de l’exploration américaine, 1860-1880.

Du 10 juillet au 31 octobre 2007 (Giverny).
 
Pour qui est sensible à l’austérité des vallées, canyons et déserts américains, le Musée d’Art américain de Giverny reçoit une exposition qui met en scène ces décors durs.
Ils ont été photographiés pendant et après la guerre de sécession, pour attiser rêve et esprit de découverte.
Rien ne rassure, car les teintes ocres unifient atmosphère, végétation et roches. Les lumières écrasent les sols et les cieux, contrastent les courbes des strates géologiques, et saturent les yeux des moindres détails des pierres.
La maîtrise de ce savoir faire photographique, surprenant pour cette époque, se lit dans les cadrages, le choix des angles de vue, les jeux de reflets mais aussi un parfait contrôle des temps de pose vis à vis de l’ouverture des objectifs.
Les cours d’eaux surexposés révèlent leurs lignes de fuite, parfois rendues anarchiques lorsqu’elles se heurtent aux rochers. La pure blancheur des chutes se détache du chaos.
 
Les portraits des Indiens soulignent également la richesse et la beauté de leurs visages.
Je retiens l’un d’entre eux, arc au poing mais garde baissée, au corps croisé de lanières au niveau des épaules et en diagonale, un pied sur une pierre, regard détendu et sûr, une finesse du visage et des mains presque féminine.
 
Un monde que l’espace d’exposition et la fréquentation éparse rend facilement captivant.
 

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Rédigé par David

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Publié le 23 Juillet 2007

L’âge d’or de l’Inde classique. L’Empire Gupta.

Exposition du Grand Palais      04 avril au 08 juillet 2007 (Paris)
 
Sous le règne de Chandragupta II (380-414), le royaume Gupta atteint son Apogée au cours d’une période considérée comme un modèle de la littérature Indienne. Les progrès de l’Art, l’Astronomie et les Mathématiques sont suffisamment significatifs pour que plus tard les Arabes, puis les Européens reprennent leur système numérique.
 
Le Grand Palais présente des sculptures de l’époque. L'étonnement et la séduction trouvent leur origine dans ces lignes pures, élégantes hyperboles à flanc de silhouette qui ensuite s’inversent pour épouser les formes des jambes et s’ouvrent enfin au niveau des épaules sur les traits elliptiques du visage.
 
Admirer la perfection de ces contours, digne des trajectoires des astres, suffit à abstraire l’esprit de ce qui l’alourdit et se demander quelle est la part de calcul dans cet Art.

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Rédigé par David

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