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Publié le 23 Janvier 2012

Représentation du 21 janvier 2012 au Teatro Real de Madrid
Iolanta (Tchaïkovski)

Le Roi René Dmitry Ulianov
Robert Alexej Markov
Vaudémont Pavel Cernoch
Ibn-Hakia Willard White
Alméric Vasily Efimov
Bertrand Pavel Kudinov
Iolanta Ekaterina Scherbachenko
Marta Ekaterina Semenchuk
Brigitta Irina Churilova
Laura Letitia Singleton

Perséphone (Stravinski)

Eumolpe Paul Groves
Perséphone Dominique Blanc
Amrita Performing Arts, Cambodge
Perséphone Sam Sathya
Déméter Chumvan Sodhachivy
Pluton Khon Chansithyka
Mercure/Démophoon/Triptolème Nam Narim
Les petits chanteurs de la JORCAM

Direction musicale Teodor Currentzis
Mise en scène    Peter Sellars
Chœur et orchestre du Théâtre Royal de Madrid                 Sam Sathya (Perséphone)
Coproduction avec le Théâtre Bolshoi de Moscou

Le Teatro Real de Madrid (en haut, à gauche, l'éclat de Vénus veille sur le théâtre, et son  directeur...)

Le Teatro Real de Madrid (en haut, à gauche, l'éclat de Vénus veille sur le théâtre, et son directeur...)

 Pour qui est en quête de raretés représentées sous des formes subtiles et recherchées, le Teatro Real de Madrid est devenu une des destinations européennes privilégiées.
 Gerard Mortier et Peter Sellars ont ainsi eu l’idée de rapprocher sur scène deux œuvres, Iolanta de Tchaïkovski créée en 1892 au Théâtre Mariinsky de St Petersbourg et Perséphone de Stravinski créée en 1934 à l’Opéra de Paris, chacune abordant à sa manière le passage, à double sens, entre lumière et obscurité.

Ekaterina Scherbachenko (Iolanta)

Ekaterina Scherbachenko (Iolanta)

Le metteur en scène américain a imaginé un dispositif scénique unique, ouvert sur les coulisses latérales, constitué de quatre cadres de portes ornés de roches en improbable équilibre, derrière lesquels de grands panneaux de couleurs coulissent et alternent les ambiances lumineuses.

Et la communalité entre les deux pièces est renforcée par la robe bleue - signe de spiritualité et de virginité - identique des deux héroïnes, la présence du quatuor sur scène, ou bien le bâton d’aveugle.
 

Iolanta est l'histoire simple d'une jeune femme aimante qui ignore sa cécité sur laquelle son entourage porte le silence. Son amour réciproque pour Vaudémont, qui lui révèle la vérité, lui donne le désir de voir la lumière.
Les chanteurs sont tous fortement impliqués dans un jeu théâtral submergé par l'ombre, leurs visages en sortent pour révéler les expressions tristes et douloureuses, angoisses qui les attirent jusqu' à en être à terre.
Ekaterina Scherbachenko, la chevelure tressée de boucles dorées comme dans une peinture florentine, avait incarné une si bouleversante Tatiana dans  Eugène Onéguine à Garnier - la soprano du Bolshoi reprendra par ailleurs le rôle à Munich en mars prochain dans une mise en scène de Krzysztof Warlikowski -, que se mêlent des réminiscences émotionnelles à son chant toujours aussi clairement coloré et instinctif.
                                                                                                              Pavel Cernoch (Vaudémont)

Elle est accompagnée d’ Ekaterina Semenchuk, Irina Churilova et Letitia Singleton, toutes trois des compagnes et pleureuses formant un émouvant ensemble autour de l’héroïne .

La distribution révèle également pas moins de quatre très bons chanteurs russes, Vasily Efimov, Pavel Kudinov, Dmitry Ulianov, impressionnant dans le grand air implorateur ’Gaspot’ moj’ et Alexej Markov, héroïque Robert, rageur dans l’âme.

Mais le personnage dans lequel Peter Sellars investit le plus de lui-même est Vaudémont interprété par le jeune ténor tchèque Pavel Cernoch. Son allure en cuir moulant et les cheveux gominés qui évoquent un personnage androgyne, et donc écarté de la norme sociale comme Iolanta,  en rapproche leur condition humaine.

Et Willard White, idéal Ibn-Hakia, est l’image de la sagesse inquiétante, mais bienveillante.

Il fallait, toutefois, rendre le plus saisissant possible cet accès à la lumière. Gerard Mortier et Teodor Currentzis, le génial chef d’orchestre capable de tirer de ses musiciens des rutilances glacées, ont donc eu l’idée de rajouter au final une autre pièce de Tchaïkovski, L’hymne des chérubins, extraite de la Liturgie de Saint Jean Chrysostome Op 41.

Ekaterina Scherbachenko (Iolanta) et Willard White (Ibn-Hakia)

Le chœur, d’une précision qui laisse bouche bée, est disposé tout autour des entrailles de la scène, les hommes face aux femmes, et leur chant est d’une telle élévation, d’une telle grâce spirituelle que l’on ne peut s’empêcher de regarder la salle entière stupéfaite et charmée, et qui vit une expérience sensorielle exceptionnelle.


Mais avant d’arriver à cet ensemble lumineux, Teodor Currentzis aura révélé des profondeurs dans l’ultime opéra intimiste de Tchaïkovski, des mouvements aux sombres résonnances de Don Carlo et de Tristan, confiés à un effectif étendu de basses et de violoncelles sublimes.

Teodor Currentzis

Teodor Currentzis

A l’inverse de Iolanta, Perséphone évoque la destinée de la fille de Déméter et Zeus, attirée par les plaintes des enfers, et son obscurité. Partagée entre Hadès et sa mère, la vie de la nymphe se transforme en un cycle au cours duquel elle s’engouffre vers le monde des morts pour, ensuite, se régénérer sur Terre.

 

La musique de Stravinski, fine et délicate mais pas aussi lyrique que celle de Tchaïkovski, laisse en revanche une place plus importante au chœur, car seul le rôle de Eulmope est chanté.
Paul Groves n’est peut être pas le ténor élégiaque adéquat, mais son engagement l’amène à exprimer de fragiles phrases poétiques quand il est seul en avant scène.
Autre artiste de confiance, Dominique Blanc est à la fois une récitante naturelle, un peu rêveuse, un peu sensuelle, mais surtout entière.
Dans cette seconde pièce qui renvoie à la structure classique du théâtre chanté grec, Peter Sellars a confié la chorégraphie à quatre artistes d’un centre d’art cambodgien, Sam Sathya (Perséphone), Chumvan Sodhachivy (Déméter) , Khon Chansithyka (Pluton) et Nam Narim (Mercure/Démophoon/Triptolème ), en tenues respectives bleue, jaune, rouge et grise.
                                                                                           Sam Sathya (Perséphone)

Cette chorégraphie introspective est un jeu harmonieux de positionnement des corps et de langage des mains mystérieux et raffinés. Même si le sens est politiquement marqué en associant Hadès au mal communiste que connut le Cambodge, l’ensemble reste suffisamment symbolique pour que le spectateur conserve sa propre lecture des gestes et des relations entre les personnages.

Dominique Blanc (Perséphone)

Dominique Blanc (Perséphone)

Et, à nouveau, l'ouvrage musical s’achève sur un ensemble choral merveilleux, les petits chanteurs de la JORCAM se joignent au chœur du Teatro Real pour incarner le renouvèlement de la vie, avec une fraîcheur magnifique, et offrir l’image d’espérance que Gerard Mortier souhaite nous laisser en cette période sur laquelle plane l’étrange sentiment d’une fin de monde.

Les petits chanteurs de la JORCAM

Les petits chanteurs de la JORCAM

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Publié le 21 Décembre 2010

The Rake's progress (Igor Stravinsky)
Représentation du 18 décembre 2010
Staatsoper im Schiller Theater

True Love Andreas Bauer
Anne Anna Prohaska
Tom Rakewell Florian Hoffmann
Nick Shadow Gidon Saks
Baba the Turk Nicolas Zielinski
Mother Goose Birgit Remmert
Sellem Erin Caves

Direction Musicale Ingo Metzmacher
Mise en scène Krzysztof Warlikowski

                                    Florian Hoffmann (Tom)

Pour Krzysztof Warlikowski, The Rake's progress est un moyen de montrer comment deux lignes de vies fortement liées, celles de Tom et Anne, vont subitement s'écarter sous la contrainte du passé, mais aussi de forces extérieures, ou bien intérieures, et de montrer comment elles vont se rejoindre pour réussir quelque chose de beau.

Anna Prohaska (Anne) et Florian Hoffmann (Tom)

Anna Prohaska (Anne) et Florian Hoffmann (Tom)

Tom est décrit comme un jeune minet, un peu frimeur et tendrement amoureux de sa fiancée, qui, sous l'emprise de Nick Shadow, se laisse entraîner vers des tentations clairement homosexuelles, jusqu’au mariage avec le personnage bien étrange de Baba.

Anne, victime d’un père incestueux et machiste, et désemparée par la manière dont Tom lui échappe, perd pied peu à peu, et vire vers une mauvaise vie, si l’on en juge à son accoutrement lorsqu’elle réapparait.

Sensible à l’histoire de ce couple défait, Baba the Turk, une part possible de Warlikowski lui-même, s’intéresse au désespoir d’Anne, sous les yeux effarés de tous ces symboles de la société conformiste, consumériste et américanisée d’aujourd’hui que sont Mickey, Spiderman, Darth Vader, Bugs Bunny et autres personnages fictifs célèbres.

The Rake's Progress (ms Warlikowski) Schiller Theater Berlin

Quant à ce Christ Noir, dont le cœur est arraché et broyé pour se projeter sur un écran télévisuel, la correspondance avec la machine dont rêve Tom pour résoudre les problèmes de l’humanité n’est pas immédiate, mais pose la question de ce que vaut le cœur de chacun lorsqu'il cherche son salut dans les technologies modernes.

Ainsi, c’est bien Baba qui en fait le plus pour l’humanité en aidant à la résolution du problème d’Anne et Tom, avant de rejoindre son théâtre.

C’est alors dans une scène où l’incroyable Gidon Saks joue à la perfection le personnage ambigu de Nick Shadow, avec une démarche forte et sûre, féminisée parfois, et une présence magnétique, que Tom décide enfin de ne plus être un jouet des évènements, et de tuer son propre démon.

Gidon Saks (Nick Shadow)

Gidon Saks (Nick Shadow)

Le dénouement final, la victoire du couple qui se retrouve pour donner vie à un enfant, et la joie de True Love qui devient ainsi grand-père, n’est pas une sorte de Happy end convenu. Il représente, plus subtilement, un rêve de paternité inaccessible.

Et comme pour se moquer de nous, Warlikowski dispose le chœur au dessus de la scène, en public respectable et miroir du spectateur, pour mieux voir ses travers et le rendre digne de l’asile final.

Les habitués de l’univers du metteur en scène polonais retrouvent ses éclairages sophistiqués, les effets d’espace au moyen d‘un sol réfléchissant, le détail des petits gestes, les allures souples et les regards perdus, un théâtre viscéralement captivant enveloppé par la musique qui se fond dans le tout visuel au point de ne plus être dissociable.

The Rake's Progress (ms Warlikowski) Schiller Theater Berlin

Ingo Metzmacher fait lui aussi du théâtre en jouant sur les rythmes et les couleurs boisées pathétiques.

Avec sa mèche efféminée, Florian Hoffmann est adorable, suave et rarement tendu, angélique souvent, Anna Prohaska est autant expressive que lui, et percutante, et Andreas Bauer ne laisse transparaître aucun scrupule à jouer un TrueLove vulgaire, sorte de Cowboy de l‘Amérique profonde.

En confiant le rôle de Baba le Turk à Nicolas Zielinski, contre ténor incisif et un peu brut, mais capable de quelques éclats bien timbrés et sombres, l’ambigüité sexuelle n'en est que plus marquée, et le caractère hors-norme tout autant.

Le Staatsoper im Schiller Theater

Le Staatsoper im Schiller Theater

Même si le langage visuel reprend des thèmes et des symboles déjà utilisés dans les spectacles de Krzysztof  Warlikowski, Le Roi Roger, Iphigénie en Tauride, Angels in América notamment, il y a toujours ce pouvoir mystérieux qui rend le cœur totalement perméable à l’enjeu émotionnel des personnages, comme à celui du directeur scénique.

 Anna Prohaska (Anne) et Florian Hoffmann (Tom)

Anna Prohaska (Anne) et Florian Hoffmann (Tom)

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