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Publié le 25 Février 2026

Ariane et Barbe-Bleue (Paul Dukas – 10 mai 1907, Opéra Comique)
D’après le drame de Maurice Maeterlinck (1901)
Représentation du 15 février 2026
Teatro Real de Madrid

Barbe-Bleue Gianluca Buratto
Ariane Paula Murrihy
La nourrice Silvia Tro Santafé
Sélysette Aude Extrémo
Ygraine Jaquelina Livieri
Mélisande Maria Miró
Bellangère Renée Rapier
Alladine Raquel Villarejo Hervás
Un vieux paysan Luis López Navarro
Paysans José Angel Florido, Nacho Ojewda

Direction musicale Pinchas Steinberg
Mise en scène Alex Ollé (2021)
Orchestre et chœur titulaires du Teatro Real
Production du Teatro Real, en coproduction avec l’Opéra de Lyon

 

De par l’opulence de son écriture orchestrale, un ouvrage tel ‘Ariane et Barbe-Bleue’ dut probablement paraître surdimensionné pour la 3e salle Favart de l’Opéra Comique où il fut créé le 10 mai 1907 dans une mise en scène d’Albert Carré, avec Georgette Leblanc, la compagne de Maurice Maeterlinck à l’origine de l’écriture du drame et du livret, dans le rôle principal.

L’inspiration wagnérienne est évidente, mais à une époque où la nécessité de développer un art français qui s’en détache devenait impérative, surtout dans un contexte politique antigermanique, il en a également résulté une grande attention à la clarté de l’expression du texte et à la distinction des motifs individuels des instruments.

Paula Murrihy (Ariane) - Photo Javier del Real

Paula Murrihy (Ariane) - Photo Javier del Real

Dans le cadre d’une présentation internationale de l’ouvrage, le Teatro Real de Madrid représenta ‘Ariane et Barbe-Bleue’ pour 3 soirées à partir du 15 février 1913, alors que l’Opéra de Paris attendit bien plus tard, le 23 janvier 1935, pour l’accueillir au Palais Garnier.

Mais si nous revenons au présent, au cours d’une fin de semaine qui a permis d’entendre à Madrid une création mondiale, ‘Enemigo del Pueblo’ de Francisco Coll, et un opéra de Giuseppe Verdi rarement joué, ‘I Masnadieri’, la programmation au même moment d'‘Ariane et Barbe-Bleue’ honore décidément ce théâtre qui cherche à stimuler la curiosité de son public habituellement porté sur le grand répertoire italien du XIXe siècle qu'il estime bien plus accessible.

Les cinq femmes et Barbe-Bleue - Photo Javier del Real

Les cinq femmes et Barbe-Bleue - Photo Javier del Real

En coproduction avec l’opéra de Lyon qui ne le joua qu’à huis-clos en mars 2021, le Teatro Real de Madrid porte donc à nouveau à la scène le chef d’œuvre lyrique de Paul Dukas, après 113 ans d’absence jour pour jour, d’une manière qui confirme à quel point l’orchestre y prend une place prépondérante.

Aux commandes d’une formation qui n’a pas eu d’ouvrages de Richard Wagner à défendre cette saison, Pinchas Steinberg donne en effet énormément d’envergure au relief orchestral de la partition, l'orchestre s'épanouissant véritablement avec cette musique à laquelle il apporte un souffle et une excellente cohésion propices à embarquer les auditeurs dans ce drame sombre et luxuriant.

Doué d’une patine légèrement âpre dont il tire avantage à travers une vitalité très expressive, l’orchestre du Teatro Real restitue ainsi une atmosphère tendue au romantisme noir absolument prenante de bout en bout, qu'il fait vivre avec un allant et un sens des volumes splendides.

Aude Extrémo

Aude Extrémo

Artiste irlandaise qui défend régulièrement les grands ouvrages français les plus exigeants, Paula Murrihy domine sans problème le rôle écrasant d’Ariane avec une endurance qui se traduit par la perception d'un assouplissement des lignes vocales dans le médium au fur et à mesure que le drame avance, son expressivité se manifestant le mieux dans la partie aiguë de sa tessiture, très soignée.

Elle dépeint de fait une Ariane lumineuse et bienveillante, presque trop positive tant son timbre révèle peu d’effets obscurs et mélancoliques.

Pour la noirceur d’ébène, il faut alors se tourner vers Aude Extrémo qui compose un magnifique portrait de Sélysette, l’une des femmes de Barbe-Bleue, dont la beauté de la prosodie et le charme scénique en font le véritable bijou de la représentation. On aimerait entendre bien plus souvent sur les grandes scènes cette belle artiste dont émane une fascinante intériorité.

Pinchas Steinberg, Paula Murrihy, Aude Extrémo

Pinchas Steinberg, Paula Murrihy, Aude Extrémo

Et que ce soit la nourrice au timbre polychromique de Silvia Tro Santafé, où les autres femmes de Barbe-Bleue, Jaquelina Livieri (Ygraine), Maria Miró (Mélisande), Renée Rapier (Bellangère) et Raquel Villarejo Hervás (Alladine), toutes s’impliquent totalement en créant un mélange de couleurs brillantes, mais peu compréhensible, en partie du fait de la prévalence orchestrale.

Enfin, Gianluca Buratto tient bien le court rôle de Barbe-Bleue, et le chœur intervient de manière très habitée dans une production d’Alex Ollé étonnamment consensuelle, située dans un intérieur bourgeois chaleureusement parcellé de lampes qui serviront, avec un jeu de tables aménagées en pyramide, à donner une image simple du désir de quête de liberté et d'élévation, mais que les cinq femmes du maître des lieux ne saisiront pas, même si on les verra mimer leur ressentiment agressif à son égard, trahissant fatalement leur impossibilité à se détacher de celui qui les a maintenues sous son emprise.

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Publié le 20 Février 2026

I Masnadieri (Giuseppe Verdi - 22 juillet 1847 - Her Majesty's Theatre, Londres)
Version de concert du 14 février 2026
Teatro Real de Madrid

Massimiliano Alexander Vinogradov
Carlo Piero Pretti
Francesco Nicola Alaimo
Amalia Lisette Oropesa
Arminio Alejandro del Cerro
Moser George Andguladze
Rolla Albert Casals

Direction musicale Francesco Lanzillotta
Chef du chœur José Luis Basso
Orchestre et chœur titulaires du Teatro Real de Madrid

 

11e opéra de Giuseppe Verdi créé à Londres le 22 juillet 1847, quatre mois seulement après la création de ‘Macbeth’ à Florence (17 mars 1847) et quatre mois avant celle de ‘Jérusalem’ à la salle Le Peletier de l’Opéra de Paris (26 novembre 1847), ‘I Masnadieri’ ne retient de la pièce originelle de Schiller, ‘Les Brigands’ (‘Die Raüber’), que la rivalité entre deux frères, Carlo et Francesco.

L’ouvrage est entré au répertoire du Teatro Real de Madrid le 11 mars 1854, mais ne s’y est pas installé et reste rarement joué en dehors de l’Italie.

Francesco Lanzillotta et Lisette Oropesa

Francesco Lanzillotta et Lisette Oropesa

On observe cependant, ces dernières années, un retour de cet opéra de jeunesse sur les grandes scènes ( Londres – ms Moshinsky 1998, Palerme – ms Theodossiou 2001, Liège – ms Kaegi 2005, Zurich – ms Joosten 2010, Parme – ms Muscato 2013, Milan – ms McVicar 2019, Munich - ms Erath 2020, Marseille – version de concert 2026), c’est pourquoi l’interprétation en version de concert est l’occasion de redécouvrir l’ouvrage en se laissant porter par les mélodies et les passages dramatiques, tout en profitant de la présence des solistes qui se trouve amplifiée par le fait qu’ils chantent en avant scène avec une plus grande proximité au public.

Avec près de 2000 places disponibles en salle, le Teatro Real de Madrid affiche ainsi ‘complet’ pour les deux soirées d’'I Masnadieri’ données en version de concert, avec des prix de premières catégories pouvant atteindre 200 euros, ce qui doit laisser bien rêveurs les programmateurs de grandes salles concurrentes telles Covent-Garden, le Palais Garnier ou l’Opéra de Munich., démontrant à quel point le public madrilène a bien quelque chose de particulier.

Alexander Vinogradov

Alexander Vinogradov

Il faut dire que c’est à une très grande soirée que les spectateurs ont eu la chance d’assister, les premières mesures de l’ouverture, interprétées avec une magnifique sensualité de geste de la part des musiciens, suffisant à captiver et conforter l’oreille de chacun pour accueillir dans les meilleures prédispositions possibles les solistes qui vont se révéler totalement engagés.

Alexander Vinogradov, basse russe qui a fréquenté l’Opéra de Paris au cours de la première décennie des années 2000, dépeint un très émouvant Massimiliano, comte de Maure, avec un visage dont les ombres des traits expriment tristesse et solitude avec beaucoup de relief, impression intensifiée par des couleurs vocales adoucies qui l’humanisent sensiblement.

Le premier fils de ce souverain, Carlo, qui a rejoint les brigands, bénéficie du timbre ambré et agréablement italianisant de Piero Pretti qui donne à la fois une image de droiture – étonnante pour un personnage qui s’est mis hors-la-loi -, mais aussi d’élégance de style qui assoit une incarnation également profondément introspective, et qui le rapproche donc du comte, son père.

Nicola Alaimo

Nicola Alaimo

A l’inverse, Nicola Alaimo, qui incarnait Francesco une semaine auparavant à Marseille, impose une impressionnante stature noire et autoritaire de ce fils prêt à dépouiller son père et à le faire mourir de chagrin, en décrivant un personnage maléfique à la hauteur du Iago de l’'Otello' de Verdi.

D’une excellente théâtralité, il a une capacité à en saisir la violence et à la renvoyer vers toute la salle avec une gestuelle d’une grande justesse qui semble se nourrir de la fureur orchestrale. Donner une telle véracité au ressentiment de son personnage ne peut que pétrir l'auditeur face à une telle éruptivité intérieure.

Hommage de Francesco Lanzillotta aux musiciens et au chœur du Teatro Real de Madrid

Hommage de Francesco Lanzillotta aux musiciens et au chœur du Teatro Real de Madrid

Mais l’héroïne de la soirée est bien entendu Lisette Oropesa, interprète virtuose d’Amalia d’une fantastique luminosité, sa maîtrise des techniques aiguës cristallines préservant toujours une forme de rondeur brillante qui en font son charme.

Même dans le drame, elle semble heureuse, et lorsque qu’elle se trouve entraînée par la cabalette entêtante ‘Carlo vive !’ du second acte, inévitablement le succès de cet air fait tant réagir la salle qu’elle s’autorise à la reprendre en bis à en donner le vertige, une prise de risque impressionnante qui fait toujours un peu peur.

Et comme elle est entourée par une excellente équipe, les interprètes des seconds rôles se fondent naturellement dans la dramaturgie d’ensemble, que ce soit l’Arminio solide et positif d’Alejandro del Cerro, le Moser désabusé de George Andguladze, où cet ami de Carlo, Rolla, qu’Albert Casals dépeint d’une fine allure princière aux accents vocaux ouatés.

Lisette Oropesa

Lisette Oropesa

Chœur vaillant d’un souffle puissant au point de parfois engloutir solistes et musiciens, musiciens eux-mêmes dévoués à rendre la fougue et l’âme chaleureuse de la partition, Francesco Lanzillotta offre à cet opéra de jeunesse le lustre d’un chef d’œuvre, et ce n’est pas rien, car la force interprétative qui s’en dégage donne le sentiment aux auditeurs d’être embarqués dans une réalité poignante qui les imprègne au plus profond du cœur avec un fort sentiment d'admiration.

Alexander Vinogradov, Nicola Alaimo, Piero Pretti, Lisette Oropesa, José Luis Basso et Francesco Lanzillotti

Alexander Vinogradov, Nicola Alaimo, Piero Pretti, Lisette Oropesa, José Luis Basso et Francesco Lanzillotti

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Publié le 16 Février 2026

Enemigo del pueblo (Francisco Coll -
5 novembre 2025, Palau de les Arts de Valence)
D’après la pièce d'Henrik Ibsen (13 janvier 1883, Théâtre Christiana d'Oslo)
Représentation du 13 février 2026
Teatro Real de Madrid

Marta Marta Fontanals-Simmons
Stockmann José Antonio Lopez
Alcalde Moisés Marín
Petra Brenda Rae
Mario Isaac Galán
Morten Juan Goberna

Direction musicale Christian Karlsen
Mise en scène Àlex Rigola (2025)
Orchestre et chœur titulaires du Teatro Real

Production du Teatro Real, en coproduction avec le Palau de les Arts de Valence

Auteur depuis 2005 de plus d’une cinquantaine de pièces pour instruments ou orchestre, et seul élève de Thomas Adès à ce jour, le compositeur espagnol Francisco Coll Garcia a créé le 05 novembre dernier au Palau de les Arts de Valence son second opéra ‘Enemigo del pueblo’, d’après la célèbre pièce d’Henrik Ibsen, 11 ans après avoir créé au Linbury Theatre de Londres, en mars 2014, un opéra de chambre en un acte, ‘Café Kafka’.

Juan Goberna (Morten), Marta Fontanals-Simmons (Marta Marta), Brenda Rae (Petra), José Antonio Lopez (Stockmann) et Isaac Galán (Mario)

Juan Goberna (Morten), Marta Fontanals-Simmons (Marta Marta), Brenda Rae (Petra), José Antonio Lopez (Stockmann) et Isaac Galán (Mario)

Le livret d’Alex Rigola, qui signe aussi la mise en scène, simplifie considérablement l’action et le nombre de protagonistes – la femme de Stockmann n’est pas présente, par exemple – et seuls cinq chanteurs principaux sont réunis pour incarner le docteur et sa fille, le maire de la ville, ainsi que Marta et Mario qui sont deux nouveaux personnages, la première étant une femme d’affaire qui contraindra le second, un journaliste, à ne pas diffuser le journal du docteur qui s’apprête à révéler les méfaits sanitaires des fermes environnantes de la station thermale dont la ville tire d’importants revenus touristiques.

Brenda Rae (Petra) et José Antonio Lopez (Stockmann)

Brenda Rae (Petra) et José Antonio Lopez (Stockmann)

L’opéra s’ouvre sur une ambiance andalouse et folklorique soumise à une rythmique saccadée et fortement percussive qui, cependant, ne reviendra pas par la suite. Le puissant effectif de vents et de percussions est d’emblée fortement sollicité, et une fois laissé de côté le clin d’œil à une musique identitaire de la tradition espagnole, ces groupes d’instruments vont continuer à tenir une place importante dans cette écriture musicale nerveuse qu’a imaginé le compositeur.

Et tout le long de la représentation, le décor reste unique, une plage de sable remodelée par quelques dunes avec une immense mer filmée jetant sa houle légère sur la côte alors que des nuages défilent à l’horizon.

José Antonio Lopez (Stockmann) et Moisés Marín (Alcalde)

José Antonio Lopez (Stockmann) et Moisés Marín (Alcalde)

En première partie, les éclairages restent fixes, sans nuances particulières. Une équipe assemble, côté cour, la maquette du journal qui se prépare à dénoncer la pollution environnante, et le centre de la scène devient le lieu conflictuel où les différentes partie débattent des risques engendrés par la situation qui va affecter la vie des villageois. S’opposent Stockmann et sa fille face au maire et Marta.

La musique de Francisco Coll n’évite pas la surenchère expressive qui consiste à surligner à outrance les coups de sang qui jalonnent les confrontations des protagonistes, mais elle est flamboyante, sollicite beaucoup les cuivres, et pousse les musiciens dans un jeu fortement vivace.

Christian Karlsen n’éprouve aucun mal à galvaniser et modérer la formation orchestrale du Teatro Madrid, décidément très à l’aise dans le répertoire contemporain, mais les cordes montrent aussi leurs plus beaux reflets dans les passages sombres et marins mâtinés de surbrillance, qui ne son pas sans évoquer les compositions de Benjamin Britten.

Brenda Rae (Petra) et José Antonio Lopez (Stockmann)

Brenda Rae (Petra) et José Antonio Lopez (Stockmann)

D’ailleurs, c’est dans la seconde partie que la fusion entre le lyrisme symphonique et les lignes de chants est la mieux inspirée, mais c’est aussi à ce moment qu’un nouveau personnage entre en scène, le chœur qui symbolise le peuple en colère, d’une très grande force et unité.

Si la mise en scène d’Àlex Rigola ne recherche pas un jeu théâtral fort, en revanche, elle met en œuvre dans cette partie de sensibles variations d’éclairages qui vont littéralement modifier l’aspect du paysage et rendre subrepticement saillant l’enjeu, en faisant petit à petit disparaître la mer dans la brume, puis en donnant un aspect sec et désertique au sol.

Il faut avouer que cette évolution radicale de l'atmosphère d'ensemble est très bien réalisée , et que le message subliminal devient très clair. Toutefois, tout ce qui fait la saveur de l’analyse psychologique parfois drôle de la pièce d’Ibsen est éludé de par la forte simplification du texte, si bien que Stockmann apparaît surtout comme quelqu’un de visionnaire avec une autorité presque biblique. Le désert qui surgit est donc autant le résultat d’une inaction environnementale que l’image de la propre solitude du docteur, ce qui ne l’empêchera pas de rester proche de la communauté qui l’a exclu.

Moisés Marín, José Luis Basso, Christian Karlsen, José Antonio Lopez et Brenda Rae

Moisés Marín, José Luis Basso, Christian Karlsen, José Antonio Lopez et Brenda Rae

Dans le rôle du docteur, José Antonio Lopez a de la prestance, avec une élocution bien franche mais aussi un timbre ombré qui projette une humanité douce et digne. Il semble être le pendant ibérique de ces artistes qui, tels Tómas Tomasson ou bien Bo Skovhus, incarnent régulièrement de grandes figures de références dans les ouvrages contemporains, en France ou en Allemagne.

Au regard de l’écriture virtuose exigeant d'elle de faire briller de fins et robustes éclats de cristal, Brenda Rae est une artiste idéale pour le rôle de Petra qu’elle rend très sensée et attachante, et Moisés Marín, ténor de caractère lui aussi soumis à de très fortes tensions en Alcalde, surmonte brillamment les expressions parfois redoutablement aigues.

Enemigo del pueblo (Antonio Lopez Rae Karlsen Rigola) Teatro Real de Madrid

Enfin, Marta Fontanals-Simmons donne de la personnalité à Marta en faisant entendre de multiples couleurs de timbre, alors qu’Isaac Galán fait plutôt résonner une noirceur flegmatique chez le personnage de Mario.

En une heure vingt de spectacle, la création de ‘Enemigo del Pueblo’ permet ainsi de confronter l’œuvre d’Ibsen à la mécanique populiste qui irrigue de plus en plus l’Europe entière, à travers une conception scénique et musicale inspirante qui démontre l’envie du Teatro Real de Madrid de faire battre son cœur aux grands enjeux de son temps.

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Publié le 22 Avril 2025

Saison lyrique 2025/2026 du Teatro Real de Madrid

Teatro Real - Nueva temporada 2025 / 2026

La onzième saison de Joan Matabosch à la direction artistique du Teatro Real de Madrid a été révélée le lundi 07 avril 2025, et le moins que l’on puisse dire est que les saisons lyriques s’y suivent et ne se ressemblent guère.

En effet, l’annonce de la saison 2024/2025 en cours avait donné l’impression d’un abandon des ouvrages du XXe et XXIe siècles pour revenir au pur répertoire traditionnel, si bien qu'elle semblait traduire un renoncement au risque et à la modernité.

La saison 2025/2026 rassure sur ce point, car elle va offrir aux Madrilènes une expérience lyrique plus riche alors que plusieurs ouvrages qui sortent des sentiers battus seront présentés.

Asmik Grigorian (Desdemone) dans 'Otello'

Asmik Grigorian (Desdemone) dans 'Otello'

Ainsi, cette nouvelle saison présentera dans la grande salle 11 spectacles lyriques en version scénique ou semi-scénique, à l'identique de cette saison, et 9 soirées d’opéras en version de concert, pour un total de 101 représentations, soit 5 soirées de plus qu'actuellement, auxquelles s’ajouteront 12 représentations d’une création mondiale au Teatros del Canal.

Et 7 ouvrages seront représentés sur cette scène pour la première fois.

Gustavo Gimeno, directeur musical du Teatro Real de Madrid

Gustavo Gimeno, directeur musical du Teatro Real de Madrid

Les ouvrages du XXe et XXIe siècles

La salle principale du Teatro Real va ainsi accueillir cinq ouvrages du XXe et XXIe siècles sous forme de quatre spectacles dans quatre langues différentes.

Créés la même année, en 1911, l’unique opéra de Belà Bartók, 'Le Château de Barbe-Bleue’, est parfois associé au ballet-pantomime ‘Le Mandarin Merveilleux’, La Monnaie de Bruxelles ayant par exemple monté en 2018 une production de ce diptyque mise en scène par Christophe Coppens.

Ce sera cette fois une production de Christof Loy créée à Bâle en 2022 qui sera reprise au Teatro Real de Madrid en novembre 2025, sous la baguette du tout nouveau directeur musical, Gustavo Gimeno.

Il s’agira d’une double entrée au répertoire pour le compositeur hongrois, avec le plaisir de retrouver Evelyn Herlitzius et Christof Fischesser en Judith et Barbe-Bleue.

Trois mois plus tard, ce sera au tour de ‘Ariane et Barbe-Bleue’ de Paul Dukas (1906), opéra basé sur le même livret de Maurice Maeterlinck que ‘Le Château de Barbe-Bleue’, de refaire son apparition sur la scène du Teatro Real de Madrid depuis 1913!

Il s’agira de la production de l’Opéra de Lyon mise en scène par Àlex Ollé qui n’a été jouée jusqu'à présent qu’à huis-clos en mars 2021. 

Pinchas Steinberg en assurera la direction, et Paula Murrihy interprétera le rôle d’Ariane.

Francisco Coll, compositeur et directeur musical de ‘Enemigo del pueblo’

Francisco Coll, compositeur et directeur musical de ‘Enemigo del pueblo’

En parallèle des représentations d’'Ariane et Barbe-Bleue’, le compositeur espagnol Francisco Coll Garcia, auteur depuis 2005 de plus d’une cinquantaine de pièces pour instruments ou orchestre, et seul élève de Thomas Adès à ce jour, créera en première mondiale son second opéra ‘Enemigo del pueblo’, d’après la célèbre pièce d’Henrik Ibsen (1882), après avoir créé au Linbury Theatre de Londres, en mars 2014, un opéra de chambre en un acte, ‘Café Kafka’ .

Cette coproduction avec le Palau de les Arts de Valencia sera mise en scène par Àlex Rigola qui signera aussi le livret, et sera dirigée par le compositeur lui-même. A découvrir avec beaucoup de curiosité!

Autre ouvrage très attendu, ‘Le Songe d’une nuit d’été’ de Benjamin Britten sera à nouveau mis en scène par Deborah Warner après les succès de ‘Billy Budd’ en 2017 et ‘Peter Grimes’ en 2021, toutes des coproductions avec le Royal Ballet and Opera de Londres.

Ce sera la seconde production de l’ouvrage au Teatro Real depuis celle de Luigi Pizzi présentée en janvier 2006, et, sous la direction musicale d’Ivor Bolton, une excellente distribution sera réunie pour l’occasion avec Iestyn Davies, Liv Redpath, Jacquelyn Wagner, Christine Rice, Simon Keenlyside, Clive Bayley, John Graham-Hall.

Enfin, une seconde création mondiale sera donnée au Teatros del Canal, ‘Los Estunmen’ (‘Les cascadeurs’) de Fernando Velázquez, compositeur espagnol de musiques de films (‘El orfanato’, ‘Lo imposible’ …) depuis 20 ans.

La mise en scène sera confiée aux créateurs et acteurs catalans Nao Albet et Marcel Borràs, ce qui marquera leur première immersion dans le monde de l’opéra où ils aborderont le thème du ‘héros’.

Deborah Warner, metteuse en scène du 'Songe d'une nuit d'été' de Benjamin Britten

Deborah Warner, metteuse en scène du 'Songe d'une nuit d'été' de Benjamin Britten

L’Opéra Italien du XIXe siècle

Les compositeurs italiens du XIXe siècle surreprésentés cette saison ne représenteront plus qu’un grand tiers des soirées, avec principalement deux piliers du répertoire traditionnel italien qui ouvriront et clôtureront la saison 2025/2026 pour un total de 29 soirées, comme le fait chaque année le Teatro Real en ces périodes d’avant et d’après congés estivaux.

En ouverture, ‘Otello’ de Giuseppe Verdi (reprise de la production de David Alden présentée à Madrid en 2016 après sa création à Londres en 2014) permettra de retrouver selon les soirs Brian Jagde, Igor Golovatenko et Asmik Grigorian, ou bien Jorge de León, Artur Rucinski et Maria Agresta, sous la direction de Nicola Luisotti.

Et à l’été 2026, ‘Il Trovatore’ de Giuseppe Verdi (reprise de la production de Francisco Negrín présentée à Madrid en 2019 après sa création au Royal Danish Theatre en 2018), sera également interprété par une quadruple distribution comprenant notamment Artur Rucinski, George Petean, Marina Rebeka, Saioa Hernández, Anna Netrebko, Ksenia Dudnikova, Anita Rachvelishvili, Clémentine Margaine ou bien Piotr Beczała, également sous la direction de Nicola Luisotti.

Un autre ouvrage du jeune Giuseppe Verdi, ‘I Masnadieri’, sera représenté avec Lisette Oropesa, ainsi qu’une entrée au répertoire, ‘Iris’de Pietro Mascagni, avec Ermonela Jaho et Gregory Kunde, tous deux donnés en version de concert pour deux soirs chacun.

Ermonela Jaho et Gregory Kunde, interprètes de 'Iris' de Pietro Mascagni

Ermonela Jaho et Gregory Kunde, interprètes de 'Iris' de Pietro Mascagni

L’Opéra français du XIXe siècle

Absent de la programmation du Teatro Real de Madrid durant trois saisons consécutives, l’opéra français du XIXe siècle sera à l’honneur cette saison à travers deux ouvrages emblématiques pour un total de 29 soirées, à stricte égalité avec Verdi.

‘Carmen’ célébrera les fêtes de Noël dans la production de Damiano Michieletto (Londres, 2024), avec une distribution multiple affichant notamment Aigul Akhmetshina, J’Nai Bridges, Charles Castronovo, Michael Fabiano, Lucas Meachem et Adriana González, sous la direction de Eun Sun Kim.

Puis, à l’approche de l’été, ‘Roméo et Juliette’ de Charles Gounod sera donné dans la production de Thomas Jolly jouée à l’Opéra Bastille au début de l’été 2023, avec à nouveau Carlo Rizzi à la direction musicale.

Deux distributions sont prévues en alternance, Nadine Sierra, Javier Camarena, Roberto Tagliavini, Andrzej Filończyk d’une part, Golda Schultz, Ismaël Jordi, Jean Teitgen et Carles Pachon, avec dans les deux cas Laurent Naouri en Capulet.

Thomas Jolly, metteur en scène de 'Roméo et Juliette' de Charles Gounod

Thomas Jolly, metteur en scène de 'Roméo et Juliette' de Charles Gounod

L’Opéra slave du XIXe siècle

Si l’opéra russe est absent cette saison, ‘La Fiancée vendue’ de Bedřich Smetana fera son entrée au répertoire dans une mise en scène de Laurent Pelly, une coproduction avec l’Opéra de Lyon, l’Opéra de Cologne et la Monnaie de Bruxelles.

Le compositeur thèque sera défendu à la direction musicale par Gustavo Gimeno, avec une distribution qui réunira selon les soirs Svetlana Aksenova, Natalia Tanasii, Mikeldi Atxalandabaso, Moisés Marín, Pavel Černoch, Sean Panikkar, Günther Groissböck ou Martin Winkler.

Vincent Dumestre et Le Poème Harmonique dans 'Armide' de Lully

Vincent Dumestre et Le Poème Harmonique dans 'Armide' de Lully

Les ouvrages baroques en versions de concert ou semi-scénique

Enfin, après les exceptionnels 20% de soirées baroques programmées au cours de la saison 2024/2025, les amateurs du genre auront droit à six ouvrages donnés en version de concert, ‘The Fairy Queen’  d’Henry Purcell, version semi scénique présentée en écho au ‘Songe d’une nuit d’été’ de Benjamin Britten, sous la direction de Lionel Meunier et son ensemble Vox Luminis, ‘Armide’ de Jean-Baptiste Lully, sous la direction de Vincent Dumestre et son ensemble Le Poème Harmonique, deux ouvrages de Vivaldi, ‘Farnace’ en version semi-scénique sous la direction d’Emiliano González Toro et son ensemble Il Gemelli, et ‘Il Giustino’ sous la direction de René Jacobs et son ensemble Freiburger Barockorchester, et deux ouvrages de Georg Friedrich Haendel, ‘Ariodante’, sous la direction d’Andrea Marcon et son ensemble La Cetra Barockorchester Basel, et ‘Giulio Cesare’ sous la direction de Francesco Corti, chef invité principal de l’ensemble Il Pomo d’Oro.

Nao Albet et Marcel Borràs, metteurs en scène de ‘Los Estunmen’ au Teatros del Canal

Nao Albet et Marcel Borràs, metteurs en scène de ‘Los Estunmen’ au Teatros del Canal

Cette saison sans compositeur allemand, sans Giacomo Puccini, ni même Wolfgang Amadé Mozart, est tout aussi atypique que la saison en cours, d’autant plus que les compositeurs italiens et français se répartiront à part égale les trois quart des représentations.

Le modèle économique du Teatro Real basé principalement sur des coproductions rarement reprises lui permet en effet d’envisager des programmations très différentes saison après saison - toutefois, s'il y a beaucoup de coproductions, la direction souligne qu'aucune production n'est une location à un autre théâtre cette année -.

Il est ainsi très rare de voir au Teatro Real de Madrid une œuvre revenir à l’affiche moins de 5 ans après sa dernière reprise, ce qui accroît la diversité d’ouvrages proposés aux spectateurs, avec chaque année une ou plusieurs créations à découvrir. C'est pourquoi ce théâtre est intéressant pour le spectateur étranger en recherche de propositions d'ouvrages moins courants.

Cette saison 2025/2026 laisse ainsi transparaître de très grandes soirées pour les ouvrages du XXe et XXIe siècles (dont deux créations de compositeurs espagnols), mais aussi pour le répertoire traditionnel avec Thomas Jolly à la mise en scène de ‘Roméo et Juliette’ et Laurent Pelly pour ‘La Fiancée vendue’.

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Publié le 17 Avril 2024

La dixième saison de Joan Matabosch à la direction artistique du Teatro Real de Madrid a été révélée le jeudi 04 avril 2024, soit avec plus d’un mois d’avance par rapport à l’annonce de la saison 2023/2024, et contraste fortement avec la saison en cours par la quasi absence d'œuvres post-romantiques.

Saison lyrique 2024/2025 du Teatro Real de Madrid

Ainsi, la saison 2024/2025 présente 11 ouvrages lyriques en version scénique ou semi-scénique (contre 15 cette saison) et 8 opéras en version de concert pour un total de 96 représentations, soit 23 soirées de moins que l’exceptionnelle saison 2023/2024, mais tous seront joués dans la grande salle, ce qui est le volume habituel du théâtre madrilène.
Et 11 de ces 19 ouvrages n‘ont jamais été interprétés sur cette scène.

Elīna Garanča (La Princesse de Bouillon) dans  'Adriana Lecouvreur'

Elīna Garanča (La Princesse de Bouillon) dans 'Adriana Lecouvreur'

L’Opéra Italien du XIXe siècle

La langue italienne et le répertoire du XIXe siècle vont représenter tous deux les deux tiers des soirées, ce qui est la proportion que l’on observe dans les maisons d’opéra traditionnelles telle le MET de New-York, comme si cette saison était pensée pour offrir d’abord de beaux écrins à de grandes chanteuses et de grands chanteurs.

Ainsi, deux piliers du répertoire traditionnel italien ouvriront et clôtureront la saison 2024/2025 pour un total de 31 soirées, soit 1/3 de la programmation.

En ouverture, ‘Adriana Lecouvreur’ de Francesco Cilea (mis en scène par la production bien connue et internationale de David McVicar – Londres, 2010), fera son entrée au répertoire du Teatro Real à l’occasion du 50e anniversaire de l’interprétation de l’œuvre par José Carreras et Montserrat Caballé au Teatro de la Zarzuela les 6 et 8 juin 1974. Le public madrilène y retrouvera Ermonela Jaho, Maria Agresta, Elīna Garanča et Ekaterina Semenchuk selon les soirs.

Et à l’été 2025, ‘La Traviata' sera donné dans la production de Willy Decker (Festival de Salzbourg, 2005) sur une longue série avec d’excellentes distributions comprenant Nadine Sierra, Adela Zaharia, Xabier Anduaga, et Juan Diego Flórez notamment.

Deux autres ouvrages représentatifs du jeune Giuseppe Verdi seront interprétés en version de concert, deux soirs chacun, ‘Les Lombards à la Première Croisade’, avec Anna Pirozzi, et ‘Attila’, avec Sondra Radvanovsky.

Enfin, une œuvre belcantiste rejoindra ce groupe d’opéras verdiens et post-verdiens, ‘Maria Stuarda’ de Gaetano Donizetti, à nouveau dans une mise en scène de David McVicar (co-production avec le Gran Teatre del Liceu, le Donizetti Opera Festival - Bergamo et La Monnaie de Bruxelles), avec, selon les soirs, Aigul Akhmetshina, Silvia Tro Santafé, Lisette Oropesa ou bien Yolanda Auyanet.

Elsa Dreisig (Sifare) dans 'Mitridate, Re di Ponto'

Elsa Dreisig (Sifare) dans 'Mitridate, Re di Ponto'

La tragédie française selon Mozart

Les amoureux de la langue italienne chantée avec la finesse d’écriture de Mozart pourront ensuite retrouver deux ouvrages inspirés de tragédies françaises, ‘Mitridate, Re di Ponto’, d’après la pièce de Jean Racine, dans une nouvelle production de Claus Guth et sous la direction d’Ivor Bolton, avec la ravissante Elsa Dreisig en Sifare, et, en version semi-scénique, ‘Idomeneo, Re di Creta’ d’après l’œuvre éponyme d’André Campra, sous la direction de René Jacobs.

Gustavo Gimeno, direction musicale d'‘Eugène Onéguine’

Gustavo Gimeno, direction musicale d'‘Eugène Onéguine’

L’Opéra romantique russe

L’un des cœurs de cette saison est la présentation de deux ouvrages russes basés sur des textes d’Alexandre Pouchkine, ‘Eugène Onéguine’ de Piotr Ilitch Tchaïkovski, dans une nouvelle production de Christof Loy (coproduction Den Norske Opera & Ballett d’Oslo et Gran Teatre del Liceu), qui sera dirigée par Gustavo Gimeno, le nouveau directeur musical du Teatro Real de Madrid à partir de septembre 2025, et ‘Le Conte du Tsar Saltan’ de Nikolaï Rimski-Korsakov, une merveilleuse production de Dmitri Tcherniakov qui a déjà circulé à Strasbourg et à Bruxelles, sous la direction de Karel Mark Chichon.

Joyce DiDonato - Irène dans 'Theodora' et Storgé dans 'Jephté'

Joyce DiDonato - Irène dans 'Theodora' et Storgé dans 'Jephté'

Le Festival baroque

Ensuite, c’est toute une série d’opéras baroques dans les langues italienne, française et anglaise qui seront interprétés pour près de 20% des soirées.

Œuvre à forte dimension spirituelle, ‘Théodora’ de  Georg Friedrich Händel fera son entrée au répertoire dans la production londonienne de Katie Mitchell sous la direction d’ Ivor Bolton avec Julia Bullock, Joyce DiDonato et Iestyn Davies.

Les madrilènes pourront également découvrir des extraits des ‘Indes Galantes’ de Jean-Philippe Rameau sous la direction de Leonardo García Alarcón et dans la mise en scène de Bintou Dembélé.
Tous deux participaient déjà à la production marquante de Clément Cogitore réalisée pour l’opéra Bastille en 2019. 

Puis, 6 ouvrages en version de concert seront joués chacun pour un soir, ‘David et Jonathas’ de Marc-Antoine Charpentier (direction Sébastien Daucé), une trilogie Händel avec ‘Tamerlano’ (direction René Jacobs), ‘Alcina’ (direction Francesco Corti avec Elsa Dreisig, Sandrine Piau et Emily d’Angelo) et ‘Jephté’ (direction Francesco Corti avec Michael Spyres et Joyce DiDonato), un opéra du compositeur catalan Domènec Terradellas ‘La Merope’ (direction Francesco Corti avec Emoke Baráth et Pia Francesca Vitale), et enfin, ‘L’Uomo Femmina’ de Baldassare Galuppi (direction Vincent Dumestre avec Eva Zaïcik et Lucile Richardot), opéra récemment redécouvert et que les Français pourront notamment voir avec la même équipe à Versailles et à Dijon dans une mise en scène d’Agnès Jaoui au cours de la saison 2024/2025.

 Jesús Torres, compositeur de 'Tejas Verdes’

Jesús Torres, compositeur de 'Tejas Verdes’

L’Opéra espagnol du XXe et XXIe siècle

A l’opposé de la saison 2023/2024, seul un spectacle donné sur 6 soirées sera consacré à l’opéra postromantique et contemporain. 

Il s’agira d’un diptyque de deux compositions musicales en langue espagnole mis en scène par Rafael R. Villalobos et dirigé par Jordi Francés, ‘La Vida Breve’ de Manuel de Falla, une œuvre inspirée du courant vériste italien, et, en création mondiale, ‘Tejas Verdes’ de Jesús Torres, compositeur né à Saragosse qui appréhendera dans son second opéra la période de la dictature de Pinochet, une œuvre que l’on pourra rapprocher de ‘Die Passagierin’, de Mieczysław Weinberg, présenté cette saison.

Joan Matabosch (Directeur artistique), Gregorio Marañón (Président) et García-Belenguer (Directeur général)

Joan Matabosch (Directeur artistique), Gregorio Marañón (Président) et García-Belenguer (Directeur général)

Cette saison sans Richard Wagner, Richard Strauss, et même sans la moindre œuvre allemande, et sans Giacomo Puccini, est assez singulière dans le paysage lyrique, et elle montre l’avantage en terme de souplesse que peut avoir une maison qui cherche à se constituer une forte expérience musicale en attirant de grands artistes sans chercher à se créer une identité propre pour autant. La présence de deux opéras russes est par ailleurs un fait assez rare pour être souligné, et la création mondiale de 'Tejas Verdes’ de Jesús Torres sera suivie de près.

Reste que cette saison tranche tant avec l'ouverture programmatique constatée ces dernières années que la question sous-jacente est de savoir si elle annonce une durable inflexion dans le choix des œuvres, des sujets qu'elles abordent et de la façon de les représenter, où bien s'il s'agit d'une respiration dans un parcours mené de façon très ambitieuse ces dernières années.

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Publié le 1 Avril 2024

La Voix humaine (Francis Poulenc – Opéra Comique, le 06 février 1959)
Silencio (Rossy de Palma et Christof Loy – Madrid, le 17 mars 2024)
Erwartung (Arnold Schönberg – Prague, le 06 juin 1924)
Représentation du 23 mars 2024
Teatro Real de Madrid

La Voix Humaine
La Femme Ermonela Jaho
Marthe Rossy de Palma

Silencio
La Femme Rossy de Palma
La Voix Christof Loy

Erwartung
La Femme Malin Byström
L’Homme Gorka Culebras

Direction musicale Jérémie Rhorer
Mise en scène Christof Loy (2024)

Coproduction avec le Teatr Wielki de Varsovie
En commémoration du 150e anniversaire de la naissance d’Arnold Schönberg

 

Longtemps associé au charmant opéra bouffe ‘The Telephone’ de Gian Carlo Menotti (1946), ‘La Voix humaine’ de Francis Poulenc fut couplé plus tard à ‘Erwartung’ d’Arnold Schönberg, ces deux ouvrages étant les deux premiers monodrames pour femme seule composés au XXe siècle – il y en aura un troisième ultérieurement, ‘Erzsebet’ de Charles Chaynes, créé à l’Opéra national de Paris le 28 mars 1983 -. 

Affiche de La Voix Humaine, Silencio et Erwartung au Teatro Real de Madrid

Affiche de La Voix Humaine, Silencio et Erwartung au Teatro Real de Madrid

Ils parlent des souffrances et de la solitude de deux femmes, l’une qui laisse ses sentiments torturer son cœur alors que son amant se sépare d’elle au téléphone, et l’autre, perdue en forêt, qui se livre aux impressions étranges dans la quête de son amant perdu qu’elle retrouve assassiné, ce qui l’entraîne dans un délire de pensées affectives plus ou moins inquiétantes.

Francis Poulenc et Arnold Schönberg à Mödling le 6 juin 1922 : source Arnold Schönberg Center (Vienne)

Francis Poulenc et Arnold Schönberg à Mödling le 6 juin 1922 : source Arnold Schönberg Center (Vienne)

Par ailleurs, Francis Poulenc rencontra le compositeur autrichien en juin 1922, lors d’un séjour viennois organisé chez Alma Mahler à l’occasion de l’audition de ‘Pierrot Lunaire’ dans sa version allemande, ouvrage que le Teatro Real de Madrid a aussi présenté il y a quelques semaines.

Le Théâtre du Châtelet présenta ce diptyque en octobre 2002, pour lequel Jessy Norman incarna les deux rôles féminins, et le Teatro Real Madrid le monte pour la première fois dans une nouvelle production de Christof Loy, en complément des célébrations des 150 ans de la naissance d’Arnold Schönberg (13 septembre 1874).

Ermonela Jaho - La Voix humaine

Ermonela Jaho - La Voix humaine

La structure du décor est la même pour les deux ouvrages, élaborée de manière à représenter une large pièce éclairée à l’arrière par d’immenses fenêtres à carreaux. Mais pour faire ressentir l’état de désolation de ‘La Voix humaine’, elle est totalement vidée à la suite d’un déménagement. Ne règne plus que la froideur.

Ermonela Jaho - La Voix humaine

Ermonela Jaho - La Voix humaine

Ermonela Jaho apparaît comme une belle jeune femme moderne, dynamique et sûre d’elle qui ose encore sourire à la vie. N’importe quelle femme d’aujourd’hui, libre et indépendante pourrait se reconnaître en elle. Mais au fur et à mesure que la conversation avance autour de ce téléphone au fil interminable, les traits du visage se crispent, les habits deviennent plus légers, et l’on assiste à une descente qui va droit au gouffre, à un optimisme de façade qui se défait, à un corps qui lâche les poses sophistiquées pour se laisser aller dans la chute, jusqu’à l’ultime prise de médicaments.

Ce fil noir si long et si fin au sol a un effet terrible tant il fait ressentir l’étroitesse et le rien de la conversation au milieu d’un océan de vide sentimental.

Ermonela Jaho - La Voix humaine

Ermonela Jaho - La Voix humaine

La soprano albanaise est une artiste véritablement bouleversante, car elle met beaucoup de cœur avec un tempérament écorché qui convient bien, sans pour autant hystériser le comportement de la jeune femme à outrance. Son personnage est très humain car l’affectivité en jeu est fortement palpable, et le spectateur n’a donc aucun mal à se projeter dans cette situation désespérée.

Et si l’interprétation corporelle et théâtrale est nerveusement très engagée, son chant est avant tout lyrique avec des impulsions saisissantes quand elle sent la folie la gagner. Toutefois, noyée dans la noirceur du timbre, son élocution n’est pas suffisamment bien définie, et c’est donc moins le détail du texte que la sincérité de l’expression des sentiments qui fait la force de ce beau portrait très accrocheur.

Rossy de Palma - Silencio

Rossy de Palma - Silencio

A la direction d’un orchestre du Teatro Real très démonstratif, Jérémie Rhorer libère beaucoup d’ampleur ce qui donne l’impression que la situation dramatique happe littéralement la jeune femme. Ce lyrisme impétueux aux accents sévères et peu intimistes est d’une noirceur très prononcée ce qui ajoute à l’atmosphère crépusculaire du drame personnel.

Et au cours de ce monologue, l’actrice Rossy de Palma, qui incarnait Eva et Tornada dans ‘Le chanteur de Mexico’ au Théâtre du Châtelet en 2006, joue le rôle muet de Marthe, regard bienveillant et inquiet qui sait d’avance que tout est perdu.

Pleine Lune occultée par la géométrie du Teatro Real de Madrid, au sortir d''Erwartung'

Pleine Lune occultée par la géométrie du Teatro Real de Madrid, au sortir d''Erwartung'

Nous la retrouvons en prologue de la seconde partie à travers un monologue théâtral ‘Silencio’ conçu avec Christof Loy sur la base de textes de divers auteurs tels Oscar Wilde, Bertolt Brecht et des dramaturges de Zarzuelas, Anselmo C. Carreno et Luis Fernández de Sevilla.

A l’avant scène, sur fond noir, l’artiste asturienne surplombe l’orchestre tout en largeur en laissant traîner derrière elle le panache blanc de sa très longue robe de mariée. Elle raconte à travers les modulations de sa voix le désir ardent pour l’autre, et son évocation de ‘Salomé’, dite en excellent français, fait une parfaite liaison avec la seconde oeuvre, ‘Erwartung’.

Malin Byström - Erwartung

Malin Byström - Erwartung

Dans cette pièce, la soprano suédoise Malin Byström fait revivre le personnage imaginé par Marie Pappenheim, écrivaine et médecin, avec un modelé du texte et une complexité de couleurs névrotique qui évoque sa grande Salomé à la scène.

Le décor utilisé pour ‘La Voix humaine’ est cette fois enrichi de la présence de la chambre, de la salle à manger, de lumières mauves et orangées plus chaleureuses, et les fenêtres sont ouvertes pour laisser entrevoir les fleurs qui embellissent le balcon de la maison.

L’ouvrage commence comme une attente bovaryste confortable et très vite prenante de par l’osmose qui règne entre la présence vocale de Malin Byström et le superbe expressionnisme orchestral des musiciens. Jérémie Rhorer dégage ainsi une intensité et une netteté de sonorités que l’on retrouve aussi dans le timbre de la chanteuse.

Malin Byström et Gorka Culebras - Erwartung

Malin Byström et Gorka Culebras - Erwartung

Ce tableau bourgeois bascule ensuite dans le surréalisme avec la découverte du corps de l’amant gisant à moitié nu au pied du lit. Il se relève, en sang, et tout un jeu malsain se déploie, là aussi avec beaucoup de références à la relation entre Salomé et Jean-Baptiste. L’aveuglement du désir donne une apparence tout à fait normale et étonnamment sereine à cette rencontre macabre.

Puis, avec le retour des lumières du jour, survient, en coup de théâtre final, le même mari rentrant de sa journée au bureau, comme si l’absence temporaire de ce dernier avait engendré chez sa femme tout un délire morbide.

Rossy de Palma, Ermonela Jaho, Malin Byström et Gorka Culebras

Rossy de Palma, Ermonela Jaho, Malin Byström et Gorka Culebras

Ce diptyque qui charrie des sentiments sombres et cachés se déroule en parallèle des représentations de ‘Die Passagierin’ et montre à quel point l’orchestre titulaire du Teatro Real de Madrid s’exalte dorénavant dans les pièces les plus ardues, une progression qui ne cesse d’impressionner.

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Publié le 27 Mars 2024

Die Passagierin (Mieczysław Weinberg – composé en 1968, première à Moscou le 25 décembre 2006)
Livret d’Alexander Medvedev, d’après la pièce radiophonique ‘Pasażerka z kabiny 45’ (1959) et la nouvelle ‘Pasażerka’ (1962) de Zofia Posmysz (1923-2022)
Représentation du 16 mars 2024 au Bayerische Staatsoper de Munich et
Représentation du 24 mars 2024 au Teatro Real de Madrid

Distribution              Bayerische Staatoper            Teatro Real de Madrid

L’autre Lisa              Sibylle Maria Dordel            
Lisa                           Sophie Koch                         Daveda Karanas
Walter                       Charles Workman                  Nikolai Schukoff
Marta                        Elena Tsallagova                    Amanda Majeski
Tadeusz                     Jacques Imbrailo                   Gyula Orendt
Katja                                                                        Anna Gorbachyova-Ogilvie
Alte                                                                         Helen Field
Krystina                    Daria Proszek                        Lidia Vinyes-Curtis
Vlasta                       Lotte Betts-Dean                    Marta Fontanals-Simmons
Hannah                     Noa Beinart                            Nadezhda Karyazina
Bronka                      Larissa Diadkova                   Liuba Sokolova
Yvette                       Evgeniya Sotnikova               Olivia Doray
SS-Mann                  Bálint Szabó,                          Hrólfur Sæmundsson,
                                 Roman Chabaranok,               Marcell Bakonyi,
                                 Gideon Poppe                         Albert Casals
Älterer Passagier      Martin Snell                           Graeme Danby    
Oberaufseherin / Kapo    Sophie Wendt                  Géraldine Dulex
Steward                    Lukhanyo Bele                       Graeme Danby

Direction musicale   Vladimir Jurowski                  Mirga Gražinytè-Tyla
Mise en scène           Tobias Kratzer (2024)             David Pountney (2010)

Nouvelle production du Bayerische Staatsoper
Nouvelle production du Teatro Real, en co-production avec le festival de Bregenz, Le Théâtre Wielki de Varsovie, et l’English National Opera.
En hommage au 10e anniversaire de la disparition de Gerard Mortier (1943-2014)  

Au même moment, et pour commémorer le 10e anniversaire de la disparition de Gerard Mortier (1943-2014) , l’opéra d’État de Bavière et le Teatro Real de Madrid, respectivement dirigés par Serge Dorny et Joan Matabosch, montent une pièce du compositeur russe Mieczysław Weinberg (1919-1996) basée sur la nouvelle ‘La Passagère’ de Zofia Posmysz, une survivante du camp d’extermination d’Auschwitz.

Die Passagierin (Weinberg) - ms Kratzer à Munich / ms Pountney à Madrid

Die Passagierin (Weinberg) - ms Kratzer à Munich / ms Pountney à Madrid

L’œuvre fut achevée en 1968, mais elle ne fut donnée en version semi-scénique que le 25 décembre 2006 à la Maison internationale de la musique de Moscou, puis en version scénique au Festival de Bregenz, en juillet 2010, dans une mise en scène de David Pountney et sous la direction de Teodor Currentzis.

Gerard Mortier, coproducteur de ce spectacle, vint au célèbre festival autrichien pour y assister, mais il ne put le monter comme prévu à Madrid à cause de la crise économique qui sévissait en 2012 et 2013, et c’est donc Joan Matabosch, son successeur et fidèle admirateur, qui s’en charge cette saison après avoir programmé tous les ouvrages que le directeur flamand tenait à cœur de présenter.

Le Teatro Real de Madrid aux applaudissements finaux de 'Die Passagierin'

Le Teatro Real de Madrid aux applaudissements finaux de 'Die Passagierin'

L’idée d’écrire ‘Pasażerka z kabiny 45’ est venue à Zofia Posmysz lorsque, se rendant à Paris en 1959 pour écrire sur l’ouverture de la ligne Varsovie-Paris, elle crut reconnaître, place de La Concorde, la voix de sa surveillante à Auschwitz. Une fois chez elle, et incapable d’apaiser ses questionnements, son mari lui suggéra de rédiger une nouvelle.

Plus tard, Chostakovitch recommandera à Weinberg d’en faire un opéra.

L'orchestre du Bayerische Staatsoper de Munich

L'orchestre du Bayerische Staatsoper de Munich

Mettre en miroir les productions madrilène et munichoise est véritablement passionnant à vivre, et avant d’en venir à la nouvelle production de Tobias Kratzer, commencer par celle de David Pountney permet d’aborder, en premier lieu, une lecture qui ne cache rien de la vie dans les camps.

Le dispositif scénique représente en hauteur le pont du navire transatlantique qui emmène, en 1960, l’ancienne tortionnaire Lise et son mari Walter au Brésil. Mais au pied du décor, des rails circulaires enlacent la nacelle du bâtiment, et deux autres rails aboutissent directement sur l’orchestre. 

Toutes les scènes de brimades et d’humiliation dans le camp s'y déroulent, avec SS, prisonniers en tenues bariolées et exécutants qui retirent les cendres des fours. Les lumières sont constamment crépusculaires, et elles éclairent un misérabilisme réaliste qui happe le spectateur dans cet enfer étouffant.

Nikolai Schukoff (Walter) et Daveda Karanas (Lise) - Madrid (ms Pountney)

Nikolai Schukoff (Walter) et Daveda Karanas (Lise) - Madrid (ms Pountney)

L’opéra se déroule en alternant le présent, situé des années après le drame, et le passé inimaginable auquel Marta et l’autrice ont survécu.  Et l’on voit comment Lise devient un instrument au service d’un dispositif oppressif où elle occupe un rôle autoritaire qui la valorise. 

Marta, la détenue, évolue en permanence la tête courbée pour signifier son statut de victime de l’oppression, et elle ne relèvera la tête qu’aux saluts lorsqu’Amanda Majeski, maquillée de façon à ressembler à Zofia Posmysz, viendra se tenir humblement face au public.

Amanda Majeski (Marta / Zofia Posmysz) - Madrid (ms Pountney)

Amanda Majeski (Marta / Zofia Posmysz) - Madrid (ms Pountney)

La production munichoise est, elle, beaucoup plus distanciée - avec des coupures de scènes du camp - , et cherche à montrer l'incidence mentale du sentiment de culpabilité, approche shakespearienne qui rappelle 'Macbeth', tout en démontant en seconde partie les réflexes d’oubli que la société d’aujourd’hui pourrait élaborer afin d’éviter de se confronter à son passé.

En première partie, Tobias Kratzer représente en avant scène 3 ponts du paquebot, avec en arrière plan l’intérieur très cosy d’une des chambres où conversent Lise et Walter. S’ajoute un troisième personnage, une vieille dame, dont on comprend aisément qu’elle est Lise beaucoup plus âgée lors d’un voyage ultérieur en bateau, et les deux périodes temporelles qui s'interpénètrent sont donc l’année 1960 et notre époque. Le jeu de l’actrice Sibylle Maria Dordel, très émouvant, malgré son rôle, montre l’impact mental des souvenirs dont elle ne peut plus se débarrasser. 

Les scènes du camp sont interprétées par des passagers qui mêlent ainsi des paroles passées à leur situation présente et banale, ce qui entraîne une confusion et des questions sur ces personnages en apparence anodins. Et la victime, Marta, est dédoublée par des chanteuses et actrices habillées comme elle en tenues modernes, au lieu d’incarner plus littéralement des codétenues.

Sophie Kock (Lise) - Munich (ms Kratzer)

Sophie Kock (Lise) - Munich (ms Kratzer)

En seconde partie, et après une projection vidéo montrant Lise, âgée, se suicider dans la mer, nous nous retrouvons dans les profondeurs de l’âme, face à une grande salle à manger pouvant accueillir plus d’une centaine de convives huppés, où va être analysée la relation entre Lise et Marta.

Kratzer étudie beaucoup plus finement le caractère de Lise, et montre comment ses frustrations se projettent à travers le couple de la jeune Marta et du musicien Tadeusz. Sa jalousie, son attirance pour les corps, et donc tout ce qu’il y a d’irrésolu dans son être, devient ainsi le moteur de son goût pour la domination.

Jacques Imbrailo (Tadeusz) - Munich (ms Kratzer)

Jacques Imbrailo (Tadeusz) - Munich (ms Kratzer)

Cette approche très psychologique confronte ainsi le public à sa propre conscience lorsqu’il se voit en miroir à travers les tablées d’invités où gisent, de ci, de là, les corps des doubles de Marta.

Mais bien que Kratzer ne montre pas directement les camps, le tabassage de Tadeusz suite à son refus de jouer une valse est bien plus cru que dans la version de Pountney

Le personnage de Lise y est d’ailleurs incarné avec beaucoup d’intériorité, et Sophie Koch apporte une noirceur névrotique avec un sens de la vérité confondant, un superbe engagement de sa part qui montre à quel point elle saisit le tragique, et le désespoir, de cette femme qui ne peut s’empêcher d’avoir de l’emprise sur les autres.

Die Passagierin - ms Pountney (Madrid)

Die Passagierin - ms Pountney (Madrid)

A Madrid, Daveda Karanas induit également beaucoup d’intensité à la tortionnaire, en accentuant plus sur sa posture rigide et dure lorsqu’elle se remémore Auschwitz.

Son mari, chanté par un Nikolai Schukoff qui soigne avec attention le mordant de ses expressions très franches et sincères, est présenté comme un homme léger, presque clownesque et sympathique, alors qu’à Munich, Charles Workman, au timbre lunaire toujours aussi charmeur, montre la nature arriviste, et sensible au regard d’autrui, de Walter de manière plus saillante, en faisant ressentir son attachement à sa stature d’homme intègre lorsqu’il réalise le passé SS de sa femme.

Elena Tsallagova (Marta) - ms Kratzer (Munich)

Elena Tsallagova (Marta) - ms Kratzer (Munich)

Magnifique de rondeur de timbre au velouté slave, Elena Tsallagova est une très séduisante Marta moderne qui contraste beaucoup avec la femme atteinte et démolie que joue Amanda Majeski sur la scène madrilène, très expressive, et dont les couleurs de voix sont plus marquées par le temps.

Et le très beau chant ombré de Gyula Orendt ennoblit Tadeusz, alors que Jacques Imbrailo, sur la scène bavaroise, donne plus de présence réaliste au malheureux musicien.

Gyula Orendt (Tadeusz) - ms Pountney (Madrid)

Gyula Orendt (Tadeusz) - ms Pountney (Madrid)

Et s’il faut reconnaître qu’il est difficile de résister au fondu chaleureux de l’orchestre du Bayerische Staatsoper qu’exalte Vladimir Jurowski avec un sens de la rythmique redoutable et une capacité à créer une superbe unité de texture, la chef d’orchestre lituanienne Mirga Gražinytė-Tyla offre à Madrid une lecture sauvage d'un grand relief mais aussi d'une grande rigueur, avec un orchestre titulaire porté à son meilleur qui fait corps avec l'œuvre.

La musique de Weinberg n'est pas difficile à aborder, pourtant d'une grande violence dans les scènes sous haute tension, car elle innerve aussi le champ musical d'une poétique sereine, et se révèle même enjouée et jazzy quand elle accompagne le personnage de Walter. 

Et le fait que les cordes de l'orchestre madrilène n’aient pas le soyeux des cordes allemandes est ici un grand atout qui ajoute à l'âpreté de l’ambiance représentée sur scène, surtout quand elles vibrent avec vigueur et précision.

Sophie Koch, Vladimir Jurowski et Elena Tsallagova - Die Passagierin (Munich)

Sophie Koch, Vladimir Jurowski et Elena Tsallagova - Die Passagierin (Munich)

En ce jour de dernière représentation, le Teatro Real de Madrid affiche une salle tenue par un public au ressenti chevillé au corps, et qui réserve un accueil extraordinaire à l’ensemble de l’équipe artistique, d’une façon qui démontre que les spectateurs ne viennent pas forcément à l’opéra pour y voir du beau ou bien rêver, mais aussi pour être saisis par une histoire horrible qui dépasse l’entendement.

Enfin, très beaux murmures des chœurs lors des deux spectacles, avec sans doute un peu plus d’impression d’irréalité sur la scène du Teatro Real.

Mirga Gražinytė-Tyla - Die Passagierin (Madrid)

Mirga Gražinytė-Tyla - Die Passagierin (Madrid)

Il sera bientôt possible de retrouver Mirga Gražinytė-Tyla en août 2024 au Festival de Salzburg pour un autre opéra de Mieczysław Weinberg, 'Der Idiot', mis en scène par Krzysztof Warlikowski, et ensuite au Bayerische Staatsoper en mars 2025 pour 'Katia Kabanova' de Leoš Janáček, dans une nouvelle production confiée également à Krzysztof Warlikowski. Quelle chance!

Interview de Zofia Posmysz lors de la création de 'Die Passagierin' au Festival de Bregenz

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Publié le 18 Novembre 2023

Orlando (Georg Friedrich Haendel – Londres, le 27 janvier 1733)
Représentation du 12 novembre 2023
Teatro Real de Madrid

Orlando Christophe Dumaux
Angelica Anna Prohaska
Medoro Anthony Roth Costanzo
Dorinda Tal Ganor
Zoroastro Florian Boesch

Direction musicale Ivor Bolton
Mise en scène Claus Guth (2019)

Production du Theater an der Wien
Diffusion sur France Musique le 18 novembre 2023

 

Fort emblématique de la collaboration fructueuse entre le Theater an der Wien et le Teatro Real de Madrid, le week-end du 11 et 12 novembre 2023 aura permis de découvrir au cœur de la cité madrilène deux ouvrages habituellement peu représentés, ‘Halka’ et ‘Orlando’, qui connurent tous deux en 2019 une nouvelle mise en scène sur les planches du troisième opéra de Vienne.

Christophe Dumaux (Orlando)

Christophe Dumaux (Orlando)

Metteur en scène probablement le plus prolifique d’Europe, Claus Guth profite de la construction très théâtrale de ce drame lyrique tiré de ‘L’Orlando Furioso’ d’Arioste – Peu après ‘Orlando’, Haendel composera deux autres ouvrages inspirés de ce même poème italien, ‘Ariodante’ et ‘Alcina’, liés aux aventures respectives de Renaud et Roger – pour le remodeler en laissant de côté les vieux conflits entre Carolingiens et Arabes et raconter ainsi un drame très contemporain, celui d’un homme traumatisé à son retour de la guerre et incapable de retrouver une sociabilité normale.

Celle qu'il aime, Angelica, s’est elle même amourachée d’un homme plus jeune qu’elle, Medoro, et malgré l’amour sincère de Dorinda pour lui, Orlando ne peut se défaire de ses obsessions ce qui va le pousser à se débarrasser physiquement du couple pensant regagner ainsi une paix intérieure.

Anna Prohaska (Angelica)

Anna Prohaska (Angelica)

Le metteur en scène en fait un être fort et musclé au fond violent, mais dont les failles intérieures sont mises à nues, si bien que le spectateur peut opérer un transfert empathique sur lui.

Le décor comprend en son centre un immeuble de béton serti d’un balcon menant à une cour où vit Dorinda à l’intérieur d’une caravane. Medoro fait jeune et un peu mauvais genre, réparant une luxueuse berline autour de laquelle Angelica entreprend autour de lui une mimique fortement sexualisée.

Tous deux vêtus de cuirs noirs représentent évidemment le goût pour la vie libre et aisée.

Christophe Dumaux (Orlando) et Florian Boesch (Zoroastro)

Christophe Dumaux (Orlando) et Florian Boesch (Zoroastro)

Le réalisme du contexte ainsi présenté a pour effet de happer chacun dans un monde directement sensible et contemporain, et d’être confronté à une certaine dureté des aspirations matérialistes humaines à laquelle se heurtent aussi bien Orlando, déboussolé, que Dorinda trop honnête et sensible.

L’image où on les voit tous les deux sur un banc désolé, tentant de s’apprivoiser, tout proche d’une grande affiche vantant le goût pour les destinations exotiques au ciel bleu, montre leur inadaptation à une société ayant besoin d’artifice pour rêver.

Anthony Roth Costanzo (Medoro)

Anthony Roth Costanzo (Medoro)

Claus Guth fait sentir comment ce décalage peut amener quelqu’un à craquer nerveusement et passer à l’acte meurtrier.

Mais l’image finale – Orlando tenant une allumette au dessus de lui alors que le sol est arrosé d’essence - suggère tout autant une lueur d’espoir qu’une fin suicidaire tragique, si bien que ce sera au spectateur de décider quelle sera l’issue.

Pour cette reprise, nous retrouvons les mêmes chanteurs qu’au Theater an der Wien dans les rôles d’Orlando, Angelica et Zoroastro, l'intervenant chargé d’éviter la catastrophe et de détourner l’anti-héros de son aventure amoureuse.

Christophe Dumaux (Orlando)

Christophe Dumaux (Orlando)

Christophe Dumaux a découvert très jeune ‘Orlando’ lorsque l’on lui offrit à la sortie de l’adolescence l’enregistrement qu’avait réalisé le contre-ténor britannique James Bowman en 1989 sous la direction de Christopher Hogwood. Il participa à certaines de ses master classes, et commença à aborder son interprétation au CNSM de Paris à l’âge de 21 ans.

C’est finalement le 04 mars 2008, à 29 ans, qu’il se confronta  avec l’Atelier Lyrique de Tourcoing au rôle scénique d’Orlando sous la direction de Jean-Claude Malgoire, ce qui donnera lieu à un enregistrement live édité sous le label Harmonia Mundi, réédité ensuite par Pan Classics en 2018.

15 ans plus tard, il reste toujours attaché à ce personnage très structurant dans sa carrière, et cette maturité acquise se ressent fortement dans la figure qu’il dépeint au Teatro Real de Madrid.

Christophe Dumaux (Orlando) et Tal Ganor (Dorinda)

Christophe Dumaux (Orlando) et Tal Ganor (Dorinda)

Son incarnation est totale et violente, si bien que l’on ne lâche rien de cet homme, viril et névrosé, chargé de blessures et de tourments, dont Christophe Dumaux porte l’impulsivité avec une technique de trilles infaillible taillée dans une matière endurante ocrée qui exprime une forme de sévérité amère.

Si l’intensité vocale reste mesurée mais très fine et précise, des jaillissements soudains se libèrent de temps en temps, ce qui en fait un portrait abouti qui confine au désespoir par la manière avec laquelle Claus Guth l’enferme dans son petit appartement délabré, entouré de quelques compagnons et fantômes, où ne subsistent que quelques clichés de celle qui l’obsède. 

‘Fammi combattere’, chanté à la fin du premier acte, reste un air qui lui colle fortement à la peau.

Orlando (Dumaux Prohaska Ganor Costanzo Bolton Guth) Teatro Real Madrid

En Angelica, Anna Prohaska est la plus expressive par les variations de couleurs qu’elle trouve dans tout le registre medium de sa voix, où l’on sent les contradictions de cette vamp qui ne semble pas totalement détachée d’Orlando, mais qui ne peut résister à la sensualité de son nouvel amant.

Les lignes aiguës sont, elles, plus fluctuantes, parfois écourtées, ce qui joue aussi sur la perception des tiraillements quelle défend avec un grand talent d’actrice qui ajoute de l’étrangeté à sa personnalité féminine.

Anna Prohaska (Angelica) et Anthony Roth Costanzo (Medoro)

Anna Prohaska (Angelica) et Anthony Roth Costanzo (Medoro)

Régulièrement invité au Teatro Real de Madrid depuis décembre 2014 où il faisait vibrer la voix d’Apollon dans ‘Death in Venice’ de Benjamin Britten, Anthony Roth Costanzo charme énormément par la manière dont il distille la sensualité de son contre-ténor angélique qui trouble le personnage de Medoro. 

Très fin physiquement, à l’opposé de la musculature généreuse de Christophe Dumaux, cela le rajeunit également, si bien qu’il semble être un adolescent qui attire Angelica, alors que ces trois chanteurs ont en fait des âges très proches. 

Il se permet même, à un moment bien précis, de saisir l’audience par un suraigu ténu et soyeux complètement irréel, et sa souplesse corporelle est à l’image de la rondeur et de la très belle résonance de son timbre que le public parisien pourra bientôt découvrir lors de ses débuts à l’Opéra de Paris dans ‘The Exterminating Angel’ de Thomas Adès.

Car l’un des multiples talents de ce chanteur est de savoir aussi bien briller dans le répertoire baroque que l’opéra contemporain.

Tal Ganor (Dorinda)

Tal Ganor (Dorinda)

L’opéra est un art total mais aussi très fragile, et nous en avons encore la démonstration ce soir car, souffrante, Giulia Semenzato ne peut assurer le rôle de Dorinda, si bien que c’est la soprano israélienne Tal Ganor, quasiment inconnue en dehors de son pays natal, qui la remplace au pied levé.

Cette jeune chanteuse, membre du Meitar Opera Studio de l’Israeli Opera entre 2015 et 2017, montre d’emblée sa capacité à incarner son personnage et à se fondre dans l’esprit d’une mise en scène exigeante avec un naturel qui va vite séduire tout le monde.

Florian Boesch, Tal Ganor, Christophe Dumaux, Anna Prohaska et Anthony Roth Costanzo

Florian Boesch, Tal Ganor, Christophe Dumaux, Anna Prohaska et Anthony Roth Costanzo

La voix est très légère, fruitée, mais encore incertaine au début. Puis vient le moment où Dorinda révèle à Orlando la liaison entre les amants, en entrée du second acte, et la sensibilité de son air ‘Se mi rivolgo al prato’ est tellement prégnante, et nuancée si magnifiquement, que le public en est très ému, avec pour conséquence qu’elle en affermit son assurance.

C’est véritablement un très touchant portrait qu’elle dessine, d’autant plus qu’aux saluts finaux on pourra la voir chercher du regard sur scène à qui ses partenaires destinent leurs applaudissements, avant de comprendre que ces louanges lui sont dédiées personnellement.

L'Orchestre du Teatro Real de Madrid

L'Orchestre du Teatro Real de Madrid

Enfin, doué d’un diction bien franche et d’une autorité qu’il doit à une clarté bienveillante dans le timbre de voix, le baryton autrichien Florian Boesch est parfait dans le costume de Zoroastro qui représente pleinement une force d’équilibre de la vie et une forme de sagesse.

Inhérente à la cohésion du drame, la direction d’Ivor Bolton développe une profonde langue orchestrale qui exploite le métal des cordes pour lui donner un lustre dramatique d’une noirceur saisissante. L’enjouement mélodique agile et chaleureux peut ensuite s’y lover pour y distiller une légèreté tout aussi nécessaire.

Ivor Bolton

Ivor Bolton

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Publié le 16 Novembre 2023

Halka (Stanisław Moniuszko – Version 2 actes à Vilnius, 28 février 1854 – Version 4 actes à Varsovie, le 01 janvier 1858)
Version de concert du 11 novembre 2023
Teatro Real de Madrid

Stolnik Maxim Kuzmin-Karavaev
Dziemba Tomasz Kumiega
Janusz Tomasz Konieczny
Zofia Olga Syniakova
Halka Corinne Winters
Jontek Piotr Beczała

Bagpiper Javier Povedano

Direction musicale Łukasz Borowicz
Chœur et Orchestre du Teatro Real de Madrid

 

Le Teatro Real de Madrid ne cesse d’impressionner par l’expansion de ses connections avec les institutions culturelles du monde entier, et cette soirée du 11 novembre 2023 donnée à l’occasion des 105 ans de l’indépendance de la Pologne en est un excitant exemple.

Corinne Winters (Halka)

Corinne Winters (Halka)

‘Halka’ est en effet l’opéra polonais le plus emblématique de la culture de ce pays, et c’est à l’occasion du bicentenaire de la naissance de Stanisław Moniuszko, le 05 mai 1819 près de Minsk, que le Theater an der Wien redonna vie à cette ouvrage en 2019 dans une production de Mariusz Treliński éditée en DVD et reprise l’année d’après au Teatr Wielki de Varsovie.

L’ouvrage s’inscrit ainsi dans la même mouvance nationaliste qui s’étendit en Europe après les campagnes napoléoniennes, et qui sera également à l'origine de l’épanouissement de l’opéra russe.

Corinne Winters (Halka) et Tomasz Konieczny (Janusz)

Corinne Winters (Halka) et Tomasz Konieczny (Janusz)

Et c’est un véritable mélange d’influences que recèle cette musique qui donne d’emblée une ferveur populaire exaltante aux chœurs, ferveur que l’on retrouvera à plusieurs reprises au cours de l’opéra, notamment avec le chant des montagnards qui ouvre le 3e acte.

L’intense lyrisme orchestral qui porte chaque personnage s’accompagne d’une écriture vocale assez élevée et d’un allant semblable à celui qui parcoure les ouvrages italiens écrits au milieu du XIXe siècle, mais avec, bien évidemment, des couleurs slaves.

Chœurs du Teatro Real de Madrid

Chœurs du Teatro Real de Madrid

S'insèrent ensuite, lors des scènes festives, des danses inspirées de mazurkas et de polonaises qui participent à la peinture identitaire, dans le bon sens du terme, de la dramaturgie musicale.

Il s’agit cependant bien d’un drame qui raconte l’histoire d’une jeune paysanne, Halka, qui tombe amoureuse d’un homme de la haute société, Janusz, qui malgré ses sentiments et sa liaison avec elle a décidé d’épouser Zofia.

Halka est cependant aimée de Jontek, un jeune montagnard, qui tente de la convaincre que l’amour de Janusz pour elle est insincère. Elle le comprend lorsque ce dernier la rejette en apprenant qu’elle attend un enfant de lui, mais ses pleurs lui attirent la sympathie et le soutien des gens qui l’entourent.

Décidant malgré tout d’assister au mariage de Zofia et Janusz, le choc de la perte de son enfant finit par la pousser à mettre fin à ses jours. Jontek en reste dévasté.

Corinne Winters (Halka) et Piotr Beczała (Jontek)

Corinne Winters (Halka) et Piotr Beczała (Jontek)

A la direction de l’ Orchestre du Teatro Real de Madrid, brillant de ses plus belles couleurs, Łukasz Borowicz lui communique un enthousiasme volontaire à la limite de l’engagement martial, enchaînant avec souplesse et fluidité les différentes ambiances, qu’elles soient populaires, intimistes ou symphoniques, avec une vivacité contrôlée par des effets de nuances qui rendent le discours toujours prenant.

C’est toute la richesse et la verve de Stanisław Moniuszko qui sont mises en valeur avec un sens du partage passionnant. 

Łukasz Borowicz, Corinne Winters (Halka), Piotr Beczała (Jontek) et Tomasz Konieczny (Janusz)

Łukasz Borowicz, Corinne Winters (Halka), Piotr Beczała (Jontek) et Tomasz Konieczny (Janusz)

Et si l’on souhaite faire une petite comparaison avec les ouvrages de l’époque de sa création, Giuseppe Verdi venait d’achever en 1853 sa trilogie populaire, ‘Rigoletto’, ‘Il trovatore’ et ‘La Traviata’, alors que Smetana ne composera ‘La Fiancée vendue’ que 10 ans plus tard, et Tchaïkovski, ‘Eugène Onéquine’  25 ans plus tard.

C’est dire le sens de l’innovation que porte cette musique qui reste raffinée même dans les moments très festifs et légers.

En plus du chef, on retrouve ce soir les quatre rôles principaux présents au Theater an der Wien en 2019.

Tomasz Konieczny a la carrure et le timbre qui permettent de brosser un Janusz dominant et très inquiétant, d’autant plus que l’on entend des résonances très caverneuses de sa part, ses incarnations étant par ailleurs toujours empreintes d’une forte expressivité quasi animale.

Olga Syniakova (Zofia)

Olga Syniakova (Zofia)

La mezzo-soprano ukrainienne Olga Syniakova offre au personnage de Zofia une luminosité teintée d’une douce noirceur slave qui respire l’envie de vivre, alors que, au contraire, Corinne Winters dépeint une Halka fragile, à la projection très focalisée dont la sensibilité raconte beaucoup des sentiments blessés de la jeune femme, usant de subtiles gradations en couleurs, et affirmant aussi une certaine droiture dramatique qui affecte l’auditeur, ce dernier ne pouvant qu’être touché par quelqu’un qui s’accroche à une ligne pourtant désespérée.

Corinne Winters (Halka)

Corinne Winters (Halka)

Et quelle superbe et intense prestance de la part de Piotr Beczała dont le chant passionné exalte la salle entière, à croire que Stanisław Moniuszko a écrit le rôle de Jontek pour lui. Il incarne le sens de l’honneur vaillant et l’élégance émotive, ses élans dans les aigus sont d’une longueur et d’une robustesse sans faille, et on ne voit pas quel autre ténor pourrait aujourd’hui aussi bien se fondre avec un tel panache dans ce personnage romantique et très prévenant. 

Tomasz Kumiega (Dziemba)

Tomasz Kumiega (Dziemba)

Les rôles secondaires, Maxim Kuzmin-Karavaev en Stolnik et Javier Povedano en Bagpiper sont très bien tenus, le premier figurant la sagesse conventionnelle alors que le second joue plus une fière expansivité, mais l’on retient aussi Tomasz Kumiega, baryton polonais passé par l’Académie du Théâtre Wielki puis l’Atelier lyrique de l’Opéra de Paris, dont la noblesse et l’assurance du timbre de voix donnent beaucoup d’allure à Dziemba. Là aussi, une très belle correspondance avec l’esprit et la langue de ce protagoniste au rôle fortement protocolaire.

Corinne Winters et Piotr Beczała

Corinne Winters et Piotr Beczała

Et si l’on ajoute un ensemble de chœurs magnifiquement allié en couleurs et en esprit à la musique, avec un très beau fondu des voix féminines et masculines, les qualités de ce grand ouvrage sont ainsi défendues à leur meilleur.

Une soirée qui compte pour le Teatro Real de Madrid, assurément!

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Publié le 14 Novembre 2023

Las Golondrinas (José María Usandizagal - Madrid, 1914 puis Barcelone, 1929)
Livret de Gregorio Martínez Sierra et María Martínez Sierra
Édition critique de Ramon Lazkano (1999)
Représentation du 10 novembre 2023
Teatro de la Zarzuela (Madrid)

Puck César San Martín
Lina Sofía Esparza Jáuregui
Cecilia María Antúnez
Juanito Jorge Rodríguez Norton
Roberto Javier Castañeda
Un caballero Mario Villoria

Artistes de cirque : Alex G.Robles (chef de la troupe), Emilio Rodriguez (jongleur), Nacho Serrato (acrobate, monocycle), Néstor Marqués (acrobate, contorsionniste), Angel Lee (acrobate, cracheur de feu, Diable), Pedro Torres (acrobate, Cupidon), Sergio Dorado (Clown)

Direction musicale Juanjo Mena
Mise en scène Giancarlo del Monaco (2016)
Orquesta de la Comunidad de Madrid, Titular del Teatro de La Zarzuela
Coro del Teatro de La Zarzuela

La reprise de la production de ‘Las Golondrinas’ permet à Daniel Bianco de quitter la direction du Teatro de la Zarzuela avec le spectacle qui avait ouvert son mandat au début de la saison 2016/2017.
C’est en effet Isamay Benavente qui lui succède dès à présent en devenant la première femme à diriger cette institution créée en 1856.

Les saltimbanques

Les saltimbanques

'Las Golondrinas' est joué ce soir dans sa version opéra de 1929 – à l’origine, la création en 1914 sous forme de Zarzuela comprenait des textes parlés -, et l'on retrouve à la mise en scène Giancarlo del Monaco qui avait connu son âge d'or au début des années 2010 lorsque Nicolas Joel l'invitait à l'Opéra de Paris pour mettre en scène des œuvres issues du vérisme italien (‘I Pagliacci’, ‘Andrea Chénier’).

Il y a effectivement une correspondance entre le monde des saltimbanques de José María Usandizagal et 'I Pagliacci' de Ruggero Leoncavallo, mais l'univers musical est moins violemment passionnel et plus délicat dans le drame lyrique espagnol où les motifs psychologiques diffèrent également.

Le Teatro de la Zarzuela

Le Teatro de la Zarzuela

Il s'agit ici d'observer la montée de l'obsession maladive et destructrice de Puck pour une femme, Cecilia, qui recherche son indépendance, alors qu'une autre jeune femme, Lina, amoureuse de lui, plus sociable et naturelle, lui révélera son attachement affectif au moment où, n'en pouvant plus, Puck assassinera son ancienne amante - cet acte n'est pas montré, comme le vérisme italien le ferait, et seule la conséquence est divulguée -. Lina lui pardonnera pourtant tout.

La scénographie et les costumes sont purement colorés de gris, blanc et noir, et la première scène prend pour décor le plateau vide du théâtre avec ses murs mis à nus.

Les saltimbanques arrivent par l'allée centrale du parterre et montent sur scène non sans faire peser un léger risque lorsque déambulation d'échassier, jongleries et numéros de monocycle se déroulent en bordure de la fosse d'orchestre.

César San Martín (Puck) entouré des saltimbanques

César San Martín (Puck) entouré des saltimbanques

Le sentiment de mélancolie de Puck se projette ainsi dans le regard du spectateur, et tous les personnages sont instantanément présentés.

Cecilia paraît être le prolongement d'une Carmen frustrée qui attend de pouvoir vivre, mais qui, dans sa posture refermée, peut tout aussi bien suggérer l'attente de la mort.
Lina se montre beaucoup plus insouciante et prévenante, et pour qui ne connaît pas l'ouvrage, rien ne laisse transparaître le caractère ardent et fort volontaire qui couve sous ce personnage en apparence léger.

Quant à Puck, il croule déjà sous ses ressassements.

María Antúnez (Cecilia)

María Antúnez (Cecilia)

C'est à partir du second acte qui se déroule dans le grand cirque d'une importante cité, que les décors et les costumes prennent momentanément une coloration plus festive, jusqu'à la pantomime qui conserve toujours une certaine empreinte dépressive avec la présence du personnage de Charlot.

Sofía Esparza approfondit à ce moment là la charge affective de Lina en exprimant une flamme lumineuse et très intense qui rappelle beaucoup celui du personnage de Tatiana dans 'Eugène Onéguine' de Tchaïkovski.

Ce mélange de passion et de juste-boutisme attachant devient alors le point central de toute la seconde partie, tant l'investissement de la chanteuse à défendre les sentiments de la jeune femme est formidable à vivre.

Sofía Esparza Jáuregui (Lina)

Sofía Esparza Jáuregui (Lina)

A l'inverse, María Antúnez, qui use d'un registre mélangeant chant et déclamation réaliste, maintient une coloration dramatique qui annonce un sombre présage.

Quant à César San Martín, baryton très sonore qui s'inscrit aussi dans une ligne expressive vériste qui s'affine dans les duos avec Sofía Esparza, il joue une personnalité hallucinée avec un jeu théâtral bien marqué, en laissant filer l’image d’un homme dont l’identité se délite.

Toutefois, on ressent à plusieurs moments que l’écriture vocale ne s’harmonise pas toujours avec la ligne mélodique de l’orchestre que Juanjo Mena peaufine en privilégiant la douceur du toucher et le délié bucolique de la peinture orchestrale.

Sofía Esparza Jáuregui (Lina) et César San Martín (Puck)

Sofía Esparza Jáuregui (Lina) et César San Martín (Puck)

Mais il semble moins attentif au soutien des solistes, et n’insuffle pas suffisamment à son interprétation une ampleur dramatique qui pourrait donner plus de corps et d'unité à une partition qui alterne beaux moments poétiques, voir fortement romantiques et tourmentés, et des atmosphères plus discrètes.

L’association à la vision assez sobre de Giancarlo del Monaco fonctionne cependant très bien, ce qui permet d'apprécier les valeurs de l'ouvrage et de ressentir aussi qu’elles pourraient s'épanouir avec encore plus de flamboyance et de violence.

Las Golondrinas (Mena del Monaco Esparza Antúnez San Martín) Teatro La Zarzuela

Finalement, c’est assurément Sofía Esparza qui fait l’unanimité ce soir dans ce rôle exaltant où une certaine surpuissance se met en place chez elle pour absoudre la folie de l’être aimé.

Sofía Esparza Jáuregui

Sofía Esparza Jáuregui

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