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Publié le 11 Mars 2014

Mardi 11 mars 2014

Depuis plusieurs jours, de mauvais pressentiments sur l’état de santé de Gerard Mortier pouvaient se lire à travers ses interviews dans le journal De Standaard, et la précipitation de nombre d’hommages, dont la création du  Mortier Award est le signe le plus fort, témoignait d’une volonté profonde du milieu lyrique de lui apporter des marques d’estime et de réconfort qui le touchent et lui donnent de la force.

Pour ma part, le dernier échange que j’ai pu avoir avec lui remonte à octobre dernier, lors d’une représentation de la Clémence de Titus, son opéra fétiche, à la Monnaie de Bruxelles.  Fatigué, mais d’une douceur inoubliable, il était encore imprégné des dernières répétitions de la Conquête du Mexique, et je lui assurais, très timidement, que j’irai tout voir à Madrid.

Gerard Mortier

Gerard Mortier

Début janvier, il avait courageusement tenu à présenter, lors d’une conférence réunissant tous les artistes de la production, la création mondiale de  Brokeback Mountain, l’histoire d’amour de deux cowboys inspirée de la nouvelle d’Annie Proulx et soutenue par la musique de Charles Wuorinen.

On peut ainsi revoir des extraits de ses présentations de l’ouvrage, en anglais et en espagnol, sur la plateforme youtube.

Il se préparait également, cette semaine, le 13 mars précisément, à tenir une conférence sur le thème de l’Identité européenne et du refus des nationalismes pour la tribune des Grandes Conférences Catholiques à Bruxelles, avant de recevoir, la semaine suivante, le titre de Docteur honoris causa de l’Université de Gand.

Mais, déjà, la semaine dernière, une personnalité très engagée dans l’Association pour le Rayonnement de l’Opéra de Paris m’annonçait qu’elle avait rencontré à la Cité de la Musique Jan Vandenhouwe, le dramaturge musical avec lequel travaillait Mortier, et il lui avait dit que celui-ci allait très mal.

Un présage pesant dont ne se doutait pas un lecteur de ce blog qui se reconnaîtra, lors de la répétition de la Flûte Enchantée à Bastille le samedi soir, c’est en arrivant au Palais Garnier dimanche matin, pour la présentation de la nouvelle saison de l’Opéra National de Paris, qu’un jeune abonné m’informa des bruits sur la disparition du directeur. Un coup d’œil vite fait sur le téléphone mobile, La Libre Belgique annonçait effectivement le décès.

A l’intérieur de l’Opéra, en revanche, Brigitte Lefèvre commençait à présenter avec beaucoup d’émotion la saison qu’elle venait d’achever de préparer avant de quitter la direction de la Danse, et elle invoqua chaleureusement le souvenir de sa collaboration avec Mortier en témoignant un enthousiasme qui révélait qu’elle n’était pas encore au courant de la nouvelle. Et pour cause, pendant la projection de la vidéo des spectacles de danses, le directeur du développement de l’Opéra de Paris, Jean Yves Kaced, vint lui glisser un mot, à elle et Christophe Ghristy, le dramaturge de Nicolas Joel.

Elle, se figea, lui, arbora une moue traduisant la mesure de l’onde de choc qui allait se propager pendant toute la journée. Une fois le film achevé, Brigitte Lefèvre reprit sa présentation, avant d’annoncer de manière laconique, fort émue et avec retenue, la disparition du directeur.

Gerard Mortier et Angela Denoke lors du récital d'adieu parisien du 28 juin 2009

Gerard Mortier et Angela Denoke lors du récital d'adieu parisien du 28 juin 2009

Durant toute cette journée de tristesse irréelle, malgré la luminosité inhabituelle de ce dimanche, les hommages et les articles ne cessèrent de pleuvoir.

Je ne citerais que trois de ces hommages, celui de Robert Wilson " Gerard Mortier was a giant ! uncompromising and unequaled in his vision for Plastic Art, Music, Poetry, Drama, Literature and Opera. He commissioned new work with a deep knowledge of the past. His intelligence, good humor, and loyality will be greatly missed, he was simply the best. Robert Wilson march 9th 2014. ", celui de Krzysztof Warlikowski "Du reste, je pense que son dernier casting pour Alceste fut celui d’un “crépuscule des dieux”, avec en perspective  une évocation de la fin pour chacun de nous... Et surtout, cela devint évident lorsqu’on apprit durant les répétitions la maladie de Gerard, avec  la terrible certitude de sa fin prochaine. La descente aux enfers d’Alceste a pris tout à coup un tour métaphorique, comme un décalque du réel. On savait dès le début que l’Inferno de l’acte III se devait d’être quelque chose qu’on lui dédierait, qui parlerait de la situation qu’on était en train de vivre, transcendée par l’ultime désir de le voir continuer d’exister." et celui de Stéphane Lissner  "J’apprends avec une grande tristesse la mort de Gerard Mortier, que nous redoutions depuis plusieurs semaines. Tout au long de sa carrière, (...) il aura été le dramaturge de sa passion, pour reprendre une expression qui lui était chère. Défenseur d’un art lyrique résolument inscrit dans le XXe puis dans le XXIe siècle, toujours désireux d’ancrer sa démarche artistique dans la vie de la cité, Gerard Mortier a combattu les conservatismes, les routines et les traditions dans ce qu’elles ont de plus rétrograde ".

Après une telle déclaration, j’attends beaucoup de Stéphane Lissner, qui prévoit plusieurs coproductions avec la Monnaie de Bruxelles, afin qu’il rétablisse la ligne artistique grandement effacée par Nicolas Joel, d’autant plus que la disparition du plus grand directeur d’opéra de notre époque et la libération des sentiments qui s’en suit doivent être le fondement d’une volonté encore plus forte de faire vivre l’art lyrique dans la vie d’aujourd’hui.

Au-delà de son professionnalisme et de son engagement musical, Gerard Mortier est celui qui a comblé des âmes. Il a ouvert un espace théâtral de manière à ce qu’il ne soit plus le carcan que le public le plus conservateur voudrait qu‘il soit, et privilégié les œuvres musicales les plus complexes. Il a même fait cela en allant aux limites des potentialités économiques, en considérant toujours les enjeux financiers comme un moyen de liberté et, en aucun cas, comme une finalité. Seul comptait son art, seul comptait d’aller au bout de ses visions.

Angela Denoke et Gerard Mortier lors du récital d'adieu parisien du 28 juin 2009

Angela Denoke et Gerard Mortier lors du récital d'adieu parisien du 28 juin 2009

Voici ce qu’il déclarait, il y a quelques semaines, au journal La Libre de Belgique sur le rôle de l’Art : " L'obscurité est la conséquence d’une crise dont nous refusons de voir les raisons en nous obstinant à n’y voir qu’une question d'économie. Non, c'est toute une mutation de la société qui est en jeu, et y inclus, la situation économique. Les grands thèmes -vieillissement, globalisation, fédéralisme européen, digitalisation, Education dans ce monde, réchauffement climatique, énergie nucléaire, détresse de nos démocraties parlementaires- ne sont pas abordés. Quant aux arts, ce n'est même pas un thème car c'est un jouet qu'on n'achète plus quand il n'y a plus d'argent. "

Il avait expliqué : " Qualifier les artistes d’élitistes, c’est un sophisme. La tâche des hommes politiques devrait être de rapprocher le peuple des artistes, mais les populistes ne veulent pas le faire car ils préfèrent garder le peuple sous leur seule emprise. Ils ont d’autres projets que le bonheur du peuple (…). Mon rôle est d’essayer de semer le doute dans les esprits "

Un tel personnage révèle à quel point la société dans laquelle nous vivons manque de référents valables.

La peine qu’il laisse est, paradoxalement, une nouvelle énergie pour l’avenir.

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Publié le 27 Février 2014

Le portail culturel allemand Kultiversum rapporte la création d'un nouveau prix, le "Mortier Award" destiné à récompenser les figures novatrices du Théâtre musical ( Mortier Award – ein neuer Preis für Musiktheater).

 

Le magazine " Opernwelt " et le " Ring Award " (Compétition internationale pour la mise en scène et scénographie à Graz/Styria) ont conjointement décidé de créer un nouveau Prix - le Mortier-Award – destiné à récompenser les professionnels de l’Opéra pour leur goût du risque dans leur recherche d’innovation artistique.

Le nom de ce prix est dédié à Gerard Mortier, le directeur d’Opéras et de Festivals européen.
Ce dernier sera également le premier gagnant de ce prix au cours de la septième finale « Ring Award » prévue à Graz le 31 mai 2014.

Avec le "Mortier Award", les idées et les propositions des pionniers et maîtres d’œuvres du Théâtre musical pourront être reconnues comme un univers précieux et une forme d’art essentielle traitant des questions fondamentales de l’existence humaine.

La foi en la modernité de l'Opéra, qui inspire toujours, à 70 ans, les pensées et actions du directeur, fertilise en permanence le paysage de l’Art Lyrique.

Gerard Mortier auprès du compositeur de 'Brokeback Mountain', Charles Wuorinen.

Gerard Mortier auprès du compositeur de 'Brokeback Mountain', Charles Wuorinen.

Les mises en scènes intelligentes, les combinaisons inhabituelles, les interprétations novatrices du répertoire, la création d’équipes de production originales et le développement de nouvelles plateformes de représentation sont le résultat d’une ligne de vie qui pointe vers l’avenir.

Ce nouveau prix rendra ainsi hommage à des personnalités qui se seront distinguées pour leur engagement exemplaire envers le Théâtre musical, dont les quatre cents ans d’histoire restent une source d’expériences existentielles qui nous interrogent encore aujourd’hui.
Un Théâtre musical tourné vers l’avenir. Un Théâtre musical qui se veut « politique » et forum de la société et des communautés.

Il ne s’agit pas de promouvoir une certaine esthétique, une certaine pratique artistique ou bien un groupe de professionnels, mais d’encourager une attitude qui rend possible l’impossible. Parmi les points de vue intellectuels, ‘ou ?’, ‘quand ?’, l’Opéra est une forme d’art qui doit poser la question du ‘pourquoi ?’.

En ce sens, ce prix est aussi un plaidoyer pour le renouvellement permanent des modes de fonctionnement et des institutions. L’Opéra doit pousser à ouvrir les yeux et les oreilles sur la contemporanéité, état d’esprit qui s’est largement perdu au XXème siècle. Un rappel que l’innovation artistique signifie risque et effort.

Le "Mortier-Award"  sera remis tous les deux ans, et ne devrait pas comprendre de dotation financière. Les personnes récemment récompensées auront ainsi la possibilité de proposer les prochains gagnants et candidats en étroite collaboration avec les initiateurs de ce prix.

Le Théâtre musical, qui exige beaucoup de temps, est, par définition, dynamique et accès sur les processus. Par conséquent, le profil intellectuel du prix doit être redéfini conjointement à chaque nouvelle cérémonie.

Gerard Mortier est le directeur d’Opéras et de Festivals le plus influent d’Europe. Après ses débuts en Belgique et des années d’apprentissage en Allemagne, ce diplômé en droit a dirigé, dans les années 80, l’Opéra de la Monnaie de Bruxelles. Dans les années 90, il s’est chargé de moderniser le Festival d’été de Salzbourg, est devenu le directeur de la Ruhr Triennale (2002-2004), puis, a pris la direction de l’Opéra National de Paris.
Gerard Mortier est le dernier directeur du Teatro Real de Madrid (2010-2013).

Le 31 mai prochain, sera célébrée la cérémonie de remise du prix à Gerard Mortier , et le discours préparé en son honneur sera prononcé par le cinéaste autrichien Michael Haneke, le gagnant de l' "Oscar du meilleur film étranger".

Le Magazine " Opernwelt " est une revue qui, depuis les années 1960, rend compte de la vie lyrique internationale. Le " Ring Award " a lieu à Graz depuis 1997.

Plus d'informations sur www.ringaward.com

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Publié le 12 Janvier 2014

« Du triomphe à la défaite : J’ai tout vécu »
 

Le 28 décembre 2013, une très longue interview de Gerard Mortier est parue dans le journal De Standaard, un quotidien belge néerlandophone. Elle est présente dans son intégralité sur le site culturel flamand « Detheatermaker».

La traduction française qui en est faite ci-dessous est un effort pour en reconstituer le sens le plus fidèlement possible.

L’interview est signée du journaliste culturel Geert Van der Speeten


Il y eut le diagnostic de son cancer, puis, son licenciement controversé. Son année désastreuse l’a marqué, mais également amaigri.

« L’Art ne nous réconcilie pas avec la vie, mais il nous aide à mieux y faire face ».
Dans la bibliothèque, très bien rangée, de son appartement du Parc du Cinquantenaire, à Bruxelles, Gerard Mortier (70 ans) nous reçoit. Sur une table, des livres sont également classés en piles très bien ordonnées.
« La mort fait partie de la vie. Et même les lettres de Mozart nous apprennent qu’il pensait à la mort tous les soirs. »

Gerard Mortier : « Je suis les recommandations de mon médecin. Vous devez garder espoir, me dit-il, mais les illusions ne vous feront pas vous sentir mieux. » Javier del Real

Son rythme est très lent. D’une vie active - il est un des plus grands intendants d’opéra d’Europe - il est passé à une vie contemplative.  « Ma force intellectuelle m’empêche de me laisser aller. Je peux écrire, lire, penser : c’est une bonne thérapie. »

Alors il lit de grands romans du calibre d’Anna Karénine. Il écrit des articles pour les journaux et magazines en les imprégnant de l'essence d’artistes comme Wagner, Verdi ou Büchner . « Je reste curieux. Ecrire m’oblige à réfléchir sur tout ce qui constitue mes convictions et mes croyances. »

Mortier va bientôt commencer une seconde chimiothérapie. Sa maladie, qui s’est révélée au printemps dernier lors d’un examen de routine, laisse des traces visibles. Il ne veut pas en parler, bien qu’il ait accepté cette interview qui dresse le bilan de cette année.

A propos de la manière dont il a vécu l’annonce de cette maladie : « En un jour, ma vie a basculé. Vous devez d'abord encaisser le choc, puis c’est au tour des gens autour de vous. En parler reste difficile. Je sais, après plusieurs visites à l'hôpital, que chaque souffrance est différente. Supposons que je sois un père de famille, je réagirais différemment à cette maladie. Maintenant, je pense surtout à mes fils spirituels, les personnalités du monde de l’opéra comme Serge Dorny, Bernard Foccroulle ou bien Viktor Schoner. Je partage mes expériences sans les imposer . La question qui se pose naturellement est si la fin est proche ou pas. »

En Septembre, Mortier a du encaisser un second coup. Le Teatro Real de Madrid, qui l’avait accueilli comme un sauveur en 2010, l’a limogé de façon inattendue. Une déclaration malheureuse dans une interview donnée à un journal - Mortier y critiquait la façon dont son successeur avait été nommé sans respecter les procédures établies - a été la goutte d'eau de trop.

Ce fut un autre moment douloureux quand Joan Matabosch, le directeur du Liceu de Barcelone, fut nommé pour remplacer Mortier à Madrid. Celui-ci fut informé de sa destitution par téléphone, alors qu’il suivait son traitement médical en Allemagne.
Il en a résulté un tollé international et une vague d’indignations et de courriers de soutien à Mortier. « A Madrid, ils commencent à se demander comment ils ont pu se laisser influencer par un ministre insolent, et réalisent qu’ils ont fait une grossière erreur. »

Vous vous êtes montré combattif. Puis, vous avez recherché la paix par le compromis, alors que c’est contre votre nature. Pourquoi?

« Ce n'était pas le problème. Pourquoi devrais-je poursuivre pendant quatre ans si je n‘ai même pas ce temps à vivre ? Mon but était de sauver cette saison et de tenir mes engagements pris antérieurement. Je souhaitais également accueillir les artistes de Brokeback Mountain et Tristan und Isolde dès le début des répétitions. Je tiens enfin à être dans la dernière ligne droite jusqu’à la première. De plus, je peux compter sur mes assistants et je peux tout arranger par email. »

« Des grands triomphes jusqu’à la défaite finale, j’aurai finalement tout vécu dans ma carrière à l'opéra . Sic transit gloria mundi ! »

« Vous voyez aussi les choses sous un angle différent. Si l’on prend l’exemple de mon travail sur Mozart, mon compositeur favori absolu, je m’y suis quelques fois cassé les dents. Au Festival de Salzbourg, j’ai eu de la réussite avec quelques œuvres. Mais je me rends compte, maintenant, que mon projet Mozart y a échoué. Il a donc conduit à de nouvelles idées, et, par conséquent, à deux productions de Mozart du réalisateur Michael Haneke. Elles ont reçu un accueil enthousiaste dans le monde entier. »

 Il y a dix ans, vous trouviez que l‘on produisait trop d‘opéras. Qu'en est-il maintenant ?

« C’est toujours le cas, nous produisons trop d’opéras et la valeur événementielle prend souvent le dessus. Prenez Der Rosenkavalier, à Anvers, où un acteur hollywoodien a fait ses débuts comme metteur en scène. Je pouvais déjà prédire les avis. »

« En outre, le manque de connaissances musicales dans de nombreuses maisons d'opéra est choquant. Et cela ne concerne pas que les metteurs en scène, mais aussi les directeurs musicaux. Ils n’ont pas suffisamment l’expérience de l’opéra  et ne sont pas prêts à travailler correctement. Prenez l’exemple d’Herbert von Karajan faisant répéter un chanteur interprétant Wotan : il connaissait chaque mot par cœur. »

« Beaucoup de metteurs en scène n'ont pas leur place dans une maison d’opéra. Ils ne savent rien sur la musique, et viennent seulement avec une idée de départ. L’Anneau du Nibelung de Wagner joué dans une station de ski : pas si difficile. Mais qui les engage ? Transposer l’opéra à notre époque ce n’est pas seulement changer les costumes.
Vous devez savoir exactement ce que vous voulez traduire.
Nous identifions nos émotions et nos sentiments à travers l’opéra. Ils vivent en nous et nous devons les confronter à des personnages qui vivent des problèmes similaires auxquels le compositeur a lui aussi pensé. Nous nous rendons compte ainsi que nous ne sommes pas seuls, ce qui nous renforce. C’est cette sensation que nous devons traduire.»

Etes-vous pessimiste sur cette évolution?

« Beaucoup de metteurs en scène appartiennent à une génération qui se réfère à Wikipedia pour comprendre l’histoire de l’opéra. Ce n’est que le symptôme d’un problème plus profond : la vitesse à laquelle tout évolue, l'abondance d'informations, ainsi que les outils de communication tels que Facebook et Twitter qui ne servent qu’à miser sur la valeur marchande de l’art. »

«Je ne vois pas vraiment de solution. Mais être pessimiste ? Non, jamais cela. Seulement, je suis dépassé par cette situation. La vie me rend mélancolique. Celui qui croit aux utopies et qui comprend qu’elles ne sont pas possibles devient triste. Par conséquent, je suis les recommandations de mon médecin. Vous devez garder espoir, me dit-il, mais les illusions ne vous feront pas vous sentir mieux. »

Qu’est-ce qui peut vous faire tenir en ce moment?

« Les vrais amis qui me soutiennent et avec lesquels je reste en contact. Les réactions positives aussi, y compris celles suscitées par l'article, paru dans votre journal, sur l’importance politique de Verdi. »

«Quand j'étais jeune, des terreurs me submergeaient parfois. En particulier, l'idée d’éternité me faisait peur, car c’est quelque chose qui ne se termine pas, contrairement au cycle de la nature que nous connaissons bien. »

« Maintenant, j’en souffre beaucoup moins. Pour moi, tout se termine avec la mort.
Ce que nous appelons résurrection se résume à vivre en sachant que nous ne faisons que passer. En outre, je crois en la spiritualité, au charisme intellectuel, aux relations que nous ne pouvons pas comprendre. »

Qu’est-ce qui vous attire dans l‘art?

« L'art donne forme à des questions existentielles que nous ne pouvons pas résoudre immédiatement dans la vie quotidienne. La dimension spirituelle de la vie trouve son expression dans l'art, c‘est une certitude. Mais, contrairement aux croyances populaires, l'art n'est pas quelque chose de flou ou d’insaisissable. Par exemple, la musique est une science aussi exacte que l'algèbre. Vous pouvez analyser une partition parfaite de façon mathématique. Cette caractéristique de l’art est parfois sous-estimée.»

« En outre, le génie d'un artiste réside dans son inspiration. On retrouve cela chez Mozart, Beethoven ou Wagner. Quelqu'un comme Richard Strauss maîtrisait parfaitement l’orchestration musicale. Mais il composait parfois comme s’il tricotait tout en parlant.»

« Quand les gens sont pris dans une situation difficile qui les jette à terre, ils se tournent vers l'art. On entend toujours de la musique aux funérailles de quelqu’un. Après les deux Guerres Mondiales, les théâtres se remplirent continument. L’art ne nous réconcilie pas avec la vie, mais il nous aide à mieux y faire face.»

Considérez-vous que l’opéra, et l’art plus généralement, est une activité élitiste?

« Cette idée que l’art est élitiste et qu’il est destiné à un club restreint est aujourd’hui dépassée. Peut-être que cela a toujours été le cas et que c’est une question qui n’intéresse qu’un petit groupe de personnes. Mais regardez les attitudes de consommation partout dans le monde. Les rayons Dior sont présents partout, les voitures et les vêtements sont symboles de statut social, et les consommateurs veulent tout immédiatement. Ils se comportent comme des enfants gâtés.»

« Grandir est synonyme de faire des choix. C‘est aussi réclamer sa liberté ultime et faire les bons choix. J'ai toujours gardé cela à l'esprit. J'ai souvent été sévèrement critiqué pour ma programmation sélective et radicale, mais je ne pouvais pas faire autrement.»

Y a-t-il quelque chose  de beau que vous vouliez faire à Madrid mais que vous ne pourrez pas réaliser?

« Mais cette saison finira en beauté. Les contes d' Hoffmann est ma dernière production. Christoph Marthaler sera le metteur en scène et Sylvain Cambreling le directeur musical.
Les opéras d'Offenbach ne sont pas aussi importants que ceux de Mozart, mais Les contes d' Hoffmann disent quelque chose d'essentiel au sujet de notre quête de l'amour idéal. Seulement, les gens ne croient plus en rien aujourd‘hui, et ne croient même pas en l’amour. »

La pièce s’achève par une ode à l'art et à l'inspiration comme moyen de consolation et d'espérance.

« Les politiciens considèrent les artistes et les intellectuels comme quantité négligeable, un cadre décoratif. Si tout allait bien, nous n'aurions pas besoin des artistes. Mais les grandes révolutions que nous devons affronter font peur aux gens. Elles les font fuir vers le matérialisme. Alors, j’ai au moins la conviction que cette peur peut-être contrée par l’art, la science et la philosophie. »

« Nous avons systématiquement refoulé la mort. Nous en avons développé la peur et cultivé des alternatives, comme le fanatisme. Mais la mort fait partie de la vie. Les lettres de Mozart nous apprennent, même s’il n’avait que 28 ans et était un homme d’esprit, qu’il pensait à la mort tous les soirs. Je partage le point de vue des stoïciens que nous serons récompensés ou punis pendant notre vie, mais pas après. »

 « Des épicuriens j'ai appris à apprécier les choses simples de la vie. Récemment, j'ai vu passer un train sur le Rhin au coucher de soleil. J’en étais très heureux. Avant, je ne l’aurais même pas remarqué parce que j’étais trop souvent penché sur les rapports et les plannings. »

« Néanmoins, ces choses simples ne sont pas suffisantes, et l’homme doit vouloir construire des cathédrales. Notre mission est d’oser rêver. La dernière chose que je peux faire est de transmettre mes connaissances. »

 

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Publié le 28 Septembre 2013

Après l’émoi suscité par la destitution de Mortier de la direction artistique du Teatro Real, le 11 septembre dernier, deux semaines de négociations s’en sont suivies afin de trouver une issue qui pénalise le moins possible les projets en cours.
Quand le New-York City Opera avait rompu son contrat avec Mortier à cause de la forte réduction du budget artistique induit par la crise financière en 2008, le directeur avait été dédommagé de 400.000$. Le conseil d’administration du Teatro Real avait donc intérêt à ne pas toucher aux projets de Mortier et, jeudi dernier, une conférence de presse a confirmé que Mortier devenait le Conseiller Artistique du Real, sans remettre en question ses projets pendant deux ans.

Le journal El Pais relate précisément les idées et projets qui ont été abordés lors de cette conférence. Cette conférence révèle à quel point Mortier a été affecté par la destruction de son projet par Nicolas Joel, après son départ de l'Opéra de Paris, et il a obtenu des engagements pour que cela ne se reproduise pas .
L’article est traduit en français ci-dessous.

https://cultura.elpais.com/cultura/2013/09/26/actualidad/1380196918_505429.html

Jeudi 25 septembre matin, Joan Matabosch a été officiellement présenté comme le nouveau Directeur artistique du Teatro Real pour succéder à Gerard Mortier qui devient, lui, le Conseiller artistique du Théâtre.
Ce nouveau poste a été créé afin de permettre à Mortier de prendre le temps de soigner son cancer en Allemagne et de réduire autant que possible la tension avivée par l’annonce de sa destitution.

Matabosch prendra officiellement ses nouvelles fonctions le 1er Janvier 2014. En attendant, il restera le directeur artistique du Liceu à Barcelone et profitera de ce temps pour s’adapter à ses nouvelles fonctions au Teatro Real. "Cela démontre la bonne relation entre le Liceu de Barcelone et nous, et la capacité de travail de Joan Matabosch", a déclaré le président du conseil d'administration du Théâtre Royal, Gregorio Marañón , au cours de la conférence de presse .

A propos de Mortier, Marañon revient sur la bonne entente entre le directeur flamand et son successeur ce qui « lui permettra de poursuivre son travail dans la continuité tout en apportant son extraordinaire connaissance de l'opéra et de la culture musicale ». Le président n‘a cependant donné aucune information sur les conditions financières de la négociation, mais il a affirmé que le Teatro Real est convaincu "du bien fondé de cette nomination" et souligné le sentiment positif qu’a généré l’annonce de son arrivée.
 

Pour sa part, Matabosch a exposé les grandes lignes de son projet au cours d’un important discours riche en références culturelles. Au début, il s’est étendu longuement sur le travail de son prédécesseur en assurant qu’il ne rompra pas la ligne suivie jusqu’à présent. « Ce théâtre bénéficie de l’extraordinaire héritage artistique de Gerard Mortier. Nous devons trouver les moyens de le préserver, conserver tout ce que ce théâtre a amélioré depuis ces dernières années comme la qualité des spectacles, y compris les plus controversés, le socle artistique commun, la projection internationale du théâtre, et d’autres aspects importants de sa gestion. C’est pourquoi je préfère parler de continuité, au moins jusqu’à un certain point. Ainsi, je voudrais dédié à Gerard Mortier ces paroles et, en même temps, lui souhaiter tout le bien possible dans sa lutte contre sa maladie ».

 

 Matabosch a alors illustré par un exemple cette «continuité» . «Nous n’allons pas faire au Teatro Real ce que l’Opéra de Paris a fait après le départ de Gerard Mortier, c’est-à-dire imposer une programmation la plus opposée possible à son travail, donnant l’impression d’une tentative pour éliminer toute trace de son passage à la direction de cette institution. Nous ne voulons rien de tout cela à Madrid » a-t-il dit en référence à Nicolas Joel, le remplaçant de Mortier à l’Opéra de Paris.

 

Matabosch ne touchera pas à la saison en cours. Il se contentera, a-t-il expliqué, de gérer et aider Mortier à développer sa programmation normalement. A partir de la saison suivante, il y aura quelques changements qui, selon lui, ont été prévus par Mortier pour des raisons qui ne tiennent pas à la ligne artistique, sinon aux disponibilités ou aux contretemps administratifs, ou bien à la situation sur le marché lui-même.

D’importantes modifications arriveront alors dès la saison 2015-2016. Matabosch pourra commencer à traduire sa vision qui se divisera en trois volets.
Le répertoire sera étendu. « Il sera plus contrasté et des opéras belcantistes que l’on n’a pas encore entendu seront pour la première fois montés. Historiquement, il y a toujours eu une grande méfiance des rénovateurs de l’art lyrique, comme Mortier, vis-à-vis d’un certain répertoire du XIXème siècle et il y a une bonne raison à cela : dans le passé, ce répertoire était lié à un style de représentation décadent et au culte des « étoiles » incapables de s’intégrer à un groupe, à la routine, et aux répétitions qu’elles expédiaient et parfois évitaient entièrement. C’était ainsi avant mais, maintenant, les choses ont complètement changé.

Matabosch veut également élargir le spectre des directeurs scéniques afin d’obtenir une «esthétique plus contrastée». « Mais la dramaturgie restera un objectif final sans concession : car elle exprime le sens de l’œuvre. Tout ce qui mettra en valeur et rendra accessible ce sens sera bien accueilli. Et le sens d’une œuvre n’est pas l’application littérale des annotations d’une partition, sinon ce qu’une lecture en exprime. C’est pourquoi nous avons besoin qu’un artiste interprète l’œuvre» en laissant entendre qu’il ne monte pas des œuvres dans l’intention d’éviter la polémique à tout prix.

Le troisième volet du projet de Matabosch consiste à renforcer le potentiel vocal et musical. Autrement dit, il y aura de bons chanteurs et un directeur musical titulaire. Mais ce dernier ne sera nommé qu’une fois les œuvres programmées par Mortier pour les deux prochaines saisons achevées, car leur concept repose sur un système de directeurs musicaux invités qui atterrissent à Madrid pour chaque production. Le débat sur le choix du nouveau directeur musical titulaire ouvrira, vraisemblablement, au milieu de la saison en cours.

Quant à l'avenir du Liceu de Barcelone, Matabosch assure qu’il ne participera pas à la nomination de son remplaçant, bien que l’on puisse lui demander son avis. La recherche de ce candidat aura lieu au cours des prochains mois et, en principe, il rentrera en fonction dès septembre 2014.

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Publié le 14 Septembre 2013

Depuis l'annonce de la destitution de Gerard Mortier de la direction artistique du Teatro Real de Madrid et de son remplacement immédiat par Joan Matabosch, le directeur du Liceu de Barcelone, un froid est tombé sur le théâtre. En attendant de connaître comment la situation juridique va être résolue, le directeur flamand a en effet fait savoir qu'il compte mener entièrement cette saison si importante pour lui, Ana Arambarri, membre des "Amis du Teatro Real", s'est exprimée dans le journal El Pais. Ce qu'elle décrit du comportement des membres du conseil d'administration n'est cependant pas spécifique à la capitale espagnole.

Sa lettre est traduite ci dessous en français.

https://elpais.com/elpais/2013/09/13/opinion/1379091800_792080.html

 

Mais ici, qui démissionne?

La disparition de Gerard Mortier du Teatro Real pénalise un projet ambitieux, intelligent et novateur pour l’Opéra sur la scène Madrilène. Il a été un directeur artistique innovateur, polémique, autant apprécié que décrié, et qui n’a laissé personne indifférent.

Mortier, durant les années où il a eu la charge de directeur artistique du Teatro Real, a été associé avec grande habileté aux personnes de pouvoir qui lui ont permis de réaliser ses objectifs. Ce sont ces mêmes personnes qui, pourtant, l’ont trahi.
 

Mortier, qui a appris par la presse qu’il a été destitué, croit que certains membres du conseil d’administration devraient démissionner. Mais qui, ici, démissionne ? Actuellement, personne ne se sent concerné par le projet de Mortier. Et nous n’entendons même pas la voix de ceux qui se disent fervents partisans de la culture par le simple fait qu'ils sont membres du conseil d'administration du Théâtre Royal. Leur attitude démontre ce que tout le monde savait : à quelques exceptions près, ces personnes ne sont là que pour des raisons sociales qui dépassent la simple défense de la cause culturelle.

Je ne crois pas dans le slogan triomphaliste répété ces dernières années : "Nous avons placé le Teatro Real sur la scène mondiale." Sûrement pas. En revanche, Mortier a rendu possible une nouvelle proposition, un répertoire peu connu, des productions théâtrales innovantes et, surtout, il a réalisé un travail exceptionnel pour améliorer l'orchestre et le chœur.

 

                              Terrasse du Teatro Real lors du concert de Rufus Wainwright (22 juillet 2013)

Alors, cette mise à l’écart est bien triste. Dans une société ouverte et démocratique, les solutions passent par la confrontation des projets et la négociation des résultats. Malheureusement, il n’en a pas été ainsi. Ni les arguments intelligents, ni les propositions de Mortier pour élire un nouveau directeur artistique n’ont été pris en compte. Le mauvais coup fait à Mortier est le symbole du triomphe de la médiocrité qui gangrène notre pays.

Interview de Gerard Mortier à l'ENO au moment de sa prise de fonction au Teatro Real (2009)

Mais ... que peut-on attendre de ces protecteurs, amis et mécènes du théâtre, qui se réfugient dans le silence au lieu de montrer leur engagement envers le projet pour lequel ils ont été nommés.

Que pouvons-nous attendre de ces personnes, si certaines d'entre elles sont capables de rédiger des notes de travail ou d'envoyer des messages sur leur mobile au cours de l' Agnus Dei du Requiem de Verdi ?

Ana Arambarri.

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Publié le 14 Mars 2012

L'article qui suit, écrit en 2012, est depuis mis à jour sous le lien suivant Prix des places et politique tarifaire - Opéra National de Paris 2016/2017 écrit en février 2016.

Alors que l’Opéra National de Paris vient de publier la saison 2012/2013 marquée par la reprise complète du Ring, et avec seulement quatre nouvelles productions (Carmen, La Gioconda, La Fille du Régiment et Hansel et Gretel) - rappelons qu‘avec Mortier nous avions 9 à 10 nouvelles productions par an -, sa direction rajoute que les prix des places des catégories 4,5,6 baissent en même temps de 5 euros.
On imagine assez bien Nicolas Joel et son directeur adjoint, Christophe Tardieu, regrettant l’augmentation du prix des places de cette saison, et souhaitant ainsi apporter un correctif salvateur.

Et bien nous ne somme pas déçus, car à nouveau le prix moyen des places augmente cette saison à Bastille (5%), grâce notamment à un astucieux sur classement de 80 places de catégories 7 (15 euros) en catégories 6 à 4 (35 euros à 90 euros), moyennant une meilleure lisibilité des surtitres, et en tarifant tous les spectacles, sauf La Khovantchina, selon la grille de prix qui place la catégorie 5 à 70 euros (50 euros normalement pour les reprises). Ne restent plus que 4% de places à moins de 30 euros.
La réduction de 5 euros ne sert qu’à modérer cette augmentation tout en faisant croire à une meilleure accessibilité. Nicolas Joel se garde bien de dire que le nombre de places abordables a diminué.

Pour donner un exemple de la façon dont ces augmentations sont masquées, en octobre 2009 Le Barbier de Séville avec Siragusa/Deshayes était classé en Tarif Reprise (Catégorie 1 à 138 euros, et catégorie 5 à 54 euros).

En Juin 2012, moins de 3 ans après, Le Barbier de Séville avec la même distribution Siragusa/Deshayes est classé en Tarif V (Catégorie 1 à 180 euros, et catégorie 5 à 75 euros) soit 20% d'augmentation, alors que le Tarif reprise, qui ne lui est plus appliqué, est stable (Catégorie 1 à 140 euros, et catégorie 5 à 55 euros).

Nombre de places par tranches de 30 euros sur 2750 places pour le lyrique à Bastille entre 1998 et 2013.

Nombre de places par tranches de 30 euros sur 2750 places pour le lyrique à Bastille entre 1998 et 2013.

Pourtant, Christophe Tardieu nous assurait dans le Figaro du 11 janvier 2012 qu’il y aurait chaque soir de Lyrique à Bastille 600 places à moins de 45 euros et, la main sur le coeur, nous l'avions cru.

En fait, il y en a moins de 350 sur les 2750 places disponibles, sauf grossière erreur de comptage...

Dans tous les théâtres européens, et même au Metropolitan Opera de New York (avec ses 700 places à moins de 40$), on trouve pourtant de 10 à 25% de places à moins de 30 euros.

L’Opéra National de Paris est donc devenu un des théâtres les moins accessibles au monde pour les revenus modestes, alors que sa créativité a considérablement diminué, et que son seul atout, outre le directeur musical Philippe Jordan, est de proposer des reprises souvent très bien distribuées.
Un peu maigre tout cela pour justifier de telles augmentations, à moins qu’il ne s’agisse de transformer la Grande Boutique en centre de profit, et de lui faire perdre sa mission d’ouverture au plus large public.

Le côté positif est que, pour ce prix là, le nombre de créations est si faible que le risque de retomber sur les naufrages de Faust ou Manon l’est tout autant.

Comparatif du plan de salle entre la saison actuelle et la prochaine.

Comparatif du plan de salle entre la saison actuelle et la prochaine.

Cerclées de rouge :

  Parterre : 50 places de catégories 6 (35 euros) passées en catégories 5 (70 euros)

  1er balcon : 80 places de catégories 7 (15 euros) passées en catégories 6 (35), 5 (70) et 4 (90 euros)

  Galeries : 18 places de catégories 6 (35euros) passées en catégories 5 (70 euros) et 4 (90 euros)

  Cerclées de vert :

 2ième balcon 20 places de catégories 5 (70 euros) passées en catégories 6 (35 euros)

 Il n'y a donc plus aucune place à moins de 70 euros au parterre, alors qu'il y en avait à 5/15/20 et 35 euros la dernière saison Mortier.

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Publié le 20 Mars 2011

La saison 2011/2012 de l'Opéra National de Paris s’annonce difficile pour ceux qui ne peuvent accéder qu’aux places bon marché, c’est-à-dire les budgets entre 5 et 30 euros par place, car la direction a décidé de réduire sensiblement leur nombre.

C’est donc le moment de s’intéresser de près à l’évolution des catégories de places durant les dernières années, et de poser quelques questions.

 

Evolution du prix des places à l’Opéra Bastille

Les recettes de la billetterie de l’Opéra de Paris proviennent principalement de quatre type de spectacles : les opéras à Bastille, les opéras à Garnier, les ballets à Bastille, les ballets à Garnier.

Le poids des opéras à Bastille est très largement prépondérant (60%), son évolution tarifaire est donc représentative de l’ensemble des spectacles des deux salles principales.

 

Tableau 1 : Contribution des spectacles aux recettes de l‘Opéra de Paris.

Le tableau 2 présente la part de chaque catégorie (par tranche de 30 euros) sur les quelques 2700 places à Bastille depuis les saisons 1998/1999 à 2011/2012, soit les six dernières années Gall, les cinq années Mortier et les trois premières années Joel.

 

Tableau 2 : Part de chaque catégorie pour une représentation à Bastille (plus de 2700 places). Exemple : en 2008/2009 il y a 330 places à plus de 150 euros (en bleu), en 2009/2010 il y en a 600 (en bleu).

On l’oublie parfois, mais Hugues Gall avait enclenché une augmentation tarifaire lors de ses deux dernières saisons, notamment pour compenser les augmentations salariales qui furent durement négociées. Les grèves annulèrent presque toutes les représentations de Guerre et Paix, et le déficit cumulé de l’Opéra de Paris atteignit 20 Millions d’euros (1).

En 2002/2003, la moitié des places sont à plus de 90 euros (vert clair).

 

En 2004/2005, la politique de Gerard Mortier fut d’augmenter le prix des catégories supérieures, pour atteindre 150 euros, tout en préservant la part des places à moins de 90 euros. 30% des places sont tout de même à plus de 120 euros (vert foncé).

Des places à moins de 30 euros furent augmentées, mais il atténua cette mesure en créant des places à 5 euros. La part des places à moins de 30 euros (en rouge) resta donc significative (plus de 10%).

Il dut cependant se résoudre à une seconde augmentation pour sa dernière saison. Tristan et Isolde atteignit 196 euros en première catégorie, bien que la septième catégorie resta à 20 euros.

Nicolas Joel poursuit aujourd’hui le mouvement en étendant la quantité de places à 151-180 euros, mais pour le Ring, il ne dépasse pas les 180 euros en première catégorie, alors que la septième catégorie passe à 30 euros.

Pour la saison 2011/2012, la direction de Nicolas Joel décide d’élargir son offre sur les catégories 60 à 150 euros. Ce sont les places de moins de 30 euros qui servent à cette conversion, par un jeu de sur-classement catégorie par catégorie. Il n'en reste plus que 6%, places debout comprises.

Par comparaison le NewYork Metropolitan Opera comprend 21% de places à moins de 30 euros, Le Teatro Real de Madrid et La Monnaie de Bruxelles 18%, et le Covent Garden de Londres 11%, théâtres qui sont cependant moins subventionnés que l'Opéra de Paris.

 

Evolution des recettes potentielles à l’Opéra Bastille

Le tableau 3 présente l'évolution de la recette moyenne d'une représentation à Bastille, et la part de chaque catégorie.
 

 Tableau 3 : Evolution  de la recette moyenne par représentation (échelle de 0 à 300.000 euros). Exemple : en 2004/2005, les places de plus de 120 euros représentent la moitié de la recette totale (240.000 euros).

En 1998/1999, une représentation pouvait rapporter 185.000 euros (à taux de remplissage de 100%), alors que depuis 2009/2010, le potentiel moyen est de 295.000 euros.

Les principales augmentations concernent les deux dernières saisons Gall (16%), la première saison Mortier (13%), la dernière saison Mortier (11%), et la première saison Joel (7%).

On remarque ainsi que la suppression de la moitié des places à moins de 30 euros, en 2011/2012, se répercute sur une substantielle augmentation du bénéfice des places de catégorie 91-150 euros.

Cela fait tout de même une petite augmentation de près de 3% sur la billetterie de chaque spectacle.
Pourtant, la saison 2011/2012 ne comprend que 4 nouvelles productions et 4 productions importées et réadaptées aux dimensions des salles (La Cenerentola, Arabella, Hippolyte et Aricie, Cavalleria Rusticana).

Comment faisait alors Mortier pour créer 6 à 8 nouvelles productions par an, en y ajoutant 2 à 3 productions importées?

 

Etude des chiffres publiés par l'ONP

On peut confronter cette évolution aux chiffres publiés sur le site de l’Opéra de Paris.

Le tableau 4 présente l’évolution des dépenses artistiques et de la masse salariale de l’Opéra National de Paris, ainsi que leur couverture par la billetterie, le mécénat et la subvention publique.
 

Tableau 4 : Couverture des dépenses artistiques et de la masse salariale entre 2003 et 2009 (échelle de 0 à 105 Millions d’euros)

Alors que les salaires des personnels de l’ONP sont couverts par la subvention publique avec une légère marge, les dépenses artistiques (36 Meuros composés aux 2/3 par les cachets des artistes, et le reste par les droits d’auteurs, les nouveaux décors et costumes…) sont nettement couvertes par les recettes de billetterie (49 Meuros) et le mécénat (7Meuros), avec une marge de 20 Meuros.

On constate que les dépenses artistiques sont stables, alors que dépenses de personnel, recettes de billetterie et salaires augmentent régulièrement.

Si depuis 2003 les augmentations de tarifs et le mécénat ne servent pas à couvrir des dépenses artistiques, à quoi servent ces recettes supplémentaires?

On peut trouver des éléments de réponse dans la presse.

 

Mortier a utilisé les surplus pour réduire le déficit de l'Opéra de Paris, et quadrupler son fond de roulement, passé de 11 Millions d’euros à 44 Millions d’euros (2).  Concrètement, il s’agit d’une réserve qui permet de couvrir un fonctionnement sans recettes (14 Millions par mois), et d’engager des dépenses d’investissements.

D’ailleurs, l’Opéra de Paris est engagé depuis 2007 dans une politique d’investissements de 14 Millions d’euros par an, l’état contribuant à hauteur de 5 Millions d‘euros (3) (4).

L’Opéra de Paris doit donc couvrir ces investissements patrimoniaux sur fond propre et avec l’aide du Mécénat.

Enfin, Nicolas Joel a reçu un objectif financier afin d'obtenir un bénéfice de 2 Millions d’euros en 2015 (5).

Cet objectif pourrait expliquer le non remboursement des billets en cas de grève nationale à partir de la saison 2011/2012 (voir les conditions générales de vente dans le programme). Les mardis et les jeudis sont donc des jours particulièrement risqués...

 

Références

(1) Rapport de la cour des comptes décembre 2007 

(2) Article du journal Le Point du 02 juillet 2009

(3) Rapport du sénat du 12/07/2007

(4) Site de l'Opéra National de Paris

(5) Article du journal Challenge du 02 juillet 2009

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