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Publié le 10 Septembre 2020

Qui a tué mon père (Edouard Louis – mai 2018)
Représentation du 09 septembre 2020
Théâtre de la Ville – Les Abbesses

De et avec Edouard Louis
Mise en scène Thomas Ostermeier (2020)
Musique Aqua Barbie Girl, Britney Spears (Hit me) Baby, one more time, Magnolia Electric & Co Almost Good enough, Girls Lust for life, Céline Dion My heart will go on, Ohia Lighting risked it all, Plan B Welcome to hell, Sylvain Jacques XY

Coproduction Schaubühne-Berlin

Le langage littéraire direct et la personnalité accessible d’Édouard Louis, comme ses liens personnels qui l’ancrent dans le monde artistique et politique d’aujourd’hui, lui ont permis de donner un écho au témoignage de sa jeunesse qui a créé un attachement fort avec un public qui entend son ressentiment vis à vis des systèmes de pouvoirs institutionnels.
Et dorénavant, ce sont les metteurs en scène qui s’emparent de son univers afin de décupler la force de ses propos dans le lieu même du théâtre.

De Qui a tué mon père, le troisième roman d’Édouard Louis, Stanilas Nordey réalisa une adaptation au Théâtre de la Colline en mars 2019, tout en incarnant le rôle du jeune écrivain. Beaucoup se souviendront de la force avec laquelle il rendit palpable un véritable bouillonnement magmatique qui atteint son paroxysme, très bien conduit, lors de la scène finale, alors que pendant plus d’une heure le corps inerte et cassé du père du jeune homme se démultipliait autour de lui.

Édouard Louis (salut du public)

Édouard Louis (salut du public)

L’alliance entre Édouard Louis et Thomas Ostermeier, qui aboutit aujourd’hui à une nouvelle création au Théâtre des Abbesses, ne permet plus de prendre la matière première du texte pour le projeter dans la conscience de l’autre, mais au contraire recentre cette expérience de vie sur son auteur qui est présent et seul sur scène.

La pièce prend donc une tournure fortement affective - qui est aussi renforcée par les nombreux admirateurs venus assister à cette première, dont un ancien ministre de la culture bien connu, mais aussi un actuel danseur étoile de l’Opéra de Paris -, chaque mot prononcé par Édouard Louis ayant cette forme de nonchalance naturelle que l’on ne trouve pas toujours dans le théâtre français, et Ostermeier semble comme lui même happé par la vitalité d’une jeunesse dont il laisse s’exprimer malice, peine, effervescence, et qu’il ramène au contrôle de lui-même lorsque son acteur se remet à son travail de rédaction sur son ordinateur.

Le geste de l’écriture, même numérique, devient une manière de diriger sa vie et de lui donner un cap fiable.

La mémoire de l’auteur s’exprime tantôt face au public, qui profite ainsi des expressions si malléables de son visage, tantôt face à un fauteuil vide tourné vers le bureau du jeune homme, et occupé par le souvenir de son père.

Le fond vidéographique s’anime de routes se dirigeant vers le nord, de paysages urbains gris où règnent l’indifférencié, le manque de vie, quand il s’agit de décrire un environnement déprimant, et où quelques photos bien choisies illustrent comment le déguisement était un art social que pratiquaient autant l’auteur que son propre père.

Puis les mots disent comment, dans un milieu pauvre, le père du jeune homme s’est construit une défense contre nature autour de l’image masculine afin de résister à un monde oppressant, pas seulement au travail, mais aussi à travers les relations de voisinage au quotidien. Mais en conséquence, son fils souffrira du manque de reconnaissance de son être et de son homosexualité.

Les scènes d’évasion où l’on voit Édouard Louis imiter en playback des chanteuses pop tout en dansant de son corps fin et souple sont drôles et attendrissantes, et la scène où il tente d’impressionner en vain son père en reprenant de plus en plus intensément ses pas de danse montre aussi les limites qu’il y a à vouloir impressionner ceux que l’on aime, car il advient toujours un moment où le désir d’impressionner doit être abandonné pour grandir.

Thomas Ostermeier et Édouard Louis (salut du public)

Thomas Ostermeier et Édouard Louis (salut du public)

Vient alors la scène d’accusation envers les hommes politiques, de Nicolas Sazkozy à Emmanuel Macron, dont les décisions créèrent des conditions qui entrainèrent le décès de son père.

Méthodiquement, il épingle à un fil les photos de chacun d’entre eux, jette de rage des pétards au sol devant eux, mais il faut bien reconnaître qu’à ce moment là, la puissance éruptive qu’avait dégagé Stanislas Nordey vis-à-vis de la même scène était sans pareille, car il arrivait à faire surgir un puissant sentiment de colère chez l’auditeur qu’il ne devient plus possible d’éprouver ici par manque de distance avec l’auteur que l’on voit jouer.

Mais le message reste le même, et peut-être que dans le cas de notre président actuel peut-on espérer que certaines leçons ont été apprises depuis, même si Thomas Ostermeier laisse résonner l'écho d'un "Nous sommes en guerre!" désespérant.

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Publié le 23 Octobre 2019

Jungle Book (Robert Wilson)
Représentation du 15 octobre 2019
Théâtre de la ville-Le 13e Art

Hathi, la Narratrice Aurore Deon
Tabaqui, Messua, Kaa  Naïs El-Fassi
Mowgli  Yuming Hey
Shere Khan  Roberto Jean
Le Singe, le Chasseur  Jo Moss
Bagheera  Olga Mouak
Mère Louve Nancy Nkusi
Baloo  François Pain-Douzenel
Père Loup  Gaël Sall

Musiciens Takuya Nakamura, Asya Sorshneva, Tez, Douglas Wieselman
Mise en scène Robert Wilson
Direction musicale Douglas Wieselman
Musique et paroles CocoRosie

Coproduction Les Théâtres de la Ville de Luxembourg, Les Nuits de Fourvière – Festival international de la Métropole de Lyon, Düsseldorfer Schauspielhaus, Manchester International Festival, Teatro della Toscana (Florence), deSingel campus international des arts (Anvers), Festspielhaus St. Pölten
Coréalisation Théâtre de la Ville-Paris ; Festival d’Automne à Paris

Prochainement, Robert Wilson célébrera les 50 ans de sa première mise en scène en France, depuis Le regard du sourd (Deafman Glance) qui fut joué au festival de Nancy en 1971.

Il serait bien difficile pour un enfant d’aujourd’hui d’imaginer à travers cette nouvelle version du Livre de la jungle, représentée dans la grande salle de 900 places du « 13e Art », que le réalisateur américain a derrière lui une telle carrière, tant son nouveau spectacle, d’un format relativement court, est empreint de jeunesse, d’effets spontanés parfaitement millimétrés et de simplicité narrative.

Et ce d’autant plus qu’au lieu de s’associer à la troupe du Berliner Ensemble qui lui est si familière, Robert Wilson a recruté de très jeunes artistes, auditionnés parmi 2000 candidatures, pour les former à son univers aux mimiques colorées à la Andy Warhol, où qualités vocales et gestuelles du corps se confondent en une poésie de la joie mélancolique.

Jo Moss (Le Singe) et Naïs El-Fassi (Tabaqui, le chacal)

Jo Moss (Le Singe) et Naïs El-Fassi (Tabaqui, le chacal)

La pièce débute par la présentation des principaux personnages, devant le rideau de scène, exaltée par la flamme humoristique d’Aurore Deon, avant que ne se lève un fond bleu luminescent où l’horizon est toujours plus clair que le zénith, comme sous un ciel d’éclipse solaire, une des marques esthétiques et intemporelles du metteur en scène.

Chaque artiste est minutieusement maquillé afin d’évoquer un animal particulier, le noir glamour de la panthère Bagheera  porté par le magnifique chant jazzy d’Olga Mouak, les coups de griffes exagérément effilées de Shere Khan  (Roberto Jean), les talents d’acrobate de Jo Moss en singe jouant de contorsions fascinantes autour d’un cerceau aérien, et la fragilité expressive et déjantée de Yuming Hey, simplement vêtu de rouge, comédien qui tomba fou de Robert Wilson quand il découvrit Les Nègres et Faust.

Yuming Hey (Mowgli)

Yuming Hey (Mowgli)

Tous ces acteurs jouent et s’engagent physiquement par la danse et ses réminiscences répétitives à outrance, mais chantent également, ce qui en fait des artistes complets et une grande source d’admiration. L’histoire reste cependant simple, Mowgli, un humain, a été élevé par les animaux de la jungle où le danger, sous le regard de Shere Khan, est toujours prégnant, si bien qu’il décide de rejoindre le monde des hommes.

Mais déçu par sa banalité, le jeune enfant revient finalement à son monde d’origine bien qu’imparfait pour lui. Le lien à l’enfance devient une façon de supporter une réalité où l’on ne se sent bien nulle part, et s’insèrent ainsi dans le spectacle quelques images et petites histoires (la chasse aux phoques) qui rappellent le malaise qui lie l’homme et la nature dans sa difficulté à cohabiter.

Olga Mouak (Bagheera)

Olga Mouak (Bagheera)

La musique de CocoRosie, interprétée par le petit orchestre situé à proximité de la scène côté jardin, s’écoute agréablement avec un charme un peu daté, et participe à la totalité d’un excellent divertissement qui, en peu de mots, tente de recréer un attachement à une nature en voie de disparition. 

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Publié le 9 Septembre 2019

Letter to a friend in Gaza (Amos Gitaï)
Représentation du 07 septembre 2019 – durée 1h25
Théâtre de la Ville – Espace Cardin

Mise en scène & Scénographie Amos Gitaï 
Texte Makram Khoury, Amos Gitaï
Avec Yael Abecassis, Clara Khoury 

Musique Alex Claude, Costumes Moïra Douguet
Les Musiciens Madeleine Pougatch chant 
                        Kioomars Musayyebi Santour
                        Bruno Maurice Accordéon
                        Louis Sclavis Clarinette

                                                          Clara Khoury

Sur scène, au centre face au public, Makram Khoury, né en 1945 dans une famille palestinienne chrétienne et plus jeune artiste arabe et premier Arabe à gagner le prix Israël, à sa droite, sa fille Clara Khoury, actrice arabe israélienne chrétienne, à sa gauche Yael Abecassis, actrice et modèle israélienne qui jouait le rôle de Rivka dans Kadosh (1999), puis, en seconde partie, dos au public, Amos Gitaï qui rejoint ces trois artistes chers.

Letter to a friend in Gaza (Amos Gitaï) - Théâtre de la Ville

Et autour de la table de bois étirée sur toute la largeur de la scène qui les réunit, trois musiciens recréent aussi bien l’ambiance musicale scintillante orientale du Santour, que des sonorités angoissantes de clarinette ou nostalgiques d’accordéon.

Enfin, en arrière-plan, des extraits du film d’Amos Gitaï Letter to a friend in Gaza ponctuent les lectures de lettres écrites entre Palestiniens et Israéliens, écrits inspirés de Lettre à un ami allemand d’Albert Camus (1945), mais également d'autres textes de poètes palestiniens ou israéliens (Mahmoud Darwich, Yizhar Smilansky, Emile Habibi, Amira Hass).

Makram Khoury  - Photo : Laura Stevens

Makram Khoury  - Photo : Laura Stevens

Les images parlent de la prise de Jérusalem par les Romains et de l’expulsion des Juifs de Palestine, des destructions de Gaza, de la violence de la colonisation et du mur de séparation, de la fierté et de la pudeur des mères palestiniennes d'aujourd’hui, même dans la douleur, du combat inégal entre les lanceurs de pierres palestiniens et les fantassins israéliens équipés d’électronique militaire, l’illustration absurde du combat de David contre Goliath en inversé.

Yael Abecassis - Photo : Laura Stevens

Yael Abecassis - Photo : Laura Stevens

Les textes, lus en langue originale, interrogent la conscience de chacun, focalisent les spectateurs sur les liens forts qui unissent des individualités des deux bords, afin de les sortir des schémas politiciens que relaye l’actualité; et chacun des acteurs est beau à voir.

La polyphonie complexe du Lux Aeterna de Ligeti pour 16 voix parle d’un rêve d’éternité et d'un désir d'harmonie.

L'ensemble des artistes - Photo : Catherine Schwab

L'ensemble des artistes - Photo : Catherine Schwab

Et tout le long de la pièce, la grâce sophistiquée et grave de Clara Khoury, le visage patriarcal, marqué par l’histoire et le combat, de Makram Khoury, le naturel introspectif d’Yael Abecassis et le mystère distancié d’Amos Gitaï imprègnent l’auditeur d’une humanité forte et ancrée dans le drame qui se joue au Moyen-Orient.

Puis, les mots laissent entendre que la vie finit par être plus forte que les tyrans, ce qui se révéla effectivement vrai pour la France face à l’Allemagne de la Seconde Guerre mondiale.

Diffusé le 04 septembre 2019, le film Letter to a friend in Gaza peut être revu sur Arte jusqu’au 01 novembre 2019.

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Publié le 25 Septembre 2016

Faust I & II (Goethe / Robert Wilson / Herbert Grönemeyer)

Représentation du 23 septembre 2016
Théâtre de la Ville - Théâtre du Châtelet

Faust I Winfried Goos, Anatol Käbisch, Sven Scheele, Felix Strobel, Fabian Stromberger
Faust II Fabian Stromberger
Mephistophélès Christopher Nell
Marguerite Christina Drechsler, Claudia Graue, Gaia Vogel
La Sorcière / L'Archevêque Luca Schaub
L'Empereur Raphael Dwinger
Parîs Sven Scheele
Hélène Anna von Haebler

Mise en scène Robert Wilson
Adaptation et dramaturgie Jutta Ferbers
Musique et chansons Herbert Grönemeyer                  Christopher Nell (Méphistophélès)

Production Berliner Ensemble (2015)
Avec le soutien du Goethe Institut

Cette saison, pour le premier spectacle de Robert Wilson au Théâtre de la Ville - suivront d'ici l'hiver 'L'Opéra de quat'sous' et 'Letter to  man' -, la grande scène du Théâtre du Châtelet accueille le metteur en scène texan qui est régulièrement invité en ce lieu, depuis vingt cinq ans, pour y représenter essentiellement des ouvrages lyriques de compositeurs aussi différents que Johann Sebastian Bach, Christoph Willibald Glück, Richard Wagner ou bien Philip Glass.

Fabian Stromberger (Faust)

Fabian Stromberger (Faust)

Nombre de jeunes élèves parisiens se sont ainsi déplacés pour assister à une version onirique de 'Faust I' et 'Faust II' dominée par l'impressivité des costumes, des éclairages et des maquillages d'un bleu arctique de toute beauté, qui dépasse le pouvoir des mots extraits de l'oeuvre originale.

Et dès l'ouverture de la salle, nous avons la surprise d'être éveillés par une musique électrique forte et agressive, jouée sans ambages par l'orchestre du Berliner Ensemble. 

Sven Scheele, Winfried Goos, Felix Strobel, Anatol Käbisch, Christopher Nell

Sven Scheele, Winfried Goos, Felix Strobel, Anatol Käbisch, Christopher Nell

D'apparence classique, avec ses violons, alto et violoncelle, la formation est également composée d'un synthétiseur, de percussions et d'un piano électronique, comme s'il s'agissait d'atteindre la sensibilité de la part la plus juvénile du public par des couleurs issues de l'univers musical affectif du metteur en scène. 

Herbert Grönemeyer, rock star allemande, en est le compositeur.

La première réflexion qui émerge de ce spectacle de 3h30 est oh! combien le propos reste joyeux, ironique et irrévérencieux face à la damnation inéluctable du héros.

Christopher Nell (Méphistophélès)

Christopher Nell (Méphistophélès)

La mélancolie se lit dans les regards peints, s'instille dans la musique intemporelle sur laquelle apparaît Faust, tout au début, et laisse place à une vitalité, à des silences ou bien à de grands passages chantés en choeur et dansés frénétiquement, alors que le Méphistophélès de Christopher Nell rythme la scène en jouant dans son espace entier jusqu'aux hauteurs des parois qui l'enserrent. 

Il est un adolescent qui peut être aussi amical qu'infernal.

Dans 'Faust I', les scènes s'enchaînent, sans temps mort, les mots défilent, parfois trop vite, et la performance, et la poésie des pauses, l'emportent sur le sens dramaturgique de l'oeuvre - Marie n'a, ici, qu'un rôle anecdotique.

Raphael Dwinger (L'Empereur)

Raphael Dwinger (L'Empereur)

La seconde partie, 'Faust II', réduit fortement l'oeuvre de Goethe, et se moque beaucoup plus clairement des rôles et artifices d'une société dépassée. 

Que ce soit l'Empereur, frêle et grimaçant sous ses précieuses parures, ou bien l'archevêque qui se retrouve bardé d'une érection grotesque au cours d'une scène orgiaque, Robert Wilson raille une société entière, vainement orgueilleuse et fière de ses titres.

La musique est nettement moins provocante qu'en première partie, mais Méphistophélès est toujours cette présence inévitable qui lie ce petit monde clownesque.

Matthias Moscbach (Le Général) et Krista Birkner (Une Dame de la cour)

Matthias Moscbach (Le Général) et Krista Birkner (Une Dame de la cour)

Belle image de Parîs et Hélène, un rêve de perfection antique, dont on reconnaît une scène de rencontre, lente et figée dans l'ombre, qui est la reprise exacte d'un tableau de 'Die Frau ohne schatten', opéra de Richard Strauss que Wilson mit en scène sur la scène Bastille en 2003.

L'ambiguïté masculine et féminine se découvre comme toujours dans les figures androgynes imaginées par le régisseur.

La nature fait aussi irruption à travers deux vidéographies, l'une représentant les magnifiques déployés musculaires, filmés au ralenti, d'un guépard pris en pleine course, et d'un troupeau de gnou pris en pleine fuite à travers la savane africaine.

Sven Scheele (Parîs) et Anna von Haebler (Hélène)

Sven Scheele (Parîs) et Anna von Haebler (Hélène)

La beauté de ces images naturelles suffit à rappeler la magnificence du monde tant soit peu que l'on s'y intéresse.

Faust, lui, réapparaît un temps sous forme d'un automate régi par une mécanique d'engrenages astucieusement animée et guidée sur le plateau scénique sombre et marqué de-ci de-là par quelques touches de lumières.

Fabian Stromberger (Faust)

Fabian Stromberger (Faust)

Robert Wilson est passé maître dans l'art d'utiliser les mythes et les textes pour servir son magnifique théâtre personnel jaloux des forces inconscientes qui le traversent, et son regard sur les facticités du monde est une invitation à ne pas le prendre au sérieux plus que nécessaire.

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Publié le 13 Avril 2015

Orlando ou l’Impatience (Olivier Py)
Représentation du 10 avril 2015
Théâtre de la ville

Le fou Jean-Damien Barbin
Ambre Laure Calamy
Le Ministre Eddie Chignara
Orlando Matthieu Dessertine
Le Père Philippe Girard
La Grande actrice Mireille Herbstmeyer
Le Pianiste Stéphane Leach
Gaspard François Michonneau

Mise en scène Olivier Py
Production Festival d’Avignon 2014

 

 

                                                                                  François Michonneau (Gaspard)

Quelle importance le théâtre a-t-il dans la vie de chacun en tant que spectateur, acteur ou créateur ?

Pourquoi est-il nécessaire, même aujourd’hui, de rappeler aux hommes et femmes publiques le devoir de préserver l’expression artistique vivante dans un environnement qui tend à limiter les engagements financiers publics et à aggraver les inégalités sociales ?

Pour Olivier Py, le théâtre est une recherche de soi, une aide à l’aboutissement humaniste de toute une société.

Matthieu Dessertine (Orlando)

Matthieu Dessertine (Orlando)

Le personnage romanesque et androgyne d’Orlando décrit par Virginia Wolf devient le souffle inspirant de sa nouvelle pièce.

Sur scène, nous nous retrouvons ainsi face à de larges toiles peintes d’ocre et de noir, qui dessinent l’architecture d’une grande ville moderne, avec ses buildings impersonnels, des ponts et un dense trafic automobile.

Au centre, une plateforme rotative, telle une cage cubique que les acteurs peuvent actionner eux-mêmes pour la faire pivoter, accueille les protagonistes de ce théâtre rudimentaire.

Philippe Girard (le Père) et Mireille Herbstmeyer (la Grande actrice)

Philippe Girard (le Père) et Mireille Herbstmeyer (la Grande actrice)

Déconnectés des grands espaces de la nature, ils doivent retrouver sens et espoir, malgré le malaise de leur propre vie, dans ce paysage urbain surréaliste.

La sensation d’enfermement est d’autant plus accentuée, qu’en arrière-plan, des néons rectangulaires concentriques créent une illusion de perspective qui tend vers un objectif infini noir et vide.

Matthieu Dessertine (Orlando), Laure Calamy (Ambre) et François Michonneau (Gaspard)

Matthieu Dessertine (Orlando), Laure Calamy (Ambre) et François Michonneau (Gaspard)

Apparaissent alors les acteurs fidèles au metteur en scène, en premier lieu la géniale et adorable Mireille Herbstmeyer.

Son langage outré bien connu est naturellement excessif quand elle dramatise ses incarnations, mais ce soir, dans un rôle où la comédie reste drôle et sensible, elle est la Reine, qu’elle soit femme de cabaret ou tragédienne shakespearienne.

Et sa présence est captivante tant elle rayonne généreusement d’une énergie vitale gaillarde qui ne se prend pas au sérieux.

Matthieu Dessertine (Orlando) et François Michonneau (Gaspard)

Matthieu Dessertine (Orlando) et François Michonneau (Gaspard)

On aime la manière avec laquelle elle joue de son physique et de son travestissement, et de ses déclamations franches.

Elle est surtout une actrice charismatique qui a le don d’imposer sans ambages son être tout entier à la face du monde.

Philippe Girard lui répond avec la même emphase. Il est la voix bienveillante des élans poétiques et désireux de liberté par laquelle Olivier Py s’exprime.

Philippe Girard (le Père) et Matthieu Dessertine (Orlando)

Philippe Girard (le Père) et Matthieu Dessertine (Orlando)

Il ose le désir d’évasion, la sagesse qui veut croire en un absolu d’éternité.

A ces deux comparses qui représentent deux forces parentales jubilatoires, s’ajoute le fou – de multiples professions – joué par Jean-Damien Barbin.
Il est un bouffon ré-enchanteur de la vie, qu’il nourrit de sa voix amusamment enveloppée d’impertinences.

Mireille Herbstmeyer (la Grande actrice)

Mireille Herbstmeyer (la Grande actrice)

Le Ministre de la culture, joué brillamment et sans artifices par Eddie Chignara, devient alors une façon de représenter celui qui n’arrive pas à être l’allié des artistes, et encore moins leur protecteur, trop éloigné de lui-même et trop identifié à son propre statut pour pouvoir le faire.

En se révélant à lui-même comme femme, on peut y voir le même leitmotiv identitaire qui a marqué constamment la vie d’Olivier Py depuis son adolescence, mais également une désignation satirique des ministres qui ne l’ont pas suffisamment soutenu.

Matthieu Dessertine (Orlando) et François Michonneau (Gaspard)

Matthieu Dessertine (Orlando) et François Michonneau (Gaspard)

Mais le dramaturge flamboyant a aussi le talent de trouver d’excellents acteurs au physique d’éphèbe. Matthieu Dessertine – Orlando – et François Michonneau – Gaspard –forment un couple de garçons que la grâce du corps transforme en langage sensuel, une des lignes de forces permanente de son travail théâtral.

Ce charme omniprésent permet plus facilement de suppléer à la forte dispersion du texte et de ses excès, qui sont l’aveu de la difficulté à faire ressentir cette quête de joie profonde qui dépasse le simple bonheur éphémère.

Matthieu Dessertine (Orlando)

Matthieu Dessertine (Orlando)

Dans sa définition de l’amour, par le négatif, il invite à ne pas le confondre avec la haine ou l’insatisfaction de soi.

Il y a d’ailleurs, quand les deux jeunes hommes se retrouvent avec Ambre – Laure Calamy cède un optimisme infaillible à ce rôle positif –, l’espérance d’une orgie finale, image osée pour traduire l’idéal d’une fraternité humaine enfin réalisée, en opposition totale avec les représentations picturales anciennes d’une apocalypse sordide.

Laurence Calamy (Ambre), Matthieu Dessertine (Orlando) et François Michonneau (Gaspard)

Laurence Calamy (Ambre), Matthieu Dessertine (Orlando) et François Michonneau (Gaspard)

Orlando apparaît en archange – figure habituelle du metteur en scène -, puis s’identifie à son père saltimbanque triste et multicolore. La chair et les corps entrent en lutte car ils sont une des clés de ce parcours perpétuel.

Olivier Py ne veut pas choisir entre corps et esprit, la provocation du désir est partie intégrante de la réponse, et le théâtre reste, à sa manière, un secoueur de la société pour qu’elle ne perde pas son rapport au divin, et à ce qu’il a de miraculeux.

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Publié le 25 Octobre 2014

Dance (Lucinda Childs)
Représentation du 23 octobre 2014
Théâtre de la Ville

Avec la Lucinda Childs Dance Company :

Ty Boomershine, Katie Dorn, Kate Fisher, Sarah Hillmon, Anne Lewis, Sharon Milanese, Patrick John O’Neill, Matt Pardo, Lonnie Poupard Jt., Caitlin Scranton, Stuart Singer, Shakirah Stewart.


Chorégraphie Lucinda Childs
Film Sol LeWitt
Musique Philip Glass

 

Production Pomegranate Arts, Festival d'Automne à Paris

 

Créé le 17 octobre 1979 au Stadsschouwburg d’Amsterdam, Dance reçut sa première New-Yorkaise à la Brooklyn Academy of Music le 29 novembre de la même année.
Et aux premières mesures de la musique de Philip Glass, sur lesquelles on admire les danseurs traverser en toute légèreté et fluidité l’entière largeur de scène pour disparaître vers l’invisible - avec, parfois, des rotations destinées à ralentir le rythme -, le souvenir obsédant d’une scène d’ Einstein on the Beach ressurgit de notre mémoire.

Car la première collaboration entre Philip Glass et Lucinda Childs date du premier opéra du compositeur marylandais, pour lequel la chorégraphe newyorkaise réalisa une partie dansée, une contribution au texte, et l’un des rôles de récitant.

Dance (Lucinda Childs - Philip Glass) Théâtre de la Ville

Dance apparait donc comme un prolongement de cette association, et se développe sur une œuvre qui dure plus d’une heure, avec, en filigrane, le film de Sol LeWitt, restauré à cette occasion.
Ce film superpose ainsi aux danseurs la mémoire poétique noir et blanc des danseurs d’origine, et le regard du spectateur, hypnotisé par les tournoiements répétitifs de la musique électronique, entre en profondeur dans l’essence et l’articulation même du mouvement des bras, du tronc et de la tête des artistes.

Toutes les sources d’énergie du corps sont ainsi mises à nues, et l’on s’imprègne aussi bien de l’élégance des gestes, que des ralentissements contrôlés uniquement par le pivot central des corps, puis à nouveau des bras, qui se vident alors de leur énergie pour retrouver leur position de détente naturelle.

Lucinda Childs Dance Company et Lucinda Childs

Lucinda Childs Dance Company et Lucinda Childs

Mais c'est toute une philosophie de vie qui émane de ces danseurs qui se doublent, se croisent et se rencontrent en modifiant leur trajectoire à la manière de corps célestes interagissant. On peut y voir une expression du bonheur, sans attache, libéré du soi, et la grâce d’un état évanescent qui transcende également la vérité viscérale logée à l'intérieur de chaque être. 

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Publié le 26 Septembre 2014

Mère Courage (Bertolt Brecht)

Mutter Courage und ihre Kinder (1939)
Représentation du 24 septembre 2014
Théâtre de la Ville

Berliner Ensemble

Mère Courage Carmen-Maja Antoni
Kattrin Karla Sengteller
Eilif Rapahel Dwinger
Schweizerkas Michael RothMann
Le recruteur Martin Schneider
L’adjudant Veit Schubert
Le Cuisinier Manfred Karge
Yvette Ursula Höpfner-Tabori
Le Général Axel Werner
L’Aumonier Martin Seifert
Le Soldat Marko Schmidt

Mise en scène Claus Peymann (2005)                             Carmen-Maja Antoni (Mère Courage)
Musique Paul Dessau

Bien que la pièce écrite par Bertolt Brecht à l’entrée de l’Europe dans la Seconde Guerre Mondiale ne corresponde plus à notre réalité contemporaine de la guerre, qui oppose dorénavant un ou plusieurs Etats à des groupes armés idéologiquement conditionnés, son texte contient des questions qui se posent encore aujourd’hui.

Tout conflit dans lequel notre pays est engagé est-il nécessaire ? Y gagnons nous véritablement la paix sur notre propre territoire, ou bien participons nous à un déferlement de violence qui engendre la violence ailleurs afin d’entretenir un cycle sans fin d’opportunités commerciales ? Voyons-nous réellement ce que nous y perdons ?

Mère Courage (CM.Antoni -Berliner Ensemble) Théâtre de la Ville

Même dans sa version allemande, Mutter Courage und ihre Kinder devrait avoir un impact particulièrement fort en France, puisque notre pays dispose du budget militaire le plus important de la zone euro.

Claus Peymann, le directeur actuel du Berliner Ensemble, est né deux ans avant la création de cette pièce. Sa mise en scène se réfère à un monde de la guerre du passé, sur un grand plateau circulaire – l’éternel recommencement - autour duquel quelques éléments de décors - le chariot de mère courage, un village – sont disposés.
 

Karla Sengteller (Kattrin) et Carmen-Maja Antoni (Mère Courage)

Karla Sengteller (Kattrin) et Carmen-Maja Antoni (Mère Courage)

De chaque côté de cette immense roue inclinée, des musiciens jouent des mélodies de cabaret nostalgiques d’un temps perdu, celles de Paul Dessau, le musicien collaborateur de Brecht. Et quelques effets spéciaux, les bombardements de la guerre, la tempête d’hiver, la pluie, simulent symboliquement l’ambiance de cette histoire.

A vrai dire, le mérite du spectacle repose sur ses acteurs, Carmen-Maja Antoni en tête.  L’actrice, née à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, fait partie du Berliner Ensemble depuis 1976. C’est une expérience extraordinaire de la voir jouer avec une telle vitalité communicative, et faire vivre avec une telle osmose la souplesse affective et subtile de son corps, et la franchise directe de la langue allemande. Certes, il faut régulièrement suivre la traduction du texte, mais il y a un plaisir et une musique dans cette langue, que la langue française, et son école conventionnelle, ne savent pas restituer avec une telle accroche.

Karla Sengteller (Kattrin)

Karla Sengteller (Kattrin)

C’est donc ce tempérament volontaire qui séduit, parce qu’il ne veut pas laisser transparaitre la souffrance humaine qui couve au fur et à mesure que Mère Courage perd ses enfants, ni le besoin de chaleur insatisfait que la nécessité de survivre réprime.
C’est la force du théâtre, même si le contexte d’une pièce ne cadre pas suffisamment avec l’environnement où elle est jouée, de toucher aux tripes irréductibles de la vie, et de lui donner une énergie saisissante.

Carmen-Maja Antoni (Mère Courage) et Karla Sengteller (Kattrin)

Carmen-Maja Antoni (Mère Courage) et Karla Sengteller (Kattrin)

Le sujet, lui, nous touche moins, car nous vivons dans un monde où il est de plus en plus difficile de faire le lien entre nos actes et leurs conséquences. Cependant, la disparition progressive des trois enfants de Mère Courage peut être vue comme l’abandon de ce qui fonde sa personnalité, quand elle verse dans le compromis avec la folie humaine, jusqu’à perdre son sens de la révolte personnifié par Kattrin.

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Publié le 2 Février 2014

Un ennemi du peuple (Henrik Ibsen)

Représentation du 31 janvier 2014

Théâtre de la ville

 

Le docteur Stockmann Stefan Stern

Le conseiller municipal Ingo Hülsmann

Madame Stockmann Eva Meckbach

Hovstad Christoph Gawenda

Aslaksen David Ruland

Billing Moritz Gottwal

Morten Kill Thomas Bading

 

Mise en scène Thomas Ostermeier

Production Schaubühne Berlin                                          Stefan Stern (docteur Stockmann)

 

Il faut quelque peu ne pas vouloir voir la nature humaine en face pour affirmer sortir heureux d’un spectacle tel qu’il nous est possible de le voir au Théâtre de la ville, « Un ennemi du peuple ».

On est en premier lieu ébloui par la vérité des personnages qu’incarnent les acteurs de la Schaubühne. Ils ont une manière de vivre extrêmement naturelle, une liberté d’expression corporelle presque érotique, comme s’ils n’étaient pas observés dans leur petite vie, à la croisée de la fin de l‘adolescence et de l‘entrée dans le monde adulte, par les spectateurs tapis sur les gradins de la salle.

Eva Meckbach (Madame Stockmann), Moritz Gottwald (Billing) et Christoph Gawenda (Hovstad)

Eva Meckbach (Madame Stockmann), Moritz Gottwald (Billing) et Christoph Gawenda (Hovstad)

Tout se passe ainsi dans le salon d’un appartement qui sert, également, de lieu de répétition au monde musical intérieur de Billing (Moritz Gottwald). Et ce qui ne peut être présenté sur scène, qu’il s’agisse d’éléments de mobilier ou bien des questionnements et des rêves de ces jeunes actuels, est confusément dessiné à la craie sur les différents plans muraux.

Tout est donc mis en place pour que notre empathie se place du côté du docteur Stockmann (Stefan Stern), et de sa prise de conscience du danger pour la population que constitue la contamination des eaux de son village. 

Il se crée alors un climat intime et confortable qui capte, petit à petit, l’attention de l’auditeur.

Moritz Gottwald (Billing) et  Eva Meckbach (Madame Stockmann)

Moritz Gottwald (Billing) et Eva Meckbach (Madame Stockmann)

Seulement, face aux enjeux économiques que défend le maire, le docteur se trouve être un homme seul face au peuple.

Et le coup de force de ce spectacle se produit lorsque la lumière se rallume dans la salle afin que le débat public prenne à partie l’ensemble du théâtre. Cette prise de risque, qui rend la situation totalement imprévisible, permet non seulement d’entendre comment certains spectateurs se positionnent par rapport à la défense de Stockmann, mais aussi comment nous sommes, nous, tous vulnérables à l’effet d’entrainement, et comment la fausse sincérité scandalisée peut brouiller le jugement d’autrui. Ainsi voit-on la majorité du public se rallier au docteur car, tout simplement, sa description de la société narcissique contemporaine - les propos de la pièce sont adaptés à notre époque - sonne entièrement juste.

Eva Meckbach (Madame Stockmann), Thomas Bading (Morten Kill) et Ingo Hülsmann (Le conseiller municipal)

Eva Meckbach (Madame Stockmann), Thomas Bading (Morten Kill) et Ingo Hülsmann (Le conseiller municipal)

On entend des réactions idéalistes d’appels à la solidarité qui passe par une forme de résistance collective au système capitaliste, ou bien des interrogations sur la vie intime du maire qui renvoient à la tyrannie de la transparence sous laquelle nous vivons aujourd’hui.

L’un des acteurs ne manque pas de souligner l’hypocrisie du public qui semble trop bien intentionné – sans qu'aucune réaction hostile ne vienne le contredire - alors que, vraisemblablement, nous sommes nous-mêmes pris dans le cynisme d’une situation économique sur laquelle nous fermons les yeux assez facilement.

Les étudiants sont présents en nombre, pendant ces représentations, et ils sont donc les plus sincèrement portés du côté du docteur. Mais comment évolueront-ils, plus tard, face aux réalités de la vie ? 

Stefan Stern (docteur Stockmann)

Stefan Stern (docteur Stockmann)

L’ennemi du peuple fut écrit en 1880, au moment où les grands idéaux ouvriers commençaient à se développer sous la contrainte du développement industriel, et avant l’avènement d’Hitler au pouvoir, quand tout un pays laissa la voie libre à un homme charismatique qui avait réussi à manipuler l’opinion avec une immense facilité.

Mais aujourd’hui les idéologies sont passées, le matérialisme est devenu une valeur banale, et les illusions de Stockmann font rire. Et après une scène de lapidation à coups de balles chargées de liquide de peinture, le pauvre docteur se retrouve avec sa femme, seul, sûr de sa force, avant que la lumière ne s’éteigne dans un profond silence.

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Publié le 10 Janvier 2014

Plexus - Pièce pour Kaori Ito (Aurélien Bory)
Représentation du 08 janvier 2014
Théâtre de la Ville (au Théâtre des Abbesses)
 
 
Scénographie & Mise en scène Aurélien Bory
Chorégraphie Kaori Ito
Composition musicale Joan Cambon
Création Lumières Arno Veyrat

 
Production Compagnie 111 - Aurélien Bory

 
Avec Kaori Ito

 
 
Cette pièce imaginée par Aurélien Bory pour Kaori Ito a beau ne durer qu’une petite heure, elle n’en dégage pas moins une puissance troublante et fascinante. Tout est en effet conçu pour donner l’illusion d’une force invisible qui contraint les mouvements de l’artiste présente sur scène, un peu à la manière d’une matière sombre qui dominerait sa vie.
  
On se retrouve alors face à une forêt de structures de bandes verticales élastiques dont l’artifice est invisible. La lumière, dorée, se reflète sur une partie de ce décor, dans l’ombre duquel Kaori Ito semble, dans un premier temps, se débattre. Qu’elle tente de tomber, son corps tordu se bloque et se glace, qu’elle veuille se relever, un lien insoupçonnable la redresse. Seuls les battements de son cœur sont évoqués et amplifiés.
Plexus - Pièce pour Kaori Ito (A.Bory) Théâtre de la Ville
Cette vision donne l’impression d’être hypnotisé par un être qui se débat avec sa propre intériorité.

Puis le décor tourne, et, sans comprendre pourquoi, il change de forme et prend plutôt l’aspect d’une croix. Et, à nouveau, la danseuse, ou bien l’acrobate, on ne sait même plus comment la décrire, cherche à gagner sa liberté. La musique prend de plus en plus d’importance, sorte de New-wave et de musique répétitive qui évoque le même style de musique que l’on peut entendre, au même moment, au Théâtre du Châtelet qui reprend Einstein on the Beach.
 
Ensuite, cette chorégraphie devient aérienne. L’artiste japonaise surnage en apesanteur, puis son corps s'élève avec la même posture mortelle que celle qu'avait magnifiquement réalisé Bill Viola à la fin de sa vidéo de Tristan & Isolde.
Malgré l’obscurité, on ne ressent absolument rien d’oppressant.
Il s’agit même d’une naissance, d’une éclosion qui se met en scène, avec ses spasmes les plus violents.

Le plateau se libère enfin. Dans une atmosphère d’ombres argentées, Kaori Ito se jette au sol, se courbe pour jeter des cris inaudibles vers le haut, et elle tournoie avec un voile noir flottant et sensuel.

Et soudain, au bruit de pas de géants tonitruants,  la scène devient immatérielle.  Le sol ne se distingue plus, plus aucune limite ne paraît visible, et la jeune femme s’envole vers le ciel dans tout ce fracas, sa légèreté affirmée enfin acquise.

Ce spectacle est un mystère de bout en bout, et il est fort probable que pas deux spectateurs n’aient vu et vécu la même chose.

                                                                                   Kaori Ito

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Publié le 9 Novembre 2013

The Old Woman (Daniil Kharms)
Représentation du 08 novembre 2013
Théâtre de la ville

Mise en scène Robert Wilson
Musique Hal Willner
Lumière A.J Weissbard

Adaptation Darryl Pinckney


Avec Mikhail Baryshnikov et Willem Dafoe
En anglais et russe

 

Etre confronté à l’œuvre de Daniil Kharms est quelque chose d’assez déroutant, car l’univers de ce poète surréaliste, victime de l’ère soviétique, est un délire sur l’absurde de scènes de vie ordinaires.
Pour mieux connaître son travail, il faudrait sans doute, d’abord, en approfondir sa connaissance avant de voir le spectacle de Bob Wilson, car, sans cela, il est difficile de dire si la relative distance que l’on peut éprouver provient de l’imaginaire visuel qui en émerge sur scène, ou bien, simplement, du malaise qui se ressent derrière l’apparente légèreté des personnages.

Willem Dafoe et Mikhail Baryshnikov

Willem Dafoe et Mikhail Baryshnikov

Il est d’ailleurs rare de voir une mise en scène de Wilson totalement axée sur le burlesque, car son monde est plus souvent onirique, construit de manière à agir sur le spectateur en le saisissant progressivement dans un univers temporel lent qui le sort de son rythme quotidien.

Ici, ce n’est plus le cas, et la scénographie s’adapte au rythme saccadé de courtes vignettes écrites par Kharms, pour raconter cette histoire d’un homme qui ne peut inviter chez lui la jeune femme qu’il a rencontré, car une vieille dame s‘y trouve déjà. En en parlant à son ami écrivain, il rêve d’assassiner celle-ci.

Au début, le rideau accueille le spectateur en représentant une scène de vie pastorale, comme dessinée au fusain, où toutes sortes d’objets plus ou moins incongrus s’y dispersent, et certains, comme une comète, se retrouvent, plus loin, au cours du spectacle.

Willem Dafoe et Mikhail Baryshnikov

Willem Dafoe et Mikhail Baryshnikov

Les deux acteurs, Mikhail Baryshnikov et Willem Dafoe, arrivent en smoking, mais le visage grimé avec de grands cercles noirs autour des yeux. Leur gestuelle souple est belle à regarder, leur talent de danseurs également, leurs rires sont plus crispants que drôles, et tous deux jouent leur personnage avec un sens de la performance virtuose, mais froid.

Comme toujours avec Wilson, les éclairages lumineux sont magnifiques, changent brusquement de contrastes avec une précision qui permet de simplement modifier la couleur d’un visage, et c’est sans doute ce fantastique sens du réglage qui traduit le mieux l’art scénographique du metteur en scène.

La musique, elle, balaye un très large spectre de tendances depuis la musique populaire américaine à l’art du Requiem de Verdi. Pour ceux qui aiment les moments sensibles et poétiques, une très belle image du couple d’acteurs qui se retrouve dans l’ambiance bleu-nuit d’une scène éclairée par un croissant de lune permet, pour un bref instant, d’évoquer la nostalgie d’un rêve d’enfance enveloppé d´une douce berceuse.

Willem Dafoe et Mikhail Baryshnikov

Willem Dafoe et Mikhail Baryshnikov

A l’inverse, la scène de cauchemar est une incessante répétition de cris d’effroi stridents sous les lumières d’une porte étroite effilée comme un poignard, le meurtre de Macbeth sous les traits du ‘cri’ d’Edvard Munch.

Une réflexion absurde survient, et, pourtant, reste indélébile : ‘il baisait son pied, et il comprit alors le bonheur des gens’.

Et il y a des images surprenantes, toujours aussi furtives, comme ce vieillard qui déambule en fond de scène en marchant de manière un peu démembrée, et le dernier instant d’adieu qui renvoie un joli sourire au spectateur.

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