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Publié le 23 Juin 2022

Barbe-Bleue (Pina Bausch - 1977) Théâtre du Châtelet
Blaubart. Beim Anhören einer Tonbandaufnahme von Béla Bartóks Oper ‘Herzog Blaubarts Burg’
Représentation du 22 juin 2022
Théâtre du Châtelet – Théâtre de la ville

Musique Béla Bartok (1918)
Version du ‘Chateau de Barbe-Bleue’ enregistrée par l’Orchestre symphonique de la radio de Berlin en 1958 pour Deutsche Grammophon avec Dietrich Fischer-Dieskau et Hertha Topper sous la direction de Ferenc Fricsay

Judith Tsai-Chin Yu
Barbe-Bleue Reginald Lefebvre

Tanztheater Wuppertal
Mise en scène et chorégraphie Pina Bausch


Assister à une représentation de 'Barbe-Bleue' dans la chorégraphie créée le 08 janvier 1977 par Pina Bausch et sa compagnie, le Tanztheater Wuppertal, est une expérience toujours aussi éprouvante pour le spectateur d’aujourd’hui, car la violence des rapports entre hommes et femmes qui est mise en scène se double d’une utilisation de la musique enregistrée de l’opéra de Bartok qui est systématiquement interrompue et ramenée en arrière comme pour torturer le cerveau de l’auditeur qui ne souhaite pas ces altérations.

Tsai-Chin Yu (Judith)

Tsai-Chin Yu (Judith)

Le décor pourtant poétique baigne dans une lumière automnale sur un lit de feuilles mortes qui déborde jusqu’aux moindres interstices de la scène surplombée d’un arc doré, et les fenêtres mal lavées de la pièce principale laissent entrevoir un extérieur pourtant inaccessible.

Barbe-Bleue est ainsi le jeune maître de ce refuge et du temps qui s’y écoule, libre d’activer une platine pour laisser jouer la musique de Bartok et de l’arrêter quand elle ne s’inscrit plus dans l’humeur qui l’anime. D’où ces retours répétés alors qu’il est traîné au sol par Judith comme un fardeau qui recherche le réconfort sans se soucier du poids qui s’applique à l’autre

Reginald Lefebvre (Barbe-Bleue) et Tsai-Chin Yu (Judith)

Reginald Lefebvre (Barbe-Bleue) et Tsai-Chin Yu (Judith)

Un groupe d’hommes et de femmes survient, marchant lentement têtes baissées comme des zombies vidés de leurs envies, et Judith semble vouloir libérer ces femmes et les ranimer. Un véritable combat débute où les forces émotionnelles, les positionnements sexuels parfois fort agressifs, y compris de la part des femmes, et les élans de réconforts se mêlent dans une chorégraphie qui ne craint ni les chocs avec les murs de la réalité, ni les rires déployés ou les cris hystériques.

Tanztheater Wuppertal

Tanztheater Wuppertal

Et l’on assiste bouche bée à une diffraction des comportements humains des deux sexes qui peuvent se révéler très touchants, y compris dans les reflets de Barbe-Bleue quand l’un des danseurs s’écroule répétitivement dans un cri de douleur comme un homme au cœur brisé souffrant de son désir pour l’autre, tel un adolescent en pleine peine romantique.

Tsai-Chin Yu (Judith) et Reginald Lefebvre (Barbe-Bleue)

Tsai-Chin Yu (Judith) et Reginald Lefebvre (Barbe-Bleue)

Ce voyage dans la psyché humaine laisse éclore des moments plus légers quand il s’agit de moquer le conditionnement des hommes qui se croient obligés de singer des pauses masculines afin de se rassurer sur leur virilité, sans éviter les moments qui mettent le plus mal à l’aise quand une femme oppose une petite poupée à un Barbe-Bleue dominateur, comme si un conditionnement se mettait en place dès l’enfance et que le rapport de force était disproportionné.

La chevelure est un moyen puissamment esthétique de signifier la soumission de la féminité lorsqu'elle masque les visages, et la compassion est systématiquement exprimée par les femmes, comme si leur besoin de sauver l’autre était plus fort malgré de tels jeux pervers.

Barbe-Bleue (Pina Bausch Tanztheater Wuppertal) Théâtre du Châtelet

Tsai-Chin Yu est absolument bouleversante, bras levés au ciel, tout en laissant son corps s’effondrer pour, ensuite, retrouver une élasticité dans ses élans vers l’autre, poussée vers une irrésistible attirance pour le danger. Les tentatives de réconciliation tournent court, et le besoin d’écraser le second sexe est ici décrit au moyen d’un empilement par Barbe-Bleue des corps inanimés de trois femmes sur une même chaise 

Reginald Lefebvre (Barbe-Bleue)

Reginald Lefebvre (Barbe-Bleue)

Mais cet homme malade se laisse submerger. Et pour montrer qu’il rythme la vie des autres jusqu’au bout, même sans l'aide du moindre moyen technique, des couples parcourent dans tous les sens la pièce infernale en s’immobilisant à chaque claquement de ses mains, faisant se figer des poses facilement lisibles en 4 ou 5 tableaux différents qui se répètent inlassablement, alors que Judith, étouffée, se vide de sa substance.

Cette spirale itérative agit aussi sur les nerfs du spectateur qui se sent pris dans un mouvement infini inarrêtable.

Tanztheater Wuppertal

Tanztheater Wuppertal

Ce retour aux prémisses des grands mouvements féministes permet de mesurer comment la société a évolué jusqu’à aujourd’hui et de constater comment les questions sur la masculinité ont été surmontées depuis; Et appréhender ce spectacle pour ses qualités artistiques et ce qu’il exige des fantastiques danseurs et danseuses du Tanztheater Wuppertal est aussi un défi pour tous les spectateurs.

La reprise de 'Kontaktof' au Palais Garnier en décembre 2022, une pièce créée un an après en 1978, sera une manière de poursuivre cette exploration du langage de Pina Bausch formé d’entrelacs de mouvements dansés et de musiques enregistrées, qui sont exploités afin de bouleverser les codes de la représentation des relations humaines. 

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Publié le 12 Juin 2022

Trio Van Baerle (Mozart – Brahms – Chausson)
Concert du 11 juin 2022
Théâtre de la Ville – Les Abbesses

Wolfgang Amadé Mozart
Trio pour piano, violon et violoncelle, en sol majeur, K.496 (juillet 1786)

Johannes Brahms
Trio pour piano, violon et violoncelle n°3, en ut mineur, op.101 (été 1886)

Ernest Chausson
Trio pour piano, violon et violoncelle, en sol mineur, op.3 (été 1881)

Trio Van Baerle
Violon Maria Milstein
Violoncelle Gideon den Herder
Piano Hannes Minnaar

Le premier passage à Paris du Trio Van Baerle, un ensemble de trois jeunes musiciens néerlandais qui se produisent en public depuis plus de 10 ans, est l’occasion de découvrir des chefs-d’œuvre chambristes méconnus et peu joués, et aussi d’appréhender une formation afin d’en découvrir les qualités intrinsèques.

Maria Milstein (violon), Hannes Minnaar (piano) et Gideon den Herder (violoncelle)

Maria Milstein (violon), Hannes Minnaar (piano) et Gideon den Herder (violoncelle)

Composé un siècle avant les trios pour piano, violon et violoncelle de Brahms et Chausson, le trio en sol majeur K.496 Mozart apparaît comme une préparation à la profondeur dramatique qui sera développée plus tard dans ces deux œuvres romantiques.

Ici, le violon est mis en avant par rapport au violoncelle, dont parfois se perçoivent à peine les ondes sombres, et la vigueur dramatique qu’impulsent les traits volontaires de Maria Milstein dans son jeu d’échanges avec les formes d’expressions très affirmées du pianiste, crée toutefois une coloration assez austère là où l’on attendrait une transparence plus légère et joyeuse. 

Maria Milstein

Maria Milstein

Puis, dès les premières notes du trio en ut mineur op.101 de Brahms, les trois musiciens s’engouffrent dans un déluge d’expressionnisme noir d’une très grande intensité comme si toutes les forces devaient être lancées dans la bataille pour raconter une fuite en avant nocturne un peu désespérée. Les sonorités du violon s’assouplissent sans perdre en caractère, le piano draine un discours narratif puissant, et quand l’agitation se calme au second mouvement, les liens complices se détachent, le violoncelle faisant jeu égal avec le violon alors que le piano se fait conciliateur. 

Hannes Minnaar (piano), Gideon den Herder (violoncelle) et Maria Milstein (violon)

Hannes Minnaar (piano), Gideon den Herder (violoncelle) et Maria Milstein (violon)

Ce sens de la progression dramatique sans relâche atteint son paroxysme dans le trio op.3 de Chausson, là où les vibrations émotionnelles s’épanchent à fleur de peau avec un sens de l’effusion qui évoque beaucoup les grands mouvements passionnels qui seront développés dans les opéras véristes une décennie plus tard. Le déchaînement du geste de Maria Milstein déploie le panache du violon avec un mordant superbe auquel le violoncelle relie son art de la liaison avec une vitalité lumineuse, tous deux sous l’emprise d’un piano leste au cristal noir d’une impénétrable vigueur.

Et pour contrer le pouvoir excitateur d’une telle musique, les trois musiciens proposent en bis la quatrième des 6 études en forme canonique pour piano composées par Robert Schumann en 1845, ‘Innig’, dans une adaptation de Robert Teodor Kirchner. L’écriture est résolument romantique mais coulée de pure douceur.

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Publié le 20 Janvier 2022

Royan, la professeure de français (Marie Ndiaye / Frédéric Bélier-Garcia – 2020)
Représentation du 19 janvier 2022
Espace Cardin – Théâtre de la Ville

Mise en scène Frédéric Bélier-Garcia
Gabrielle Nicole Garcia

Paru aux éditions Gallimard le 05 novembre 2020, le texte que Marie Ndiaye a écrit spécifiquement pour Nicole Garcia - l'enfance à Oran est une référence directe à la vie de l'actrice - est mis en scène à l’Espace Cardin par son fils, Frédéric Bélier-Garcia

Il s’agit d’un monologue assez dérangeant qui ne laisse pas tranquille bien après la représentation, car l’outrance du langage, sans nuances, renvoie aux sentiments cristallisés les plus bruts que peut ressentir une femme après le suicide d’une de ses élèves, et pose la question s’il est possible de sortir psychiquement indemne, et par le haut, d’une situation sociale violente au sein du système éducatif lorsque l’on est un enseignant en prise directe avec les jeunes élèves. 

Nicole Garcia (Gabrielle)

Nicole Garcia (Gabrielle)

Nicole Garcia, seule sur une scène qui représente une entrée d’immeuble donnant sur une cour sombre et floutée flanquée, sur la droite, du tableau de boites à lettres de ses habitants, extériorise vers les auditeurs ses ruminements lancinants et sa volonté de rejeter une culpabilité qu’elle n’arrive pas à éviter même en renvoyant à la responsabilité des parents, à leur manque d’amour, et à la dureté des rapports entre enfants et adolescents à l'école qui ne permet plus de parler d’« innocence » de leur part. Que ressentiraient des élèves face à une telle pièce?

Gabrielle se vit comme une femme forte qui doit affronter l’arène de la classe, avec des allusions aux fauves où aux serpents de la tête de Méduse, et doit même fuir la traque des parents, genre de situation que beaucoup d’enseignants doivent affronter dans la vie, pas forcément avec une telle extrémité, quand des parents cherchent à reporter sur un professeur leurs désirs sociaux avec tous les manques, maladresses et névroses qui les agitent.

Nicole Garcia (Gabrielle)

Nicole Garcia (Gabrielle)

Toutefois, le texte élude totalement le contexte de l’administration – considérée comme insignifiante? lâche? insipide ? -, pour vraiment se focaliser sur la lutte intérieure que porte une femme qui, en plus, tente d’apporter une explication psychologique en sous entendant que la jeune fille décédée aurait reconnu en sa professeur des failles communes, comme le fait qu’elle serait une jeune fille qui ne peut pas être aimée. Est-il possible de détecter inconsciemment chez l’autre de telles similarités ?

On déduit du texte que l’enseignante a 60 ans lorsqu’elle parle de sa fille par une étrange formule qui oblige à calculer de tête « elle a aujourd'hui le double de l’âge que j’avais quand elle est née », que c’est une femme qui a mis de la distance avec toute sa famille, mais en même temps, il s’agit d’un portrait régressif qui est présenté dans sa dimension affective et d'où n’émerge plus aucun amour pour la vie.

Nicole Garcia (Gabrielle)

Nicole Garcia (Gabrielle)

Nicole Garcia est fascinante, voix qui peut être aussi bien claire comme celle d’une enfant que rauque avec des déraillements contrôlés, mais le fait qu’elle soit dans l’intellectualisme combatif, sans laisser tressaillir le poids de cette culpabilité à travers le corps, sinon dans certains regards, entretient aussi la question qui nous taraude : combien de temps reste t-il à cette enseignante avant de s’effondrer  totalement, et que sera sa vie une fois sortie du système de l’éducation nationale?

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Publié le 21 Septembre 2021

I was sitting on my patio this guy appeared I thought I was hallucinating (1977)
Représentation du 20 septembre 2021
Théâtre de la Ville – Espace Cardin

Avec Christopher Nell et Julie Shanahan

Musique Jean-Sébastien Bach, Franz Schubert, Jean-Baptiste Lully, Michael Galasso 

Texte, conception, mise en scène Robert Wilson
Co-mise en scène Lucinda Childs

Coréalisation Festival d’Automne à Paris

I was sitting on my patio this guy appeared I thought I was hallucinating a été créé à l’Eastern Michigan University le 5 avril 1977, interprété par Robert Wilson et Lucinda Childs, musique Alan Lloyd

Après la création  d’Einstein on the Beach au Festival d’Avignon le 25 juillet 1976, l’opéra de Philip Glass mis en scène par Robert Wilson et chorégraphié par Lucinda Childs fut repris à New-York pour deux soirs en novembre 1976.

 Julie Shanahan

Julie Shanahan

Puis, quelques jours plus tard, le metteur en scène texan annonça qu’il travaillait à une nouvelle pièce qui représenterait un nouveau point de départ de son monde théâtral.

I was sitting on my patio this guy appeared I thought I was hallucinating, spectacle de moins de 90 minutes, fit sa première à l’ouest de Détroit au printemps 1977. Il voyagea au Cherry Lane Theater de New-York avant d’être accueilli au Théâtre de la Renaissance, du 16 au 29 janvier 1978, dans le cadre du Festival d’Automne de Paris.

Robert Wilson et Lucinda Childs incarnaient les deux personnages principaux.

Christopher Nell

Christopher Nell

Près de 44 ans plus tard, cette œuvre emblématique ressuscite à Paris sous les yeux de ses créateurs qui ont préalablement transmis leur savoir être à deux autres comédiens, Christopher Nell, acteur allemand qui fit partie de la troupe du Berliner Ensemble, et Julie Shanahan, danseuse australienne qui a rejoint le Tanztheater Wuppertal de Pina Bausch dont elle est dorénavant formatrice et directrice de répétitions.

En préambule à la pièce, et alors que les spectateurs s’installent dans la salle de l’Espace Cardin après avoir profité de son très agréable jardin apaisant, une sonnerie d’un désuet téléphone fixe noir, posé à l’avant scène, vibre indéfiniment. Quelque chose dans cette ambiance sourde évoque l’attente de la Voix humaine de Francis Poulenc.

 Julie Shanahan

Julie Shanahan

Mais lorsque les lumières s’intensifient pour éblouir d’un bleu-gris intense et luminescent l’audience, c’est plutôt le Faune de Vaslav Nijinski qu’inspire la pose dilettante de Christopher Nell, cheveux noirs gominés, long veston sombre ouvert en « V ».

Il exprime la joie, la facétie, débute son texte par la fameuse phrase qui a donné son titre à la pièce, et parle comme s’il s’adressait à plusieurs interlocuteurs. Tout sonne comme une superposition d’échanges qui donnent de la contenance, mais ne veulent au fond rien dire.

Christopher Nell

Christopher Nell

Ce sont les paroles dans la tête, leurs changements de sens intempestifs, la folie d’une réflexion intérieure épuisée qui sont ainsi théâtralisés et extériorisés avec une magnifique esthétique poétique. 

Un fond musical chatoyant participe à des instants ludiques.

La déclamation de Christopher Nell, très claire et lissée, est fort plaisante et prodique un véritable ravissement de nuances, le principe de sonorisation commun au deux acteurs permettant de vivre ce moment de délire avec un fort sentiment de proximité.

 Julie Shanahan

Julie Shanahan

Un fond de bibliothèque apparaît soudainement, ce qui enferme un peu plus le lieu de la scène, et un petit écran situé en haut à gauche projette un film sur la vie des manchots en Antarctique dont l’allure communie parfaitement avec celle de l’artiste.

La tendresse du personnage, la gestuelle féminine à peine altérée par des saisissements d’angoisse, renvoient à un caractère optimiste qui surmonte les vagues à l’âme de la vie. 

Christopher Nell

Christopher Nell

Même texte, mais pas les mêmes intonations, dans la seconde partie, où Julie Shanahan semble nous faire revivre l’éloquence élégante d’une grande célébrité revivant son passé comme si elle se trouvait dans un appartement avec vue grandiose sur des horizons de fin du jour, tout en profitant d’une flûte de champagne pour tenir son rang malgré ses traits d’esprit intérieurs.

La souffrance de la solitude est plus lisible, les états d’âmes changent avec un contraste plus soudain, et les traits du visage sont plus fortement marqués. Le geste, lui, est ample et majestueux.

 Julie Shanahan

Julie Shanahan

Car il y a plaisir à se rêver plus légère que l'air, à se nimber d'un voile céleste, mais aussi à partager ses confidences face à une audience imaginaire.

Les changements d’intensité lumineuse se font aussi sur le visage de l’actrice où des zones d’ombres se déplacent tout en modifiant son regard.

Robert Wilson, Lucinda Childs, Christopher Nell et Julie Shanahan

Robert Wilson, Lucinda Childs, Christopher Nell et Julie Shanahan

Mais quels que soient les troubles que l’auditeur peut imaginer à travers ce monologue, il en ressort toujours une victoire de la dignité sur le mal-être intérieur qui est un des miracles de la vie.

Et c’est cette beauté là qui nous est offerte ce soir par ces deux acteurs talentueux, défaits de tout langage académique pour donner une formidable respiration, un peu glacée, aux travers de l'âme.

Robert Wilson et Christopher Nell

Robert Wilson et Christopher Nell

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Publié le 8 Septembre 2021

Souffle arménien et chant persan (Sahar Mohammadi / Haïg Sarikouyoumdjian)
Concert du 08 septembre 2021
Théâtre de la ville -  Chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière

Chant Sahar Mohammadi
Duduk Haïg Sarikouyoumdjian

 

Au printemps 2004, la chanteuse lyrique Isabel Bayrakdarian se rendit en Arménie pour rencontrer une nouvelle génération de musiciens et enregistrer avec eux des œuvres de Komitas, un prêtre, compositeur et musicologue qui fut le premier à reconstituer au début du XXe siècle l’art mélodique arménien, tout le savoir faire théorique des traditions s’étant dissipé au fur et à mesure des croisements d’influences avec les pays voisins.

Et à l’approche de l’été 2007, Arte diffusa un documentaire musical sur ce pèlerinage qui comprenait un petit bijou, Dle Yaman, interprété avec le Minassian Duduk Quartet, qui fut l’occasion de découvrir cet instrument à vent, le duduk, au son souple et velouté, construit dans du bois d'abricotier et dont le timbre est plus sombre que le hautbois.

Haïg Sarikouyoumdjian et Sahar Mohammadi

Haïg Sarikouyoumdjian et Sahar Mohammadi

Deux ans plus tard, un jeune musicien français, joueur de duduk et d’origine arménienne, Haïg Sarikouyoumdjian, se fit connaître en s’associant à Jordi Savall et son ensemble Hespérion XXI.

Il rencontra à Saint-Cloud Sahar Mohammadi, une interprète du chant classique persan, et depuis ils unissent l’art musical de leurs régions respectives, déjà réunies au Ve siècle avant J.C au sein de l’empire Perse de Darius Ier, pour nourrir leur propre culture et la partager avec un public international.

Tous deux sont à nouveau invités ce soir par le Théâtre de la ville au cœur de la coupole de la Chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière. Avec un peu d’imagination, on pourrait se croire transporté dans un monastère perdu au Moyen-Orient, et les lumières chaudes illuminent la partie inférieure des arches du monument afin de créer une ambiance intime autour des deux musiciens simplement assis sur une petite estrade recouverte d’un tapis d’orient.

La coupole de la Chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière

La coupole de la Chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière

Avec beaucoup de patience et de contrôle, Haïg Sarikouyoumdjian déroule sur un souffle délicat une onde qui se propage dans l’enceinte, imprègne l’auditeur d’une spiritualité à la fois éloignée et grave, puis, Sahar Mohammadi interprète dans un alliage vocal et musical finement tissé ces chants qui parlent de sentiments, de séparations, de manque et de tristesse. L’acoustique de la coupole ouvre aux vibrations typiques de la poésie mystique iranienne un espace immense pour rêver à des horizons lointains.

Haïg Sarikouyoumdjian et Sahar Mohammadi

Haïg Sarikouyoumdjian et Sahar Mohammadi

La musique ne s’interrompt que deux fois en une heure. Haïg Sarikouyoumdjian joue parfois seul en modulant en volume son souffle pour créer un fond sonore à la limite de l’audible, comme pour toucher le subconscient, et d’une extrême délicatesse il effleure ensuite la dentelle de mots que chante Sahar Mohammadi avec un recueillement splendide.

Sahar Mohammadi

Sahar Mohammadi

Au delà de la force affective nécessaire à une tel épanouissement fusionnel et artistique, il y a aussi le rêve que l’union des arts transcende les frontières et les régimes politiques.

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Publié le 7 Septembre 2021

Sonates et partitas pour violon seul (Johann Sebastian Bach – 1717/1720)
Représentation du 06 septembre 2021
Théâtre de la ville - Chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière

Violon Jennifer Koh
Danseurs Alexis Fousekis, Ioannis Michos, Evangelia Randou, Kalliopi Simou
Mise en scène Robert Wilson
Chorégraphie Luncida Childs

Coréalisation avec Le Festival d’Automne de Paris
Première mondiale à la Chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière le 3 septembre 2021                                             Ioannis Michos et Kalliopi Simou

Composés à Cöthen peu avant les six Concertos brandebourgeois, les 3 sonates et 3 partitas pour violon seul de Jean Sébastien Bach constituent un entrelacement de deux formes musicales écrites pour un unique instrument. Et c’est sur ce monologue intime, âpre et lumineux, que Robert Wilson et Luncida Childs ont élaboré un spectacle qui préserve la centralité du jeu de la violoniste Jennifer Koh sous les hauteurs de la coupole octogonale de la Chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière (1678).

On peut d’ailleurs remarquer qu’il y a une bienheureuse correspondance entre cette création et le spectacle de Teresa de Keersmaeker dédié aux Variations Goldberg qui clôturait la saison du Théâtre de la Ville au Châtelet deux mois plus tôt.

Evangelia Randou, Alexis Fousekis, Luncida Childs, Jennifer Koh, Ioannis Michos, Kalliopi Simou

Evangelia Randou, Alexis Fousekis, Luncida Childs, Jennifer Koh, Ioannis Michos, Kalliopi Simou

Bach 6 Solo est donc avant tout un récital pour violon auquel est associé un art du mouvement lent et chorégraphique discret qui se nourrit de la musique.

Sur une estrade octogonale, projection mathématique parfaite de la forme du toit, sertie d’un fin liseré luminescent, un artéfact inhérent à la poétique visuelle de Robert Wilson, la fine robe noire de Jennifer Koh pose d’emblée un signe d’élégance et de rigueur. Et dès les premières minutes, le timbre du violon luxueusement ambré instaure une atmosphère dense, et les larges sonorités aiguës se profilent avec vivacité et finesse. Puis, progressivement, un danseur, Alexis Fousekis, et deux danseuses Evangelia Randou et Kalliopi Simou, la rejoignent, vêtus de drapés blancs, ouverts sur le flanc pour le jeune homme, et dont les gestes simples maniant chacun doucement une simple branche renvoient un sentiment de paix et de beauté juvénile.

Dans cette première partie, leur présence sobre prend la forme d’une installation humaine dont les postures statufiées accueillent l’interprétation vibrante et recueillie de la soliste qui varie, à chaque changement de mouvement mélodique, son orientation vers le public et son placement sur les secteurs de la piste.

La coupole de la Chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière

La coupole de la Chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière

Mais dans la seconde partie, ce sont cette fois les deux danseurs et une danseuse - Ioannis Michos s’est substitué à Kalliopi Simou – qui apparaissent auprès de Jennifer Koh. Leur chorégraphie devient plus interactive avec toujours un retour aux postures fixes et japonisantes de Robert Wilson, mais jamais sans la moindre grimace qui pourrait déformer les lignes des visages de ces magnifiques artistes aux regards fixes et paisibles.

Le jeu de la violoniste est également plus écorché, gradué dans la montée de la passion, et toujours impressionnant par l’épreuve physique qu’il représente pour elle.

Une forme de lutte dansée sensuelle s’installe. Puis survient, dans une lenteur impériale, Lucinda Childs, parée d’un long voile blanc, qui supporte sur son épaule le poids d’une épaisse corde dont elle va se défaire au fur et à mesure qu’elle gagne la nef opposée. Cette traversée du temps inspire une vision de l’être et de l’expérience qui abandonne ce qui l’attache à une vie vécue pour se sublimer dans un autre monde.

Robert Wilson, Lucinda Childs et Jennifer Koh - Photo Festival d'Automne de Paris

Robert Wilson, Lucinda Childs et Jennifer Koh - Photo Festival d'Automne de Paris

Et c’est sur une autre image suggestive que s’achève ce récital qui gagne une nouvelle dimension dramaturgique. La quatrième danseuse, Kalliopi Simou, apparait et fait délicatement rouler une imposante sphère faite de fines lamelles de lin blanc que chacun se relaye dans une extrême douceur sisyphéenne pour dessiner au sol, autour de la violoniste, une spirale sans fin.

Un tel minimalisme de la gestuelle allié à la puissance de sa beauté intrinsèque n'engendre aucune langueur au fil d’une interprétation musicale qui se charge d’une forme de gravité jusqu’au dernier instant.

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Publié le 4 Juillet 2021

Yitzhak Rabin : chronique d’un assassinat (Amos Gitai)
Représentation du 01 juillet 2021
Théâtre de la Ville – Théâtre du Châtelet

Avec Sarah Adler, Natalie Dessay, Irène Jacob, Rachel Khan
Guillaume de Chassy, piano, Shani Diluka, piano, Bruno Maurice, accordéon, Alexey Kochetkov, violon, Louis Sclavis, clarinettes, saxophones
Chœur Accentus

Pièces ou extraits musicaux : Maurice Ravel (Kaddish), Benjamin Britten (War Requiem), Gustav Mahler (Das Lied der Erde), György Ligeti ( Lux Aeterna, Éjszaka-Reggel), Paul Hindemith (Kammerkonzert n° 1 op. 24), Jean-Sébastien Bach (Prélude en Do mineur BWV 847 et Prélude en Si mineur BWV 855A), Ernest Bloch (Schelomo), Alexey Kochetkov (Aurora), Henri Duparc (L’Invitation au voyage), Philip Glass (Mad Rush)

Natalie Dessay (à droite) - Photo Théâtre de la Ville

Natalie Dessay (à droite) - Photo Théâtre de la Ville

Washington, le 13 septembre 1993, le premier ministre israélien Yitzhak Rabin et le chef de l’OLP Yasser Arafat échangent une poignée de main historique et font « le pari courageux que l’avenir sera meilleur que le passé ». Un premier accord entre Juifs et Palestiniens prévoit la fin de la lutte qui les oppose et le partage de la terre sainte.

Après une attaque contre une mosquée à Hébron et l’explosion d’un autobus piégé à Tel-Aviv en riposte à cette agression et plus d’une année de négociation, le parti travailliste enjoignit ses partisans à monter au créneau, et la soirée du 04 novembre 1995 débuta par un véritable triomphe avec un afflux de dizaine de milliers d’Israéliens vers la place des Roi d’Israël de Tel-Aviv. Elle s’acheva par l’assassinat d’Yitzhak Rabin par un jeune extrémiste juif de 23 ans nommé Yigal Amir.

Scène de Yitzhak Rabin : chronique d’un assassinat - Photo Christophe Raynaud de Lage

Scène de Yitzhak Rabin : chronique d’un assassinat - Photo Christophe Raynaud de Lage

A l’occasion du triste anniversaire des 25 ans de cet évènement qui nous a éloigné le plus possible d’un accord et contribué à créer des fractures au sein même des relations individuelles à travers le monde entier, Amos Gitai a imaginé une fable pour remémorer le souvenir des circonstances de cette journée terrible.

Sur scène, quatre femmes, Sarah Adler, Irène Jacob, Rachel Khan et Natalie Dessay font revivre le témoignage de Leah Rabin, la veuve du premier ministre. La lecture est alliée à des extraits de films d’archives projetés en arrière-plan et des passages musicaux joués sur scène.

Pour l’amateur lyrique, les vocalises lumineuses de Natalie Dessay qui ouvrent la pièce créent un fascinant moment d’irréalité, puis le texte présente la personnalité d’ Yitzhak Rabin, son volontarisme, son parcours de soldat israélien, son mea-culpa nécessaire pour sa brutalité envers les Palestiniens au cours des premières années de guerre, son entente avec son rival Shimon Pérez, homme raffiné, puis son attitude combative au parlement quand il fallut défendre le plan de paix.

Yitzhak Rabin et Amos Gitai - Crédits : Amos Gitai

Yitzhak Rabin et Amos Gitai - Crédits : Amos Gitai

Au centre de la pièce, la montée de la violence de ses opposants, de la diabolisation de sa démarche et de la diffusion de la haine parmi le camp conservateur est montrée de façon effrayante, et la responsabilité de Benjamin Netanyahu est parfaitement bien suggérée en filigrane par quelques furtives images parfaitement bien insérées.

La lecture opérée par ces voix féminines incite cependant au calme, les extraits musicaux de Bach à Philip Glass créent une atmosphère recueillie sans plainte, et ce qui ressort de cette soirée d’un peu plus d’une heure et demi est le sentiment d’une veillée autour d’un acte central qui reste un lancinant traumatisme universel.

Sous des lumières ombrées, ce spectacle prend une tournure presque religieuse au final, le chœur Accentus chantant de dos, et dans la salle du Châtelet, sous les hauteurs incroyables de son arche de scène dorée, voir le public captivé par ce qui est remémoré donne aussi la possibilité à chacun de partager une question commune et de le montrer.

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Publié le 6 Octobre 2020

Exils intérieurs (Amos Gitaï - 2020)
Représentation du 05 octobre 2020
Théâtre de la ville – Les Abesses

Textes Thomas Mann, Rosa Luxemburg, Albert Camus, Antonio Gramsci, Else Lasker Schüler

Comédiens Natalie Dessay, Pippo Delbono, Jérôme Kircher, Markus Gertken, Hans-Peter Cloos
Musiciens Alexey Kochetkov violon, Bruno Maurice Accordéon, Philippe Cassard Piano

Mise en scène Amos Gitaï

 

                                                 Natalie Dessay

 

Une table de bureau allongée sur le devant de la scène, des lampes et des micros dont les ombres dessinent en arrière plan des impressions de paysages industriels crépusculaires, et le narrateur principal (Jérôme Kircher) s’installe à l’une de ses extrémités, rejoint par Markus Gertken, Hans-Peter Cloos et Pippo Delbono.

Natalie Dessay

Natalie Dessay

Un dialogue s’installe naturellement entre le narrateur, qui contextualise chaque intervention, et les personnalités de Thomas Mann et Herman Hesse, deux romanciers qui se tenaient en grande estime, ainsi qu’Antonio Gramsci.

Pendant 1h40, chacun lit des écrits qui expriment doutes et ressentis face à une situation politique qui s’apprête à dégénérer en Allemagne et en Italie au début du XXe siècle.

La théâtralité est donc d’abord dans la voix et dans l’art de la déclamation pour lequel Markus Gertken est particulièrement passionnant à entendre de par la délicatesse avec laquelle il dessine chaque expression en induisant un sens à travers la sonorité qu’il donne à chaque syllabe.

Markus Gertken

Markus Gertken

La Suisse est citée comme terre d’accueil de tous les révolutionnaires européens – et l’on pense à Richard Wagner après l’échec de la révolution de 1848 –, et les destins de Rosa Luxemburg,  militante polonaise socialiste et communiste, d’Else Lasker Schüler, poétesse juive allemande, et d’Antonio Gramsci, philosophe italien, replongent l’auditeur dans une période qui provoqua l’engagement et l’interrogation de nombre d’artistes.

Ces échanges, passant de la langue française à la langue allemande et italienne, exigent du spectateur un fort pouvoir de concentration, et afin de lui accorder des moments de respiration, des extraits de films d’Amos Gitaï sont projetés en arrière plan, de Tsili (2013) à Berlin Jérusalem (1989) en passant par Kippour (2000) et Terre promise (2004), qui créent donc un rapprochement entre le passé et le présent plus récent, avec en filigrane le même questionnement.

 Philippe Cassard, Pippo Delbono, Jérôme Kircher, Talia de Vries, Alexey Kochetkov, Natalie Dessay

Philippe Cassard, Pippo Delbono, Jérôme Kircher, Talia de Vries, Alexey Kochetkov, Natalie Dessay

Mais le plus beau est la présence de Natalie Dessay, actrice mais aussi chanteuse ce soir, qui intervient telle une muse inspiratrice que l’on écoute émerveillé interpréter les lancinantes vocalises de Serge Rachmaninov, des airs en allemand, ainsi que le poème de Baudelaire « l’invitation au voyage » sur la musique d’Henri Duparc. Épouse du baryton-basse Laurent Naouri, elle trouve dans le travail d’Amos Gitaï un écho à son attachement à la communauté juive, et donc une très belle façon d’exprimer une part d’elle même.

Et chacune de ses interventions sont fabuleuses, avec ce plaisir un brin nostalgique pour l'auditeur de retrouver une clarté et un piqué de timbre bien connus, et aussi une modestie dans la façon d’être sur scène fort touchante.

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Publié le 10 Septembre 2020

Qui a tué mon père (Edouard Louis – mai 2018)
Représentation du 09 septembre 2020
Théâtre de la Ville – Les Abbesses

De et avec Edouard Louis
Mise en scène Thomas Ostermeier (2020)
Musique Aqua Barbie Girl, Britney Spears (Hit me) Baby, one more time, Magnolia Electric & Co Almost Good enough, Girls Lust for life, Céline Dion My heart will go on, Ohia Lighting risked it all, Plan B Welcome to hell, Sylvain Jacques XY

Coproduction Schaubühne-Berlin

Le langage littéraire direct et la personnalité accessible d’Édouard Louis, comme ses liens personnels qui l’ancrent dans le monde artistique et politique d’aujourd’hui, lui ont permis de donner un écho au témoignage de sa jeunesse qui a créé un attachement fort avec un public qui entend son ressentiment vis à vis des systèmes de pouvoirs institutionnels.
Et dorénavant, ce sont les metteurs en scène qui s’emparent de son univers afin de décupler la force de ses propos dans le lieu même du théâtre.

De Qui a tué mon père, le troisième roman d’Édouard Louis, Stanilas Nordey réalisa une adaptation au Théâtre de la Colline en mars 2019, tout en incarnant le rôle du jeune écrivain. Beaucoup se souviendront de la force avec laquelle il rendit palpable un véritable bouillonnement magmatique qui atteint son paroxysme, très bien conduit, lors de la scène finale, alors que pendant plus d’une heure le corps inerte et cassé du père du jeune homme se démultipliait autour de lui.

Édouard Louis (salut du public)

Édouard Louis (salut du public)

L’alliance entre Édouard Louis et Thomas Ostermeier, qui aboutit aujourd’hui à une nouvelle création au Théâtre des Abbesses, ne permet plus de prendre la matière première du texte pour le projeter dans la conscience de l’autre, mais au contraire recentre cette expérience de vie sur son auteur qui est présent et seul sur scène.

La pièce prend donc une tournure fortement affective - qui est aussi renforcée par les nombreux admirateurs venus assister à cette première, dont un ancien ministre de la culture bien connu, mais aussi un actuel danseur étoile de l’Opéra de Paris -, chaque mot prononcé par Édouard Louis ayant cette forme de nonchalance naturelle que l’on ne trouve pas toujours dans le théâtre français, et Ostermeier semble comme lui même happé par la vitalité d’une jeunesse dont il laisse s’exprimer malice, peine, effervescence, et qu’il ramène au contrôle de lui-même lorsque son acteur se remet à son travail de rédaction sur son ordinateur.

Le geste de l’écriture, même numérique, devient une manière de diriger sa vie et de lui donner un cap fiable.

La mémoire de l’auteur s’exprime tantôt face au public, qui profite ainsi des expressions si malléables de son visage, tantôt face à un fauteuil vide tourné vers le bureau du jeune homme, et occupé par le souvenir de son père.

Le fond vidéographique s’anime de routes se dirigeant vers le nord, de paysages urbains gris où règnent l’indifférencié, le manque de vie, quand il s’agit de décrire un environnement déprimant, et où quelques photos bien choisies illustrent comment le déguisement était un art social que pratiquaient autant l’auteur que son propre père.

Puis les mots disent comment, dans un milieu pauvre, le père du jeune homme s’est construit une défense contre nature autour de l’image masculine afin de résister à un monde oppressant, pas seulement au travail, mais aussi à travers les relations de voisinage au quotidien. Mais en conséquence, son fils souffrira du manque de reconnaissance de son être et de son homosexualité.

Les scènes d’évasion où l’on voit Édouard Louis imiter en playback des chanteuses pop tout en dansant de son corps fin et souple sont drôles et attendrissantes, et la scène où il tente d’impressionner en vain son père en reprenant de plus en plus intensément ses pas de danse montre aussi les limites qu’il y a à vouloir impressionner ceux que l’on aime, car il advient toujours un moment où le désir d’impressionner doit être abandonné pour grandir.

Thomas Ostermeier et Édouard Louis (salut du public)

Thomas Ostermeier et Édouard Louis (salut du public)

Vient alors la scène d’accusation envers les hommes politiques, de Nicolas Sazkozy à Emmanuel Macron, dont les décisions créèrent des conditions qui entrainèrent le décès de son père.

Méthodiquement, il épingle à un fil les photos de chacun d’entre eux, jette de rage des pétards au sol devant eux, mais il faut bien reconnaître qu’à ce moment là, la puissance éruptive qu’avait dégagé Stanislas Nordey vis-à-vis de la même scène était sans pareille, car il arrivait à faire surgir un puissant sentiment de colère chez l’auditeur qu’il ne devient plus possible d’éprouver ici par manque de distance avec l’auteur que l’on voit jouer.

Mais le message reste le même, et peut-être que dans le cas de notre président actuel peut-on espérer que certaines leçons ont été apprises depuis, même si Thomas Ostermeier laisse résonner l'écho d'un "Nous sommes en guerre!" désespérant.

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Publié le 23 Octobre 2019

Jungle Book (Robert Wilson)
Représentation du 15 octobre 2019
Théâtre de la ville-Le 13e Art

Hathi, la Narratrice Aurore Deon
Tabaqui, Messua, Kaa  Naïs El-Fassi
Mowgli  Yuming Hey
Shere Khan  Roberto Jean
Le Singe, le Chasseur  Jo Moss
Bagheera  Olga Mouak
Mère Louve Nancy Nkusi
Baloo  François Pain-Douzenel
Père Loup  Gaël Sall

Musiciens Takuya Nakamura, Asya Sorshneva, Tez, Douglas Wieselman
Mise en scène Robert Wilson
Direction musicale Douglas Wieselman
Musique et paroles CocoRosie

Coproduction Les Théâtres de la Ville de Luxembourg, Les Nuits de Fourvière – Festival international de la Métropole de Lyon, Düsseldorfer Schauspielhaus, Manchester International Festival, Teatro della Toscana (Florence), deSingel campus international des arts (Anvers), Festspielhaus St. Pölten
Coréalisation Théâtre de la Ville-Paris ; Festival d’Automne à Paris

Prochainement, Robert Wilson célébrera les 50 ans de sa première mise en scène en France, depuis Le regard du sourd (Deafman Glance) qui fut joué au festival de Nancy en 1971.

Il serait bien difficile pour un enfant d’aujourd’hui d’imaginer à travers cette nouvelle version du Livre de la jungle, représentée dans la grande salle de 900 places du « 13e Art », que le réalisateur américain a derrière lui une telle carrière, tant son nouveau spectacle, d’un format relativement court, est empreint de jeunesse, d’effets spontanés parfaitement millimétrés et de simplicité narrative.

Et ce d’autant plus qu’au lieu de s’associer à la troupe du Berliner Ensemble qui lui est si familière, Robert Wilson a recruté de très jeunes artistes, auditionnés parmi 2000 candidatures, pour les former à son univers aux mimiques colorées à la Andy Warhol, où qualités vocales et gestuelles du corps se confondent en une poésie de la joie mélancolique.

Jo Moss (Le Singe) et Naïs El-Fassi (Tabaqui, le chacal)

Jo Moss (Le Singe) et Naïs El-Fassi (Tabaqui, le chacal)

La pièce débute par la présentation des principaux personnages, devant le rideau de scène, exaltée par la flamme humoristique d’Aurore Deon, avant que ne se lève un fond bleu luminescent où l’horizon est toujours plus clair que le zénith, comme sous un ciel d’éclipse solaire, une des marques esthétiques et intemporelles du metteur en scène.

Chaque artiste est minutieusement maquillé afin d’évoquer un animal particulier, le noir glamour de la panthère Bagheera  porté par le magnifique chant jazzy d’Olga Mouak, les coups de griffes exagérément effilées de Shere Khan  (Roberto Jean), les talents d’acrobate de Jo Moss en singe jouant de contorsions fascinantes autour d’un cerceau aérien, et la fragilité expressive et déjantée de Yuming Hey, simplement vêtu de rouge, comédien qui tomba fou de Robert Wilson quand il découvrit Les Nègres et Faust.

Yuming Hey (Mowgli)

Yuming Hey (Mowgli)

Tous ces acteurs jouent et s’engagent physiquement par la danse et ses réminiscences répétitives à outrance, mais chantent également, ce qui en fait des artistes complets et une grande source d’admiration. L’histoire reste cependant simple, Mowgli, un humain, a été élevé par les animaux de la jungle où le danger, sous le regard de Shere Khan, est toujours prégnant, si bien qu’il décide de rejoindre le monde des hommes.

Mais déçu par sa banalité, le jeune enfant revient finalement à son monde d’origine bien qu’imparfait pour lui. Le lien à l’enfance devient une façon de supporter une réalité où l’on ne se sent bien nulle part, et s’insèrent ainsi dans le spectacle quelques images et petites histoires (la chasse aux phoques) qui rappellent le malaise qui lie l’homme et la nature dans sa difficulté à cohabiter.

Olga Mouak (Bagheera)

Olga Mouak (Bagheera)

La musique de CocoRosie, interprétée par le petit orchestre situé à proximité de la scène côté jardin, s’écoute agréablement avec un charme un peu daté, et participe à la totalité d’un excellent divertissement qui, en peu de mots, tente de recréer un attachement à une nature en voie de disparition. 

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