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Publié le 24 Mai 2026

Les Lundis musicaux – Laurence Kilsby et Ella O’Neill
Récital du 18 mai 2026                
Athénée Théâtre Louis-Jouvet

Noël Coward (1899-1973)
Parisian Pierrot

Francis Poulenc (1899-1963)
Voyage à Paris (Guillaume Apollinaire)
Montparnasse, Hyde Park (Deux mélodies de Guillaume Apollinaire, FP 127)

Arthur Honegger (1892-1955)
Jeanne, Adèle, Cécile, Irène, Rosemonde (Petit cours de morale, H. 148)

Ned Rorem (1923-2022)
For Poulenc (Four songs)
Ode (Poèmes pour la Paix)
Early in the morning

Aaron Copland (1900-1990)
Old Poem

Noël Coward (1899-1973)
Mad About the Boy

Earl Wild (1915-2010)
Embraceable you (‘Seven Virtuoso Etudes’ sur des chansons de George Gershwin)

Raoul Pugno (1852-1914) et Nadia Boulanger (1887-1979)
C’était en juin, S’il arrive jamais (Les heures claires)

Gabriel Fauré (1845-1924)
Prison, Soir (2 Mélodies, op. 83)

Reynaldo Hahn (1874-1947)
L'heure exquise (Sept chansons grises - Paul Verlaine)

James Golborn
Hemingway Songs

Kurt Weill (1900-1950)
I am a Stranger Here Myself (One Touch of Venus)

Cole Porter (1891-1964)
Where, oh where?

Ténor Laurence Kilsby
Piano Ella O’Neill

Avec le soutien de la Karolina Blaberg Stiftung

Le 18 novembre 2022, l’Opéra national de Paris présentait à l’amphithéâtre Messiaen, pour un seul soir, les artistes de son Académie à l’occasion d’un spectacle conçu par l’artiste vidéographique Denis Guéguin, et c’est au ténor britannique Laurence Kilsby que revint le plaisir d’ouvrir avec beaucoup de charme cette soirée sur les paroles de ‘Wandrers Nachtlied’ de Franz Schubert.

Depuis, il s’est produit sur la scène du Palais Garnier (‘Castor et Pollux’ – janvier 2025), puis il participera en janvier 2027 à la nouvelle production de ‘Theodora’ mise en scène par Krzysztof Warlikowski au Grand Théâtre de Genève, et sera ensuite sur la scène Bastille en mai 2027 pour la nouvelle production d’‘Idomeneo’ qui sera mise en scène cette fois par Wajdi Mouawad.

Mais il mène également des projets de concerts avec la pianiste Ella O’Neill, tel ce programme ‘Schumann’ donné à Heidelberg en septembre 2023, suivi d’un récital Brahms, Wolf, Schoenberg, Britten interprété à Londres en septembre 2024, alors que dorénavant ‘ Paris est une fête’ (‘A Moveable Feast’), inspiré du mémoire d’Ernest Hemingway, présenté d’abord à Londres en septembre 2025, puis à Madrid en février 2026, arrive au théâtre de l’Athénée de Paris.

Laurence Kilsby

Laurence Kilsby

En préambule, Alphonse Cemin, ancien membre de l’Atelier lyrique de l’Opéra de Paris et directeur artistique des ‘Lundis musicaux’ depuis leur reprogrammation en 2014, rend hommage à Felicity Lott, disparue cinq jours plus tôt, qui est venue à 6 reprises (15 novembre 1982, 8 octobre 1984, 7 avril 1986, 5 octobre 1987, 24 février 2020 et 24 mars 2025) se produire sur les planches du théâtre du square de l’Opéra avec la bonne humeur qui lui est tant attachée.

Raffiné, voir maniéré, dans ses attitudes, afin d’évoquer l’élégance des dandys qui recherchaient l’évasion dans les cabarets de l’entre deux-guerres, et totalement vêtu de noir en écho au monde de la nuit, mais aussi plus subtilement en accord avec le vague à l’âme qui transparaît dans ces mélodies sur lesquelles plane souvent l’ombre d’un amour perdu ou impossible, Laurence Kilsby offre un visage d’une grande confiance pour lier ces compositeurs francophones et anglophones qui ont aimé dépeindre leurs impressions de Paris, tout en restant proche de ses origines britanniques et de son attachement à Londres.

Alors que Francis Poulenc évoque un Paris qui permet de s’évader des tristesses du monde (‘Le voyage à Paris’), puis emprunte le regard d’un étranger pour observer la vie dans le Hyde Park londonien, Arthur Honegger (‘Petit cours de morale’) visite l’Angleterre pour y rencontrer le monde, et émeut devant les larmes d’un Lord qui prend la mesure de l’amour de sa mère une fois celle-ci disparue.

Laurence Kilsby

Laurence Kilsby

Le jeune chanteur, qui atteindra bientôt 28 ans au cours de l'été, a déjà la maturité pour interagir avec le public de façon ludique sans surjouer, et, en fin musicien, il manie son timbre très homogène avec une agilité qui semble naturelle, aussi bien pour en extraire une clarté embaumante dans l’aigu que pour ancrer son caractère en affirmant un médium plus teinté.

S’il sait rendre la poésie du texte français avec netteté, c’est dans les mélodies anglaises qu’il peut beaucoup plus jouer avec les nuances du texte et des expressions pour faire vivre son personnage, d’autant plus que les airs choisis parlent pour la plupart à la première personne.

Ainsi, si le ‘Parisian Pierrot’ de Noël Coward plante d’emblée l’atmosphère parisienne et l’esprit d’un personnage brillant en société mais imprégné d’un spleen chevillé au corps, la seconde mélodie du dramaturge britannique que Laurence Kilsby interprète au cœur du récital, ‘Mad about the boy’, sur le thème d’un amour non partagé pour une star qui a été repris par de nombreux artistes, y compris de blues et de jazz telles Dinah Washington ou Eartha kitt, l’autorise à y jeter toute son âme dans une sorte d’extase désespérée absolument jubilatoire.

Ella O’Neill et Laurence Kilsby

Ella O’Neill et Laurence Kilsby

Il y a aussi ce délicieux rapprochement de ‘For Poulenc’, ‘Ode’ et ‘Early in the morning’ du compositeur américain Ned Rorem qui font résonner des mots français dans un texte anglais comme s’il s’agissait de rendre l’atmosphère, l’architecture des rues de Paris, leurs senteurs de café et de croissants et leurs jeux amoureux tels qu’un étranger pourrait l'imaginer.

Avec ‘L’heure exquise’ de Reynaldo Hahn, la subtilité mélodique qui touche immédiatement au cœur de cet air si connu ramène l’auditeur à sa mémoire nostalgique tout en appréciant l’extrême finesse avec laquelle Laurence Kilsby se l’approprie.

Et en reprenant deux poèmes extraits des ‘Heures claires’, ‘C’était en juin’ et ‘S’il arrive jamais’, de Nadia Boulanger et du pianiste Raoul Pugno, deux artistes qui se rencontrèrent au Conservatoire de Paris en 1904, suivis de deux mélodies de Gabriel Fauré qui en était le directeur, c’est toute l’ambiance des salons intellectuels parisiens et de leurs exigences esthétiques qui est recréée, surtout qu’il est ici question de la crainte d’avoir un jour à s’accrocher à un amour finissant, une émotion intérieure rendue ce soir avec un sens de la respiration fort palpable.

Ella O’Neill et Laurence Kilsby

Ella O’Neill et Laurence Kilsby

Puis, étonnante incursion du répertoire contemporain avec une création ‘Hemingway songs’ écrite spécialement par James Golborn pour Laurence Kilsby et Ella O’Neill, compositeur et pianiste basé à Londres qui sera salué à la fin de l’air, avant que nous ne replongions dans les émois de la rencontre et des attentes amoureuses avec ‘I am a Stranger Here Myself‘ de Kurt Weill, dont le chanteur canadien obsédé d’opéra qu'est Rufus Wainwright, qui fit ses débuts confidentiels à Paris au Batofar en octobre 2003, a lui même gravé une version jazzy au disque l’année dernière, suivi de ‘Where, oh where?’ de Cole Porter, deux mélodies qui replacent Laurence Kilsby dans un jeu démonstratif qui floute la frontière entre ce qui est du domaine de l’interprétation et ce qui relève du sentiment personnel.

Face à l'insistance du public, il interprétera en bis, accompagné de la dextérité généreusement pleine et cristalline d’ Ella O’Neill - qui eut droit à un passage solo dans la transcription ‘Embraceable you‘ d’Earl Wild composée d’après une chanson de George Gershwin -, deux airs crépusculaires, ‘Non, je ne regrette rien’ de Charles Dumont – immortalisé par Edith Piaf -, et, en hommage à la fine straussienne que fut Felicity Lott, ‘Morgen’ de Richard Strauss, chanté dans l’esprit d’un monde disparu, mais avec sérénité.

Pour retrouver Laurence Kilsby et Ella O’Neill à travers un nouveau programme, il faudra se rendre au Concertgebouw d’Amsterdam en avril 2027 pour les entendre dans un récital basé sur ‘La petite sirène’.

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Publié le 31 Août 2023

Les Troyens (Hector Berlioz – Théâtre Lyrique de Paris, le 04 novembre 1863)
Version de Concert du 29 août 2023
Opéra Royal de Versailles
Durée 5h20 avec deux entractes

Cassandre Alice Coote
Hécube Rebecca Evans
Ascagne Adèle Charvet
Didon Paula Murrihy
Anna Beth Taylor
Chorèbe et Sentinelle I Lionel Lhote
Narbal et Priam William Thomas
Helenus Graham Neal
Enée Michael Spyres
Panthée Ashley Riches
Ombre d’Hector et Sentinelle II Alex Rosen
Iopas et Hylas Laurence Kilsby
Un Soldat Sam Evans

Direction musicale Dinis Sousa
Mise en espace Tess Gibs                                                 
Beth Taylor (Anna)
Lumières Rick Fisher
Orchestre Révolutionnaire et Romantique
Monteverdi Choir

La Côte-Saint-André (22 et 23 août 2023), Festival de Salzbourg (26 août 2023), Philharmonie de Berlin (1 septembre 2023), Londres, BBC Proms (3 septembre 2023)

La tournée engagée par l’Orchestre Révolutionnaire et Romantique et le Monteverdi Choir depuis La Côte-Saint-André, lieu de naissance d’Hector Berlioz, afin de représenter la grandeur des ‘Troyens’, est passée par le Festival de Salzbourg avant de s’arrêter à l’opéra de Versailles pour une seule soirée.

Paula Murrihy (Didon) et Michael Spyres (Enée)

Paula Murrihy (Didon) et Michael Spyres (Enée)

Il est fort à parier que, 20 ans après la série de représentations des 'Troyens' donnée par ce même ensemble sous la direction de Sir John Eliot Gardiner au Théâtre du Châtelet en octobre 2003 – on se souvient que la matinée du 26 octobre diffusée en direct sur France 2 et France 3 avait réuni 1 million de téléspectateurs -, qui fut un jalon important pour les jeunes carrières d’Anna Caterina Antonacci, Nicolas Testé, Stéphanie d’Oustrac et Ludovic Tézier Gregory Kunde célébrait déjà ses 25 ans de vie professionnelle en tant que ténor -, une partie du public venue ce soir n’a pas oublié ce point culminant d’une période fastueuse de la vie lyrique parisienne.

Décor historique peint par Pierre-Luc-Charles Ciceri (1837)

Décor historique peint par Pierre-Luc-Charles Ciceri (1837)

Les dimensions de la salle ne sont certes pas les mêmes, et l’orchestre occupe la majeure partie de la scène devant ce fastueux décor historique peint par Pierre-Luc-Charles Ciceri en 1837 qu’Hector Berlioz a peut-être connu lorsqu’il vint diriger une ' Fête musicale' en octobre 1848 en ce même lieu, mais chacun des spectateurs s’apprête à vivre un rapport d’un rare intimisme avec un ouvrage aussi monumental que celui des ‘Troyens’.

Paula Murrihy (Didon)

Paula Murrihy (Didon)

D’une frénésie initiale bouillonnante semblant conçue pour éveiller tous les sens de l’auditeur, la direction de Dinis Sousa met sous tension le drame et l’Orchestre Révolutionnaire et Romantique avec une vivacité claquante qui, non seulement, gagne en souplesse tout au long de la soirée, mais aussi réussit à fondre des alliages de timbres orchestraux de toute beauté comme s’il s’agissait de créer une ornementation où l’on ne distinguerait plus bois et ors précieux.

C’est absolument étourdissant à voir et entendre, et même si l’on aimerait ressentir plus profondément les vibrations des cordes les plus sombres – mais l’acuité du discours prime, dans cette version, sur les grands effets romantiques -, cette fougue tire des traits de couleurs tranchants d’une telle netteté que le spectateur se sent littéralement happé par la finesse d’un dessin vif constamment changeant.

Alice Coote (Cassandre)

Alice Coote (Cassandre)

Les sonorités dites ‘anciennes’ des instruments apportent également une touche de rusticité très expressive - c’est fort notable pour les cors, par exemple -,  et cette énergie fantastique se canalise magnifiquement lorsque viennent les moments de poétiser avec une pulsation douce et bien rythmée les multiples airs et duos propices à l’évasion rêveuse. 

A ce solide ensemble qui semble prêt à tout engloutir, le Monteverdi Choir s’unit avec une superbe clarté de diction et un chant puissant et exalté verni d’un splendide travail sur les couleurs et les nuances par groupes de choristes qui renforce l’enchantement que procure ce spectacle très impressionnant.

Et bien qu’anecdotique de par son écriture originale, le chant des esclaves nubiennes est ici saisissant par sa richesse rythmique et de coloris si bien mis en valeur qui, pour quelques minutes, nous font changer de monde.

L'orchestre Révolutionnaire et Romantique et le Monteverdi Choir

L'orchestre Révolutionnaire et Romantique et le Monteverdi Choir

La distribution artistique réunie à cette occasion se démarque par l’excellente caractérisation et différentiation vocales de chacun des personnages tout en permettant de découvrir plusieurs jeunes talents qui seront à suivre dans les années à venir.

Peu connue dans le répertoire français qu’elle a pourtant beaucoup interprété il y a une dizaine d’années, la mezzo-soprano britannique Alice Coote s’impose d’emblée par le soin qu’elle accorde au phrasé grâce, probablement, à sa grande expérience du lied, ce qui rend le discours de Cassandre parfaitement intelligible. 

Elle dessine un portrait classique et de grande ampleur avec une variété d’impressions où se mélangent aigus d’un métal saillant et vibrations claires riches en teintes moirées, ce qui donne beaucoup d’intensité à son incarnation angoissée et névrosée.

Alex Rosen (L'ombre d'Hector)

Alex Rosen (L'ombre d'Hector)

Lionel Lhote lui oppose un Chorébe austère et sévère avec beaucoup plus de flou et de reflets sombres dans les expressions qui permettent plus difficilement de sentir le tempérament de son personnage.

Et c’est évidemment un grand plaisir de retrouver le velours exceptionnel de Michael Spyres qui fait vivre en Enée une belle noirceur aristocratique qu’il développe avec cet art rare de la transition tout en douceur vers des clartés plus solaires dont, toutefois, il modère le brillant plus qu’à l’accoutumée.

Beth Taylor (Anna) et Paula Murrihy (Didon)

Beth Taylor (Anna) et Paula Murrihy (Didon)

Il forme ainsi un très beau duo avec Paula Murrihy – la soprano irlandaise sera prochainement Le prince charmant dans ‘Cendrillon’ à l’opéra Bastille - qui fait vivre une Didon qui rayonne d’un grand plaisir à vivre, de la classe sans maniérisme, une fermeté vocale qui s’accorde avec une plasticité qui permet de laisser filer avec beaucoup d’aisance des langueurs amoureuses romantiques, dont on apprécie énormément la communion de timbre avec celui de Beth Taylor.

Cette dernière donne en effet une présence à Anna, la sœur de Didon, qui se rencontre rarement avec autant d’expansivité. Le grave a une forte personnalité qui se déploie ensuite très chaleureusement, et la mezzo-soprano écossaise renvoie un tel sourire et une telle sensibilité qu’elle donne à son rôle une importance qui la propulse au premier plan, un véritable bonheur pour chaque auditeur.

William Thomas (Narbal)

William Thomas (Narbal)

Et parmi les rôles secondaires, tous très bien mis en espace par Tess Gibs, on découvre une Adèle Charvet vaillante en Ascagne, un jeune et beau Narbal sous la noirceur funèbre de William Thomas, un impressionnant fantôme d’Hector auquel Alex Rosen apporte une densité à raviver les morts, et un jeune interprète qui a fait son entrée à l’Académie de l’Opéra de Paris en début de saison 2022-2023, Laurence Kilsby, doué d’un chant d’une très agréable clarté avec de la couleur dans le médium, et d’un goût pour le raffinement de geste qui donne de l’élégance à Iopas et Hylas.

Adèle Charvet, Laurence Kilsby, Paula Murrihy, Michael Spyres, Beth Taylor et William Thomas

Adèle Charvet, Laurence Kilsby, Paula Murrihy, Michael Spyres, Beth Taylor et William Thomas

Et tous ces artistes, y compris le chœur qui est amené à prendre de nombreuses attitudes symboliques pour exprimer les enjeux dramatiques, sont pris dans une direction d’acteur simple mais vivante dans un espace scénique très restreint, mais dont les multiples changements d’ambiances lumineuses réglés par Rick Fisher offrent de nombreuses mises en relief et de jeux d’ombres qui se détachent magnifiquement sur le décor du fond de scène.

Dinis Sousa, Paula Murrihy et Michael Spyres

Dinis Sousa, Paula Murrihy et Michael Spyres

De par l’apparente aisance avec laquelle Dinis Sousa a porté tout au long de la soirée une telle équipe sans la moindre faille et avec une telle vigueur, on attend avec joie de retrouver ce chef pour animer d’autres répertoires avec la même intensité.

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Publié le 19 Novembre 2022

Nocturne Vidéo enchantée (Schubert, Lekeu, Duparc, Brahms, Wolf, Liszt)
Concert du 18 novembre 2022
Amphithéâtre Olivier Messiaen (Opéra Bastille)

Franz Schubert – Wandrers Nachtlied I & II (1822) 
Poèmes de Johann Wolfgang Goethe (1776 / 1780)
Guillaume Lekeu – Nocturne (extrait de ‘Trois Poèmes’ – 1892)
Poème de Guillaume Lekeu (1892)
Henri Duparc – Romance de Mignon (1869)
Poème de Johann Wolfgang Goethe (1796)
Henri Duparc – L’Invitation au voyage (1870)
‘Les fleurs du mal’ de Charles Baudelaire (1857)
Johannes Brahms – Vier ernste Gesänge op.21 (1896)
Textes extraits de l’Ancien et du Nouveau testament
Guillaume Lekeu – Molto adagio sempre cantante doloroso (1886-1887)
‘Mon âme est triste jusqu’à la mort’
Johannes Brahms – Der Tod, das ist die kühle Nacht Op.96 (1884)
Poème de Heinrich Heine (1824)
Hugo Wolf – Mignon Lieder Op.96 (1888)
Poèmes de Johann Wolfgang Goethe (1795)
Franz Liszt – Wandrers Nachtlied I & II (1848 / 1859)
Poèmes de Johann Wolfgang Goethe (1776 / 1780)

Équipe artistique
Conception, réalisation, vidéo Denis Guéguin             
Adrien Mathonat (Basse)
Scénographie Faustine Zanardo

Artistes de l’Académie de l’Opéra national de Paris
Laurence Kilsby (Ténor), Marine Chagnon (Mezzo-soprano), Seray Pinar (Mezzo-soprano), Thomas Ricart (Ténor), Adrien Mathonat (Basse), Martina Russomanno (Soprano), Andres Cascante (Baryton)
Carlos Sanchis Aguirre et Guillem Aubry (Piano)
Alexandra Lecocq (Violon), Keika Kawashima (Violon), Perrine Gakovic (Alto), Auguste Rahon (Violoncelle)

L’invitation au voyage, que présentent pour un seul soir à l’amphithéâtre Bastille les artistes lyriques de l’Opéra national de Paris, prend la forme d’un récital de lieder et de mélodies de compositeurs romantiques du XIXe siècle voué principalement à l’univers poétique de Goethe, pour lequel Denis Guéguin, artiste vidéaste associé à nombre de productions de Krzysztof Warlikowski, a repensé la forme visuelle en créant des résonances entre l’esprit des mots, la manière d’être des solistes et des images d’une envoûtante mélancolie.

Martina Russomanno - 'Mignon Lieder'

Martina Russomanno - 'Mignon Lieder'

Ode à la nuit et à la nature, allusion à la mort, aspiration au retour aux origines et à l’évitement des vanités du monde, mais aussi besoin de réconfort, sont racontés à travers une conception lyrique qui débute comme elle s’achève sur les paroles de ‘Wandrers Nachtlied’, portées, au début, par la musique de Franz Schubert, puis, à la toute fin, par celle de Franz Liszt.

Et en plein cœur du récital, l’auditeur est amené à découvrir la poignance du quatuor à cordes ‘Molto adagio’ composé par Guillaume Lekeu entre 1886 et 1887, qui s’ouvre comme il s’achève, lui aussi, sur le même motif méditatif du violoncelle.

Alexandra Lecocq (Violon), Keika Kawashima (Violon), Perrine Gakovic (Alto) et Auguste Rahon (Violoncelle) - 'Molto adagio' de Guillaume Lekeu

Alexandra Lecocq (Violon), Keika Kawashima (Violon), Perrine Gakovic (Alto) et Auguste Rahon (Violoncelle) - 'Molto adagio' de Guillaume Lekeu

Dans la lueur en contre-jour d’un projecteur, les quatre interprètes, Alexandra Lecocq, Keika Kawashima, Perrine Gakovic et Auguste Rahon, innervent cette pièce peu connue du compositeur belge d’une irrésistible virtuosité, mais aussi d’une douceur langoureuse qui s’étire et enfonce dans l’ombre alors que l’on discerne à peine les visages des musiciens.

C’est en fait sur l’écran situé en arrière-plan que l’on découvre les jeunes artistes filmés en noir et blanc dans une pose calme et rêveuse. Ils défilent avec la lenteur du mouvement musical.

Vidéo sur 'Molto adagio sempre cantante doloroso' de Guillaume Lekeu

Vidéo sur 'Molto adagio sempre cantante doloroso' de Guillaume Lekeu

Mais les premières images bleutées du spectacle renvoient à celles d’un vieux théâtre en ruine, à une vision poétique d’un temps passé et à des premières visions d’élévation et d’apesanteur.

Laurence Kilsby procure d’emblée beaucoup de charme aux Lieder de Schubert avec consistance et clarté lunaire, une sensation idéale pour entrer dans l’esprit du soir.

Le troisième poème, ‘Nocturne’, de Guillaume Lekeu, poète et compositeur à l'instar de Richard Wagner qu'il admirait, prolonge ce début intense et serein, seule séquence entièrement enregistrée par Marine Chagnon (magnifiquement mise en valeur par la vidéo et ses reflets lumineux) et le quatuor à cordes.

Seray Pinar - 'Romance de Mignon'

Seray Pinar - 'Romance de Mignon'

Puis, l’expressivité devient plus viscérale pour Henri Duparc, quand Seray Pinar fend l’espace sonore d’une intense luminosité teintée de gravité pour la ‘Romance de Mignon’ – intensité que l’on retrouvera plus loin dans ‘ Der Tod, das ist die kühle Nacht’ de Brahms - , alors que Thomas Ricart partage une générosité expansive dans ‘L’invitation au voyage’

La vidéographie complexifie les enchevêtrements d’espaces, notamment en insérant des images du château de Nymphenburg tirées de ‘L’année dernière à Marienbad’, film d’Alain Resnais qui avait aussi inspiré la production de ‘Die Frau ohne Schatten’ par Krzyzstof Warlikowski à l’Opéra d’État de Bavière en 2013.

Denis Guéguin altère ainsi réalité et imaginaire en donnant l’illusion de fondre l’image filmée du jeune ténor dans les scènes du Palais qui furent tournées il y a plus de 60 ans.

Une autre séquence cinématographique issue d'une autre production mise en scène à La Monnaie de Bruxelles en 2012, 'Lulu', apparait également en surimpression, celle d'une Lune un peu étrange, objet céleste fortement inspirant chez Goethe.

Vidéo sur 'Vier ernste Gesänge' de Johannes Brahms

Vidéo sur 'Vier ernste Gesänge' de Johannes Brahms

Et sur les ‘Quatre chants sérieux’ composés par Johannes Brahms en 1896 à Vienne, à partir de textes de l’Ancien et du Nouveau testament, Adrien Mathonat impose une stature impressionnante pour son jeune âge, donnant à sa présence l’autorité d’un ‘Prince Grémine’. Les images renvoient à la faiblesse humaine, à la dépression, puis à la joie simple en communion avec la nature, et l’évocation des vanités fait alors écho au crâne humain laissé au sol près du piano. 

Guillem Aubry (Piano) et Martina Russomanno (Soprano) - 'Mignon Lieder'

Guillem Aubry (Piano) et Martina Russomanno (Soprano) - 'Mignon Lieder'

C’est dans les ‘Mignon Lieder’ que la vidéo est ensuite utilisée de manière à mettre en valeur corps, visage et sentiments intérieurs de l’interprète, Martina Russomanno, qui incarne avec un grand sens de l’extériorisation adolescente, et un lyrisme vibrant et émouvant, les états d’âmes et le cœur battant décrits par Hugo Wolf.

L’image contribue à la sophistication du personnage, à l'expression du désir de séduire par la couleur des maquillages en bleu et violet, et à la mise en perspective du souvenir d’un être qui hante la mémoire.

Carlos Sanchis Aguirre (Piano)

Carlos Sanchis Aguirre (Piano)

Enfin, c’est à un retour à une bienveillante sérénité qu’Andres Cascante, au timbre doux et souriant, invite le spectateur à refermer ce livre ouvert sur la psyché humaine, où les deux pianistes, Carlos Sanchis Aguirre et Guillem Aubry, ont alternativement dispensé une expression poétique chatoyante et chaleureuse enveloppante pour les solistes tout au long de la soirée.

Carlos Sanchis Aguirre, Alexandra Lecocq, Guillem Aubry, Adrien Mathonat, Seray Pinar, Keika Kawashima, Auguste Rahon, Andres Cascante, Perrine Gakovic, Laurence Kilsby, Thomas Ricart et Martina Russomanno

Carlos Sanchis Aguirre, Alexandra Lecocq, Guillem Aubry, Adrien Mathonat, Seray Pinar, Keika Kawashima, Auguste Rahon, Andres Cascante, Perrine Gakovic, Laurence Kilsby, Thomas Ricart et Martina Russomanno

Le plus incroyable est qu’un tel moment d’évasion qui renvoie chacun à ses propres émotions, soigné dans sa mise en espace, en image et en lumière, qui se construit sur un choix de textes et de mélodies qui amène l’auditeur vers des découvertes musicales, et qui permet de le confronter à des expressions vocales très différentes, avec l’intention de le ramener en douceur au point de départ de ce voyage, n'a pu s'apprécier que le temps d'un soir.

Laurence Kilsby, Thomas Ricart, Denis Guéguin, Martina Russomanno, Carlos Sanchis Aguirre, Alexandra Lecocq et Guillem Aubry

Laurence Kilsby, Thomas Ricart, Denis Guéguin, Martina Russomanno, Carlos Sanchis Aguirre, Alexandra Lecocq et Guillem Aubry

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