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Publié le 20 Avril 2016

Gurre-Lieder (Arnold Schönberg) - 1912
Concert du 19 avril 2016
Philharmonie de Paris – Grande salle

Waldemar Andreas Schager
Tove Irène Theorin
Waldtaube Sarah Connolly
Bauer Jochen Schmeckenbecher
Klaus-Narr Andreas Conrad
Sprecher Franz Mazura

Direction musicale Philippe Jordan
Orchestre de l’Opéra National de Paris
Chœurs de l’Opéra National de Paris et Chœur Philharmonique de Prague

Après les Variations pour orchestre, Moïse et Aaron, le quatuor à cordes n°2 et Pierrot Lunaire, Philippe Jordan poursuit une ligne musicale tracée à travers l’univers sonore complexe d’Arnold Schönberg, pour embrasser une des œuvres qui enflamme probablement le mieux son âme lyrique et symphonique, les Gurre-Lieder.

Ce poème de près de deux heures qui croise les inspirations langoureuses de Tristan et Isolde (Richard Wagner) et du Roi Arthus (Ernest Chausson) n’est en effet pas altéré par l’écriture atonale que le compositeur autrichien développera plus tard.

Philippe Jordan et l'Orchestre National de Paris

Philippe Jordan et l'Orchestre National de Paris

Le directeur musical de l’Opéra National de Paris devient donc l’Empereur d’un répertoire qu’il épouse d’une gestuelle à la fois emphatique et rigoureuse, face à un orchestre dont il aime soulever la houle dans une plénitude qui fait la part belle aux élans romantiques et élancés de cuivres volcaniques.

La rondeur orchestrale claire et majestueuse laisse moins ressortir les détails des bois comme on pourrait l’entendre dans la fosse de Bastille, mais une telle interprétation invite à un voyage surnaturel dont les voix, noyées par les effets acoustiques qui longent les balcons d’arrière-scène, perdent cependant en sensibilité expressive.

Andreas Schager impose une vaillance tendre, mais, néanmoins, Sarah Connolly est la plus impressionnante par son rayonnement et la gravité d’un timbre qui ramène dans un présent tragique toutes les pensées inspirées par la musique.

Philippe Jordan - Gurrelieder (Philharmonie)

Philippe Jordan - Gurrelieder (Philharmonie)

Chœurs sévères et bienveillants à la fois, un mur vocal au pied duquel les musiciens semblent décrire un fleuve qui tente de le submerger, l’ampleur de cette soirée nous laisse ainsi cette grande impression d’un fabuleux sentiment de libération dominé, répétons-le, par la prestance souveraine de Philippe Jordan.

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Publié le 7 Novembre 2015

Waltraud Meier - Wagner, Mahler : de la partition à l’incarnation

Master class du 05 novembre 2015
Abbaye de Royaumont

Waltraud Meier soprano
Vincent Huguet metteur en scène
Alphonse Cemin chef de chant

et les stagiaires :

Marc Haffner, Daniel Philipp Witte ténors
Julie Robard-Gendre, Marion Gomar mezzos-sopranos
Soumaya Hallak, Axelle Fanyo sopranos
Benjamin Mayenobe baryton
Douglas Henderson basse                                               Waltraud Meier
Tanguy de Williencourt, Sarah Ristorcelli piano

Pendant toute une semaine, l’Abbaye de Royaumont, un ancien monastère cistercien construit sous Saint-Louis, accueille la plus grande chanteuse wagnérienne des vingt dernières années, Waltraud Meier.

Accompagnée par Vincent Huguet - qui assista Patrice Chéreau sur Elektra de Strauss en 2013 -, elle offre la chance à dix chanteurs de travailler les cinq rôles principaux de Tannhaüser, Tannhäuser, Elizabeth, Venus, Wolfram, le Landgrave Herman.
Parmi ces chanteurs, on retrouve Marc Haffner, qui avait interprété Siegmund dans le Ring Saga qui avait été donné à la Cité de la Musique en 2011.

Waltraud Meier

Waltraud Meier

Avant d’entrer dans le cloitre, la traversée des jardins mène sur la vision gothique et chargée d’imaginaire médiéval des ruines de l’église abbatiale, puis, après avoir gravi les étages de l’hôtellerie, nous arrivons dans une grande pièce sous les toits, où les élèves, assis en demi-cercle comme les chevaliers autour de la table ronde, rendent un premier hommage à Waltraud Meier par cette simple disposition.

Face à eux, une centaine de spectateurs venus de toute la région parisienne n’attendent que le début de la leçon.

Edouard Fouré Caul-Futy, jeune présentateur, commence par rappeler, dans un hommage dit avec une très belle empathie et un ton très agréable à écouter, le parcours de la soprano allemande, et notamment son lien avec le metteur en scène Patrice Chéreau.

Waltraud Meier, telle une institutrice devant ses enfants, engage alors un échange avec le public afin de lui donner quelques rudiments de sa vision de l’incarnation. Le chant ne suffit pas, et ne peut rien exprimer s’il n’est pas vécu de l’intérieur.

Ruines de l’église abbatiale de Royaumont

Ruines de l’église abbatiale de Royaumont

Elle insiste donc sur la responsabilité que prend le chanteur en engageant pour un rôle - sur lequel il a préalablement réfléchi aux motivations et à la direction dans la vie – ses propres souvenirs émotionnels et  personnels qu’il va instrumentaliser pour vivre son personnage.

Elle démontre inconsciemment que l’opéra n’est pas la vie, puisque les émotions en jeu appartiennent à un passé qui est en fait déjà mort. Et pour l'auditeur, l'opéra est l'occasion de vivre ainsi des émotions qu'il ne vivra pas forcément dans sa vie réelle.

Elle pose ensuite la question du corps, de la capacité de chacun à l’utiliser et à savoir quoi en faire.
A travers un petit jeu avec le public, elle tente de lui faire prendre conscience de la difficulté à coordonner à la fois le chant et le geste.

Waltraud Meier

Waltraud Meier

Puis, elle se met à l’écart, sur une chaise simplement posée à gauche du public, pour assister à un extrait du deuxième acte de Tannhaüser, la scène du concours de chant qui dure jusqu’au chant de louange à Vénus qui va scandaliser l’assistance de la Wartburg.

Le travail des chanteurs est évident, pas uniquement vocalement, mais par la crédibilité des émotions qu’ils mettent en jeu. Daniel Philipp Witte, chanteur blond et bonhomme, a quelque chose dans la clarté franche du timbre qui rappelle Christopher Ventris, Marc Haffner, en Walther, joue le scandale avec une teinte de sympathie, Benjamin Mayenobe livre un Wolfram au souffle très bien canalisé, et Soumaya Hallak, en Elisabeth, fait ressentir ce conflit intérieur qu’engendrent les propos d’un homme qu’elle estime profondément.

Daniel Philipp Witte et Marc Haffner

Daniel Philipp Witte et Marc Haffner

Quant au timbre du jeune Douglas Henderson, qui chantait dans les jardins extérieurs, seul avant la classe, la gravité souple qu’il impose avec panache exprime un certain plaisir d’être.

Et pendant tout ce spectacle accompagné au piano et par Alphonse Cemin, le directeur de chant, Waltraud Meier est restée assise dans son coin à vivre aussi intensément cette scène avec les jeunes chanteurs comme le faisait Patrice Chéreau avec elle même.

Le metteur en scène avec lequel elle a longtemps travaillé lui manque énormément, et c’est ce que l’on aura ressenti le plus ce soir.
A la fin du spectacle, elle se lève simplement pour dire que c’est fini, et en remercie tout le monde y compris, bien entendu, le public.

Il n’est pas possible de rendre totalement la lumière incroyable dans son regard brillant d’émeraude au cours d'un bref échange de quelques mots personnels tenu avec elle sur sa carrière.

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Publié le 6 Novembre 2015

Orchestre de chambre de Paris (Britten-Tippett)
Un jeu d'échos du baroque à Britten entre l'Angleterre et l'Italie.

Concert du 03 novembre 2015
Théâtre des Champs Elysées

Corelli  Concerto grosso op. 6 n° 2
Tippett  Fantaisie concertante sur un thème de Corelli
Britten  Sérénade pour ténor, cor et cordes op. 31
Purcell  Fantasia
Britten  Variations sur un thème de Frank Bridge op. 10

Ténor   Andrew Staples                                           Cor Stefan Dohr
Direction musicale Douglas Boyd

                                                   Stefan Dohr        

Les couleurs et l’atmosphère que l’on associe naturellement à la musique de chambre sont d’une intériorité austère, parfois joyeuse, et renferment toujours une part de vérité grinçante.

C’est donc une surprise pour l’auditeur que d’entendre l’Orchestre de Chambre de Paris débuter ce concert sur la musique de Corelli, qui est une pièce vibrante et légère, propice aux évocations des ambiances de fêtes vénitiennes imaginaires, dominées par la brillance des premiers violons.

Andrew Staples

Andrew Staples

Par la suite, on comprend que Michael Tippett a repris les thèmes de ce concerto pour composer une fantaisie concertante. Les mouvements de cette composition sont cependant bien plus profonds, et Douglas Boyd, chef volubile et entrainant, montre comment un orchestre composé d’une trentaine de musiciens, tous munis de bois et d’archers, peut renvoyer vers la salle, plongée dans une pénombre un peu triste, un univers ample et sensuel traversé de noirceur et de sonorités pigmentées de métal.

Se présentent alors Andrew Staples,  le regard en paix, calme et concentré, et le corniste Stefan Dohr. Andrew Staples est un ténor britannique peu connu en France, pour le moment, ce qui rend l’attente avant qu’il ne chante que plus intrigante. Suavité éthérée d’une douceur magnifique, harmonie totale avec les lignes mélancoliques de la sérénade de Benjamin Britten, ce qu’il fait en duo au son du cuivre tout aussi chaleureux et poli du cor est d’une grâce captivante qui nous recentre dans l’instant.

Orchestre de Chambre de Paris

Orchestre de Chambre de Paris

On retrouve ensuite, dans la seconde partie, ces mêmes lignes orchestrales, fines et saillantes, aussi bien dans Britten que Purcell, un orchestre audacieux qui dispense une énergie communicative pour le reste de la nuit.

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Publié le 26 Octobre 2015

Arnold Schönberg  (Quatuor à cordes n°2 - Pierrot Lunaire)

Concert du 25 octobre 2015
Palais Garnier

Quatuor à Cordes n°2, op.10 (1908)
Violons Frédéric Laroque, Vanessa Jean
Alto Laurent Verney
Violoncelle Aurélien Sabouret

Pierrot Lunaire, op.21 (1912)
Violon Frédéric Laroque
Alto Laurent Verney
Violoncelle Aurélien Sabouret
Flûte et Piccolo Catherine Cantin
Clarinette Véronique Cotter-Dumoulin
Clarinette Basse Bruno Martinez
Piano François Frédéric Guy

Soprano Caroline Stein

Direction musicale Philippe Jordan 

Alors que les représentations de Moïse et Aaron viennent de débuter à l’Opéra Bastille depuis quelques jours, les solistes de l’Opéra National de Paris consacrent par un doux dimanche d’automne une soirée à l’univers musical d’Arnold Schönberg. Nous sommes transportés peu avant la Grande Guerre, au moment où le compositeur s’apprête à dépasser sa passion pour l’art de Richard Wagner et Richard Strauss, et se dirige vers l’écriture atonale révélatrice des sentiments angoissés d’une époque surgie du romantisme national.

Partition du Quatuor à cordes n°2

Partition du Quatuor à cordes n°2

Dans la première pièce, le Quatuor à Cordes n°2, baignée par les lumières blafardes du grand lustre du Palais Garnier, les vibrations passionnées du violoncelle d’Aurélien Sabouret créent une tension permanente par les résonances qu’elles entretiennent avec notre propre puissance vitale. Les deux violons de Frédéric Laroque et Vanessa Jean et l’alto de Laurent Verney se répondent sur le ton de la fantaisie. Et au troisième mouvement, le violoncelliste au visage si malicieux jusqu’à présent, prend une gravité un peu sur jouée mais qui s’accorde avec ce climat de plus en plus triste et vrai. 

Caroline Stein, voix technique et légère sans pathos, est alors comme une étincelle vitale qui s’amuse des effets mécaniques d’un langage musical plus espiègle que n'est ce texte profond et désespéré.
Après l’entracte, la salle s’éteint pour ne laisser que quelques projecteurs illuminer le vieux parquet en bois, les fonds des loges de côté restant, eux aussi, allumés.

Le ciel de Paris peu avant Pierrot Lunaire

Le ciel de Paris peu avant Pierrot Lunaire

Clarinettes, flûte, piccolo et piano ont rejoint la scène et Philippe Jordan apparaît dans un état de concentration sereine. En fin mélodiste, il harmonise joliment d'un simple geste l’ensemble tout en conservant la plus grande part de son attention à la soprano. Les maladies de l’âme que drainent partition et poèmes du Pierrot Lunaire donnent dans cette interprétation une sensation de chaleur inattendue de la part du compositeur. Et Caroline Stein raconte ces égarements avec une intelligence qui semble en surplomber les affects douloureux.

Il n’est pas habituel de voir un public aussi nombreux assister à un concert de musique de chambre dans une salle aussi grande, et d’avoir le sentiment que la vie musicale parisienne débute cette saison avec une vitalité qui donne de la joie pour les jours qui vont suivre.

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Publié le 26 Septembre 2015

Philharmonique de Radio France (dm Mikko Franck)
Concert du 25 septembre 2015
Philharmonie – Grande salle

Erich Wolfgang Korngold
Concerto pour violon et orchestre en ré majeur (1945)
Violon Vilde Frang

Gustav Mahler
Das Lied von der Erde (Le Chant de la terre) (1908)
Mezzo-soprano Alisa Kolosova
Ténor Christian Elsner

Direction musicale Mikko Franck
Orchestre Philharmonique de Radio France

 

                                           Alisa Kolosova

Une semaine après son concert de rentrée à l’Auditorium de la Maison de la Radio, l’Orchestre Philharmonique de Radio France se retrouve dans la grande salle de la Philharmonie pour jouer deux œuvres en mémoire de Gustav Mahler et d’un jeune compositeur qui lui fut présenté alors qu’il n’avait que 9 ans, Erich Wolfgang Korngold.

Mikko Franck

Mikko Franck

Le concert de ce soir ne suit pas l’ordre chronologique, puisqu’il débute par le concerto pour violon en ré majeur, dédié à Alma Mahler-Werfel, la veuve du compositeur autrichien.

Au cours de sa période américaine, Korngold était devenu un fantastique compositeur de musiques de films d’aventures historiques, avec pour héros Errol Flynn, dont l’Aigle des Mers reste le chef-d’œuvre épique.

Ce concerto pour violon marque cependant la fin de cette vie américaine, et la préparation au retour vers le Vieux Continent, sorti enfin de la guerre.

La salle à la fin du concert

La salle à la fin du concert

En avant des emphases d’un orchestre opulent, la violoniste norvégienne Vilde Frang laisse transparaître une personnalité ardente et irradiante, et un sens de l’accompagnement lyrique stupéfiant au fil des ondes de l’ensemble. Les irisations sont travaillées avec une précision d’orfèvre, et sa virtuosité joyeuse est d’autant plus captivante que le Philharmonique lisse les nappes orchestrales sans exagérer la composante hollywoodienne et nostalgique de la musique.

Dans la seconde partie, la composition crépusculaire de Gustav Mahler atteint des sommets d’immatérialité qui imprègnent et subjuguent notre conscience au point de nous faire perdre tout sens du réel.

Christian Elsner

Christian Elsner

Les voiles des cordes s’évaporent de toutes parts, le corps dense des bois du Philharmonique ramène à une sérénité terrestre poétique, et Mikko Franck mène cet élan orchestral vers des hauteurs majestueuses qu’il contrôle magnifiquement, pour les faire s’éteindre ensuite avec un art de l’achèvement d’une perfection impressionnante.

Et Christian Elsner laisse entendre la clarté sans tension de son chant qui, inévitablement, se dilue dans une acoustique peu favorable aux voix, bien que, et ce sera la plus belle des surprises, celle d’ Alisa Kolosova arrive à toucher même ceux qui l’entendent de dos.

Alisa Kolosova

Alisa Kolosova

La mezzo-soprano russe est en effet toujours fascinante dans les rôles charmeurs et posés – Olga, dans Eugène Onéguine, est un personnage qu’elle incarne avec beaucoup de sensualité -, mais, ce soir, elle porte une profonde langueur, un grand chant d’espoir qui s’évade vers un horizon sans limite, amplifiée par les gestes enrobés de Mikko Franck.

Comment avoir envie de parler après avoir entendu une telle beauté d’interprétation?

 

Disponible en réécoute sur France Musique jusqu'au 25 octobre.

 

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Publié le 17 Septembre 2015

Orchestre de l’Opéra National de Paris (Ph.Jordan – G.Kühmeier)
Concert du 16 septembre 2015
Philharmonie – Grande salle

Variations pour orchestre, op.31 (Arnold Schönberg)
Symphonie n°4 (Gustav Mahler)

Soprano Genia Kühmeier
Direction musicale Philippe Jordan
Orchestre de l’Opéra National de Paris

 

 

                                     Philippe Jordan

 

Après le Ring et les neuf symphonies de Beethoven, Philippe Jordan débute un nouveau cycle dédié cette fois au grand compositeur viennois, Arnold Schönberg.
Au cours de la saison, deux autres concerts lui seront voués, l’un au Palais Garnier le 25 octobre, l’autre à la Philharmonie le 19 avril, dans le prolongement de la trainée laissée par le passage de son œuvre majeure à l’Opéra Bastille, Moïse et Aaron.

Croissant de Lune dans le couchant depuis la Philharmonie

Croissant de Lune dans le couchant depuis la Philharmonie

On se souvient avec quelle envie Philippe Jordan s'était évertué à faire partager sa passion pour la musique de Schönberg, lors des journées Tous à l’Opéra, en la dédramatisant.
Et à l’écoute du concert de ce soir, on ne peut qu'admirer sa manière à mettre en avant la finesse et la poésie d’une œuvre construite sur le sérialisme et les dissonances, et son attention à l'unir selon une forme d’onde coulante où se dissimule un désir de séduction. Mais a t-il raison d'éluder aussi franchement la rugosité grinçante des accords et l’ambiance tendue qui, par moment, devrait pincer au cœur ? Ne laisse-t-il pas un peu de côté le regard perçant d’un compositeur qui inspira Bernard Herrmann, le créateur des musiques d’Alfred Hitchock ?

Philippe Jordan

Philippe Jordan

La symphonie n°4 de Gustav Mahler apparaît alors comme une œuvre merveilleuse qui laisse au chef d'orchestre un large champ d’expression pour sa pleine subtilité, pour son attachement profond au charme des couleurs viennoises, et pour un enivrant art de l’éclat qui fait briller tous les petits reflets chantants des instruments. Il est fascinant d’entendre comment cette musique, moins marquée par le pathétisme inhérent au compositeur, peut être aussi subjugante et innervée par des volutes d’un sensualisme exacerbé par l’hédonisme caressant du directeur musical.

Salle de la Philharmonie à la fin du concert

Salle de la Philharmonie à la fin du concert

Ce voyage dans une limpidité qui surpasse sa part d’ombre prend, de plus, une dimension noblement humaine grâce à la belle voix apaisante et chargée de compassion de Genia Kühmeier.

Philippe Jordan, par l’esprit qu’il insuffle à ses musiciens et solistes, est véritablement une incarnation de la Joie qui rayonne en toutes circonstances.

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Publié le 12 Septembre 2015

Prometeo - Tragedia dell'ascolto (Luigi Nono)
Représentation du 11 septembre 2015
Landschaftspark Duisburg-Nord

Kraftzentrale - Ruhrtriennale 2015

Sopran - Susanna Andersson, Christina Daletska
Alt - Els Janssens-Vanmunster, Noa Frenkel
Tenor - Markus Francke
Sprecher - Caroline Chaniolleau, Mathias Jung

Ensemble Modern Orchestra, SCHOLA Heidelberg, Experimentalstudio des SWR

Direction musicale Ingo Metzmacher, Matilda Hofman

Coproduction Holland Festival, Zürich Tonhalle et Festival d’Automne à Paris.

                                                                                  Entrée de la Kraftzentrale

En programmant Prometeo dans la grande Kraftzentrale de Duisburg, un des symboles sidérurgiques de cette région qui connut progrès puis déclin économique, le site de la Ruhrtriennale fait peser tout son passé industriel sur la musique de Luigi Nono.
Car c'est à une expérience sensorielle forte et unique et à une remémoration simultanée de son histoire, que l'auditeur est invité sous l'immense chapiteau d'une usine devenue maintenant ouvrage d'Art moderne.

 

Entrée dans la Kraftzentrale

Entrée dans la Kraftzentrale

Quand les spectateurs se présentent à l'entrée du bâtiment, ils ont en premier lieu la surprise de voir que les ouvreuses ne laissent passer les gens que par poignées d'individus, qui s'éloignent ensuite à travers une brume humide. Des silhouettes se détachent sur le fond d'une nébuleuse bleutée, on se croirait partie d'un tableau vivant inspiré de la montée des âmes vers l'Empyrée de Jérôme Bosch.

Arrivés devant un sas, d'autres ouvreuses filtrent les entrées/sorties afin de rendre hermétique la séparation avec l'autre partie de la Kraftzentrale où va avoir lieu le concert.

Orchestre et Choeur

Orchestre et Choeur

Dans cette salle, nous découvrons alors un ensemble de bancs orientés dans tous les sens et recouverts de petits coussins. De là, chacun a nécessairement une vue sur plusieurs des huit ensembles de musiciens installés en hauteur, à flanc de muraille, sur les trois façades de l'usine. Et au pied du quatrième pan de séparation noir et translucide, un choeur et un orchestre situés cette fois à terre achève d'encercler les invités.

Prometeo (Nono- dm Metzmacher & Hofman) Ruhrtriennale 2015

Pendant deux heures et trente minutes, nous sommes ainsi immergés dans un univers de voix venues du ciel qui se répondent de part et d'autre de la salle, soit de manière directe, soit par un système d'amplification à base de haut-parleurs, qui permet ainsi de moduler dans le temps la présence de telle ou telle voix, de tels ou tels instruments, et de donner l'impression d'un lien invisible entre les différentes sources sonores.

Prometeo (Nono- dm Metzmacher & Hofman) Ruhrtriennale 2015

Pour profiter au mieux de la pleine spatialité sonore de cet ouvrage, chacun doit être dans un état de réceptivité débarrassé de toute pensée parasite ou contrariante, car les instruments jouent rarement une musique énergétique propre à bousculer les âmes. L'acier des cordes est par exemple simplement utilisé pour créer des effets de scintillements mystérieux ou des grincements austères, et l'atmosphère musicale s'apparente au fond sombre et lumineux sur lequel les voix s'évadent, à l'instar des mouvements d'étoiles isolées dans la masse invisible de notre univers.

Ces voix, elles, sont d'une pureté irréelle à en saisir le temps, quand leurs vibrations s'évanouissent dans l'instant.

La Kraftzentrale et les sections d'orchestre au salut final

La Kraftzentrale et les sections d'orchestre au salut final

Et comme la musique de Luigi Nono rejoint celle de Georgy Ligeti, il devient donc naturel, à certains moments, de se sentir emporté dans le film de Stanley Kubrick, 2001 l'Odyssée de l'Espace.

On en vient cependant à regretter que les spectateurs n'aient été allongés dans des chaises longues, pour les mettre dans un état de pleine réceptivité, le corps entier dirigé vers le ciel et soulagé de son poids.

En surplomb de l'orchestre situé au sol, Ingo Metzmacher et Matilda Hofman dirigent ces ensembles en ondulant les gestes de leurs mains en vagues, tels deux prophètes apaisant l'humanité.

Landschaftspark Duisburg-Nord, la nuit

Landschaftspark Duisburg-Nord, la nuit

Il y eut à Avignon, cet été, un spectacle de Christine Dormoy intitulé Transfabbrica où se côtoient l'univers de Paolini, Nono et Ligety. Il sera un évènement à suivre en France au cours de la saison 2015/2016, pour ses résonances avec le monumental ouvrage de Nono monté à Duisburg en ce moment même.

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Publié le 4 Septembre 2015

Boston Symphony Orchestra
Concert du 03 septembre 2015
Philharmonie – Grande Salle

Don Quichotte (Richard Strauss)
Symphonie n°10 (Dmitri Chostakovitch)

Yo-Yo Ma, violoncelle
Steven Ansell, alto

Direction musicale Andris Nelsons
Boston Symphony Orchestra

 

En ouverture de sa première saison intégrale, la grande salle de la Philharmonie accueille le Boston Symphony Orchestra, un des grands orchestres internationaux dont Andris Nelsons a pris la direction depuis la saison précédente. Huit ans plus tôt, ce superbe ensemble luxuriant faisait alors l'ouverture de la saison 2007/2008 de la salle Pleyel avec La Damnation de Faust, un quatre septembre, sous la direction de James Levine.

Le flux de la vie culturelle et musicale parisienne reprend ainsi son rythme comme s’il s’agissait moins d’un évènement que d’un courant naturel qui retrouve son chemin vers ses lieux de vie sociale.

Andris Nelsons

Andris Nelsons

Cette soirée réunit dans un même programme deux œuvres totalement distinctes d’esprit, mais qui vont être liées par l’élan et la patine fluide et adoucie de cet orchestre qui vibre d’une énergie enthousiasmante.

La première partie est dédiée à un  large poème symphonique de Richard Strauss, peut être le plus attachant, Don Quichotte.

Ce poème est une allégorie du rêve du fameux chevalier qui pourrait être aussi celui de l’auditeur qui ré-imagine son univers et sa vie tout au long de la musique.

Et comme lors d’une traversée à la fois paisible et mouvementée du temps, l’orchestre fait vivre des ondes de tissus instrumentaux de cordes et de vents qui se fondent dans des mouvements continus se gorgeant d’un sang félin, pour rejoindre ensuite un univers ludique et poétique plus intime et toujours réconfortant.

 

Grande salle de la Philharmonie

Grande salle de la Philharmonie

L’emportement élancé de l’orchestre dans la saisissante « Chevauchée dans les airs » est exaltant par son sens ample et lent de la respiration, la masse s’élève dans les tourbillons des vents, et Andris Nelsons apparaît comme un peintre expressif des illusions.

Yo-Yo Ma, débonnaire et happé par la force vitale des musiciens, joue du violoncelle avec une sensibilité aigüe au jeu de ses partenaires, et de son corps penché par le cœur, son lien à l’orchestre en devient encore plus visible.

Mais dans la seconde partie, l’ombre que fait planer Staline sur la dixième symphonie de Chostakovitch se découvre dès le début. Cuivres sombres et menaçants, d’une finition rutilante, la férocité des accents contient un feu vital brillant qui résiste à la tentation d’une interprétation empesée et tragique.

Traits de flûtes fulgurants, nimbes claires et mystérieuses qui donnent le frisson, on se surprend à ressentir de l’espoir malgré les débordements violents de la musique, car il y a dans cette esthétique une chair tendre et harmonieuse, et toujours la vision de ce chef d’orchestre dont aucune gravité n’émane, sinon de la profondeur.

Et la chaleur réciproque avec laquelle chef et musiciens se répondent au salut final témoigne de cette immense estime qui les unit tous.

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Publié le 17 Août 2015

Hommage an Gerard Mortier
Concert du 16 août 2015
Gebläsehalle, Landschaftspark Duisburg-Nord

Ruhrtriennale

Giacinto Scelsi Pranam I
Ferruccio Busoni
                Gesang vom Reigen der Geister, op.47
                 Berçeuse élégiaque, op. 42
Alban Berg
                 Altenberg Lieder, op.4
Giacinto Scelsi Pranam II
Anton Webern Symphonie, op.21
Olivier Messian
   Couleurs de la Cité Céleste

Soprano Natalia Pschenitschnikova
                 Sarah Wegener

Direction musicale Emilio Pomarico, Sylvain Cambreling                   Sarah Wegener
Orchestre Klangforum Wien 

Sans doute est-ce un des derniers hommages au directeur flamand décédé le 08 mars 2014, Johan Simons lui dédie ainsi cette matinée d’Ascension afin de marquer le souvenir de celui qui fut l’initiateur et l’intendant de la Ruhrtriennale juste avant de prendre en main la direction de l’Opéra National de Paris.

 

Gerard Mortier

Gerard Mortier

A Emilio Pomarico de diriger les deux Pranam de Giacinto Scelsi, les Altenberg Lieder d’Alban Berg et la Symphonie, op 21 d’Anton Webern, et à Sylvain Cambreling de diriger Busoni et Messian.

L’atmosphère de ce concert s’imprègne d’un caractère austère et fatal, empreint d’une grande spiritualité.

Fond de scène de la Gebläsehalle

Fond de scène de la Gebläsehalle

La berceuse élégiaque, en mémoire d’une mère dont l’on se sent proche, dessine une mosaïque de reliefs qui stimule mentalement des compositions picturales dynamiques et vivantes, alors que la tonalité glacée des Pranams engendre un profond sentiment d’étrangeté.

Et Les couleurs de la Cité Céleste que Sylvain Cambreling prend soin à ponctuer d’une puissante solennité, ont une spatialité qui aurait gagné en mystère dans une salle plus ample.

Natalia Pschenitschnikova et Sylvain Cambreling

Natalia Pschenitschnikova et Sylvain Cambreling

Parmi les spectateurs de ce concert intime joué dans une salle comparable à celle de l’amphithéâtre Bastille, mais plus allongée, des amis proches de Mortier, sa sœur, Rita, Alain Platel, le chorégraphe, ou bien Krzysztof Warlikowski et Małgorzata Szczęśniak, qui s’apprêtent à créer Die Franzosen le week-end prochain, sont venus s’y recueillir et témoigner de leur sincère fidélité.

 

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Publié le 3 Mars 2015

Ritos y geografias para Federico Garcia Lorca

Concert du 28 février 2015
Teatro Real de Madrid

Rocio Marquez Chant

Guitarra flamenca Pepe Habichuela et Miguel Ángel Cortés
Coros y palmas Los Mellis (Manuel y Antonio Montes Saavedra)
Percusión Agustín Diassera
Chanteur Arcángel
Danseuse Leonor Leal

Proyecto Lorca
Saxofones Juan M. Jiménez
Percusiones Antonio Moreno
Piano Daniel B. Marente

                                                                                          Leonor Leal

Entre deux représentations d’El Publico, l’opéra composé à partir de la nouvelle de Federico Garcia Lorca sur la musique de Mauricio Sotelo, le Teatro Real de Madrid a souhaité dédier une soirée aux chants populaires anciens enregistrés en 1931 par La Argentinita, une danseuse et chorégraphe célèbre de l’entre deux-guerres, et Lorca, à la fois pianiste et auteur des paroles.

Douze airs pour s’immerger dans le soliloque plaintif du Flamenco incarné par la voix finement vibrante de Rocio Marquez.

Rocio Marquez et Pepe Habichuela (Guitare)

Rocio Marquez et Pepe Habichuela (Guitare)

Cette jeune chanteuse native de Huelva, formée à l’université de Séville, se retrouve seule sur scène accompagnée soit d’un unique guitariste, Pepe Habichuela ou bien Miguel Ángel Cortés, soit d’un chœur en duo, Manuel et Antonio Montes Saavedra, ou bien d’un ensemble plus large incluant percussions, saxophone et piano.

Ces airs, fortement identitaires et d’une rigueur sévère, trouvent alors écho parmi les auditeurs qui leur répondent par des interjections complices et spontanées comme dans les spectacles de théâtre traditionnel japonais.

Et la réaction est d’autant plus exaltée que la voix de l’artiste s’étire jusqu’au dernier souffle dans un ultime effort arraché.

Daniel B. Marente (Piano), Rocio Marquez, Juan M. Jiménez (Saxophone)

Daniel B. Marente (Piano), Rocio Marquez, Juan M. Jiménez (Saxophone)

Mais la danse est aussi présente quand Leonor Leal surgit magistralement pour claquer du talon, se déhancher fièrement, et jouer de cambrures provocantes afin de brosser un portrait fort et androgyne de la femme séductrice.

Et quand un air de Fandango annonce un retour à une légèreté plus festive, les appels hispano-mauresques d’Arcangel font naître une envie d’aventure et d’horizons inconnus.

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