Histoire de l'Opéra, vie culturelle parisienne et ailleurs, et évènements astronomiques. Comptes rendus de spectacles de l'Opéra National de Paris, de théâtres parisiens (Châtelet, Champs Élysées, Odéon ...), des opéras en province (Rouen, Strasbourg, Lyon ...) et à l'étranger (Belgique, Hollande, Allemagne, Espagne, Angleterre...).
Ariane à Naxos (Richard Strauss) Représentation du 22 janvier 2015 Opéra Bastille
Le Majordome Franz Grundherer
Le Maître de musique Martin Gantner
Le Compositeur Sophie Koch
Le Ténor (Bacchus) Klaus Florian Vogt
Un Maître à danser Dietmar Kerschbaum
Zerbinette Elena Mosuc
La Primadonna (Ariane) Karita Mattila
Arlequin Edwin Crossley-Mercer
Naïade Olga Seliverstova
Driade Agata Schmidt
Echo Ruzan Mantashyan
Direction Musicale Michael SchonwandtKarita Mattila (Ariane)
Mise en scène Laurent Pelly (2003)
Souvenir des années fastes du second mandat d’Hugues Gall, directeur de l’Opéra National de Paris entre 1995 et 2004, la nouvelle production d’Ariane à Naxos dans la mise en scène de Laurent Pelly était d’un bel éclat musical quand les voix de Natalie Dessay, Sophie Koch et Stéphane Degout émerveillaient l’opéra Garnier.
Les temps sont un peu plus difficiles aujourd’hui, et le spectacle s’est déplacé à Bastille, mais la perspective de l’annonce prochaine de la première saison de Stéphane Lissner réchauffe le cœur, d’autant plus que la première représentation de cette reprise est d’une beauté orchestrale et vocale qui nous conforte dans notre sensibilité à une forme artistique qui nous dépasse.
Elena Mosuc (Zerbinette)
On se souvient de la finesse avec laquelle Michael Schonwandt avait dirigé Lulu à l’automne 2011, lissant légèrement les sonorités dissonantes de la partition, il ne s’écarte pas plus de cette ligne chatoyante pour la musique d’Ariane à Naxos.
Ses talents de symphoniste devraient beaucoup plaire à Philippe Jordan, car le chef danois – il sera le nouveau directeur musical de l’opéra de Montpellier à la fin de l’été prochain - emplit la fosse d’un déploiement riche et chaleureux de cordes entremêlées d’étincelles et de sonorités chantantes. Le final du premier acte entre Zerbinette et le Compositeur prend même une profondeur poétique qui annonce le lyrisme pathétique de la seconde partie.
Karita Mattila (Ariane)
Cette volonté de lier par une même onde subliminale la vitalité musicale de l’actrice et le fleuve de désespérance d’Ariane se retrouve aussi dans la similarité des voix des deux chanteuses, Elena Mosuc et Karita Mattila. Car la soprano roumaine n’a pas uniquement de l’aisance dans les coloratures propres à son rôle ; elle a une voix profondément lyrique qui lui donne une épaisseur de caractère supplémentaire. Le contraste avec les lamentations de la princesse s’atténue donc sensiblement.
Mais la soprano finlandaise n’a, elle, rien perdu de son expressivité dramatique si touchante par la colère intérieure qu’elle révèle. Son chant est d’une beauté nocturne qui ne trahit aucune faille même dans la tessiture aiguë, et ce n’est qu’émerveillement sous ce charme de velours ample et envoutant. Avec, de plus, l’émotion à l’écoute d’une voix qui défie la vie et le passage du temps.
Karita Mattila (Ariane)
Ensuite, uniquement dans le prologue, nous retrouvons les deux chanteurs qui étaient sur scène dès la création de la production à Garnier, Martin Gantner, en maître de musique, et Sophie Koch, en compositeur.
Le premier, toujours aussi impressionnant de présence, est un baryton au chant de charme, très agréable à écouter, comme si sa tessiture se diluait dans l’atmosphère.
La seconde, qui fut sur cette même scène Fricka et Vénus, est confondante par son apparence masculine jeune et fine. Son incarnation brille d’impétuosité et de vitalité, et sa voix dirigée bien frontalement révèle uniquement des graves plus intimes.
Klaus Florian Vogt (Bacchus)
Et comme il s’agit d’une soirée faite pour réunir des stars, Klaus Florian Vogt – qui surgit du devant de la scène pour révéler la vision de Bacchus à Ariane – est un véritable dieu dans ce rôle à sa mesure. Il n’est pas fait pour la comédie de boulevard, mais dès qu’il s’agit d’incarner un personnage à l’apparence de surhomme mais avec un cœur bien humain, la clarté et l’éloquence de sa voix, à la fois céleste et terrestre, est un éblouissement de l’âme.
Les trois nymphes, Olga Seliverstova, Agata Schmidt et Ruzan Mantashyan, composent avec bonheur un superbe ensemble enchanteur.
Elektra (Richard Strauss) Représentation du 27 septembre 2014 Vlaamse Opera Gand
Elektra Irène Theorin Klytämnestra Renée Morloc Chrysothemis Ausrine Stundyte Orest Karoly Szemeredy Aegisth Michael Laurenz Der Pfleger des Orest Thierry Vallier Ein junger Diener Adam Smith Ein alter Diener Thomas Mürk Die Aufseherin Christa Biesemans Erste Magd Birgit Langenhuysen Zweite Magd Lies Vandewege Die Schleppträgerin Bea Desmet Dritte Magd Joëlle Charlier Vierte Magd Bea Desmet Fünfte Magd Aylin Sezer Irène Theorin (Elektra) Direction musicale Dmitri Jurowski Mise en scène David Bösch
Coproduction avec l’Aalto Theater Essen
Elles sont à genoux, dès l’ouverture, à nettoyer le sol recouvert du sang d’Agamemnon, les servantes, qui n’en laissent pas moins le décor entier baigner d’immondices au fond d’une cour en forme de puits, à l’identique de la scénographie de Robert Carsen pour l’Opéra Bastille.
David Bösch est ainsi fasciné par le basculement brutal de l’imaginaire d’enfant d’Elektra, après le meurtre de son père, vers un détraquement hallucinant qui n’est pas sans rappeler le sort de Lucia di Lammermoor dans la mise en scène d’Andrei Serban.
Renée Morloc (Clytemnestre)
Tout au long du spectacle, des objets d’enfants – petits tabourets, cheval de bois, simple lit – sont manipulés, et entretiennent un lien permanent avec un monde innocent désormais perdu.
Tout est laid, les murs zébrés et violacés, les teintes maladives des visages, les cadavres d’animaux et les liens de chair - dont on croirait sentir la pourriture - qui tiennent encore en vie Klytemnestre.
Le jeu d’acteur est, lui, acéré et terrible, et les artistes se plient sans rebut aux invectives outrancières qui les mènent à fortement déformer leurs inflexions vocales, comme si la haine était incessamment murmurante. Le metteur en scène introduit même de l’humour noir, quand il extériorise le désir de meurtre d’Elektra dans sa tentative, à rire de panique, de prendre en main une tronçonneuse.
Irène Theorin (Elektra)
Et l’orchestre, sous la direction de Dmitri Jurowski, joue magnifiquement son rôle de conteur de l’inconscient, dans une salle intime qui permet aux entrelacements mélodiques de faire entendre leurs moindres nuances, la noirceur de bronze des cors, les atmosphères glaçantes et fragiles des cordes, la poésie des motifs. Rien qu’en prélude du meurtre d’Egisthe, la harpe est ici d’une somptueuse profondeur liquide et dégoulinante. Mais les traits saillants et sauvages de vents et de cordes qui s’allient en coups de griffes violents, manquent parfois de brillant et sont encore trop sages. C’est de fait une haine tranquille et vrombissante, qui sous-tend dans un continuum constant la tension irrésistible et saisissante du théâtre.
Ausrine Stundyte (Chrysothémis)
Elektra n’est pas seulement une œuvre qui mêle déferlements chaotiques, luxuriance et sombre mystère, sinon le prétexte aux fureurs vocales les plus extrêmes. Or, rarement pourra-t-on entendre un trio de dames aussi effroyable que celui réuni ce soir. Irène Theorin – suédoise - , Ausrine Stundyte – lituanienne - et Renée Morloc – allemande - se répondent en effet avec une véhémence qui fait de chaque duo un duel puissant et indécis.
La première, dans le rôle-titre, éprouve une joie presque trop visible à lancer ses aigus perforants avec une facilité enfantine dénuée de tout tragique. Travail sur l’expressivité du regard et des torsions vocales, interactions violentes avec sa mère et sa sœur, mais éclosion amoureuse en présence de son frère, le portrait moins féminin que névrotique qu’elle dresse est d’une densité stupéfiante.
Ausrine Stundyte est par ailleurs bien loin de ne lui opposer qu’une Chrysothémis bourgeoise et impuissante. Elle est comme une lionne compatissante, impressionnante avec son timbre sensuel et bien marqué, et ses yeux perçants issus d’une énergie de feux sensiblement physique.
Karoly Szemeredy (Oreste)
La mère, Renée Morloc, est réduite à un monstre, et rien ne ressort de sa revendication de femme libre – même si elle est prête à tuer. Présence et noirceur des graves, violence qui se révèle finalement désespérée, elle est une Clytemnestre flétrie et sur le point de se désagréger définitivement.
En avant-scène, l’arrivée d’Oreste est superbement décrite, et évoque ces jeunes héros déchus et inquiétants ayant basculé vers le mal, que le cinéma hollywoodien sait si bien mettre en valeur. Une cape ne laissant transparaître que le regard éclairé par les lueurs rougeoyantes du feu, un sentiment puissant de honte et de détermination, Karoly Szemeredy est un jeune Oreste introverti et fascinant.
Karoly Szemeredy (Oreste)
Michael Laurenz, en tenue de soirée incongrue, est un rare Egisthe capable de rendre une telle présence de timbre et un mordant à ce rôle anecdotique.
On ne voit alors plus que son sang épais dévaler les murs d’horreur, lorsqu’Oreste revient pétri de culpabilité après le double meurtre dont il ne se relève plus. Elektra à la croisée de films horrifiques tels Amityville ou L’Exorciste, il fallait oser…
Daphné (Richard Strauss) Représentation du 14 septembre 2014 Théâtre Royal de la Monnaie
Peneios Iain Paterson Gaea Birgit Remmert Daphne Sally Matthews Leukippos Peter Lodahl Apollo Eric Cutler Erste Magd Tineke Van Ingelgem Zweite Magd Maria Fiselier
Mise en scène Guy Joosten Décors Alfons Flores Video Franc Aleu
Direction Musicale Lothar Koenigs
Orchestre et chœur de la Monnaie Sally Matthews (Daphné)
Plus rarement représentée que Salomé, Ariane à Naxos, Der Rosenkavalier ou Elektra, Daphné fut pourtant composée plus d’un quart de siècle après les premiers chefs-d’œuvre de Richard Strauss. Sa musique est d’une luxuriance envahissante, peu dramatique, et d’une luminosité vivifiante.
Et cette lumière s’apprécie d’autant mieux, quand on la vit en ayant une vue large sur l’impressionnante phalange de musiciens baignée par les lueurs chaudes de leurs pupitres.
Birgit Remmert (Gaea) et Iain Paterson (Peneios)
Lothar Koenigs réussit à saisir la finesse du tissu musical, en tenant sous contrôle l’ondoyance diffuse et sensuelle d’un orchestre dont il polit méticuleusement les moindres clivages de couleurs.
Nous sommes ainsi pris dans un flot sonore généreux - parcellé de quelques incertitudes instrumentales isolées – qui ne cède pas aux débordements que l’ampleur orchestrale suggère pourtant.
L’interprétation scénique qu’en réalise Guy Joosten oppose, dans notre monde d’aujourd’hui, l’univers dématérialisé des salles de marchés où coulent des fleuves charriant d'innombrables valeurs numériques, et la Nature originelle de l’homme symbolisée par un gigantesque arbre déployé sur un tronc massif qui en perfore le cœur glacé. Un conflit intérieur de la vie moderne qui paraît bien réel.
Sally Matthews (Daphné)
Un immense escalier conçu selon une architecture qui rappelle celle de l’Opéra Garnier devient alors le théâtre des rapports intimes entre les principaux protagonistes.
Et les chanteurs sont tous contraints à incarner fortement leurs rôles.
Magnifique et émouvante Daphné aux inflexions d’oiseau sauvage, Sally Matthews se distancie avec bonheur d’une incarnation simplement précieuse et délicate, pour faire ressortir l’originalité de son timbre animal. Son souffle long s’épanouit naturellement avec une homogénéité sensible qui préserve toute la fragilité de son personnage.
Eric Cutler (Apollon)
Eric Cutler, en splendide Apollon, est également très convaincant par les détails expressifs qu’il accorde pour traduire les émotions légères, la détermination, la montée de la colère jusqu’aux emportements passionnels qui le poussent au meurtre. Sa voix est franche, mature et virile, et nous tenons là une vision de l’Amour non idéalisée, puisqu’il tue.
A ses côtés, le Leukippos de Peter Lodahl semble plus pâle, mais l’homme est touchant et très impliqué dans ce rôle dévalorisé.
Iain Paterson et Birgit Remmert forment enfin un couple très bien assorti, drôlement décadent, elle ivre et sans barrière apparente, et douée d’un jeu parfois physiquement périlleux – la chute dans l’escalier -, lui tout autant bouffi d’orgueil mais au timbre plus séducteur.
Eric Cutler (Apollon)
Restant relativement fidèles au texte du livret sans chercher à en élargir la vision symbolique – une réflexion sur l’Art et la Société -, Guy Joosten et Franc Aleu – le vidéaste de La Fura Dels Baus – ont ainsi composé des palettes d’images dynamiques qui incluent le flux coloré des valeurs financières, les ondes qui glissent sur le grand escalier, et l’incendie final, rougeoyant et grandiose, du grand arbre.
Et lorsqu’on l’associe à la scène allégorique et dionysiaque des bergers, très vite lassante après le premier effet de surprise à la vue des satyres à têtes de béliers – le chœur est par ailleurs moins saisissant dans cette scène que dans l’introduction élégiaque -, on ne peut s’empêcher d’y voir une allusion inconsciente au Buisson Ardent, l’expression d’un Dieu impuissant face à la décadence de ses fidèles.
Cette image est en fait fortement revitalisante, combinée au postlude orchestral, et le Théâtre de La Monnaie débute donc sa saison sur une rareté musicale incontournable et visuellement impressive.
Violeta Urmana
Direction musicale Jonathan Nott Bamberger Symphoniker Violeta Urmana
Au début de l’année dernière, à la salle Pleyel, Violeta Urmana fit découvrir au public parisien une Mort d’Isolde si irréelle, qu’elle laissa dans les cœurs une immense attente. Elle interprèterait le rôle intégral à Madrid et à Paris un an plus tard, et cette attente fut comblée particulièrement lors des représentations parisiennes.
La retrouver ainsi, seule, avec le Bamberger Symphoniker, a donc la saveur des regrets d’un intime et ultime ‘au revoir’.
Le Bamberger Symphoniker
Mais avant son éblouissante entrée dans la salle, Jonathan Nott entraîne les musiciens dans un romantisme insouciant où Don Juan semble survoler de grands paysages, poursuivre les illusions d’une romance merveilleuse, pour disparaître d’autant plus tristement que les parfums élancés de cet orchestre raffiné et lumineux nous ont entièrement conquis.
Quelle émotion, ensuite, à l’arrivée de Violeta Urmana, souriante et impressionnante dans sa robe de Princesse d’un autre univers. Sa voix se révèle être dans sa plus belle plénitude, et l’acoustique de la salle la favorise en satinant légèrement ses aigus.
Les sept lieder de Strauss extraits de quatre opus différents sont interprétés avec le même ressenti, une intense détermination sous laquelle couve une souffrance très wagnérienne.
Jonathan Nott et Violeta Urmana
Et l’on retrouve cet immense orgueil qui se libère totalement dans Frühlingsfeier, le lied qui la caractérise le mieux, vraisemblablement. Alors que, dans Ruhe, meine Seele et Morgen, les fléchissements de son timbre dans les profondeurs de sa tessiture sont d’un charme subtil et pathétique.
Il n’y eut qu’un bis, le rayonnant Zueignung, mais la soirée ne lui était que partiellement dédiée.
La Femme sans ombre (Richard Strauss) Représentation du 07 décembre 2013 Bayerische Staatsoper (Munich)
Der Kaiser Johan Botha Die Kaiserin Adrianne Pieczonka Die Amme Deborah Polaski Der Geisterbote Sebastian Holecek Hüter der Schwelle des Tempels Hanna-Elisabeth Müller Erscheinung eines Jünglings Dean Power Die Stimme des Falken Eri Nakamura Eine Stimme von oben Okka von der Damerau Barak, der Färber Wolfgang Koch Färberin Elena Pankratova Der Einarmige Christian Rieger Der Einäugige Tim Kuypers Der Bucklige Matthew Peña Keikobad Renate Jett
Direction musicale Kirill Petrenko Mise en scène Krzysztof Warlikowski Décors et costumes Malgorzata Szczesniak Bayerisches Staatsorchester Chor und Kinderchor der Bayerischen Staatsoper
Quand Krzysztof Warlikowski mit en scèneParsifal à l’Opéra Bastille, au printemps 2008, il divisa un public pris entre subjugation et exaspération car, au lieu de simplement représenter le testament chrétien de Richard Wagner, il voulut montrer comment cet ouvrage annonçait, par anticipation, la catastrophe vers laquelle le monde du XXème siècle allait être entraîné. Depuis, sa production a été détruite par l’actuelle direction de l’Opéra National de Paris.
Adrianne Pieczonka (L'Impératrice)
On comprend alors pourquoi Die Frau Ohne Schatten, confiée à son regard toujours aussi acéré, résonne comme une revanche. Il peut à nouveau remettre sur la scène lyrique le thème d‘un monde en perdition, sauf que, cette fois, l’œuvre est directement liée à l’effondrement des Empires. Elle fut créée à Vienne au sortir de la Première Guerre mondiale, en 1919, et elle fit également l’ouverture du Bayerischen Staatsoper, reconstruit après la Seconde Guerre mondiale, en novembre 1963, et dont on célèbre, aujourd‘hui, le cinquantenaire de l’inauguration.
Elena Pankratova (La Teinturière) et le jeune homme
La grande réussite de Krzysztof Warlikowski, pour cette nouvelle production de La Femme sans Ombre, est d’avoir abouti à un spectacle parfaitement en ligne avec le sens premier du texte d’Hugo Hofmannsthal, tout en cherchant à rester le plus proche possible de son propre univers intérieur, et en reprenant, sous une autre forme, des thèmes qu’il avait déjà travaillé dans Parsifal. On peut citer la correspondance entre la tension croissante de la tentation de Parsifal pour les Filles Fleurs et celle de la Teinturière pour le jeune homme, le déclin d’un monde mourant symbolisé, dans ces deux opéras, par un vieillard joué silencieusement par Renate Jett, les destructions de la guerre au début du troisième acte - on se rappelle les réactions hostiles du public face au film de Rossellini ‘Allemagne année zéro’ projeté dans un silence absolu - noyées, ici, dans un fleuve numérique, et une sincère et touchante image du bonheur familial, commune et idéalisée, sans doute, mais inéluctable comme condition de la survie humaine.
Deborah Polaski (La Nourrice)
Il y a toujours un film de référence qui se rattache à l’œuvre choisie par Warlikowski. Le destin de l’Impératrice est ainsi présenté comme le prolongement du mystère envoutant lié à la jeune Femme brune du film d’Alain Resnais, ’L’Année dernière à Marienbad’, tourné pour partie dans les jardins du château de Schleissheim, ancienne résidence d’été des rois de Bavière.
Ce décor baroque projeté sur toutes les parois de la scène est une magnifique introduction à la musique de Richard Strauss et, surtout, à la plasticité volubile de la direction musicale de Kirill Petrenko.
De bout en bout, le chef d’orchestre russe modèle le son de l’orchestre en dégageant une variété de plans sonores prodigieux comprenant une nappe de cordes souples et extrêmement diffuse et étendue depuis la salle jusque sur la scène, des volumes modelés et colorés, bardés de stries vivantes, s’élevant ou redescendant latéralement avec une saisissante impression de compacité. Les cuivres, disposés de part et d'autre de l’orchestre, coulent le son d’une inaltérable chaleur rougeoyante, toujours en mouvement, si bien que l’on a la sensation de passer d’un monde en fusion aux profondeurs sombres et inquiétantes.
Elena Pankratova (La Teinturière)
Warlikowski sait jouer de ces atmosphères fantastiques et théâtrales pour insérer des scènes vidéographiques sophistiquées et dynamiques, projetées sur toutes les dimensions de la scène, et qui suggèrent, par exemple, une fuite à travers une forêt fantomatique, la traversée d’un temple irréel, autour d’une toute petite fille perdue, telle une revenante, le visage à peine visible, l’univers mental d’une Impératrice hors du monde.
Johan Botha (L'Empereur)
Et l’ampleur sonore de l’orchestre, dense mais jamais confuse, même dans les moments les plus intenses, surcharge tant d’ornements incroyables, qu’il arrive parfois qu’ils prennent le dessus sur l’espace expressif laissé aux chanteurs. La méditation de l’Impératrice, juste avant l’apparition de l’Empereur pétrifié, est un exemple de passage où l'exubérance des instruments dépasse la présence de l’interprète.
Elena Pankratova (La Teinturière) et les enfants
L’opposition entre univers symbolique et monde terrestre prend la forme, chez Warlikowski, d’une scène d’intérieur unique représentant, pour moitié, le monde aristocratique de l’Impératrice, pour l’autre moitié, un monde humain où les coucheries l’emportent sur les sentiments, et, en arrière plan, un espace reposant sur un grand miroir qui réfléchit l’illusion d’un monde irréel en suspension.
Dans la fauconnerie, ce sont les enfants qui se déguisent en oiseaux de proies maléfiques, et ils sont rejoints, plus tard, par des adultes, image démultipliée des hommes avec lesquels l’humaine Teinturière rêvera de vivre ses fantasmes révélés insidieusement par la Nourrice. La scène sensuelle de la rencontre avec le jeune homme au corps fin et musclé est amenée jusqu’au début de l’approche sexuelle, avant que la nourrice ne refuse l’acte comme Parsifal repoussa le baiser de Kundry.
Elena Pankratova (La Teinturière) et le jeune homme
Avec un sens de la fidélité littérale qu’on ne lui connaissait pas, Warlikowski aborde le début du troisième acte avec l’ombre d’un cheval, celui de l’Empereur, se noyant dans le fleuve, suivi par les corps d’hommes morts au combat. La pétrification de cet Empereur renvoie l’image d’un homme mourant sur une table d’opération, symbole d’une société malade, notre propre société occidentale
Mais c’est le sort des enfants qui intéresse le metteur en scène, lui qui reconnaît regretter de ne pas en avoir. Ces œuvres, tellesParsifal, ou le Rake's progress, s'achèvent de la même manière, c'est à dire avec une représentation du bonheur conjugal qu'il sait, ou qu'il estime, ne pas être pour lui, mais qui a de la valeur à ses yeux, à n'en pas douter. La Femme sans ombre se conclut donc sur cette même scène réunissant les deux couples, impérial et humain, et leurs enfants autour d‘une table.
Renate Jett (Keikobad)
Et les représentations iconographiques du dernier tableau peuvent ainsi se lire sous l'angle de la signature du metteur en scène (c'est à dire 'Warlikowski' en hiéroglyphes modernes), ou bien, plus largement, comme une représentation des mythes que l'homme moderne s'inventera après l'effondrement d'un monde obscur, les héros de cinéma, Marilyn, le bouddhisme ou bien Freud.
Dans cet univers toujours aussi théâtral et détaillé, Elena Pankratova est l’artiste qui se démarque le plus. Non seulement elle dispose de facilités expressives aussi bien dans la noirceur que dans l’exultation d’aigus souvent très pénétrants, et quelques fois un peu couverts, mais, surtout, elle est une interprète profonde et entière de la Teinturière en complète possession de son corps qu’elle assume et embellit de son humanité.
Adrianne Pieczonka n’a pas cette même unité, confinée à un rôle de bourgeoise malade repliée sur elle-même, bien qu’elle démontre qu’elle a tous les moyens techniques pour le rôle de l’Impératrice. Mais l’on ressent une absence d’intégration profonde de sa propre douleur, de ce manque qui devrait être sa force, et qui réduit ainsi l’impact de sa personnalité.
Johan Botha n’est pas mieux avantagé, et même s’il dégage une certaine puissance, son chant ne révèle pas un caractère complexe qui pourrait émouvoir.
Wolfgang Koch est, lui, doué d’une présence beaucoup plus forte, les lignes vocales sont fluides et constantes tant qu’elles ne sont pas amenées à changer rapidement de tonalité, et c’est pourquoi le couple qu’il forme avec la teinturière d’Elena Pankratova est si humain dans sa caractérisation.
Sebastian Holecek(Le Messager) et Deborah Polaski (La Nourrice)
En nourrice, Deborah Polaski est avant tout une actrice vive et hallucinée. Son personnage, masculinisé par un costume blanc uni, fait beaucoup penser à la vision tout aussi froide de Despina (Cosi fan tutte) par Michael Haneke. Mais si les déchirements de la voix lui assignent une certaine animalité, ne subsiste plus la moindre rondeur vocale.
Scène finale
Seulement, quand on est pris par un tel spectacle qui unifie les chanteurs dans un drame lyrique aussi fantastique, les réserves tombent naturellement, d’autant plus qu’il règne, dans une ville comme Munich, une atmosphère positive et sereine qui se ressent à l’intérieur même du théâtre.
Elektra (Richard Strauss) Répétition générale du 23 octobre 2013 Opéra Bastille
Elektra Irène Theorin Klytämnestra Waltraud Meier Chrysothemis Ricarda Merbeth Orest Evgeny Nikitin Aegisth Kim Begley Der Pfleger des Orest Johannes Schmidt Ein junger Diener Jörg Schneider Ein alter Diener Kristof Klorek Die Aufseherin Miranda Keys Erste Magd Anja Jung Zweite Magd Susanna Kreusch Die Schleppträgerin Corinne Talibart Dritte Magd Heike Wessels Vierte Magd Barbara Morihien Fünfte Magd Eva Oltivanyi
Direction musicale Philippe Jordan Mise en scène Robert Carsen Décor Michael Levine Chorégraphie Philippe Giraudeau Irène Theorin (Elektra) Production originale de la fondation Teatro del Maggio Musicale Fiorentino
Pour un instant, dans ce grand décor en fond de cuvette recouvert, au sol, d’une terre argileuse piétinée par les servantes d’Elektra, un passionné de Pina Bausch ne pourrait s’empêcher de penser à sa chorégraphie du Sacre du Printemps.
Ces servantes sont présentes en permanence et sont comme les doubles de la fille d’Agamemnon dont elles miment le désespoir contenu dans ses gestes, mais sans l’expressivité aussi profondément douloureuse de la chorégraphe allemande.
Les servantes autour du corps d'Elektra
Philippe Giraudeau réussit cependant de très belles scènes magnifiées par les funèbres éclairages rasants en clair-obscur, comme l’ouverture éclatante qui disperse les servantes aux quatre coins de la scène, la folie hargneuse avec laquelle elles fouillent le sol pour en déterrer la hache criminelle, la procession qui soulève le lit de Clytemnestre et le corps d’Agamemnon, et le mime du meurtre final autour de la crypte.
Ce travail artistique prodigieux par son unité d’ensemble est cependant totalement dévoué à la musique de Richard Strauss. Quand on connait les qualités hédonistes de la direction de Philippe Jordan, celles-ci pourraient paraître un peu trop léchées pour imprégner à la partition son inhérente énergie volcanique.
Irène Theorin (Elektra) et le corps d'Agamemnon
Il n’épargne pourtant aucunement les à-coups convulsifs qui montent crescendo jusqu’à l’arrivée de Clytemnestre, même si, dans cette première partie, la brusquerie est un peu trop caricaturale et ne laisse pas suffisamment l’inquiétante violence occulte et la noirceur des cuivres, et des cors en particulier, mieux emplir l’espace sonore de la salle pour créer un climat totalement envoûtant.
Mais quand l’impressionnante Waltraud Meier surgit du fond de scène au milieu des draps lumineux de son lit conjugal, la musique devient une interprète extrêmement fine qui dit tout de la pensée de la mère d’Elektra. L’impression est la même que celle que l’on pouvait ressentir lorsque Jordan dirigeait, la saison dernière, le monologue de Wotan. On n’écoutait même plus l’interprète mais seulement l’orchestre tant la direction décrivait avec un art du discours clair et enchanteur le récit névrotique du dieu germanique.
Waltraud Meier (Clytemnestre)
La musique se ciselle en de fins motifs qui s’infiltrent à travers le cœur, l’impression de se défilement est fascinante.
En présence de Waltraud Meier, l’expressivité de la musique a d’autant plus d’importance que sa tessiture vocale, des graves jusqu’au médium, est maintenant moins audible dans une salle comme Bastille. L’orchestre prend ainsi le relais du discours vocal.
Mais les aigus sont encore fabuleux, l‘articulation précise, et sa tragique présence donne tout autant le frisson alors qu'il y a une émotion extrême à mesurer la chance d'entendre une telle artiste qui porte l'attachement d'un nombre considérable de passionnés du monde lyrique. Bien que Robert Carsen fasse d’elle une femme presque aussi pieuse, en apparence, que l’Elisabeth de Tannhäuser, elle est pourtant la seule des trois femmes de la pièce à ne pas avoir renoncé à sa sexualité.
Avec la sauvagerie éruptive du rôle, Irène Theorin apparaît, dans l’ode à «Agamemnon», en susurrant une plainte à peine perceptible, chantée très finement piano, tout en douceur. Son Elektra primitive déploie progressivement un galbe profond pour mener à une confrontation violente avec sa mère autant par l’agressivité vocale que par l’impulsivité physique. Elle a certes des moments de relâchement comme lorsqu’elle maudit sa sœur sans y jeter toute la noirceur de cœur possible, mais l‘incarnation très classique reste, elle, humaine et infaillible.
Pour Chrysothemis, justement, Ricarda Merbeth réserve une interprétation aux lignes superbement souples, un beau chant à la fois animal et mystérieux qu’elle renforce d’un engagement théâtral qui lui convient très bien.
Irène Theorin (Elektra) et Evgeny Nikitin (Oreste)
Son timbre est très proche de celui d’Irène Theorin, mais ses aigus sont plus clairs et embrumés, et son incarnation est une des plus convaincantes que l’on ait entendu de sa part à l’Opéra Bastille.
Elle sait transmettre les sentiments de compassion désespérée et d‘amour inquiet qui se lisent en elle naturellement. Sa dimension humaine et tragique dépasse même de loin la vision bourgeoise qui lui est souvent attribuée.
Irène Theorin (Elektra), à gauche, et Ricarda Merbeth (Chrysothemis)
Lorsque survient Oreste, Philippe Jordan entraîne alors l’orchestre dans un de ses plus beaux passages. La musique déborde de lyrisme, un bouillonnement glacial et sensuel submerge la rencontre, et les raideurs du début s’estompent. Impressionnant rien que par sa stature renforcée d’un long manteau qui descend jusqu’au sol, Evgeny Nikitin est impassible, plus digne d’une posture d’un Saint-Jean Baptiste monolithique que d’un frère sensible.
Kim Begley, plus couramment distribué dans des rôles majeurs d’opéras du XXème siècle, paraît vocalement surdimensionné dans le rôle d’Egisthe.
Waltraud Meier (Clytemnestre)
A partir du meurtre de Clytemnestre, Philippe Jordan élève d’un cran supplémentaire la tension orchestrale – peut-être en fait-il un peu trop ? – mais c’est d’une intensité telle que cela en devient délirant.
Alors, il est vrai que la mise en scène de Robert Carsen, avec ses éclairages qui défigurent hommes et femmes en jouant avec les ombres, sa chorégraphie dramaturgique, l’image macabre du roi enlacé par Elektra, et la dissimulation des deux meurtres vengeurs forment un visuel fort et prenant, mais, à y réfléchir, n’est-elle pas quelque peu générique en ce sens qu’elle aurait pu aussi bien illustrer d’autres drames comme Macbeth, avec ses sorcières, son roi, les meurtres et le lit ? L’esthétique du geste, très musicale, n’atteint cependant pas la finesse d’un Patrice Chéreau.
Irène Theorin, Philippe Jordan et Ricarda Merbeth
Véritablement, l’aboutissement de ce spectacle dès la dernière répétition laisse présager de très grandes soirées lyriques dans les jours à venir, Philippe Jordan étant un chef qui se remet constamment en question pour atteindre un lyrisme expressif qui lui corresponde. Le plus extraordinaire est qu’il dirige en parallèle Aïda, révélant ainsi un travail et une maîtrise prodigieux qui réduisent à bien peu de chose notre propre labeur.
Elektra (Richard Strauss) Représentation du 13 juillet 2013 Grand Théâtre de Provence Festival d’Aix en Provence
Elektra Evelyn Herlitzius Klytämnestra Waltraud Meier Chrysothemis Adrianne Pieczonka Orest Mikhail Petrenko Aegisth Tom Randle Der Pfleger des Orest Franz Mazura Ein junger Diener Florian Hoffmann Ein alter Diener Sir Donald McIntyre Die Aufseherin / Die Vertraute Renate Behle Erste Magd Bonita Hyman Zweite Magd / Die Schleppträgerin Andrea Hill Dritte Magd Silvia Hablowetz Vierte Magd Marie-Eve Munger Fünfte Magd Roberta Alexander
Direction musicale Esa-Pekka Salonen Orchestre de Paris Patrice Chéreau et Waltraud Meier Mise en scène Patrice Chéreau Décors Richard Peduzzi
L’amour et la haine sont deux forces émotionnelles qui peuvent être liées aussi fortement que les deux faces inséparables d’un même visage.
Alors, en admirant le décor qui ressemble tant à celui que Richard Peduzzi conçut également pour Tristan und Isolde à la Scala de Milan, six ans plus tôt, on peut se demander s’il n’y a pas chez Patrice Chéreau une volonté plus ou moins consciente de rapprocher le poème lyrique de Richard Wagner de la tragédie d’Elektra, en lui donnant une forme scénique similaire.
On retrouve le petit escalier, à gauche, qui mène vers un promontoire surplombé par un immense portique en forme de coupole dans sa partie supérieure, et qui suggère, dans l’ombre de celui-ci, un espace sombre et inconnu.
Evelyn Herlitzius (Elektra)
Dans les deux cas, les meurtres sont montrés avec violence sur scène, ce qui n’est pas attendu dans Elektra, car ceux-ci prennent une ampleur fantasmatique que l’invisibilité permet de maintenir jusqu’au bout.
Cependant, si le meurtre de Clytemnestre est aussi impressionnant, ce n’est pas seulement pour sa représentation qui fait surgir de l’ombre la mère d’Elektra reculant dos au spectateur et face à son agresseur, mais parce que l’on y voit une Waltraud Meier bousculée, affaiblie et paniquée, vision qui a quelque chose de profondément poignant quand il s’agit d’une artiste aussi immense et tant aimée depuis plus de deux décennies.
De surcroît, elle n’apparaît pas telle une vieille femme titubant sur sa canne, mais sous les lignes magnifiques d’une aristocrate fière et hautaine, une force de l’esprit qui contrôle son propre corps, et donc, la dignité de son allure.
Dans ce rôle, Waltraud Meier est nécessairement plus retenue que dans ses incarnations d’Ortrud, Kundry ou Isolde, ses états d’âmes cauchemardesques étant plus intériorisés. Son opposition à Elektra, immobiles dos à dos sans le moindre regard, n’en fait pas moins ressortir des intonations noires et torturées, et une humanité terriblement ébranlée.
Evelyn Herlitzius (Elektra)
Mais le rapport au corps, élément fondamental du travail de Patrice Chéreau dans toute son œuvre - au théâtre comme au cinéma ou à l’opéra-, se décline différemment chez les deux autres grandes figures de cette tragédie.
Adrianne Pieczonka est la parfaite expression de la force volontaire, intensément éclatante, une source de vie espérant dans la maternité, et en laquelle sa sœur voit une puissance qu’elle envie. L’éclat est juvénile et rayonnant, parfois même spectaculaire, ce qui, peut-être, écrase la sensibilité et la subtilité du rôle de Chrysothemis. Elle ne semble pas totalement consciente, et horrifiée, de la noirceur qui se dessine chez sa mère et Elektra.
Elektra est, justement, le personnage le plus fascinant à observer, car Patrice Chéreau montre à quel point elle est en prise avec les forces internes de son propre corps. Elle est une victime de sa condition humaine, et nous la découvrons hurlant sa plainte « Agamemnon ! » vers la salle tel un reptile préhistorique arcbouté sur ses pattes avant. Evelyn Herlitzius transcende cette image qui peut nous hanter à vie avec un étirement invraisemblable de sa chair vocale, et, pour la soutenir, Esa-Pekka Salonen modèle les nappes orchestrales en assouplissant les cors magnifiquement pour imprégner d’un mystère surnaturel les pénombres de cette atmosphère crépusculaire.
On se trouve baignés dans une forme de liquidité vague et éthérée, comme une sorte d’humeur biliaire diffuse, les motifs des instruments se forment et s’évanouissent en fins et nobles mouvements, et toute la violence sous-jacente semble étouffée mais chargée en puissance vénéneuse.
Pour raconter toute cette humanité prise en contradiction, Chéreau montre une Elektra qui étreint de toutes les manières possibles les êtres qui l’entourent, malgré la haine. Ainsi la voit-on désirer le corps de Chrysothémis amoureusement au sol, s’accrocher à la taille de sa mère, ou de son frère, et Evelyn Herlitzius se laisse aller à des comportements hallucinés fascinants, car il y a quelque chose d’une extrême beauté à voir une artiste s’abandonner ainsi aux spasmes d’un personnage autant en détresse.
Le visage se déforme, se recompose, le regard fou est dans un autre monde, et Evelyn Herlitzius chante cela avec un mordant et des variations de tessiture que des impulsions claires et agressives transforment en signes d’extase déments hallucinants. Son incarnation est immense mais également totalement déraisonnable car, vers la fin, ses excès vocaux atteignent des niveaux de tension dont elle sous-estime le risque pour son engagement vocal. On sait alors, qu’elle n’a pas peur d’embrasser ses propres limites.
Evelyn Herlitzius (Elektra) et Waltraud Meier (Clytemnestre)
Et si dans les passages qui décrivent de violents coups de théâtres, Esa-Pekka Salonen imprègne l’orchestre d’une lente inertie qui, à l’écoute, nous surprend par sa maîtrise, tous les coups d’éclats qui proviennent des éruptions intérieures des personnages sont, eux, beaucoup plus puissamment relâchés, surtout quand Elektra exulte.
Au cœur de ce conflit qui oppose trois femmes surhumaines, Mikhail Petrenko transfigure Oreste en un colosse titanesque. L’éclat de la voix est lumineux et métallique, et le frère d’Elektra apparaît, ainsi, comme une puissante stature superbement soutenue par les structures fusantes des cordes. Autre force impressionnante, enfin, en forme de clin d’œil, la soudaine apparition de Sir Donald McIntyre, en serviteur immobile couvert d’un manteau qui en accroit la carrure, est une manière, pour Chéreau, de mêler une figure paternelle au souvenir du Wotan que le chanteur interpréta à Bayreuth lors de la création de son Ring en 1976.
Evelyn Herlitzius (Elektra), Mikhael Petrenko (Oreste) et Adrienne Pieczonka (Chrysothemis)
Et toute cette histoire est liée à la fois par les variations d’éclairages qui, au fur et à mesure que le drame approche de son dénouement, immergent progressivement les artistes dans une obscurité de clair de lune, en accentuant les zones d’ombres créées par les reliefs des décors, tout autant qu’elle est liée par la recherche d’une théâtralité que la musique puisse décrire, comme ce fabuleux déroulement de la hache mortelle par Elektra, quand elle en retire incessamment, et obsessionnellement, les bandeaux protecteurs.
Ce spectacle puissant, qui commence pourtant par le bruit des servantes balayant humblement la cour du palais de Mycènes avant que l’orchestre n’envoie son premier coup de poing, est naturellement un arc prodigieux sur quarante ans d’intelligence scénique, intelligence et profondeur que l’on redoute de perdre et de ne plus connaître dans les années qui viennent avec l’affaiblissement culturel des nouvelles générations.
Capriccio (Richard Strauss) Représentations des 8 et 22 septembre 2012 Palais Garnier
La Comtesse Michaela Kaune Le Comte Bo Skovhus Flamand Joseph Kaiser Olivier Adrian Eröd La Roche Peter Rose Clairon Michaela Schuster Monsieur Taupe Ryland Davies La chanteuse italienne Barbara Bargnesi Le chanteur italien Manuel Nuñez Camelino Le Majordome Jérôme Varnier
Mise en scène Robert Carsen (2004) Direction musicale Philippe Jordan
Michaela Kaune (La Comtesse Madeleine)
Inévitablement, la seconde reprise de Capriccio fait ressurgir les souvenirs idéalisés des derniers jours de la direction d’Hugues Gall.
Le choix d’une œuvre abordant sur le plan philosophique la convergence des arts - le théâtre, la danse, la musique et la poésie - et la candeur du sentiment amoureux telles qu’elles se déclinent dans la création lyrique ne pouvaient que générer une immense impression de totalité, surtout lorsque des interprètes emblématiques de ce directeur, Renée Fleming, Franz Hawlata, Anne Sofie von Otter pour ne citer qu’eux, étaient réunis à l’occasion de cette ultime conversation en musique.
Adrian Eröd (Olivier), Peter Rose (La Roche) et Joseph Kaiser (Flamand)
Une fois compris et dépassé le regard nostalgique sur cette époque, le spectacle qui ouvre la saison de 2012/2013 sous les ors du Palais Garnier apparaît comme un luxueux brillant lyrique qui conserve une part de son âme grâce à la présence de Michaela Kaune dans la grande scène finale, une apparition merveilleuse pour le spectateur qui la découvre pour la première fois après les deux levers de rideaux successifs, celui de la scène, puis celui du théâtre sur la scène.
Si le chant de la soprano allemande ne dispose pas de ce fil subtilement velouté qui lie les mots sous le souffle de Renée Fleming, tout est impeccablement déclamé au cours des longues digressions jusqu’à ce qu’elle devienne tragédienne, embellie par ses expressions qui révèlent des torpeurs tout en maintenant une ligne vocale finement épurée. Réussir cela est indispensable pour donner grâce et vérité à ce mouvement final d’extériorisation.
Michaela Kaune (La Comtesse Madeleine)
Elle ne domine pas crânement, sans doute, mais elle s’harmonise avec un ensemble de chanteurs qui ont tous des qualités qui les distinguent subtilement de façon à créer une troupe équilibrée qui se répond avec naturel. Sous les traits de La Roche, Peter Rose impose une franchise de ton et une agréable homogénéité de timbre qui adoucit le caractère de ce directeur tiré vers une sensibilité humaine malgré ses soucis de gloire.
Les deux prétendants ont eux aussi leur petites particularités, Joseph Kaiser ayant surtout pour lui la poésie d’un timbre aux accents slaves quand il jette ses exclamations à cœur ouvert vers la Comtesse, mais également une souplesse feutrée dans la démarche théâtrale, alors qu'Adrian Eröd est le plus classique des Olivier, le parfait gentilhomme élevé aux bonnes manières, un chant mesuré, et taillé sur mesure, sans le moindre accroc.
Bov Skovhus s’est souvent fait remarquer pour ses emphases qui dramatisent à l’excès, mais avec sincérité, ses sentiments envers ses personnages de jeu, alors le Comte passe pour un instable incontrôlable avec lequel seule l’actrice Clairon peut rivaliser.
Joseph Kaiser (Flamand)
Riche en contrastes, le timbre de Michaela Schuster peut être aussi clair que parcellé d’intonations sombres et d’irrégularités qu’elle dépasse par la sympathie de ses mimiques rarement dirigées vers les postures hautaines. Avec elle et Peter Rose, la vision de Robert Carsen, tendue vers la comédie de Marivaux, trouve un liant qui dédramatise, une vitalité à la fois distanciée et susceptible amusante à regarder.
Le livret de Capriccio s’apprécie hors représentation, car en suivre les surtitres au cours de la scène ne peut que distraire, et empêcher même de laisser son imaginaire se construire au fil de la musique et des échanges entre chanteurs.
Michaela Schuster (Clairon)
Robert Carsen ne s’est pas contenté de travailler l’animation du jeu scénique, et surtout les jeux de distances, de fuites et de rapprochements entre les protagonistes, il a également offert le cadre extraordinaire d’un avant scène dépouillé et, en arrière plan, une reproduction du foyer de la danse soutenu par des piliers torsadés qui reflètent son mobilier et la salle à travers ses miroirs dans une ambiance lumineuse dorée comme en fin de journée, la fin d’une époque.
Mais lorsque l’on sait avec quelle splendeur la conclusion est offerte au spectateur, on ne peut s’empêcher de vivre avec un certain empressement dans l’attente de ce moment crucial qui peut se lire sous plusieurs points de vue.
Michaela Kaune (La Comtesse Madeleine)
Le plus évident est d’y voir l’apparition magique d’une pièce lyrique intemporelle devant laquelle s’effacent les fatigantes discussions sans fin du quotidien. Plus profondément, on peut y trouver le reflet de ce que représente l’art lyrique, une projection en ombres et lumières de l’âme humaine lorsqu’elle n’est plus étouffée par la vie en société, ses convenances, ou ses propres contradictions.
Robert Carsen rajoute alors un dernier niveau en faisant disparaître brutalement les décors déplacés nonchalamment pas les techniciens de l’Opéra Garnier, pour laisser la scène vide avec en arrière plan, tout de même, le Foyer de la danse au creux duquel une danseuse achève son entraînement. Les illusions explosent, et l’auditeur peut toujours se demander ce que tout cela a changé.
On avait quitté l’Opéra Bastille avec l’Arabella dirigée par Philippe Jordan, puis suivit les débuts du jeune directeur musical à Bayreuth pour la dernière reprise du Parsifal mis en scène par Stefan Herheim, et, infatigable, le revoici dirigeant en ouverture le testament lyrique de Richard Strauss.
Si le sextuor à cordes initial semble trop rivaliser avec le confort doucereux des velours de Garnier, Philippe Jordan mène par la suite l’orchestre vers de majestueuses enveloppes - tout en souplesse.
Les textures des cordes prennent des couleurs surannées qui ont leur charme, mais sans les irisations chatoyantes qu’elles pourraient disperser, et les plus belles impressions musicales se lisent quand harpes et cuivres se mêlent au bois pour tendre vers une profonde liquidité reposante, un envahissement sonore qui ne nous quittera plus, on l’espère, pour un peu de temps.
Arabella (Richard Strauss) Représentation du 30 juin 2012 Opéra Bastille
Graf Waldner Kurt Rydl Adelaide Doris Soffel Arabella Renée Fleming Zdenka Genia Kühmeier Mandryka Michael Volle Matteo Joseph Kaiser
Mise en scène Marco Arturo Marelli(Graz 2008) Direction musicale Philippe Jordan
Renée Fleming (Arabella) et Doris Soffel (Adelaide)
Si l’on ne devait s’en tenir qu’au texte, on trouverait le personnage d’Arabella bien ennuyeux, car le questionnement sans fin sur ses prétendants tourne à vide, jusqu’au tout dernier instant où elle évoque enfin un sentiment soudain qui la fait s’éprendre de Mandryka, riche provincial qui est surtout amoureux d’une image (le portrait). Comment ne pas plutôt croire à la réalité du poids de la condition sociale ?
Mais il y a aussi l’amour de Zdenka pour Matteo, moteur inconscient qui la fait agir dans l’espoir d'atteindre Arabella, avant qu’elle ne comprenne la réalité de ses propres sentiments pour le jeune officier, motivation la plus touchante de l’œuvre que la musique ne magnifie pourtant pas.
En réalité, la musique dit autre chose. Elle enrobe de sentiments le personnage d'Arabella, ce qui engendre une sensation d'artificialité gênante.
Renée Fleming (Arabella)
Alors on en oublie l'histoire et l'on prend la musique telle qu'elle est, avec par moment une magnifique évocation de méandres limpides et évanescents qui vivent et s'élèvent sous l'ample direction de Philippe Jordan. Il y a également cette souplesse de son de cuivres fondus à l'ensemble orchestral, quelques noirceurs, et un effet d'enchantement qui laisse rêveur.
Parmi les petites merveilles vocales, le duo d'Arabella et Zdenka fait entendre le superbe alliage de deux timbres, fin et cristallin pour Genia Kühmeier, agréablement charmeur pour Renée Fleming, mais la découverte est le splendide Mandryka de Michael Volle, impressionnant ours au grand cœur dénué de tout ennoblissement précieux, et d’une grande franchisse de geste.
D‘autre part, Genia Kühmeier dessine un portrait extrêmement sensible de la jeune sœur d’Arabella, avec une manière très naturelle de faire ressortir les troubles intérieurs et de le faire ressentir loin dans la salle.
A côté d’eux, Kurt Rydl et Doris Soffel paraissent bien secondaires, malgré leur carrure artistique, et Joseph Kaiser, très beau Lenski il y a quelques temps sur la même scène, ne trouve pas en Matteo un rôle qui le valorise.
Michael Volle (Mandryka) et Renée Fleming (Arabella)
Avec son décor imposant de moulures débordant jusque sur l’avant scène, le dispositif lourd et couteux de Marco Arturo Marelli ne masque pas l’absence d’originalité de sa scénographie, mais il y a au moins un beau moment qui se révèle lors de la conclusion, quand les éclairages s’assombrissent pour accueillir Renée Fleming, inimitable dans les apparitions mystérieusement glamours, laissant un grand frisson nous parcourir sur un ralentissement du temps crépusculaire.
Salomé (Richard Strauss) Répétition générale du 05 septembre 2011 et
Représentations du 17 et 23 septembre 2011
Opéra Bastille
Salomé Angela Denoke Herodes Stig Andersen Herodias Doris Soffel Jochanaan Juha Uusitalo Narraboth Stanislas de Barbeyrac Page der Herodias Isabelle Druet
Direction Musicale Pinchas Steinberg Mise en scène André Engel (1994) Décors Nicky Rieti
Doris Soffel (Hérodias)
Cela fait quinze ans que le monumental décor oriental conçu par Nicky Rieti pour Salomé n’avait pas été remonté sur la scène de l’Opéra Bastille, puisque la mise en scène de Lev Dodin était régulièrement à l’affiche depuis 2003. On peut imaginer plusieurs raisons qui ont poussé Nicolas Joel à l’exhumer aujourd’hui, le goût pour les architectures évocatrices et fantaisistes, la capacité de cet ensemble refermé à soutenir les voix, le court intervalle de temps (moins de deux ans) qui sépare cette reprise de la précédente, peut être l’envie de rattraper la relative neutralité musicale de cette dernière, ou tout simplement l’idée de donner l’illusion au spectateur qu’il en a pour son argent.
Quoi qu’il en soit, la surprise vient de la mise en scène sage d’André Engel, théâtralement mesurée, en décalage avec la musique monstrueusement fantastique de Strauss. Néanmoins, elle comprend des détails visuels qui interrogent le spectateur, comme les codes vestimentaires juifs, ou bien les inscriptions hébraïques marquées sur le front de Jochanaan « Shaddai - Le gardien de la porte d’Israël», un des noms de Dieu, sauf erreur d‘interprétation. On reste cependant plus proche d’une évocation exotique à la Flaubert, plutôt que de la fidélité historique. Et s'il on souhaite retrouver une certaine proximité avec le texte d'Oscar Wilde, mieux vaut être à gauche de la salle, et pas trop haut, pour profiter des effets visuels de la Lune.
Angela Denoke (Salomé)
Le premier à pâtir de la scénographie est Stanislas de Barbeyrac, élève de l’Atelier Lyrique auquel fut remis le prix de l’AROP l’année dernière, dont la voix magnifiquement projetée évoque sincèrement les sentiments éplorés du jeune Syrien. Mais il est constamment maintenu dans une pénombre qui ne permet de le reconnaître que très difficilement.
Cette faible ambiance lumineuse est une constante de toute la représentation, à quelques exceptions près. On n’en sort totalement qu’à la fin, lorsque l’extérieur du palais de Machaerous s’illumine intensément, un lever de soleil qui se révèle être l’approche du Dieu tant invoqué par Iochanaan, sous des rayons de lumière qui se diffusent à travers les multiples interstices décoratifs. Pris d’une peur soudaine devant l’inéluctable jugement qui s’annonce, Hérodes réagit en faisant tuer Salomé.
Pour en revenir aux premières scènes, Isabelle Druet fait impression, et ses expressions dramatiques arrivent à rendre le Page aussi fortement désespéré que Narraboth, bien que son visage, lui aussi, soit peu visible.
Juha Uusitalo (Jochanaan)
Ensuite, nous assistons à l’affrontement de quatre mastodontes vocaux, nullement dépassés par l’opulence orchestrale. En vieux tétrarque paré d‘une imposante toge rouge, Stig Andersen a dans sa voix solide comme une douceur touchante, sans inflexions cassantes, ce qui en fait un homme épris d’un désir essentiellement amoureux, et non plus d’un désir libidineux, pour sa belle fille. Il est ici victime d’une jeunesse éblouissante.
Bien que le couple ne soit souverain que de deux territoires de la Palestine, la Galilée et la Pérée, son ambition sous-jacente se cristallise sur la stature royale d’Hérodias, tenue par une Doris Soffel spectaculaire à l’aigu sauvage et dominant. On croirait retrouver sur scène l’empreinte nostalgique d’une Lady Macbeth autoritaire telle que Callas nous l’a léguée.
A chaque interprétation de Salomé ces dernières années, les échos de l’implication extrême d’Angela Denoke ont été relayés par tous les médias professionnels ou amateurs. Le faible impact théâtral de la mise en scène ne lui permet manifestement pas d’exprimer toute la complexité psychologique de l‘héroïne, mais elle s’implique sur chaque geste, chaque état d’âme, pour leur donner une vérité humaine.
Angela Denoke (Salomé)
Son attention à tout ce qui se passe, son effondrement quand Jochanaan s’éloigne, sa gestuelle vive et souple, et l’expressivité de ses regards sont les révélateurs visuels de ses entrechocs intérieurs. Et surtout il y a cette voix, plus sensuelle qu’acerbe, qui peut être d’une lumière angélique, pour brusquement se muer en exclamation névrosée.
A la rigueur, on peut dire que le Jochanaan de Juha Uusitalo est des quatre personnages principaux le plus brutal. Son envergure naturelle et son timbre un rien primitif sont à même de réveiller les craintes frémissantes qui rongent Hérodes, ce qui est d’autant plus important ici que la vision d’André Engel repose en partie sur son rôle annonciateur.
Mais le clivage le plus fort se manifeste entre le jeux scénique et l’exubérance musicale, avec des variations selon les représentations. Ainsi, à l’opposé de son approche chambriste au Théâtre du Capitole en 2009, Pinchas Steinberg ouvre cette saison, lors de la répétition générale, en déchainant l’orchestre à une allure soutenue. Sa direction extériorisée inonde la salle d’un flot lyrique majestueux, sans lâcher sur la violence théâtrale, quitte à laisser l’agressivité des cuivres hors de contrôle. C’est une interprétation moins mystérieuse que celle d’Harmut Haenchen, mais qui recèle le même pouvoir d’exaltation.
Quelques jours plus tard, lors de la représentation du 17, le style devient beaucoup plus sensuel, lent, ralentissant et atténuant d'avantage le peu d'intention scènique.