Histoire de l'Opéra, vie culturelle parisienne et ailleurs, et évènements astronomiques. Comptes rendus de spectacles de l'Opéra National de Paris, de théâtres parisiens (Châtelet, Champs Élysées, Odéon ...), des opéras en province (Rouen, Strasbourg, Lyon ...) et à l'étranger (Belgique, Hollande, Allemagne, Espagne, Angleterre...).
Katia Kabanova (Janacek) Répétition générale du 05 mars 2011
Katia Angela Denoke Saviol Dikoy Vincent Le Texier Kabanicha Jane Henschel Tichon Kabanov Donald Kaasch Boris Grigorievitch Jorma Silvasti Kudriach Ales Briscein Varvara Andrea Hill Kouliguine Michal Partyra Glacha Virginia Leva-Poncet Fekloucha Sylvia Delaunay
Mise en scène Christoph Marthaler Direction musicale Tomas Netopil
Après la création de la nouvelle mise en scène de Katia Kabanova au Festival de Salzbourg (1998), l’ensemble de la distribution musicale fut réinvitée au Palais Garnier (2004) pour la première saison de Gerard Mortier.
Homme de théâtre, Christoph Marthaler faisait ainsi son entrée à l’Opéra de Paris.
Angela Denoke (Katia Kabanova)
La cour d’un immeuble décrépi sert de cadre unique à un lieu de vie aux allures carcérales. Au centre, un bassin dérisoire est le seul élément de décor en rapport avec la Volga, le flux scintillant que l’on pressent dans toute la musique de Janacek.Un cygne git sous les pompes à eau, la grâce de l’âme, l’aspiration à quelque chose de beau qui n’a aucune chance de survie.
Andrea Hill (Varvara) et Ales Briscein (Kudriach)
Marthaler se concentre sur le décalage complet entre la force émotionnelle de Katia et la pauvreté spirituelle des personnes qui l‘entourent. Kudriach et Varvara se contentent de leur charmante et banale idylle main dans la main au bord de l’étang, relation bien préférable à celle de Kabanicha et Dikoy qui se livrent à un grossier commerce des corps.
Ce style très dynamique entraine les personnages selon des mouvements adhérents à la musique, quitte à en faire des pantins, mais toujours avec beaucoup d’humour. Même l’amour trouve en quelques jets d’eaux intermittents une matérialisation drôle et totalement désillusionnée.
Angela Denoke, la seule avec Jane Henschel à avoir assuré toutes les séries de cette production depuis treize ans, y est d’une profondeur et d’un magnétisme miraculeux. Humanité du regard, séduction des appels de voix intériorisés, si lumineux et purs, beauté de son être, même replié sous un manteau anonyme, font que l’on a le bonheur d’admirer une artiste qui nous marquera à vie.
Angela Denoke (Katia Kabanova)
Les trois rôles de ténors qui l’accompagnent sont distribués avec exacte adéquation au tempérament des personnages. Ales Briscein (Kudriach), la jeunesse contenue dans un timbre frais et des lignes très sûres, séduit aisément Andrea Hill, espiègle Varvara qui cherche à fuir l’ennui, Donald Kaasch possède les couleurs vocales du mari à la fois vieillissant mais encore enfant, et laisse ainsi les expressions les plus mûres, mais aussi les plus troublées, au Boris de Jorma Silvasti.
D’une indiscutable autorité, Jane Henschel compose avec Vincent Le Texier, voix nerveuse et sonore, un couple parfaitement assorti.
Jorma Silvasti (Boris) et Angela Denoke (Katia Kabanova)
Tomas Netopil privilégie une grande constance, un équilibre théâtral qui se fond dans une solide vision d’ensemble, sans coup d’éclat, avec des insistances sur les détails sombres des cordes.
Der Ring des Nibelungen - Siegfried (Wagner) Répétition générale du 26 février 2011 et Représentation du 27 mars 2011
Opéra Bastille
Siegfried Torsten Kerl Mime Wolfgang Ablinger-Sperrhacke Der Wanderer Juha Uusitalo Alberich Peter Sidom Fafner Stephen Milling Erda Qiu Lin Zhang Waldvogel Elena Tsallagova Brünnhilde Brigitte Pinter (26/02) Katarina Dalayman (27/03)
Direction Musicale Philippe Jordan Mise en scèneGünter Krämer
Synopsis
Notung Mime élève Siegfried dans le secret espoir que le jeune homme, un jour, tuera Fafner pour lui procurer l’anneau. Wotan, sous le déguisement du Voyageur, a suivi de près les évènements, sans intervenir lui-même. Grâce à un jeu de questions et de réponses, Mime comprend que seul Siegfried reforgera Notung, l’épée capable de tuer Fafner.
Siegfried et le Dragon Au lieu de ressouder les tronçons ensemble, Siegfried les brise, les fond et les coule à nouveau, refaisant entièrement Notung. Il tue Fafner. Pénétrant les pensées homicides de Mime, il le tue à son tour. Il prend possession de l’anneau et du heaume magique, ainsi que de tout le trésor de Fafner. Ayant accidentellement goûté le sang du dragon, Siegfried comprend le chant d’un oiseau qui lui révèle l’existence de la vierge du roc, Brünnhilde, plongée dans son sommeil et entourée de flammes. Siegfried décide d’éveiller la Walkyrie endormie et de la prendre pour épouse.
La lance brisée De son côté, Wotan tire Erda du sommeil tellurique qu’elle a poursuivi depuis la naissance de Brünnhilde, afin de découvrir s’il existe un moyen d’éviter la fin imminente de son règne. Mais même Erda ne peut l’aider et Wotan s’apprête sans rancœur à céder son pouvoir à son petit-fils qu’il voit approcher. Mais l’attitude de Siegfried est si offensante que Wotan, dans un dernier sursaut de révolte, lui barre le chemin de sa lance. L’épée Notung brise la lance, symbole du pouvoir du dieu.
Le réveil de Brünnhilde Siegfried, traversant le cercle de feu, gravit le rocher de la Walkyrie où il éveille la vierge guerrière. La joie de Brünnhilde à sa vue est suivie de l’amer regret de n’être plus une inviolable déité, mais une simple mortelle. Elle va toutefois trouver dans les bras de Siegfried de nouvelles et humaines passions.
Comme l’on pouvait s’y attendre, les choix esthétiques de Günter Krämer pour ce troisième volet du Ring s’inscrivent dans la continuité de l’Or du Rhin et de la Walkyrie. Si certaines images sont fortes, il arrive qu’elles soient entrecoupées de passages à vide devant un simple tableau noir - signe de capitulation ? -, et que nombre d’objets renvoient sciemment à la laideur des artifices, signes d'humour. Il apparaît également plus clairement que le metteur en scène dénonce dans le cycle complet, à partir d’un ensemble de tableaux, la responsabilité de l’homme dans la destruction de son propre monde, qu‘elle soit active ou bien passive.
Le premier acte de Siegfried s’ouvre sur l’univers de Mime, le frère d’Alberich, nain représenté en ménagère évoluant en sous-sol dans un lieu de vie grossier et aménagé de quelques éléments de simili-verdure.
Wolfgang Ablinger-Sperrhacke se glisse dans ce personnage vulgaire avec une aisance vocale et corporelle irrésistible au plus haut point.
Son chant répercute brillamment chaque phonème avec un sens du discours théâtral tranchant, agilité qui va de pair avec la souplesse dont il fait preuve pour contrôler son propre corps.
Wolfgang Ablinger-Sperrhacke (Mime)
Il n’est pas le seul à se lâcher sur scène, Günter Krämer tourne en dérision tout ce passage.
Le premier tableau plante en effet un décor d’enfance, sapin de noël, nounours et autres nains de jardin, dans lequel a été élevé le fils de Siegmund. En salopette pendant tout son parcours, Torsten Kerl n’a sans doute pas les talents comiques de son partenaire, ni la même projection, mais le timbre est attachant et son rôle gauche reste plutôt distrayant.
Torsten Kerl (Siegfried) et Wolfgang Ablinger-Sperrhacke (Mime)
Il est présenté comme l’homme sur lequel compte Mime pour le sortir de sa médiocre condition, et c’est en regardant sur un écran de télévision le film de Fritz Lang, Siegfried, qu’il trouve un exemple à suivre.
La rencontre entre Mime et le Voyageur est présentée de façon amusante, une leçon d'école, d'où un seul mot est à retenir : Furcht, la peur dont Wotan est devenu le vecteur, la peur qui asservit les hommes à des leaders, la peur que Siegfried ne connaît pas.
Juha Uusitalo (Der Wanderer - Wotan)
Après la remarquable interprétation humaine de Thomas Johannes Mayer lors de l'épisode précédent, Juha Uusitalo reprend le rôle de Wotan avec une conception plus brute, une présence physique forte mais vocalement plus uniforme.
La transition vers la scène de la forge se fait naturellement en utilisant la machinerie hydraulique de Bastille, prétexte assez simpliste pour montrer progressivement l’effacement de la symbolique verte, naturelle, devant le feu destructeur et rougeoyant du à la fabrication de l‘arme ultime : Notung.
Mais contrairement à l’ouverture sur la maison de Hunding dansDie Walküre, l’exécution musicale de Philippe Jordan et de l’Orchestre de l’Opéra de Paris prend dès le départ un élan nerveux, lumineux, avec un soucis de révéler nettement tous les thèmes de la musique de Wagner, et de rechercher une perfection des formes qui se fond dans la fluidité d‘ensemble.
Stephen Milling (Fafner)
Cette élégance quasi féminine, et finement sculptée, est peut être à l’origine des critiques de ceux qui préfèrent un Wagner plus noir, lourd et violent. Même les timbales sonnent à la fois puissamment et vivement, et les motifs des solistes s’élèvent et s’évanouissent dans une continuité harmonieuse toujours aussi poétique.
Ces qualités sont une constante de toute la représentation.
Acte II : la grotte de Fafner
Nous nous retrouvons au second acte dans des profondeurs où aboutit un rail menant à la grotte de Fafner, profondeurs dominées par la toile d’une forêt respirant au rythme des pulsations de la musique, dans une lumière sombre mixant or et verdure. Wotan et Alberich, tels des hommes d'affaires reflets l’un de l’autre, en surveillent l’entrée. Peter Sidom est aussi percutant que brillant acteur.
Krämer substitue par la suite le dragon à un chef mafieux, impressionnant Stephen Milling, qui dispose d’une bande d’hommes armés et chargés d’amasser les richesses, le rêve de pouvoir tel que Mime l’envisage pour lui-même. La nudité des figurants ne se justifie que lorsque leurs corps, terrassés après le meurtre de Fafner et de Mime, se mêlent aux feuilles mortes, à la délicatesse des rideaux peints, et que la nature reprend le dessus.
Qiu Lin Zhang (Erda)
A nouveau il s’agit d’insérer, comme les ouvriers des géants, les mineurs d'Alberich, les héros du Walhalla, la tribu de Hunding, une forme d’aliénation de masse autour d’un leader.
Le monde est toujours en flamme, depuis l’immolation de Brünnhilde, mais faut-il comprendre que l’écran plasma - procédé décalé et peu spectaculaire - situé dans la bibliothèque d’Erda souligne son inaction et sa contemplation devant le désastre en cours?
Le timbre d’ébène de Qiu Lin Zhang, profondément pathétique, fait à nouveau forte impression.
Torsten Kerl (Siegfried)
Nous ne verrons pas comment Siegfried traverse les flammes pour atteindre la Walkyrie, et nous nous contenterons d’un large tableau gris à l’avant scène lors de la lutte entre Siegfried le Comique et Wotan la Star.
La dernière scène, sur laquelle monte un long accord sidéral, s’ouvre sur le grand escalier du Walhalla, sous une lueur crépusculaire qui crée des effets de crénelages fascinants.
Les restes de la colère de Wotan - deuxième acte de la Walkyrie - s’éparpillent sur les marches, et les gardiens du palais, image magnifique de ces casques ailés bienveillants, veillent sur le corps de Brünnhilde.
Par peur, elle s'était réfugiée sous la table au moment où Loge allumait un feu ravageur.
On peut supposer qu'une fois endormie, les gardiens l'ont déposée au milieu du grand escalier pour préparer sa transition d'une vie éternelle vers la vie humaine, à la surface de la Terre.
Brigitte Pinter (Brünnhilde)
Son réveil par Siegfried est celui d’un enfant maladroit retrouvant sa mère, et Brigitte Pinter, lors de la répétition, impose petit à petit sa noble allure, femme désabusée mais encore vaillante lors de son ultime cri d’amour.
Les autres soirs, Katarina Dalayman apparaît plus sauvage, voix de métal avec une tendance à précipiter de brusques éclats, regard lumineux, et quelques limites compensées par un enthousiasme communicatif.
Katarina Dalayman (Brünnhilde).
La dernière minute de l’opéra se déroule sur un soleil grandissant, à la fois étoile Siegfried et étoile de Brünnhilde, alors que Wotan s’écroule.
Il y a quelque chose de frustrant et d' attachant dans l’approche de Günter Krämer. Son travail du mouvement d'acteur en reste au premier degré, il utilise des procédés datés, mais en même temps il peut créer des tableaux singulièrement poétiques car il ne perd pas de vue la dimension humaine.
Direction Musicale Emmanuelle Haïm Mise en scèneLaurent PellyNatalie Dessay (Cléopâtre) Orchestre du concert d’Astrée
La saison théâtrale 2010/2011, au sens large, accorde une place importante aux mises en scène de Laurent Pelly, telles Mahagonny, Funérailles d’hiver, l’Opéra de quat’sous, Ariane à Naxos ou bien Giulio Cesare dans le cas présent.
Pour apprécier la transposition dans la section antique d’un musée d’histoire de l’homme - l’amoncellement des sculptures de marbre ou de granite, au milieu duquel s’affaire un personnel nord-africain, nous situerait probablement au musée du Caire - il faut imaginer la joie et l'émotion qu’ont du éprouver les techniciens de l’Opéra de Paris à reproduire avec une très grande précision les bustes de personnages illustres grecs, la statue de César, ou bien le gigantesque Ramsès de Memphis sur lequel Cléopâtre et Ptolémée se laissent aller à leurs rêves de pouvoir.
Natalie Dessay (Cléopâtre)
Car le spectateur, situé à une distance bien plus grande, ne peut que souhaiter se faufiler derrière la scène, à la fin du spectacle, pour pourvoir s'émerveiller des lignes parfaites de toutes ces copies, à moins qu'il n'attende une retransmission télévisuelle qui lui permettra de profiter des gros plans.
En jouant sur la confusion entre le réel, la vie dans le musée, et l'imaginaire, les protagonistes issus des œuvres, la confusion entre les époques, contemporaine et antique, la confusion entre le personnel égyptien du musée et l'armée égyptienne de Cléopâtre, le traitement des caractères principaux reste finalement superficiel et agité, et une distanciation s'opère avec ce qu'il y a de plus vital en chacun d'eux.
Natalie Dessay n'a donc plus qu'à y superposer son personnage, toujours sympathique, calé sur deux uniques dimensions, un temps One women show, un autre temps femme sensible, et Laurent Pelly peut faire courir ses personnages en diagonale, de gauche à droite et de droite à gauche.
Manifestement, la démarche vivante et populaire de l'affichePelly-Dessay l'emporte.
Pourtant, après un premier acte quelque peu ennuyeux, des images deviennent moins innocentes, et cherchent à toucher l’inconscient du spectateur. Il y est question d’oppression lorsque l’empereur romain s’en prend à des tribus nord-africaines, et d’anticolonialisme et de libération, lorsque les égyptiens se lèvent pour rejeter violemment César. Les histoires qui lient cultures latines, hellénistiques et nord-africaines ressurgissent.
Varduhi Abrahamyam (Cornelia)
Mais si Laurent Pellyavait fait de Sesto un Romain qui rallie la cause du peuple égyptien pour assassiner Ptolémée, le tyran, et lui donner ainsi une dimension politique, il aurait presque pu passer pour un visionnaire.
Si le procédé engendre une certaine déconcentration musicale, écouter Giulio Cesare reste l’occasion d’entendre l’opéra de Haendel le plus prolifique en airs, avec Alcina, airs qui sont comme les porte-paroles les plus purs des âmes chahutées.
Emmanuelle Haïm, entourée des musiciens du Concert d’Astrée, ceux avec lesquels elle peut travailler avec une naturelle complicité, ne cherche finalement pas à faire rougeoyer les sentiments, mais plutôt à garantir la rigueur et le raffinement d’une musique, le classicisme d’une époque de l’humanité.
Constante dans son rôle de pleureuse, Varduhi Abrahamyam offre un portrait à la fois digne et émouvant de Cornelia, timbre vibrant de sombres fragilités alors que celui d’Isabel Leonard, plus neutre et léger, se distingue le mieux lorsque Sesto retrouve son espérance.
Natalie Dessay (Cléopâtre) et Lawrence Zazzo (César)
Capable de percutants coups d’éclat, Tolomeo est d’un caractère dur et agressif lorsque Christophe Dumaux s’empare du personnage, à l’opposé du Nireno de Dominique Visse, tellement décontracté que sa voix en fait des vagues, et de l‘Achilla brouillon de Nathan Berg.
A croire qu’il y a un pouvoir des sentiments en musique, l’instant où Cléopâtre prend conscience de son amour pour César, vers la fin du second acte, est également le moment où Natalie Dessay se détache de son personnage bien trop connu pour s’abandonner à la gravité de ses états d‘âmes. Ce qu’elle fait est simplement magnifique. Et c’est ce que l'on retient, plutôt que les autres scènes plus légères à tout point de vue...
L’impression est identique avecLawrence Zazzo, humain et interrogatif, d’une profondeur terne, marquant les graves avec fermeté, et avec tout de même une certaine sensualité à défaut de volupté. Son personnage se densifie pour trouver une cohérence forte, et son plus bel air, au dernier acte.
Représentation du 27 décembre 2010 à l'Opéra Bastille
Première historique le 15 octobre 1964 à l’Opéra de Vienne
Production remaniée pour le ballet de l’Opéra National de Paris le 20 décembre 1984
Odette/Odile Emilie Cozette
Le Prince Siegfried Jose Martinez
Rothbart Stéphane Bullion
La Reine Vanessa Legassy
Le pas de trois Eve Grinsztajn Sarah Kora Dayanova Christophe Duquenne
Chorégraphie de Rudolf Noureev
d’après Marius Petipa et Lev Ivanov
Décors Ezio Frigerio
Costumes Franca Squarciapino
Lumières Vinicio Cheli
Orchestre Colonne
Direction musicale Simon Hewett
Stéphane Bullion (Rothbart)
La version du Lac des Cygnes que l’Opéra National de Paris affiche régulièrement depuis un quart de siècle, lorsque Rudolf Noureev prit la direction de la danse, est une référence à plus d’un titre.
Elle symbolise en premier lieu le renversement de la conception littérale et traditionnelle de Vladimir Bourmeister, qui, notamment, comprenait un final bienheureux.
La Danse des coupes (Polonaise)
Mais elle constitue surtout une magnifique ouverture sur un monde bien étranger aux contes de fées, pour nous amener dans l’univers intérieur du prince Siegfried, un homme qui décline toutes les opportunités de mariage, une âme vouée à une femme totalement idéalisée, Odette, le Cygne blanc, et dont la pureté subit l’influence perturbante d’un être pernicieux, Rothbart.
Cette recherche d’idéal transfigure celle qu’a pu représenter Margot Fonteyn pour Rudolf Noureev, célèbre ballerine britannique qui fut sa partenaire de danse pendant dix sept ans, ou bien, également, l’amour que voua Louis II de Bavière à sa cousine, Elisabeth d’Autriche. Luchino Visconti est particulièrement éclairant dans son film fleuve Ludwig.
Sarah Kora Dayanova (Pas de trois)
Insidieusement, une malédiction, sous les traits de Rothbart, interfère pour rendre impossible cet hymen, une force commune à Tchaïkovski, Noureev et Louis II, une homosexualité latente.
Noureev en fait un superbe aigle d’envergure, aussi sombre que les eaux profondes du lac vers lesquelles il va réussir à entrainer le rêve contemplatif, un être qui séduit, dirige, domine et avec lequel le prince se livre, vaincu, à d’ultimes pas.
Cozette (Odette) et Jose Martinez (Le Prince Siegfried)
Cette ambiguïté est par ailleurs mise en scène dès le premier acte, où les mouvements des garçons traduisent dissipation et féminité, alors que leurs gestes expriment affection et solidarité.
Et puis il y a l’élan soudain de Siegfried pour suivre les seize danseurs de la Polonaise, avant que Rothbart ne l’arrête.
Les résonnances de ce monde de cygnes, glacé, où luttent le prince et son mauvais génie, suggèrent, si l’on est y est sensible, le destin de Ludwig, le lac Schwansee au bord duquel il fut élevé, puis le château de Neuschwanstein, qu’il érigea par la suite, sur le fronton duquel le Siegfried de Wagner terrasse le dragon Fafner, édifice qui est l’exemple même de la sublimation de souffrances individuelles en création artistique et architecturale grandiose, et enfin, le lac Stanberg dans lequel ce roi dévoué à l’art disparut.
Danse espagnole (Acte III)
L’oscillation entre le monde extérieur, dynamique, éblouissant de couleurs et de costumes étincelants, voué au divertissement, et le monde intérieur, recueilli et obscur, empli de lignes classiques, nous font vivre deux échelles de temps marquées, très distinctement, non seulement par le rythme de la musique, mais aussi par l’empreinte de la lumière et du mouvement.
Jose Martinez (Le Prince Siegfried)
Le romantisme de Siegfried trouve en Jose Martinez, depuis quinze ans, l’interprète le plus ingénu, idéalement souple et liquide, image même de la sincérité profondément vulnérable.
Tout au contraire, avec sa gueule plus épaisse et animale, Stéphane Bullion donne une dimension directive et sensiblement nerveuse à Rothbart, une présence très affirmée et majestueuse. Cette force très masculine a cependant le petit inconvénient d’atténuer le caractère troublant de ce personnage illusionniste, car un autre danseur étoile, Karl Paquette, fin de visage, paré d’une blondeur subtilement féminine, et donc qui n’incite pas à la méfiance, marque également un rôle où s’entrelacent des sentiments de fascinations à cœur serré.
Cozette (Odile) et Jose Martinez (Le Prince Siegfried)
Entre les deux facettes noire et blanche du cygne, Emilie Cozette est d’une touchante spontanéité au second acte, toujours élégamment flottante, sûre d’elle dans les très attendus fouettés avec lesquels, sous les traits d’Odile, elle séduit le prince. Le double jeu qu’elle joue à ce moment là, entre lui et Rothbart, reste toutefois relativement neutre.
Extrêmement attentif aux détails des solistes, Simon Hewett extrait de l’Orchestre Colonne des solos de violon qui tirent de l’âme les sentiments les plus forts, ceux qui font ressurgir les visages aimés, maintient des cadences entrainantes dans les danses les plus colorées, mais reste beaucoup plus prudent avec les pas des cygnes blancs.
Les percussions désagréablement bruyantes obligent régulièrement à prendre de la distance avec la musique, ce qui est fort dommage.
Ariane à Naxos (Richard Strauss) Répétition générale du 09 décembre 2010 Opéra Bastille
Le Majordome Franz Mazura
Le Maître de musique Martin Ganther
Le CompositeurSophie Koch
Le Ténor (Bacchus)Stefan Vinke
Un Maître à danser Xavier Mas
ZerbinetteJane Archibald
La Primadonna (Ariane) Ricarda Merbeth
Arlequin Edwin Crossley-Mercer
Naïade Elena Tsallagova
DriadeDiana Axentii
Echo Yun Jung Choi
Direction Musicale Philippe Jordan Mise en scène Laurent Pelly Sophie Koch (Le compositeur)
Pour celles et ceux qui se souviennent des soirées de décembre à Garnier, à la fin de l’année 2003, au cours desquelles tous les regards restaient fascinés par Natalie Dessaylorsqu’elle venait déranger celle que Thésée avait abandonnée à ses pensées les plus noires, Ariane à Naxos, livrée à la légèreté de Laurent Pelly, trouve sa place parmi les spectacles de divertissements à l‘approche de l’hiver.
Mais avec ses aspects ironiques, l’ouvrage est une impertinente analyse des vicissitudes de l’âme humaine sous l’emprise du sentiment amoureux.
Alors qu’Ariane se complait dans une vie accordée à son idéal d’amour, et dont la dépendance la fait sombrer lorsque la trahison survient, Zerbinette se démarque d’elle, non pas qu’elle manque de profondeur, mais tout simplement parce qu’en femme totalement consciente, elle est toute en éveil dans son rapport à la vie.
Elle est la voix dont Ariane a besoin pour se libérer d’une âme encline à l’attacher à l’être aimé.
Ricarda Merbeth (Ariane)
Les images qu’utilise Laurent Pelly partent de l’architecture délabrée d’un hôtel, qui n’est autre que le squelette de la demeure dans laquelle se prépare l’opéra pendant le prologue, et dont on pense bien qu’elles sont là pour suggérer les ravages mentaux auxquels Ariane est soumise. Le décalage est complet lorsque surgissent Zerbinette et ses comparses, accoutrés en touristes des tropiques, traversant parfois la scène en d’éphémères traits de vie, procédé cher au metteur en scène.
La rencontre finale avec Bacchus, peint en or, et au pied duquel Ariane se prosterne de joie en en faisant des tonnes alors que la lumière ne cible plus qu'elle même, est tristement attendrissante, car l’on pourrait penser que la jeune femme s‘est reprise, alors que toute cette extase exagérée laisse présager la rechute prochaine.
Le souvenir de sa forte et sensible Sieglinde subsiste, Ricarda Merbeth se fond à présent dans la peau d’une femme entière, terrienne dans sa gestuelle corporelle, au portrait clivé par des états d’âmes où s’entrecroisent rage, sourires hallucinatoires et désespoirs, et coloré d’un timbre à la fois charnel et nébuleux.
A l‘inverse, les longues lignes aristocratiques que dessine le fin physique de Jane Archibald sont toutefois encore un peu raides pour Zerbinette, la souplesse même de la vie, traits que l’on retrouve uniquement dans les vocalises les plus aigues, les rondeurs musicales étant bien souvent généreuses par ailleurs.
Jane Archibald (Zerbinette)
Et le festival vocal se poursuit avec les nymphes bienveillantes, Elena Tsallagova, Diana Axentii, Yun Jung Choi, toutes trois lumineuses, harmonieusement accordées, et chaleureusement réconfortantes.
Surgi des ombres de la scène, plaintif, mais suffisamment puissant pour soutenir les fortissimo de l‘orchestre sans sacrifier la moindre musicalité, le bien gentil Bacchus de Stefan Vinke s’épanche avec compassion sur Ariane, sans révéler par quel mystère il arrive à quitter la scène à reculons sans heurter le moindre obstacle.
Et ceci n’est que la confirmation d’une intuition apparue dès le prologue, ouvert sur la vision involontairement farceuse d'une pluie de neige cotonneuse, le lendemain d’une journée chaotique mémorable en région parisienne, intuition du soin avec lequel les qualités vocales des chanteurs ont été assorties.
Ricarda Merbeth (Ariane)
Alors que les arrières plans lumineux de ce tableau, compensés par les ombres que les colonnes impriment, préparent l’imaginaire du spectateur, les accents à la fois chantants et mordants de Franz Mazura, la présence captivante de Martin Ganther, et surtout la clarté adolescente avec laquelle Sophie Kochrajeunit son personnage, pour ne délivrer ses noirceurs dramatiques qu’à la toute fin, se laissent guider par la main confiante de Philippe Jordan.
Malgré l’effectif réduit, il tire de l’orchestre un volume sonore gonflé aux dimensions de la salle, réalise des merveilles de fusion entre cuivres et cordes, fait entendre les motifs les plus ronds, les fragiles courants des vibrations d’archers dans les passages symphoniques, détails piqués qui se perdent parfois dans les récitatifs.
Mathis le Peintre (Hindemith) Répétition générale du 13 novembre 2010 Opéra Bastille
Albrecht Scott MacAllister Mathis Matthias Goerne Ursula Melanie Diener Regina Martina Welschenbach Pommersfelden Thorsten Grümbel Capito Wolfgang Ablinger-Sperrhacke Riedinger Gregory Reinhart Schwalb Michael Weinius Sylvester Eric Huchet La comtesse de Helfenstein Nadine Weissmann
Direction Musicale Christoph Eschenbach
Mise en scène Olivier Py
Sur fond de Guerre des paysans et de Réforme luthérienne allemande, mouvements majeurs de la période 1524-1526, Mathis der Maler évoque le parcours intellectuel de deux hommes, Matthias Grünewald, peintre de la Renaissance et auteur du Retable d'Issenheim conservé au musée d'Unterlinden de Colmar, et Albert de Brandebourg, archevêque de Mayence et cardinal de l’Eglise catholique.
Le Concert des Anges
A un moment de la vie où le sens de son art lui échappe, le peintre est si vivement pris de compassion pour le sort du peuple opprimé qu’il décide de le rejoindre dans la lutte.
Inversement, fasciné par l’essence divine qu’il décèle dans l’expression artistique, et qu’il ressent plus ou moins conscient comme hautement légitime, le Cardinal Albert aspire à rejoindre la condition de Matthias.
Matthias Goerne (Mathis le peintre)
Le livret, écrit par Paul Hindemith, comporte un ensemble de réflexions qui montre les fortes imbrications, à cette époque, entre pouvoir financier, pouvoir militaire et pouvoir religieux, les contradictions entre missions ecclésiastiques et bien être du peuple, l’opposition entre pratique catholique et pratique protestante.
Il nécessite à lui seul une étude à part, car il n’est pas possible de saisir l’ensemble du texte au cours d’une seule représentation.
Avec une recherche de clarté et de force visuelle, Olivier Py s’attaque à un opéra rarement joué dont il réussit à former une imagerie fantastique en entrelaçant l’époque Renaissance du peintre et la période national-socialiste contemporaine du compositeur.
Tableau 3 scène 1 : Gregory Reinhart (Riedinger) et Wolfgang Ablinger-Sperrhacke (Capito)
Dans un univers ténébreux, les chars, les chiens des officiers nazis et les néons mortels surgissent du noir, répriment toute contestation au cours de la scène la plus violente et la plus expressionniste du quatrième tableau, lorsque les façades délabrées, leurs fenêtres de verres opaques et brisés tournoient au milieu de la scène sous les projecteurs en alerte. Mathis, rescapé mais atterré par la folie du peuple, se détourne de ce dernier après sa débâcle.
Matthias Goerne (Mathis le peintre) et l'Ange
L’entière machinerie hydraulique de l’Opéra Bastille est sollicitée pour enchaîner les changements de décors ascendants et descendants, qu’il s’agisse d’illustrer avec des acteurs réels, en chair et en os, des tableaux du Retable, comme Le Concert des Anges, et son éphèbe messager divin aux ailes rouges, ou bien de révéler les fondations de la cité sur un édifice de livres, mémoire de l’esprit, articulé sous forme de trois arches.
Cette dimension tripartite du Retable définit l’architecture de la plupart des tableaux, comme l’arche des livres, mais aussi l’articulation du décor de la cité de Mayence, basé sur trois blocs style gothique à un étage, finement décorés.
La débauche de richesse acquise sur le dos du peuple, symbolisée par l’immense sphère créatrice en or qui surplombele château, s’évanouit lorsque le décor se retourne lui-même en temple protestant gris, froid et austère, à la terrasse duquel Ursula tente de convertir Albrecht.
Melanie Diener (Ursula)
Avec une constance dans la force et la continuité des lignes, ennoblies par la précision du phrasé, avec une dynamique ample entre plaintes aiguës et noirceur angoissée, Melanie Diener impose un respect également par la droiture de son personnage et sa capacité à faire ressentir désarroi et humanité désespérée. Sa défense de la foi protestante, supportée par la musique glaçante d’Hindemith, est d’une implacable conviction.
Martina Welschenbach (Regina)
Matthias Goerne, homonyme du peintre qu’elle aime, modèle le texte pour en restituer toute la tristesse mêlée à l’espoir, une voix si douce et si diffuse qu’elle porte en elle ses propres qualités spirituelles.
Qualités bien différentes de celles de Scott MacAllister (Albrecht) et de Wolfgang Ablinger-Sperrhacke (Capito), dont les voix semblent indistinctement similaires, terrestres par leur mordant et par leurs sonorités métalliques et saillantes, et d'une grande force de présence.
La jeune Régina, pour laquelle Martina Welschenbach se fait toute simple et toute sensible et surtout lumineuse déchirure au dernier tableau, fait un des gestes les plus forts de l'ouvrage en rendant le ruban que lui avait remis Matthias, se libérant ainsi de l'envie de possession que subtilement ce présent faisait peser sur elle.
Tableau 6 : la Tentation de Saint-Antoine
On peut supposer que ce sont ses craintes au septième tableau « Le bruissement des arbres, le murmure de l’eau me parlent de tout près de l’horreur de la mort », qui inspirèrent Olivier Py pour illustrer en vidéo le fond de scène du premier tableau, de la même manière que beaucoup de symboles du livret se matérialisent dans toute sa mise en scène.
Une des plus belles images, de celles qui vous happent le coeur, illustre ce fameux ruban qu'Ursula déroule de la poitrine de Regina, avant que la prise de conscience des sentiments du peintre pour la jeune paysanne ne fasse vaciller celle qui vivait dans l'illusion de son amour passé.
Après une succession de plans alternant ombres et lumières, façades et populations statiques aux libertés bridées, Matthias Goerne se retrouve seul avec lui même et son art pour quitter tout ce qui l'attache, tout ce qui l'aveugle, y compris les idéologies.
Tous les autres protagonistes, Thorsten Grümbel et Eric Huchet (terribles Pommersfelden et Sylvester), Gregory Reinhart (très autoritaire Riedinger), Nadine Weissmann (Comtesse traversée par le temps) et le plus strident des ténors, MichaelWeinius(Schwalb), composent des portraits très typés.
Melanie Diener (Ursula) et Matthias Goerne (Matthias Grünewald)
Chœurs admirablement lyriques et surnaturels, orchestre conscient de l'évènement et à l'unisson sous la direction de Christoph Eschenbach, la musique de Hindemith est une grande fresque où s'enchaînent de grands mouvements sombres et épiques, parfois exagérément enflés de cuivres, le Guerre et Paix de Prokofiev n’est plus très loin, et d'instants frémissants quand les cordes vibrent pour ne plus former qu'un fin trait de lumière.
Nicolas Joel a remonté les Noces de Figaro de Strehler pour une série de plus de vingt représentations à Bastille, sous prétexte d’un hommage à Liebermann, avec beaucoup d'opportunisme.
Mais si la conséquence directe est de pouvoir réunir les moyens nécessaires à une production très réussie d‘un opéra majeur et peu connu comme Mathis der Maler, de la même façon que le bourgeois Riedinger apporte les moyens financiers pour permettre à Albrecht de se consacrer à l’art, alors il n’y a plus rien à dire. L'équilibre est conservé.
Olivier Py
Depuis Cardillac en 2005, Paul Hindemith est entré au répertoire de l’Opéra de Paris avec deux très belles productions de deux de ses opéras. Il faudrait pouvoir découvrir le dernier de ses chefs-d’œuvre, Die Harmonie der Welt (L'Harmonie du Monde) dédié à la vie de l’astronome Johannes Kepler.
Les Noces de Figaro (Mozart) Répétition générale du 23 octobre 2010 & version de concertdu 28 octobre 2010 Opéra Bastille
Le Comte Almaviva Ludovic Tézier La Comtesse Almaviva Barbara Frittoli Suzanne Ekaterina Siurina Figaro Luca Pisaroni Chérubin Karine Deshayes Marcelline Ann Murray Bartolo Robert Lloyd Don Basilio Robin Leggate Barbarine Maria Virginia Savastano
Direction Musicale Philippe Jordan D'après la mise en scène de Giorgio Strehler (1973)
Ekaterina Siurina (Suzanne) et Luca Pisaroni (Figaro)
Après une dernière saison de 14 représentations en 2002/2003, et 30 ans de carrière, Les Noces de Figaro mis en scène par Strehler quittaient le répertoire de l’Opéra de Paris pour laisser la place à la vision humoristique de Christoph Marthaler au Palais Garnier, immortalisée alors, en 2006, par une captation DVD.
Ne partageant pas le goût pour la verve de la production de Gerard Mortier, Nicolas Joel a donc décidé de revenir à la vision de Strehler, quitte à devoir récupérer la copie des décors qui sommeillent à la Scala de Milan.
Il pourra ainsi diffuser son travail sur France 3 le mercredi 3 novembre 2010, puis en faire, lui aussi, un DVD en 2011.
Barbara Frittoli (La Comtesse Almaviva)
Ce retour en arrière fait évidemment un peu mal au cœur quand arrivent des décors vieillis et incomplets, le sol carrelé sur lequel se reflétaient les éclairages n’existe plus, mais les lumières d’automne qui illuminent le bureau et le lit à baldaquins de la chambre de la Comtesse expriment avec une extraordinaire poésie l’émoi que laisse le passage du temps.
Pour aller à l’essentiel, tout l’intérêt du travail dans Les Noces de Figaro se reflète dans le personnage de cette femme qui affiche une dignité magnifiée par son regard tendre, la légèreté de sa robe de chambre qui flotte lorsqu’elle va ouvrir la porte au Comte, la grâce de sa grandeur, la mélancolie dans laquelle l’enchaînement des désillusions l’entraine.
Et Barbara Frittoli, parce qu’elle porte en elle quelque chose de tragique, se fond magnifiquement dans les lueurs ambrées qui, malheureusement, ne bénéficient pas d’une authentique reconstitution dans un troisième acte bien terne.
Je souhaite à chacun de pouvoir voir et entendre le miracle qui s'est produit lors de la version concert du jeudi 28, lorsque seule, face au public, le moindre geste, la moindre inclinaison de la tête, la moindre variation du corps ont raconté tous les sentiments de désespoir de 'Dove sono', en même temps que son chant sidéral touchait, en chacun de nous, l'émotion inexprimable du temps en suspend.
La Suzanne enjouée qui s’associe à elle, Ekaterina Siurina, susurre une musicalité accomplie et presque enfantine, car peu contrastée, avec un soucis de la diction mozartienne qui n'est qu'à quelques occasions fondue dans les méandres orchestraux.
Barbara Frittoli (La Comtesse Almaviva)
Quand au travail symphoniste de Philippe Jordan, il tire la musique de Mozart vers le romantisme d’un flux sonore, en superposition de vagues, qui s'épanouit au quatrième acte lorsque se succèdent les quiproquos.
Il manque cependant, particulièrement au premier acte, la vivacité et la folie étourdissante qui enchantent l'esprit, bien que d'autres instants subliment la poésie des dialogues entre instruments, comme cors et clarinettes dans l'air de Chérubin. L'enthousiasme de Mozart n'est décidément pas facile, ni pour les musiciens, ni pour le chef.
Ekaterina Siurina (Suzanne)
Très crédible dans sa violence, dans la volonté d’en découdre avec le Comte, mais aussi lorsqu’il s’agit de jouer la comédie, Luca Pisaroni n’a besoin d’aucune exagération pour soigner un Figaro de haute tenue, et il est un peu dommage que le travail de mise en scène le pousse à chanter, dans la dernière partie, seul face au public, interpelant même l’orchestre sans que l’on en comprenne le sens.
Chérubin est le personnage le plus attendrissant de l’opéra, celui qui exprime dans une sorte de fougue de velours, le désir, les douces caresses. Karine Deshayes ne respecte cependant pas toujours l’esprit enjôleur du jeune garçon, avec des sortes d’à-coups et surtout un soudain jaillissement douloureux qui n’est pas fortuit, et sonne plus comme un réflexe vocal gênant. Le jeune garçon est ainsi en bouillonnement permanent.
Ludovic Tézier (Le Comte Almaviva) et Karine Deshayes (Chérubin)
On connaît bien Ludovic Tézier, chacun de ses rôles laisse une trace dans la mémoire car il a de la présence, mais en Comte on retrouve encore un peu de cette raideur et de cette fausse froideur qui ne lui conviennent pas vraiment. Ce n’est pas un hasard si Werther et Posa sont pour l’instant ses deux rôles les plus réussis à l'Opéra Bastille, car ils ont en eux une noblesse d’âme, une noirceur élevée qui lui sont plus naturelles, et surtout, ces deux personnages sont sincères.
Barbara Frittoli (La Comtesse Almaviva)
Parmi les seconds rôles, Maria Virginia Savastano, élève de l’atelier lyrique de l’Opéra de Paris, interprète une sage et mélodieuse Barbarine, et même impertinente, Ann Murray chante une Marcelline forte, à côté de laquelle Bartolo (Robert Lloyd) paraît plus effacé, et Robin Leggate restitue finement l'humour souriant de Don Basilio.
Il Trittico (Giacomo Puccini) Créé au New York, Metropolitan Opera le 14 décembre 1918 Répétition générale du 02 octobre 2010 Opéra Bastille
Il Tabarro Michele Juan Pons Luigi Marco Berti Giorgetta Oksana Dyka Il Tinca Eric Huchet La Frugola Marta Moretto Il Talpa Mario Luperi
Suor Angelica Suor Angelica Tamar Iveri La Zia Principessa Luciana D’Intino La Badessa Barbara Callinan La Maestra delle Novize Marie-Thérèse Keller Suor Genovieffa Amel Brahim-Djelloul Suor Osmina Claudi Galli La Suor Infirmiera Cornelia Oncioiu
Gianni Schicchi Gianni Schicchi Juan Pons Lauretta Ekaterina Syurina Zita Marta Moretto Rinuccio Saimir Pirgu Gherardo Eric Huchet Betto Alain Vernhes Simone Mario Luperi Oksana Dyka (Giorgetta) La Ciesca Marie-Thérèse Keller
Mise en scène Luca Ronconi
Direction musicale Philippe Jordan
Production de la Scala de Milan (2008) et du Teatro Real de Madrid
Les apparitions parisiennes du Triptyque, dans son intégralité, étaient jusqu’à présent limitées à la salle Favart d’abord en 1967, en version française et lorsque l‘Opéra Comique était réuni à l‘Opéra de Paris sous l’égide de la Réunion des théâtres lyriques nationaux , puis en 1987, dans la version originale italienne quand la salle fut directement administrée par l’Opéra National.
Son entrée au répertoire de l’Opéra de Paris, par la grande porte de Bastille, constitue donc un petit évènement, Nicolas Joel ayant déjà représenté Il Trittico au Capitole de Toulouse en 1997, puis en 2006.
Face à trois œuvres différentes, dramatiquement, musicalement et interprétativement, la question est de savoir comment chacun de nous va vivre leur enchaînement.
Tamar Iveri (Suor Angelica)
Gianni Schicchi est sans conteste l’ouvrage qui fonctionne le mieux car il s’agit d’une satire sociale toujours contemporaine, et très bien construite.
Cependant, avec son atmosphère lourde, grise et sombre, sans espoir, Il Tabarro a laissé ce soir une forte impression.
Oksana Dyka, interprète d’une Giorgetta féminine, sûre d‘elle même, et avec une démarche séductrice, presque provocatrice, est saisissante par l’aplomb avec lequel elle tient tête à son mari, Michele.
Le phrasé est précis, incisif, les nuances restent toujours dans une tonalité assez claire, sans trop de chaleur, et quand vient le moment où la musique exige d’elle qu’elle sorte la douleur rivée au plus profond du cœur, qu'elle sorte les aigus les plus perçants, l’effet dans la salle est dévastateur.
Luciana d'Intino (La Zia Principessa)
On connaît la vaillance et la puissance de Marco Berti. Elles ne sont pas les qualités les plus adéquates pour exprimer la sentimentalité d’un homme, mais elles lui permettent de brosser un Luigi rageur, « Hai ben ragione; meglio non pensare », violent dans ses expressions les plus amères.
Juan Pons, réduisant Michele à une loque humaine, et vocalement très usé, ne peut avoir l’impact vocal de ses deux partenaires. Néanmoins, la pitié que suscite son personnage fait qu’on ne lui en veut même pas de son geste final.
Sous les éclairages livides, la brillance de cristal et la finesse de détail des lignes orchestrales, les frémissements froids des cordes, se fondent avec la tonalité d’ensemble qui nous fait même oublier les limites visibles du décor de Luca Ronconi.
Philippe Jordan
Le second volet du Triptyque, Suor Angelica, ne possède pas la même force, d’autant plus que cette histoire de femmes oppressées par la religion renvoie à un passé chrétien peu glorieux.
La visite de la Zia Principessa est véritablement le grand moment de l’ouvrage, car elle met en scène une confrontation avec Sœur Angelique qui évoque celle de l’inquisiteur et de Philippe II dans Don Carlo.
Toutes les intentions les plus malsaines s’entendent dans la musique, et Luciana d’Intino, qui fut Eboli la saison passée, joue à nouveau sur son double registre, prodigieusement grave comme pour engloutir toute velléité de contestation, et flouté dans les hauteurs.
L’authenticité de Tamar Iveri, ses accents touchants et son engagement sincère sont sa force, même si elle donne le sentiment, ce soir, de trop limiter son rayonnement vocal.
Ekaterina Syurina (Lauretta)
Et si l’intrigue ne passionne pas, alors ne reste plus qu’à suivre la direction de Philippe Jordan, toute en souplesse et d’attention pour les chanteurs. Il est l’expression même de la gentillesse qui guide d'une main ferme, une forme d’humanisme inspirant.
Enfin, riche en actions théâtrales, Gianni Schicchi oppose à la lourdeur des deux premiers volets, une forme de détente pour l’auditeur, ramené à une vie plus concrète avec une de ses obsessions les plus fondamentales : l’argent.
Tamar Iveri, Alain Vernhes, Philippe Jordan, Luciana d'Intino
Juan Pons y est mieux mis en valeur car son mimétisme s’accommode de ses tripatouillages vocaux, et si la lumineuse Ekaterina Syurina ne peut faire oublier les nuances si particulièrement fraîches et naïves de Maria Callas, Saimir Pirgu, brillant acteur, se montre sensible avec son physique de fils idéal.
Der Fliegender Holländer (Richard Wagner) Représentation du 24 septembre 2010 Opéra Bastille
Daland Matti Salminen Senta Adrianne Pieczoncka Erik Klaus Florian Vogt Mary Marie-Ange Todorovitch Der Steuermann Bernard Richter Der Holländer James Morris
Mise en scène Willy Decker
Direction musicale Peter Schneider
James Morris (Der Fliegender Holländer)
Pour ceux qui n’ont pas oublié l’impressionnante direction de Daniel Klajner (actuel directeur musical de l’Orchestre Symphonique de Mulhouse) en 2002, la reprise du Vaisseau Fantôme peut apparaître comme un gouffre de frustrations, tant l’austère maîtrise de Peter Schneider s’ingénie à confiner toute velléité de débordement à l’intérieur de la fosse d’orchestre, le gris comme étendard d’une neutralité excessive.
Il n’est alors plus possible de créer une tension dès la rencontre du Hollandais et de Daland, le premier manquant d‘intensité, à ce moment là, le second révélant une usure qui dépareille trop le timbre attachant qu’on lui connaît, le vide de la mise en scène de leur échange limitant encore plus l’intérêt, lorsque l’on connaît déjà le sujet de l’œuvre.
Seul le verbe lumineux aux accents wagnériens de Bernard Richter évoque la lassitude de l’éloignement, l’espoir d’une terre meilleure.
Bernard Richter (Le pilote)
Mais le livret du Vaisseau Fantôme est un livret très bien construit. Plusieurs étapes amènent une progression dramatique bâtie sur la révélation d’évènements intervenus antérieurement.
La complainte de Senta rappelle le défi qu’a lancé le Hollandais, à l’origine de son errance. Adrianne Pieczoncka l’interprète en sage et pure évocation, au milieu d’un salon bourgeois, lieu unique et fermé choisi parWilly Decker pour son aspect contraignant par rapport auquel le romantisme de la jeune femme cherche une échappatoire.
Klaus Florian Vogt (Erik)
L’arrivée d’Erik déclenche l’accroche décisive avec le drame, non pas que le personnage en soit le pivot, mais parce qu’il est chanté par Klaus Florian Vogt, incroyable chanteur au timbre jeune, androgyne et suppliant, comme s’il avait gardé quelque chose de son adolescence.
Le duo entre Vogt et Pieczoncka forme le cœur émotionnel de la représentation, les deux voix se situant sur le même plan expressif, large et tragique. Cela tient presque du contre-sens vocal, car ils portent en eux la passion de Siegmund et Sieglinde, et l’orchestre est également plus voluptueux.
La réapparition de James Morris prend ensuite une dimension plus empathique, avec des couleurs blafardes et une réelle attention à l’âme qu’expriment ses sons baillés. Il n’y a d’ailleurs pas ce désespoir chez Matti Salminen, surtout sonore.
James Morris (Der Fliegender Holländer)
Adrianne Pieczoncka se libère totalement lors du dénouement final, suicide que l’on comprend ici comme l’unique manière de quitter son milieu, puisque le Hollandais ne veut plus d’elle, au lieu d’être un moyen pour rejoindre et sauver celui-ci.
La mise en scène de Willy Decker, bien que peu intéressante dans le détail de la gestuelle, est en défaveur d’Erik, mis à terre par les marins de Daland une fois ce dernier convaincu que l’affaire est réglée entre le mystérieux voyageur et sa fille.
Elle oriente sur l’univers de Senta, sa psychologie, mais n’interroge pas le personnage du Hollandais.
Eugène Onéguine (Piotr Ilyitch Tchaikovski) Répétition générale du 15 septembre 2010 Opéra Bastille
Madame Larina Nadine Denize Tatiana Olga Guryakova Olga Alisa Kolosova La Nourrice Nona Javakhidze Lenski Joseph Kaiser Eugène Onéguine Ludovic Tézier Le Prince Grémine Gleb Nikolski Zaretski Ugo Rabec Monsieur Triquet Jean-Paul Fouchécourt
Mise en scène Willy Decker
Direction musicale Vasily Petrenko
Ludovic Tézier (Eugène Onéguine)
L’ouverture de la nouvelle saison de l’Opéra de Paris laisse le champ à deux portraits d’hommes en errance, le Hollandais du Vaisseau Fantôme et Eugène Onéguine, dans deux reprises créées sous la direction d’Hugues Gall et confiées au metteur en scène favori de Nicolas Joel : Willy Decker.
Dans le cas d’Eugène Onéguine, il nous faut remonter assez loin puisque la production date de 1995, lorsque les nouvelles créations de La Bohème, Billy Budd et Cosi Fan Tutte constituaient, elles aussi, les nouvelles armes de reconquête du rang international de la Maison.
Confronter ce spectacle à celui qui vient au même moment d’ouvrir la première saison de Gerard Mortier à Madrid, dans la vision de Dmitri Tcherniakov qu’accueillit Paris il y a deux ans, permet une captivante mise en relief des forces et faiblesses de part et d’autre.
Inévitablement, Madame Larina retombe dans une posture effacée et n’est plus la mère de famille qui rythme la vie dans sa datcha, bien que Nadine Denize restitue un maternalisme naturel.
La nourrice, petite vieille toute courbaturée, est traitée façon Singspiel, façon Papagena toute âgée, alors que Nona Javakhidze la chante avec la légèreté de l’âme en grâce, la seule voix qui pourrait atteindre la jeune fille.
Olga Guryakova (Tatiana)
Cette jeune fille, Tatiana, Olga Guryakova l’incarne totalement, avec ces couleurs russes, c’est-à-dire ces couleurs au galbe noble et à l’ébène lumineux qu’elle n’a pas perdu depuis son interprétation il y a sept ans de cela sur la même scène.
Le visage tout rond d’innocence, les cheveux parcourus de mèches finement tissées comme en peinture, la puissance de ses sentiments qui passent intégralement par la voix trouve aussi quelques expressions scéniques fortes lorsque, dans une réaction de honte absolue, elle détruit la lettre qu'Onéguine lui a sèchement rendu.
Alisa Kolosova (Olga) et Joseph Kaiser (Lenski)
Il est vrai que Ludovic Tézier se contente de retrouver cette posture hautaine et méprisante qu’il acquière si facilement, son personnage ne suscitant aucune compassion de la part de l’auditeur, aucune circonstance atténuante.
Peu importe que les tonalités slaves ne soient pas un don naturel, il est la sévérité même qui doit cependant s’abaisser face à l’immense Prince de Gleb Nikolski, un médium impressionnant, quelques limites dans les expressions forcées, tout en mesure dans sa relation à Tatiana et Onéguine.
L’autre couple, Olga et Lenski, trouve en Alisa Kolosova et Joseph Kaiser deux interprètes élégants, musicalement et scéniquement, le second sans doute plus touchant de par son rôle, mais aussi par la variété de ses coloris.
Joseph Kaiser (Lenski)
L’impeccable et fine diction de Jean-Paul Fouchécourt permet de retrouver un Monsieur Triquet chantant en langue française, principale entorse musicale que Dmitri Tcherniakov s’était alloué dans sa production du Bolchoï en faisant interpréter cet air par Lenski, mais dans un but bien précis.
Le haut niveau musical de cette reprise bénéficie par ailleurs du soutien d’un orchestre et d’un chef intégralement consacrés au potentiel sentimental et langoureusement mélancolique de la partition, une fluidité majestueuse du discours qui en réduit aussi la noirceur.
La gestuelle souple, harmonieuse, de Vasily Petrenko, et son emprise sur les musiciens et les chanteurs s’admirent avec autant de plaisir.
Olga Guryakova (Tatiana)
Joseph Kaiser (Lenski)
Evidemment, comparée à la richesse du travail dramatique de l’équipe du Bolchoï, vers lequel le cœur reste tourné, la vision de Willy Decker paraît bien sage et naïve, simple dans son approche humaine, attachée au folkore russe qui pourrait rappeler les farandoles de Mireille la saison passée, et classique dans la représentation du milieu conventionnel et sinistre que rejoint Tatiana.
Mais il y a dans les éclairages, le fond de scène la nuit, les lumières d’hiver dans la seconde partie, un pouvoir psychique réellement saisissant.