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Publié le 1 Février 2022

Don Giovanni (Wolfgang Amadé Mozart – Prague 29 octobre 1787 – Vienne 07 mai 1788)
Version de Vienne
Répétition générale du 29 janvier et représentation du 16 février 2022
Opéra Bastille

Don Giovanni Christian Van Horn
Il Commendatore Alexander Tsymbalyuk
Donna Anna Adela Zaharia
Don Ottavio Pavel Petrov
Donna Elvira Nicole Car
Leporello Krzysztof Bączyk
Masetto Mikhail Timoshenko
Zerlina Christina Gansch

Direction musicale Bertrand de Billy
Mise en scène Ivo Van Hove (2019)
Dramaturgie Jan Vandenhouve                                       
    Nicole Car (Donna Elvira)
Coproduction Metropolitan Opera, New-York

La nouvelle production de ‘Don Giovanni’ qui fut intégrée au Palais Garnier en juin 2019, dans un très impressionnant décor de ruelles et escaliers tortueux construit comme un abîme, se substitue à celle de Michael Haneke (2006) qui ciblait  le milieu de l’entreprise avec une acuité redoutable. Ses lignes de forces reposent sur un pressentiment d’inéluctable qui couve sous les pas de Don Giovanni, et sur une mise en valeur très esthétique des héroïnes et de leurs sentiments.

Adela Zaharia (Donna Anna) et Christian Van Horn (Don Giovanni)

Adela Zaharia (Donna Anna) et Christian Van Horn (Don Giovanni)

Mais pour son transfert à la scène Bastille, la dramaturgie du chef-d’œuvre de Mozart a été retravaillée en s’appuyant exclusivement sur la seule version de Vienne au lieu de la version habituellement jouée qui mixe les versions de Prague et Vienne. Et le fait que Bertrand de Billy soit à la direction musicale a certainement du influer sur ce choix, lui qui a si souvent interprété la seconde version de cet opéra au Theater an der Wien ou au Wiener Staatsoper.

Adela Zaharia (Donna Anna), Pavel Petrov (Don Ottavio) et Alexander Tsymbalyuk (Il Commendatore)

Adela Zaharia (Donna Anna), Pavel Petrov (Don Ottavio) et Alexander Tsymbalyuk (Il Commendatore)

Ce passage de la version mixte à la version purement viennoise a en effet pour conséquence de substituer au récitatif et à l’air de Don Ottavio ‘Il mio tesoro’ une scène et un duo entre Leporello et Zerlina ‘Per queste tue manime’ qui voit Zerline se déchaîner sur le valet de Don Giovanni. La détermination de Zerline est ainsi amplifiée, alors que la faiblesse de Don Ottavio et la lâcheté de Leporello sont mis en exergue.

Adela Zaharia (Donna Anna), Pavel Petrov (Don Ottavio) et Christian Van Horn (Don Giovanni)

Adela Zaharia (Donna Anna), Pavel Petrov (Don Ottavio) et Christian Van Horn (Don Giovanni)

Or, Ivo Van Hove et Jan Vandenhouve ont visiblement repris certains détails dans la direction d’acteurs qui renforcent l’impression qu’ils mettent en scène des femmes qui se révoltent contre un monde d’hommes. Et cela se voit dès la première séquence quand Donna Anna poursuit Don Giovanni et le saisit à la gorge, effet plus saisissant qu’à la création peut-être du aussi à l’interprète.

Christian Van Horn (Don Giovanni) et Mikhail Timoshenko (Masetto)

Christian Van Horn (Don Giovanni) et Mikhail Timoshenko (Masetto)

Cette violence intérieure se lit dans l’incarnation d’Adela Zaharia, dont on avait bien senti en septembre dans ‘Seven deaths of Maria Callas qu’elle serait vocalement à la hauteur du rôle mais sans que l’on ne sache quel rendu psychologique elle saurait dépeindre. Sa Donna Anna est en fait très impressionnante, d’une part car elle a dans la voix un dramatisme fort avec un mélange d’aigus prégnants et de couleurs en clair-obscur chargés d’émotions renforcés par une diction acérée, et d’autre part car elle ne joue pas en position de victime mais avec une prestance moderne bien affirmée et une élégance magnifique. Nul doute qu’elle sera amenée à personnifier d’autres grands rôles tragiques mais non défaitistes au cours des prochaines saisons.

Adela Zaharia (Donna Anna)

Adela Zaharia (Donna Anna)

Nicole Car, qui interprétait déjà Donna Elvira lors de la première de cette production, est toujours aussi ravissante avec ce timbre de voix brun dans le médium qui gagne en puissance, et étincelance tout en transmettant comme un trouble d’urgence au cœur qui la rend poignante. Elle se départit de toute surcharge pathétique et prend même une dimension qui tend au tragique dans ‘Mi tradi’ qu’elle chante au pied du décor monumental qui, par une mise en relief de ses ombres et anfractuosités grâce à une mise en œuvre plus saisissante des éclairages de la scène Bastille, évoque spectaculairement le gouffre fatal dont elle semble être l’annonciatrice impuissante, telle une Cassandre. Plus globalement, ce renforcement des contrastes et de la puissance du décor est un des points forts de cette reprise.

Nicole Car (Donna Elvira)

Nicole Car (Donna Elvira)

Et Zerlina trouve en Christina Gansch une épatante artiste capable de lui donner du corps avec son timbre pulpeux mais aussi un peu corsé qui forge un tempérament de femme sensible douée d’une forte personnalité dominatrice. Et évidemment, comme souligné un peu plus haut, la scène supplémentaire que lui dédit la version de Vienne ne fait qu’accroître cette impression de hardiesse et de détermination qu’elle inspire, une fois passée la tentative d’emprise du manipulateur sur elle. 

Christina Gansch (Zerlina)

Christina Gansch (Zerlina)

Ces trois personnages féminins doivent cependant composer avec un Leporello et un Don Giovanni d’une sévère noirceur au point que le premier semble être le double de son maître qu’il s’apprête à dépasser. Krzysztof Bączyk offre en effet un portrait contrasté entre sa jeunesse séduisante et les accents sombres inhérents à sa tessiture basse qui expriment une personnalité bien plus sournoise que narquoise. Il est d’ailleurs étonnant de le voir révéler les immaturités de Leporello dans le même temps qu’il fait entendre des résonances de monarque.

Mikhail Timoshenko (Masetto), Krzysztof Bączyk  (Leporello), Pavel Petrov (Don Ottavio) et Adela Zaharia (Donna Anna)

Mikhail Timoshenko (Masetto), Krzysztof Bączyk (Leporello), Pavel Petrov (Don Ottavio) et Adela Zaharia (Donna Anna)

Et Christian Van Horn est absolument redoutable dans le costume de Don Giovanni dont plus aucun trait d’humour ne fait sourire. On sent si souvent poindre chez lui l’ombre de Méphistophélès qu’il évoque le danger permanent, ce que d’aucun pourrait trouver trop radical. L’image de séducteur s’efface, même dans la sérénade ‘Deh, vieni alla finestra’, et c’est toujours avec un mordant farouche qu’il s’adresse à tout son monde. 

Nicole Car (Donna Elvira)

Nicole Car (Donna Elvira)

Cette violence est renforcée par le traitement de Masetto – interprété avec mesure et authenticité par Mikhail Timoshenko - qui se trouve encore plus ensanglanté pour cette reprise après qu'il soit agressé par Don Giovanni. On peut contester ce parti pris trop obscur dans le choix des tessitures, mais il faut reconnaître qu’il y a là une vision d’une grande force lorsque tout l’aspect badin de la pièce est gommé pour véritablement raconter un roman noir. Mis en scène comme un homme déchu se confrontant par sa simple présence humaine à la conscience de son assassin et de son complice, le commandeur d' Alexander Tsymbalyuk est absolument somptueux, et Pavel Petrov, bien que privé de ‘Il mio tesoro’, est attachant  par son souffle infiniment homogène, toutefois moins puissant que ses partenaires, qui dépeint un cœur pur et chaleureux mais impuissant à agir.

Christian Van Horn, Bertrand de Billy et Nicole Car

Christian Van Horn, Bertrand de Billy et Nicole Car

Complètement dans son élément lorsqu’il a en main l’esprit de Mozart,  Bertrand de Billy conduit cette histoire avec un sens des lignes de vie d’une captivante finesse tout en maintenant un rythme délié qui porte les artistes avec beaucoup de naturel. Il cherche à faire vivre un tissu fluide, nimbé des colorations chaudes et mélancoliques des bois, qui imprègne l’auditeur sans qu'il ne rompe cette emprise par des effets théâtraux trop appuyés. Il est ainsi le contraire d’un Teodor Currentzis et de tous ses effets baroques et survoltés, ce qui n’empêche pas sa proposition d’être investie d’une présence bienveillante comme si elle invitait à garder sa sérénité face à l’inacceptable qui se joue sous nos yeux.

Ce spectacle retravaillé et renforcé dans sa noirceur, en partie grâce aux solistes, a donc gagné en intensité mais aussi en traits d’espoir.

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Publié le 27 Janvier 2022

La Khovantchina (Modest Moussorgski – 1886)
Orchestration de Dmitri Chostakovitch (1959)
Représentations du 26 janvier et 09 février 2022
Opéra Bastille

Prince Ivan Khovanski Dimitry Ivashchenko
Prince Andrei Khovanski Sergei Skorokhodov
Prince Vassili Golitsine John Daszak
Chakloviti Evgeny Nikitin
Dosifei Dmitry Belosselskiy
Marfa Anita Rachvelishvili
Susanna Carole Wilson
Le Clerc Gerhard Siegel
Emma Anush Hovhannisyan
Varsonofiev Wojtek Smilek
Kouzka Vasily Efimov
Strechniev Tomasz Kumiega
Premier Strelets Volodymyr Tyshkov
Deuxième Strelets Alexander Milev
Un confident de Golitsine Fernando Velasquez

Direction musicale Harmut Haenchen
Mise en scène Andrei Șerban (2001)

 

             Dimitry Ivashchenko (Prince Ivan Khovanski)

 

Voir et entendre 'La Khovantchina' est toujours un privilège car cet opéra de Modest Moussorgski est bien moins souvent donné que 'Boris Godounov'. Et à l’occasion de cette reprise, il fait pour la première fois son apparition parmi les 100 premiers titres joués au sein de l’institution, c’est dire que c’est une chance!

Dimitry Ivashchenko (Prince Ivan Khovanski)

Dimitry Ivashchenko (Prince Ivan Khovanski)

L’intrigue se déroule entre 1682 et 1689 au moment où Sophie de Russie assure la régence après la mort de Féodor III, car Pierre, son demi-frère encore adolescent, est bien trop jeune pour régner. 

Aidée par les Streltsy, un corps militaire affecté à la surveillance du Kremlin de Moscou mené par Ivan Khovanski, elle cherche à éliminer les partisans de Pierre. L’opéra présente cependant ce dernier comme le manipulateur qui agit dans l’ombre, ce qui est prématuré vis à vis du sens de l’ Histoire.

Evgeny Nikitin (Chakloviti) et Gerhard Siegel (Le Clerc)

Evgeny Nikitin (Chakloviti) et Gerhard Siegel (Le Clerc)

Mais les ambitions d’Ivan Khovanski et son fils, Andrei, menacent aussi la stabilité de la Russie, ce que les Streltsy et Chakloviti, chef du département intérieur, ont bien compris. Les Vieux Croyants menés par Dosifei entendent également défendre la foi orthodoxe menacée par les réformes du patriarche Nikon – ces réformes visaient à revenir aux traditions byzantines, ce que les Vieux Croyants considéraient comme un des facteurs ayant conduit à la chute de Constantinople -, et se rapprochent ainsi de Khovanski et des Streltsy, puis du Prince Golitsine présenté ici comme un novateur admirateur des européens qui intrigue pour le pouvoir alors qu’il était dans les faits l’amant de Sophie.

On assiste au fil des tableaux à la chute des Khovanski et de Golitsine, à l’accession au pouvoir de Chakloviti, pour un temps seulement, mais qui semble sincèrement inquiet de l’avenir de la Russie dans son grand monologue du 3e acte, et enfin à la fin des Vieux Croyants au moment où Pierre Ier apparaît et annonce un autre monde.

Dmitry Belosselskiy (Dosifei)

Dmitry Belosselskiy (Dosifei)

La production d’ Andrei Șerban, qui a dorénavant plus de 20 ans, présente une fresque austère dans son contexte historique mais sans surcharger ni les décors, ni les costumes. Il y a bien sûr les dômes dorés des édifices religieux et les icônes religieuses peintes sur bois doré, mais dans l’ensemble, c’est un esprit d’épure qui domine. Le travail sur la direction d’acteurs est par ailleurs très naturel et contribue à la crédibilité des personnages. 

John Daszak (Prince Vassili Golitsine)

John Daszak (Prince Vassili Golitsine)

Cependant, il est vrai que l’on retrouve des thèmes qui restent toujours d’actualité comme ce décor du cabinet de Golitsine qui évoque la fracture qui entaille la société russe, avec en son centre le ‘Portrait d’une jeune femme inconnue en costume russe’ d’Ivan Argounov qui peut refléter Sophie Alexeïevna, et donc représenter un symbole d’un changement de mentalité avec l’accession d’une femme au pouvoir. Ce tableau reste anachronique par rapport à cette période, car il fut peint un siècle plus tard.

Et quand on sait que c’est Golitsine qui signa un traité de « paix perpétuelle » avec la Pologne, traité qui entérina les acquisitions russes en Ukraine, on se retrouve au plus proche d’évènements historiques qui ont encore une résonance aujourd’hui et qui constituèrent un tournant majeur pour l’avenir de la Russie.

Anita Rachvelishvili (Marfa)

Anita Rachvelishvili (Marfa)

Pour la partie musicale de cette reprise, la fosse d’orchestre voit le retour d’Harmut Haenchen qui ne s’y était plus produit depuis la fin du mandat de Gerard Mortier à l’automne 2009. 

S'il doit malheureusement composer avec un effectif de musiciens et de choristes réduit à cause des circonstances connues de tous lors de la première, il retrouve un effectif intègre le 09 février. Sa lecture est d’emblée solennelle avec des traits expressionnistes bien sentis, des moments d’une grande finesse, comme lors du tableau très coloré des jeunes serves dans la demeure de Khovanski, ou bien des déploiements de luxe sonore merveilleux dans les scènes avec les Vieux Croyants. Il dépeint au premier acte cette histoire avec mesure et soucis de transparence, puis obtient de l'orchestre une ampleur, un relief et des teintes rutilantes d'un splendide impact qui racontent comment ce drame prend une dimension épique inéluctable.

Vasily Efimov (Kouzka) et les Chœurs

Vasily Efimov (Kouzka) et les Chœurs

C’est toujours un bonheur que d’entendre les chœurs si souvent sollicités dans ce répertoire qui symbolise le mieux leur unité, même si les tissus des masques ne leur permettent pas de créer un impact aussi puissant qu’à l’accoutumée. Le souffle de leur humanité est très bien mis en valeur dans les grands moments de déploration, avec un déploiement progressif de leur élan vocal.

La distribution est de grande qualité, avec d’abord la Marfa d’Anita Rachvelishvili qui met la salle à genoux par le volume généreux de sa voix, avec des accents graves naturellement beaux et rayonnants dont la rondeur du galbe, noir et profond, fait écho à la perfection religieuse des orbes royales.

Dimitry Ivashchenko, en Ivan Khovanski, et Dmitry Belosselskiy, en Dosifei, forment deux solides figures autoritaires, d’autant plus qu’elles sont alliées, le premier ayant un surplus de douceur feutrée alors que le second creuse un peu plus ses souterrains intérieurs.

Evgeny Nikitin (Chakloviti)

Evgeny Nikitin (Chakloviti)

Et face à eux, Evgeny Nikitin incarne avec une hauteur d’intention splendide la voix des vérités éternelles sur un souffle d’une spiritualité fascinante, lui qui chante si souvent le Klingsor de 'Parsifal', et est ainsi magnifié par le rôle de Chakloviti comme rarement il est donné de l’entendre.

John Daszak est tout aussi impressionnant par l’éclat phénoménal de son timbre d’étain pur – il a d’ailleurs quelque chose de familier dans ses accents qui permet de le reconnaître immédiatement – et donne de la consistance à Golitsine et une touche de sensibilité qui n’en fait pas un personnage trop monolithique.

Anita Rachvelishvili (Marfa)

Anita Rachvelishvili (Marfa)

Parmi les rôles secondaires, Vasily Efimov est toujours aussi éblouissant d’expressivité dans ses personnages marginaux qui émaillent les opéras romantiques russes qu’il joue très souvent, l’Emma d'Anush Hovhannisya, remplaçante d’Olga Busuioc, n’impose aucune censure à ses plaintes de désarroi, et Sergei Skorokhodov rend à Andrei Khovanski un tempérament rude avec des couleurs plutôt claires.

Anita Rachvelishvili (Marfa) et Sergei Skorokhodov( Andrei Khovanski)

Anita Rachvelishvili (Marfa) et Sergei Skorokhodov( Andrei Khovanski)

Le très bon Clerc de Gerhard Siegel et la Susanna trop naturaliste de Carole Wilson complètent cette galerie de portraits qui se confrontent en permanence et qui font la richesse d’une humanité qui s'évertue à échapper à un piège inexorablement tendu sans qu’elle s'en rende compte.

Avènement de Pierre Le Grand

Avènement de Pierre Le Grand

Très grande ovation au final, ce qui a ému les artistes.

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Publié le 26 Janvier 2022

10e Biennale des Quatuors à Cordes – Quatuor Van Kuijk
Concert du 20 janvier 2022

Amphithéâtre de la Cité de la Musique

Antonín Dvořák Quatuor à cordes n°9 en ré mineur op.34 (1877)
Benjamin Attahir Al Dhikrâ (2022) - Création mondiale
Bis Gabriel Fauré Les Berceaux (1879)

Quatuor Van Kuijk
Violon, Nicolas Van Kuijk     Alto, Emmanuel François
Violon, Sylvain Favre-Bulle  Violoncelle, Anthony Kondo

Avec le succès de son premier ensemble de 'Danses slaves', orchestration de huit duos pour piano commandés et publiés en 1878 par Fritz Simrock - l’éditeur de Johannes Brahms qui lui avait recommandé le jeune compositeur tchèque quelques mois plus tôt -, Antonín Dvořák devient célèbre du jour au lendemain.

Benjamin Attahir, Nicolas Van Kuijk, Anthony Kondo, Emmanuel François et Sylvain Favre-Bulle

Benjamin Attahir, Nicolas Van Kuijk, Anthony Kondo, Emmanuel François et Sylvain Favre-Bulle

Au même moment, en plein épanouissement artistique, il dédit à son ami et musicien allemand son 'Quatuor à cordes n°9' qui est retranscrit ce soir par le Quatuor Van Kuijk avec la fougue juvénile qu’on leur connaît. 

Et il faut entendre comment leur ardeur généreuse et leur rythmique allante engagées dans les deux premiers mouvements se concentrent dans l’Adagio en un cœur d’une chaleur incroyablement intense et envoûtante, quasiment magmatique, et qui restera prégnante jusqu’à la fin du concert.

Sylvain Favre-Bulle (violon)

Sylvain Favre-Bulle (violon)

L’immersion dans l’univers beaucoup plus insouciant et empreint d’espérance d’ ‘Al Dhikrâ’, une création de Benjamin Attahir, ressemble soudainement à une chevauchée enthousiasmante qui met à l’épreuve le panache des musiciens, tel l’ébouriffant second violon de Sylvain Favre-Bulle.

C’est une découverte pour le public, et donc une surprise par cette manière d'emporter l'audience sans temps mort, ce qui regénère l’énergie de chacun des auditeurs.

Nicolas Van Kuijk (violon)

Nicolas Van Kuijk (violon)

Et en bis, le quatuor offre une adaptation 'des berceaux', une mélodie de Gabriel Fauré contemporaine du quatuor à cordes d’Antonín Dvořák qui est jouée ici dans un esprit appaisé et très lumineux – splendide incursion du premier violon de Nicolas Van Kuijk dans les aigus qui répondent aux ‘horizons qui leurrent’ du poème de Sully Prudhomme -. 

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Publié le 25 Janvier 2022

Hamlet (Ambroise Thomas – 1868)
Représentation du 24 janvier 2022
Opéra Comique – Salle Favart

Hamlet Stéphane Degout
Ophélie Sabine Devieilhe
Claudius Laurent Alvaro
Gertrude Géraldine Chauvet
Laërte Pierre Derhet
Le Spectre Jérôme Varnier
Marcellus, 2ème Fossoyeur Yu Shao
Horatio, 1er Fossoyeur Geoffroy Buffière
Polonius Nicolas Legoux

Direction musicale Louis Langrée
Mise en scène Cyril Teste (2018)
Orchestre des Champs-Élysées & Chœur Les Eléments

AvecRoméo et Juliette’ de Charles Gounod puis, ce soir, ‘Hamlet’ d’Ambroise Thomas,  l’Opéra Comique présente en moins de deux mois deux opéras français en cinq actes créés à Paris à moins d’un an d’intervalle, respectivement en avril 1867 et en mai 1868, au crépuscule de l’ère du Grand opéra. Cette conjonction est d’autant plus remarquable que ces deux ouvrages sont inspirés de deux tragédies shakespeariennes qui feront les belles soirées du Théâtre national de l’Opéra jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, avant de décliner durablement.

Sabine Devieilhe (Ophélie) et Stéphane Degout (Hamlet)

Sabine Devieilhe (Ophélie) et Stéphane Degout (Hamlet)

Mais si ‘Roméo et Juliette’ fut souvent représenté à la Salle Favart, ce ne fut pas le cas d’’Hamlet‘ qui ne fit son entrée au répertoire de cette salle qu’en 2018, dans la production de Cyril Teste qui est reprise en ce début d’année 2022.

‘Hamlet’ n’était en effet réapparu sur la scène parisienne qu’en l’an 2000 au Théâtre du Châtelet dans la production du Capitole de Nicolas Joel, avec Thomas Hampson, Natalie Dessay et José van Dam, à un moment où ce grand théâtre parisien rouvrait pour concurrencer l’Opéra national de Paris.

Sabine Devieilhe (Ophélie) et Stéphane Degout (Hamlet)

Sabine Devieilhe (Ophélie) et Stéphane Degout (Hamlet)

La scénographie de Cyril Teste inscrit les errances d’Hamlet dans l’univers mondain d’une grande famille d’aujourd’hui à partir d’un décor facilement modulable et épuré, éclairé avec un goût raffiné et légèrement glacé, qui représente les différents lieux d’un grand appartement bourgeois avec chambres et salle de réception qui se succèdent. 

Le sol et l’arrière-scène noirs semble isoler cet espace du reste du monde, et la direction d’acteur privilégie la lenteur comme si Hamlet vivait dans un temps décalé par rapport à un milieu qui ne lui convient pas. 

L’emploi de vidéographies permet sur toute la hauteur du cadre de scène de projeter les visages sévères, éperdus ou dépressifs des différents protagonistes avec une grande force expressive. 

Après une succession d’horizons pastels, de gris océaniques et une plongée calme dans des eaux abyssales, la mort d’Ophélie constitue le climax de ce travail de vidéaste qui n’est pas sans rappeler les réflexions de Bill Viola sur la mort de Tristan.

Stéphane Degout (Hamlet) et Géraldine Chauvet (Gertrude)

Stéphane Degout (Hamlet) et Géraldine Chauvet (Gertrude)

L’utilisation des espaces entourant la salle de l’Opéra-Comique, et le suivi filmé en direct du Roi ou du chœur avant qu'ils ne pénètrent au niveau du parterre, contribuent à l’immersion de l’auditeur, avec toutefois une réserve sur le spectre du père d’Hamlet – chanté par Jérôme Varnier avec une présence vocale d’outre-tombe saisissante, légèrement grisaillante et fortement impressive – qui s’extrait des rangs des spectateurs en tant qu’observateur, ce qui ne permet plus de l’associer à une conscience immatérielle.

Ce beau travail visuel, dont la complexité est savamment masquée, prend cependant le dessus sur l’envie d’enrichir le livret par une relecture forte des symboles contenus dans l’œuvre shakespearienne. En 2012, au Theater an der Wien, Olivier Py avait brillamment analysé les aspects œdipiens du drame, par exemple.

Fureur d'Hamlet après la pièce du Meurtre de Gonzague

Fureur d'Hamlet après la pièce du Meurtre de Gonzague

10 ans après ses débuts en Hamlet, justement dans la production d’Olivier Py, Stéphane Degout est au summum de sa maturité vocale et dramatique. Grande force éruptive, désarroi poétique, chant et déclamation superbement liés et d’une grande netteté, il s’impose aujourd'hui comme l’un des interprètes majeurs du prince danois, lucide et torturé, et surtout moderne. Et pourtant, n’y a-t-il pas des sentiments encore plus noirs et encore plus profonds qui pourraient être montrés?

Auprès de lui, Sabine Devieilhe trouve ici probablement son rôle le plus abouti et le plus complet à la scène jusqu’à présent, car il met à l’épreuve sa virtuosité - dans son grand air final intime et si purement aérien, évidemment -, et il fait également exprimer les couleurs joliment teintées et les accents les plus touchants que l’on puisse entendre de sa part. Son regard sur Hamlet est d’une totale sollicitude, et quel malheur que ce soit le personnage le plus équilibré de l’histoire qui finisse par disparaître ! Cyril Teste cherche probablement à créer une connivence forte entre le public féminin et Ophélie.

Sabine Devieilhe (Ophélie)

Sabine Devieilhe (Ophélie)

D’une solide homogénéité de timbre, Laurent Alvaro dépeint un Claudius robuste avec une excellente assise, mais son personnage ne sort pas beaucoup d’un certain monolithisme. Géraldine Chauvet connaît bien le personnage de Gertrude depuis son incarnation au Grand Opéra d’Avignon en 2015, et offre ainsi un beau portrait de la mère d’Hamlet, sensible et réservé, sans aucun trait excessif, avec un timbre de voix ambré peu altéré qui contribue à la dignité de son caractère. 

Et par ailleurs, l’excellent Laërte de Pierre Derhet, avec un véritable sens de l’urgence et un impact vocal poignant, ne fait que donner envie de l’entendre dans des rôles bien plus consistants.

Enfin, la magie du chœur des Eléments opère formidablement dans cette salle qui permet d’en apprécier l’unité élégiaque et le raffinement jusque dans les murmures, et même si la salle Favart parait un peu restreinte pour déployer toute l’étendue du tissu orchestral d’'Hamlet', Louis Langrée lui apporte du nerf, attache une grande attention à la poésie des motifs des instruments en solo, bien mis en valeur ici, et la scène du meurtre de Gonzague est véritablement le confluent des forces instrumentales qu’il conduit sur une ligne théâtrale d’une grande efficacité.

Pierre Derhet (Laërte) et Sabine Devieilhe (Ophélie)

Pierre Derhet (Laërte) et Sabine Devieilhe (Ophélie)

Le final est celui de la création, c’est-à-dire l’avènement d’ Hamlet au trône du Danemark - mais Cyril Teste nous montre en ultime image le visage d’un Hamlet intérieurement ravagé, et c’est avec grande impatience que l’on attend de savoir si c’est cette version d’'Hamlet' que l’Opéra de Paris présentera au cours des prochaines saisons, ou bien si ce sera celle modifiée par Ambroise Thomas pour Londres (1869) qui s’achève sur la mort de l’anti-héros afin de rapprocher un peu plus son œuvre lyrique de l’esprit de la pièce de Shakespeare.

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Publié le 23 Janvier 2022

Les Noces de Figaro (Wolfgang Amadé Mozart – 1786)
Représentations du 21 et 23 janvier 2022
Palais Garnier

Il conte di Almaviva Peter Mattei
La contessa di Almaviva Maria Bengtsson
Susanna Anna El-Khashem
Figaro Luca Pisaroni
Cherubino Lea Desandre*
Marcellina Dorothea Röschmann
Bartolo James Creswell
Don Basilio Michael Colvin
Don Curzio Christophe Mortagne
Barbarina Kseniia Proshina
Antonio Marc Labonnette

Direction musicale Gustavo Dudamel
Mise en scène Netia Jones (2022)

Nouvelle production
* Lea Desandre, souffrante le 23 janvier 2022, était doublée par Chloé Briot
                                                                       Netia Jones
Diffusion en direct sur France.tv/Culturebox le 03 février 2022 à 19h30

Après 9 ans d’absence, Les Noces de Figaro fait un retour très attendu au répertoire dans une nouvelle mise en scène qui vient se substituer aux deux seules productions du chef-d’œuvre de Mozart qu’ait connu l’Opéra de Paris depuis le début de l’ère Rolf Liebermann en 1973, celle de Giorgio Strehler (1973 – 2012) et celle de Christoph Marthaler (2006-2008).

C’est un évènement structurant pour l’institution qui se dote d’une pièce majeure facilement reprenable tous les 2 ou 3 ans, et en plus cela maintient Les Noces de Figaro en tête des ouvrages les plus joués de la maison avec, à l’issue de cette nouvelle série, 216 représentations au compteur depuis les 50 dernières années, tout juste talonné par La Bohème de Giacomo Puccini.

Maria Bengtsson (La Comtesse) et Peter Mattei (Le Comte)

Maria Bengtsson (La Comtesse) et Peter Mattei (Le Comte)

Principalement connue dans les pays anglophones, Netia Jones fait ses débuts à l’Opéra de Paris et offre au public une production qui se passe au sein même du Palais Garnier. L’intrigue sociale est ainsi ramenée à une époque plus proche de nous que la Révolution française, si bien qu'elle pourrait se dérouler aujourd’hui même dans les loges de l’Opéra.

Dans cette vision, le Comte et la Comtesse deviennent de grands acteurs de théâtre invités à jouer dans un spectacle où participent choristes et corps du ballet de la Maison. Suzanne est une assistante à l’habillage, Figaro probablement un chef de service, Bartolo et Marcelline des administrateurs de l’établissement, Don Basilio le maître de chant, Don Curzio le concierge, Chérubin un adolescent branché qui porte sa casquette à l’envers, et Barberine une danseuse. Les rôles sociaux sont donc tout à fait respectés.

Anna El-Khashem (Susanna)

Anna El-Khashem (Susanna)

Les deux premiers actes se déroulent à travers 4 loges contiguës - mais seules trois sont présentées au même moment -, et par un très beau trucage les façades des immeubles haussmanniens se perçoivent derrière les vitres. Le jeu de cache-cache entre le Comte, la Comtesse, Suzanne et Chérubin se déroule dans cet espace restreint, et dès l’ouverture on voit les danseuses se méfier du Comte, sauf une, bêtement fascinée, qui le suit dans sa loge. Plus loin, on l’apercevra rôder également dans celle du chef de chant où passent les choristes.

Le jeu d’acteur sobre et lisible de tous les artistes rend très naturelle la dimension vaudevillesque de cette première partie, sans caricature forcée, qui est très agréable à suivre.  La vidéographie est utilisée pour montrer sous forme de jeux d’ombres le ressentiment entre Suzanne et Marcelline, ou bien pour suggérer le raz-le-bol de Bartolo à gérer un tel ensemble.

Luca Pisaroni (Figaro)

Luca Pisaroni (Figaro)

Adorable est le clin d’œil plus ou moins volontaire à Marthaler – il y en aura un autre en seconde partie – quand Netia Jones reprend la scène du Comte équipé de la perceuse pour forcer le cabinet de Suzanne, et Chérubin ne part plus à la guerre mais est embauché par Figaro au sein de la troupe où il jouera le rôle d’un garde. Chérubin n’est finalement qu’un enfant qui a besoin d’être guidé et un peu mieux structuré dans sa vie.

Le mouvement de protestation de certains choristes – dans la pièce - pendant un passage chanté dans la loge de Don Basilio pour signaler des faits de harcèlement sexuel situe bien la problématique centrale de la lecture de Netia Jones. Et le geste du Comte déchirant les tracts montre bien ce qu’il en pense également.

Maria Bengtsson (La Comtesse)

Maria Bengtsson (La Comtesse)

Le dispositif scénique ne comporte qu’un défaut à travers les deux cloisons centrales qui ont tendance à parfois atténuer la portée des voix pour le public situer dans les loges de côté, et peuvent aussi masquer certaines saynètes.

En seconde partie, l’action se déroule au sein des ateliers de costumes, où le Comte comprendra que Suzanne le dupe, puis dans la loge des choristes avec son alignement de pupitres et de lampes chaleureuses, et enfin sur la scène, au moment de la dernière répétition avec les danseuses – Barberine y laissera sa vertu -.  Puis, quand tout est éteint, le jeu de confusion entre les identités de la Comtesse et de Suzanne peut se déployer. 

Anna El-Khashem (Susanna) et Lea Desandre (Cherubino)

Anna El-Khashem (Susanna) et Lea Desandre (Cherubino)

L’espace se vide au fur et à mesure, et Netia Jones a recours à une très grande économie de moyens pour montrer comment Figaro est reconnu par ses parents, les administrateurs, à travers une portraitisation de toute la famille. On voit aussi Suzanne se prendre pour une artiste en chantant sous le halo d’une simple lampe « Giunse alfin il momento » – autre clin d’œil plus ou moins volontaire à La Traviata par Marthaler -, et quand le Comte est enfin démasqué, l’arrière scène s’ouvre pour dévoiler le Foyer de la danse d’où les danseuses accourent en joie vers l’orchestre, avant qu’un autre acteur ne se présente en costume pour signifier à Almaviva qu’il est viré et remplacé.

Peter Mattei (Le Comte) et Anna El-Khashem (Susanna)

Peter Mattei (Le Comte) et Anna El-Khashem (Susanna)

Le mérite de cette production est donc d’attacher Les Noces de Figaro à un des deux théâtres de l’Opéra de Paris, comme l’avait fait Robert Carsen avec Capriccio, de mettre en valeur le lieu de vie de ses équipes, de développer un message social en lequel ils se reconnaissent et qui est contenu dans l’ouvrage présenté, et donc d’ancrer durablement ce spectacle sur la scène Garnier. Il est un peu trop tôt pour le dire, mais le pari semble réussi.

Maria Bengtsson (La Comtesse)

Maria Bengtsson (La Comtesse)

La distribution réunie pour ce grand retour fait en partie ressurgir les souvenirs des soirées mozartiennes pendant le mandat de Gerard Mortier, puisque l’on retrouve Maria Bengtsson qui avait fait vivre avec une inoubliable sensibilité Pamina dans la production de La Flûte enchantée par la Fura dels Baus donnée à Bastille en 2008, et de retrouver également le duo Peter Mattei / Luca Pisaroni qui avait formé un splendide couple jumeaux Don Giovanni / Leporello,  il y a exactement seize ans, dans la production de Don Giovanni par Michael Haneke jouée à Garnier.

Tous trois ont conservé de très belles qualités vocales et une très belle manière d’être sur scène. Maria Bengtsson est une comtesse qui chante comme sur du velours, une douceur ouatée qui laisse éclore des éclats de lumière magnifiques, et elle a de la classe, du charme et de la retenue dans ses expressions. Elle est touchante sans jamais versé dans le tragique.

Michael Colvin (Don Basilio) et le chœur

Michael Colvin (Don Basilio) et le chœur

Luca Pisaroni est sans surprise un Figaro accompli, un peu rustaud dans les parties déclamatoires, d’une grande netteté de chant qui lui donne une présence évidente, et Peter Mattei fait encore entendre des intonations enjôleuses, un timbre seigneurial qui pourrait faire croire qu’il interprète un être hors de tout soupçon. Il est tellement bellissime qu’il ne peut rendre antipathique le Comte, un comble !

Dorothea Röschmann (Marcellina)

Dorothea Röschmann (Marcellina)

Remplaçant pour les deux premiers soirs Ying Fang, Anna El-Khashem fait ses débuts à l’Opéra de Paris en faisant vivre une Suzanna d’une très grande justesse. Voix vibrante, plus confidentielle que celle de ses partenaires et d’une fine musicalité sans noirceur, elle maintient la ligne d’un personnage qui ne surjoue pas et qui offre une fusion très poétique de son timbre délicat avec celui de la Comtesse dans le duettino « Sull’aria … che soave zeffiretto ».

Le Chérubin de Lea Desandre, qui fait elle aussi ses débuts à l’Opéra de Paris, est d’une souplesse enjôleuse, un chant clair-ambré de crème qui se coule avec aisance dans la manière d’être nonchalante de ce jeune adolescent pas dangereux pour un sou, une suavité chaleureuse qui participe à la juvénilité d'ensemble de ce Mozart

Maria Bengtsson (La Comtesse)

Maria Bengtsson (La Comtesse)

Et quel aplomb généreux chez Dorothea Röschmann qui campe une Marcelline avec beaucoup d’opulence vocale et d’incisivité auprès d’un James Creswell qui induit en Bartolo une autorité mature et bien affirmée ! Excellents comédiens, Michael Colvin et Christophe Mortagne s’adonnent à cœurs-joie aux rôles piquants et sarcastiques de Don Basilio et Don Curzio.

Dans ce tumulte, la Barberine de Kseniia Proshina est d’une tendre sensibilité qui suspend le temps pour un air qui prend dans un tel contexte une importance clé.

Si la direction d’acteur imprimée par Netia Jones est efficace, elle ne cherche pas non plus à combler le vide ou à ajouter des petites scènes de vie périphériques, et reste donc très mesurée.

Luca Pisaroni, Anna El-Khashem, Gustavo Dudamel et Peter Mattei

Luca Pisaroni, Anna El-Khashem, Gustavo Dudamel et Peter Mattei

On retrouve cela dans la direction musicale de Gustavo Dudamel qui se concentre sur une ligne très fluide qui fait la part belle à la finesse du tissu des cordes et ses ornementations ainsi qu’à la clarté poétique des motifs musicaux des bois. Les effets de percussions sont discrets, et sa lecture porte en elle même une lumière crépusculaire subliminale très homogène, drainée par des courants vifs et des effets mouchetés, des variations de dynamiques chaloupés inédits dans les ensembles de cordes.

Surtout rien de débridé ou d’excessif, mais un travail de broderie fine parfois à la limite du perceptible qui en devient saisissant pour l’oreille.

Le chœur, masqué, présent surtout de côté, se fond très bien dans cette approche raffinée vouée à un spectacle d’une facture parfaitement classique-moderne.

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Publié le 20 Janvier 2022

Royan, la professeure de français (Marie Ndiaye / Frédéric Bélier-Garcia – 2020)
Représentation du 19 janvier 2022
Espace Cardin – Théâtre de la Ville

Mise en scène Frédéric Bélier-Garcia
Gabrielle Nicole Garcia

Paru aux éditions Gallimard le 05 novembre 2020, le texte que Marie Ndiaye a écrit spécifiquement pour Nicole Garcia - l'enfance à Oran est une référence directe à la vie de l'actrice - est mis en scène à l’Espace Cardin par son fils, Frédéric Bélier-Garcia

Il s’agit d’un monologue assez dérangeant qui ne laisse pas tranquille bien après la représentation, car l’outrance du langage, sans nuances, renvoie aux sentiments cristallisés les plus bruts que peut ressentir une femme après le suicide d’une de ses élèves, et pose la question s’il est possible de sortir psychiquement indemne, et par le haut, d’une situation sociale violente au sein du système éducatif lorsque l’on est un enseignant en prise directe avec les jeunes élèves. 

Nicole Garcia (Gabrielle)

Nicole Garcia (Gabrielle)

Nicole Garcia, seule sur une scène qui représente une entrée d’immeuble donnant sur une cour sombre et floutée flanquée, sur la droite, du tableau de boites à lettres de ses habitants, extériorise vers les auditeurs ses ruminements lancinants et sa volonté de rejeter une culpabilité qu’elle n’arrive pas à éviter même en renvoyant à la responsabilité des parents, à leur manque d’amour, et à la dureté des rapports entre enfants et adolescents à l'école qui ne permet plus de parler d’« innocence » de leur part. Que ressentiraient des élèves face à une telle pièce?

Gabrielle se vit comme une femme forte qui doit affronter l’arène de la classe, avec des allusions aux fauves où aux serpents de la tête de Méduse, et doit même fuir la traque des parents, genre de situation que beaucoup d’enseignants doivent affronter dans la vie, pas forcément avec une telle extrémité, quand des parents cherchent à reporter sur un professeur leurs désirs sociaux avec tous les manques, maladresses et névroses qui les agitent.

Nicole Garcia (Gabrielle)

Nicole Garcia (Gabrielle)

Toutefois, le texte élude totalement le contexte de l’administration – considérée comme insignifiante? lâche? insipide ? -, pour vraiment se focaliser sur la lutte intérieure que porte une femme qui, en plus, tente d’apporter une explication psychologique en sous entendant que la jeune fille décédée aurait reconnu en sa professeur des failles communes, comme le fait qu’elle serait une jeune fille qui ne peut pas être aimée. Est-il possible de détecter inconsciemment chez l’autre de telles similarités ?

On déduit du texte que l’enseignante a 60 ans lorsqu’elle parle de sa fille par une étrange formule qui oblige à calculer de tête « elle a aujourd'hui le double de l’âge que j’avais quand elle est née », que c’est une femme qui a mis de la distance avec toute sa famille, mais en même temps, il s’agit d’un portrait régressif qui est présenté dans sa dimension affective et d'où n’émerge plus aucun amour pour la vie.

Nicole Garcia (Gabrielle)

Nicole Garcia (Gabrielle)

Nicole Garcia est fascinante, voix qui peut être aussi bien claire comme celle d’une enfant que rauque avec des déraillements contrôlés, mais le fait qu’elle soit dans l’intellectualisme combatif, sans laisser tressaillir le poids de cette culpabilité à travers le corps, sinon dans certains regards, entretient aussi la question qui nous taraude : combien de temps reste t-il à cette enseignante avant de s’effondrer  totalement, et que sera sa vie une fois sortie du système de l’éducation nationale?

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Publié le 12 Janvier 2022

Circé (Henry Desmarest – 1694)
Version de concert du 11 janvier 2022
Opéra royal du Château de Versailles

Circé Véronique Gens
Astérie Caroline Mutel
Eolie Cécile Achille
Polite Romain Bockler
Ulysse Mathias Vidal
Elphénor Nicolas Courjal

Direction musicale Sébastien d’Hérin
Ensemble Les Nouveaux Caractères

                                              Sébastien d’Hérin

Initialement programmé le 28 mars 2020 avec Gaëlle Arquez et Sébastien Droy dans les deux rôles principaux, ‘Circé’, le second opéra d’Henry Desmarest, est finalement joué à l’Opéra royal du Château de Versailles près de deux ans plus tard, ce qui est l’occasion de découvrir une œuvre créée à la première salle du Palais Royal de l’Académie royale de Musique (le 01 octobre ou le 01 novembre 1694, selon les différentes sources), en plein milieu de la crise de l’après Lully, et qui ne fut plus reprise par la suite au sein de l’institution.

Caroline Mutel (Astérie) et Véronique Gens (Circé)

Caroline Mutel (Astérie) et Véronique Gens (Circé)

Le livret de Louise-Geneviève Gillot de Saintonge comprend un prologue, véritable ode à Louis XIV, garant du ‘bonheur de la France’ dont les terres du bords de la Seine sont le plus heureux asile pour ceux qui fuient la guerre, et cinq actes qui mettent en scène les mouvements d’âmes des protagonistes dans un huis-clos surnaturel. 

L'ensemble des Nouveaux Caractères

L'ensemble des Nouveaux Caractères

Sur l’île d’Ææa, la magicienne Circé est amoureuse d’Ulysse, qui en a aimé une autre par le passé, Eolie, mais jalouse de ses compagnons grecs qui le pressent de reprendre la mer pour rejoindre la Grèce, elle les transforme en monstres, sauf un, resté à l’écart, Elphénor.

Ce dernier, amoureux de la servante de Circé, Astérie, est méprisé par cette dernière, à la fois parce que sous l’emprise de sa passion il oublie ses amis malheureux, mais aussi parce qu’elle est elle-même amoureuse de l’un d’entre-eux, Polite.

Mathias Vidal (Ulysse)

Mathias Vidal (Ulysse)

L’intrigue s’enflamme lorsqu’Ulysse convainc Circé de libérer les guerriers, ce qui attise la haine d’ Elphénor qui comprend qu’Astérie et Polite vont pouvoir être réunis. Entre temps, Eolie est déterminée à reconquérir Ulysse, et Athéna intervient pour suggérer en songe à Ulysse de quitter l’île. Les deux amants se retrouvent, et Elphénor, pensant obtenir de Circé la main d’Astérie en lui dévoilant qu’Ulysse en aime une autre, inspire un tel rejet de la part de la servante qu’il finit par se suicider.

Déterminée à tuer sa rivale, la magicienne lui envoie des démons transformés en nymphes, mais c’est cette fois Hermès, dieu de l’intelligence et de l’esprit, qui aide Ulysse en faisant fuir ces créatures, ce qui permet au roi d’Ithaque de retrouver Eolie. Circé se mure dans sa haine.

Circé - Desmarest (Gens - Mutel - Vidal - d'Hérin) Opéra de Versailles

L’interprétation qui est donnée ce soir fait la part belle à l’orchestre des Nouveaux Caractères qui est étoffé d’une trentaine de musiciens, dont les trois quarts jouent d'instruments à cordes, entraînés par Sébastien d’Hérin dans un envol d’une très grande intensité. Les basses de violons soulignent les accents des chanteurs lors des récitatifs, le foisonnement harmonique irrigue l’espace sonore d’un flux dense aux formes d’ondes dont on s’imprègne naturellement, avec toutefois peu de diversité dans la création d’atmosphères, et de rares moments de poésie fine au temps suspendu.

Cette musique et en fait idéale pour mettre en mouvement nos propres fluctuations émotionnelles.

Marie Picaut (Soprano)

Marie Picaut (Soprano)

Un bel exemple de l'inspiration préromantique de la partition peut s’entendre juste après l’entracte, au début du IIIe acte, lorsque Eolie se lamente et craint de perdre définitivement Ulysse. Tous les instruments se rejoignent pour traduire l’éveil des sentiments de la jeune nymphe avec une sensualité profonde magnifique.

Mathias Vidal (Ulysse) et Véronique Gens (Circé)

Mathias Vidal (Ulysse) et Véronique Gens (Circé)

Les deux clavecins franco-flamands à deux claviers insérés dans l’ensemble occupent une position centrale sur scène mais aussi dans la restitution sonore. Loin de ne dispenser qu’un moirage discret et enjôleur, ils propagent un déferlement de résonances vibrantes et fortement présentes au point de concurrencer l’expressivité vocale des solistes, du moins dans la première partie.

C’est particulièrement vrai pour Véronique Gens qui, bien que souffrante, a accepté de maintenir sa participation malgré tout, l’occasion étant unique. D’une allure très droite et sévère dans sa longue robe rouge qui lui donne une allure de diva iconique, elle soigne les nuances, exulte avec parcimonie, privilégie la musicalité - et l’on a envie de dire la douceur mélodique -, alors que son personnage de Circé pourrait être plus enflammé, car il y a aussi à la clé un enregistrement de cette œuvre rare.

Clavecin franco-flamand à deux claviers d'après le Ruckers-Taskin du Musée de la Musique de Marc Ducornet et Emmanuel Danset (Paris)

Clavecin franco-flamand à deux claviers d'après le Ruckers-Taskin du Musée de la Musique de Marc Ducornet et Emmanuel Danset (Paris)

Caroline Mutel, en Astérie, cariatide de caractère, possède le timbre le plus corsé de la distribution et une voix au verni d’émail qui lui permettent d’incarner une femme d’une grande maturité qui a la stature de Circé mais aussi des contours plus nets, sans le mystère qui semble ouater la présence de Véronique Gens.

Et Mathias Vidal se départit de son pur charme poétique un peu éthéré qu’on lui connaît pour faire vivre un Ulysse viril et volontaire, avec un superbe matériau vocal clair et boisé qui lui donne une carrure sensible, forte, et toujours attachante. Et le contraste avec l’attitude réservée qu’il retrouve quand il se met à l’écart de la scène, une fois son intervention achevée, est surprenante. Se mesure alors la soudaineté de l’investissement spirituel qu’il engage à chaque fois.

Caroline Mutel (Astérie) et Nicolas Courjal (Elphénor)

Caroline Mutel (Astérie) et Nicolas Courjal (Elphénor)

L’Elphénor de Nicolas Courjal est également taillé aux dimensions de ce guerrier puissant et d’une ample noirceur impressionnante qui prend presque une forme méphistophélique tant il semble être le mal absolu. Il incarne en fait un être d’une grande intériorité dont la douleur est le véritable moteur, tout en cherchant une échappatoire par l’intrigue, mais qui, dans un sursaut de désespoir, préfère en finir avec lui-même, comme une force obscure qui s’effondre finalement sur elle-même. Et pourtant, il paraît si jeune.

Cécile Achille (Eolie)

Cécile Achille (Eolie)

D’une fraîcheur un peu espiègle, charmante par ses inflexions brillantes au timbre vivant, Cécile Achille fait vivre l’innocence un peu enfantine d’Eolie avec beaucoup de sincérité, et représente le caractère le plus optimiste de la distribution. Là aussi, l’incarnation est très humaine et mozartienne par le réalisme de sa spontanéité.

Enfin, très discret au départ, Romain Bockler, baryton clair, chante Polite et de petits rôles tels ‘un songe agréable’ dans un esprit juvénile qui s’intègre aisément à la vitalité de l’ensemble.

Romain Blocker (Un songe agréable), Mathieu Montagne (Phantase) et Arnaud Richard (Phaebetor)

Romain Blocker (Un songe agréable), Mathieu Montagne (Phantase) et Arnaud Richard (Phaebetor)

Quant au chœur, sa belle cohésion prend une teinte légèrement mate de par l’effet d’atténuation des masques que les chanteurs doivent porter, mais c’est lorsque plusieurs de ses solistes s’en détachent pour incarner à l’avant scène certains des personnages secondaires que leurs particularités se révèlent et s’épanouissent.

Il en est ainsi du superbe chant épuré et mélancolique du contre ténor Mathieu Montagne, un véritable bonheur à chacune de ses interventions, de l’autorité bien affirmée du baryton Arnaud Richard, et de la somptuosité recueillie de Cécile Granger et Marie Picaut.

Cécile Granger (soprano)

Cécile Granger (soprano)

Le 04 avril prochain, le Théâtre des Champs-Élysées présentera un autre ouvrage emblématique de la crise de l’après Lully, qui fut créé sans succès à l’Académie royale de musique 16 mois après 'Circé', le 08 mars 1696 : ‘Ariane et Bacchus’ de Marin Marais

A nouveau, Véronique Gens et Mathias Vidal défendront un ouvrage rare auprès de Judith van Wanroij, sous la direction d’Hervé Niquet.

A la sortie de l'Opéra royal de Versailles dans une brume d'hiver.

A la sortie de l'Opéra royal de Versailles dans une brume d'hiver.

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Publié le 10 Janvier 2022

Hannigan & friends, Amalric / Degout / Chamayou / Cemin
Concert du 08 janvier 2022
Auditorium de la Maison de la Radio et de la Musique

Albert Roussel 
Le Festin de l'araignée : fragments symphoniques (1913 – Théâtre des Arts)

Maurice Ravel 
Histoires naturelles : extraits - arrangement Anthony Girard (1907 – Salle Erard)

Camille Saint-Saëns 
Le Carnaval des animaux : Ouverture et Marche royale du lion - Poules et Coqs - Aquarium - Le Cygne - Tortues – Finale (1886 – Audition privée à Paris)

Ottorino Respighi 
Les Oiseaux : la Poule (1928 – Théâtre municipal de Sao Paulo)

Francis Poulenc 
Le Bestiaire  : Ecrevisse – Dauphin – Carpe (1919 – Audition privée à Paris)

John Williams Jaws 
The Shark theme (1975 – Los Angeles)

Erik Satie 
Sports & divertissements : La Pieuvre - Embryons desséchés : Edriophthalma - Préludes flasques - Véritables préludes flasques ( 1922 – Salle de La Ville l’Evèque)

George Gershwin
Walking the Dog (arrangement Bill Elliott) (1937)

Gioachino Rossini
Le Duo des chats (1825)

Baryton Stéphane Degout
Piano Bertrand Chamayou
Piano Alphonse Cemin
Récitant Mathieu Amalric

Direction musicale Barbara Hannigan
Orchestre Philharmonique de Radio France

Deux mois après sa reprise du rôle de Lulu à la Monnaie de Bruxelles, et une semaine après le passage à l’année 2022, Barbara Hannigan est de retour à la Maison de la Radio et de la Musique pour faire vivre un programme musical entièrement dédié à la vie animale à partir de pièces principalement créées à Paris au début du XXe siècle, mais pas seulement.

L’auditorium est par ailleurs idéalement taillé aux dimensions de ces œuvres qui allient esprit symphonique, limpidité et poésie méditative.

Barbara Hannigan

Barbara Hannigan

Les fragments symphoniques du Festin de l'araignée d’Albert Roussel permettent d’emblée de profiter des virevoltements et de la plénitude des sons des bois et des cuivres qui s’épanouissent en privilégiant la présence chaleureuse à l’épure éthérée. 

Puis, des extraits des Histoires naturelles de Maurice Ravel sont confiés à la voix veloutée de Stéphane Degout, splendide conteur, impeccable de diction, qui ponctue de mimiques subtiles et narratives le lyrisme rêveur de ces poèmes réarrangés dans une version pour orchestre. 

Barbara Hannigan et l'Orchestre Philharmonique de Radio France

Barbara Hannigan et l'Orchestre Philharmonique de Radio France

Ce moment captivant et un peu hors du temps laisse place en seconde partie à Bertrand Chamayou et Alphonse Cemin qui se sont substitués au dernier moment à Katia et Marielle Labèque souffrantes.

Installé un peu en retrait, Mathieu Amalric introduit les différents passages extraits du Carnaval des animaux de Camille Saint-Saëns, des Oiseaux d’Ottorino Respighi, du Bestiaire de Francis Poulenc et de Sports & divertissements d’Erik Satie, d’anecdotes contemporaines racontées dans une ambiance bon enfant. 

Stéphane Degout

Stéphane Degout

Magie et légèreté d’Alphonse Cemin dans les aller-retours de l’Aquarium, profondeur romantique de Bertrand Chamayou pour faire ressentir l’inspiration de la marche funèbre de Chopin sous l’Embryon desséché d’edriophthalma, ces interprétations virtuoses et enjôleuses sont pour un moment interrompues par les élans du grand requin blanc de Jaws dont Barbara Hannigan soulève de l’orchestre des vagues étincelantes splendides, comme un grand bol d’air marin qui submerge toute la scène.

Bertrand Chamayou

Bertrand Chamayou

Et de cette vie sauvage qui nous a emmené des plus grands spécimens aux animaux microscopiques, on s’éloigne finalement pour retrouver chiens et chats et la familiarité de leurs caprices à travers la promenade dansante de Walking the Dog de Gershwin et du duo des chats interprété par Stéphane Degout et Barbara Hannigan, seul passage qu'elle chante tout en dirigeant comme elle aime si souvent le faire.

L'ensemble des artistes et l'Orchestre Philharmonique de Radio France

L'ensemble des artistes et l'Orchestre Philharmonique de Radio France

Un programme qui met en joie et qui aurait probablement enchanté encore plus de très jeunes spectateurs si cela avait été possible.

Stéphane Degout et Barbara Hannigan

Stéphane Degout et Barbara Hannigan

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Publié le 2 Janvier 2022

Don Quichotte (Marius Petipa / Ludwig Minkus – 1869)
Représentation du 31 décembre 2021
Opéra Bastille

Kitri (et Dulcinée) Sae Eun Park
Basilio Hugo Marchand
Espada Thomas Docquir
La danseuse de rue Célia Drouy
Don Quichotte Yann Chailloux
Sancho Pança Aurélien Gay
Gamache Cyril Chokroum
Lorenzo Mathieu Contat
Le gitan Antonio Conforti
La Reine des Dryades Camille Bon
Cupidon Marine Ganio

Corps de ballet de l’Opéra national de Paris

Chorégraphie Rudolf Noureev (1966) d’après Marius Petipa et Alexander Gorski
Décors Alexander Beliaev
Costumes Elene Rivkina

Musique Ludwig Minkus dans l’orchestration de John Lanchbery
Direction musicale Valery Ovsyanikov
Orchestre de l’Opéra national de Paris (Musique enregistrée)

Après Le Lac des Cygnes et La Belle au bois dormant montés respectivement pour l’Opéra de Vienne le 15 octobre 1964 et le 22 septembre 1966 pour la Scala de Milan, Don Quichotte est le troisième ballet de Marius Petipa que Rudolf Noureev adapta en s’inspirant principalement de la version d’Alexander Gorski (maître de ballet au Bolchoï en 1900) sur laquelle il avait dansé au Théâtre Mariinsky en 1959 et 1960, et qui avait pour point fort de développer la théâtralité de tous les danseurs plutôt que de miser principalement sur les effets visuels. 

Hugo Marchand (Basilio), Sae Eun Park (Kitri) et Yann Chailloux (Don Quichotte)

Hugo Marchand (Basilio), Sae Eun Park (Kitri) et Yann Chailloux (Don Quichotte)

Il ramena les cinq actes à trois actes et un prologue, et demanda au chef et compositeur anglo-australien John Lanchbery de réorchestrer la partition en même temps que l’argumentation était révisée. C’est cette version qui remporta un immense succès public à l’Opéra de Vienne le 01 décembre 1966, puis à l’Australian Ballet en 1970 avec lequel Rudolf Noureev réalisa une version filmée de son Don Quichotte. Ses talents de cinéaste se révélèrent, et ce goût pour le récit par le théâtre et le cinéma imprègnera plus tard ses futurs ballets tels Roméo et Juliette ou Cendrillon de Prokofiev.

Sae Eun Park (Kitri)

Sae Eun Park (Kitri)

C’est à l’invitation de Rosella Hightower, directrice de la danse à l’Opéra et fondatrice d’un centre de danse international à Cannes, que la production de Don Quichotte par Rudolf Noureev fait son entrée au Palais Garnier le 06 mars 1981 avec Elisabeth Platel dans le rôle de la Reine des Dryades, et Rudolf Noureev en Basilio lors de la seconde représentation.

Et à l’issue de la soirée du 31 décembre 1998, Aurélie Dupont est nommée danseuse étoile à l’âge de 25 ans dans le rôle de Kitri avec pour partenaire un autre danseur étoile nommé dix ans plus tôt par Rudolf Noureev, Manuel Legris.

Hugo Marchand (Basilio)

Hugo Marchand (Basilio)

Enfin, lors du transfert de la production sur la scène Bastille le 15 avril 2002, les décors inspirés de Cervantès et Goya conçus par Nicholas Georgiadis sont remplacés par les nouveaux décors d’Alexander Beliaev et les costumes d’Elene Rivkina qui mêlent réalisme et raffinement des architectures du passé sous des lumières souvent plus sombres et intériorisées. Il s’agit toujours de la représentation d’une Espagne exotique, mais un peu moins artificielle que la version russe du Mariinski.

Hugo Marchand (Basilio), Sae Eun Park (Kitri) et le Corps de Ballet de l'Opéra de Paris

Hugo Marchand (Basilio), Sae Eun Park (Kitri) et le Corps de Ballet de l'Opéra de Paris

La représentation de ce 31 décembre 2021 relève du miracle, car en pleine dégradation de la situation sanitaire, quatre représentations (les 14, 24, 25 et 28 décembre) ont du être annulées ainsi que celle du 02 janvier 2022.

Et l’orchestre ayant connu trop de cas contacts, il est remplacé par un enregistrement sonore réalisé quelques jours auparavant.

Hugo Marchand (Basilio) et Sae Eun Park (Kitri)

Hugo Marchand (Basilio) et Sae Eun Park (Kitri)

La première surprise est que du point de vue de l’auditeur la restitution a un effet remarquablement naturel dans la salle, depuis le premier balcon en tout cas, et préserve très bien l’immersivité musicale du spectacle. Le moelleux et la fluidité de la direction orchestrale s’apprécient pleinement, mais les danseurs ne peuvent plus compter sur la présence d’un chef pour contrôler le rythme des musiciens et doivent donc en permanence rester caler sur la bande son.

Don Quichotte (Yann Chailloux), Aurélien Gay (Sancho Pança) et Cyril Chokroum (Gamache)

Don Quichotte (Yann Chailloux), Aurélien Gay (Sancho Pança) et Cyril Chokroum (Gamache)

La vitalité de la musique de Ludwig Minkus, descriptive et facile d’imprégnation, associée à une trame narrative compréhensible même pour les plus jeunes, et qui ne comprend qu’un seul tableau à la rigueur géométrique et formelle, en font un spectacle tout public au sens le plus large possible, et l’engouement de tous les danseurs et danseuses de l’Opéra à faire vivre un esprit festif et spontané contribue grandement à sa réussite. Les coloris des costumes extrêmement variés, verts flashy pour les toréadors, rouges, bleus, dorés, avec un esprit de fantaisie, révèlent aussi un goût pour les feux d’artifice, mais avec quand même des zones d’ombre lorsque le personnage de Don Quichotte, pur rêveur et observateur, survient. 

Sae Eun Park (Kitri)

Sae Eun Park (Kitri)

Nommée danseuse étoile le 10 juin 2021 à l’issue de la première représentation de Roméo et Juliette, Sae Eun Park a également réalisé sa prise de rôle de Kitri deux jours auparavant, le 29 décembre, et pour cette seconde soirée elle s’approprie un personnage avec une maîtrise éblouissante et une intrépidité souriante qui atteignent leur paroxysme lors de la dernière variation du troisième acte dansée avec une verticalité parfaite et des effets d’accélérations saisissants.

Subtilement taquine avec un très fort sens de son axe de vie, elle rivalise d’impétuosité sans donner le moindre sentiment de fragilité, et pourrait bien devenir une figure iconique de ce ballet.

Hugo Marchand (Basilio) et Alexandre Boccara et Milo Avêque (Les pêcheurs)

Hugo Marchand (Basilio) et Alexandre Boccara et Milo Avêque (Les pêcheurs)

Son partenaire, Hugo Marchand, majestueux par son envergure et l’ampleur de ses sauts, renvoie aussi une image de solidité souveraine et enjouée sur la scène. Il y a en lui comme une envie d’emmener l’autre dans sa vision d’un monde où tout est possible et rien n’est une menace, car lui même dégage un sentiment de sécurité et de confiance palpable.

Hugo Marchand (Basilio) et Sae Eun Park (Kitri)

Hugo Marchand (Basilio) et Sae Eun Park (Kitri)

La relation avec les danseurs qui incarnent les pêcheurs, comme Milo Avêque ou Alexandre Boccara – ce jeune danseur était l’enfant de Butterfly sur la scène Bastille en 2009 -, est aussi intéressante à suivre car ils jouent un rôle d’impulseurs et d’admirateurs du personnage de Basilio dans lesquels le spectateur peut se projeter.

Antonio Conforti (Le gitan)

Antonio Conforti (Le gitan)

Par ailleurs, si les personnages de Don Quichotte (Yann Chailloux) et Sancho Pança (Aurélien Gay) ne sont que des rôles secondaires, ils sont incarnés avec une vitalité assez rustique, et l’autre duo caricatural formé par Mathieu Contat et Cyril Chokroum en Lorenzo et Gamache s’inscrit dans ce même esprit, ce qui, évidemment, instaure encore plus le couple formé par Hugo Marchand et Sae Eun Park sur un piédestal.

Camille Bon (La Reine des Dryades)

Camille Bon (La Reine des Dryades)

Et lors de la fête sur la place publique, Célia Drouy est charmante de fluidité et idéale de douceur dans les danses espagnoles face à un partenaire, Thomas Docquir, qui campe un Espada fier et volontaire.

L’impression que reflète Antonio Conforti dans la scène des Gitans est tout autre. Ténébreux, tendu comme un arc en mouvement, il est un combattant flamboyant et solennel qui sculpte sa propre poésie intime.

Sae Eun Park (Dulcinée), Marine Ganio (Cupidon) et Camille Bon (La Reine des Dryades)

Sae Eun Park (Dulcinée), Marine Ganio (Cupidon) et Camille Bon (La Reine des Dryades)

Le Rêve de Don Quichotte et ses teintes bleu-violacées est ensuite un moment plus académique et délicat qui permet d’apprécier non seulement la technique précise de Sae Eun Park, quand elle apparaît en Dulcinée, mais aussi son rapport attentif aux autres danseuses aux personnalités très différentes, que ce soit la présence éthérée de Camille Bon en Reine des Dryades ou bien le piquant offensif de Marine Ganio en Cupidon.

Sae Eun Park (Kitri) et Hugo Marchand (Basilio)

Sae Eun Park (Kitri) et Hugo Marchand (Basilio)

Et le retour au démonstratif athlétique lors de la scène de la taverne, et surtout celle du mariage, ouvre à nouveau sur une ambiance fougueuse dont Hugo Marchand et Sae Eun Park sont le puissant couple moteur, mélange d’aisance et de tension sans relâche qui tient le spectateur captif jusqu'au bouquet final. Ils seront la plus belle des images des dernières minutes de cette année 2021.

Sae Eun Park (Kitri) et Hugo Marchand (Basilio)

Sae Eun Park (Kitri) et Hugo Marchand (Basilio)

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Publié le 19 Décembre 2021

Symphonies n°3 & 4 (Johannes Brahms – 1883 à 1885)
Concert du 16 décembre 2021
Philharmonie de Paris – Grande salle Pierre Boulez

Symphonie n°3 en fa majeur, op 90
Allegro con brio
Andante
Poco allegretto
Allegro

Symphonie n°4 en mi mineur, op 98
Allegro non troppo
Allegro moderato
Allegro giocoso
Allegro energico e passionato


Direction musicale Herbert Blomstedt
Orchestre de Paris

Concert diffusé sur Radio Classique le 09 janvier 2022 à 21h00

Achevée à l’été 1883 peu avant qu’Anton Bruchner, le dernier Romantique, n’achève sa 7e symphonie, la 3e symphonie de Brahms est l’une de ces œuvres concises et denses à la fois qui développe avec force et sérénité les humeurs introspectives de l’automne qui nous invite à ressourcer nos énergies pour se préparer à l’avenir.
Et se retrouver face à un chef d’orchestre tel Herbert Blomstedt qui file droit vers ses 95 ans ajoute à l’émerveillement du moment puisqu’il interroge le rapport mystérieux que chacun peut avoir à la musique.

Herbert Blomstedt

Herbert Blomstedt

Il fait ainsi vivre un univers sonore comme s’il cherchait à préserver un cœur chaud en faisant ondoyer un rayonnement caressant qu’il ramène subtilement vers lui pour canaliser l’entropie de l’orchestre et la laisser filer ensuite. La confiance des musiciens de l’Orchestre de Paris se lit dans la souplesse nerveuse de leurs gestes. La clarté des sonorités est splendide mais toujours tournée vers l’intériorité. Le sentiment d’être en connexion constante avec un orchestre et son chef est une expérience forte de tous les instants.

Herbert Blomstedt - Symphonie n°3 & 4 de Brahms - Philharmonie de Paris

Dans la quatrième symphonie de Brahms, ce mouvement ondoyant s’élargit, et l’orchestre est continuellement sur cet équilibre entre fluidité sans adhérence et épaisseur des mouvements de tous les pupitres, l’acoustique de la Philharmonie suffisant à en magnifier la lumière. Et la nature plus formelle de cette symphonie bénéficie encore de cette bienveillance naturelle sans emphase éperdue qu’imprègne Herbert Blomstedt aux musiciens afin de préserver la conscience d'une profondeur.

Cette invitation à une renaissance annoncée ne trouve pas plus belle conclusion que ces pas dansants et ces mimiques exaltées avec lesquels le chef d’orchestre accompagne de toute sa jeunesse d’esprit les rythmes enjoués du public lors des applaudissements qui ont conclu une telle soirée inspiratrice.

 

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