Histoire de l'Opéra, vie culturelle parisienne et ailleurs, et évènements astronomiques. Comptes rendus de spectacles de l'Opéra National de Paris, de théâtres parisiens (Châtelet, Champs Élysées, Odéon ...), des opéras en province (Rouen, Strasbourg, Lyon ...) et à l'étranger (Belgique, Hollande, Allemagne, Espagne, Angleterre...).
(Claudio Monteverdi) Représentation du 18 mars 2012 Opéra de Lille
Poppée Sonya Yoncheva Octavie Ann Hallenberg Drusilla Amel Brahim-Djelloul Néron Max-Emanuel Cencic Othon Tim Mead Sénèque Paul Whelan La Nourrice Rachid ben Abdeslam Arnalta Emiliano Gonzalez Toro La Fortune Anna Wall La Vertue Khatouna Gadelia L’Amour / Damigella Camille Poul
Lucain Mathias Vidal
Mise en scène Jean-François Sivadier Direction Emmanuelle Haïm Le Concert d'Astrée Amel Brahim-Djelloul (Drusilla) et Tim Mead (Othon)
On pourrait presque parler de Trilogie du Couronnement de Poppée, car au cours de la renaissante saison de printemps qui s’éveille, pas moins de trois nouvelles productions réalisées dans trois orchestrations différentes du dernier ouvrage de Monteverdi, au moins en partie, sont représentées sur trois grandes scènes lyriques.
A Lille et Dijon la version d’origine réarrangée de Venise et Naples, au Théâtre du Châtelet la version pop de Michael Torke, et enfin au Teatro Real de Madrid la version réorchestrée par Philippe Boesmans au début de l‘été prochain.
Sonya Yoncheva (Poppée) et Tim Mead (Othon)
Le travail unitaire de Jean François Sivadier, d’Emmanuelle Haïm, et de tous les acteurs, chanteurs et musiciens offre une image que l’on aime voir, c’est-à-dire une formidable symbiose entre tous ces artistes qui cherchent à inclure dans leur folle joie le public en le prenant à partie et en lui jetant des regards et des sourires complices. Car l’œuvre est shakespearienne en ce sens qu’elle alterne les moments tragiques et une profusion de scénettes légères, comme le badinage amoureux du Page et de la Demoiselle.
Dès la scène d’ouverture, bien avant que la musique ne commence, les chanteurs arrivent en costumes de ville pour se retrouver avant le spectacle, à l’image du prologue d’Ariane à Naxos. Le spectateur est de fait placé dans une posture distanciée.
La mise en scène de Jean François Sivadier s’appuie sur une économie de moyens -ce qui permet une plus facile circulation de ce spectacle de ville en ville-, sur des costumes bigarrés, et surtout sur un jeu d’acteur riche qui, en comparaison des nouvelles productions anémiques et abêtissantes de Nicolas Joel à l’Opéra de Paris, nous emmène loin vers le paradis de la vie. Le mélange entre pseudo-costumes antiques et tenues actuelles (Othon) ne se comprend pas très bien, mais c’est sans doute sa manière de décrire la variété des formes du désir amoureux, depuis les postures suggestives aux rêves idylliques devant de blanches idoles humaines érotiques, qui touche le plus par sa sincérité. Seul défaut, une tendance à l'agitation qui rappelle un peu trop celle de l'épuisant Laurent Pelly. Mathias Vidal (Lucain) et Max-Emanuel Cencic (Néron)
La partie vocale est également bien plus qu’agréable. Elle débute avec la douce et caressante Anna Wall, les brillantes Khatouna Gadelia et Camille Poul, et laisse par la suite la place à un couple pas tout à fait en accord.
Sonya Yoncheva n’a pas que le physique du rôle principal, elle en a également la chair, la clarté et l’assurance séductrice. Face à elle, Max-Emanuel Cencic se retrouve poussé dans une tessiture très élevée qui enlaidit son timbre, bien que cette laideur fasse sens dramatiquement en hystérisant Néron. Mais, lorsqu’il se réapproprie son beau médium sombre et pathétique, et qu’il le fond avec les sonorités profondément religieuse de l‘orgue, l’alliage se transforme en un émouvant moment de grâce.
Son duo final avec Sonya en est absolument vertigineux de beauté.
Max-Emanuel Cencic (Néron) et Sonya Yoncheva (Poppée)
Cette profondeur on la trouve aussi en Tim Mead, contre-ténor humble et immédiatement touchant, alors qu’Ann Hallenberg se montre un peu trop attirée par les états larmoyants d’Octavie. Sivadier ne la met pas en valeur, il est vrai, et il la cantonne même dans un rôle de bourgeoise narcissique très superficielle.
Haute stature un peu rude, Paul Whelan investit un Sénèque très sérieux, et Amel Brahim-Djelloul est entièrement la fraicheur de vivre et la fidélité de sentiments incarnée. Enfin, Rachid ben Abdeslam (travesti en Nourrice) et Emiliano Gonzalez Toro (Arnalata) sont, dans leur rôles respectifs, de joyeux lurons parfaitement à l’aise pour alléger le ton de la matinée.
Emmanuelle Haïm
Mais le plus beau est la chaleureuse tonalité du Concert d’Astrée, composé d’un vingtaine d’instruments anciens, violes de gambes, luths, guitares et dulciane, en totale fusion avec l’action théâtrale, et dirigée par la très belle Emmanuelle Haïm sereine et attentive de tout son cœur. Et cela se ressent.
Pelléas et Mélisande (Claude Debussy) Représentation du 02 mars 2012 Opéra Bastille
Pelléas Stéphane Degout Golaud Vincent Le Texier Arkel Franz Josef Selig Le Petit Yniold Julie Mathevet Un Médecin, Le Berger Jérôme Varnier Mélisande Elena Tsallagova Geneviève Anne Sofie Von Otter
Direction musicale Philippe Jordan Mise en scène Robert Wilson (1997)
Elena Tsallagova (Mélisande)
Le passage de l'Opéra Garnier à l'Opéra Bastille de la mise en scène de Pelléas et Mélisande par Robert Wilson - une initiative de Gerard Mortier à l'ouverture de sa première saison en 2004 pour déployer ainsi, dans toute leur majesté, les ondes ombreuses de la musique de Debussy – donne une importance plus grande à l'évocation orchestrale comme pour rapprocher la destinée de ce couple voué à un amour impossible de celle de Tristan et Isolde.
Et il est vrai que les réminiscences wagnériennes ne manquent pas, rien que l‘interlude qui mène de la scène de la fontaine à celle du château d’Allemonde nous rapproche du prélude du dernier acte de Parsifal.
Seulement, les amoureux de textes déclamés avec délicatesse, au creux de l’oreille, y perdent un peu, car il est difficile de recréer dans l'ample ouverture de Bastille un climat aussi intime que celui de l'Opéra Comique. Et la version Gardiner/Braunschweig, que l'on entendit il y a deux ans dans ce théâtre ci, permit de retrouver la proximité qui rend lisibles plus sensiblement les sentiments humains.
Elena Tsallagova (Mélisande) et Stéphane Degout (Pelléas)
Très différente, la vision de Robert Wilson se fonde sur de magnifiques impressions luminescentes - les reflets moirés bleu-vert soufflés sur un large tissu soyeux et transparent forment une image marine de toute beauté - qui esthétisent à l’extrême les noirceurs langoureuses du drame. Ainsi, le ciel bleu profond au zénith et bleu clair à l’horizon, comme dans les toiles de Chirico, a la même tonalité irréelle que celle admirée lors d’une éclipse du soleil. L’analogie avec ce phénomène s‘en trouve - volontairement ou non - renforcée par le motif de l’anneau brillant qui réapparait sur le fond céleste, et qui peut être ressenti comme une allégorie de la mélancolie, cette forme sombre et mystérieuse qui masque le rayonnement vital.
Dans le même esprit, le personnage de Pelléas est présenté dans sa plus blanche pureté. Cependant, sous les traits et avec le regard de Stéphane Degout, il devient une émanation vivante, mais en moins sinistre, du Pierrot triste peint par Edward Hopper dans "Soir bleu". Le chanteur est ainsi l'interprète d'un homme fantomatique, et l'on retrouve cette impression à l'écoute de son beau timbre homogène et dilué qui floute le contour des mots avec un charme à la fois viril et feutré.
Stéphane Degout (Pelléas)
A l‘automne 2008, Bystrouska, la petite renarde rusée, permit à Elena Tsallagova de prendre son envol sur la scène de l’Opéra Bastille à travers un rôle vif et attachant d’une très belle finesse, et il en résulta une diffusion en direct à la télévision et sur internet.
Mélisande, rôle extrêmement sensible qui repose sur un phrasé de la langue française très poétique, ne paraissait pas du tout évident pour la jeune soprano russe. Elle incarne pourtant une Mélisande lumineuse avec une souplesse vocale très agréable, des sonorités brillantes, tout en affichant une certaine fierté, un aplomb qui se démarque de l’image de la femme perdue et emplie de frayeurs telle qu‘on l‘imagine Sa diction est bien compréhensible, hors petits passages accélérés, et n’a rien à envier aux interprètes françaises.
Elena Tsallagova (Mélisande)
Mais elle est aussi absolument fascinante par son adaptation à la gestuelle contraignante de Robert Wilson. Elle arrive à se rendre très fluide et à incarner la gracieuse féminité qui contraste avec les attitudes rigides des hommes, leurs carrures étant exagérément figées par des costumes anguleux.
Lors de la scène du balcon, son chant stellaire et la limpidité de son être, en parfaite osmose avec les ondes sensuelles de l’orchestre, forment un des plus beaux moments d’émotion avec toutes ces impressions sonores et visuelles qui se rejoignent en une caresse enveloppante à donner le frisson.
Doué de sa large voix de trépassé, Vincent Le Texier fait de Golaud un homme d’une très grande stature, comme un roi vieillissant, et il accorde du soin à la netteté du texte dans la limite que lui autorise l’épaisseur de son timbre. Homme de théâtre, il impose aussi une présence forte et profonde à son personnage, présence qui accentue l’effet de son arrivée silencieuse, dans l’ombre totale, quand Pelléas et Mélisande se déclarent leur amour.
Elena Tsallagova (Mélisande)
Et, comme à Madrid lors de la reprise de cette production à l’automne dernier, Franz Josef Selig incarne un Arkel d’une paisible humanité, réconfortante et pathétique qui, à la rigueur, fait passer au second plan les imperfections de diction. La richesse émotionnelle de sa voix, quand il ne force pas dans les aigus, justifie qu’on lui confie ces rôles de grands hommes façonnés par le temps et les histoire humaines, Gurnemanz, Sarastro ou bien le Roi Marke.
Et il y a aussi un plaisir nostalgique à réentendre Anne Sofie Von Otter, elle que l’on ne voit plus souvent à l’Opéra de Paris, d’autant plus que sa Geneviève aristocrate, très claire, détaille le texte et les sonorités de chaque mot avec un art de la précision délicat.
Enfin, le médecin et le berger trouvent en Jérôme Varnier un interprète de luxe, tandis que les fragilités du Petit Yniold, joliement incarné par Julie Mathevet, se perdent sensiblement dans l’immensité de Bastille.
Vincent Le Texier (Golaud) et Stéphane Degout (Pelléas)
Tous ces artistes sont portés par la splendeur sonore de l’orchestre, la finesse merveilleuse des nervures du tissu musical, leur fusion harmonieuse avec les ambiances lumineuses, et les déliements sensuels des soli instrumentaux. Philippe Jordan réalise, comme à son habitude lorsqu’il s’agit de musique symphonique, une magnifique recherche sur les couleurs et la lenteur, la fluidité des mouvements de respirations, et on ne peut s’empêcher de penser que ce Pelléas et Mélisande prépare le futur Parsifal qu’il dirigera cet été à Bayreuth. Son goût du raffinement et du geste ne laisse cependant aucune place à l’urgence ou aux coups d’éclats, comme si seule comptait l’exaltation de la grâce du temps.
Stéphane Degout (Pelléas) et Anne Sofie Von Otter (Geneviève)
Diffusion en streaming de la dernière représentation du 16 mars en direct sur medici.tv et le site de l'Opéra National de Paris, librement visualisable jusqu'au 16 juin 2012.
Direction musicale et piano Jeff Cohen Mise en scène Jean-Philippe Clarac Olivier Deloeuil
Valérie Condoluci (Madeline Usher)
L'hommage aux 150 ans de la naissance de Claude Debussy se déroule à l'Opéra de Paris, et plus largement dans la capitale, avec une finesse et un esprit qui compensent l'affront fait à Massenet après la redoutable Manon vue et entendue au début de l'hiver.
En 2006, l'éditeur français Durand publia un volume comprenant notamment toutes les esquisses recueillies des deux œuvres inachevées de DebussyLe diable dans le Beffroi et La chute de la maison Usher. Le spectacle présenté ce soir est construit sur ces fragments de partition.
La première partie est une mise en espace de la pièce de théâtre d'Edgar Poe, Le Diable dans le Beffroi, racontée et jouée par Alexandre Pavloff qui, après un début de lecture faussement monotone, nous entraîne dans une histoire délirante, délire auquel il se livre lui même, parmi les spectateurs, en jouant sur des changements de rythmes et d'intonations irrésistibles sans trop sacrifier à la clarté de la diction, et auxquels on se laisse pleurer de rire.
Les fragments musicaux de l'opéra de Debussy ne viennent se superposer à la pièce que de manière éparse, comme de petites touches vivantes et poétiques.
Phillip Addis (Roderick Usher)
La seconde partie, la plus longue et véritablement lyrique, est une mise en scène de La Chute de la Maison Usher enrichie de quatre mélodies de Debussy, Beau soir, Le son du cor s’afflige, La chevelure, Colloque sentimental. Un fond lumineux en arrière plan éclaire les multiples volumes d’une bibliothèque, image de l’enfermement mental de cet univers. Phillip Adis, le Pelléas de l’Opéra Comique en 2010, joue un Roderick Usher très torturé, ce qui met volontairement mal à l’aise après la comédie précédente. Sa voix aussi se durcit lorsqu’il chante à terre. D’ailleurs, chacun des quatre chanteurs possède son propre caractère vocal distinct, aérien et coloré pour Valérie Condoluci, franc et sonore pour Alexandre Duhamel, et d’une belle douceur charmeuse pour Damien Pass, baryton clair qui offre un très touchant moment de grâce.
Rigoletto (Giuseppe Verdi) Représentations du 30 janvier et
du 18 février 2012à l'Opéra Bastille
Rigoletto Zeljko Lucic Gilda Nino Machaidze Le Duc de Mantoue Piotr Beczala Sparafucile Dimitry Ivashchenko Maddalena Laura Brioli Giovanna Cornelia Oncioiu Monterone Simone del Savio Marullo Florian Sempey Di Ceprano Marianne Crebassa
Direction musicale Danielle Callegari Mise en scène Jérôme Savary (1996)
Nino Machaidze (Gilda)
Rien que pour la présence de Nino Machaidze cette sixième série de Rigoletto en seize ans mérite d’être entendue. La jeune soprano géorgienne n’en est qu’au début de sa carrière, et il y a en elle ce rayonnement magnétique qui promet des prises de rôles électrisantes.
Elle dépeint ce soir une Gilda très mature et décidée, enflammée et rêveuse mais sans naïf angélisme et surtout, elle ne peut se départir de sa spontanéité naturelle adorablement lumineuse lorsqu’elle vient saluer au rideau final avec un sourire magnifique.
Son timbre n’est pas aussi pur et velouté qu’une Anna Netrebko ou une Angela Gheorghiu, il rappelle plutôt celui d’Anna Caterina Antonacci avec de petits éclats sombres qui lui donnent du caractère, elle néglige parfois perceptiblement la musicalité et la perfection du phrasé dans les passages vifs, mais ensuite, elle affiche une aisance sidérante à irradier la salle entière de sa voix puissance et clairement colorée.
Si on passe sur les toutes extrêmes coloratures qu’elle ne se risque pas à exécuter à la fin de "Caro Nome", la belle féminité de sa stature et la noirceur qu’elle peut exprimer suggèrent l’idée étrange de l’entendre en Lady Macbeth, elle y serait royale et troublante à ne pas en douter.
Mais elle n’est pas la seule à faire toute la valeur de cette reprise, car Zeljko Lucic est un Rigoletto d’une grande noblesse malgré son rôle de bouffon, un beau timbre fumé et une projection de voix particulièrement percutante ce soir. Dommage qu’aucune direction d’acteur ne lui donne une assise théâtrale, et nous n’entendrons même pas les appels Gilda! Gilda!, toujours poignants, lorsqu’il rejoint la chambre de sa fille enlevée.
Habitué à chanter les rôles majeurs du répertoire sur les plus grandes scènes internationales, Piotr Beczala ne semble pas aborder le personnage le plus adéquat pour sa voix. Il possède un certain rayonnement et un profond souffle qui laissent des traces marquantes de ses passages vocaux, une forte présence dans le médium et le grave, mais les aigus de ses airs « Questa o quella » et « La donna e mobile » se rétrécissent très vite.
Nino Machaidze (Gilda)
Enfin, la séduction des sonorités italiennes lui fait défaut, et son personnage reste campé dans une attitude purement légère et trop convenue, bien qu’il ait gagné de l’assurance par rapport aux premières représentations.
Parmi les rôles secondaires on remarque l’impressionnant Sparafucile de Dimitry Ivashchenko, une belle basse dont les couleurs vocales grisonnantes rappellent certaines intonations de Nicolaï Ghiaurov, et le Marullo de Florian Sempey qui s’amuse de bon cœur à donner la réplique à Zeljko Lucic quand ce dernier cherche à retrouver sa fille.
Non content de faire filer la musique avec dynamisme, Danielle Callegari tire des effets de style de l’orchestre, que ce soit par de subtiles changements de cadences - l’impulsivité de Gilda se retrouve dans de furtives accélérations musicales - ou bien par des variations de volume sonore harmonieusement lissées dans les moments dramatiques. Ce grand travail théâtral et musical privilégie transparence et éclat et modère les tonalités sombres et inquiétantes de la partition.
La Légende de la ville invisible de Kitège et de la vierge Fevronia (Nikolaï Andreïevitch Rimski-Korsakov)
Représentation du 11 février 2012 De Nederlandse Opera
Prince Yury Vsevolodich Vladimir Vaneev Prince Vsevolod Maxim Aksenov Fevroniya Svetlana Ignatovich Grishka Kuter’ma John Daszak Feodor Poyarok Alexey Markov Page Mayram Sokolova Deux gentilshommes Morschi Franz Peter Arink Joueur de Gusli Gennady Bezzubenkov Montreur d’ours Hubert Francis Mendiant Iuri Samoilov Bedyay Nikita Ognovenko Burunday Vladimir Ognovenko Sirin Jennifer Check Alkonost Margarita Nekrasova
Mise en scène Dmitri Tcherniakov
Direction musicale Marc Albrecht
Orchestre Philharmonique NéerlandaisSvetlana Ignatovich (Fevronia) Chœur du Nederlandse Opera Nederlands ConcertKoor
Coproduction Opéra National de Paris, Scala de Milan, Liceu de Barcelone.
Depuis la dislocation de l'ancienne URSS, un renouveau du rayonnement culturel russe est rendu possible grâce à l'engagement d'artistes et de personnalités politiques qui soutiennent ses projets innovants. Dans les années 1990 et 2000, Valery Gergiev entreprit de hisser le Théâtre Mariinski de St Petersbourg parmi les premières scènes grâce à plusieurs tournées internationales. Et certains de ses points de passages furent, à Paris, le Théâtre des Champs Elysées (1994 et 1997), puis le Théâtre du Châtelet (2003 et 2005).
Le Bolchoï de Moscou vient de connaître, lui aussi, un renouveau tout récent puisqu'il dispose maintenant de deux scènes depuis octobre 2011.
Et ce rayonnement a enfin trouvé en Dmitri Tcherniakov un régisseur capable de réactualiser les œuvres lyriques les plus emblématiques du répertoire russe, quitte à se mettre à dos quelques personnalités tout autant emblématiques, telle Galina Vichnevskaïa qui est toujours aussi farouchement opposée à sa relecture impertinente et sensible d'Eugène Onéguine.
Pourtant, c'est bien à Tcherniakov qu'est revenue l'élaboration du Gala de réouverture du Bolchoï, tout comme lui est revenu l'honneur de mettre en scène Russlan et Ludmilla diffusé sur Arte en novembre dernier.
La Légende de la ville invisible de Kitège appartient à ce même genre de conte imaginaire - l’histoire se déroule dans la première moitié du XIIIème siècle - dont, au premier abord, on ne voit pas bien comment le sujet pourrait toucher le public d'aujourd'hui s'il l'enferme dans une imagerie vieillotte, et s'il le laisse seul face aux longs élans mystiques de la partition.
Rien qu'à Paris, cet opéra ne s'y est produit scéniquement que deux fois, en 1935 à l'Opéra Comique, puis en 1994 au Théâtre des Champs Elysées.
Comme il le fait systématiquement, Dmitri Tcherniakov a donc adapté la dramaturgie en se détachant des détails anecdotiques et folkloriques, mais tout en restant fidèle à la réalité émotionnelle du livret et de la musique. Maxim Aksenov(Prince Vsevolod)
Chaque acte est introduit par un court texte projeté sur le large rideau noir de l'avant scène afin d'en restituer le contexte. Et le premier de ces textes suggère qu'un évènement important a bouleversé la vie sur Terre, libre au spectateur d'en imaginer l'énigmatique nature : "After what happened on earth, life can never go on as before. Everybody lives waiting for an unavoidable end".
On s'attend avec impatience à ce que le rideau se lève sur un monde inattendu, mais il apparaît bien - on pourrait presque dire "avec surprise" - une forêt embrumée, jonchée de hautes herbes brunes et dorées, et trois gigantesques troncs qui délimitent, comme dans une composition picturale en diagonale, la clairière d'où s'élève la fumée d'une petite maison forestière. Les applaudissements de certains spectateurs restent un amusant mystère.
John Daszak (Grishka Kuter’ma), Morschi Franz et Peter Arink (deux gentilshommes)
Ensuite, le talent de conteur et d'animateur du metteur en scène se révèle très rapidement au cours de ce premier acte d‘une demi-heure, sans action majeure, qui est une grande ode à la nature. Il introduit une famille, un enfant et ses parents, pour recréer la vie de la jeune Fevronia dans cette nature avec laquelle son esprit de communion s'exprime par de petits gestes qui accompagnent les chatoiements de la musique et ses chants d‘oiseaux.
Svetlana Ignatovich chante avec une innocence et une chaleur réconfortantes, une douce mélodiste épurée qui a le tendre regard d’une soeur pour Maxim Aksenov, le jeune prince un peu immature et au timbre déchiré. Son habillement de citadin moderne prépare aux tableaux suivants qui vont se situer dans des villes contemporaines, l’autre visage de la Russie.
Marc Albrecht tire de l’orchestre une toile sonore éthérée d‘une grande fluidité, un rien opaque, que les fins motifs instrumentaux parcourent sans forts contrastes, mais sans être noyés pour autant. Il y a, et ce sera une constante de toute la soirée, un sincère et discret enchantement à entendre cette musique dans des conditions réelles, et à en surprendre les petits détails qui émergent de ce flux irréel.
Svetlana Ignatovich (Fevronia) et Alexey Markov (Feodor Poyarok)
Au second acte, la petite-Kitège, lieu où le prince et Fevronia arrivent pour se marier, devient le hall d’un grand bâtiment criblé de fenêtres étroites - pour donner une idée, on se croirait à l’intérieur de la tour Jussieu à Paris -, au centre duquel une population bigarrée s’est regroupée pour passer le temps en se détendant autour des tables.
Et surgit Grichka Koutierma, ivrogne mauvais et repoussant, en lequel Fevronia espérera en vain une forme de rédemption. John Daszak interprète un personnage sidérant de réalisme, d’un grand impact vocal, mordant, et d’une confiante clarté qui, malgré tout, en dresse un portrait qui n’écarte pas toute empathie. Son rôle est violent, et il le restera jusqu’à ce qu’il abandonne la jeune fille au milieu de la forêt du dernier acte.
Et le chœur de l’opéra d’Amsterdam, renforcé dans cet acte par le Nederlands ConcertKoor à l’arrivée des Tatars, une bande de rebelles-terroristes masqués et armés qui vont incendier le bâtiment après avoir massacré une bonne partie des gens, prend une importance sur scène qui atteindra son sommet dans la troisième partie.
La destruction de la Petite Kitège par les Tatars.
Car Kitège est une œuvre où le chœur, l’âme éternelle du peuple russe, dispose d’une place fondamentale. Dmitri Tcherniakov en exige un complexe travail théâtral, un fourmillement de personnages autonomes dans cet acte, animés par leurs petites destinées individuelles.
Les rôles secondaires, Morschi Franz et Peter Arink en gentilshommes, Gennady Bezzubenkov en joueur de Gusli, et Hubert Francis en montreur d’ours sont tous très bien personnalisés, en respectant l’apparence de leur condition sociale, et très bien chantés.
La petite Kitège est ainsi un lieu qui a abandonné toute conviction spirituelle - on se raille des symboles religieux -, et où seules les apparences comptent encore.
Le lever de rideau du troisième acte entraîne une clameur amusée, car la Grande Kitège, une merveille légendaire, prend la forme d’une autre grande salle aux murs bleus décrépis, flanqués de grands rideaux, et qui suggère l’abattement moral et la fin de toute illusion. Alexey Markov, tout juste revenu de Madrid où il interprétait Robert dans Iolanta, fait son entrée les yeux ensanglantés, et décompose un Feodor Poyarok pétri d’une impressionnante douleur. Et Vladimir Vaneev, vers lequel tous les espoirs du peuple réfugié se tournent, nous fait entendre une invocation profondément triste, bouleversante d‘humanité, un des moments les plus forts de la soirée.
Vladimir Vaneev (Prince Yury Vsevolodich)
L’art déclamatoire du chœur, un peuple abandonné mais cette fois uni par la foi, indifféremment vêtu d’habits modestes bleu-clairs, est d’une superbe noblesse slave. Tout suggère, lorsque hommes et femmes chantent les yeux fermés tournés vers le ciel, couverts par leurs mains en arc, la croyance en un au-delà salvateur. On aimerait savoir si, et comment, les deux chefs de chœurs Boudewijn Jansen, également assistant à la direction, et Martin Wright ont étroitement collaboré. On n’ose penser au travail colossal qui attend le chœur de Bastille lors de la reprise parisienne dans les années qui viennent pour égaler un tel résultat.
Mayram Sokolova (Le Page)
Les profondes modifications dramaturgiques de Dmitri Tcherniakov deviennent plus sensibles dans cet acte.
Tout d’abord, le rôle du page devient celui d’une femme qui pleure seule avec son enfant, et Mayram Sokolova l’incarne avec une très belle voix sombre et souple, beaucoup de caractère, ce qui accentue l’émotion de ses interventions désespérées.
Svetlana Ignatovich (Fevronia)
Ensuite, il y a unité de lieu entre la forêt au bord du lac, où devraient siéger les Tatars, et la Grande Kitège. Bien entendu, il n’est question d’aucune brume mystérieuse qui rend la ville invisible. L’arrivée des étrangers a lieu directement de nuit dans la grande salle.
Leur entrée invasive, sur les leitmotiv sinueux et inquiétants de la musique de Rimski Korsakov, en brisant une des vitres éclairées, est réglée avec une force dramatique impressionnante.
La violence du massacre du prince - qui devrait mourir au combat lors de la transition symphonique soulevée par la bataille de Kerjenets - est suggérée sans trop en montrer, mais le désir de possession sexuelle de Bouroundaï, un des deux chefs tatars, pour Fevronia est beaucoup plus cru.
Les voix de ces deux chefs sont par ailleurs bien moins parfaites, voir très oscillantes, ce qui ne fait qu’accentuer la laideur de ces personnages.
Maxim Aksenov (Prince Vsevolod) et Svetlana Ignatovich (Fevronia)
Enfin, ce n’est pas la vision extraordinaire de Kitège dans les eaux du lac qui fait s’enfuir les barbares, mais la découverte des femmes qui se sont données la mort. Leur effroi est celui des Grecs découvrant les Troyennes suicidées.
Marc Albrecht dépeint une atmosphère musicale toujours aussi mystérieuse, mais les emportements de la partition ne sont pas dynamisés, ce qui ôte de la tension aux transitions énergiques.
Dans la dernière partie, le décor de la forêt réapparaît, de nuit, et les troncs d’arbres stylisés sont glacés par la lumière du clair de lune. Grichka Koutierma abandonne Fevronia après une ultime lutte, et l’apparition fantastique de la Grande Kitège est résolue par la vision qu’a la jeune vierge en revoyant tous les êtres qu’elle a aimés, mais qu’elle n’a pu sauver.
A l’image du bonheur intimiste dans la petite cabane - on retrouve le procédé théâtral de la lampe qui augmente d’intensité comme dans Eugène Onéguine - entre elle et le Prince, succède ainsi une scène identique à celle de Krzysztof Warlikowski dans Parsifal : tous se retrouvent autour d’une table, comme une famille recomposée.
A la différence que ce final, une merveille de réminiscences scintillantes similaire à la toute fin de La Walkyrie, est beaucoup plus long ici, pas moins d’un quart d’heure. Mais lorsque le rideau se referme sur ce rêve, Fevriona se retrouve seule avec elle-même.
Svetlana Ignatovich ne fait que recevoir un magnifique accueil intense, chaleureux et mérité après un tel engagement, et après avoir surmonté ce final étendu, le plus tendu de l’ouvrage pour sa tessiture.
Dmitri Tcherniakov, présent en observateur pendant la première partie au fond du parterre, conclut ainsi sur une fin pessimiste où la sauvagerie humaine a eu raison de la foi religieuse et du mysticisme païen. On ne sait quoi dire d’autre devant un tel travail méticuleux et réfléchi, et une telle interprétation musicale.
De Nederlandse Opera devant le canal Binnenamstel gelé
Représentation du 21 janvier 2012 au Teatro Real de Madrid Iolanta (Tchaïkovski)
Le Roi René Dmitry Ulianov Robert Alexej Markov Vaudémont Pavel Cernoch Ibn-Hakia Willard White Alméric Vasily Efimov Bertrand Pavel Kudinov Iolanta Ekaterina Scherbachenko Marta Ekaterina Semenchuk Brigitta Irina Churilova Laura Letitia Singleton
Perséphone (Stravinski)
Eumolpe Paul Groves Perséphone Dominique Blanc Amrita Performing Arts, Cambodge Perséphone Sam Sathya Déméter Chumvan Sodhachivy Pluton Khon Chansithyka Mercure/Démophoon/Triptolème Nam Narim Les petits chanteurs de la JORCAM
Direction musicale Teodor Currentzis Mise en scène Peter Sellars Chœur et orchestre du Théâtre Royal de MadridSam Sathya (Perséphone) Coproduction avec le Théâtre Bolshoi de Moscou
Le Teatro Real de Madrid (en haut, à gauche, l'éclat de Vénus veille sur le théâtre, et son directeur...)
Pour qui est en quête de raretés représentées sous des formes subtiles et recherchées, le Teatro Real de Madrid est devenu une des destinations européennes privilégiées. Gerard Mortier et Peter Sellars ont ainsi eu l’idée de rapprocher sur scène deux œuvres, Iolanta de Tchaïkovski créée en 1892 au Théâtre Mariinsky de St Petersbourg et Perséphone de Stravinski créée en 1934 à l’Opéra de Paris, chacune abordant à sa manière le passage, à double sens, entre lumière et obscurité.
Ekaterina Scherbachenko (Iolanta)
Le metteur en scène américain a imaginé un dispositif scénique unique, ouvert sur les coulisses latérales, constitué de quatre cadres de portes ornés de roches en improbable équilibre, derrière lesquels de grands panneaux de couleurs coulissent et alternent les ambiances lumineuses.
Et la communalité entre les deux pièces est renforcée par la robe bleue - signe de spiritualité et de virginité - identique des deux héroïnes, la présence du quatuor sur scène, ou bien le bâton d’aveugle.
Iolanta est l'histoire simple d'une jeune femme aimante qui ignore sa cécité sur laquelle son entourage porte le silence. Son amour réciproque pour Vaudémont, qui lui révèle la vérité, lui donne le désir de voir la lumière. Les chanteurs sont tous fortement impliqués dans un jeu théâtral submergé par l'ombre, leurs visages en sortent pour révéler les expressions tristes et douloureuses, angoisses qui les attirent jusqu' à en être à terre. Ekaterina Scherbachenko, la chevelure tressée de boucles dorées comme dans une peinture florentine, avait incarné une si bouleversante Tatiana dans Eugène Onéguine à Garnier - la soprano du Bolshoi reprendra par ailleurs le rôle à Munich en mars prochain dans une mise en scène de Krzysztof Warlikowski -, que se mêlent des réminiscences émotionnelles à son chant toujours aussi clairement coloré et instinctif. Pavel Cernoch (Vaudémont)
Elle est accompagnée d’ Ekaterina Semenchuk, Irina Churilova et Letitia Singleton, toutes trois des compagnes et pleureuses formant un émouvant ensemble autour de l’héroïne .
La distribution révèle également pas moins de quatre très bons chanteurs russes, Vasily Efimov, Pavel Kudinov, Dmitry Ulianov, impressionnant dans le grand air implorateur ’Gaspot’ moj’ et Alexej Markov, héroïque Robert, rageur dans l’âme.
Mais le personnage dans lequel Peter Sellars investit le plus de lui-même est Vaudémont interprété par le jeune ténor tchèque Pavel Cernoch. Son allure en cuir moulant et les cheveux gominés qui évoquent un personnage androgyne, et donc écarté de la norme sociale comme Iolanta, en rapproche leur condition humaine.
Et Willard White, idéal Ibn-Hakia, est l’image de la sagesse inquiétante, mais bienveillante.
Il fallait, toutefois, rendre le plus saisissant possible cet accès à la lumière. Gerard Mortier et Teodor Currentzis, le génial chef d’orchestre capable de tirer de ses musiciens des rutilances glacées, ont donc eu l’idée de rajouter au final une autre pièce de Tchaïkovski, L’hymne des chérubins, extraite de la Liturgie de Saint Jean Chrysostome Op 41.
Ekaterina Scherbachenko (Iolanta) et Willard White (Ibn-Hakia)
Le chœur, d’une précision qui laisse bouche bée, est disposé tout autour des entrailles de la scène, les hommes face aux femmes, et leur chant est d’une telle élévation, d’une telle grâce spirituelle que l’on ne peut s’empêcher de regarder la salle entière stupéfaite et charmée, et qui vit une expérience sensorielle exceptionnelle.
Mais avant d’arriver à cet ensemble lumineux, Teodor Currentzis aura révélé des profondeurs dans l’ultime opéra intimiste de Tchaïkovski, des mouvements aux sombres résonnances de Don Carlo et de Tristan, confiés à un effectif étendu de basses et de violoncelles sublimes.
Teodor Currentzis
A l’inverse de Iolanta, Perséphone évoque la destinée de la fille de Déméter et Zeus, attirée par les plaintes des enfers, et son obscurité. Partagée entre Hadès et sa mère, la vie de la nymphe se transforme en un cycle au cours duquel elle s’engouffre vers le monde des morts pour, ensuite, se régénérer sur Terre.
La musique de Stravinski, fine et délicate mais pas aussi lyrique que celle de Tchaïkovski, laisse en revanche une place plus importante au chœur, car seul le rôle de Eulmope est chanté. Paul Groves n’est peut être pas le ténor élégiaque adéquat, mais son engagement l’amène à exprimer de fragiles phrases poétiques quand il est seul en avant scène. Autre artiste de confiance, Dominique Blanc est à la fois une récitante naturelle, un peu rêveuse, un peu sensuelle, mais surtout entière. Dans cette seconde pièce qui renvoie à la structure classique du théâtre chanté grec, Peter Sellars a confié la chorégraphie à quatre artistes d’un centre d’art cambodgien, Sam Sathya (Perséphone), Chumvan Sodhachivy (Déméter) , Khon Chansithyka (Pluton) et Nam Narim (Mercure/Démophoon/Triptolème ), en tenues respectives bleue, jaune, rouge et grise. Sam Sathya (Perséphone)
Cette chorégraphie introspective est un jeu harmonieux de positionnement des corps et de langage des mains mystérieux et raffinés. Même si le sens est politiquement marqué en associant Hadès au mal communiste que connut le Cambodge, l’ensemble reste suffisamment symbolique pour que le spectateur conserve sa propre lecture des gestes et des relations entre les personnages.
Dominique Blanc (Perséphone)
Et, à nouveau, l'ouvrage musical s’achève sur un ensemble choral merveilleux, les petits chanteurs de la JORCAM se joignent au chœur du Teatro Real pour incarner le renouvèlement de la vie, avec une fraîcheur magnifique, et offrir l’image d’espérance que Gerard Mortier souhaite nous laisser en cette période sur laquelle plane l’étrange sentiment d’une fin de monde.
La Dame de Pique (Tchaïkovski) Représentation du 19 janvier 2012 Opéra Bastille
Hermann Vladimir Galouzine Comte Tomski Eugeny Nikitin Prince Eletski Ludovic Tézier Tchekalinski Martin Mühle Sourine Balint Szabo Tchaplitski Fernando Velasquez Naroumov Yves Cochois La Comtesse Larissa Diadkova Lisa Olga Guryakova Paulina Varduhi Abrahamyan Macha Nona Javakhidze Le maître de cérémonie Robert Catania
Direction musicale Dmitri Jurowski Mise en scène Lev Dodin (1999)
Ludovic Tézier (Eletski)
Lorsque les décors de David Borovsky et la mise en scène de Lev Dodin arrivèrent sur les planches de l’Opéra Bastille, plus de douze ans depuis aujourd’hui, l’univers glacial de l’asile de fous parut se heurter à une musique qui en est le contraire, inspirée par l'humanisme mozartien et parcourue des noirs pressentiments du destin.
Le temps a permis d'en révéler toute l'intelligence de vue et de mieux mesurer l'intérêt dramaturgique des modifications consenties. La plus importante se situe au milieu du troisième tableau à partir de l'intermède "la bergère sincère" qui n'est qu'un simple divertissement chanté par un duo.
S'il arrive que Daphnis et Chloé soient chantés par les interprètes respectives de Pauline et Lisa, ce sont Hermann et Lisa qui jouent leur propre rôle au cours d'une partie de colin-maillard, les yeux recouverts d'un foulard blanc.
Cette image du bonheur qui se cherche est ensuite assombrie par l'apparition de la Comtesse, les yeux bandés d'un ruban noir, entrainant une confusion qui la fera élire par Hermann, avec la complicité des aristocrates présents pendant la scène.
Eugeny Nikitin (Tomski)
La pastorale met alors en scène le basculement du drame en soulignant la manipulation par l'entourage du héros.
Si pendant toute la première partie tout se passe à l'hôpital où a atterri Hermann devenu fou, en toute fidélité à la nouvelle de Pouchkine, dans l'univers clos de murs peints en blanc et vert tristes, l'arrière scène s'ouvre ensuite sur le monde de la comtesse et les jardins d'été de St Petersbourg embellis par la beauté plastique des statues italiennes.
Olga Guryakova (Lisa)
Pour que ce travail théâtral ait un impact fort, il faut un chanteur capable d'incarner de bout en bout la folie du personnage central, car jamais il ne sort à un seul instant du champ de vue. Présent dès la création à Bastille, puis lors de la dernière reprise, Vladimir Galouzine est la plus grand incarnation d'Hermann qui soit à notre époque, et chacun peut se réjouir d'assister au génie de cet artiste fabuleux et inoubliable. Les obsessions des tourments de l'âme, les réactions irrationnelles internes et les effrois soudains se lisent sur le front et le visage, à travers les pas hésitants et les mains en panique, et cette folie est si juste et crédible qu'elle renvoie à la crainte de notre propre folie. Les couleurs de sa voix sont magnifiquement sombres et humaines, elles expriment une beauté en souffrance, et la puissance et la portée de son souffle ont la force d'un appel au secours que l'auditeur ne peut pas éviter.
Vladimir Galouzine (Hermann)
A l'écoute d'Eugeny Nikitin, on ne peut s'empêcher de penser au Iago de Verdi. Il y a quelque chose de dominateur, parfois maléfique, dans cette voix qui peut prendre des accents légèrement caressants, afin de faussement rassurer Hermann.
Et Ludovic Tézier - le seul qui reste constamment en surplomb de la chambre, alors que les autres personnages descendent de leur jugement de haut pour entrer en contact et perturber négativement Hermann - nous offre une image d’une noblesse assurée, un soin du chant précis, comme si la langue russe était sa langue maternelle, avec ce subtil détachement qui le protège de tout débordement émotionnel et lui donne ainsi cette allure si maîtrisée.
Larissa Diadkova (La Comtesse)
Olga Guryakova a encore montré récemment, lors de la dernière reprise d’Eugène Onéguine, qu’elle est une magnifique Tatiana. Toutefois, la tessiture de Lisa l’oblige à de fortes tensions dans les aigus ce qui décolore son timbre et la pousse à bout de souffle.
Elle est cependant violemment théâtrale, et le charme et l’énergie de son être s’imposent avec évidence, alors que Varduhi Abrahamyan, au rôle bien plus court, reste sur une posture très conventionnelle, chante sa romance au piano avec un style profond et touchant, mais qui pourrait être plus chaud et noir.
Très souvent, le rôle de la comtesse est confié à des chanteuses en fin de carrière. Larissa Diadkova n’en est pas là, elle est à la fois autoritaire et percutante. L’air de Richard Cœur de Lion est d’une noirceur à donner le frisson - l’accroche du texte français pourrait cependant être un peu plus mordante -, et elle se révèle également une actrice souple et mystérieuse.
Vladimir Galouzine (Hermann)
Et si le timbre charnu de Nona Javakhidze, en Macha, est très agréable à entendre, la réussite de la soirée repose aussi sur la haute qualité artistique de la direction et de l’exécution musicale par Dmitri Jurowski et l’orchestre de l’Opéra de Paris.
Les cordes sont absolument sublimes de nuances et de finesses, les couleurs des cuivres s’y allient pour créer une atmosphère prenante qui agit en bas-fonds comme pour mieux atteindre le subconscient, et même les timbales sonnent juste avec une tension théâtrale qui n’est jamais bruyante, comme s’il s’agissait de ne pas briser le travail en profondeur du discours musical. Il faut souhaiter que cet état de grâce, que l’on ne vit pas toujours à l’opéra, se prolonge sur toutes les représentations.
Vladimir Galouzine (Hermann) et Larissa Diadkova (La Comtesse)
Katia Kabanova (Leoš Janáček) Représentation du 17 janvier 2012 Théâtre des Bouffes du Nord
Katia Kelly Hodson Saviol Dikoy Michel Hermon Kabanicha Elena Gabouri Tichon Kabanov José Canales Boris Grigorievitch Paul Gaugler Kudriach Jérôme Billy Varvara Céline Laly Kouliguine Douglas Henderson Glacha Mathilde Cardon
Mise en scène André Engel Piano Nicolas Chesneau Kelly Hodson (Katia)
La transposition pour piano de Katia Kabanova permet de rendre accessible à un public de théâtre l’opéra le plus célèbre de Janácek. S’il ne reste plus grand-chose de la merveilleuse évocation musicale du cours de la Volga, André Engel s’appuye sur la conception de la salle pour renforcer la relation intime entre le spectateur et les chanteurs, et pour profiter également de l’adéquation parfaite de la structure délabrée du lieu avec le décor triste et en ruine que suggèrent les indications du livret.
Les artistes évoluent soit au sol à un mètre du public le plus proche, en entrant et sortant par les deux portes latérales ou une des entrées principales, soit sur la scène de couleur rouille, à l’identique des murs du théâtre, et derrière laquelle un vide laisse imaginer le passage du fleuve.
Le jeu serré entre les protagonistes devient ainsi déterminant, et l'on est aussi bien ému par le duo affectif entre Katia et Varvara, chanté les genoux à terre, le corps replié, que par la séparation entre Boris et Katia, simple et formelle, qui laisse pressentir la douleur que celle ci intériorise.
Et les couleurs pittoresques de la langue tchèque prennent une dureté qui accentue le réalisme des personnages, là ou l'opéra, dans toutes ses dimensions musicales, transcende de son lyrisme l'âpreté de leur condition humaine. Jérôme Billy, dans le rôle de Kudriach, le jeune amoureux, chante sans doute avec les accents les plus slaves de la distribution, et Kelly Hodson, habillée du même pardessus que celui d’Angela Denoke dans la production de l’Opéra Garnier, compose un personnage à la fois fragile et violent, et qui pose un regard humain sur tous ceux qui l’entourent, même si elle en souffre.
Manon (Massenet) Répétition générale du 07 janvier 2012 Opéra Bastille
Manon Natalie Dessay Des Grieux Giuseppe Filianoti Lescaut Franck Ferrari Le Comte Des Grieux Paul Gay Guillot Luca Lombardo De Brétigny André Heyboer Poussette Olivia Doray Jarvotte Carol Garcia Rosette Alisa Kolosova
Direction musicale Evelino Pido Mise en scène Coline Serreau
Natalie Dessay (Manon) et Franck Ferrari (Lescaut)
La nouvelle production de Manon arrive à l’Opéra National de Paris après une succession de créations navrantes, et elle apparaît comme un pied de nez de plus à la face de théâtres nationaux et européens qui se débattent avec de bien moindres moyens financiers pour monter des œuvres, parfois rares, de façon intelligente.
Bien que le féminisme de Coline Serreau se soit exprimé avec pertinence et humour dans Le Barbier de Séville, transposé dans un monde oriental quelque part vers l’Afghanistan, elle prend prétexte de Manon pour railler la vision conformiste de la femme dans l’imaginaire de DesGrieux (le rêve américain), transformer ce dernier en un prêtre séducteur à Saint Sulpice, faire du monde de Lescaut un univers Punk pour lequel la femme est un moyen arriviste, et de De Brétigny un amateur de techniques de domination sadomasochiste dérivées de traditions japonaises.
Natalie Dessay (Manon) et Giuseppe Filianoti (DesGrieux)
Le problème est que cette approche évite de dresser un portrait psychologique de l‘héroïne, d‘en montrer l‘idéal caché derrière une apparente légèreté. On peut d’ailleurs remarquer qu’Andrei Serban, metteur en scène roumain, avait abordé le sujet de l’oppression et de la domination masculine dans Lucia di Lammermoor, mais, dans ce cas là, le livret le permettait, Lucia étant une pure victime, ce que Manon n‘est absolument pas.
Une fois passé un premier acte très bien mené, quand les personnages se présentent par les nombreuses entrées, par et sous le grand escalier, on en arrive à un spectacle surchargé et lourd, à sourire de certaines idées comme de ces femmes en patins à roulettes qui déambulent entre les imposants piliers de l’église, avant que ne nous envahisse une grande impression de n’importe quoi. Et ce sont les spectatrices, le regard perdu ne sachant plus comment réagir, qui trouvent cela, elles mêmes, complètement ridicule. Il paraîtrait qu’il s’agisse d’offrir des images qui suivent le sens et les couleurs de la musique, qu‘il s‘agisse de nous la rendre plus sensible. Pourtant, que de rires pendant le rêve de DesGrieux.
Natalie Dessay (Manon)
Sur le plan musical, avec les réserves que l’on doit envers l’exécution d’une dernière répétition, Evelino Pido arrive à sublimer les passages les plus fins de l’ouvrage, mais pas à créer la tension que la violence des élans romantiques requière.
Dans ce rôle où elle n’est plus que bousculée par les évènements, Natalie Dessay reste toute fine et fragile jusqu’au bout, ni Manon sensuelle et voluptueuse, ni Manon émue et épleurée, mais libre de livrer ses effets coloratures étourdissants.
Et Giuseppe Filianoti, le cœur qui clame par la voix une triste et vaillante espérance, rend attachant DesGrieux lorsque qu’il n’est pas trop sollicité dans les forte aigus pour que la sensualité de son timbre médium-grave exprime, de manière touchante, la profondeur de ses souffrances. Excellent acteur, Franck Ferrari compose surtout un personnage à forte valeur théâtrale, et Paul Gay se contente de tenir sa stature autoritaire, un peu déconcertée, face à un fils déboussolé.
Et l’on en vient à regretter la sobre lecture de Gilbert Deflo, écartée et pourtant plus récente que les productions de Salomé, Cosi fan tutte, Tosca, Rigoletto toujours reprises, et à se demander qui comptabilise ces dépenses inutiles.
Amadis de Gaule (Jean-Chrétien Bach) Représentation du 02 janvier 2012 Opéra Comique
Amadis Philippe Do Oriane Hélène Guilmette Arcabonne Allyson McHardy Arcalaüs Franco Pomponi Urgande, 1ère Coryphée Julie Fuchs La Discorde Alix Le Saux La Haine Peter Martincic
Direction musicale Jérémie Rhorer Le Cercle de l’Harmonie Mise en scène Marcel Bozonnet
Hélène Guilmette (Oriane)
En 1770, une nouvelle salle suffisamment large pour accueillir 2000 places est construite au Palais Royal afin d’accueillir l’Académie royale de Musique. Quatre ans plus tard, Christoph Willibald Gluck arrive à Paris, et, sous la protection de Marie Antoinette, l’enthousiasme pour Iphigénie en Aulide se transforme en délire total pour Orphée et Eurydice. En 1779, alors que le succès de d’Iphigénie en Tauride ôte d’avance toute chance à celle de Piccinni pour s’imposer, Johann Christian Bach crée Amadis de Gaule le 14 décembre. Ce sera un échec.
Sans doute le contexte favorable à Gluck ne pouvait que desservir le dernier fils de Jean-Sébastien Bach, mais on peut aussi y voir d’autres causes comme la faiblesse du livret, un étalement de souffrances masochistes à la longue pesant -« Cette mortelle offense ne sort point de mon cœur », « Par pitié percez-moi le cœur », « Viens déchirer mon triste cœur » etc.-, qui engendre colère et haine chez les protagonistes. Très vite, on se détourne de la vacuité du propos.
Allyson McHardy (Arcabonne) et Philippe Do (Amadis)
La musique, elle, est un bouillonnement énergique prenant, un continuum de phrases musicales qui soulignent le pouvoir émotionnel et dramatique du chant - mais l’art de Gluck est certainement bien plus coloré et pathétique -, les cuivres dessinent des contrastes sombres et brillants en clair-obscur, et des danses clôturent chaque acte, signe de l’emprise encore forte des conventions sur le compositeur.
Heureusement, Marcel Bozonnet réussit à rendre ces danses pas trop barbantes dans les deux derniers actes, grâce à l’intervention humoristique de deux talentueux danseurs.
Sans surprise, Jérémie Rhorer et Le Cercle de l’Harmonie s’emparent à bras le corps de cette musique où l’entrain côtoie des moments contemplatifs. Le son paraît un peu brut, dans certains passages, puis, les cordes et les bois fuient selon des lignes plus fines et nuancées.
Et la distribution donne un relief marquant aux personnages, à commencer par Philippe Do. Ce chanteur possède des qualités vocales consistantes et un classicisme poétique, une belle clarté de timbre, et surtout une diction impeccable qui se détache très nettement. Ses sentiments s’expriment aussi avec beaucoup de naturel. En Oriane, Hélène Guilmette offre une interprétation théâtrale et très humaine, pleine de fragiles frémissements, qui rappelle l’expressivité de Mireille Delunsch, alors qu’Allyson McHardy ne trouve pas toute la crédibilité nécessaire à une Arcabonne unilatéralement brûlée par ses fureurs, bien qu’elle caractérise par de noires et amples vibrations saisissantes ses excès de rage.
Solide et franc Arcalaüs, Franco Pomponi défend au mieux un rôle bien trop caricatural, et Julie Fuchs permet d’entendre un moment de virtuosité impressionnant, mais gratuit, qui distrait un instant de cette intrique malheureuse.
Philippe Do, Jérémie Rhorer et Hélène Guilmette
En fait, cet ensemble musical permet de vivre, sur le moment, la plénitude d’un envahissement sonore qui, visuellement, repose également sur des décors éclairés avec subtilité, des éléments d’architecture classique qui se fondent dans la structure baroque de la salle, et qui font oublier la bizarrerie et le mauvais goût de certains costumes.