Histoire de l'Opéra, vie culturelle parisienne et ailleurs, et évènements astronomiques. Comptes rendus de spectacles de l'Opéra National de Paris, de théâtres parisiens (Châtelet, Champs Élysées, Odéon ...), des opéras en province (Rouen, Strasbourg, Lyon ...) et à l'étranger (Belgique, Hollande, Allemagne, Espagne, Angleterre...).
Antigone, d"après Sophocle (Teatro Argentina di Roma, le 22 juillet 2025)
Représentations du 01 et 03 octobre 2026
Théâtre de la Ville - Salle Sarah Bernhardt
Mise en scène et chorégraphie Alan Lucien Øyen
Avec Bernard Cauchard*, Enoch Grubb, Douglas Letheren, Héléna Pikon, Pascal Marty, Antonin Monié, Nazareth Panadero, Julie Shanahan, Meng-Ke Wu * Rôle créé par Fernando Suels Mendoza en 2025
Coproduction Fondazione Teatro Di Roma – The Norwegian Opera And Ballet – Centro Servizi Culturali Santa Chiara.
Avec le soutien de Arts Council Norway – City Of Bergen. Résidence de création Pina Bausch Zentrum
On se souvient de ce soir du 20 septembre 2022 au Palais Garnier dédié à la première de 'Cri de Cœur' d'Alan Lucien Øyen qui stupéfia, voir exaspéra, le public traditionnel d'amateurs de ballets de par son audacieux mélange de théâtre et de chorégraphie inhabituel en un tel lieu. Certains en voulurent haut et fort à Aurélie Dupont partie de l'Opéra de Paris deux mois plus tôt..
Meng-Ke Wu
Nul accueil sceptique cette fois au Théâtre de la Ville pour la première française d''Antigone' dévoilée devant un tout autre public friand de nouveautés et bien plus ouvert que celui de 'la grande boutique'.
Le spectacle s'ouvre sur le cri d'Antigone - interprétée par Meng-Ke Wu, artiste indépendante qui collabore avec la plupart des grands chorégraphes contemporains - immédiatement suivi de la lente descente de la fille de Créon le long des escaliers du théâtre pour rejoindre la scène et s'y lover, cernée par sept dalles en bois en forme de L représentant les sept portes de Thèbes devant lesquelles s'affrontèrent ses deux frères, Etéocle et Polynice, ce dernier ayant attaqué sa ville natale face au refus de son frère de céder le trône de la ville, comme décidé après l'exil d' Œdipe, leur père, que semble symboliser par son jeu d'aveugle Bernard Cauchard.
Enoch Grubb, Antonin Monié et Meng-Ke Wu
Si le thème principal de la tragédie de Sophocle est l’inflexibilité de Créon à condamner Antigone pour avoir enseveli le corps de Polynice par amour et en opposition avec la loi dictatoriale d'un tyran, la pièce d' Alan Lucien Øyen le dilue assez rapidement en l'élargissant aux scandales sociaux d'aujourd'hui - telle la plainte en slogan politique 'I can't Breathe' jetée lors du combat en jeu torsadé d'Enoch Grubb, danseur californien associé à la création de 'Underdog' de Øyen (2024), et d'Antonin Monié, ancien danseur de l'Opéra de Paris qui participa à la création de 'Cri du Cœur' -, en citant en premier lieu les noms des femmes victimes dans la mythologie grecque de la violence des hommes et des Dieux.
Enoch Grubb
Dans cette partie, c'est plutôt la souffrance solitaire qu'Antigone ressent à la perte de son frère qui est mise en scène à travers une chorégraphie torturée mais intériorisée, un démunissement et des effondrements qui ne peuvent que finir en pleurs devant les murs de Thèbes, et qui subissent l'indifférence émotionnelle d'un interlocuteur masculin (Douglas Letheren), sous le regard compatissant des femmes qui l'entourent, Héléna Pikon, la danseuse madrilène Nazareth Panadero et Julie Shanahan, toutes trois des figures emblématiques du Tanztheater Wuppertal de Pina Bausch.
Héléna Pikon, Nazareth Panadero, Julie Shanahan et Meng-Ke Wu
Les choix musicaux d'Alan Lucien Øyen appuient l'immersion chorégraphique et esthétique en faisant intervenir des créations contemporaines telles 'I Wanted To Leave' de SYML, qui clôt le spectacle sur une tonalité mélancolique, ou bien 'Faraway Song' que composa Ryuichi Sakamoto pour le film 'Little Buddha' et qui est reprise par deux fois avec ses accords traditionnels indiens qui se superposent à des scènes dont la violence est masquée. Il s'agit toujours de musiques fluides et mystérieuses qui s'harmonisent idéalement à une gestuelle qui maintient le centre de gravité bas, en état de déséquilibre, qui oblige à avancer en étirant les jambes, avec de magnifiques effets de torsions des corps, comme cela peut s'admirer chez Enoch Grubb en particulier.
Pascal Marty, Antonin Monié, Bernard Cauchard, Héléna Pikon, Douglas Letheren, Enoch Grubb et Julie Shanahan
Dans la seconde partie, on s'éloigne beaucoup de la tragédie d'Antigone pour évoquer les affaires de féminicides et d'incestes actuelles, mais avant cela, une séquence burlesque faisant intervenir chaque danseur afin de mimer le chant d'un oiseau vient complètement percuter la charge dramatique, offrant une respiration aux spectateurs avant d'aborder des thèmes encore plus sensibles. Il s'agit ici de détourner la scène où Tiresias raconte à Créon comment il a vu des oiseaux dévorer des cadavres, suggérant ainsi que les Dieux ont désormais abandonné les hommes.
Julie Shanahan
Des faisceaux latéraux illuminent le mur formé des sept dalles de bois selon des angles qui varient, parfois à l'initiative des danseurs eux-mêmes, les hommes sont souvent torses-nus, en véritables prédateurs, et le langage chorégraphique montre dans une ambiance crépusculaire comment les incarnations féminines subissent - Meng-Ke Wu face aux abus sexuels -, se rebellent - Nazareth Panadero qui manie aussi bien l’absurde que le langage de l'arme à feu - ou appellent à l'aide - Julie Shanahan dans une gestuelle verticale tournée vers le ciel -, et une fascinante scène de gestuelle mécanique préparant une arme, au son de cliquetis métalliques, est jouée avec talent par Pascal Marty et Enoch Grubb, car la violence naît aussi chez celles, mais aussi ceux, qui ont subi des violences au cours de leur jeunesse, après avoir eu recours à une stratégie d’évitement du traumatisme.
Pascal Marty et Enoch Grubb
Cette partie prend ainsi une dimension thérapeutique et se résout en focalisant sur le dos de Bernard Cauchard les mots Justice, Shame, Honor et Incest, sous le regard des femmes victimes, avant que Julie Shanahan se fonde de façon cérémonielle dans le public afin de lui faire lire individuellement 'N'oublie pas que tu es aimé', invitant ainsi à la bienveillance vis à vis de soi afin d'éviter de tomber dans la haine de soi.
Enoch Grubb et Nazareth Panadero
Immense succès au final devant un public de tout âge, parfois très jeune, finissant debout à applaudir chaleureusement ces danseurs-acteurs et aussi chanteurs (Enoch Grubb) totalement unis.
Douglas Letheren, Antonin Monié, Nazareth Panadero, Bernard Cauchard, Meng-Ke Wu, Pascal Marty, Julie Shanahan, Héléna Pikon et Enoch Grubb
Macbeth (Giuseppe Verdi - 14 mars 1847, Florence)
Version révisée en français le 21 avril 1865, Paris - Théâtre Lyrique (Place du Châtelet)
Représentation du 27 septembre 2026
Opéra Orchestre Normandie Rouen
Macbeth Aleksei Isaev
Banco Peixin Chen
Lady Macbeth Ekaterina Sannikova
Dame de Chambre de Lady Macbeth Irina Sherazadishvili
Macduff Matteo Roma
Malcom Néstor Galván
Un médecin, Un serviteur, Une apparition Lysandre Châlon
Duncan Jean Aloïs Belbachir
Un sicaire Matthieu Heim
Direction musicale Pierre Dumoussaud
Mise en scène Ambre Kahan (2026) Coproduction Opera National de Bordeaux
Ekaterina Sannikova (Lady Macbeth)
La première nouvelle production de la saison lyrique 2026/2027 du Théâtre des Arts est dédiée à la version révisée du 'Macbeth' de Giuseppe Verdi, en langue italienne, confiée à la baguette de son nouveau directeur musical, Pierre Dumoussaud, qui fait forte impression à la tête de l'Orchestre de l'Opéra de Rouen, tout en étant associé à un parti pris scénique qui privilégie les atmosphères.
Il faut dire qu'en ce mois de septembre la concurrence est rude, car pas moins de quatre autres nouvelles productions du véritable coup de génie de Verdi sont données dans le monde au même moment, à Liège (mise en scène Stefano Poda), à Hamburg (mise en scène Tobias Kratzer), à New-York (mise en scène Louisa Proske) et à Vienne (mise en scène Barrie Kosky).
Metteuse en scène de théâtre d'abord formée à la musique, Ambre Kahan projette un décor impressif qui nous ramène à l'époque d'une Écosse rude et moyenâgeuse, ce qui est l'occasion d'un petit rappel historique.
En 1034, Duncan Ier succéda à Malcolm II. Cette désignation fut vivement ressentie par Macbeth, grand serviteur de Moray, qui s’estimait appartenir à une lignée directe de Malcolm, renforcée par la descendance royale de sa femme, Gruoch.
Ainsi, en 1040, Macbeth monta une ligue contre Duncan et l’élimina, et Crinan, père de Duncan, tenta une révolte mais fut tué à la bataille de Dunkeld en 1045.
Cependant, les fils de Duncan s’étant réfugiés en Northumbria, l’un d’eux, Malcolm, leva une armée et prit le Lothian et le Strathclyde avant de battre et tuer Macbeth à la bataille de Lumphanan (1057).
Lulach, fils de Gruoch, devint roi, et il fallut un autre affrontement pour que Malcolm III accède enfin au trône d’Écosse.
De cette époque macabre, Ambre Kahan et son équipe scénographique reconstituent de façon imaginaire des appartements gravés dans le roc et dominés par un mur de crânes séparant deux pièces, dont l'une sera la chambre où se déroulera l'assassinat de Duncan. Sur leurs flancs, de grands miroirs élargissent le champ visuel de ce décor, et, derrière la structure mortuaire, se révèle une troisième chambre en hauteur où apparaîtra une vidéographie vivante du tableau de Rubens 'La Chute des anges rebelles' en écho à la déchéance du couple Macbeth et aux corps sans vie de leurs victimes.
Des failles sombres et étroites émaillent cet ensemble afin de permettre des entrées et sorties fantomatiques, et les jeux de lumières réussissent à faire de ce décor une véritable représentation sensible de la noirceur du cœur humain.
Le sens théâtral reste, lui, beaucoup plus restreint - l'une des failles récurrentes de l'école théâtrale française -, surtout dans la façon de faire interagir les protagonistes, l'accent étant mis sur la perception du couple Macbeth, les rôles secondaires et le chœur n'étant que sommairement dessinés et sans grande vitalité, même si cela peut donner lieu visuellement à des tableaux aux saisissantes teintes vermeeriennes, comme dans la scène de la forêt de Birnam.
Il n'est pas simple, effectivement, d'arriver à insuffler aux artistes un courant vital qui suive une logique chevillée au corps que seul le metteur en scène peut imprimer à travers sa propre lecture du drame.
Le chœur de l'Opéra de Rouen
C'est donc plutôt le goût calligraphique de la mise en scène qui s'apprécie pour le meilleur, la vidéo de corbeaux qui s'accumulent au moment du meurtre de Banco, les signes pictes illuminés dans la pierre, qui rappellent les signes mystérieux des stèles remises par Dieu à Moise, au moment de la scène des apparitions et de prédiction de l'avenir, sans faire oublier le moins bon comme dans la scène chorégraphique qui la précède et qui aurait pu exploiter un potentiel érotique - la dualité entre Eros et Thanatos - qui est malheureusement ridiculisé par une gestuelle erratique et une déshumanisation des corps, ou bien, en première partie, une bien lourde scène du banquet qui propose au menu un cheval découpé en morceaux, sans s'attarder sur la décapitation finale de Macbeth, façon 'Jochanaan', qui fera beaucoup sourire la salle.
Irina Sherazadishvili (La Dame de chambre), Matteo Roma (Macduff), Ekaterina Sannikova (Lady Macbeth) et Aleksei Isaev (Macbeth)
Cependant, la dimension lyrique, la plus essentielle, se révèle fort adéquate à l'univers verdien, appuyée par des débuts scéniques réussis dans tous les rôles.
Rodée à des incarnations très exigeantes pour sa jeunesse, Leonore d''Il Trovatore', Abigaille de 'Nabucco', Maddalena d''Andrea Chénier', mais aussi Tatiana d''Eugène Onéguine', la soprano d'origine ukrainienne Ekaterina Sannikova possède non seulement de somptueux aigus royaux irradiants dans tous les moments saillants, mais aussi un fin cisellement aux teintes mordorées dans le médium qui ennoblit considérablement son interprétation de Lady Macbeth parée d'un vert glamour qui suggère aussi sa nature venimeuse. Ses graves étant moins marqués, elle donne même l'impression, lors de la scène de somnambulisme, de faire régresser psychologiquement sa Lady pour la faire redevenir une jeune fille.
Matteo Roma (Macduff) - (C) Caroline Doutre
Avec son timbre d'une noirceur voilée et angoissée, le baryton russe Aleksei Isaev fait d'emblée ressentir la veulerie de Macbeth à travers des fluctuations vacillantes, bien qu'il reste en première partie sur la réserve avec une gestuelle peu démonstrative. Il s'impose véritablement à partir de son retour vers le groupe de sorcières, sa terreur prenant possession de lui même au point qu'il arrive à la manipuler efficacement pour la transmettre à l'audience. Grand succès pour lui au rideau final avec le soutien enthousiaste de sa partenaire.
D'apparence débonnaire, Peixin Chen soigne l'homogénéité d'une tessiture de basse qui s'avère presque trop épurée devant la rugosité de l'atmosphère générale du drame, alors qu'au contraire, Matteo Roma rend à Macduff une expressivité d'une grande authenticité dans 'O figli, o figli miei!' chanté avec une justesse de ton qui s'abstient de tout effet trop exhubérant, sans que l'on n'oublie de saluer la forte présence de Néstor Galván en Malcom, le futur roi, souvent distribué à des profils plus effacés.
Enfin, Irina Sherazadishvili et Lysandre Châlon, en serviteurs, forment un jeune couple d'une prestance inspirante, une image de dignité dont la constance vient contre-balancer les attitudes délirantes du couple royal.
Irina Sherazadishvili (La Dame de chambre) et Lysandre Châlon (Un serviteur)
Chœur très bien chantant qui peut compter sur la vigilance de Pierre Dumoussaud, Orchestre de l'Opéra de Rouen galvanisé par la direction coloriste de son nouveau directeur musical qui lui insuffle volume, violence des drapés et tension théâtrale dans un luxe sonore qui détaille dans toute leur plénitude les motifs des solos instrumentaux, 'Macbeth' trouve sous sa direction une lecture qui emporte sans relâche l'auditeur dans l'action avec une densité prenante et aussi une transparence qui font honneur à l'ensemble des musiciens.
Seul petit reproche, avoir accepté de supprimer les premières mesures de l'ouverture du 3e acte qui donnent une image si parlante de la folie criminelle dans laquelle s'embarque le couple Macbeth, pour débuter avec un extrait du ballet parisien, avancé pour l'occasion afin de faire plaisir à la logique d'Ambre Kahan, ce qui ne s'avère pas d'une pertinence théâtrale convaincante.
Hamlet (Ambroise Thomas – 09 mars 1868, Salle Le Peletier)
Répétition générale du 15 septembre et représentations du 18 et 30 septembre 2026
Opéra Bastille
Hamlet John Osborn
Claudius Jean Teitgen
Laërte Julien Henric
Le Spectre Laurent Naouri
Horatio Vartan Gabrielian
Marcellus Manase Latu
Gertrude Clémentine Margaine
Ophélie Adela Zaharia
Polonius André Heyboer
Premier Fossoyeur Morgan-Andrew King
Second Fossoyeur Bergsvein Toverud
Les comédiens itinérants Danielle Gabou, Sean Patrick Mombruno, Djeff Tilus Danseurs Tiziana Fimiani, Nicolas Mariot
Direction musicale Michael Schønwandt
Mise en scène Krzysztof Warlikowski (2023)
Décors et costumes Małgorzata Szczęśniak
Lumières Felice Ross
Vidéo Denis Guéguin
Chorégraphie Claude Bardouil
De retour sur la scène de l'Opéra national de Paris depuis le 11 mars 2023, dans sa version baryton et après 85 ans d'absence, le chef-d’œuvre d'Ambroise Thomas est repris à l'Opéra Bastille dans sa version d'origine écrite pour ténor (1863) qui n'a connu une renaissance mondiale que le 15 juillet 2022 à l'occasion du Festival Radio-France Montpellier, sous la direction de Michael Schønwandt.
John Osborn (Hamlet)
C'est donc une magnifique opportunité pour le chef danois que de diriger à nouveau ce 'Hamlet' pour ténor en version scénique, en outre dans la production de Krzysztof Warlikowski, qui est un metteur en scène auquel l'institution lyrique nationale a déjà confié deux autres lectures de chefs-d’œuvre lyriques historiquement créés en ses murs, 'Iphigénie en Tauride' de Christoph Willibald Gluck, en juin 2006, et 'Don Carlos' de Giuseppe Verdi, en octobre 2017.
Laurent Naouri (Le Spectre)
Ce spectacle n'a rien perdu de son pouvoir de fascination, non seulement parce qu'il se déroule au centre d'un décor puissant, les grilles d'acier monumentales d'un centre d'internement où Hamlet ressasse son passé, mais aussi parce qu'il est traversé par une poétique inspirée du téléfilm d'Ingmar Bergman 'Larmar och gör sig till' ('En présence d'un clown') qui représente le spectre du père d'Hamlet sous les traits d'un clown blanc, ce qui a pour effet de renvoyer à des images d'enfance angoissantes, auxquelles est associée une impressionnante vidéographie réalisée par Denis Guéguin qui met en regard les jeux de clair-obscur de la Lune, entourée d'un amas d'étoiles, avec les ombres du visage de ce clown, une manière de suggérer une âme malade et l'imminence de la mort. C'est aussi une saisissante façon de traduire la défiance d'Hamlet vis à vis du Soleil, du jour et de la lumière, telle qu'il exprime dès la première scène.
Adela Zaharia (Ophélie)
Plus discrètes, des images noir et blanc du film de Robert Bresson, 'Les Dames du Bois de Boulogne', une histoire d'amour, d'infidélité et de vengeance, s'immiscent dans la scénographie avec le personnage tout en noir et vengeur incarné par Maria Casarès qui suggère, en filigrane, le mal qui ronge Hamlet.
D'ailleurs, ce que voit le spectateur sur scène est la représentation du monde tel qu'Hamlet le vit en son for intérieur, à l'image de la séquence festive en ouverture où tous les courtisans sont en deuil alors que se rejoue de façon imaginaire la scène de couronnement de Claudius et de la Reine désormais vieillissante.
John Osborn (Hamlet) et Clémentine Margaine (Gertrude)
Étrange peut paraître le fait de contempler le Roi, Ophélie et son frère jouer aux cartes ensemble dans la scène introductive, mais la réaction perturbée, voir horrifiée, d'Hamlet à les voir tous les trois - il s'agit toujours d'une fantasmagorie mentale - questionne le spectateur sur ce qui a pu se passer pour qu'il éprouve un tel choc, ce qui va effectivement être raconté dans les séquences qui suivront.
Le décalage temporel induit par la mise en scène, qui projette 20 ans après les faits les premier et dernier actes, structure ainsi la narration, à la base linéaire, comme dans 'Les Contes d'Hoffmann' d'Offenbach, si bien que le centre de la représentation se joue dans cet asile où les pensionnaires répètent un grand spectacle, à l'instar d'Hamlet qui prépare une reconstitution du 'Meurtre de Gonzague', avec une vitalité scénique souvent fort drôle, alors que le contexte triste d'enfermement et de dégénérescence mentale est aussi montré dans l'espace qui longe la paroi latérale du décor.
John Osborn (Hamlet)
Danielle Gabou, Sean Patrick Mombruno et Djeff Tilus, trois fidèles comédiens noirs qu'apprécie Krzysztof Warlikowski, et que l'on avait pu voir dans la production de 'Der Rosenkavalier' au Théâtre des Champs-Élysées, utilisent la plastique de leurs corps, silhouette à la Niki de Saint Phalle pour l'une, longiligne comme le dépeindrait El Greco pour le second, et leur forte expressivité du visage pour induire au premier abord un loufoque irrésistible, avant de quitter cette apparence légère pour arborer une attitude calculatrice et meurtrière bien plus inquiétante quand s'achève la pantomime fictive destinée à confondre le nouveau Roi.
Danielle Gabou
Mais il y a aussi le talent envoutant de Felice Ross à organiser et fusionner les lumières qu'elle nuance poétiquement et harmonise continuellement, pour assombrir où pour colorer subtilement les échanges et confrontations entre protagonistes, au point de donner une impression d'irréalisme et de vie à travers le décor, comme on peut le ressentir au 3e acte où Hamlet rejette Ophélie injustement quand il découvre la relation entre son père et le Roi, mais aussi quand il reproche à sa mère d'être complice du meurtre, tout en lui restant attaché lorsqu'il lui suggère de dormir en paix.
John Osborn (Hamlet)
Et cette mise en scène atteint son summum de poésie et de flamboyance au IVe acte qui rétablit les deux premiers mouvements du ballet composé pour la création parisienne d''Hamlet' en 1868, où choristes de l'Opéra de Paris, comédiens et danseurs interprètent le spectacle qui était en préparation avec une verve réjouissante mais aussi une tonalité macabre par l'emploi de masques blancs.
Tiziana Fimiani ouvre le premier mouvement sur pointes par des battements d'ailes de cygne blessé, une délicate variation immédiatement ovationnée.
Il y a dans toute cette scène l'idée que même dans sa folie et à l'approche de la mort, l'homme peut s'inventer son propre espace de liberté. Véritablement un immense travail de coordination maîtrisé et aéré mené par Krzyzstof Warlikowski et Claude Bardouil pour créer des poses sculpturales et esthétiques impressives.
Chœur de l'Opéra national de Paris, Nicolas Mariot (danseur) et Tiziana Fimiani (danseuse)
Un élégant danseur, Nicolas Mariot, vêtu de noir et coiffé de la même chevelure blonde qu'Ophélie l'accompagne avec une grâce inoubliable, alors que Sean Patrick Mombruno s'approche d'elle sous les traits d'ombres et de lumières projetés par les grilles du décor, le tout subjugué par le chant mélodieux de la jeune femme perdant la raison sous le regard de son père, du Roi et de la Reine consternés, mais en vrais coupables qu'ils sont.
Adela Zaharia (Ophélie), Sean Patrick Mombruno (comédien) et Nicolas Mariot (danseur)
Enfin, le retour à la situation de départ révèle un Hamlet ayant pris les traits de son père mais avec un prestigieux costume de Pierrot noir, car dans son ressassement, et sous l'impulsion du spectre de son père, il a trouvé la volonté d'être et d'assumer son désir de vengeance en tuant son beau père, même de façon symbolique, après que le frère d'Ophélie lui ait appris la fin tragique de celle qu'il aimait, que l'on voit disperser des cendres au premier plan, un bonheur perdu et l'âme consumée d'Hamlet.
John Osborn (Hamlet) et Julien Henric (Laërte)
Si, en ce soir de première, ce spectacle est aussi magnifiquement abouti, c'est non seulement du à l'implication de toute l'équipe de production venue pendant quatre semaines répéter avec la nouvelle distribution, mais aussi parce que celle-ci s'engage théâtralement avec un vrai désir de servir la cohérence du drame.
Seul artiste lyrique depuis Etienne Dereims (1890) à chanter la version originale pour ténor d''Hamlet' en version scénique, d'abord à Turin en 2025, dans une production de Jacopo Spirei, puis dorénavant à l'Opéra Bastille dans la mise en scène de Krzysztof Warlikowski, John Osborn est un exceptionnel soliste américain qui se fait fort de défendre le grand opéra français du XIXe siècle sur les grandes scènes du monde, sans véritable concurrence aujourd'hui.
John Osborn (Hamlet)
A l'Opéra national de Paris, nous l'avons seulement entendu en 2018 dans un premier rôle du répertoire français à l'occasion du retour sur scène de 'Benvenuto Cellini' d'Hector Berlioz, et il offre à nouveau au public un chant superbement naturel et une maîtrise de l'élocution qui le rendent facilement compréhensible, tout en faisant résonner Hamlet avec le personnage d'Hoffmann, tant la mélancolie attendrissante, mais aussi héroïque, de son timbre le rapproche de l'amoureux malchanceux auquel Jacques Offenbach a voué son seul véritable opéra.
Il s'imprègne d'ailleurs parfaitement du jeu dépressif et détaché appuyé par la mise en scène, et exhale un souffle long, puissant et vibrant avec des accents enfantins qui changent la perception plus noire et névrosée qu'un baryton tel Ludovic Tézier avait dépeint en 2023 de façon plus inquiétante, et qui lui donnent aussi une certaine jeunesse et une clarté plus romantique.
André Heyboer, Laurent Naouri, Jean Teitgen et Clémentine Margaine
Il retrouve dans le rôle de sa mère celle qui l'incarnait déjà à Turin l'année dernière, Clémentine Margaine, qui prend possession de ce personnage avec un ancrage phénoménal, un art de la signature vocale d'une noirceur fort autoritaire, une rage théâtrale brute très bien rendue lorsqu'elle surgit dans son appartement après l'affront de la pièce présentée par Hamlet, et, par ailleurs, elle ne craint pas de se montrer plus démonstrative que de raison, son goût pour le vérisme et sa violence prenant aisément le dessus.
Adela Zaharia (Ophélie)
D'une plénitude vocale incendiaire, Adela Zaharia compense le peu de contraste dans sa formulation de la langue française par une aisance technique et une polychromie éclatante qui laissent cependant peu de place au sentiment de fragilité. Son Ophélie exubérante fait sensation tant elle prend possession de la salle avec un galbe vocal séduisant.
Son frère, Laërte, est chanté par Julien Henric avec de belles impulsions dans les lignes vocales, et son père, Polonius, est incarné par le baryton français André Heyboer qui fait son retour à l'Opéra de Paris après 10 ans d'absence, caractérisé par une noirceur anthracite adéquate dans ce rôle de conspirateur.
Laurent Naouri (Le Spectre)
A l'inverse, Laurent Naouri est la noirceur extravertie par excellence, un relief franc fortement présent qui lui permet d’asseoir une personnalité percutante, tout en prenant soin de la clarté de sa diction, et en s'appropriant minutieusement la personnalité clownesque du spectre. Les vidéographies qu'en tire Denis Guéguin, avec de vives transitions entre allures comiques, starisées ou bien diaboliques, sont absolument magnétiques et ont tendance à parfois divertir de l'action scénique.
Clémentine Margaine (Gertrude) et Jean Teitgen (Claudius)
Seul chanteur à reprendre son rôle de la création en 2023, Jean Teitgen a lui aussi un impact sonore massif, une noirceur autrement plus caverneuse que celle de Laurent Naouri, avec des nuances de couleurs assez complexes qui décrivent un personnage puissant mais perturbé intérieurement. Il se prête bien au jeu lui aussi, tout en restant sobre et avec une humanité qui adoucit le portrait du Roi criminel.
Vartan Gabrielian (Horatio) et Manase Latu (Marcellus)
Respectivement Horatio et Marcellus, Vartan Gabrielian et Manase Latu défendent un beau délié vocal, ce dernier, ténor polynésien, ayant en plus un timbre soyeux qui le prédestine à des rôles belcantistes de tout premier ordre.
Enfin, Morgan-Andrew King et Bergsvein Toverud se montrent imparablement directs et froids au cours de leur réflexion sur la faiblesse des vanités face à la mort que les deux fossoyeurs racontent devant le corps de Sean Patrick Mombruno, l'assassin dans la pièce du 'Meurtre de Gonzague', sous les pleurs émouvants de Danielle Gabou et Djeff Tilus.
Danielle Gabou
En grand architecte musical qu'il est, Michael Schønwandt insuffle une intensité iridescente à l'écriture orchestrale, et rend à la musique d'Ambroise Thomas une splendide fluidité narrative, ostentatoire quand il le faut, et d'une délicatesse diaphane qui fait honneur à l'inspiration du musicien français.
Laurent Naouri, Michael Schønwandt et Adela Zaharia
Par ailleurs, les grands ensembles de chœurs jouissent d'une excellente synchronisation surtout quand ils doivent jouer et danser afin de donner de la vie à cet environnement carcéral, avec un grand sens de la clameur populaire propice à galvaniser l'audience, et aussi une capacité à recréer une atmosphère intimiste avec une douceur unifiée.
Une reprise de 'Don Carlos' sous la direction de Michael Schønwandt, et dans la mise en scène de Krzysztof Warlikowski, s'impose donc absolument à l'avenir. Espérons-le!
Le Crépuscule des Dieux (Richard Wagner - Bayreuther Festspielhaus, Bayreuth, le 17 août 1876)
Version de concert du 13 septembre 2026
Théâtre des Champs-Élysées
Siegfried Young Woo Kim Woglinde Ania Vegry
Brünnhilde Asa Jäger Welgunde Ida Aldrian
Hagen Patrick Zielke Flosshilde Eva Vogel
Gunther Johannes Kammler Première Norne Jasmin Etminan
Gutrune Sophia Brommer Deuxième Norne Marie-Luise Dreßen
Alberich Daniel Schmutzhard Troisième Norne Valentina Farcas
Waltraute Annika Schlicht
Direction musicale Kent Nagano Dresdner Festspielorchester
Concerto Köln Dresdner Festspielchor der Richard-Wagner-Akademie
Chor der KlangVerwaltung
Depuis juin 2023, Kent Nagano présente une nouvelle version du 'Ring' de Richard Wagner élaborée à partir des travaux musicologiques menés par Kai Hinrich Müller à l’École supérieure de musique et de danse de Cologne, en collaboration avec la Richard Wagner Academy créée à Dresde en septembre 2023.
Kent Nagano et le Dresdner Festspielorchester
Tubas, Hautbois, cuivres sont reconstitués pour retrouver les textures d'époque, les cordes en métal sont remplacées par du boyau naturel, et le diapason est abaissé de 444 Hz, celui habituellement utilisé par les orchestres allemands, à 435 Hz, ce qui induit notamment moins de tension dans les cordes.
Enfin, le travail sur la voix est revisité afin de privilégier le texte et le sens théâtral au pur beau chant.
Asa Jäger (Brünnhilde)
Rien qu'avec ces quelques éléments, le wagnérien passionné qui s'est rendu au Festival de Bayreuth, cet été, pour entendre un redoutable'Ring' dénué de tout drame, peut espérer entendre une interprétation bien différente que le Théâtre des Champs-Élysées a l'honneur d'accueillir à l'occasion de cette nouvelle version du 'Crépuscule des Dieux' jouée deux jours plus tôt au Festival de Lucerne.
Marie-Luise Dreßen (Deuxième Norne), Kent Nagano, Valentina Farcas (Troisième Norne) et Jasmin Etminan (Première Norne)
Et quel bonheur à s'immerger au rythme allant insufflé par Kent Nagano qui entretient un sens du courant puissant et tumultueux, avec parfois une authenticité de sonorité inhabituelle, quand on se remémore le sens de la fusion et de la fluidité lisse qui caractérise généralement les orchestres allemands.
Le timbre et la couleur des violons, violoncelles et contrebasses du paraissent plus sombres qu'à l'accoutumée, mais parcellés d'éclats vibrants tant l'énergie qui les innerve induit une vitalité organique qui éveille et stimule l'auditeur.
Le Dresdner Festspielorchester se fait instrument du drame à part entière avec une théâtralité bien affirmée sans jamais donner l'impression de la moindre lourdeur.
Johannes Kammler (Gunther), Kent Nagano et Young Woo Kim (Siegfried)
Il est d'ailleurs assez étonnant de constater que les lignes des cuivres sont fortement intégrées à la texture orchestrale, et que parfois les cors semblent fortement diffus, comme on peut l'entendre au final du second acte, quand Hagen évoque la mort de Siegfried.
Et Kent Nagano module ce son avec un sens phénoménal de la plasticité du mouvement, et une attention aux nuances et à l'équilibre avec les chanteurs qui témoigne d'une volonté de soigner la forme tout en laissant s'épanouir la richesse du parfum des notes.
Mais l'autre dimension inattendue de cette soirée grandiose est la qualité des solistes qui sont peu connus en France de par leur jeunesse et le fait que plusieurs d'entre eux sont intégrés à des troupes de théâtres allemands, Young Woo Kim à Cologne, Ida Aldrian à Hambourg ou bien Johannes Kammler à Stuttgart, et d'autres n'en sont qu'aux premières années de leur carrière, tels Asa Jäger ou bien Patrick Zielke.
Concerto Köln Dresdner Festspielchor der Richard-Wagner-Akademie, Chor der KlangVerwaltung, Dresdner Festspielorchester, Patrick Zielke (Hagen) et Kent Nagano
En Siegfried, le ténor coréen Young Woo Kim semble au premier abord fort rigide et conventionnel, mais le masque tombe très vite lorsqu'il déploie une expressivité quasi diabolique, un chant d'une solidité à toute épreuve avec un timbre musclé, mais qui a de la souplesse, une diction claire, et une agréable patine ambrée, si bien qu'il n'a de cesse d'impressionner, surtout qu'il joue avec conviction en dépeignant un personnage de plus en plus antipathique mais sans qu'il s'agisse de comédie, le signe d'un artiste qui a un vrai sens théâtral dans la peau.
Sophia Brommer (Gutrune), Young Woo Kim (Siegfried), Patrick Zielke (Hagen), Kent Nagano et Asa Jäger (Brünnhilde)
Elle incarnait la Walkyrie l'année dernière à la Philharmonie, la soprano suédoise Asa Jäger offre à Brünnhilde une voix d'un beau métal qui ne s'altère jamais même dans les moments impulsifs où elle fait preuve d'une autorité redoutable. Puissance et sensibilité féminine se fondent en un beau portrait d'une noblesse saisissante, avec un art du chant bien galbé au flux naturel qui annonce des horizons wagnériens d'une grande pureté pour les années qui viennent, sa grande scène d'immolation finale étant un modèle d'éloquence.
Annika Schlicht, Johannes Kammler, Asa Jäger et Kent Nagano
Et les yeux fermés, nous pourrions croire que le Baron Ochs du 'Rosenkavalier' de Strauss s'est glissé dans le monde wagnérien tant Patrick Zielke donne un coup de jeunesse à Hagen, dont il clarifie les expressions avec un raffinement de l'élocution qui trouble l'image du fils d'Alberich au point de paraître joviale, avant que sa nature odieuse ne ressorte vivement.
Par ailleurs, Daniel Schmutzhard donne aussi une sobre élégance au père de Hagen, qualités encore plus développées par Johannes Kammler qui n'est pas loin de rapprocher la stature de Gunther de celle d'un Wotan, avec de la densité dans la noirceur et une belle homogénéité de tessiture.
Annika Schlicht (Waltraute)
Avec un souffle bien canalisé et une ouverture vocale plus resserrée, Sophia Brommer dessine un portrait piquant et humain de Gutrune, mais quel grand moment que la confrontation entre Brünnhilde et sa sœur Waltraute qu'Annika Schlicht pousse dans une posture dramatique fantastique, avec des graves percutants et une grande vélocité expressive, riche en nuances contrastées !
Enfin, l'arrivée mystérieuse en ouverture des trois Nornes, Jasmin Etminan, Marie-Luise Dreßen et Valentina Farcas, crée une tension captivante, alors que les trois Filles du Rhin, qui apparaissent furtivement au début de l'opéra vétues de vert, font entendre un entrelacement de timbres inhabituels, Ania Vegry ayant tendance à délier sa voix en des aigus rêveurs, alors que Eva Vogel en est exactement le contraire en se tenant sur une posture bien ancrée, Ida Aldrian jouant un rôle sensiblement d'équilibre.
Eva Vogel, Ida Aldrian, Ania Vegry, Kent Nagano et Daniel Schmutzhard
La soirée réserve également plein de petites surprises avec des cornistes installés à divers postes des balcons de la salle, ou bien à l'écoute du chœur, exceptionnel de vitalité et de joie théâtrale au second acte, qui réapparaîtra par les portes latérales du parterre, un ensemble de variations qui enchante l'auditeur et qui ne le laisse jamais face à une interprétation monolithique.
Le plus stupéfiant est de constater rétrospectivement comment une œuvre aussi massive et longue a semblé si allante et aérée avec pourtant un robuste corps dramatique, un début de saison qui s'ouvre en beauté au Théâtre des Champs-Élysées.
Le Cercle des Poètes disparus (Tom Schulman - 1985)
Représentation du 12 septembre 2026
Le Théâtre-Libre (Paris)
Todd Anderson Nicolas Bauwens
Neil Perry Basile Sommermeyer
Knox Overstreet Louis Djabali
Charlie Dalton (Nuanda) Ivan du Pontavice
Steven Meeks Clément Mariage
Richard Cameron Maxence Seva
M. Nolan, le directeur de l'école Welton Yvan Garouel
Le Professeur Keating Xavier Gallais
Le père de Neil Perry Olivier Bouana
Le chanteur du bal de promo Maxime Huriguen
Adaptation française Gérald Sibleyras
Mise en scène Olivier Solivérès (2024)
Décors Jean-Michel Adam
Lumière Denis Koransky
Inspiré de l'expérience que vécut Tom Schulman au sein de la Montgomery Bell Academy de Nashville, Tennessee, dont il fut diplômé en 1968, 'Le Cercle des poètes disparus' fut un film fétiche pour toute une génération dès sa sortie en 1989, les années 80 étant marquées par un mélange d'évolutions sociales, culturelles et politiques dont le ressort est aujourd'hui évoqué de façon nostalgique, particulièrement l'épanouissement individuel qui était si prégnant à ce moment là.
Maxence Seva (Richard), Clément Mariage (Steven), Nicolas Bauwens (Todd), Xavier Gallais (Le Professeur Keating), Ivan du Pontavice (Charlie), Louis Djabali (Knox) et Basile Sommermeyer (Neil)
Sur le scénario de Tom Schulman, une première adaptation théâtrale eut lieu au Classic Stage Company de New York le 27 octobre 2016, tout près de Union Square, mise en scène par John Doyle, le directeur du théâtre, mais elle ne rencontra que peu de succès.
Après 11 ans de préparation pour en obtenir les droits et trouver les acteurs, Olivier Solivérès présenta une nouvelle version du 'Cercle des poètes disparus' au Théâtre Antoine, le 24 janvier 2024, qui obtint deux Molières, celui de la mise en scène et celui de la révélation masculine pour Ethan Oliel, dans le rôle de Neil Perry.
Préshow sur le dancefloor
Un tel engouement lui vaut d'être repris depuis le 11 septembre 2026 au Théâtre-Libre, et c'est une inattendue bouffée de vitalité qui saisit l'audience dès le début, la pièce commençant par un bal de promo improvisé sur les airs rock et slow chantés par Maxime Huriguen, alors que les acteurs incitent les spectateurs, jeunes ou moins jeunes, à venir danser spontanément sur scène sous les scintillements d'une boule à facettes projetant en arrière scène un anneau d'argent.
Puis, le rideau s'ouvre sur un large tableau noir dominant les pupitres à l'ancienne des élèves qui arborent les mêmes costumes que ceux du film, avec l'écusson rouge du Lion rampant imprimé sur leurs vestes.
Six jeunes acteurs incarnent les six rôles principaux d'élèves, le timide Todd Anderson (Nicolas Bauwens), l'acteur de théâtre en devenir Neil Perry (Basile Sommermeyer), l'amoureux romantique Knox Overstreet (Louis Djabali), l'impertinent - 'Mister Nolan, it's for you, it's god!' - Charlie Dalton (Ivan du Pontavice), le scientifique et concepteur radio Steven Meeks (Clément Mariage), et Richard Cameron (Maxence Seva), le délateur conformiste. Le rôle de Gerard Pitts est en revanche éclipsé.
Maxence Seva (Richard), Clément Mariage (Steven), Louis Djabali (Knox), Nicolas Bauwens (Todd ), Ivan du Pontavice (Charlie), Xavier Gallais (Le Professeur Keating) et Basile Sommermeyer (Neil)
La mise en scène se concentre sur la relation entre ces six collégiens, leur professeur de philosophie (Xavier Gallais), et les deux représentants de l'ordre conformiste, le directeur du collège (Yvan Garouel) et le père de Neil Perry (Olivier Bouana) à travers cinq lieux principaux, la classe, l'extérieur - avec un arrière plan surélevé -, une salle de l’université avec une esthétique vidéographie d'arbres et de chute de neige -, la grotte du 'Cercle des poètes disparus', illuminée seulement par des torches portatives, et surtout la scène de théâtre finale qui engendrera le drame.
On retrouve le même humour et la même envie de vivre qui traversent tout le film, mais avec une dimension supplémentaire qui ne peut être obtenue que sur scène.
Nicolas Bauwens (Todd) et Basile Sommermeyer (Neil)
Dans le film, le 'Songe d'une nuit d'été' - pièce dans laquelle Neil Perry joue le rôle de Puck - est une allégorie de l'envie de fuir les contraintes d'un monde rigide, la scène d'ouverture de la pièce de Shakespeare faisant intervenir Hermia et Lysandre, liés par un grand amour, qui se préparent à fuir d'Athènes pour échapper à la loi d’Égée et créer un monde nouveau dans un bois avec de nouveaux amis.
Neil Perry ne peut qu'être séduit par cette pièce qui parle du même désir qui l'anime.
Cependant, au théâtre, cette scène devient une scène de théâtre dans le théâtre, le metteur en scène faisant apparaître les coulisses du théâtre-libre avec des comédiens qui sont eux-mêmes de jeunes acteurs de théâtre, et non de cinéma, qui se projettent aussi dans la pièce, le véritable coup-de-maître de ce spectacle.
Basile Sommermeyer (Neil)
Ces six jeunes artistes forment un groupe d'une excellente unité avec une grande aisance et de l'impulsivité tout en transmettant cette envie viscérale de liberté, en ayant chacun leurs particularités propres : Nicolas Bauwens affiche une sensibilité très proche d'Ethan Hawke, l'acteur américain qui incarnait Todd Anderson dans le film, Basile Sommermeyer se révèle d'une agilité fulgurante, Clément Mariage privilégie une gestuelle authentiquement fraternelle et une franche déclamation, Louis Djabali tient une ligne très assurée, plus marquée que celle du personnage de Knox Overstreet dans le film, Ivan du Pontavice compose un personnage de charme et fort équilibré qui donnerait envie de voir ce que donnerait une inversion de rôle entre lui et son confrère Louis Djabali.
Quant à Maxence Seva, il incarne le personnage peu sympathique de Richard Cameron sobrement mais de façon un peu trop émotive dans le règlement de compte final où il pourrait être encore plus net et froid dans la ligne qu'il défend. On peut remarquer que la pièce ne reproduit pas à la manière du film les allusions à l'iconographie chrétienne où Neil Perry revêt la posture de martyre christique, avec sa couronne d'épines, alors que Richard Cameron, tel Judas, est représenté par un acteur roux.
Xavier Gallais (Le Professeur Keating) et Basile Sommermeyer (Neil)
Passer après Robin Williams et son sourire en coin qui en dit long sur sa compréhension humaine n'a rien d'évident, pourtant, Xavier Gallais se sort aisément du rôle du Professeur Keating, avec ce mélange de bienveillance et de jeu professoral tout à fait réaliste mené avec une verve éloquente, alors que Yvan Garouel, en directeur horriblement figé, et Olivier Bouana, père insupportablement liberticide, tiennent leurs personnages comme deux murs inflexibles qui suffisent à détruire ce fragile espace de liberté.
Maxence Seva, Clément Mariage, Basile Sommermeyer, Xavier Gallais, Ivan du Pontavice, Nicolas Bauwens et Louis Djabali
Toutefois, dans la pièce, le drame final est beaucoup plus précipité que dans le film, si bien que c'est la dimension enjouée et la leçon d'autonomie individuelle qui l'emportent, sans le moindre temps mort, car tous ces acteurs savent donner d'eux-mêmes et susciter le plaisir à les admirer, ce qui se traduit pas une standing ovation instinctive de la part de toute la salle pour saluer leur talent à savoir autant capter l'empathie et la réflexion de chaque auditeur, et aussi afin de répondre à leur 'O Capitaine! Mon Capitaine' clamé debout sur leurs pupitres - sauf Cameron - à en donner le frisson!
Perle Noire, Méditations pour Joséphine (Tyshawn Sorey - 2016)
Répétition générale du 07 septembre et représentation du 09 septembre 2026
Palais Garnier
Bye Bye Blackbird (1926)
C'est ça le vrai bonheur (1953)
Madiana (1933)
Si j'étais blanche (1933)
Doudou (1936)
C'est lui (1934)
Terre sèche (1959)
My Father How Long? (chant documenté en 1867)
Piano et percussions Tyshawn Sorey
Guitare électrique Daniel Lippel
Flûte Alice Teyssier
Violon Jennifer Curtis
Basson Rebekah Heller
Saxophone Travis Laplante
Textes parlés Claudia Rankine
Concept et chant Julia Bullock
Direction Musicale Tyshawn Sorey
Mise en scène Peter Sellars International Contemporary Ensemble Production créée au Dutch National Opera, Amsterdam
Créé le 11 juin 2016 au Libbey Bowl, à Ojai, en Californie, sous le titre 'Josephine Baker: A Portrait', et repris une semaine plus tard à Berkeley, ce projet a été fortement remanié, en passant d'une durée d'une heure à une heure cinquante, sous le titre 'Perle Noire: Meditations for Josephine', et a été notamment repris à Houston, au Metropolitan Museum of Art de New York puis Boston.
Julia Bullock
Initialement programmé en avril 2020 sous forme d'une nouvelle production qui devait être donnée au Théâtre du Châtelet, sa première européenne sera finalement reportée à l’Opéra d’Amsterdam, trois ans plus tard, puis reprise à Adelaïde, en Australie, avant d'arriver au Palais Garnier pour une longue série de représentations.
‘Perle Noire’ rend hommage à Joséphine Baker qui fut membre de la résistance française au cours de la Seconde Guerre mondiale, et qui apporta un fort soutien aux mouvements des droits des citoyens, elle qui fut victime de discriminations à New-York (on refusera de la servir au Stork Club en 1951).
Julia Bullock
La conception musicale de cette pièce est confiée à Tyshawn Sorey, musicien et compositeur né dans le New-Jersey en 1980, un artiste qui aime croiser les genres, du jazz au classique contemporain, et conserver une grande liberté lors de ses interprétations. Autant dire qu'il est bien difficile de catégoriser son œuvre.
Le dispositif installé à l'avant scène de la scène Garnier est ainsi composé uniquement d'une petite estrade performative surélevée au dessus de quelques marches qui laisse entrevoir, en arrière-plan, les murs du théâtre, flanquée, côté cour, de la flûtiste Alice Teyssier, de la bassoniste Rebekah Heller et du saxophoniste Travis Laplante, et côté jardin, de la violoniste Jennifer Curtis, du guitariste électrique Daniel Lippe et de la batterie et du piano de Tyshawn Sorey.
Il ne faut pas s'attendre à entendre sous leur forme d'origine les airs que chantait Joséphine Baker, de 'Bye Bye Blackbird' à 'Terre Sèche', car ils sont musicalement transformés, dépouillés de leur forme légère, pour devenir la matière d'une réflexion profonde sur la condition d'une personne à la peau noire.
Julia Bullock entourée de Tyshawn Sorey (piano), Jennifer Curtis (violon), Alice Teyssier (Flûte), Rebekah Heller (Basson) et Travis Laplante (saxophone)
Les textes écrits par la dramaturge Claudia Rankine font le lien entre ces airs en prêtant une voix qui déplore le racisme en Amérique mais qui dépeint aussi la logique d'une femme qui veut être libre dans son rapport au corps et aux autres.
Clairement, le spectateur est pris à partie, et les mots ne cherchent pas forcément à le mettre à l'aise.
La musique de Tyshawn Sorey sait créer une ambiance feutrée, mais il ne s'y attarde pas trop longtemps lorsque les traits des vents prennent des aspects vrillés qui ajoutent de la tension, de la même manière que le musicien quitte nonchalamment les touches si douces de son piano pour s'emparer de sa batterie pour induire beaucoup plus de dissonances et de coups de théâtre.
Julia Bullock avec en arrière plan Jennifer Curtis (violon)
Née comme Joséphine Baker à Saint-Louis, Missouri, Julia Bullock fait ses débuts à l’Opéra de Paris, elle qui est une artiste notamment connue pour avoir participé à plusieurs projets d'envergure avec Peter Sellars tels ‘The Indian Queen’ (Madrid, 2013), ‘Girls of the Golden West’ (San Francisco, 2017) ou bien ‘El Niño’ (New-York – Cathedral St John the Divine, 2022).
Elle est cette fois sonorisée, mais elle surprend par la noirceur des graves qu'elle arrive à développer, tout en s’engageant corporellement avec des mouvements parfois très ondulants, mais aussi avec beaucoup de pauses réflexives qui alimentent le questionnement très humain qu'elle a sur elle même, car cette intériorité résonne avec celle de l'auditeur qui va inévitablement être touché par certains propos écorchés.
Tyshawn Sorey et Julia Bullock entourés de Daniel Lippe, Jennifer Curtis, Alice Teyssier, Rebekah Heller et Travis Laplante
Peter Sellars, présent à cette première, a le don de donner confiance à cette artiste courageuse, et si son travail de mise en scène joue sur l'expression des différents états d'âmes de l'artiste, il s'appuie aussi sur un subtil jeu d'éclairages aux variations nuancées, aussi bien près de la fosse d'orchestre que sur le fond de scène.
Tyshawn Sorey, Julia Bullock et Peter Sellars
Sur une très belle scène finale où les musiciens se lèvent autour du corps de Julia Bullock pour jouer sous forme de murmure instrumental, avec une sensibilité extrême, le célèbre 'My Father How Long?', chant d'esclaves né au cours de la guerre de Sécession, les lumières s'éteignent pour laisser place à un accueil très chaleureux pour l’ensemble des artistes, prodigué par un public d'origine internationale où l'on peut aussi relever la présence de plus de personnes de couleurs qu'à l'accoutumée, ce qui place ce spectacle tout à fait dans la ligne plus visiblement inclusive que défend l'Opéra de Paris depuis ces dernières années, et qui n'est que la seconde pièce afro-américaine à être jouée sur la scène Garnier après 'The Temptation of Saint-Anthony' de Bernice Johnson Reagon qui y fit sa première officielle à l'automne 2005.
Kaija Saariaho (Light and gravity), Gustav Mahler (Rückert-Lieder, Symphonie n°4)
Concert du 02 septembre 2026
Philharmonie de Paris
Grande salle Pierre Boulez
Kaija Saariaho Lumière et pesanteur (22 août 2009, Helsinki)
Gustav Mahler Rückert-Lieder (29 janvier 1905, Vienne)
Symphonie n°4 (25 novembre 1901, Munich)
Bis Urlicht - extrait de la symphonie n°2 (13 décembre 1895, Berlin)
Mezzo-Soprano Joyce DiDonato
Premier violon Benjamin Bowman
Direction musicale Yannick Nézet-Séguin Orchestre du Metropolitan Opera de New York
Après un premier concert dédié la veille à Richard Strauss, Yannick Nézet-Séguin et le MET Orchestra consacrent une seconde soirée à la Philharmonie pour rendre hommage au compositeur avec lequel le chef d’orchestre québécois entretient une très longue relation, Gustav Mahler.
En effet, l'un de ses tous premiers enregistrements de jeunesse fut, en 2004, la quatrième Symphonie n°4 de Gustav Mahler, réalisée avec l’Orchestre Métropolitain de Montréal qu’il dirige depuis l’an 2000.
Et pour cette saison, il se fait fort d’annoncer qu’il dirigera au Carnegie Hall le cycle complet des symphonies de Mahler avec 3 orchestres, l’Orchestre de Philadelphie (symphonies 1, 3, 5, 7), l’Orchestre Philharmonique de Vienne (symphonies 2, 4, 9), et l’Orchestre du MET (symphonie 6), hormis la Symphonie des Mille (8) qu’il présentera au Metropolitan Opera.
Yannick Nézet-Séguin et Joyce DiDonato
Le choix de Gustav Mahler permet également de créer une atmosphère plus intimiste, impression renforcée en ouverture au son intemporel de 'Lumière et pesanteur' de Kaija Saariaho, une pièce vouée à Esa-Pekka Salonen qui, par son sens du mystère, ses ondes transparentes et le délié du souffle d'une trompette solo, induit une profondeur contemplative qui dit beaucoup de l'esprit de la compositrice et de son rapport au temps, tout en révélant un autre visage de l'orchestre, aérien et frémissant, d'une clarté qui tranche avec la densité texturale entendue le jour précédent.
Joyce DiDonato
Nous avions déjà écouté deux extraits des Rückert-Lieder, ‘Ich atmet’ einen linden Duft’ et 'Ich bin der Welt abhanden gekommen’, lors de sa tournée'Eden'qui était passée par le Théâtre des Champs-Élysées le 05 octobre 2022, Joyce DiDonato rejoint Yannick Nézet-Séguin pour, cette fois, interpréter le cycle complet de ce recueil de poèmes qui invite à se détacher du monde mais aussi de soi. Elle le raconte avec une gravité blessée et une finesse d'une grande maturité, sa voix ayant de la portée sur un large champ, et le chef d'orchestre partageant avec elle la même sensibilité aux nuances du texte, et une visible complicité.
Et il y a toujours chez elle ce plaisir à admirer et saluer d'un grand sourire le public tout autour d'elle avec émerveillement.
Yannick Nézet-Séguin
La Symphonie n°4 permet ensuite de retrouver la tonicité souple qui caractérise le MET orchestra, d'autant plus que la personnalité du chef a tendance à enjouer l'interprétation, si bien qu'il donne l'impression à plusieurs reprises de créer des connexions entre le fond de valses populaires présent dans la première partie de la symphonie et l'esprit de la Suite du Chevalier à la rose entendu le jour d'avant. Yannick Nézet-Séguin ne cherche pas à noircir plus que de raison, au contraire, il induit toujours une forme de tendresse dans ses lectures.
Joyce DiDonato
Assise paisiblement parmi les musiciens, et près de la harpiste, Joyce DiDonato donne une coloration tellement introvertie au lied final 'Das himmlische Leben', habituellement d'une légèreté lumineuse, qu'il est impossible de ne pas penser qu'il s'agisse d'un parti pris interprétatif de façon à laisser une empreinte très intérieure. Et le fait qu'elle achève ce concert sur 'Urlicht', avec une note d’espérance totalement en phase avec ce que chacun peut ressentir face à l'état du monde d'aujourd'hui, clôt en beauté deux soirées bien précieuses en ce début de saison.
Richard Strauss (Suite du Chevalier à la rose, Salomé, Ein Heldenleben)
Concert du 01 septembre 2026
Philharmonie de Paris
Grande salle Pierre Boulez
Richard Strauss Suite du Chevalier à la rose, Op.59 (05 octobre 1944, New York)
Salomé - Scène finale (09 décembre 1905, Dresden)
Ein Heldenleben, Op. 40 (3 mars 1899, Franfurt am Main)
Bis Zueignung (extrait de Letzte Blätter), Op.10 N°1 (05 mars 1886, Meiningen)
Soprano Elza van den Heever
Premier violon Benjamin Bowman
Direction musicale Yannick Nézet-Séguin Orchestre du Metropolitan Opera de New York
Hormis le Wiener Staatsoper où 'Der Rosenkavalier' concurrence 'La Bohème', le New York Metropolitan Opera est l' une des rares grandes institutions lyriques internationales à placer ce chef-d’œuvre de Richard Strauss parmi les 20 œuvres les plus fréquemment représentées.
En effet, avec ses valses entraînantes et ses grands airs entêtants, 'Le Chevalier à la Rose' a d'emblée séduit le public d'Outre Atlantique lors de son entrée au répertoire en 1913, deux ans après sa création, pour remporter un véritable triomphe dès l'après-guerre.
Yannick Nézet-Séguin
C'est donc un peu de l'âme du MET qui investit la Philharmonie de Paris au cours de cette première soirée dédiée à Richard Strauss qui prend une allure encore plus festive devant un parterre de spectateurs se tenant debout devant la scène, un corollaire du festival symphonique 'Les Prem's'.
Et avec quelle fougue Yannick Nézet-Séguin embarque les musiciens du MET Orchestra pour faire de la 'Suite du Chevalier à la rose' un subjuguant mouvement d'une grande force théâtrale qui prend au cœur, et dont le chef-d 'orchestre se joue d'effets d’enivrement en tirant profit des tissures fauves des cordes et d'une matière dense, mais superbement souple, qui donne beaucoup de corps à l'ensemble!
Naturellement, cette vitalité semble ne donner aucune limite à sa puissance, et les cuivres, bien qu’éclatants, et les bois, chaleureusement ronflants, ne jurent jamais avec la coloration globale, alors que s'apprécie aussi cette impression qu'une forme d'onde d'ensemble, invisible, lie tous les musiciens alignés sur leur chef qui parait si épanoui.
Elza van den Heever, Yannick Nézet-Séguin et Benjamin Bowman (1er violon)
Changement d'atmosphère avec la scène finale de 'Salomé' et son lyrisme noir et luxuriant, où la même flamboyance va avoir pour effet de galvaniser Elza van den Heever, cette grande chanteuse sud-africaine qui fit sa mémorable prise de rôle biblique à l'Opéra de Paris à l'automne 2022, pour l'approfondir ensuite à New-York au printemps 2025, et dont émane une puissance de souffle musclée et une unité en couleur qui se fondent bien dans les enveloppements orchestraux avec une mobilité de rayonnement très assurée.
Elza van den Heever
En seconde partie, nous retrouvons un grand sens du drame dans 'Une vie de héros' ('Ein Heldenleben'), une lecture de ce poème qui est menée avec un allant qui correspond à la jovialité de Yannick Nézet-Séguin, et qui va permettre d'apprécier la splendide dextérité du premier violon, Benjamin Bowman, dont l'instrument est animé d'une magnifique vibration, pleine et agile, qui impose une véritable personnalité que l'on ne ressent pas toujours dans ce rôle très exposé.
La plénitude de l'orchestre, quasi sanguine, ne lâche à aucun moment l'auditeur, surtout dans une telle salle qui surprend toujours par sa manière de révéler de très fins tissus sonores semblant s'étirer vers des horizons lointains.
La Philharmonie de Paris et le MET Orchestra
Et comme il l'avait lui-même annoncé avant l'entracte, pour faire plaisir à ce public si enthousiaste, Yannick Nézet-Séguin accueille à nouveau Elza van den Heever afin qu'elle interprète en bis 'Zueignung' en exaltant son naturel triomphant, ce qui ne fera qu'intensifier la ferveur d'une audience naturellement encline à renvoyer la générosité qui a dominé ce concert.